[43]Les Ouled-Sidi-Cheikh.
[44]Le maréchal Randon, gouverneur de l’Algérie de 1852 à 1858.
[45]Duveyrier n’a donc discerné, à cette époque, aucun type spécial à cette population. L’idée d’une race autochtone foncée, dite « garamantique », ne lui est venue que plus tard. (Voir les Touaregs du Nord.)
[46]Si-Zoubir-bou-Bekr, le plus jeune frère de Si-Hamza, chef des Ouled-Sidi-Cheikh. D’abord partisan du chérif, il s’était rallié à son frère (décembre 1853 et avait été investi (février 1854) du khalifalik d’Ouarglă (comprenant les cinq caïdats d’Ouarglă-Ngoussa, des Mekhadma, des Saïd Otba et des Chambba-bou-Rouba), sous la suzeraineté de Si-Hamza, nommé commandant du Sud. (Mémoires du maréchal Randon, Paris, 1875, I, p. 163-173). Mais Si-Hamza était loin, et Si-Zoubir le vrai maître du pays.
[47]Drâ, « chaîne de collines et surtout de dunes, peu épaisse, assez longue ». (Foureau.)
[48]Sur les origines du Chérif, voir les Lettres familières sur l’Algérie (2e édit. Alger, 1893, p. 214-242) du colonel Pein, qui fut lui-même un des plus vaillants acteurs de la conquête de l’Extrême-Sud.
[49]Faîte du plateau de Tademayt.
[50]Zaouïa Moulaï Heïba.
[51]La sebkha Safioun, partie de la zone d’épandage de l’Oued-Mya (Rolland, Rapport hydrologique, Documents relatifs à la mission Choisy, t. III, p. 18).
[52]Profondeur, 2 mètres. — Température, 15°,2 à 15°,25 (Note de H. Duveyrier). C’est l’Arefigi de M. Lahache. (Voir l’analyse des eaux, Étude hydrologique du Sahara français. Paris, 1900, p. 103.)
[53]Sur l’outillage incroyablement primitif des indigènes voir le colonel Pein (ouv. cité, p. 29-38) qui en parle comme témoin oculaire.
[54]Les mémoires du maréchal Randon ne signalent pas cette tentative. Ils mentionnent seulement les négociations plus heureuses de Si-Hamza avec les Touaregs Azdjer, qui furent la cause première de l’envoi du capitaine de Bonnemain à Ghadamès et de l’interprète Bou-Derba à Ghât. Ces négociations remontent à 1855-1856 ; l’idée première de nouer des relations avec les Touaregs remonte à 1853. (Randon, Mémoires, I, p. 250-255, 448.) Le maréchal se promettait beaucoup du commerce du Sud. Voir, comme contre-partie, le récit humoristique du colonel Pein, ouv. cité, p. 484-488. Sur Si-Hamza lui-même, voir A. Bernard et N. Lacroix (Historique de la pénétration saharienne, Alger, 1900, p. 21, 37), qui citent une lettre inédite du général Durrieu relative au projet de mission à Insalah.
[55]Briques simplement séchées au soleil.
[56]Duveyrier, atteint d’une grave maladie à son retour, n’a pu s’acquitter de cette partie de sa tâche.
[57]D’après le Dr Sériziat, dès les premiers jours d’avril. (Histoire médico-chirurgicale de la colonne du Sud, Bull. de la Soc. Algérienne de Climatologie, 1871, p. 41.)
[58]M. Lahache a donné l’explication de cette teinte sanguine. (Étude hydrologique sur le Sahara français oriental. Paris, 1900, p. 54.)
[59]Il est démontré aujourd’hui que l’insalubrité est en raison directe de l’étendue des bas-fonds alternativement remplis d’eau saumâtre et asséchés. A Tougourt, où les fossés ont été presque tous comblés par l’administration française, « le nombre des cas de fièvre a beaucoup diminué ». (Dr Weisgerber, Observations sur les conditions sanitaires, Doc. Mission Choisy, t. III, p. 473-475.)
[60]Presque toutes les eaux du Sahara algérien sont chargées de sulfates de chaux et de magnésie ; celles des puits artésiens de Tougourt, qui ont donné à l’analyse de 3 à 4 grammes de sels anhydres par litre, ne sont ni les plus minéralisées, ni les plus nocives, mais contiennent toutefois une forte proportion de sulfate de chaux. (Voir Weisgerber, rapport cité, p. 480, et Lahache, ouv. cité, p. 48, 71.)
[61]Ces observations ont été publiées dans les Touaregs du Nord, p. 113.
[62]Voir Touaregs du Nord, p. 436.
[63]Nom inconnu. Faut-il lire Gueddâm, Salsola vermiculata ?
CHAPITRE III
DE TOUGOURT AU DJERID PAR LE SOUF
1er mars 1860.
A peine voulions-nous partir ce matin, que le chameau qui portait les cantines, et qui est très timide, effrayé par quelque chose, prit tout à coup le galop, et après quelques instants de résistance, les cantines volèrent en l’air, une des chaînes s’étant cassée. Les caisses retombèrent sens dessus dessous à mon grand crève-cœur. — Après avoir procédé à l’ouverture des cantines, je trouvai deux flacons vides cassés, une bouteille de vin et un grand flacon d’eau sédative dans le même état. Le dégât causé par cet accident est assez grave, mon sucre est presque entièrement perdu, et beaucoup de linges et de livres sont plus ou moins tachés. De plus, je perds deux flacons précieux pour mettre des objets d’histoire naturelle.
