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Journal de route de Henri Duveyrier

Chapter 9: CHAPITRE V
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About This Book

A day-by-day travel journal recording explorations across the Algerian and Tunisian Sahara, combining practical route descriptions, landscape and climate observations, and detailed notes on local settlements, customs, and material culture. The author catalogs plant distributions and geographical features, reports encounters and trade links, and records logistical challenges and bouts of illness. Editorial additions supply biographical context, textual notes, botanical cross-references, and indices to aid consultation. The work balances concise field immediacy with scholarly annotation, offering a serialized account useful to readers interested in travel narrative, ethnography, and regional natural history.

Portion de muraille (Guebba). Ruines romaines. — La niche dans la muraille est évidemment une écluse bouchée.

L’autre ruine consiste en un long mur ou sommet de muraille, entièrement en pierre de taille avec une sorte de fausse porte voûtée, qui pourrait être encore une écluse pour les eaux ; de même que le mur pouvait faire partie d’un réservoir ; mais les indigènes rapportent eux-mêmes que les sables, la terre elle-même s’exhausse toujours par suite des vents qui l’amènent, et me disaient que, s’il y avait des inscriptions à Guebba, le vent les aurait ensevelies. Aujourd’hui les palmiers croissent au milieu des enceintes des maisons de l’ancienne ville romaine, ce qui prouve que cette partie des plantations est postérieure à l’occupation romaine.

En quittant Guebba, nous atteignîmes bientôt Kēriz, petite ville bâtie en terre et en vase sur une élévation. En attendant le déjeuner, je partis pour aller voir une inscription latine dans la montagne.

Avant d’entrer dans les rochers, nous découvrîmes dans l’embouchure d’un ravin un petit douār de 5 à 6 misérables tentes de Hammāma. Nous gravîmes la montagne, et environ aux trois quarts de sa hauteur, nous nous arrêtâmes à un rocher plat, très raviné par la pluie, et formant une table inclinée. Là se trouve une inscription écrite très grossièrement et à la légère, en lettres de 50 centimètres de hauteur ; elle se compose de trois lignes ; à côté il y en a une seconde de deux lignes et beaucoup plus petite, qui, plus facile à restaurer que l’autre, indique que cet endroit était consacré à Mercure et avait le privilège d’asile. La nature de cette inscription et surtout sa position dans un endroit peu accessible et isolé est digne de remarque.

Inscription du Djébel-Sebaa Regoûd au nord de Kerîz[95].

La nature géologique de la montagne de Sebaa Regoûd est un calcaire coquillier marin. Il contient beaucoup de fossiles[96], notamment des oursins. Je trouve sur la route plusieurs plantes et fleurs nouvelles pour moi, toutes très humbles.

Nous retournons, et à la hauteur du douar, deux femmes habillées de bleu viennent demander qui je suis ; il leur est répondu : « Un Occidental de l’Occident ».

De Kērīz une très courte marche nous amena à Sedāda, qui lui ressemble beaucoup. Les habitants de cette ville ne sont pas aussi civilisés que ceux des autres ; ils m’ennuient même beaucoup. On fait déjà des difficultés pour me montrer des ruines romaines ; nous allons à Tamezrarit, petite ghaba de palmiers, oliviers et autres cultures qui se trouve un peu à l’est ; là je me fâche contre le cheikh qui me paraît très soupçonneux et je fais tourner bride. Je reviendrai si les ruines en valent la peine[97].

De retour à la maison qui m’est destinée, je la fais évacuer par tout le monde, et comme quelques Arabes Hammāma et autres va-nu-pieds semblent trouver drôle qu’on les empêche de voir un roumi qui cherche des pierres romaines, et que ces Messieurs se disputent avec Ahmed pour ne pas s’en aller, je fais venir le cheikh, et exécute une scène éloquente où je qualifie de chiens les susdits Arabes ; le cheikh tâche de me surpasser de colère et me propose de les mettre tous en prison.

Le ciel s’éclaircit le soir et je puis prendre la latitude des lieux. Les cartes ont une erreur énorme pour tout le sud de la Tunisie.

13 mars.

Ce matin, en m’éveillant, je trouvai la pluie, et le ciel menaçant de ne pas s’éclaircir de toute la journée, je profitai de ce que le second « mokhazeni » n’était pas encore arrivé pour accéder à la demande de mes gens qui ne se souciaient pas outre mesure de partir.

J’eus lieu d’être très mécontent de la conduite du cheikh et de ses administrés ; comme il était une heure et que le déjeuner ne semblait pas devoir paraître, je fis appeler le cheikh et lui adressai des reproches très vifs sur toute sa conduite ; je fis venir un des cavaliers, lui ordonnai de monter à cheval, d’aller avertir le vice-consul de mes tracas, et en même temps d’apporter des vivres de Tōzer.

Dans l’intervalle, le second mokhazeni était venu avec deux officiers du Makhzen, portant titres de chaouchs ; ceux-ci, voyant cela, se fâchèrent tout de bon, et firent sentir au cheikh combien sa manière d’agir était déplacée envers quelqu’un muni de passeports de leur seigneur. Le cheikh me pria instamment de faire rappeler le cavalier, mais je tins ferme, le menaçant de plus de parler de tout cela à Hammouda Bey. Enfin le chaouch le plus civilisé me vainquit et me fit envoyer ’Amar chercher le mokhāzeni. A partir de ce moment, tout rentra dans l’ordre.

