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Mardi 28 mai.—On cherchait aujourd'hui les raisons de la puissance de résistance des hommes, nés autour de l'année 1800. On la mettait sur le compte de l'équilibre du système nerveux, de l'abstention du tabac. Cette puissance ne la doivent-ils pas plutôt à la virginité de leur jeunesse. C'est le cas de Thiers, de Guizot, de Hugo, et de bien d'autres. Guizot et Hugo, ont pu devenir des érotiques, leur prime jeunesse a été chaste. Et Saint-Victor rappelait que Marc-Aurèle remercia Frontin, de l'avoir éloigné de la volupté et de la femme; jusqu'à l'âge d'homme.
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Dimanche 1er juin.—Avec les années, le vide que m'a laissé la mort de mon frère, se fait plus grand. Rien ne repousse chez moi des goûts qui m'attachaient à la vie. La littérature ne me parle plus. J'ai un éloignement pour les hommes, pour la société. Par moments, je suis hanté par la tentation de vendre mes collections, de me sauver de Paris, d'acheter dans quelque coin de la France, favorable aux plantes et aux arbres, un grand espace de terrain, où je vivrais tout seul, en farouche jardinier.
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Lundi 3 juin.—Aujourd'hui Zola déjeune chez moi. Je le vois prendre, à deux mains, son verre à Bordeaux, et l'entends dire: «Voyez le tremblement que j'ai dans les doigts!» Et il me parle d'une maladie de cœur en germe, d'un commencement de maladie de vessie, d'une menace de rhumatisme articulaire.
Jamais les hommes de lettres ne semblent nés plus morts, qu'en notre temps, et jamais cependant le travail n'a été plus actif, plus incessant. Malingre et névrosifié, comme il l'est, Zola travaille tous les jours de neuf heures à midi et demi, et de trois heures à huit heures. C'est ce qu'il faut dans ce moment, avec du talent, et presque un nom, pour gagner sa vie: «Il le faut, répète-t-il, et ne croyez pas que j'aie de la volonté, je suis de ma nature l'être le plus faible et le moins capable d'entraînement. La volonté est remplacée chez moi par l'idée fixe, qui me rendrait malade, si je n'obéissais pas à son obsession.»
Tout en taillant une pièce, dans THÉRÈSE RAQUIN, il est, dans le moment, en train de chercher un roman sur les Halles, tenté de peindre le plantureux de ce monde.
Et une partie de la journée, je cause avec cet aimable malade, dont la conversation se promène, d'une manière presque enfantine, de l'espérance à la désespérance. «Le journalisme, dit-il, au fond, lui a rendu un service. Il lui a fait facile le travail, qu'il avait autrefois très difficile. C'était une espèce d'afflux d'idées et de formules, s'engorgeant à tel point, qu'il était quelquefois, au milieu de son travail, obligé de lâcher la plume. Aujourd'hui c'est un flux réglé, un courant moins abondant, mais coulant sans encombre.»
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Mardi 4 juin.—Ce soir, au dîner des Spartiates, Robert Mitchell, fait prisonnier à Sedan, et enfermé dans une citadelle, pour avoir refusé le salut à un officier prussien, racontait que sa grande distraction, était de voir faire l'exercice, d'être témoin des soufflets, que les officiers donnaient aux soldats. Et il faisait la remarque que, de toute la chair ainsi frappée, rien ne rougissait que la place des cinq doigts.
Il raconte encore que, chargé par des officiers de la garde impériale d'offrir à l'Empereur leurs personnes et leurs hommes, s'il voulait tenter une sortie, s'il voulait se frayer un passage, au moment où il abordait l'Empereur sur la route de Mézières, un obus éclata entre lui et le cheval de l'Empereur, tuant du monde à droite et à gauche, et lui enlevant à lui, Mitchell, un morceau de son soulier: «L'Empereur, dit-il, resta impassible, il était beaucoup moins ému que moi!»
Dans le bruit des paroles des gens qui parlent ici pour ne rien dire, de bouches qui prudhommisent où hystérisent des lieux communs, ainsi que celle d'Aubryet, c'est une bonne fortune de rencontrer un causeur à la parole judicieuse, relevée d'une pointe d'ironie parisienne.
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Lundi 10 juin.—Je suis, ce soir, au chemin de fer, à côté d'un ouvrier complètement saoul, qui répète à tout instant: «Non, je ne la foutrais pas, quand on me donnerait tout Paris… oui tout Paris, non je ne la foutrais pas!» Et ce rabâchage, un peu bredouillant, est coupé de petits rires intérieurs, et d'imitations de vagissements d'enfants à la mamelle. L'on pardonne à cet Alsacien, dont la tendresse de la saoulerie va à son enfant, à sa petite fille.
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Mardi 11 juin.—Un adorable mot d'une vieille femme galante, devenue dévote, sur le juif avec lequel elle vit. Elle disait à une amie: «Tu ne sais pas, comme maintenant il est charmant… comme il est doux, même quand il est malade… et puis, comme il est bon pour le bon dieu!»
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Mardi 11 juin.—Ce soir, l'ancien dîner de Magny, réduit par le dîner, que donne au-dessous de nous, Hugo, pour la centième représentation de RUY-BLAS, se relève et ressemble presque à un de nos bons dîners, du temps de Sainte-Beuve. On y remue et on y agite les plus grosses questions. On parle des Troglodytes; de fragments générateurs de métaux, rapportés du Groënland, et qu'expérimente dans le moment Berthelot; de statues égyptiennes du troisième siècle, découvertes dans une pyramide, et démontrant, comme moderne, l'introduction du hiératisme dans l'art égyptien. On parle de grandes civilisations ayant une littérature, et n'ayant ni art, ni industrie, ainsi que la civilisation brahmane, disparue sans laisser de trace matérielle. On parle de l'insénescence du sens intime et des trois moi de je ne sais quel savant. On parle des cerveaux de Sophocle, de Shakespeare, de Balzac.
On parle enfin du refroidissement du globe, dans quelques dizaines de millions d'années. C'est l'occasion pour Berthelot, de peindre pittoresquement la retraite dans les mines des derniers hommes, avec du blanc de champignons pour nourriture, avec le gaz des marais, avec le feu grisou comme bon dieu.
«Mais peut-être,—interrompt tout-à-coup Renan, qui a écouté avec le plus grand sérieux,—ces hommes là-dedans, auront-ils une très grande puissance métaphysique!»
Et la sublime naïveté, avec laquelle il dit cela, fait éclater de rire, toute la table.
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Jeudi 20 juin.—Lundi—c'était presque le jour de sa mort—a commencé à paraître dans le BIEN PUBLIC, notre Gavarni.
Tous ces jours, en parcourant le journal, ma pensée était à l'enragement de travail, avec lequel mon frère hâtait la fin de ce livre. Je le revoyais, pendant nos tristes séjours d'hiver, à Trouville, à Saint-Gratien, rivé sur une chaise, dont je ne pouvais l'arracher, une main labourant son front, comme s'il lui fallait douloureusement extraire les tours de phrase, les épithètes, les mots spirituels, autrefois coulant si facilement dans le courant de son écriture.
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Vendredi 21 juin.—Je dîne ce soir, chez Riche, avec Flaubert, qui passe à Paris pour se rendre à l'inauguration de la statue de Ronsard, à Vendôme.
Nous dînons, bien entendu, dans un cabinet, parce que Flaubert ne veut pas de bruit, ne tolère pas des individus à côté de lui, et qu'il lui plaît, pour manger, d'ôter son habit et ses bottines.
Nous causons de Ronsard, puis tout de suite, lui se met à hurler, moi à gémir, sur la politique, la littérature, les embêtements de la vie.
En sortant, nous tombons sur Aubryet, qui nous apprend que Saint-Victor est de l'inauguration. «Eh bien, je n'irai pas à Vendôme, me dit Flaubert, non vraiment, la sensibilité est arrivée chez moi à un état maladif tel… je suis entamé au point que l'idée d'avoir la figure d'un monsieur désagréable, en chemin de fer, devant moi… ça m'est odieux, insupportable. Autrefois ça m'aurait été égal, je me serais dit: je m'arrangerai pour être dans un autre compartiment, puis à la rigueur si je n'avais pu éviter mon monsieur désagréable, je me serais soulagé en l'engueulant, maintenant ce n'est plus cela, rien que l'appréhension de la chose, ça me donne un battement de cœur… Tenez, entrons dans un café, je vais écrire à mon domestique, que je reviens demain.»