Le chamelier à qui appartient le chameau, et qui avait insisté pour qu’on lui confiât les cantines malgré les observations d’Ahmed, aura une bonne amende en arrivant au Souf.
Après ce retard, nous nous mîmes en marche, et traversâmes alternativement des zones de dunes et des oueds. La végétation se composait d’alenda, zeita, sefār, drīn, lebbîn et arta.
Nous arrivâmes dans l’après-midi aux puits de Mouia Ferdjān[64]. Ils sont au nombre de trois et entourés chacun d’un petit mur en maçonnerie pour empêcher que les sables ne les comblent. L’eau de ces puits, de celui de l’est en particulier, est très bonne et a une température assez basse.
Nous ne nous arrêtâmes aux puits que le temps d’abreuver mon cheval et de remplir les outres, et nous continuâmes encore un peu dans un pays semblable à celui que nous avions laissé derrière nous. — Nous campâmes de bonne heure, pour les mêmes raisons culinaires que la veille.
2 mars.
Nous continuâmes de voyager dans une contrée alternant de l’oued aux dunes, et passâmes notamment plusieurs de ces dernières, comme Sif Soltan, Sif er Retem et Sif el Lehoudi. Nous déjeunâmes dans l’oued Nàīma.
Ensuite nous traversâmes un pays où les dunes devenaient de plus en plus hautes. En route nous rencontrâmes trois spahis venus d’El-Oued et se rendant à Tougourt ; ils vinrent tous me serrer la main, nous échangeâmes les nouvelles et partîmes chacun de notre côté. Nous rencontrâmes ensuite des gens du Souf venus avec des chameaux pour ramasser du bois et du drin, ces deux objets manquant dans les dunes plus près de leur pays, là où la consommation en était facile.
Nous arrivâmes enfin à Ourmās, plantations de palmiers et jardins creusés dans les sables. On y voit un assez bon nombre de maisons et nous y remarquâmes quelques habitants, quoique ce ne soit guère qu’en automne que cet endroit soit habité à cause des fruits et des dattes. Au moment de quitter Ourmas, Ahmed me fit remarquer trois petits dômes de maçonnerie émergeant du sable ; il me dit que c’était le toit d’une maison qu’il avait vue avant que les sables ne l’eussent ensevelie.
De là, après avoir traversé une zone de hautes dunes, nous entrâmes dans un terrain plus aisé, et atteignîmes bientôt Kouinin.
Le cheikh nous reçut bien, nous donna sa maison, et comme j’y entrai avant que la famille ne l’eût quittée, je pus voir deux dames d’une beauté incontestable et une négresse toute réjouie qui n’avait probablement jamais rien vu d’aussi extraordinaire que ma personne et mon bagage. Le tout annonçait une certaine civilisation et un vrai bien-être. La maison et le mobilier répondaient parfaitement à la figure des femmes et à leur habillement.
Après un bon dîner, je me mets en poste d’observation avec l’intention de faire de bonnes observations astronomiques. — Le vent qui avait cessé au coucher du soleil et qui a repris depuis me gênera probablement.
Je vois, à mon grand regret, que la lunette de mon sextant est insuffisante pour me permettre d’observer des occultations, du moins quand la lune est aussi brillante[65].
3 mars.
Kouinin est bâti tout à fait comme Guémār ; c’est-à-dire que les cours des maisons sont entourées d’appartements réels, et qu’on n’y voit pas de tente au milieu comme à El-Oued, c’est-à-dire le nomadisme luttant contre l’état sédentaire. Les murs varient de hauteur depuis l’épaule d’un homme jusqu’à sa tête ; les dômes, etc., ne sont ni égalisés ni crépis, de sorte que le tout n’offre pas un spectacle de propreté ni d’élégance.
Au moment du départ, on cria que le khalifa était arrivé et, en effet, je vis déboucher au bout de la rue plusieurs cavaliers. Nous allâmes au-devant les uns des autres, et mîmes pied à terre à distance respectueuse pour venir nous prendre la main et nous informer de nos précieuses santés. Car telle est la règle.
Ceci fit que je fus obligé de partir pour El-Oued sans faire le levé de la route, car à cheval et du pas où nous allions, il ne fallait pas y penser.
J’appris que le khalifa retenait une caravane très nombreuse pour me faire passer au Djérid en bonne compagnie.
Je passe la journée à écrire des lettres qui partent aujourd’hui même pour Tougourt. Je mets mes itinéraires au courant ; dessine un peu et fais des observations.
4 mars.
Ma journée n’a pas été heureuse. J’ai eu le malheur de casser mon dernier baromètre Fortin, cependant je pourrai le raccommoder dès que j’aurai des tubes. Cela n’en est pas moins très fâcheux, vu que les notes barométriques devaient être un des résultats les plus intéressants de mon voyage[66].
Je passe la matinée à finir de copier au net l’itinéraire de l’Oued-Righ ici.
Il arrive une caravane du Djérid qui donne les meilleures nouvelles ; il en était venu une hier encore.
Je fais encore acheter par Ahmed différentes choses qui me manquent, et je m’amuse à décrasser un certain nombre de monnaies romaines et semblables que je me suis procurées ici. Elles courent comme les « felous[67] » de Tunis.
Presque toutes sont très petites. Les principales sont de Constantin ; d’autres portent des figures de souverains avec une couronne ressemblant aux couronnes les plus primitives du moyen âge ; enfin j’en ai où l’on reconnaît l’éléphant et le palmier et qui doivent venir de Carthage. Outre cela, il y a des médailles avec des figures de saints, des anges ailés, etc., etc., qui doivent avoir une origine chrétienne, et étaient frappées pour accomplir un vœu, comme l’une d’elles paraît me le prouver.
