De temps en temps, la tête de diable du vieux Giraud apparaît derrière l'épaule ou le gant de Suède de la princesse, et jette «le nez d'un dessin plus fin… le collet n'a pas d'épaisseur». Et aussitôt il disparaît, et retourne aquareller, à sa place, des costumes de fantaisie pour LA HAINE de Sardou.
La princesse travaille toujours. Le jour baisse, elle continue.
Enfin la séance est levée. La princesse se rejette de suite, sans prendre une minute de repos, à sa broderie, et tout en tirant l'aiguille, elle dit: «Apportez-moi ce morceau de satin blanc qui est là… je voudrais y broder quelque chose, avec les soies qui sont ici.» Et le morceau de satin blanc et les soies apportés, il faut que Popelin fasse instantanément une fouille dans les armoires, et retrouve ses cartons de dessins de fleurs, parmi lesquels la princesse choisit une tulipe. C'est vraiment chez cette femme une activité merveilleuse.
La lampe a été apportée. La princesse travaille à sa tapisserie, en combinant dans sa tête sa broderie. Mlle Julie Zeller fronce les 75 mètres de garniture de sa robe, Mlle Abbatucci soutache un corsage de jais, Mme de Galbois tricote un bonnet pour le vieux Giraud. Les hommes se sont rassemblés autour de l'atelier de confection. Giraud, qui a fait une sieste, se réveille tout émerillonné, et adresse des drôleries à Mme de Galbois.
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Jeudi 12 novembre.—Saint-Gratien s'embarque, aujourd'hui, pour visiter l'émaillerie du Bourget. Toute la journée, dans ces ateliers de magie, où l'on voit couper du verre, comme du beurre, et faire avec ce verre, des rosettes, ainsi que l'on en ferait avec du ruban.
Je suis toujours frappé des énergiques dessins, que donne la trituration de l'industrie, dessins que personne n'a tenté de faire. Quel dessin que le jeune homme monté sur un escabeau, soufflant un abat-jour, les joues gonflées.
Dans la partie de l'émaillerie où l'on prépare les plaques pour les rues de Paris, le pittoresque ajustement de l'homme et de la femme, semant l'émail sur la fonte rouge: l'homme avec son mouchoir lui couvrant le bas de la figure: la femme avec ce cache-bouche, terminé par ce long serpent s'enroulant autour de sa ceinture. Et la belle gravité de style que donne aux mouvements, aux attitudes, le danger du métier!
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Vendredi 13 novembre.—A déjeuner, à propos de Zola, dont le nom a été prononcé par moi, et qu'on abîme comme démocrate, je ne puis pas m'empêcher de m'écrier:
«Mais c'est la faute de l'Empire. Zola n'avait pas le sou. Il avait une mère, une femme à nourrir. Il n'avait pas d'abord d'opinion politique. Vous l'auriez eu avec tant d'autres, si on avait voulu. Il n'a trouvé à placer sa copie que dans les journaux démocratiques. Eh bien, en vivant tous les jours avec ces gens, il est devenu démocrate. C'est tout naturel… Ah! princesse, vous ne savez pas quel service vous avez rendu aux Tuileries, combien votre salon a désarmé de haines et de colères, quel tampon vous avez été entre le gouvernement et ceux qui tiennent une plume… Mais Flaubert et moi, si vous ne nous aviez achetés, pour ainsi dire, avec votre grâce, vos attentions, vos amitiés, nous aurions été tous deux des éreinteurs de l'Empereur et de l'Impératrice.»
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Samedi 14 novembre.—Fin de journée assez grise. La princesse un peu enrhumée, et qui éternue à se faire sauter le crâne, est chez elle, comme retirée dans la fourrure de son veston bleu. Benedetti souffrant d'un rhumatisme garde la chambre. Mme Guyon et Mme Gautier ont la migraine. Mlle Abbatucci qui a voulu faire des papiers granités, à souffler de l'encre verte dans un pulvérisateur, prise de mal de cœur, a été se coucher.
Dans l'atelier, je suis seul, désœuvré, et un blanc soleil d'hiver éclaire si joliment toutes les choses qui sont là, qu'il me prend la tentation de les décrire. Je veux laisser un souvenir de cette pièce, qui fut vraiment pendant l'Empire, l'aimable domicile du gouvernement de l'art et de la littérature, le gracieux ministère des grâces. Je veux laisser un souvenir ressemblant à la fois à une peinture et à un inventaire de commissaire-priseur, quelque chose qui, dans les temps futurs, permette à ceux qui aimeront la mémoire de la princesse, de la retrouver, de la voir, comme s'ils poussaient la porte de cet atelier, gardé dans la cendre d'une Pompéi.
L'atelier est une grande annexe contre le salon de droite, dont les fenêtres latérales qui n'ont pas été bouchées, forment des niches. Les deux façades dont l'une regarde Catinat, dont l'autre regarde le parc et Montmorency, sont pour ainsi dire deux grandes baies vitrées, par lesquelles le soleil et la lumière entrent à flot. La façade parallèle au salon est percée seulement d'une porte-fenêtre, d'où l'on descend dans l'allée menant au lac d'Enghien.
On entre du salon dans l'atelier, comme par une espèce de petit corridor, fait et reserré entre de grands meubles de marqueterie couronnés d'oiseaux empaillés, de bassins de cuivre orientaux, de cabinets de laque rouge, de petites tables de nacre et d'écaille, de tout un monde de choses, où brillent les reflets des métaux, où éclatent les couleurs des plumages exotiques. Tout à l'entrée, une fontaine émaillée verte et bleue, pour le lavage des doigts salis par le maniement du crayon.
Le passage s'élargit entre des paravents, sur lesquels sont drapées des étoffes de la Chine, des étoffes du Maroc lamées d'or, et contre lesquels sont entrouverts des cartons, laissant voir des bouts de dessins et des papiers de toute couleur.
Si l'on tourne à droite, on trouve dans la baie de l'ancienne fenêtre du salon, un petit canapé vert rayé de blanc, surmonté des médailles, des diplômes que la princesse a reçus aux expositions. Au milieu, figure posée sur le rebord de la fenêtre, une grande photographie représentant le prince impérial. Puis, au mur, dans l'encoignure, un cadre contenant d'immenses papillons du Brésil qui semblent des morceaux d'azur, et une reproduction photographique du tableau du fils Giraud: «le Charmeur.»