Et là, devant la paille d'un Soyer: «Non, je ne suis plus susceptible de supporter un embêtement quelconque… Les notaires de Rouen me regardent comme un toqué… vous concevez, pour les affaires de partage, je leur disais: Qu'ils prennent tout ce qu'ils veulent; mais qu'on ne me parle de rien, j'aime mieux être volé qu'être agacé, et c'est comme cela pour tout, pour les éditeurs… L'action, maintenant, j'ai pour l'action une paresse qui n'a pas de nom, il n'y a absolument que l'action du travail qui me reste.»
La lettre écrite et cachetée, il s'écrie: «Je suis heureux comme un homme qui a fait une couillonnade! Pourquoi? Dites, le savez-vous?»
Puis il me ramène au chemin de fer, et accoudé sur la traverse, où l'on fait queue pour prendre les billets, il me parle de son profond ennui, de son découragement de tout, de son aspiration à être mort, et mort sans métempsychose, sans survie, sans résurrection, à être à tout jamais dépouillé de son moi.
En l'entendant, il me semblait écouter mes pensées de tous les jours. Ah! la belle désorganisation physique, que fait, même chez les plus forts, les plus solidement bâtis, la vie cérébrale. C'est positif, nous sommes tous malades, quasi fous, et tout préparés à le devenir complètement.
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Vendredi 5 juillet.—Jollivet rappelait que l'affaire Baudin n'a fait que faire traverser la Seine à la popularité de Gambetta, mais que cette popularité existait déjà dans le quartier latin. Depuis des années, Gambetta était en renom, au café Procope, où les étudiants venaient le voir, et l'entendre donner la représentation des séances du corps législatif, avec une verve, une mimique, un cabotinage des plus amusants.
Dès ce temps, il avait une action sur la jeunesse des écoles. On sentait qu'il était destiné à devenir son représentant.
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Samedi 6 juillet.—Théophile Gautier vient déjeuner aujourd'hui. C'est sa première sortie, depuis son attaque de la semaine dernière. On dirait la visite d'un somnambule. Et cependant dans l'ensommeillement de ses pas, de ses mouvements, de sa pensée, quand, un moment, il secoue sa léthargie, le vieux Théo réapparaît, et ce qu'il dit, de sa voix assoupie, avec des ébauches de gestes, semble le langage de son ombre—qui se souviendrait.
Au milieu du déjeuner, à propos de l'huile d'une salade, qu'il trouve excellente, il se met à faire un historique imagé des huiles et des miels de la Grèce, qu'il termine, en comparant le miel de l'Hymète «à du sablon jaune entrelardé de bougie.»
Les phrases charmantes, qui sortent de sa bouche, ont quelque chose de mécanique; elles finissent, elles s'arrêtent, tout à coup, comme une phrase, qu'aurait mise Vaucanson dans le creux d'un automate. Puis le parleur tombe aussitôt dans un mutisme effrayant, dans une absence de lui-même qui épouvante, dans un anéantissement qui vous fait lui parler, pour être bien assuré que la vie intelligente est encore en lui. Et, à ce moment, les choses que vous lui dites, pour arriver à lui, semblent parcourir des distances immenses. Une phrase sur la reconnaissance par tout le monde de son talent de paysagiste, le fait reparler.
«Oui, oui,—a-t-il dit, avec une certaine amertume mélancolique, et ce geste qui lui fait soulever devant lui l'indicateur de sa main pâle,—oui, il est entendu que dans les voyages, on n'y met pas d'idées. Il ne peut, n'est-ce pas, y être question de progrès, du mérite des femmes, des principes de 89, de toutes les Lapalissades qui font la fortune des gens sérieux. Les voyages, c'est la mise en style des choses mortes, des murailles, des morceaux de nature… Il est bien avéré, encore une fois, que l'homme qui écrit cela, n'a pas d'idées… Oui, oui, c'est une tactique, je la connais, avec cet éloge, ils font de moi, un larbin descriptif.»
Et comme nous lui disons, qu'il serait bon pour lui de se reposer, de se défatiguer dans la fabrication de la poésie qu'il aime… dans la composition de sonnets:
«Oh! pour cela, dit-il, mes idées sont complètement changées. Je trouve que la poésie doit être fabriquée, à l'époque où l'on est heureux. C'est pendant la période de la Jeunesse, de la Force, de l'Amour, qu'il faut faire des vers.»
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Mercredi 17 juillet.—La force prime le droit, cette formule prussienne du droit moderne, proclamée, en pleine civilisation, par le peuple qui se prétend le civilisé par excellence, cette formule me revient souvent à l'esprit.
Je me demande, comment toutes les plumes, tous les talents, toutes les indignations ne sont pas soulevées contre cet axiome blasphématoire, comment toutes les idées de justice, semées dans le monde par les philosophies anciennes, le christianisme, la vieillesse du monde, n'ont pas protesté contre cette souveraine proclamation de l'injustice, comment il n'y a pas eu insurrection contre cette intrusion du darwinisme en la réglementation contemporaine, et peut-être future de l'humanité, comment enfin, toutes les langues de l'Europe ne se sont pas associées, dans un manifeste de la conscience humaine, contre ce nouveau code barbare des nations.
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Mardi 23 juillet.—Un ministre de Thiers qualifie ainsi la politique de son chef: «C'est un usufruitier qui ne fait pas les grosses réparations.»
La conversation tombe sur Jules Simon,—c'est Ernest Picard qui parle, et on sent dans les sous-entendus, dans les réticences diplomatiques de l'ambassadeur, toute sa méprisante antipathie pour le ministre de l'Instruction publique. Picard nous le montre, pendant toute la Défense nationale, assis sur une chaise, en arrière de la table du conseil, en un coin, dissimulé, et retraité dans l'ombre, ne se décidant sur rien, ne se prononçant sur quoi que ce soit, ne se compromettant par aucune opinion tranchée, ménageant tous les partis, et se conservant pour toutes les aventures du hasard.
«Jules Simon, dit-il en terminant, c'est une nature de prêtre, il ne lui manque que la tonsure!»
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Mercredi 24 juillet.—En revenant ce soir, en chemin de fer, de Saint-Gratien, le président Desmaze me raconte sa première affaire.
Il trouve en arrivant à Beauvais, où il avait été nommé substitut, une femme étranglée et noyée. Son amant, qu'on soupçonna de suite, comme auteur du crime, après quelques dénégations, s'écria tout-à-coup: «Je vais tout vous dire, mon juge, mais à la condition de la voir entamer!»
Il demandait d'assister à l'autopsie, dans un sentiment qu'on ne put expliquer.
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Jeudi 1er août.—Théophile Gautier, dont on vient de panser les jambes, cause avec moi, avant dîner. Il me parle, s'il lui était donné de vivre, et non de végéter, du désir de faire quelque chose se passant à Venise, avant la révolution. Pour cela, il irait s'établir, toute une année, dans la ville poétique, et Venise lui fournit le thème de paroles toujours peintes, de paroles toujours originales, mais un peu lentes à se formuler.
En m'en allant, la belle-fille de Théo, qui fait route avec moi, m'apprend que son beau-père a eu, la veille, une paralysie de la langue, qui a duré trois quarts d'heure.
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Samedi 3 août.—Je pars de Paris pour la Bavière, où je vais passer un mois, avec mon parent et ami, le comte de Behaine, dans le Tyrol bavarois.
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Dimanche 4 août.—La frontière allemande commençant à Avricourt, avec des douaniers qui prennent des airs vainqueurs, pour ouvrir vos malles: c'est cruel!
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Lundi 5 août.—Je vaguais dans les rues de Munich, avec de Behaine. Il aperçoit son médecin, donnant le bras à un monsieur, qu'il ne reconnaît pas de loin. C'est Von der Thann, le brûleur de Bazeilles. Il faut se saluer, se dire quelques paroles. Il est impossible de rendre la grognonnerie, en même temps que la gêne du général bavarois.