Ces médailles sont trouvées dans les ruines de Besseriani[68] et de Hēdra[69] principalement.
Le soir, je vais voir trois noces. La première était à une tente dans les sables à l’ouest de la ville. La mère du marié vint nous faire ses excuses en nous disant que ce n’était qu’une petite fille et que, par conséquent, on n’avait pas voulu avoir une grande fête. Cette petite fille venait de se sauver de chez ses parents pour se réfugier dans la tente de l’homme qu’elle aimait. On dit que demain elle sera donnée légalement. C’est bien le moins lorsqu’il n’est plus possible de la reprendre.
Les autres noces avaient plus d’apparat, je veux dire de bruit. Les femmes sont rassemblées dans une cour, quelquefois en cercle et tournant le dos, d’autres fois la figure découverte et de face. Elles bredouillent quelques chants presque inintelligibles et font you-you aux jeunes gens qui viennent avec beaucoup d’embarras tirer un coup de fusil dans le sable à côté d’elles. Quelquefois les Messieurs se préparent à la décharge par une sorte de pas (de danse) tout à fait curieux, et qui imite le pas de la danse arabe au commencement de l’exercice.
Du reste, les femmes et les hommes ne se parlent pas. Si (et cela arrive) une des femmes invitées a un amant, celui-ci vient à la fête faire le plus de bruit qu’il peut pour se montrer dans son plus beau jour. En revenant, je rencontrai des bandes de jeunes gens chantant en chœur toujours la même complainte et le plus fort qu’ils pouvaient, pour être entendus des femmes dans les maisons. — Je remarquai que ceux qui se distinguaient le plus à la noce étaient pour la plupart de fort jeunes gens.
Le puits est ici l’endroit des intrigues et des amours. Quand un homme va au puits pour abreuver son cheval, et il choisit alors un puits d’eau excellente situé dans les dunes hors de la ville, son amie choisit aussi ce moment pour aller y puiser l’eau et ils se voient de cette manière. Du reste, l’amant choisit toute occasion opportune. Son amie est-elle mariée ? il saisit le moment où le mari va au marché, aux plantations, etc... Les amants de ce pays ne peuvent pas manger l’un devant l’autre : ils doivent paraître fuir la nourriture.
mars.
Comme tous les jours de départ, ce matin ne fut pas très gai à passer ; c’étaient des oublis, des ordres, des contre-ordres à n’en plus finir.
Enfin, lorsque tout fut prêt de mon côté, on s’aperçut que la caravane d’El-Oued n’était pas encore tout à fait prête à partir. Je n’en voulus pas moins partir immédiatement, et le khalifa ainsi que deux ou trois autres notables montèrent à cheval pour me faire un peu la conduite.
Nous partîmes par le quartier des Oulad Hamed et entrâmes immédiatement dans les dunes et les « Ghitan », c’est-à-dire jardins de palmiers creusés dans le sable. Quelques-uns de ces « ghitan » étaient tellement profonds, que le faîte des palmiers hauts de 15 à 20 mètres n’atteignait que la hauteur de mon épaule ou de ma tête (moi étant sur la route).
Le vieux cheikh qui accompagnait le khalifa, proposa au moment de la séparation de réciter la « fātĭha », mais le khalifa fit semblant de ne pas comprendre ou espéra peut-être que je n’avais pas fait attention à la proposition. Du reste, je tiens peu aux fātĭha et aux bénédictions, mais, si j’y tenais, j’aurais peut-être préféré celle-là à d’autres.
Après nous être quittés, nous entrâmes dans un océan de dunes dépourvues de toute végétation, nous avions laissé les jardins derrière nous. — Nous touchâmes bientôt à un four à chaux primitif ; on extrait la pierre à chaux sur place. C’est le même type de plâtre ou de calcaire friable, saccharoïde, que j’ai observé la première fois à Chegga du Sud.
Près de là je trouvai un peu de lebbīn, euphorbiacée qui croit volontiers dans les intervalles des dunes. Je fus surpris de rencontrer aussi deux ou trois papillons, qu’il fallut renoncer à attraper.
Après une marche assez longue dans les sables, nous entrâmes dans un terrain uni et arrivâmes bientôt au puits de Tĕrfāoui au nord duquel il y a une petite ligne de jardins où l’on cultive principalement des oignons, mais où l’on paraissait tenter la culture du palmier. Deux individus étaient en train de ramasser les crottes de chameaux pour les enfouir autour du pied des jeunes plants.
De là nous reprîmes les dunes et eûmes de nouveau une longue et ennuyeuse marche à fournir avant d’arriver au Sahēn, sorte de plaine unie au milieu de laquelle est situé le puits du même nom où devait se réunir la caravane. Nous trouvâmes déjà campés depuis hier au soir de nombreux voyageurs comptant 60 fusils ; plus tard, dans la soirée, la caravane d’El-Oued nous rejoignit. Je plantai ma tente près du puits entre les deux caravanes. Un cheikh de Kouinin et un domestique du khalifa attendaient mon arrivée ; aussitôt qu’ils se furent assurés que j’avais rejoint la caravane, ils repartirent pour coucher à Djebīla[70].
Cette caravane est la première que j’aie vue aussi grande et aussi complète. Il y a des Souāfa, des gens du Djérid, des Ghadamsia[71], etc.... ; les bêtes de somme sont très variées, depuis le cheval jusqu’au chameau et aux bourricots. Une vieille de l’Ouest (Ouled Naīl ?) s’est adjointe à mon petit camp ; elle se rend au Djérid où sa fille est mariée. Elle invoque tous les quarts d’heure Sidi Mohammed el’Aïd, le saint vivant de Temassin[72]. — Je fais porter à un de mes chameaux son modeste bagage.