Et nous voici devant la grande baie qui regarde Catinat, et devant un amoncellement de meubles et de porcelaines encombrant le vide, avec la profusion qu'aime la princesse. C'est d'un côté une table en marqueterie, surmontée d'une corbeille en porcelaine, de l'autre une table portant un vase jaune impérial, fabriqué par Decker, duquel s'élance un palmier. Entre les deux tables est placé un grand divan, couvert de la perse qui garnit tout le rez-de-chaussée, et met aux plafonds et aux murs son vert d'eau, fleuri de fleurs roses et bleues. Un grand tapis de Perse, tout gai, tout riant, et où dans la pourpre de petits morceaux de blanc ressemblent à des morceaux de papier semés sur la laine, couvre le parquet et tout ce côté de l'atelier.
En avant du divan, une chaise en sparterie, brodée de soie jaune et bleue, et devant le métier à tapisserie de la princesse, où la bande commencée est cachée sous un mouchoir de soie brodé de fleurettes violettes. A côté monte, sur son haut pied, un grand panier en vannerie, orné de nœuds de rubans, contenant les soies de la princesse, dans un fazzoletto rouge, rayé d'or.
Ce coin est le coin du travail de la femme chez la princesse, et le coin de son repos. Là, est le métier à tapisserie, où elle se jette au sortir du dessin et de l'aquarelle. Là, est le grand divan de perse, où, à la tombée de la nuit, à cette heure qui l'attriste, elle fait sa petite sieste mélancolique. Là, est la corbeille des chiens, dormant leur sommeil recroquevillé! Là, est le petit divan vert rayé de blanc, où se tiennent les colloques intimes de la politique, les entretiens d'affaires, les duos de la sollicitation et de la protection, petit canapé qu'elle affectionne, et d'où ses pieds frileux vont chercher, tout à côté, le souffle tiède d'une bouche de calorifère, qui ventile le poil remuant des petits chiens dans leur corbeille.
Dans le grand panneau qui fait face au salon, il y a d'abord dressé contre le mur un immense meuble de marqueterie hollandaise, aux tiroirs en tombeaux, portant sur sa corniche des vases argentés, dans lesquels sont ouverts des parasols japonais.
Puis, c'est un bureau Louis XV, sur lequel la princesse écrit un billet pressé, inscrit un renseignement, une adresse, le nom d'une plante en latin. Sur ce bureau se voient un buvard en maroquin blanc, dont se détache le relief d'un M en bronze doré; un encrier formé par une boule en cuivre, porté par un aigle argenté; un coupe-papier en bois de santal, aux incrustations de nacre; de grands ciseaux dans une gaine de maroquin blanc; un petit agenda disant la date du mois; un petit chronomètre disant l'heure du jour. La galerie du bureau porte, entre deux bouquets de violettes artificielles, un minuscule bronze du grand Empereur en César romain.
Devant la porte qui mène au lac d'Enghien, un vrai capharnaüm. Au milieu se dresse dans un vase, imitant le jaspe sanguin, une fougère arborescente, dont la mousse du pied est becquetée par des oiseaux. D'une flûte de verre bleu monte dans la verdure grêle de la fougère, un bouquet de chrysanthèmes, aux tons foncés de fleurs de velours.
Tournant autour des deux vases, se déroule devant, un petit paravent de poche, où Popelin, sur une toile écrue, a peint des oiseaux et des fleurs, se déroule un porte-photographies en maroquin rouge, contenant les portraits de Popelin, de l'abbé Coquereau, de Benedetti, de Mme Benedetti, de Victor Giraud, du vieux Giraud, du docteur Puysaye. Sur un coin de la table, un petit pupitre en laque, montre exposée, la photographie du tableau de la «Fête-Dieu» de Rousseau, au bas duquel Augier a crayonné des vers.
Et il y a encore sur cette table un petit miroir de poche en ivoire, une gaine à ciseaux de plusieurs grandeurs, un petit panier à franges d'or, un petit sac en maroquin blanc, une pelotte à épingles, des paires de gants salis par le fusain, une carafe à demi remplie de limonade, un voile noir plié,—le voile de la promenade—et j'oubliais un petit pot, où trempent dans l'eau des feuilles de sauge, dont la princesse use pour une inflammation de gencives.
Après la porte recommence le panneau, et c'est un bahut hollandais faisant pendant à l'autre, dans son assez vilaine tonalité jaune. Sur sa corniche, entre deux paons la queue déployée, se renverse un amour tenant un miroir, derrière lequel sont deux harpes dorées, aux fines sculptures Louis XVI. Puis, c'est un enchevêtrement de petites tables, de tabourets, d'une toilette dont des rouleaux de papier de toutes couleurs cachent la glace; d'un chevalet Bonhomme, sur lequel pose une aquarelle, représentant un coucher de soleil dans le parc, qu'on a admiré, il y a deux ou trois jours; d'un fauteuil-balançoire viennois; d'une petite étagère portant à tous les étages, des Bottin, des Dictionnaires, des Almanachs de Gotha.
Seulement deux grands tableaux dans l'atelier. Ces deux grands tableaux, placés aux deux côtés de la porte de sortie, représentent tous deux des paons: l'un est de Philippe Rousseau, l'autre de Monginot.
Maintenant c'est le panneau vitré de la façade du parc. Contre le vitrage monte un rideau vert, qui au milieu de la lumière ensoleillée de tout l'atelier, met une grande ombre sur tout ce côté, sur les liseurs de livres et de revues, assis sur le grand divan du milieu. C'est ordinairement sur ce divan, que prend place le lecteur, quand une lecture est faite à haute voix. Ce côté de l'atelier est le côté de la peinture, du dessin. Dans l'encoignure, dans l'angle de la façade du parc et du mur mitoyen du salon, sur une table est posé le petit pupitre, sur lequel la princesse crayonne ses portraits aux trois crayons. A côté du pupitre, à portée de la main, les crayons, la sanguine, la craie, la gomme élastique employés par la princesse, tous objets qu'elle n'aime pas qu'on touche, disant que les autres sont des sales.
Au-dessus de sa tête, est un cartel Louis XVI, à la sonnerie grave. Derrière elle un second petit divan vert, rayé de blanc, remplit la niche de la fenêtre du salon, qui est comme une petite chapelle des dessins d'Hébert.
Sur le rebord, il y a, enveloppé dans un mouchoir de soie à pois blancs, une copie à l'aquarelle d'un Tiepolo de sa galerie, et sur le Tiepolo, plié et noué par la princesse, avec l'art d'une demoiselle de magasin de chez Boissier, est un petit tablier de soie noire, qu'elle met les jours où elle fait du lavis.
Tout le mur en retour jusqu'au plafond et jusqu'à la porte d'entrée de l'atelier, est garni d'étagères algériennes, d'œufs d'autruches aux pendeloques de perles, de lanternes vénitiennes, de gargoulettes orientales, d'instruments de musique sauvages, encastrés dans les immenses rinceaux que dessinent les palmes de la Semaine Sainte, envoyées par le pape à l'Altesse Impériale, et d'où s'élance de son bâton d'empaillement, un lophophore, cet oiseau de velours noir au collier d'émaux translucides.