Dans la soirée, on vint me dire qu’il y avait des ruines près de Tamezrarīt ; je montai à cheval et m’y rendis avec le cheikh, Ahmed et un guide ; nous suivîmes la route frayée qui mène à Zitouna, etc., et arrivâmes à un emplacement appelé par les indigènes Kesár Bent el ’Abrī. C’est un espace assez vaste, occupé par des fondations de très vastes enceintes. En fait de pierres travaillées, on n’y remarque qu’un moulin à huile. Ces fondations sont en pierres de petites dimensions, et, si je ne me trompe, on y distingue des briques ; l’alignement des murailles est irréprochable, l’épaisseur des murs peut être de 40 centimètres.

Chemin faisant, j’appris du cheikh qui est très bavard, que dans le Djérid il n’y avait autrefois que deux sultans : celui de Guebba et celui de Belīdet el Hadar ; que chacun avait son minaret : celui de Belīdet el Hadar existe encore entier ; celui de Guebba (dont j’ai décrit plus haut la base) a été détruit par le propriétaire de la plantation où sont les ruines.

D’autres renseignements, venant de la même source, montrent combien les Hammāma sont des gens terribles. A la saison des dattes, toutes les nuits il y a des coups de feu tirés entre les habitants de Sédāda el les Hammāma campés au sud qui veulent obtenir des dattes de force. L’automne dernier, des gens de cette tribu rencontrèrent sur le chott un troupeau conduit par un berger des leurs ; ils lui volèrent un mouton ; le berger les poursuivit et les atteignit aux plantations ; ils se disputèrent, et les voleurs égorgèrent (littéralement) le malheureux. — Il y a un défilé dans la montagne qui conduit à Gafsa ; chaque jour, on peut être sûr qu’il y a une cinquantaine de Hammāma embusqués ; un des leurs fait vigie sur un rocher, et quand ils aperçoivent une faible compagnie de trois ou quatre voyageurs, ils tombent dessus, tuent les hommes et emportent tout. — C’est déplorable[98].

Personne ne sort dans ce pays sans être armé ; ceci est à la lettre, on ne peut pas s’éloigner de 4 à 500 mètres des villes sans avoir à craindre quelque guet-apens.

[80]Chiffres donnés par les kaïds (H. Duv.).

[81]M. Dru a précisé la température des sources : « 26°,2 au milieu du bassin, 28° sur les bords aux points où l’eau sort de terre, et 30° sous les cabanes en troncs de palmiers qui vont chercher l’eau un peu plus profondément dans l’argile ». (Note sur l’hydrologie, la géologie et la paléontologie du bassin des chotts, in Roudaire, Rapport sur la dernière expédition des Chotts. Paris, 1881, p. 43.)

[82]Melanopsis Maroccana. (Bourguignat, Appendice aux Touaregs du Nord, p. 21.)

[83]En 1887, l’envahissement continuait et affectait surtout le sud de l’oasis. La cause principale de la progression des sables est la destruction de la végétation aux alentours de l’oasis. (Voir l’enquête de M. Baraban, A travers la Tunisie. Paris, 1887, p. 120 et suiv.).

[84]C’est le Zizyphus Spina Christi, qu’on appelle zefzef en Algérie. Il est remarquable, au point de vue des anciennes relations du Djérid avec l’Orient, que le nom donné ici, nebqa, nabq, soit celui usité en Égypte. (V. Duveyrier, les Touaregs du Nord, p. 159 ; Ascherson dit qu’en Égypte le nom de nebeq s’applique au fruit (Pflanzen des mittlern Nord-Afrika, dans Rohlfs, Kufra, p. 471).

[85]« Tête des sources. »

[86]Cela rappelle la paternité du Père Enfantin (H. Duv.).

[87]Lettrés. Les zaouiyas de Nafta sont nombreuses, et les fanatiques faillirent faire un mauvais parti à la mission Roudaire.

[88]Cavalier du Makhzen.

[89]Un des villages de l’oasis, l’emplacement de l’antique Tuzurus ?

[90]Duveyrier écrit ailleurs : « La distribution d’eau se fait encore au moyen d’ouvrages en pierres de taille que les Romains ont laissés. » (Excursion dans le Djérid, Revue algérienne et coloniale, 1860, II, p. 346.)

[91]Cette salubrité est très relative. En réalité, toutes ces oasis ombreuses respirent la fièvre (voir Vuillemin, Étude médicale sur le Djérid, Archives de médecine militaire, 1884, IV, p. 7, et sur les conditions sanitaires des oasis en général, les témoignages réunis par Schirmer, le Sahara, chap. XIII).

[92]L’inclinaison des couches, par suite de failles diverses, est un fait général sur les bords du chott Djérid. « Partout on constate des formations redressées sous les angles les plus divers. » (Dru, dans Rapport Roudaire cité p. 47.)

[93]« Forêt » (de palmiers).

[94]Probablement la Takious du moyen âge, la Thiges de la Table de Peutinger. Cf. Tissot, II, p. 683.

[95]Cf. dans Tissot, II, p. 684, note de M. S. Reinach.

[96]Voir Dru et Munier-Chalmas, rapport cité, p. 57 et suiv.

[97]Il ne faut pas oublier, pour apprécier ces recherches de Duveyrier, qu’on savait alors peu de chose de ces ruines du Djérid. Il n’y a guère à citer avant lui que Shaw, Desfontaines, Pellissier et Berbrugger. Les études de Tissot, qui avait passé au Djérid en 1853 et 1857, étaient encore inédites.

[98]Cette région n’a pas cessé d’être mal famée jusqu’à l’occupation française. Lors de la dernière mission Roudaire, les indigènes fréquentaient le moins possible cette rive nord du chott Djérid. (Rapport cité, p. 17.)


CHAPITRE V

NEFZAOUA ET GABÈS

14 mars.

Nous partîmes après le lever du soleil, et entrâmes de suite dans le chott, cependant la végétation nous suivit encore quelque temps ; nous notâmes en particulier quelques tarfa, du zeita et le bougriba.