Ce soir, nous entendons des Khouan[73] de Sidi Moustapha qui chantent leur prière avec accompagnement de musique. Ceci est dans la caravane campée au nord. Au sud nous avons une musique moins monotone, c’est le chant et la voix des femmes qui y sont en nombre.
Je remarque que, dans les jardins au milieu des dunes, l’on a soin de garnir la crête de ces dernières d’une haie de palmes presque entièrement enterrées pour que les sables ne soient pas portés par le vent dans le jardin, et, d’un autre côté, pour que les sables que l’on déblaye ne retombent pas dans le « ghoūt »[74].
6 mars.
Je fus malade toute la nuit, ayant une indigestion très douloureuse. Aussi ce matin me fallut-il une bonne dose d’énergie pour ordonner le départ comme d’habitude et monter en selle.
Au moment de partir, je reçus mon courrier de Tougourt, qui malheureusement ne renfermait qu’une lettre de mon père et une d’Auer. Je reçois la lettre du Ministre des affaires étrangères pour M. Botta.
Les gens de la caravane parurent mettre plus de soin qu’hier à se rassembler en un seul bloc, mais les peines furent vaines, au bout de quelque temps, les pelotons de la caravane étaient séparés par plusieurs kilomètres. — On voulut aussi m’effrayer, je ne sais quel intérêt avaient ces hommes à ne pas aller par la route orientale que j’avais choisie. On voulut me faire croire qu’à un des puits nous allions trouver 1.200 cavaliers de Nemēmcha insoumis. Je me bornai à leur demander comment le puits pouvait abreuver tant de monde et tant de chevaux.
Pendant que je marchais avec mes chameaux isolés, un homme assez drôle se joignit à nous. Il était coiffé d’un turban vert et d’une calotte rouge. Son vêtement consistait en deux burnous assez sales, et comme arme il portait, jeté sur son dos, un immense sabre. Cet homme avait des manières très européennes, celles d’un homme peu distingué, bien entendu, et il parlait beaucoup. Il nous dit qu’il était depuis quarante ans « policeman » à Tunis, que sur trois nuits il en passait une de garde. Les policemen ne sont pas payés à Tunis et il nous raconta qu’il ne s’était fait inscrire comme tel que pour avoir l’avantage de sortir le soir après le couvre-feu, et d’aller dans telle et telle maison qui lui plaisait, chez les jolies femmes qui lui convenaient, beaucoup même, à l’en croire. Ensuite, si la police n’est pas payée, elle se fait plus d’argent sans cela, car elle permet toutes débauches nocturnes pourvu qu’on lui graisse la main. — Mon homme avait aussi un faible pour les spiritueux et il avait emporté de la mahia avec lui.
Pendant que nous causions ainsi, un pèlerin marocain qui nous suivait tout couvert de guenilles nous cria : « Voilà un mouton » ; en effet, il y avait à quelques pas de nous une brebis perdue et boiteuse. Ahmed et le policeman tunisien fondirent dessus et, après un débat où la probité de chacun se fit jour, l’animal fut égorgé par le policeman, qui le considéra de bonne prise.
Le soir, on la dépèce et la distribue.
Quant au pays que nous traversâmes, ce fut une plaine uniforme, à sol sablonneux et à végétation de ălenda, semhari, arta, drīn et baguel. De temps en temps une petite traînée de dunes en interrompait la monotonie.
Nous touchâmes à un puits nommé Wourrāda ; actuellement il est comblé. Voilà l’histoire de cet événement. Le puits ayant été rempli de drīn pour une cause ou une autre, un pasteur y descendit dans l’intention de le nettoyer. Comme il ne revenait pas, le frère de cet homme y descendit aussi, mais y trouva la mort par asphyxie[75] ; enfin l’oncle des deux jeunes gens voulut leur porter secours et faillit périr ; cependant il put sortir. On combla le puits, qui sert de tombeau aux deux pasteurs.
Vers la fin de la marche, un habitant du Djérid, monté sur son chameau, prit un tambour de basque et commença une longue improvisation sur un marabout vivant de Nefta, Moustapha ben Azoūz. Il jouait admirablement bien de son instrument, et improvisait avec tant de facilité que je crus qu’il récitait une litanie. Les couplets, composés de quatre vers, étaient tous terminés par la même rime, et se terminaient par le refrain que répétaient en chœur des jeunes gens de la caravane. Malheureusement le chant m’empêchait de juger du sens des vers. — Cela m’arrive pour les chœurs chantés à l’Opéra dans ma langue maternelle.
Nous nous arrêtons au puits de Guettāra Ahmed ben ’Amara[76]. Je suis dans un grand état d’épuisement et j’ai un peu de fièvre. Ce matin, j’avais pris un peu d’huile de ricin, je prends ce soir une dose de quinine dans du café et deux petites tasses de vin. — Une heure après je me sens beaucoup mieux.
7 mars.