On dirait vraiment à les voir, ces allemands, que c'est nous qui les avons battus, tant les vainqueurs semblent avoir gardé, comme la rancune d'une défaite.
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Mardi 6 août.—J'entre à l'Église de Schliersee, pendant la messe.
C'est le décor riant du rococo jésuite, dans une profusion d'encens, dans une musique d'orgue, mêlée de sonneries et de trompettes, et de roulements de tambour. Au milieu des tambours, des parfums, de l'allegro des voix et des instruments, de pieuses nuques de femmes aux cheveux jaunes, torsadés sous la calotte de drap qui les coiffe, des profils d'hommes roux, aux traits barbares et mystiques, aux poils frisés des saint Jean-Baptiste de la vieille peinture, me donnent chez ces populations vivant de miel et de lait, à la façon des anciens apôtres, le spectacle du vieux catholicisme, célébré par une jeune humanité.
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Mercredi 7 août.—La femme, ici, semble de la femme fabriquée à la pacotille, une créature au visage embryonnaire, à peine équarrie dans une chair bise, une ébauche de nature, à laquelle le créateur n'a pas donné le coup de pouce de la gentillezza féminine. On ne sait si l'on a affaire à des femmes, à des hommes, en présence de ces androgynes, qui, par économie, portent des vêtements masculins et ne trahissent leur sexe, que par la largeur d'un fessier anormal dans une culotte.
A rencontrer, dans les chemins verts, ces mineuses, ces débardeurs marmiteux, à la figure charbonnée, au chapeau paré de plumes de coq, on a l'impression d'être tombé, en plein mardi gras, dans un carnaval loqueteux, dans une descente de la Courtille, barbouillée de boue et de suie.
Puis encore une chose bien laide en ce pays. La jeune maternité n'existe pas, les mères ont l'aspect d'aïeules: la femme ne se mariant ici qu'à trente-cinq ou quarante ans, à l'âge où elle a réalisé sa provision de toile pour l'avenir de sa vie: tant de chemises, tant de draps, tant de rouleaux de toile.
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Samedi 10 août.—Joli royaume pour un conteur fantastique, que ce royaume, qui a pour roi, ce toqué solitaire et taciturne, vivant dans un monde imaginaire, créé autour de lui à grand renfort de millions. C'est lui, qui s'est fait machiner, pour sa chambre à coucher, un clair de lune d'opéra, supérieur à tous les clairs de lune, de main d'homme,—un clair de lune qui a coûté 750 000 francs. C'est lui qui s'est fait construire, sur le toit de la Vieille Résidence, un lac, où il vogue dans une barque, en forme de cygne, le long d'une chaîne de l'Himalaya, coloriée par un peintre allemand.
Pauvre prince, mélancolique personne royale, dont la douce folie fuit son temps et son pays, pour se réfugier dans du passé, dans du moyen âge, dans de l'exotique.
Pauvre prince, amoureux aussi des grands siècles français de Louis XIV et de Louis XV, forcé de travailler à la ruine de la France, sous le commandement de M. de Bismarck, qu'il déteste. Pauvre souverain, réduit à dire au chargé d'affaires de la France: «Je fais des vœux pour la restauration de la grandeur de la France, et je suis heureux de vous dire cela, sans que cela tombe dans des oreilles prussiennes.»
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Lundi 12 août.—Le second fils de Behaine est un enfant, tout de caresse. Sa main, quand il prend la vôtre, monte amoureusement le long de votre poignet. Son corps se soude au vôtre, quand il marche à côté de vous. Il y a dans ses attouchements et ses frottements à votre personne, quelque chose de l'enlacement d'une plante grimpante. Sa petite chair rose, quand on la flatte de la main, on la sent heureuse. Ce soir, au moment où, après le coucher des enfants, je causais avec la mère dans le salon, il a tout à coup jailli, au milieu de nous deux, dans sa chemise de nuit, disant à sa mère, avec une intonation d'un câlin inexprimable: «Viens un peu nous caresser dans notre lit, pour que nous nous endormions!»
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Mardi 13 août.—Je déjeune, à Munich avec de Ring, premier secrétaire d'ambassade à Vienne.
C'est lui, qui a été le cornac diplomatique de Jules Favre, à Ferrières. Il nous entretient de la naïveté de l'avocat, de la conviction qu'il avait de subjuguer Bismarck, avec le discours qu'il préparait sur le chemin. Il se vantait, l'innocent du Palais, de faire du Prussien, un adepte de la fraternité des peuples, en lui faisant luire, en récompense de sa modération, la popularité qu'il s'acquerrait près des générations futures, réunies dans un embrassement universel.
L'ironie du chancelier allemand souffla vite sur cette enfantine illusion.
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Jeudi 15 août.—Dans une petite église d'ici, il y a un squelette, enfermé dans une gaze constellée de paillettes, fleurie de feuillages d'or à la façon d'un maillot de clown, un squelette qui a, dans le creux de ses orbites et le vide de ses yeux, deux topazes, un squelette, qui montre un râtelier de pierres précieuses: c'est le corps de «saint Alexandre», présenté à l'adoration des fidèles. Cette bijouterie de la relique ne vous semble-t-elle pas la plus abominable profanation de la mort.
————Aujourd'hui, Édouard (de Behaine) m'entretient de ses conversations avec Bismarck, et me peint le causeur: un causeur à la parole lente, au débrouillage difficultueux, cherchant longuement le mot propre, n'acceptant pas celui qu'on jette à son germanisme dans l'embarras, mais finissant toujours par arriver à trouver l'expression juste, l'expression piquante, l'expression excellemment ironique, l'expression caractéristique de la situation.
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Samedi 17 août.—Les enfants s'étaient éparpillés dans les ravines des torrents, à la recherche d'insectes et de fleurettes.
Je suis resté seul, sur le haut sommet, jouissant de ma solitude, dans ce lieu foudroyé, qui semble l'endroit affectionné de l'orage, toutes les fois que l'orage éclate dans ces montagnes. Le sol sur lequel je marchais, était de la pourriture d'écorce et de branches, où se dressaient, comme des mâts démâtés, tous les arbres brisés. Quelques-uns, arrachés de terre, montraient, retournées en l'air, leurs racines et leur chevelu emmêlé de glaise sèche. Sur ces décombres de nature, fuyant à tire d'ailes, de temps en temps, un oiseau jetait un petit cri effrayé: c'était tout le bruit et toute la vie de cet endroit.
J'y ai vécu une heure, enlevé aux choses et aux idées de la terre, dans une griserie de grandiose, d'altitude, de sublime, d'oxygène.
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Dimanche 19 août.—Ma parole, toutes les cervelles sont détraquées, et personne n'est plus logique en France.
J'entendais dire à l'abbé, précepteur des enfants, de Behaine, qui est un très honnête catholique, et accomplissant rigoureusement ses devoirs religieux, je lui entendais dire, que tout serait sauvé avec un pape révolutionnaire.
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Samedi 14 août.—Hier soir, de Behaine nous a surpris, en disant: Tiens, il est minuit! Jamais le petit salon du chalet n'avait vu pareille veille.
La conversation était tombée sur le roman. Mme de Behaine soutenait que les aventures extra-dramatiques des femmes du monde, peintes par Octave Feuillet, ne l'intéressaient pas, qu'elle lirait, avec bien plus d'intérêt, des études peignant d'après nature, les femmes des ménages européens, qu'elle avait côtoyés dans sa carrière diplomatique. Oui, lui dis-je, je comprends votre goût, et les romans que mon frère et moi avons faits, et ceux surtout, que nous voulions dorénavant écrire, étaient les romans que vous rêvez. Mais pour faire ces romans tout unis, ces romans de science humaine, sans plus de gros drame, qu'il n'y en a dans la vie, il ne faut pas en pondre un, tous les ans… Savez-vous qu'il faut des années, des années de vie commune avec les gens qu'on veut peindre, pour que rien ne soit imaginé, qui ne corresponde à leur originalité propre… Oui, des romans comme cela, un romancier ne peut en fabriquer qu'une douzaine, dans sa longue vie, tandis qu'un de ces romans, qu'on fait avec le récit d'une aventure, amplifiée augmentée, chargée, dramatisée, on peut l'écrire en trois mois, ainsi que le fait Feuillet et beaucoup d'autres.