Ensuite nous entrâmes dans le chott véritable dont la surface variait de la terre glaise solide et glissante aux terres noirâtres détrempées et à une surface de sol très solide. Cette dernière se trouvait couverte de dessins circulaires en forme de damier, absolument semblables aux dessins en relief que présentent les affleurements calcaires depuis Biskra jusqu’à El-Guerāra.

Je pus prendre des directions de boussole vers différents points du Djébel-Chāreb[99], qui correspondent à des points qui m’ont été indiqués comme possédant des ruines romaines.

Le voyage sur le chott n’eut rien de remarquable jusqu’au moment où nous arrivâmes à un puits romain, ou du moins à ce que je prends pour un puits romain comblé. Ce sont de grandes pierres plates rangées en rayonnant. On appelle cet endroit Oumm el Goreīnat ; une minute avant d’y arriver, nous avions coupé une flaque d’eau formant le bas de l’oued Zitouna[100].

Ensuite nous continuâmes notre longue route à travers cette mer desséchée. Nous revîmes, avant d’arriver dans le Nefzāoua, la même gradation de la végétation que nous avions remarquée en quittant le Djérid. Les tarfa se montrèrent encore.

Lorsque nous entrâmes dans le Nefzāoua, la végétation se montra excessivement variée, et surtout nouvelle pour moi ; quantité de roseaux et de graminées.

La première ville ou plutôt le premier village que nous y rencontrâmes fut celui de Zaouiyēt ed Debabkha. Celui-ci et tous les autres du Nefzāoua sont tout petits et enfoncés dans des plantations de palmiers ; souvent ils en sont tout à fait entourés. On voit à côté des villages de petites oasis de palmiers, qui autrefois avaient chacune leur village, mais ils furent alternativement détruits et changèrent de place ou furent tout à fait oubliés.

Nous n’arrivâmes que fort tard au bordj situé tout près du village de Mansoura et non loin de Tellimīn. Le bordj est ce qui reste de l’ancienne Tŏrra, nom qui est resté à la source qui coule au bas du bordj.

Je suis reçu par le kaïd Si Mohammed es Saïs. A l’entrée du bordj, un vieux « zouāoui » se mit à me fouiller pour voir si j’avais des armes, mais je l’envoyai à tous les diables, et Ahmed ne manqua pas de lui administrer une poussade. Je trouvai dans le kaïd un homme comme il faut, et je prévis de suite que je n’aurais aucun désagrément dans le Nefzāoua. Je trouvai là un juif faisant fonction de receveur des impôts. Le kaïd ne passe dans le Nefzaoua que peu de mois avant l’arrivée de la colonne dans le Djérid. Puis il revient à Tunis avec elle. Outre que le séjour est peu agréable pour ce grand seigneur, il est probable que sa vie n’y serait pas toujours sûre ; aussi prend-on même pour le court moment de son séjour de grandes précautions ; il n’est pas permis d’entrer dans le bordj avec des armes. On a bien soin d’étaler devant la porte un vieux canon de fer, et il y en a un autre qui passe sa gueule à une petite fenêtre sur la façade. — La petite garnison de zouaves passe toute l’année ici ; les hommes sont établis dans le pays.

Je dois remarquer que, sur le chott, nous trouvâmes les traces de la voiture de Si Ali Saci ; outre que cette voiture probablement légère peut y passer sans difficultés, le chott dans son état actuel supporterait la plus grosse artillerie. Ceci est un fait intéressant à comparer avec ce que disaient les voyageurs arabes du moyen âge. Le chott a probablement changé, comme bien d’autres sebkhas de ces contrées[101].

Le bordj est bâti en grande partie avec des matériaux de constructions romaines ; sur la façade, on voit même une pierre ornée de sculptures, mais il n’y a pas d’inscriptions. La porte du petit village de Mansoura est supportée par des pierres romaines.

15 mars.

Avant de déjeuner, nous allâmes voir Tellimīn ; en descendant du bordj, on me fit remarquer à la prise d’eau une pierre écrite « en hébreu », que je trouvai être une inscription en bon arabe ; comme elle est vieille de 96 ans, je pris la peine dans la soirée d’en prendre un estampage.

Avant d’arriver à Tellimīn, nous eûmes à tourner une assez grande mare, qui est au moins aussi grande que la moitié de la ville.

Je suis entré dans une quantité de maisons, et je puis donner quelques détails sur l’intérieur, quoique mon séjour y ait été peu long. La ville est bâtie en matériaux de constructions romaines, puis en petites pierres, le tout uni au moyen de glaise. Les maisons ne sont pas plus hautes que celles de Tougourt et présentent un intérieur au moins aussi sale et misérable. Les rues ne sont ni très étroites, ni trop larges, et tout la ville est remplie d’immondices et d’ordures. La mosquée, à moitié en plein air, est bâtie sur l’emplacement de l’ancienne église chrétienne. Le plafond est supporté par des colonnes qui sont au nombre de neuf dans la longueur et de trois dans la largeur. Toutes ont des chapiteaux de dessins différents, dont j’ai essayé de représenter trois échantillons (pl.).

J’ai trouvé deux inscriptions latines dans l’intérieur des maisons de la ville ; la première doit se lire : « Sexto Cocceio Vibiano proconsuli provinciæ Africæ, patrono municipii dedicavit perpetuus populus » (ou pecuniâ publicâ).

La seconde se rétablit aisément par : « Hadriano conditori municipii dedicavit populus perpetuus ».

Ces inscriptions enseignent qu’Hadrien fut le fondateur de la ville, et que cette ville était assez importante pour former un « municipium »[102].