Hier au soir, après que j’avais fini de rédiger mes notes, les principaux membres de la caravane du Souf (Kouinin, Tarhzout et Guémār) vinrent me visiter pour m’annoncer comme une chose arrangée qu’ils ne partiraient pas le lendemain parce qu’ils venaient de recevoir la nouvelle que nous allions passer au milieu des douars des Hammama. Ce n’étaient pas les hommes que ces « braves » redoutaient, mais bien les femmes, les enfants et les chiens. On allait envoyer un homme au cheikh Moustapha, le marabout de Nefta et, selon qu’il dirait ou non d’arriver sans crainte, on irait plus loin ou l’on s’en retournerait. Je m’opposai net à une telle mesure, et fis demander dans la caravane quels étaient ceux qui voulaient partir demain avec moi. La division fut très nette ; les gens du Djérid, de Ghadāmès, ne voulaient pas rester, ceux d’El-Oued, du Souf seuls étaient de l’avis contraire. Je décidai le départ. Toute la nuit fut passée à se disputer dans le camp, mais quand le jour parut, tout le monde était du même avis, qui était de me suivre.
Nous rencontrâmes beaucoup de douars, de troupeaux des Oulād Sidi ’Abid de la Régence de Tunis, mais ils ne firent que nous donner des nouvelles, certes peu rassurantes.
Vers le milieu de la journée, avant d’atteindre le puits d’El-Khofch[77], toute la caravane résolut de ne pas passer par Nakhlet-el-Mengoub, comme l’avait ordonné le kaïd. Moi, de mon côté, je m’obstinai à prendre ce chemin, et nous nous séparâmes de très mauvaise humeur, ayant à peine six ou sept hommes avec moi. Cependant, comme hier, mon attitude déterminée leur fit accepter mon choix et ils nous rejoignirent tous, sauf les Djéridiya, qui du reste ne nous étaient pas du tout obligés. Nous continuâmes donc notre marche dans un sol de heicha, la végétation de dhomrān[78], zeita, souid, etc., qui caractérise la contrée de Chegga du Sud et la heicha de l’Oued-Righ. Nous étions très inquiets, les Hammama ne se trouvaient pas campés aux palmiers d’El-Mengoub, et nous devions nous rapprocher sans cesse de leurs douars.
Vers la fin du jour, nous aperçûmes les palmiers de Nafta et plus loin, vers l’ouest, les montagnes de Negrîn et de Tamerza. Lorsque nous voulûmes camper quelques instants avant le coucher du soleil, nous tombâmes sur les troupeaux des Hammama, et pûmes nous assurer que la tribu n’était pas loin. Les bergers vinrent dans le camp demander différentes choses, ci du feu, là de l’eau, plus loin des dattes. Ils vinrent jusqu’à mon feu où j’étais assis et demandèrent à boire à Ahmed.
Nous entendîmes, le soir, les chants de leurs femmes, les cris des enfants et les bêlements des troupeaux.
Cette nuit ne fut pas très agréable à passer, plusieurs hommes de la caravane la passèrent à veiller, le « policeman » tunisien entre autres. Je veillai, pour ma part, la moitié de la nuit, et fis de longues rondes dedans et hors du camp, que nous avions établi en demi-cercle, mon lit et mon bagage en formant le centre. Aujourd’hui nous n’avons pas cru devoir dresser la tente.
J’entendis, vers le matin, le cri cadencé d’un chacal en chasse, auquel répondit bientôt le chien d’un des troupeaux.
8 mars.
Nous partîmes aujourd’hui avant la pointe du jour et commençâmes à marcher vigoureusement dans l’espoir de dépasser la « nedjă » du Hammama avant qu’elle ne prît notre route.
Cependant, lorsque le soleil eut un peu monté à l’horizon, les yeux perçants de mon guide découvrirent la nedjă s’avançant de notre côté sur le sommet des gour des Beni Mezab. A partir de ce moment, nous n’eûmes pas une minute de repos. Chaque ondulation de cette immense ligne de chameaux, de troupeaux et d’hommes était interprétée par mes trop timides Souafa comme un signal d’attaque.
Ce ne fut guère que lorsque nous fûmes entrés dans le chott[79] que nous pûmes bien nous rendre compte du nombre des ennemis et de leurs mouvements. Lorsque la « nedjă », qui jusqu’alors s’était tenue sur les hauteurs, commença à se rapprocher du chott, les fantassins souafa s’assirent par terre, tournant le dos aux Hammama ; Mohammed le guide, qui à cet instant aperçut les cavaliers en avant des troupeaux, s’élança à la tête des chameaux en criant d’arrêter. Il y eut là un mouvement rapide qui me montra qu’en cas d’attaque, je ne pouvais compter que sur bien peu de monde. Ahmed sauta à bas du chameau qu’il montait ; ôta son burnous et arma son fusil, d’autres suivirent son exemple. Enfin l’incertitude dura quelques instants, et l’on crut remarquer que les cavaliers reprenaient la direction, je fis remettre les chameaux en marche, mais ne pus pas empêcher quelques coups de feu de fantazia de partir, la chose la plus inconsidérée dans notre position.
J’eus là l’émotion de celui qui va être entraîné dans un combat pour son droit, mais qui n’avait cherché de querelle à personne. Armé de mon revolver, j’étais décidé à mesurer mes cinq coups et à démonter au moins deux ou trois cavaliers. La lutte aurait été déplorable ; des guerriers consommés, en nombre considérable, auraient certainement eu le dessus sur quelques hommes déterminés mais embarrassés par une foule timorée et inutile, par des femmes, des enfants et des chameaux chargés de sommes considérables.
Bientôt la « nedjă » se trouva à notre hauteur ; nous voyions cette foule de cavaliers ; les quinze douars peuvent, d’après des renseignements précis, mettre sur pied mille hommes. Ce n’était cependant là qu’une des neuf fractions des Hammama qui, ayant eu à se plaindre de son kaïd, avait envoyé une plainte au bey, mais se sauvait sans attendre la réponse, décidée à revenir si le bey lui accordait sa demande, et à quitter son gouvernement pour toujours si on ne faisait pas attention à son grief.