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Mardi 27 août.—Un squelette de grandeur naturelle qui chevauche un lion, et frappe les heures sur sa tête, avec l'os d'un fémur: c'est une vieille horloge qui arrête et retient votre regard, au milieu de l'immense bric-à-brac du MUSÉE NATIONAL de Munich.
L'élégante retraite en arrière de ce torse verdâtre,—et comme enduit de décomposition,—en la naissance presque visible, dans son immobilité, du mouvement qui va sonner l'heure; la tension rigide de cette jambe droite précédant de son pied aux petits osselets décharnés, la marche trop lente du coursier; l'inclinaison de la tête, semblant un salut ironique de cette tête de mort; le naturel, la science de cette équitation macabre; enfin le précieux, le fini, le réalisme même de ce cavalier-cadavre, contrastant avec la grossièreté barbare, l'érupement naïf, le fantastique de ce lion, sculpté d'après un bouquin héraldique, offrent un des échantillons les plus frappants, les plus caractéristiques, les plus réussis de cet art amoureux du néant, de cet art galantin de la mort, qui fut l'art du moyen âge.
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Samedi 31 août.—Aujourd'hui Billing vient déjeuner avec nous, à Schliersée. Il assure que Von der Thann a déclaré devant Vigoni, secrétaire de l'ambassade italienne, que jamais l'Allemagne ne rendrait Belfort à la France.
A propos des tendances actuelles de l'Allemagne, il cite un curieux symptôme: la représentation, coup sur coup, de trois pièces de théâtre, montrant la progression du mouvement philosophique, qui dans la première pièce, seulement anti-catholique, devient dans la troisième, complètement anti-religieux,—et met en scène et ridiculise un prêtre catholique, un ministre protestant, un rabbin.
L'année dernière, le professeur Deulinger lui disait, à peu près en ces termes: «Les religions, ça peut être utile à vous autres latins, pour nous, c'est inutile, car ça n'apporte rien à la raison des Allemands.»
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Lundi 2 septembre.—Dîner à Munich, chez le comte Pfeffel.
Un dîner munichois fait dans le milieu catholique et anti-prussien.
Le comte Pfeffel, un petit vieillard, ratatiné, séché, nerveux, bilieux, ironique, ayant quelque chose du physique d'un diable malingre; le nonce du pape, Tagliani, un homme trapu, pileux, noir, charbonné, ayant quelque chose du physique d'un diable trop bien portant; de Vaublanc, ancien chambellan et ancien ami du roi Louis; un vieil émigré français, qui ne s'est jamais abaissé à parler allemand, très aimable, très sourd, très dix-huitième siècle; un jeune officier dans l'armée bavaroise, fils du comte Poggi.
Une conversation galante, intelligente, spirituelle, avec du suranné, du vieillot dans les idées, et des tours de phrases, vous faisant penser parfois, que vous dînez dans un rêve, avec des morts d'avant 89.
En fumant, l'officier bavarois, qui a fait la campagne de France, me parle de notre printemps, comme d'une merveille extraordinaire, d'un temps de délices, qu'il avait cru une invention de nos poètes. Il me dit que chez eux, comme en Russie, on passe de l'hiver à l'été, sans transition; il ajoute que cette privation de printemps a une grande influence sur le moral allemand, et que l'absence de cette jouissance indicible dans la vie allemande, doit beaucoup contribuer à la mélancolie locale.
Je retrouve, au salon, de vieilles anglaises du corps diplomatique, de mûres et fades créatures, à exclamations, à monosyllabes inintelligents, à travers le lappement d'une tasse de thé et la déglutition d'une sandwich.
Je plains le représentant de la France d'être réduit à ce rien, qui est maintenant le parti de la France.
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Mardi 3 septembre.—En entrant au MUSÉE NATIONAL, on voit de l'escalier, par la porte ouverte d'une petite salle à gauche, une tête de diable, au milieu d'objets inconnus et inexplicables.
Je suis entré là dedans, et, regardant bien, je me suis senti froid dans le dos, devant toutes ces inventions de souffrance, devant tous ces instruments de torture, avec lesquels l'homme, pendant des siècles, férocisa la mort. Et mes yeux cherchaient, malgré moi, dans cette féronnerie cruelle, la rouille qui fut autrefois du sang.
Cette salle, cette chambre, est le musée le plus complet de glaives, de chevalets, de fauteuils capitonnés de pointes, de brodequins à vis, de poires d'angoisse, de toutes les imaginations d'une mécanique meurtrière, pour faire, savamment et diversement, souffrir la chair humaine.
Tout ce fer et tout cet acier du bourreau, est entremêlé de moins cruelles curiosités de la vieille justice. Il y a des chapeaux et des queues de grosse paille, qu'on faisait porter aux ribaudes; des manteaux de punition, des sortes de tonneaux, sur le bois desquels était peint, d'une manière galante, par des Watteau de village, le crime qui y faisait enfermer le séducteur; des cages pour immerger, pendant un temps fixé réglementairement, les boulangers, qui vendaient à faux poids; des bonnets d'âne aux oreilles de fer, etc.—enfin, tout un magasin d'accessoires diaboliques, pour terrifier le prévenu, lorsque sa chair avait résisté à la torture.
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Samedi 7 septembre.—La domesticité est si voleuse ici, que tout est enfermé, scellé, et que la maîtresse de maison délivre, de sa propre main, la pincée de sel.
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Lundi 9 septembre.—Départ ce soir de Munich pour la France.
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29 septembre.—Un cousin, chez lequel je suis en villégiature, m'emmène à Ferrières.
Ce n'est pas un château, c'est un magasin de curiosités, dont les maîtres semblent les conservateurs. Au milieu de cette bibelotterie écrasante, une très charmante petite femme, aux paupières lourdes, les paupières d'une houri turque, aux interrogations enfantines, à l'air boudeur d'une pensionnaire en pénitence, une jeune Rothschild s'ennuyant, s'ennuyant, comme seuls les millionnaires savent s'ennuyer.
Les maîtres ont l'orgueil du passé historique, qu'a acquis leur château, depuis l'entrevue de Ferrières, et la vieille Mme Rothschild nous retient longtemps dans le salon de famille, où Bismarck s'est rencontré avec Jules Favre.
L'entrevue a eu lieu en pleine tapisserie de Boucher. C'est la première fois, qu'un mobilier français du XVIIIe siècle assistait à une pareille honte.
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Octobre.—Dans le plantage d'arbustes, amenés par charretées, dans la fatigue des courses chez les pépiniéristes de la grande banlieue parisienne, dans cette vie en plein air et sur les jambes, depuis le lever jusqu'au coucher du jour, dans le bouleversement de ce qui est, dans le rêve de ce qui sera, dans la création de mon jardin, je vis en un bienheureux ahurissement, auquel la folle dépense, sans compter, apporte quelque chose de la fièvre du jeu. Et je suis avec cela heureusement absent de moi-même.
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24 octobre—Hier, en dînant, le nez dans un journal—c'est pour moi le seul moyen de manger, quand je dîne seul—je suis tombé, sans que rien ne pût me le faire présager, je suis tombé sur la nouvelle de la mort de Théophile Gautier.
Ce matin, j'étais à Neuilly, rue de Longchamps.
Bergerat m'a fait entrer dans la chambre du mort. Sa tête, d'une pâleur orangée, s'enfonçait dans le noir de ses longs cheveux. Il avait, sur la poitrine, un chapelet, dont les grains blancs, autour d'une rose en train de se faner, ressemblaient à l'égrènement d'une branchette de symphorine. Et le poète avait ainsi la sérénité farouche d'un barbare, ensommeillé dans le néant. Rien là, ne me parlait d'un mort moderne. Des ressouvenirs des figures de pierre de la cathédrale de Chartres, mêlés à des réminiscences des récits des temps mérovingiens, me revenaient, je ne sais pourquoi.
La chambre même, avec le chevet de chêne du lit, la tache rouge du velours d'un livre de messe, une brindille de buis dans une poterie, sauvage, me donnaient tout à coup la pensée d'être introduit dans un cubiculum de l'ancienne Gaule, dans un primitif, grandiose, redoutable intérieur roman.