Et dans le fouillis des choses, la presse des objets, la confusion des formes et des couleurs, l'on entrevoit encore des photographies de l'Empereur Napoléon III, dans toutes les phases de sa bonne ou de sa mauvaise fortune; on entrevoit les éclairs de rubis et d'émeraude de toute une collection d'oiseaux-mouches dans l'ombre d'une armoire; on entrevoit des aquarelles drolatiques de Giraud représentant des scènes de l'intérieur de la princesse; on entrevoit d'élégiaques têtes d'études d'Amaury Duval; on entrevoit de vieilles gravures représentant Napoléon Ier en costume troubadouresque; on entrevoit des mécaniques en bronze doré pour tenir horizontalement une branche, on entrevoit par l'entrebâillement des panneaux, des tiroirs, des albums, des blocs de papiers à aquarelle, des cornets de cristal hérissés de pinceaux, des tubes, des vessies, une armée de bouteilles d'encres de couleur avec leurs floquets de ruban rouge: tous les ustensiles et tous les outils de la peinture à l'huile, de l'aquarelle, du pastel, du crayonnage,—à l'état de provisions.
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Lundi 16 novembre.—La princesse a une qualité charmante, une certaine grâce de cœur à regretter les amis qui partent. Elle parle en phrases douces, et non comédiennes, du désagrément de se séparer, de l'ennui de ne pas toujours continuer cette vie commune, et elle bâtit bientôt dans le rêve et l'impossible humain, une espèce de phalanstère, où l'on mêlerait ses existences jusqu'à la mort. Puis sa parole meurt, et sa figure s'assombrit dans une moue mélancolique, dont il est très difficile au partant de n'être pas touché.
Elle avait dit, il y a quelques instants, à propos de chaussettes de soie, dont elle m'avait demandé la commande, à propos de gardes de livres, que Popelin devait me fabriquer, après mon départ: «Oui, les gens qui partent doivent toujours laisser quelques petites commissions derrière eux… avec cela on se souvient mieux et plus d'eux… Il semble qu'ils ne vous ont pas quitté tout à fait.»
Elle se lève tout à coup, et quoiqu'il giboule au dehors, elle me parle, dans le vent et la pluie, d'aller passer quinze jours à Nice, de voir en famille d'amis, ce pays de fleurs et ce ciel bleu pendant l'hiver.
Nous rentrons. Un domestique annonce que la voiture est avancée. A mon adieu, la princesse riposte, presque brutalement: «Pas ce mot, je ne l'aime pas, dites au revoir?»
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Vendredi 20 novembre.—Par le vent froid qu'il fait, ce matin, en montant vers Saint-Cloud, pour gagner Versailles,—dans l'excitation d'une marche presque courante, mon roman (LA FILLE ÉLISA) commence à prendre une apparence de dessin dans ma cervelle. Je me résous à mettre dans le renfoncement, et le vague d'un souvenir, toutes les scènes de b.., et de cour d'assises, que je voulais peindre dans la réalité brutale de la mise en scène, et les trois parties de mon roman se condensent en un seul morceau.
Pourquoi au milieu de cette incubation, me suis-je mis à penser à un empereur d'Allemagne, je ne sais plus lequel, qui, ayant demandé à son chapelain, si vraiment Dieu était dans l'hostie, en fit sceller une dans un coffret. Des années, des années se passèrent, au bout desquelles l'empereur fit ouvrir le coffret. On y trouva le cadavre d'un ver. Cela ferait une assez belle image, dans un bouquin supérieur.
Mais à propos de ver, j'ai trouvé, hier, mon ami Burty désolé. Il avait découvert, dans ses albums japonais, un ver de l'Extrême-Orient, un ver tout enveloppé de poils blancs, comme de la soie, un ver charmant, un petit animal d'art enfin, et comme il était vivant, il l'avait mis avec le plus grand soin dans une boîte, et comptait le présenter à la Société d'acclimatation. Mais, oh malheur! cette bête de Julie, en faisant le salon, n'a-t-elle pas jeté la bestiole dans la cheminée.
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Samedi 24 novembre.—Ce matin, je vais au BON MARCHÉ.
J'avais appris par Bracquemond que le BON MARCHÉ avait reçu, dans un envoi de tapis d'Orient modernes, quelques vieux tapis de Perse. On me les montre et devant ce ras velouté, devant ces surfaces givreuses et miroitantes, devant ces laines qui ont le micacé de crins coupés, devant cette fonte de couleurs, entrant les unes dans les autres, ainsi que les tons d'une aquarelle trempant dans l'eau, devant ces jaunes qui ont le pâlissement de l'or vert, ces roses qui semblent le rose de la fraise écrasée dans de la crème, devant ces bleus, ces verts, qui sont si peu les bleus, les verts de l'Occident, devant cette palette de couleurs doucement souriantes, qu'on dirait la palette inventée pour jouer autour du corps nu d'une femme, je me sens pris d'une passion d'amateur de tableaux pour ces tapis, et une indescriptible horreur me vient subitement pour tous les Sallandrouze quelconques.
————Les hommes de l'imprimerie ont quelque chose à la fois de l'hallucination et de l'hébétement. Il semble que, dans leur cervelle, dansent toutes les corrections de toutes les épreuves, jetées sur la table du portier.
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Lundi 30 novembre.—Le bonheur de rentrer dans son chez soi de banlieue, de s'enfermer au milieu du dos de ses livres, des reflets de ses bronzes, des éclairs de ses porcelaines, du chatoiement de ses tapis, et de ses portières; le bonheur, à la clarté d'un feu de bois, à la lumière douce donnée par une lampe de l'ancien système, de corriger des épreuves, en remuant des bouquins, en ouvrant des cartons, en feuilletant des gravures:—cela à la fois dans le silence et la plainte d'un vent de campagne.
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Mardi 1er décembre.—Les anciens dîners de Magny deviennent assommants. Il n'y a pas plus de cohésion entre les messieurs disparates qui les composent actuellement, qu'entre des gens descendant de diligence pour dîner à table d'hôte. Plus d'intérêt des uns et des autres, pour ce que chacun fait, tente, espère.
Aujourd'hui, à propos de Mme de Sévigné, ce brutal de Charles Blanc s'emporte à froid, et proclame que la femme contemporaine de Vauban, et qui a médit des paysans dans un alinéa de ses lettres, ne peut pas avoir de talent. Il ajoute que toutes les femmes écrivent aussi bien qu'elle, et qu'il apportera, la prochaine fois, cent cinquante lettres de femmes qui valent les lettres de la très célèbre épistolière.