Nous marchions très vite et arrivâmes enfin près des palmiers de Ghîtān ed Cherfā, où nous rencontrâmes deux cavaliers hammama attardés, que nous saluâmes en passant. Ils sont bien montés, ont d’énormes étriers, et sont surtout remarquables par leur manière de s’envelopper dans leur haouli, ne laissant voir que le milieu du visage ; leur chachiă est enfoncée jusqu’aux sourcils ; enfin ils n’ont pas de corde de poil de chameau. Ahmed me dit qu’ils revêtent quelquefois des haïks de coton bleu, comme les femmes du Souf.
Nous déjeunâmes à côté des plantations de Nafta, où nous rencontrâmes un dernier Hammami et nous empressâmes ensuite d’entrer dans la ville ; je descendis à la maison du Bey.
[64]Profondeur, 5 mètres. — Température, 17°,30. (Note de H. Duveyrier.)
[65]Le détail des observations astronomiques de Duveyrier a été publié dans les Les Touaregs du Nord, p. 134-140.
[66]Duveyrier n’en continua pas moins à observer à l’aide de l’anéroïde. « J’ai pu, dit-il, en faire usage concurremment avec les Fortin et pendant assez de temps, avant que ces instruments aient été brisés, pour bien étudier les dilatations de l’anéroïde et le corriger de ses erreurs. » (Les Touaregs du Nord, p. 123.)
[67]Nom donné à la petite monnaie de cuivre en Tunisie et au Maroc.
[68]Ad Majores, au nord du chott Rharsa, à 4 kilomètres au S.-E. de l’oasis actuelle de Négrine. (V. Masqueray, Ruines anciennes de Khenchela à Besseriani, Revue Africaine, 1879, p. 68.)
[69]Haïdra, au N.-E. de Tébessa ?
[70]Djebīla (« la Grasse »), un des villages du Souf, à 22 km. N.-E. d’El-Oued.
[71]Gens de Ghadamès.
[72]Zaouïa des Tidjaniya.
[73]« Frères » disciples du marabout de Nefta dont il est question plus loin.
[74]Dépression.
[75]Beaucoup de puits dégagent de l’hydrogène sulfuré, provenant de la décomposition, dans l’eau chargée de sulfate de chaux, des nombreuses matières organiques, tombées par l’orifice presque toujours dépourvu de margelle.
[76]Profondeur 6m,20. — Température 20°,2 (H. Duv.).
[77]Profondeur 5m,50. — Température 21° (H. Duv.).
[78]Autre forme du mot ذمران
[79]Le chott El-Djérid.
CHAPITRE IV
AU DJÉRID
En traversant la rivière, ayant devant moi d’une part les constructions pittoresques de la ville et de l’autre les beaux jardins de palmiers, je fus frappé par le charme du site, qui me soulagea de l’appréhension du danger et du dépit que m’avait causé le manque de courage de mes compagnons de route.
Nafta compte 3.000 hommes[80] ; il faut ajouter à cela les femmes et les enfants non pubères. Les Juifs y sont 54 hommes avec les mêmes additions. Les hommes s’habillent de fines jaquettes et pantalons d’étoffes venus de Tunis, et s’enveloppent des beaux burnous si renommés du Djérid ; ils ne portent pas de corde en poil de chameau. Les femmes, dont plusieurs m’ont paru assez bien, mettent un pardessus d’étoffe bleue foncée, comme au Souf, seulement elles sont plus propres et ont des vêtements de dessous mieux arrangés. La population est du reste tout à fait « beldiya » ; on y trouve pas mal d’embonpoint. Du reste, il y a ici tout ce qui caractérise une grande ville arabe, des cafetiers en vestes de soie brodée, des boutiques bien fournies, etc., etc. N’y avait-il pas jusqu’à un fou, qui, comme celui d’El-Goléâ, paraît attacher un intérêt particulier à mon humble personne, et est revenu jusqu’à trois fois m’accabler de ses malédictions. On le chasse assez rudement pour un fou musulman.
Les Juifs se distinguent par un turban noir. Les femmes se voilent occasionnellement dans la rue en ramenant leur haïk sur leur figure.
La ville de Nafta paie actuellement un impôt qui s’élève à 350.000 francs ou 70.000 douros, parmi lesquels il faut compter 30.000 douros d’exactions de la part des employés du gouvernement. Ces chiffres sont énormes, comparés à ce qui existe en Algérie. Chaque homme, petit ou vieux, paie 23 francs annuellement ; le reste de l’impôt est sur les palmiers.
Les maisons de Nafta sont construites fort élevées, en briques minces, je dirais presque en tuiles jaunes et rouges, unies par du mortier de glaise ; elles ont un aspect fort élégant à l’extérieur et sont encore ornées par divers dessins que forment les briques au-dessus des portes et quelquefois tout le long des frontons. Certains quartiers de la ville sont un peu ruinés ; vers le côté est on voit une tour assez élevée. Les boutiques, sur le marché, sont disposées de la même manière économique et simple qu’à Tougourt.
Mais ce qui frappe le plus à Nafta, c’est sa rivière impétueuse, qui coule auprès des palmiers, c’était la première fois que je voyais cela. A l’endroit où elle se divise en deux branches, au moyen de constructions en bois très solides et ingénieuses, pour aller arroser les plantations, l’eau a 27° (à 4 h. p. m.). Le matin, on voit de la vapeur ou du brouillard à sa surface[81]. L’eau renferme quelques mousses aquatiques et les mêmes coquilles noires[82] que j’ai récoltées dans l’oued Biskra, plus une variété cannelée des mêmes.