Et la douleur fuyante d'une sœur dépeignée, aux cheveux couleur de cendre, une douleur retournée vers le mur, avec le désespoir passionné et forcené d'une Guanamara, ajoutait encore à l'illusion.
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25 octobre.—Je suis, pour l'enterrement du père, dans l'église de Neuilly, où il y a à peine, quelques mois, j'assistais au mariage de la fille.
L'enterrement est pompeux. Les clairons de l'armée rendent les honneurs à l'officier de la Légion d'honneur. Les plus touchantes voix de l'Opéra chantent le Requiem de l'auteur de GISÈLE. On suit à pied le corbillard jusqu'au cimetière Montmartre. J'aperçois dans un coupé, Alexandre Dumas lisant l'éloge funèbre, qui doit être prononcé, au gros Marchal, effondrant le petit strapontin, sur lequel il est assis en face de son illustre ami.
Le cimetière est plein de bas admirateurs, de confrères anonymes, d'écrivassiers dans des feuilles de choux, convoyant le journaliste,—et non le poète, et non l'auteur de MADEMOISELLE DE MAUPIN. Pour moi, il me semble, que mon cadavre aurait horreur d'avoir derrière son cercueil, toute cette tourbe des lettres, et je demande seulement, pour mon compte, les trois hommes de talent, et les six bottiers convaincus, qui étaient à l'enterrement de Henri Heine.
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Novembre.—Bar-sur-Seine. Anna, la vieille bonne d'ici, a une langue qui enfonce tous les faiseurs de pittoresque. Revenant de voir une voisine malade elle disait aujourd'hui: «Elle épouvante!» Elle disait encore d'un ménage qui fait bonne chère: «Ils mangeraient un royaume!»
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10 décembre.—Je ne me sens décidément plus assez de santé, plus assez de vitalité pour supporter les ennuis de la vie. Il me prend sérieusement envie de faire absolument le mort: toute action, tout travail, étant punis par des choses désagréables à l'épigastre.
Aujourd'hui, Burty m'emmène dans un atelier de la rue des Champs.
Il fait faire le portrait de sa fille par un cirier, par un délicat sculpteur, qui a retrouvé les procédés anciens de l'art. Il s'appelle Cros. C'est un garçon tout maigre, tout noir, tout barbu, avec une inquiétante fixité dans ses yeux caves. Et cette lampe allumée, et ces petits morceaux de cire, qui semblent, en leur boîte à cigare, de petits morceaux de chair, et ce profil de Madeleine, qui prend peu à peu, sur la plaque de verre noir, une réalité mystérieuse, sous le jour crépusculaire, me jettent, à la longue, dans une espèce de peur de cette vie magique, que cuisine dans cette cave, ce pâle garçon.
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29 décembre.—Depuis quelques jours, je me suis remis à travailler. Je rédige les notes d'une seconde édition de l'ART DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. J'espère que ce travail méprisable sera l'engrenage, qui me rejettera dans le travail du style et de l'imagination.
ANNÉE 1873
22 janvier 1873.—Cette semaine, Thiers a fait prier de Behaine de venir dîner chez lui, pour avoir ses impressions sur l'Allemagne. Or Thiers ne lui a pas permis d'ouvrir la bouche, et tout le temps, c'est le président de la République qui a raconté au chargé d'affaires, ses négociations avec Bismarck.
D'après l'étude profonde qu'en a fait l'historien de la Révolution, Bismarck serait un ambitieux, mais qui ne serait point animé de mauvais sentiments contre la France. Au fond, malgré toute sa malice—il l'a presque avoué,—ce qui fait amnistier Bismarck par Thiers, c'est que pendant les négociations pour Belfort, le ministre prussien, connaissant l'habitude, qu'avait Thiers de faire une sieste dans la journée, lui faisait envelopper les pieds avec un paletot, pour qu'il n'eût pas froid. On doit se féliciter que cette attention n'ait pas coûté Belfort à la France.
Mon ami est sorti, effrayé du radotage sénile et prudhommesque de notre grand homme d'État.
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28 janvier.—Je n'ai eu dans ma vie qu'une fois de la prévoyance, de la clairvoyance. En 1867, j'ai préféré un débiteur hypothécaire, au gouvernement de Napoléon III, faisant du libéralisme. Cela me coûte cher. Mon notaire m'a trouvé un débiteur, qu'il faut assigner tous les six mois, et tous les six mois, je suis à me demander si je ne serais pas forcé de quitter cette maison qui, seule, m'aide un peu à vivre.
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Mardi 11 février.—Aujourd'hui, au dîner de Brébant, Nigra a jeté dans la conversation—comme s'il tentait une expérience sur nous—la proposition de nous donner, comme roi de France, son roi à lui. Oui, il a eu le toupet de nous offrir, dans sa pitié profonde, Victor-Amédée, le seul et vrai roi des races latines. Je ne sais, mais la proposition de cette maison de Savoie pour le trône de France me semble la plus grande insolence que ma patrie ait eu encore à subir.
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26 février.—Flaubert disait aujourd'hui assez pittoresquement: «Non, c'est l'indignation seule qui me soutient… L'indignation pour moi, c'est la broche qu'ont dans le cul les poupées, la broche qui les fait tenir debout. Quand je ne serai plus indigné, je tomberai à plat!» Et il dessine du geste la silhouette d'un polichinelle échoué sur un parquet.
Partout où l'on va, dans ce moment, on se cogne à une latrie bête pour la personne de Littré. Ce Bescherelle, plus complet, est devenu une espèce de bon dieu, au milieu des réclames et des dévotions de la gent libre-penseuse.
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5 mars.—Je dîne, ce soir, avec Sardou. Je l'ai entrevu une ou deux fois, mais je n'ai point encore causé avec lui.
Chez Sardou, rien de Dumas, rien de sa hauteur méprisante pour les gens qu'il ne connaît pas. Sardou, lui, est bon prince. Il accepte tout le monde sur le pied de l'égalité. Il est en outre bavard, très bavard, et a le bavardage d'un homme d'affaires. Il ne parle qu'argent, chiffres, recettes. Rien ne dénote chez lui l'homme de lettres. Vient-il à s'égayer, à être spirituel, c'est de l'esprit de cabotin qui monte sur sa mince lèvre.
Un peu prolixe de son moi, il nous raconte longuement l'interdiction de sa pièce américaine. Et à ce propos, un joli détail sur Thiers. Aux sollicitations du Vaudeville, implorant près de Thiers la représentation de la pièce de Sardou, Thiers a fait répondre que la chose était impossible: le peuple américain étant, dans le moment, le seul peuple faisant gagner de l'argent à Paris: on ne devait pas le blesser.
Thiers a vraiment raison de se vanter d'être un petit bourgeois.
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Dimanche 16 mars.—Alphonse Daudet, qu'on m'avait montré applaudissant HENRIETTE MARÉCHAL, je le retrouve chez Flaubert.
Il cause de Morny, dont il a été une façon de secrétaire. Tout en l'épargnant, tout en estompant, avec des paroles de reconnaissance, le peu de valeur du personnage, il nous le peint, comme ayant un certain tact de l'humanité, et le sens divinatoire, à première vue, d'un incapable avec un intelligent.
Daudet est très amusant et touche au plus haut comique, quand il portraiture le littérateur, le fabricateur d'opérettes. Il nous fait le tableau d'une matinée, où Morny lui avait commandé une chanson, une cocasserie madécasse, dans le genre de «bonne négresse aimer bon nègre, bonne négresse aimer bon gigot.» La chose fabriquée et apportée par Daudet, dans l'enthousiasme de la première audition, on oublie dans l'antichambre Persigny et Boitelle.
Et voilà Daudet, Lépine, le musicien, et Morny lui-même, avec sa calotte, et sous la grande robe de chambre, dans laquelle il singeait le cardinal-ministre: les voilà tous les trois tressautant sur des tabourets, en faisant de grands zim boum, zim balaboum, pendant que l'Intérieur et la Police se morfondaient.