Renan, qu'on est sûr de voir opiner du bonnet, à tous les paradoxes littéraires qui se débitent, dodeline de la tête, en signe d'acquiescement: «C'est déplorable, cette réputation», laisse-t-il à la fin tomber de ses lèvres, et longtemps il répète dans le silence: «Ce n'est pas un penseur!… puis ce n'est pas un penseur!»
Et les mépris bruyants des penseurs du dîner pour la pure littérature, empêchent d'entendre la légère parole moqueuse d'Ernest Picard racontant à ses voisins, qu'il était au moment de demander le vote des lois constitutionnelles, quand Dufaure, qui se trouvait derrière lui, lui a jeté dans l'oreille: «Ne parlez pas de cela, la Chambre va se mettre à rire!»
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Mercredi 2 décembre.—Ce soir, chez la princesse, en mangeant ma soupe, je dis à Flaubert, placé près de moi: «Je vous fais mon compliment d'avoir retiré votre pièce. Quand on a eu un échec, comme nous en avons eu, tous les deux, il faut, pour la revanche, être sûrs d'être joués par de vrais acteurs.»
Il me paraît un peu embarrassé, et puis, après un silence, il accouche de: «Je suis au Gymnase, maintenant… ce n'est pas moi, c'est Peregallo qui a voulu la présenter.» Et il ajoute: «Il y a cinq robes dans ma pièce, et là, les femmes peuvent en acheter.»
Il y a cinq robes dans ma pièce… Ô fascination du théâtre!… Flaubert dit cela!—et moi, peut-être j'en dirai autant demain.
… Du sang, on n'en trouve point,—c'est Claude Bernard qui parle—on ne saigne plus du tout. De mon temps, il y en avait des baquets dans les hôpitaux… J'en ai eu besoin dernièrement, pour mon cours, je n'ai pu m'en procurer… Et sans un vieux médecin, vous savez Pasteur?… celui qui suit mon cours, je n'en aurais pas eu… Il s'est saigné… Lui c'est un ancien élève de Broussais. Il continue la tradition. Il se saigne, à tout bout de champ… Ne me disait-il pas: «Moi je me saigne, tous les jours, et j'en arrose mes fleurs.»
Il est intéressant à entendre et agréable à regarder, ce Claude Bernard! Il a une si belle tête d'homme bon, d'apôtre scientifique. Puis il a encore un: «On a trouvé» un on si distingué, pour parler de ses propres découvertes.
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Vendredi 4 décembre.—Aujourd'hui, après avoir déclaré de Lindau à Chennevières, que je n'entendais nullement travailler pour sa commission, je trouve poli d'y faire acte de présence, pour lui rendre une visite. Je tombe au milieu de ce monde commissionnant, rangé autour d'une table verte, sous laquelle mon ami disparaît presque dans l'affaissement de son corps. Il est question d'une exposition à Paris des principaux tableaux des musées de province, et voilà qu'en pensant que les importants tableaux de l'École française du XVIIIe siècle qui sont à Angers et ailleurs, pourraient bien être oubliés, je me laisse fourrer dans la sous-commission de l'Exposition.
En sortant de là, je vais dîner chez Pierre Gavarni. C'est gentil un jeune ménage, dans un appartement qui n'est pas complètement meublé, dans un intérieur où le tapissier n'a pas posé le dernier clou, et où le premier enfant apparaît à l'état de ronde bosse. Ce petit ménage a le débraillé et la grâce d'un ménage d'étudiant.
Pierre Gavarni me raconte qu'il a vendu mille francs ses aquarelles du salon, me montre des croquis de la vie élégante parisienne, qu'il est en train d'exécuter pour un journal, qui doit de se fonder, me parle avec une certaine fièvre de son désir de faire de l'eau-forte.
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Mardi 8 décembre.—Dans ce moment, c'est pour moi un intérêt de voir se métamorphoser en livre, ma laide et incorrecte écriture, d'assister à la jolie et proprette matérialisation d'une chose intellectuelle.
Ce sont d'abord des placards, encore humides, et à la fois recroquevillés et boursoufflés, se répandant sur toute ma table, au sortir de l'enveloppe: de grands morceaux de papier noircis d'un vilain imprimé, et n'ayant encore rien d'un volume. Puis viennent les premières feuilles, où ma pensée est dans le cadre d'une page, mais encore dansante, et toute pleine de maculatures et de grosses fautes bêtes, puis enfin se succèdent les secondes, les troisièmes feuilles, où peu à peu, dans le nettoyage spirituel et matériel, m'apparaît le livre qui sera mon livre.
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Mercredi 9 décembre.—Ce soir, en fumant, les invités de la princesse causent d'une actrice de la Comédie-Française, quand tout à coup le vieux Giraud dit:
«C'est drôle, moi, j'ai manqué d'être son père!»
Ah bah! s'écrie-t-on, racontez-nous ça?
«J'étais tout jeunet, faisant déjà le portrait de tout le monde, quand le grand-père de la dite actrice—il était régisseur d'un théâtre du boulevard—me dit: «Tu devrais faire le portrait de ma fille?» J'étais élève de l'École, elle était élève de la Danse, j'avais seize ans, elle en avait peut-être dix-huit, vous voyez ça d'ici… A l'Opéra elle faisait de la pantomime avec un maître de ballet… Ne s'amusa-t-elle pas à vouloir se faire mon professeur dans cet art… Moi, qui étais mime dès l'enfance, vous pensez si ça m'allait, et me voilà, le portrait abandonné, à tourner autour d'elle avec des ronds de jambe, et des mains sur le cœur, me voilà à m'agenouiller, en simulacre de déclaration… Elle trouvait ça très drôle, et moi en arlequinant, vous vous doutez que je pelotais fort… Un jour, que nous arlequinions ainsi, le père entre tout à coup, et me voit serrer sa fille de très près. Il ne dit pas un mot, mais m'indique, d'un bras théâtralement tendu, la porte… Je ramasse mon carton, tout en me disant à moi-même: puisqu'il la fait à la noblesse, il faut la continuer… Et le père me voit, une main devant les yeux, la colonne vertébrale, secouée de mouvements de désespoir, sortir de la pièce, avec la marche de Levassor, dans la parodie de LUCIE DE LAMMERMOOR.
«Depuis, je ne l'ai revue qu'une fois, il y a quelques années, dans un dîner chez Bressant. C'était alors, en termes d'atelier, un vieux plumeau, mais sa fille marchait derrière elle, et je l'ai reconnue dans la jeunesse de sa fille. J'ai voulu lui rappeler le petit jeunet, si blond, mais elle a fait semblant de chercher dans ses souvenirs, sans le retrouver.»