Les jardins renferment, outre de magnifiques palmiers, des figuiers, des citronniers, des limoniers, des orangers, des pêchers. On n’y trouve ni oliviers ni pruniers, deux arbres qui se trouvent à Tōzer. Le tarfa croît aux environs des plantations.
Les deux kaïds, le frère de Si’Ali Saci et Sid el ’Abid sont fort aimables et me font beaucoup de politesses. Nous allons nous promener ensemble et nous déjeunons et dînons ensemble. La cuisine qu’on nous fait est exquise, dans le goût européen même. Il n’y a pas de ruines romaines à Nafta.
Un fait curieux est ici la même progression des sables de l’est à l’ouest dont on se plaignait tant à Guémār. J’ai vu en effet les sables amoncelés en dunes près de l’endroit d’où part la route de Tōzer ; ils pénètrent dans les plantations, enterrent les palmiers, les maisons et font que la ville s’élève progressivement[83]. Ainsi s’il n’y a pas de ruines romaines aujourd’hui, on ne peut pas affirmer qu’il n’y en a jamais eu ; elles ont pu être enterrées depuis longtemps.
Tous les Souafa de la caravane se sont empressés d’aller voir leur cheikh et marabout Sidi Moustapha, chanter de nombreux « la illah ! » et jouer de la « bendīr ».
Les rues de Nafta sont spacieuses, mais non d’une propreté exemplaire, quoiqu’on ne puisse pas non plus les accuser du contraire.
Les gens de Nafta hébergent les Hammama, leur donnent la diffa et de l’orge pour leurs chevaux lorsqu’ils viennent en ville, pour qu’en revanche ceux-ci les épargnent lorsqu’ils les rencontrent en voyage !
9 mars.
Je décide de ne partir pour Tōzer que demain matin.
Le matin, je vais voir les sources de l’oued Nafta ; cela me donne l’occasion de voir dans les jardins le « nebqa », un Rhamnus[84] qui atteint 20 mètres de haut et de grandes dimensions ; son fruit est gros comme une grosse cerise, atteint même la grosseur d’une prune.
Les sources qui forment l’oued sont assez chaudes, elles sortent de dessous une couche de marnes très épaisse, qui par exemple au Ras-el’Aioun[85] atteint une hauteur d’environ 30 mètres. Ces marnes varient de structure, de couleur et de friabilité. Le reste du terrain de Nafta se compose de grès très friables, si l’on peut appeler ainsi un conglomérat de sables quartzeux renfermant de petites veines de glaise, et des rognons atteignant quelquefois un volume considérable de grès véritable renfermant quelquefois de la marne.
Les eaux de l’Oued renferment des poissons qui vivent surtout dans les endroits où l’eau est le plus chaude. Ils ont des taches rougeâtres ou orangées, quelques-unes prenant 1/5e du dos. — Les flaques d’eau formées par les sources nombreuses renferment des coquilles différentes de celles de l’Oued.
Les animaux de Nafta à noter sont les bœufs (en petit nombre), les lapins (!), les chiens de races variées, les chèvres de race européenne.
Je vais voir le soir le marabout Sid’Moustapha ben Azoûz, qui me reçoit d’une façon fort civile, et s’efforce de me faire comprendre que tous, musulmans, chrétiens et juifs sont ses enfants, tous ceux que Dieu a créés[86] ; il approuve mes études. Nous mangeons sa « bénédiction », pour rendre la parole arabe. — Sa zaouiya était remplie de monde, surtout de pèlerins venus du Souf avec moi.
Je suis obligé de donner de longs détails sur l’électricité, la vapeur et beaucoup de choses semblables.
Pendant que je dessinais la zaouiya de Sidi et Tabăi, de nombreux curieux s’étaient rassemblés et parmi eux des tolba[87] : on montra beaucoup de mauvais vouloir, et lorsque je demandai le nom de la zaouiya, on refusa de me le donner ; c’est Sidel’Abīdi qui la reconnaît sur le dessin et m’en donne le nom. Je me plains de cela, et on me donne un mokhazeni[88] pour écarter la foule. Je finis la journée très bien.
Les nuages qui ont occupé le ciel tout le temps de mon séjour m’ont empêché de faire des observations astronomiques. A midi le soleil était visible par intervalles, j’essayai de le prendre au méridien, mais mon observation est, je le crains, peu concordante, parce que les deux kaïds étaient à mes côtés et m’ennuyaient de questions.
10 mars.
Nous sommes partis de Nefta d’assez bonne heure par un ouragan épouvantable, le vent venant du nord-est avec beaucoup de force. Nous étions gelés, quoique la température de l’air ne fût pas très basse. La route de Nafta à Tōzer est très insignifiante, elle longe le chott à une petite distance ; on est sur un terrain élevé, presque dénué de végétation et très peu accidenté. Un peu avant d’arriver, on voit le Djebel Tarfaouï.
Tōzer a moins de population que Nafta (1.900 hommes), mais possède des plantations beaucoup plus considérables : 300.000 palmiers. Les constructions sont ici les mêmes qu’à Nafta ; la ville possède aussi une rivière qui prend sa source au bout ouest des plantations et qui est aussi considérable que celle de Nafta ; après avoir traversé les plantations, elle va encore se perdre dans le chott.