La légende rapporte qu’autrefois le sultan de Tellimīn ne sortait pas sans être accompagné de 5.000 cavaliers tous montés sur des chevaux mâles ; aujourd’hui malheureusement la ville est loin de posséder autant de forces. C’est encore d’ici, d’après une autre tradition, que seraient sortis les habitants de Tougourt, qui auraient émigré sous la conduite de leur chef, chassés par un conquérant. Je dois dire à ce sujet que les vêtements, la coiffure, même le type des femmes du Nefzāoua ressemblent beaucoup à tout ce que nous connaissons dans l’Oued-Righ. Elles s’habillent de coton bleu et gardent sur le devant de la tête une mèche de cheveux laineux qui sont tressés en mille petites tresses dans les grandes occasions. Les hommes, au contraire, ont plutôt le type arabe et, à l’exception de quelques rares sujets, donnent encore un exemple de plus de cette singulière loi des races croisées, que les femmes conservent plutôt le type de la race inférieure. — La langue parlée dans le Nefzāoua est l’arabe, le berbère y est aujourd’hui inconnu.

Nos 1 et 2. — Inscriptions dans des murs de maisons à Tillimīn.

No 3, a b c. — Chapiteaux de colonnes dans l’ancienne église, aujourd’hui mosquée de Tillimīn. — a b, de face ; c, de profil.

Après notre excursion de Tellimīn, nous allâmes à Kébilli[103], qui est une ville importante et digne de beaucoup d’attention. J’ai encore ici à faire les mêmes remarques anthropologiques qu’à Tellimīn, mais en ajoutant que la ville et ses habitants annoncent un bien plus haut degré d’aisance et de civilisation. On voit encore dans la ville de nombreuses pierres romaines qui ont servi de matériaux à la construction des maisons. Cependant la ville actuelle n’est pas très ancienne, Rhōma[104] ayant détruit au moins en partie le Kébilli ancien. On compte cinq mosquées, et les trois que j’ai visitées sont évidemment sur l’emplacement d’églises, comme le témoignent les colonnes qui en supportent le toit. Ici je n’ai pas trouvé d’inscriptions.

En revenant, je vis par la porte de la prison un homme aux fers, qui, je le crains, n’a commis d’autre crime que de refuser de donner au kaïd une grosse somme d’argent qu’on lui demandait par exaction. Cet homme me supplie d’intercéder pour lui, mais je ne vois pas trop ce que je puis faire. Il est de toutes façons très digne de pitié.

16 mars.

Nous partîmes du bordj. J’avais une escorte de quatre cavaliers, et le kaïd lui-même, accompagné de deux piétons, me fit la conduite quelque temps.

Nous nous dirigeâmes vers la chaîne de collines, qui commence avec le Nefzāoua, et qui dans cet endroit augmente beaucoup de proportions ; nous la coupâmes et entrâmes dans un pays de plaine, aboutissant au chott ; nous avons d’un côté la chaîne lointaine du Djébel-Chāreb et de l’autre les hauteurs du Djébel-Nefzāoua[105].

Après une marche assez longue, nous arrivâmes à la dernière ville du Nefzāoua ; c’est Lemmāguès, ville aujourd’hui ruinée et habitée, je crois, par une seule famille, outre les gens de la zaouiya, dont le marabout, drôle de nègre armé d’une pioche et en costume de travail, vint nous demander le prix de sa bénédiction. Je le menaçai du bâton pour toute réponse ; là se termina notre entretien. Dans les constructions de la ville, je remarque encore bon nombre de pierres romaines, voire même des tronçons de colonnes.

Avant d’arriver à la ville, nous touchâmes à la source qui se trouve au commencement des plantations de palmiers ; là nous trouvâmes un groupe de jeunes filles des Hammāma occupées à remplir des outres qu’elles chargeaient à mesure sur des ânes. Elles étaient gardées par un chien. Ces filles arabes étaient vêtues de bleu et coiffées avec une certaine grâce, leurs oreilles et leurs cheveux étaient ornées d’anneaux de cuivre qui étaient d’un joli effet. Mais ces demoiselles n’avaient rien de virginal, ni leur timbre de voix, ni surtout leur langage ; il choqua jusqu’à mes guides, qui les appelèrent en moquerie « chiennes de Hammāmiāt ». Leur visage n’avait rien de joli ni d’intéressant, et leurs poitrines étaient un peu plus décolletées que ne le comportent nos idées.

Nous partîmes de Lemmaguès où nous ne fîmes qu’une courte halte pour déjeuner et continuâmes notre route dans un pays qui n’était interrompu que par quelques ravines descendant des montagnes et allant au chott. La végétation était remarquable en ce qu’on y voyait associés le zeita, le souid, le tarfa, plantes qui croissent de préférence dans les lieux bas et près de l’eau, et le halfa du pays, qui, s’il est semblable à son frère des hauts plateaux algériens[106], ne vient ordinairement que sur les endroits élevés et exposés aux vents.

Nous fîmes lever trois outardes, qu’un de mes cavaliers chercha en vain à atteindre à balles. Nous vîmes aussi une petite troupe de gazelles.

Nous atteignîmes enfin l’endroit où était la veille la zmala du khalifa des Aărād, avec une partie des Beni-Zid, mais à mon grand désappointement, nous trouvâmes la place vide. Les tentes avaient été plantées plus loin, et le guide fut d’avis qu’ils avaient pris la direction du Djébel-Chāreb. Je fis néanmoins arrêter ma petite troupe et me décidai à passer la nuit où nous étions. Nous avions pour nourriture des dattes, du pain et des œufs, mais les bêtes de somme eurent à jeûner ; mon cheval seul eut environ la moitié de sa ration habituelle du soir. Le cheikh Săīd de Kébilli partit à cheval pour explorer le pays en avant ; il revint disant qu’il n’avait rien trouvé sinon une tache noirâtre dans le lointain et qui pouvait aussi bien être des arbres que des tentes. Nous nous établîmes donc de notre mieux sur la frontière des Hammāma et des Beni-Zīd, deux tribus puissantes qui ont la plus mauvaise renommée comme pillards et qui, de plus, sont ennemies l’un de l’autre.