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Lundi 14 décembre.—J'avais fait demander, indirectement, au duc d'Aumale la permission d'étudier pour mon CATALOGUE DE WATTEAU, les «Singeries» de Chantilly, le duc m'a répondu par une invitation à déjeuner, et ce matin, je suis à sa table, au milieu de seize personnes que je ne connais pas du tout. Je pourrais tout au plus nommer le comte de Paris, la comtesse de Paris, Mme de Saint-Didier, le vieux duc d'Hérouville, bonhomme étrange, qui déjeune avec une barbe de trois jours, Mlle Jacquemart, la peintresse, en amazone et en chapeau de cheval.
Le duc d'Aumale, il n'y a qu'un mot pour le peindre: c'est le type du vieux colonel de cavalerie légère. Il en a l'élégance svelte, l'apparence ravagée, la barbiche grisâtre, la calvitie et la voix cassée par le commandement. Le teint un peu orangé, un œil qui a la couleur grise d'un œil d'oiseau, et dans les moments d'attention, sur son front, au-dessus du nez, des rides dessinant comme un if lumineux.
La conversation, qui va de la cuisine milanaise, du risotto au polichinelle napolitain, lui donne l'occasion de montrer une science, une érudition que n'ont pas d'ordinaire les princes.
Sauf le vieux duc d'Hérouville, la table ne compte pas de personnalités originales: ce sont des officiers en bourgeois, des députés, du tout le monde.
On se lève de table. Le prince me mène dans le salon de la «Grande Singerie», et s'en fait le cicerone aimable et intelligent. Puis il me fait descendre, traverse sa chambre, dont le lit, à la militaire, est surmonté d'une reine Marie-Amélie après sa mort, et où il y a, dans des vitrines de pieuses défroques, des haillons aimés et révérés, débarrasse, à coups de pied, les grandes bottes de chasse, fermant, l'entrée de la «Petite Singerie», et me la fait voir, en détail.
Le prince est simple, grand seigneur bon enfant, et malgré mon peu de sympathie pour les d'Orléans, il me force à rendre justice à la distinction de ses manières, au charme vivant de son accueil.
ANNÉE 1875
Vendredi 8 janvier.—Depuis deux ou trois jours, je commence à revivre, et ma personnalité rentre tout doucement dans l'être vague et fluide et vide, que font les grandes maladies.
J'ai été bien malade. J'ai manqué mourir. A force de promener, le mois dernier, un rhume dans les boues et le dégel de Paris, un beau matin, je n'ai pu me lever. Trois jours, je suis resté avec une fièvre terrible et une cervelle battant la breloque… Le jour de Noël, il a fallu aller à la recherche d'un médecin, indiqué par le concierge de la villa. Le médecin m'a déclaré que j'avais une fluxion de poitrine, et m'a fait poser dans le dos un vésicatoire, grand comme un cerf-volant.
Onze jours, j'ai vécu sans fermer l'œil, et toujours me remuant et toujours parlant, avec la conscience toutefois que je déraisonnais, mais ne pouvant m'en empêcher. Ce délire, c'était une espèce de course folle dans tous les magasins de bibelots de Paris, où j'achetais tout, tout, tout,—et l'emportais moi même.
Il y avait aussi, dans mon esprit troublé, une déformation de ma chambre, devenue plus grande, et descendue du premier au rez-de-chaussée. Je me disais que c'était impossible, et cependant je la voyais telle. Un jour, je fus intérieurement très agité, il me sembla que le sabre japonais, qui est toujours sur ma cheminée, n'y était plus: je me figurais que l'on redoutait un accès de folie de ma part, que l'on avait peur de moi.
Dans ce délire, toujours un peu conscient, l'homme de lettres voulut s'analyser, s'écrire. Malheureusement les notes, que je retrouve sur un calepin, sont complètement illisibles. Je ne puis en déchiffrer qu'une seule. (Nuit du 28 décembre.)—«Je ne peux, je ne sais plus dormir, quand je le veux absolument et que je ferme les yeux, il se présente devant moi, une feuille blanche avec un encadrement et une grande lettre ornée: une page toute préparée pour être remplie, et qu'il faut que je remplisse absolument. Celle-ci écrite, une autre se présente, et encore une autre et toujours ainsi.»
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Vendredi 22 janvier.—C'est paradoxal vraiment, le prix des choses. J'ai là devant moi un bronze japonais, un canard qui a la parenté la plus extraordinaire avec les animaux antiques du Vatican. Si l'on en trouvait un, comme cela, dans une fouille d'Italie, il se payerait peut-être dix mille francs. Le mien m'a coûté cent vingt francs. A côté de ce bronze, mes yeux vont à un ivoire japonais, un singe costumé en guerrier du Taicoun. La sculpture de l'armure est une merveille de fini et de perfection menue: c'est un bijou de Cellini. Suppose-t-on ce que vaudrait ce bout d'ivoire, si l'artiste italien l'avait signé de son poinçon. Il est peut-être signé d'un nom, aussi célèbre là-bas, mais sa signature ne vaut encore que vingt francs, en France.
Je ne suis pas fâché d'avoir introduit un peu, beaucoup de japonaiserie, dans mon XVIIIe siècle. Au fond, cet art du XVIIIe siècle est un peu le classicisme du joli, il lui manque l'originalité et la grandeur. Il pourrait à la longue devenir stérilisant. Et ces albums, et ces bronzes, et ces ivoires, ont cela de bon, qu'ils vous rejettent le goût et l'esprit dans le courant des créations de la force et de la fantaisie.
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Lundi 25 janvier.—Le dîner de Flaubert n'a pas de chance. C'est en sortant du premier, que j'ai attrapé ma fluxion de poitrine. Aujourd'hui, Flaubert souffrant manque, il est au lit. Nous ne sommes donc que Tourguéneff, Zola, Daudet et moi.
On cause tout d'abord de Taine. Comme chacun cherche à définir les qualités et les imperfections de son talent. Tourguéneff nous interrompt, en disant avec l'originalité de sa pensée et le doux gazouillement de sa parole: «La comparaison n'est pas noble, mais permettez-moi, messieurs, de comparer Taine à un chien de chasse que j'ai eu: il quêtait, il arrêtait, il faisait tout le manège d'un chien de chasse d'une manière merveilleuse, seulement, il n'avait pas de nez, j'ai été obligé de le vendre.»
Zola est tout heureux, tout épanoui de l'excellente cuisine, et comme je lui dis:
«Zola, seriez-vous, par hasard, gourmand?