Je trouve ici le vice-consul Si Mohammed ben Rabah, à peine installé depuis vingt jours ; nous nous embrassons en nous rencontrant, et je suis charmé de trouver une perle d’homme dans ce personnage. Il possède beaucoup de biens dans la ville et à Nafta, mais de crainte qu’on ne lui reproche de la fantasia depuis son installation comme consul français, il affecte une mise très simple.
Les autorités me souhaitent la bienvenue, mais sont très occupées à recueillir le reste de l’impôt que va venir prendre la mahalla.
Je vais à cheval et le vice-consul sur sa mule à Beled el Hadar[89] voir des restes de constructions romaines[90] qui servent de fondation à un minaret isolé. La grande mosquée est à côté ; on m’avait dit qu’elle renfermait des inscriptions, mais y étant entré, je n’y reconnus qu’un inscription arabe, sculptée et peut-être intéressante comme monument de culture architecturale. Mon habit me permet d’entrer dans une mosquée sans faire trop de scandale. Quelqu’un ayant demandé dans le temple qui j’étais, le vice-consul se contenta de répondre : « Un homme de l’Ouest. — Quelqu’un qui cherche des inscriptions hébraïques ? — Oui. »
Les fondations du minaret sont très solides, en pierres carrées ; plus haut, des tronçons de colonnes et d’autres pierres ont été installées dans la construction arabe ; enfin au-dessus de la porte on voit deux pierres sculptées grossièrement. D’inscriptions, point.
Mon cheval fit des sauts à n’en plus finir jusqu’à notre retour en ville. Il y a des tentes des Hammāma auprès de la ville. J’ai pu voir leur intérieur, qui ressemble en tout à celui des autres Arabes.
Le vice-consul me fait apporter une table et une chaise.
Tōzer compte 1.900 hommes depuis l’âge de puberté jusqu’aux vieillards. L’impôt s’élève à 542.000 réals tounsi en comptant les exactions. Le réal tounsi vaut 75 centimes. Ici on m’indique comme impôt de Nafta la somme de 588.000 réals tounsi ; donc encore plus que Sid el’Abīdi n’avait dit. On prétend encore que l’air de ce pays vaut mieux que celui de Nafta, qui est déjà très bon[91].
11 mars.
Malgré toutes les précautions que je croyais avoir prises, je ne pus partir que dans la soirée. Si Mohammed ben Rabah et deux « mokhazeni » m’accompagnèrent jusqu’à Degach. Cette fois, j’avais abandonné le chameau et mis mon bagage sur deux mulets que j’ai loués 40 francs d’ici à Gabès et retour. Outre Ahmed, j’ai cru devoir prendre encore un domestique qui aura pour gages 13 francs.
La route qui sépare Tôzer de Degach est très insignifiante ; on verra dans l’itinéraire les traits principaux qui la caractérisent. Je dois cependant remarquer que dans l’oued à sec qui sépare en deux la ville de Degach, la constitution géologique des berges consiste en forts lits de conglomérat de sables quartzeux séparés par de minces couches d’argile, le tout ayant une position légèrement inclinée[92].
Dans tout le cercle d’el Ouidĭān ou de Tāgiroūs, dans lequel nous venons d’entrer, il n’y a que 1.600 hommes et les biens de la terre se réduisent à 188.000 palmiers ou oliviers, car cet arbre qui commence à Tōzer, mais y est peu commun, se trouve ici en plus grand nombre.
Dans ce pays, on considère Tōzer et Gafsa comme ayant le climat le plus sain ; ensuite viennent Nafta et Degāch avec un bon climat encore, mais Kĕrĭz est malsain ; les fièvres s’y montrent. El-Hamma près d’ici de même ; l’autre Hamma près de Gabès encore de même, enfin le Nefzāoua compte pour le plus mauvais climat.
Les maisons ici sont construites en tōb, et sont loin d’égaler les constructions de Nafta et de Tōzer.
Je suis reçu par le khalifa et attends inutilement un ciel étoilé, et presque avec autant de succès mon dîner. Cependant ce dernier arrive très tard, et je me couche. La nuit, toutes les bêtes de somme font une cohue générale, on peut à peine les séparer ; mon cheval est fortement mordu en deux endroits.
12 mars.
Ce matin, nous sommes partis de bonne heure et une courte marche nous mena aux deux villages de Zorgān et d’Oulad Madjed. Dans ce dernier endroit je m’arrêtai au minaret, isolé comme celui de Belīdet el Hadar, et comme lui bâti sur des fondations romaines ; je le gravis à travers différents casse-cou ; il est bâti en briques et de construction solide. On m’avait dit que je devais trouver là une inscription latine, mais il n’y en a aucune. Il fut question alors de la mosquée, j’y entrai et trouvai une inscription arabe entourant le dôme de la niche de l’imān, de même qu’à Belīdet el Hadar.
Désappointés, nous continuâmes notre marche et entrâmes dans les palmiers ; nous ne tardâmes pas à arriver aux ruines romaines du Guebba qui sont au milieu de la ghaba[93]. Un indigène instruit me dit que cette ville, car ce devait en être une, se nommait alors « Tagiānoūs[94] ». Les ruines, presque partout se réduisant à des fondations, car je suis persuadé que le reste était bâti en briques, s’étendent sur un grand espace ; on reconnaît les plans des maisons ; et çà et là, parmi les pierres dispersées, on rencontre un tronçon de colonne ou une autre pierre travaillée. Deux monuments sont encore assez apparents. C’est d’abord une petite construction carrée, évidemment enterrée de beaucoup, qui me frappa par ce fait que les pierres de taille sont surmontées d’un reste de construction en briques, identiques à celles des maisons de Tōzer.