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17 mars.—Cette nuit encore, je l'ai revu, mais il ne m'est donné de le revoir que malade, et dans tout l'horrible de la maladie, et en tout l'extrême que je n'ai pas eu à subir. Et dire, qu'au milieu du vague de tout rêve, il est tellement réel, il est tellement présent, que dans le cauchemar, je resouffre de ce que j'ai souffert.
Le rêve fini, l'insomnie m'a pris, et ma pensée incapable de se rendormir, poussée violemment au dernier roman que nous devions faire: LA FILLE ÉLISA, a travaillé, le reste de la nuit, dans l'horrible.
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Mardi 22 avril.—A propos de l'ignorance qu'on prête au souverain de la Chine pour tout ce qui se passe en dehors des murailles de son palais, le général Schmitz dit ce soir: «Moi, ce que je puis vous affirmer, c'est que j'ai trouvé,—moi, vous m'entendez,—j'ai trouvé, sur un meuble de sa chambre les traités avec la Russie. Je les ai même donnés à un pauvre diable qui en a eu 25 louis de l'Ambassade russe.»
Jeudi 24 avril.—Ce soir, chez Burty, Guys nous conte l'arrivée de Gavarni, à Londres. Il débarquait en casquette, sans un chapeau, sans un habit—dans l'impossibilité de faire une visite, de dîner dans une maison. Guys nous le peint hostile à toute relation, et recevant très froidement d'Orsay qu'il avait décidé à lui rendre visite. «Mais il n'y a rien à faire, avec ce sauvage», lui dit d'Orsay.
Cependant il lui fait obtenir une audience du secrétaire du prince Albert, auquel Gavarni présenta une soixantaine d'aquarelles qui ne furent pas achetées par le prince, mais furent vendues à vil prix, à un usurier.
Un grand nombre de dessins de Gavarni, sur les événements de 1848, sont faits d'après des croquis de Guys. A l'arrivée au LONDON NEWS de ces croquis, ou plutôt de ces croquetons, Gavarni les feuilletant, saisi par le caractère, le pittoresque de tel ou tel crayonnage de premier coup, disait: «Je prends celui-là!», et du croqueton faisait un dessin terminé pour la gravure.
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Mardi 29 avril.—Barodet est élu. C'est bien, c'est le commencement en politique de la toute-puissance du néant, du zéro.
On prêtait à Jules Simon ce spirituel mot, par lui adressé à quelqu'un lui disant qu'il menait Thiers comme il voulait: «Je le mènerais comme cela, si je pouvais lui persuader que je suis malhonnête!»
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Samedi 8 mai.—Chez Véfour, dans le salon de la Renaissance, où autrefois j'ai abouché Sainte-Beuve avec Lagier, je dîne ce soir avec Mme Sand, Tourguéneff, Flaubert.
Mme Sand est momifiée de plus en plus, mais toute pleine de bonne enfance, et de la gaieté d'une vieille femme du siècle dernier. Tourguéneff, est à son ordinaire, parleur et expansif, et on laisse parler le géant, à la douce voix, aux récits attendris de petites touches émues et délicates.
Flaubert a commencé à conter un drame sur Louis XI, qu'il dit avoir fait au collège, drame, où il avait ainsi fait parler la misère des populations: «Monseigneur, nous sommes obligés d'assaisonner nos légumes avec le sel de nos larmes.»
Et la phrase de ce drame rejette Tourguéneff dans les souvenirs de son enfance, dans la mémoire de la dure éducation en laquelle il a grandi, et des révoltes que l'injustice soulevait dans sa jeune âme. Il se voit, je ne sais à propos de quel petit méfait, à la suite duquel il avait été sermonné par son précepteur, puis fouetté, puis privé de dîner, il se voit se promenant dans le jardin, et buvant, avec une espèce de plaisir amer, l'eau salée qui de ses yeux, le long de ses joues, lui tombait dans les coins de la bouche.
Il parle ensuite des savoureuses heures de sa jeunesse, des heures, où couché sur l'herbe, il écoutait les bruits de la terre, et des heures passées à l'affût dans une observation rêveuse de la nature qu'on ne peut rendre.
Il nous entretient d'un chien bien-aimé, semblant prendre part à l'état de son âme, le surprenant par un gros soupir, dans ses moments de mélancolie,—un chien qui, un soir, au bord d'un étang, où Tourguéneff fut pris d'une terreur mystérieuse, se jeta dans ses jambes, comme s'il partageait son effroi.
Puis, je ne sais, à propos de quel crochet dans la conversation et les idées, Tourguéneff nous raconte qu'étant un jour en visite chez une dame, au moment où il se levait pour sortir, cette dame lui cria presque: «Restez, je vous en prie, mon mari sera ici dans un quart d'heure, ne me laissez pas seule!»
Comme le ton était singulier, il la pressa tant, qu'elle lui dit: «Je ne puis pas rester seule… Aussitôt qu'il n'y a plus personne auprès de moi, je me sens enlevée et transportée au milieu de l'immense… et je suis là, comme une petite poupée, devant un juge dont je ne vois pas la figure!»
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Samedi 24 mai.—Le jour où nos destinées se jouent dans Versailles, j'y suis, mais j'y suis pour acheter des azalées et des rhododendrons.
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Mardi 27 mai.—J'ai eu un succès au dîner de Brébant, avec ce mot: «La France finira par des pronunciamento d'académiciens.»
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2 juin.—Je ne puis surmonter mon dégoût, quand je lis à la quatrième page d'un journal, dans les réclames payées: Il vient de paraître la seconde édition: De la situation des ouvriers en Angleterre… «travail où M. le comte de Paris a fait œuvre de penseur et de citoyen…» Les prétendants qui se font écrivains socialistes… Pouah!
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7 juin.—Je ne crois pas que le monde finisse, parce qu'une société périt. Je ne crois donc pas à la fin du monde après la destruction de ce qui est aujourd'hui, cependant je suis intrigué de savoir quelle pourra être la physionomie d'un monde, aux bibliothèques, aux musées pétrolés, et dont l'effort sera de choisir pour se gouverner, les incapacités les plus officiellement notoires.
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Dimanche 8 juin.—Ce matin, Rops est venu déjeuner chez moi. Il m'explique ce que je ne comprenais pas chez un Belge: ces coups d'œil, par moments, tout noirs, et ces cheveux en escalade. Il est d'origine hongroise. Son grand-père est de ceux qui n'ont pas voulu mourir pour Marie-Thérèse.
Dans la journée, il m'entraîne chez François Hugo, qui habite dans la villa, depuis quinze jours, et veut m'avoir à dîner. Je tombe, sans le savoir, sur un homme livide, qui me dit être venu ici pour se faire soigner par Béni-Barde. Il l'a vu ce matin, et doit commencer son traitement le lendemain. Je n'écoute plus le fils d'Hugo, je suis tout à coup rejeté dans ces cruels six mois, où deux fois par jour, j'ai traîné mon pauvre frère à ce cruel supplice, sans pouvoir le sauver.
Il me prend une envie insurmontable de fuir cette maison en gaieté et en joie, autour de ce mourant. Au moment de passer à table, je prétexte une migraine, et rentre chez moi, doucement penser à lui.
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Lundi 9 juin.—Un homme de valeur ne garde cette valeur qu'à la condition de persister, sans faiblir, dans son instinctif mépris de l'opinion publique.
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Jeudi 12 juin.—Il me semble, en ces jours, que je fais les choses absolument comme si j'étais mon exécuteur testamentaire, c'est-à-dire très indifférent à leur réussite ou à leur non-réussite. Je les fais par devoir, et beaucoup pour lui. C'est ainsi qu'aujourd'hui, j'ai été demander à Marcelin un article sur notre GAVARNI.
J'ai franchi un escalier, tout fauve du bitume de Giorgions, cuits au four. Puis j'ai été admis dans le sanctuaire où le beau Marcelin, dans un vestinquin clair, s'enlevait sur l'ambre d'un Crayer douteux. Ce bureau de la VIE PARISIENNE a le clair-obscur de l'appartement d'une vieille femme galante retirée du commerce des tableaux, un appartement où rutilent les chaleurs de faux chefs-d'œuvre.