—Oui, me répondit-il, c'est mon seul vice, et chez moi, quand il n'y a pas quelque chose de bon à dîner, je suis malheureux, tout à fait malheureux… Il n'y a que cela… les autres choses, ça n'existe pas pour moi… Ah, vous ne savez pas quelle est ma vie?»
Et le voici, avec un visage tout à coup assombri, qui entame le chapitre de ses misères. C'est curieux comme les expansions du jeune romancier versent, de suite en des paroles mélancoliques.
Zola a commencé un des tableaux les plus noirs de sa jeunesse, des amertumes de sa vie de tous les jours, des injures qui lui sont adressées, de la suspicion où on le tient, de l'espèce de quarantaine faite autour de ses œuvres.
Tourguéneff dit à mi-voix: «C'est particulier, un Russe de mes amis, un homme de grand esprit, affirmait que le type de Jean-Jacques Rousseau était un type français, et qu'on ne trouvait qu'en France…» Zola, qui n'a pas écouté, continue à gémir, et, comme on lui dit, qu'il n'a pas à se plaindre, qu'il a fait un assez beau chemin pour un homme n'ayant pas encore ses trente-cinq ans:
«Eh bien! voulez-vous que je vous parle là, du fond de mon cœur, s'exclame Zola, vous me regarderez comme un enfant, mais tant pis… Je ne serai jamais décoré, je ne serai jamais de l'Académie, je n'aurai jamais une de ces distinctions qui affirment mon talent. Près du public, je serai toujours un paria, oui un paria.» Et il le répète quatre ou cinq fois «un paria.»
Tourguéneff le regarde, un moment, avec une ironie paternelle, puis lui conte ce joli apologue: «Zola, lors de la fête donnée à l'ambassade russe, à l'occasion de l'affranchissement des serfs, événement dans lequel, vous savez, que j'ai été pour quelque chose, le comte Orloff, qui est mon ami, et au mariage duquel j'ai été témoin, le comte m'invita à dîner. Je ne suis peut-être pas le premier littérateur russe en Russie, mais à Paris, comme il n'y en a pas d'autre, vous m'accorderez que c'est moi, eh bien, dans ces conditions, savez-vous comment j'ai été placé à table; j'ai eu la quarante-septième place, j'ai été placé après le pope, et vous savez le mépris dont jouit le prêtre en Russie.»
Et un petit rire slave remplit les yeux de Tourguéneff, en forme de conclusion.
Zola est en veine de causerie, et il continue à nous parler de son travail, de la ponte quotidienne des cent lignes, qu'il s'arrache tous les jours, de son cénobitisme, de sa vie d'intérieur, qui n'a de distractions, le soir, que quelques parties de dominos avec sa femme, ou la visite de compatriotes. Au milieu de cela, il s'échappe à nous avouer, qu'au fond, sa grande satisfaction, sa grande jouissance est de sentir l'action, la domination qu'il exerce, de son humble trou sur Paris, et il le dit avec l'accent d'un homme de talent, qui a longtemps mariné dans la misère.
Pendant la confession acerbe du romancier réaliste, Daudet se récite à lui-même des vers provençaux, et semble se gargariser avec la douce sonorité musicale de la poésie du ciel bleu.
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Vendredi 29 janvier.—Je monte, ce soir, à la Commission présidée par de Chennevières, curieux de savoir ce que devient l'idée de cette exposition des tableaux français des Musées de province. J'arrive au moment où le projet est rejeté.
Au fond, je ne sais pas pourquoi je suis revenu. Tous ces messieurs autour du tapis vert, tous ces mielleux bonshommes de la Commission, tous ces administratifs littérateurs, poussant leur carrière par la toute-puissance du «passe-moi la casse, je te passerai le sené» m'inspirent presque un dégoût physique. Puis à quoi bon rompre des lances dans ce monde, à propos de l'art français qu'ils ne sentent pas plus que les autres, mais dont ils n'ont pas encore appris le respect.
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Samedi 30 janvier.—Une chose dure, et qui m'a été bien pénible aujourd'hui: ça été de signer, à la place habituelle où étaient Edmond et Jules, de signer d'un seul nom, un livre sous presse.
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Jeudi 4 février.—Aujourd'hui je travaille aux Archives.
Dans cette petite salle basse, entre ces deux armoires de répertoires sérieux, sous ce jour tamisé, qui semble la lumière passant par le châssis d'un graveur, au milieu de ces tables recouvertes d'un maroquin noir, parmi ces messieurs décorés penchés sur des rouleaux de parchemins recroquevillés, où se lisent de longues lettres mérovingiennes, sous cette chaire, dans laquelle se tient cet huissier, en cravate blanche, au pince-nez, à la chaîne d'acier,—l'étude est grave, a quelque chose de solennel.
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Samedi 6 février.—Un artiste, nommé Desboutin, que je ne connaissais pas, a apporté chez Burty, jeudi, deux ou trois portraits à la pointe sèche: des planches suprêmement artistiques. Je les ai admirées, ces pointes sèches! Il m'a offert de me graver, et rendez-vous a été pris.
Je vais le trouver aux Batignolles avec Burty.
L'atelier est dans la cour d'une grande cité ouvrière, bruyante de toutes les industries du bois et du fer. Il est construit en planches mal jointes, que recouvrent au dedans d'immenses tapisseries rapportées d'Italie, représentant la mort d'Antoine, la construction de Carthage, et mettant au mur en leurs verdures fanées, dans une couleur haillonneuse, un monde pâle et effacé de guerriers farouches à l'apparence spectrale. D'un côté du mur la vieille tapisserie fait la portière d'une autre pièce, dans laquelle on entend des cris d'enfants.
Et partout sur le ton sordide et jaunâtre de la laine déteinte, pendent à des clous, des châssis montrant sur les genoux et les bras d'une mère, des nudités d'enfants, de petits ventres, de petits culs au coloris rose et gris des esquisses de Lepicié: l'étal d'une chair, dans laquelle on sent les entrailles d'un peintre-père. Et partout dans l'atelier sont épars des joujoux, et du linge reprisé. Et deux petits chiens, nouveaux nés, gros comme des rats, se tiennent fraternellement dans les pattes l'un de l'autre, se mordillant leurs petites gueules entr'ouvertes.
Sur le rebord d'une fenêtre, près d'une chaise, au dossier raccommodé avec une ficelle, une page d'un vieux livre entr'ouvert: RAGIONAMENTI DI PIETRO ARETINO, est grise de la poussière, tombée depuis des mois.
Desboutin me fait asseoir dans un grand fauteuil de velours vert, le meuble d'apparat du logis. Il enduit d'huile une planche de cuivre pour en enlever le brillant, et se met à crayonner sur son genou.