Notre repos ne fut interrompu que par les cris d’un chameau égaré. Nous crûmes qu’il était chassé par des maraudeurs et préparâmes nos armes, mais nous nous étions trompés, c’était tout simplement un jeune chameau qui cherchait sa mère.

17 mars.

Nous nous mîmes en marche d’assez bonne heure, continuant à traverser le pays plat et ayant à notre droite les montagnes du Nefzāoua. Nous voyions à gauche le Djébel-Châreb se réunir au Hadifa, pic élevé que j’ai visé à la boussole plusieurs fois pour en déterminer la position. Nous traversâmes de nombreux oueds ; la végétation se montra la même qu’hier.

Peu de temps après le départ, nous rencontrâmes deux ou trois voyageurs qui nous apprirent que la smalah avait campé un peu plus en avant, et bientôt en effet nous l’aperçûmes au pied de la montagne. Le cheikh Săīd fut encore détaché pour aller porter une lettre au khalifa et il nous rejoignit plus tard avec un ordre écrit d’un chef à son remplaçant à Hāmma.

Nous arrivâmes à Aïn el Magroun[107], source qui sort de rochers de grès friables et qui a de petits dépôts calcaires ; il y a là un rassemblement de beaucoup d’eau, mais elle est un peu salie. Dans les berges de grès qui entourent la source, je remarquai des morceaux de bois fossiles passant quelquefois à une couleur et une forme presque charbonneuse ; ces morceaux de bois me frappèrent d’autant plus que leurs dimensions dépassaient de beaucoup tout ce que la plaine renfermait de gros troncs ou de grosses racines.

Nous continuâmes notre voyage et arrivâmes bientôt à la fin des montagnes du Nefzāoua, et aperçûmes alors à l’horizon les hauteurs des Matmata, puis les plantations d’El-Hamma au pied d’une chaîne de hauteurs nommées El-Kheneg. Sur l’un des dernier pitons des montagnes du Nefzaoua, on me dit qu’il y a les ruines d’une petite ville peut-être romaine, perchée comme un nid d’aigle : on l’appelle Belīd Oulad Mehanna.

Il ne nous fallut pas longtemps pour atteindre la petite ville de Hamma. Elle est entourée de plantations et se trouve divisée en deux villages, celui d’El-Hamma, puis celui de Kessàr par environ 40°, à 1 kilomètre de là ; entre les deux villages se trouve le bordj de construction arabe ou turque, où logent des soldats zouāoua. Près du bordj sont les sources thermales qui ont donné son nom à la ville.

Il y en a trois principales :

’Aïn-Hamma l’eau dans les bains 44°,4
dans le petit canal près du bassin 43°,95
’Aïn-el-Bordj Dans les bains 46°,45
dans le bain, à l’ouest 45°,95
’Aïn-Mejada 45°

C’est cette dernière, je crois, qui alimente les bains des femmes.

Les deux bains dont j’ai parlé sont de construction romaine, au moins quant aux fondations, tout entières en fortes pierres de taille ; je dois mentionner qu’au plafond d’une des chambres de bains d’Aïn-Hamma, il y a une pierre, ornée de sculptures et d’une inscription arabe, aujourd’hui trop effacée pour que j’aie pu en tirer un sens. — Il y a là des travaux de bassins, de canaux, etc., qui sont fort intéressants.

La ville de Hamma[108] est bâtie peu élevée, les maisons sont crépies, du moins en partie, et on a mis encore là à contribution pour leur édification de nombreuses pierres romaines et des tronçons de colonnes. L’ancienne ville romaine était près du bordj. Les citadins de Hamma sont très sévères pour la réclusion de leurs femmes. Elles se cachent la figure lorsqu’elles sont obligées de sortir ; leurs vêtements ne diffèrent pas, autant que j’ai pu le voir de ceux des Nefzāoua. Mais j’ai pu voir des visages de petites filles très mignons et promettant de jeunes beautés. Les femmes des Benî-Zîd que je rencontre allant au bain, sont remarquables au moins par leurs coiffures ornées d’une ligne de pièces d’or sur le front. Elles prennent un soin particulier de leurs personnes, et sont plus attrayantes que les femmes des pays que je viens de quitter. Ayant eu l’indiscrétion de jeter un coup d’œil furtif sur le « bain des dames », je pus voir une d’entre elles exécuter devant ses compagnes un pas assez gracieux.

Quant aux hommes de Hamma, ils s’enveloppent dans un haïk grossier souvent de couleur brune et orné au bas d’une frange de cordonnets. Je serais presque tenté de les croire encore plus fanatiques et méfiants que les habitants du Djérid. C’est étonnant. Il y a quelques juifs à Kessár.

18 mars.

Nous partîmes ce matin pour Gabès, et y arrivâmes après une demi-journée de marche. Le pays traversé est assez fortement accidenté, surtout sur la droite ; c’est l’influence des hauteurs des Matmata qui se fait sentir, et peut-être ce système de montagnes a-t-il une grande part dans le soulèvement qui a fait un lac du Palus Tritonis[109].

Nous rencontrâmes beaucoup de troupeaux et d’Arabes s’en allant au désert. C’étaient des Benî-Zîd et des Mehadeba (Zaouiya).