J'étais entré avec un gros court, que, tout d'abord, je n'avais pas reconnu. C'était Monselet. Marcelin se jette sur lui, l'entraîne dans une autre pièce, et je l'entends lui donner, en phrases à la Napoléon, l'esprit d'un article sur le shah de Perse.
Puis il revient à moi, et me crie que le grand Gavarni, l'immense Gavarni, le Gavarni qui touche à Michel-Ange est dans ses premières œuvres, mais qu'au sortir du CHARIVARI, ce n'est plus qu'un procédé, qu'une manière… Il continue, dans une espèce de bagout à la Chenavard, à dire des choses qu'on ne dirait pas à un porteur de bandes.
Des directeurs de journaux, qui sont obligés d'avoir l'air de dire quelque chose, sur n'importe quoi, à n'importe qui, arrivent à ne plus faire la distinction des gens auxquels ils parlent.
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24 juin.—Je suis à Versailles,—toujours comme jardinier.
Cependant l'intérêt du drame, qui se joue dans ce palais m'attire et me fait vaguer dans les rues avoisinantes. Dans ces rues, je suis effrayé de la quantité des pharmacies nouvelles qu'a fait éclore l'Assemblée, et devant l'exposition de tant de pains de gluten, je me demande si les diabétiques qui sont renfermés dans ces murs, auront le courage moral.
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26 juin.—Chez Frontin, l'absinthe a quelque chose d'austère, de morose, de chagrin. Il semble que les buveurs remuent, au fond de leurs verres, les destinées de l'État.
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2 juillet.—Fatigue immense, indéfinissable. Je me rappelais, ces temps-ci, le mot de ma pauvre vieille cousine de Bar-sur-Seine: «Vous verrez, je ne vivrai pas longtemps, je suis si fatiguée, si fatiguée!»
Aujourd'hui, j'ai eu une petite joie. Pierre Gavarni, qui dînait chez moi, a laissé éclater naïvement sa stupéfaction de la connaissance intime, que mon frère et moi avions du moral de son père.
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26 juillet.—En rentrant ce soir, je trouve une lettre qui porte le cachet du ministère de l'Instruction Publique et des Cultes. Cela m'étonne, je n'ai pas de commerce avec les ministères. Je l'ouvre et je lis que, sur la proposition de mon cher confrère Charles Blanc, le ministre de l'Instruction Publique vient d'acquérir, au compte de la direction des beaux-arts, 125 exemplaires, au prix de 8 francs l'un, de GAVARNI, l'Homme et l'Œuvre.
Je souris d'abord à l'ironie de cette étude, si psychologiquement amoureuse, entrant dans les bibliothèques gouvernementales, à l'ironie de ce livre renfermant la plus positive profession d'athéisme encouragée par ce gouvernement clérical.
Puis j'entre en fureur de cette compromission de nos deux noms, par cet achat, qu'on peut supposer sollicité. Quelle famille, que ces Blanc! en train de désarmer secrètement les haines, en train de museler les antipathies, avec un peu d'argent pris à l'État.
Et quoi faire cependant? En ma qualité d'homme bien élevé, il n'y a qu'à remercier. Quel malheur de n'être pas né saltimbanque! Demain je refuserais d'une manière retentissante, dans tous les journaux, et je passerais pour un pur, et je vendrais mon édition.
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Mardi 5 août.—Mme Charles Hugo m'a invité ce soir à dîner, de la part de son beau-père. Dans l'humide jardin de la petite maison, François Hugo est couché dans un fauteuil, le teint cireux, les yeux à la fois vagues et fixes, les bras contractés dans un pelotonnement frileux. Il est triste de la tristesse de l'anémie. Debout, dans la rigidité d'un vieil huguenot de drame, se tient le père. Arrive Bocher, un ami de la maison, arrive Meurice, aux pas qui ne font pas de bruit.
On se met à table. Et aussitôt se renversant dans les assiettes de tout le monde, deux têtes d'enfant: la tête mélancolique du petit garçon, la tête futée de la petite Jeanne, et avec Jeanne, les rires joyeux, les familiarités attouchantes, les gestes tapageurs, les adorables coquetteries de quatre ans.
La soupe est mangée, et Hugo, qui a annoncé avoir la cholérine, mange du melon, boit de l'eau glacée, disant que tout cela pour lui, n'a pas d'importance.
Il se met à parler. Il parle de l'Institut, de cette admirable conception de la Convention, de ce Sénat dans le bleu, comme il l'appelle. Il le voudrait voir, ses cinq classes assemblées, discuter idéalement toutes les questions repoussées par la Chambre… ainsi la peine de mort. Là, Hugo a un morceau de la plus haute éloquence, qu'il termine par ces mots: «Oui, je le sais, le défaut c'est l'élection par les membres en faisant partie… Il y a dans l'homme une tendance à choisir son inférieur… Pour que l'institution fût complète, il faudrait que l'élection fût faite sur une liste présentée par l'Institut, débattue par le journalisme, nommée par le suffrage universel.»
Sur cette thèse, qui semble un de ses habituels morceaux de bravoure, il est, je le répète, très éloquent, plein d'aperçus, de hautes paroles, d'éclairs.
Au milieu de son speach, une allusion à l'église de Montmartre lui fait dire: «Moi, vous savez depuis longtemps mon idée, je voudrais un liseur par village, pour faire contrepoids au curé, je voudrais un homme qui lirait, le matin, les actes officiels, les journaux; qui lirait, le soir, des livres.»
Il s'interrompt: «Donnez-moi à boire, non pas du vin supérieur que boivent ces messieurs—il fait allusion à une bouteille de Saint-Estèphe—mais du vin ordinaire, quand il est sincère, c'est celui que je préfère, non pas du Bourgogne, par exemple: ça donne la goutte à ceux qui ne l'ont pas, ça la triple à ceux qui l'ont… Les vins des environs de Paris, on est injuste pour eux, ils étaient estimés autrefois, on les a laissé dégénérer… ce vin de Suresnes sans eau, ce n'est vraiment pas mauvais… Tenez, monsieur de Goncourt, il y a longtemps de cela, mon frère Abel, en sa qualité de lorrain et de Hugo, était très hospitalier. Son bonheur était de tenir table ouverte. Sa table, c'était alors dans un petit cabaret, au-dessus de la barrière du Maine. Figurez-vous deux arbres coupés et non écorcés, sur lesquels on avait fiché, avec de gros clous, une planche. Là, il recevait toute la journée. Il n'y avait, il faut l'avouer, que des omelettes gigantesques et des poulets à la crapaudine, et encore pour les retardataires, des poulets à la crapaudine et des omelettes gigantesques. Et ce n'étaient pas des imbéciles qui mangeaient ces omelettes. C'étaient Delacroix, Musset, nous autres… Eh bien là, nous avons beaucoup bu de ce petit vin, qui a une si jolie couleur de groseille: ça n'a jamais fait de mal à personne.»
Depuis quelque temps, la petite Jeanne porte sa cuisse de poulet à ses yeux, à son nez, quand tout à coup elle laisse tomber sa tête dans la paume de sa main, tenant toujours la cuisse à moitié mangée, et s'endort, sa petite bouche entr'ouverte, et toute grasse de sauce. On l'enlève, et son corps tout mou, se laisse emporter, comme un corps où il n'y aurait pas d'os.
Hugo fait un cours d'hydrothérapie, il nous entretient de l'ablution qu'il prend chaque matin: ablution qu'il a enrichie de quelques carafes d'eau glacée, qu'il se verse lentement sur la nuque, dans le cours de la journée,—vantant fort ce réconfort pour les travaux de l'intelligence et autres.
Il coupe son cours d'hydrothérapie par cette invitation: «Vous devriez venir me voir à Guernesey, pendant le mois de janvier. Vous verriez la mer, comme vous ne l'avez jamais vue. J'ai fait construire, au haut de ma maison, une cage en cristal, une espèce de serre, qui m'a bien coûté 6 000 francs. C'est la meilleure stalle pour voir les grands spectacles de l'Océan, pour étudier le sens d'une tempête… Oui, on s'est beaucoup moqué de moi, à propos de cela, mais une tempête, ça parle!.. ça vous interroge!… ça a des intermittences!.. des exclamations!»