C'est une tête originale, avec une chevelure à la Giorgion, une tête toute cahoteuse de méplats et de rondeurs turgescentes: une tête de foudroyé. Sa mère avait douze cent mille francs, qu'elle a perdus, en lui laissant des dettes. Il avait acquis des terrains à Florence, et une partie de ces terrains lui était achetée 250,000 francs, pour le percement d'un boulevard, quand le transfèrement de la capitale d'Italie à Rome a fait abandonner le projet. Sa peinture ne se vend pas, et sa littérature—il a fait le MAURICE DE SAXE avec Amigues—ne lui rapporte pas plus que sa peinture.
Soulevant la portière, une Italienne, sa femme, est entrée dans l'atelier, promenant sur les bras, de long en large, une petite fille. Puis est apparu sous la portière, à quatre pattes, un joli gamin tout frisotté, qui, après quelques instants d'hésitation, s'est décidé à venir à nous. Et là dessus est rentrée, toute joyeuse de sa promenade dans la cour, la mère des petits chiens.
Desboutin a attaqué, avec la pointe, le cuivre à vif, passant à tout moment l'envers de son petit doigt, chargé de noir, pour se rendre compte de son travail, cherchant en même temps, ainsi qu'il le disait, la couleur et le dessin, et laissant transpirer son mépris pour l'eau-forte, qu'il appelle de la gravure dans un cataplasme.
Il travaille appliqué et nerveux, jetant des mots italiens, dans une intonation tendre à sa femme, jetant des secatore au beau petit garçon, qui devient trop familier, jetant des porcheria à la chienne Mouchette, dont la gaîté se prend, par moments, à aboyer. Et je pose jusqu'à la nuit, charmé par le tableau que j'ai sous les yeux.
C'était vraiment d'une opposition charmante, sur l'antiquaille des murs, et pour ainsi dire, sur la pourriture des tapisseries, ces deux frais enfants, assis sur deux petites chaises, l'un en face de l'autre, le petit garçon avec son visage et son teint à la Murillo, la petite fille sous son petit bonnet blanc: tous deux entourés des jeux de petits chiens, qui semblaient former avec eux une famille du même âge.
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Dimanche 7 février.—De Behaine a vu hier le maréchal Mac-Mahon. Il a été frappé, attendri, c'est son expression, du boulvari fait dans cette loyale cervelle, par les complications tortueuses de la politique du moment. Le maréchal lui est apparu comme un homme prochainement menacé d'une congestion cérébrale.
Puis de Behaine me peint la délivrance joyeuse, qu'avait éprouvée le maréchal, quand, après quelques mots sur la politique intérieure, il lui a demandé où en était l'armée. Tout de suite, ça a été un autre homme. Plus cette inquiétante concentration, plus ces mouvements nerveux, plus ces contractions de mains impatientes et prêtes à broyer des choses. Le maréchal s'est mis à causer gaîment et alertement, des hommes, des canons, des fusils, et a terminé par cette phrase: «Oh cette année, il n'est pas probable que Bismarck nous fasse la guerre, et l'année prochaine nous serons prêts!»
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Jeudi 11 février.—Je n'ai jamais assisté à une séance de réception à l'Académie, et je suis curieux de voir de mes yeux, d'entendre de mes oreilles, cette chinoiserie.
On m'a donné un billet, et ce matin, après déjeuner, nous partons, la princesse, Mlle de Galbois, Benedetti, le général Chauchard, et moi, pour l'Institut.
Ces fêtes de l'intelligence sont assez mal organisées, et par un froid très vif, on fait queue, un long temps, entre des sergents de ville maussades, et des troubades étonnés de la bousculade entre les belles dames à équipages et des messieurs à rosettes d'officiers.
Enfin nous sommes à la porte. Apparaît un maître d'hôtel. Non, c'est l'illustre Pingard, une célébrité parisienne qui doit une partie de sa notoriété à sa gnognonnerie, un homme tout en noir, avec des dents recourbées en défense, et un rognonement de bouledogue érupé. Il nous fait entrer dans un vestibule, orné de statues de grands hommes, ayant l'air très ennuyé de leur représentation en un marbre trop académique, disparaît un moment, et puis reparaît, et gourmande durement la princesse—qu'il feint de ne pas reconnaître—pour avoir dépassé une certaine ligne du pavé.
Enfin ascension dans un étroit escalier tournant, semblable à l'escalier de la colonne Vendôme, et où Mme de Galbois commence à se trouver mal. Et nous voilà dans un petit recoin, en forme de loge, dont les murs vous font blancs, à la façon des meuniers, et d'où, comme d'une lucarne, le regard plonge, non sans une espèce de vertige, dans la salle.
La décoration de la coupole, grise comme la littérature qu'on encourage au-dessous, est à faire pleurer. Sur un gris verdâtre, sont peints en gris demi-deuil, des muses, des aigles, des enroulements de lauriers, pour lesquels le peintre a obtenu à peu près le trompe-l'œil d'une planche découpée. Et le triste jour, reflété par cette triste peinture, tombe morne et glacé sur les crânes d'en bas.
La salle est toute petite, et le monde parisien, si affamé de ce spectacle, qu'on n'aperçoit pas un pouce de la tenture usée des banquettes d'en bas, un pouce du bois des gradins de collège des grandes tribunes du premier étage, tant se pressent et se tassent dessus, des fesses nobiliaires, doctrinaires, millionnaires, héroïques. Et je vois, par une fente de la porte de notre loge, dans le corridor, une femme de la dernière élégance, assise sur une marche d'un escalier, et qui écoutera sur cette marche les deux discours.
Nous avons croisé, en entrant, le maréchal Canrobert, et la première personne, que nous apercevons dans la salle, est Mme de La Valette, et partout ce sont des hommes et des femmes du plus grand monde. Une remarque. Chez les femmes assistant à cette solennité, règne une certaine gravité de toilette, une couleur assombrie de bas bleu dans les robes, parmi lesquels éclate, par ci par là, le manteau de velours violet garni de fourrures de la superbe Mme d'Haussonville, ou détonne le chapeau extravagant de quelque actrice.
Le monde intime de la maison, quelques hommes et les femmes des académiciens, sont ramassés dans l'espèce d'enceinte d'un petit cirque, défendu par une balustrade. A droite et à gauche, sur les deux grandes tribunes en espalier, sont étagés, dans du drap noir, les membres de toutes les académies.
Le soleil, qui s'est décidé à luire, éclaire des visages où toutes les lignes remontent en l'air, en ces courbes, par lesquelles on représente dans les têtes d'expression, la béatitude. On sent chez tous les hommes une admiration préventive, impatiente de déborder, et les femmes ont quelque chose d'humide dans le sourire.