Nous eûmes à traverser de larges plantations avant d’entrer à Gabès, et nous coupâmes enfin l’oued qui forme une petite rivière ; là je vis plusieurs juives assez bien vêtues qui étaient en train de laver leur linge. Je remarquerai à cette occasion que le costume des juives et des musulmanes ne diffère pas à Gabès.

Nous descendîmes à la porte du kaïd qui était en train de rendre la justice, et je n’y restai que quelques instants, car le bruit des plaintes arabes m’est insupportable. Le chef est un homme assez arrondi, et déjà un peu âgé : il me reçut bien et me dit que, ces jours derniers, il était venu ici un Français, voyageant à ses frais avec des spahis de Tunis. Il était en ce moment à Djerba, et devait revenir incessamment.

On me logea dans une belle maison juive, où était aussi le bagage du Français, une de ses mules et un domestique. La maîtresse de la maison, une vieille juive de Tripoli, fit une sortie en poussant des cris épouvantables sur une note qui ferait envie à tous les sopranos possibles en apercevant le monde qui avait envahi son domicile ; elle ne voulut pas croire que je fusse Européen ; il fallut cependant bien qu’elle s’apaisât, et je pus m’établir assez confortablement. — Bientôt il y eut bonnes relations entre les dames de la maison et moi.

Gabès ou plutôt El-Menzel[110], celle des deux villes de Gabès où je suis, est assez bien bâtie. Les maisons sont hautes et blanchies à la chaux ; les pierres des constructions viennent pour la plupart de l’ancienne ville romaine. Il y a un marché et un petit bazar couvert ; quantité de boutiques et ateliers tenus pour la plupart par des juifs, qui sont ici en très grand nombre. Les vêtements des hommes (musulmans) sont les mêmes que ceux d’El-Hamma ; ils sont du reste très variés. Les musulmanes s’habillent comme les juives, à ce qu’on me dit du moins, car elles sont séquestrées avec une grande sévérité. Le costume des juives est assez élégant quoique primitif ; le bleu y domine. Quant aux juifs, ils s’habillent comme ceux d’Alger, avec des culottes noires, turbans, etc., des couleurs et des modes les plus diverses. La population juive peut atteindre 1.000 âmes.

Je trouvai à Gabès une borne milliaire, qui a été apportée d’une ruine romaine près de la mer, à l’est de Ketana et de Zerig-el-Berraniya. — Voici l’inscription[111] :

Fac-similé de l’inscription de la borne milliaire de Henchir Aichou (de la carte de Sainte-Marie), à l’est de Ketana et au bord de la mer, sur la route du pèlerinage. — Pierre aujourd’hui à Gabès où je l’ai trouvée.

J’en ai pris du reste un estampage pour être bien sûr de la lecture.

19 mars.

J’ai été ce matin faire une promenade au bord de la mer, qui est à 3 kil. de la ville. Nous passâmes d’abord le bordj, et laissant Djarra[112] à notre gauche, nous nous dirigeâmes vers la rivière. Arrivés à l’endroit où sont construits d’assez grands magasins pour les approvisionnements de l’armée, je vis quatre ou cinq felouques, ou embarcations pontées ou demi-pontées à voiles latines. C’est là toute la flotte commerçante du port de Gabès, si l’on peut appeler port le bord de la rivière où viennent aborder les bâtiments. Le peu de profondeur de cette rivière, et le manque de port véritable empêchent les bâtiments même d’un faible tonnage de venir toucher ici. Tout le commerce, d’après ce qu’on me dit, est un commerce de cabotage, avec Djerba et Tripoli. — Auprès du magasin, sont étalés par terre plusieurs canons de fer, les uns sans culasse, les autres sans bouche, les derniers enfin tout rongés par la rouille.

Sur la plage qui est très basse (de sorte que j’estime à 2 mètres environ l’altitude de Gabès), je trouvai les mêmes coquillages que je m’amusais à recueillir autrefois à Toulon, et en partie aussi à Trouville. — D’ici j’eus devant les yeux un spectacle que je voyais pour la première fois ; la mer et des plantations de palmiers se touchant presque ; mais la verdure des palmiers qui, au sortir d’un désert, me paraissait si fraîche, me semblait terne et brûlée, comparée avec la belle couleur foncée de la mer.

Je m’assis pour jouir quelques instants de ce bon air et du beau spectacle de la mer qui a toujours eu tant d’attraits pour moi.

Nous nous en retournâmes ensuite, et je remarquai la végétation du rivage où le harmel, le zeita et la plante grasse articulée des marais de la Chemorra (Tougourt) se trouvaient réunis.

Je passe la journée à me reposer, à écrire quelques lettres et à lire un peu.

20 mars.

J’ai été au bord de la mer, et je n’ai pas pu résister à la tentation de prendre un bain, court il est vrai, mais qui, je l’espère, me fera du bien ; l’eau avait environ 15° de même que l’air vers 2 heures et demie de l’après-midi. Les mariniers me disent qu’à l’entrée de l’oued la plus grande profondeur d’eau que l’on trouve à marée haute ne dépasse pas 5 à 6 pieds, une hauteur d’homme.

Je mesure au pas métrique un sas au bord de la mer, pour donner quelque sûreté à mon plan de la rivière de Gabès, qui est tout à recommencer.

J’apprends que le Bey a donné les ordres les plus sévères aux kaïds des villes maritimes de la régence pour qu’ils ne commettent pas d’exactions ; le kadhi est responsable sur sa tête s’il n’avertit pas le Bey le cas échéant.