La nuit se fait fraîche. La pâleur de François Hugo devient verte. Le grand homme, tête nue, en petite jaquette d'alpaga, n'a pas froid, est plein de vie débordante. Et la montre inconsciente de sa puissante et robuste santé près de son fils mourant, fait mal.
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16 août.—Je suis tombé hier sur Hugo, en conférence avec La Rochelle, pour la représentation de MARIE TUDOR.
C'était une scène de comédie du plus haut comique. Le thème de Hugo avec le directeur de théâtre était simple. Il lui disait: «Moi, il n'y a plus qu'une chose qui m'intéresse, c'est de jouer avec mes petits-enfants, tout le reste ne m'est plus de rien. Ainsi, faites absolument comme vous l'entendrez, vous êtes, n'est-ce pas, bien plus intéressé que moi au succès de la pièce.» Puis, au bout de tous ces apparents abandonnements, apparaissait sournoisement le nom de Meurice, de l'excellent Meurice, à qui La Rochelle devait référer, en dernier ressort, pour tout. Et toujours à la suite de cela, le refrain: «Moi, jouer avec mes petits-enfants, c'est tout ce que je demande.»
En se levant, La Rochelle, mis à l'aise par la débonnarité du grand homme, lui demandait si Dumaine ne pourrait pas jouer, deux ou trois fois, dans je ne sais quelle pièce: «Voyez-vous, répondait Hugo, à ce que vous demandez, je vais vous dire qu'il y a deux Hugo: le Hugo de maintenant, un vieil imbécile, prêt à tout laisser faire, et puis il y a le Hugo d'autrefois, un jeune homme plein d'autorité—et il appuya lentement sur cette phrase.—Cet Hugo là vous aurait refusé net, il aurait voulu la virginité de Dumaine pour sa pièce.» Et le ton sec et autoritaire, dont le second Hugo dit cela, doit faire comprendre à La Rochelle qu'il n'y a au fond qu'un seul Hugo, celui du passé et du présent.
Hugo, ce soir, est surexcité dans son révolutionnarisme, par des choses qu'il ne dit pas. Une dureté implacable monte à sa figure, allume le noir de ses yeux, quand il parle de l'Assemblée, de l'armée de Mac-Mahon. Ce n'est plus l'hostilité haute ou ironique d'un homme de pensée, sa parole a quelque chose de l'impitoyabilité féroce de la parole d'un ouvrier manuel.
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Dimanche 17 août.—Il y a, ce soir, dans l'antichambre de la princesse, un énorme rouleau de papiers. Ce sont les interrogatoires de Bazaine, laissés là, par Lachaud qui dîne avec nous.
L'avocat affirme, que le duc d'Aumale a pétitionné la présidence, qu'il l'a arrachée, contre toute justice, au général Schramm, que c'est enfin, pour le prince, un moyen de se produire. Si ce que dit l'avocat est la vérité, et ce dont je doute, c'est assez tragiquement funambulesque cette conception d'un prétendant, d'arriver au trône par une présidence de Cour d'assises.
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Mardi 19 août.—Le docteur Robin nous racontait, ce soir, que le hasard l'ayant mis à même de rendre service à des Japonais, rencontrés en Italie, il les retrouva à Vienne. Ils se firent alors un plaisir de lui montrer, dans les plus grands détails, leur exposition. On causa, on parla de la philosophie de la forme des objets, et on parla de Dieu, auquel ils ne croient pas, ne croyant guère qu'aux esprits, à des manifestations des âmes des trépassés.
Puis au bout de cela, le médecin demanda aux Japonais s'ils trouvaient nos Françaises jolies. «Oui, oui, lui fut-il répondu, mais elles sont trop grandes!» Ces orientaux donnaient, dans cette phrase, l'idéal de ce qu'ils cherchent chez la femme: un joli petit animal, qu'on enveloppe avec la caresse tombante d'une main.
En effet, n'avons-nous pas vu les Japonaises de la grande Exposition, expliquer la phrase de leurs compatriotes, avec leurs rampements, leurs agenouillements, leurs gracieuses attaches au sol, leurs mouvements de gentils quadrupèdes, leurs habitudes enfin, de se faire toutes ramassées, toutes peletonnées, toutes exiguës.
Quelqu'un ajoute, que les officiers de marine sont unanimes à reconnaître que dans tout l'Orient, c'est seulement au Japon qu'on trouve chez la femme, la gaieté, l'entrain, un amour du plaisir, presque occidental.
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1er septembre.—Après une affreuse migraine, je rêvais, cette nuit, que je me trouvais dans un endroit vague et indéfini, comme un paysage du sommeil. Là, se mettait à courir un danseur comique, dont chacune des poses devenait derrière lui, un arbre gardant le dessin ridicule et contorsionné du danseur.
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Vendredi 10 septembre.—Aujourd'hui, dans l'exposition japonaise de Cernuschi, je rencontre Burty, revenu de la campagne pour quelques heures à Paris.
Nous sortons du Palais de l'Industrie, lui, moi, et un monsieur qu'il me présente, et dont je n'entends pas le nom. Nous marchons en causant, tous les trois, dans les Champs-Elysées, moi cherchant à deviner quel pouvait être ce monsieur, parlant intelligemment, mais dont je ne pouvais saisir le regard. L'homme parti je demande à Burty. «Qui est donc ce monsieur?»
—«Mon cher, vous me faites une charge?» me répond Burty.
C'était Gambetta, le tribun, le dictateur, l'inventeur des nouvelles couches sociales.
Eh bien, sur l'honneur, il a la face grasse et dorée d'un courtier de la petite bourse, qu'éclaire, le soir, le gaz du boulevard de l'Opéra.
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Ce soir, de retour de la chasse, en attendant le chemin de fer, nous étions entrés dans l'usine de fil de fer de Plaines. J'admirais l'adresse, la grâce, avec laquelle ces hommes jonglaient, dans le noir de la nuit tombante, avec les méandres du fer, avec les rubans de feu, passant du rouge à l'orangé, de l'orangé au cerise. Là, je me suis surpris à avoir presque peur de l'attirement que produit le tournoiement de grandes machines, l'action enveloppante de l'engrainage:—cela a quelque chose de la fascination du vide.
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29 octobre.—Hier soir, chez Brébant, je m'entretenais avec Robin de la persistance singulière de la vie, chez Feydeau. Il me disait qu'il n'y comprenait rien, qu'il n'aurait jamais pu croire qu'il pût vivre quinze mois, qu'il avait un caillot de sang dans la cervelle de la grosseur de son verre à bordeaux.
Aujourd'hui j'ai un saisissement, en tombant sur la nouvelle de la mort de ce pauvre garçon.
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Mercredi 29 octobre.—La France est perdue. Henri V pas plus que le comte de Paris, le comte de Paris pas plus que Thiers, Gambetta pas plus que Thiers, n'ont d'autorité pour faire du gouvernement. Et les aventures de la gloire nous sont si bien défendues par M. de Bismarck, que dans le plus lointain avenir, notre pays ne peut espérer la poigne brutale et reconstituante d'un gendarme héroïque.
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Dimanche 2 novembre.—Cette lumière implacablement blanche de la lune, dans ces premières nuits de novembre, dans cette nuit du jour des Morts, est vraiment spectrale. Il me semble y voir des reflets de linceul.
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Lundi 3 novembre.—Dans les lettres on a un certain nombre d'amis, qui cessent tout à coup d'être de vos connaissances, dès qu'ils ne vous croient plus susceptibles de faire du bruit.
Rien n'est comparable à l'état, à la fois stupide et heureux, que vous donne une journée de jardinage, à l'air vif et froid de ce premier mois de l'hiver. Rentré à la maison, à la chaleur de votre feu, une espèce d'ensommeillement s'empare de vous, une plaisante immobilité monte dans vos jambes et vos bras fatigués. On dit bonsoir aux projets de la soirée, et l'on s'isole paresseusement dans un tête-à-tête vague avec soi-même, dans un néant trouble, dont le coup de sonnette de votre meilleur ami, vous sortirait le plus désagréablement du monde.
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15 novembre.—Les partis politiques ressemblent, dans ce moment, à ces gens, que de Vigny vit, un jour, se battre dans un fiacre emporté.