On me parle beaucoup des montagnes de Ghomerâçen[113], etc. Les tribus arabes qui y habitent (outre les habitants des villes qui sont berbères) sont les plus pillardes et brigandes que j’aie jamais entendu mentionner ; elles ne s’épargnent même pas entre elles. Les hommes ont écrit sur le canon de leur fusil les noms de ceux qu’ils ont tué, et celui qui en a le plus est le plus respecté. On m’en cite qui ont leurs canons de fusils tout couverts de ces marques. Il y a quelque temps, le chef de l’armée des Aàrād[114] vint à Gabès et, pour une raison ou une autre, il voulut soumettre la montagne, en particulier le ksar Mouddenin. Il partit de Gabès, jurant de rapporter tous les brigands enchaînés. Malheureusement les soldats tunisiens portent des pantalons, et lorsque du ksar Mouddenin on vit approcher l’armée, on cria partout : les Chrétiens ! les Chrétiens ! et on commença à écraser l’armée de pierres. Il y eut déroute complète et le chef lui-même arriva malade à Gabès.

21 mars.

Je pars dans la matinée et n’ayant plus de levé à faire sur une route que j’ai déjà parcourue, je fais attention à la végétation qui se compose de halfa, de bou griba à fleurs jaunes et de chih ; vers El-Hamma, en traversant la montagne, on voit apparaître le thym. La vie animale est très animée, je remarque des quantités de fourmis et autres hyménoptères, de lépidoptères et coléoptères.

A notre arrivée, j’envoyai un mokhazeni prévenir le cheikh ; mais il fut reçu comme un chien dans un jeu de quilles, parce que le grossier kaïd de Gabès avait eu la bêtise de renvoyer mes deux cavaliers (de Hamma) sans leur donner seulement de l’orge pour leurs chevaux. Moi-même je fus accueilli on ne peut plus froidement ; le cheikh me fit mener à Kessar, de l’autre côté du bordj. Là, je fus reçu très malhonnêtement ; on refusa de chercher un logis avant d’avoir vu la lettre du Bey. Moi qui l’avais donnée à Gabès, je refusai de la montrer, et, voyant les mauvaises dispositions des habitants, je me décidai à camper en plein air, et j’écrivis à la hâte une lettre au khalifa des Benî-Zîd en le priant d’envoyer du monde pour me tirer de cette position et surtout pour m’accompagner sur la route de Gafsa.

Je vins donc me réfugier au pied du bordj, et le chef de la garnison sortit pour savoir ce que je voulais ; lorsqu’il eut vu les lettres du Bey que j’avais dans mon portefeuille, il se fâcha tout rouge, et ne comprenant pas plus que moi la conduite des gens de Hamma, il me dit : « Il ne nous est pas permis de vous recevoir dans le bordj, mais voici une construction séparée où vous pouvez vous installer, et je vous considère désormais comme mes hôtes ; mes hommes veilleront la nuit sur vous. » Je m’installai, remerciant le brave homme de sa bonté, et à peine étais-je assis que les grands de Hamma vinrent me faire toutes sortes d’excuses et de protestations ; ils me priaient de venir en ville où on m’avait préparé une belle maison. Je refusai net, et eus à résister pendant plus d’une heure à leurs supplications. — Enfin ils me quittèrent et m’envoyèrent à dîner et de l’orge pour les bêtes. — Pour moi, je dînai avec le commandant du fort, qui ne voulut pas se défaire de ses droits d’hôte.

[99]Appelé aussi Cherb-el-Dakhlania.

[100]Ce serait une variante de la voie méridionale de Thélepte à Tacapé de la Table de Peutinger ; d’après Tissot, elle passait par Nefta et la rive méridionale du chott Djérid. (Voir Géog. comparée de la province romaine d’Afrique, II, p. 686 et la note additionnelle de M. Salomon Reinach.)

[101]Le degré d’humidité des chotts varie pourtant d’année en année, selon l’abondance des pluies et l’élévation du niveau des nappes souterraines, qui affleurent et font équilibre à l’évaporation dans les parties basses. C’est ainsi que la mission Roudaire a trouvé sur le même trajet du Kriz au Nefzaoua un sol fangeux et détrempé (rapport cité, p. 41). Ici, comme dans le reste du Sahara, il y a bien desséchement progressif, mais ce desséchement est infiniment lent.

[102]Ces deux inscriptions ont été reproduites par Tissot (Géog. comparée, II, p. 702-703) et dans le Corpus, I. (L. VIII, 84 et 83) d’après les copies de G. Temple et de Tissot lui-même. M. S. Reinach a signalé de légères différences entre ces reproductions et le dessin, dont le fac-similé est donné ici. On sait que Tissot a identifié Tellimīn avec le Limes Thamallensis de la Notitia Dignitatum, le Turris Tamallensis de l’itinéraire d’Antonin. Voir aussi, sur l’occupation romaine de la région au sud des chotts, Cagnat, L’armée romaine d’Afrique, p. 561, 753 et suiv. et le chap. VIII du mémoire du regretté P. Blanchet : Mission archéologique dans le centre et le sud de la Tunisie, avril-août 1895, Nouv. Archives des Missions scient. et litt., IX, 1899.

[103]L’Ad Templum des cartes.

[104]Rhoma ou Rhouma, chef insurgé du Djébel Tripolitain, où il brava successivement les armées des Karamanli de Tripoli, puis des Turcs. Il fut attiré à Tripoli et pris par trahison en 1843.

[105]Appelé aussi Djébel-Tebaga.

[106]Cette remarque n’est pas inutile, car les Tripolitains donnent le nom d’halfa à une autre graminée, Lygeum Spartum L. et appellent l’alfa algérien guedim ou bechna (Les Touaregs du Nord, p. 203). L’alfa algérien est ici près de sa limite sud.

[107]Sans doute l’oued Magroun de la mission Roudaire, ruisseau permanent issu d’une des nombreuses sources qui jaillissent au pied du massif crétacé du Tébaga. (Dru, rapport cité, p. 39.)

[108]Aquae Tacapitanae. Cf. Tissot, II, p. 654.

[109]Duveyrier était parti avec cette idée. Il s’en est expliqué dans une lettre au Dr Barth, datée de Biskra, 19 déc. 1859, dont le brouillon en allemand se retrouve dans ses papiers : « Je regarde comme très probable la connexion du Chott Melrir avec le Palus Tritonis des géographes anciens. Je me représente cette grande dépression reliée jadis aux sebkhas du Djérid, et celles-ci unies à la Méditerranée. Il suffirait d’admettre un soulèvement progressif du sol... » Il ajoutait, il est vrai : « Je me suis arrêté trop longtemps à ces indications incomplètes, et je manque ici à mon principe, qu’un voyageur en route doit bâtir aussi peu d’hypothèses que possible. » — Sur le seuil de Gabès et sa formation, voir notamment L. Dru, Rapport sur la dernière expédition des chotts, Paris, 1881, p. 49-51 et coupe. Sur la région des Matmata, voir P. Blanchet, Le Djébel-Demmer (Annales de Géogr., 1897, p. 239-254) et commandant Rebillet, le Sud de la Tunisie, Gabès, 1886.

[110]L’ancien Menzel a été en partie détruit lors de la prise de Gabès en 1881.

[111]Reproduite dans Tissot (II, p. 199, 811) et dans Guérin (Voyage archéologique dans la Régence de Tunis, II, p. 191) qui la croyait apportée de Henchir Lemtou.

[112]L’autre ville de l’oasis de Gabès.

[113]Ghoumracen, village troglodytique du Djébel el Abiod, appartenant aux Ourghamma.

[114]L’agha des Aarad, comme la plupart des autres gouverneurs de province, résidait à Tunis et venait à Gabès avec sa colonne pour faire rentrer les impôts.


CHAPITRE VI

RETOUR AU DJÉRID PAR GAFSA

22 mars.

En partant du bordj, nous traversâmes longtemps les plantations, au milieu desquelles apparaissaient çà et là quelques maisons habitées, entourées de basses-cours ; après avoir enfin franchi la limite des palmiers, nous entrâmes dans une plaine à végétation de zeita et à sol sablonneux mais solide ; nous y voyageâmes quelque temps et pénétrâmes enfin dans une sebkha qui représente ici le grand chott.

La surface unie et nue, la vraie sebkha, ne dura qu’un instant et nous continuâmes dans un terrain de bonnes terres, avec quantité de chih, de remeth qui apparaît ici, et enfin de sedra. Presque sans discontinuité nous voyons des traces de labours, ce qui prouve assez que le chott n’est plus en cet endroit le même que dans l’espace qui sépare le Djérid du Nefzāoua.

Lorsque nous sortîmes du chott, nous entrâmes dans les montagnes que nous avions eues devant nous depuis le moment où nous avions quitté El-Hamma. La vallée de Hareīga se prolonge ici entre deux lignes de hauteurs : celle de gauche est le Hadīfa ; nous continuâmes longtemps dans cette vallée, trouvant souvent des restes de petits établissements romains, postes et autres ; notamment nous touchâmes à des ruines que je crois être celles d’un petit temple ; les pierres, quoiqu’en petit nombre, étaient d’énormes dimensions et un grand nombre d’entre elles avaient une forme courbe, comme si elles avaient servi à former une arcade.

Après avoir dépassé le Hadifa, nous entrâmes dans l’interminable vallée ou plaine de Săgui. Tous les oueds, à partir de ce moment, prennent leur cours vers la droite. Le sol de cette plaine est excellent et parfaitement labourable ; actuellement, il est vrai, le manque d’eau empêche qu’on ne la cultive, sauf dans des proportions insignifiantes, mais il semblerait qu’à l’époque de l’occupation romaine, il en était tout autrement, à en juger par de nombreuses traces d’établissements romains qu’on rencontre en la traversant[115]. L’oued qui forme le fond de la plaine, et qui reçoit des ravines des deux lignes de montagnes, a pu autrefois contenir beaucoup plus d’eau qu’aujourd’hui. J’entends dire qu’il tient des rhedirs[116] et de grandes mares jusque pendant quatre mois, lorsque la pluie tombe.

Nous avions l’intention de marcher jusqu’à El-Ayaēcha ou El-Guettār ; mais, en route, je fus frappé par trois ou quatre pierres romaines d’assez grandes dimensions, et quoique nous les eussions dépassées, je revins vers elles et, sans descendre de cheval, je pus distinguer une inscription sous un tronçon de colonne. Je fis aussitôt revenir la caravane, et décidai de passer la nuit ici.

Nous trouvâmes un monolithe arrondi, sortant d’une base carrée et couché à terre ; à côté se trouvaient les débris incomplets d’une autre colonne semblable ; c’était sur un de ces débris que j’avais vu l’inscription. La colonne complète avait aussi été couverte d’une longue inscription, mais le temps et la main des enfants arabes, qui s’étaient amusés à marteler l’inscription, l’avaient rendue illisible. Je pus bien reconnaître çà et là quelques lettres isolées, mais n’avais pas le temps de les copier ; le travail eût été trop long et trop pénible. Je le laisse à un successeur. Outre le tronçon de colonne gisant sur le sol, il y en avait un autre à demi enterré ; un peu de travail le mit à jour, et j’eus le bonheur d’y trouver une partie de l’inscription qui devait être fort longue. Comme cette inscription est très incomplète[117], je me contenterai de reproduire ce que j’ai pu y reconnaître.