La voix d'Alexandre Dumas se fait entendre. Aussitôt c'est un recueillement religieux, puis bientôt de petits rires bienveillants, des applaudissements caressants, des ah! pâmés.
L'exorde est tout plein de jolies gamineries, d'amusantes pasquinades, d'aimables traits d'esprit, puis vient le morceau sérieux, le morceau historique, où le récipiendaire déclare, grâce à sa faculté de lire entre les lignes de l'imprimé, avoir fait la découverte que Richelieu n'a jamais été jaloux des vers de Corneille, qu'il lui en a seulement voulu un moment, pour avoir retardé, avec sa création du CID, l'unité française. Il s'est contenté de le faire appeler, et lui a dit: «Prends un siège, Corneille…» Là, un monologue du cardinal-ministre, fabriqué par Dumas.
Une salle ivre, des applaudissements, des trépignements.
La péroraison prononcée, tous les traits de tous les visages se sont allongés, en les courbes tombantes d'un fer à cheval, et une noire tristesse s'est amoncelée sur tous les fronts.
Ici un entr'acte, pendant lequel j'ai regardé la salle. Alors j'ai vu la petite Jeannine Dumas, très peu sensible à l'éloquence de son père, en train de détraquer la lunette de sa mère. J'ai vu Lescure tout rapproché de la balustrade des élus, prenant des notes. J'ai vu l'imprimeur Claye, avec la physionomie d'un mortel agréablement hypnotisé. J'ai vu un beau jeune homme, dans l'enroulement d'un caban à broderies d'argent, la tête penchée sur une main gantée de jaune, qu'on m'a dit être le poète Déroulède. J'ai vu l'académicien Sacy, et son hilarité à la Boudha. J'ai vu un académicien qu'on n'a pu me nommer, aux tirebouchons de poils dans les oreilles, et à la peau bleue du macaque sur les pommettes. J'ai vu un autre académicien, en calotte de velours noir, enterré dans un cache-nez de cocher, et ganté de gants de laine, qui n'ont qu'un pouce. On n'a pu encore me nommer celui-là. J'ai vu… J'ai vu…
A ce moment, la voix de vinaigre du vieux d'Haussonville a monté jusqu'à nous: une voix qui semblait la voix du vieux Samson, jouant le marquis de Giboyer.
Alors a commencé la chinoiserie, c'est-à-dire l'exécution du récipiendaire avec tous les saluts, les salamalecs, les grimaces ironiques, et les sous-entendus féroces de la politesse académique. M. d'Haussonville a fait entendre à Dumas qu'il était à peu près un rien du tout, que sa jeunesse s'était passée au milieu des hétaïres, qu'il n'avait pas le droit de parler de Corneille: une exécution, où se mêlait le mépris de sa littérature au mépris d'un grand seigneur pour un croquant.
Et après l'injure de chaque commencement de phrase, jetée d'une voix sonore, la tête dressée vers la coupole, il y avait chez le cruel orateur, un sourd plongeon de sa voix dans sa poitrine, pour le compliment banal de la queue des phrases,—et que personne n'entendait. Oui, il me semblait assister, dans une baraque de guignol, au plongeon ironiquement révérencieux de polichinelle, après le coup de bâton qu'il donne sur la tête de sa victime.
E finita comedia enfin, et tout le monde s'en va bien content.
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Mercredi 17 février.—Ce soir, le nouvel académicien a cherché à se montrer simple mortel, à écraser le moins possible de son succès ses confrères.
Après dîner, il s'est mis à parler, d'une manière intéressante, de la cuisine du succès, et un moment se tournant vers Flaubert et moi, avec un ton où le mépris s'alliait à la pitié: «Vous autres, vous ne vous doutez pas, pour le succès d'une œuvre dramatique, de l'importance de la composition d'une première… vous ne savez pas tout ce qu'il faut faire… tenez, simplement, si vous n'encadrez pas au milieu de bienveillants, de sympathiques, les quatre ou cinq membres que chaque club détache pour ces jours là… car en voilà des messieurs peu disposés à l'enthousiasme… et si vous ne pensez pas à cela, à cela, à cela.»
Et Dumas nous apprend tout un monde de choses, que nous ignorions parfaitement, et que maintenant que nous les savons, nous ne saurons jamais mettre en pratique.
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Samedi 20 février.—Les gens riches, il leur arrive parfois d'avoir du goût dans les porcelaines, dans les tapisseries, dans les meubles, dans les tabatières, dans les objets de l'art industriel. C'est la réflexion que je faisais aujourd'hui devant les boiseries du XVIIIe siècle, que me montrait le comte de ***, boiseries très artistement travaillées, et très bien ramassées. Mais n'a-t-il pas eu l'idée de me faire monter dans une chambre, et de vouloir me faire voir ses tableaux. Il semble vraiment qu'aux richards, sauf de très rares exceptions, est défendu le goût de l'art, supérieur,—de l'art fait par des mains, qui ne sont plus des mains d'ouvrier.
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Vendredi 26 février.—Aujourd'hui je suis entré une minute à la vente Sechan. J'ai vu vendre de vieux tapis persans, de vieux morceaux d'harmonieuses couleurs très passées, des 6,000, des 7,000, des 12,000 francs. C'est une marque bien caractérisée de matérialisme dans une société, que ce prurit des enchères pour les choses de l'industrie artistique, tant qu'on voudra.
Je trouve aussi là-dedans le symptôme d'une société qui s'ennuie, d'une société où la femme ne joue plus le rôle attrayant, qu'elle jouait dans les autres siècles. J'ai remarqué, pour mon compte, que les achats s'interrompent, quand ma vie est très amusée ou très occupée. L'achat continu, insatiable, maladif, n'existe que dans les périodes de tristesse, de vide, d'inoccupation du cœur ou de la cervelle. Renan m'apprenait, ces jours-ci, que l'on a été assez longtemps à savoir d'où venaient les fameux tapis, appelés tapis de Caramanie: l'industrie orientale n'étant pas généralisée dans des fabriques de manufactures, mais localisée dans les logis d'un chacun, travaillant sans publicité, avec sa femme et ses enfants. Enfin l'on avait appris que la grande fabrication avait lieu surtout dans une petite ville, nommée Ourcha, l'ancienne capitale de la Phrigie; et tout faisait supposer à Renan, que là s'était conservée la fabrication des tapis de l'ancienne Babylone.
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Mercredi 3 mars.—La princesse exprimait aujourd'hui à dîner le sentiment d'angoisse qu'on éprouve, au réveil, en ouvrant les yeux dans le jour gris de toutes ces vilaines journées: «Quand on se réveille, dit-elle, c'est comme si on avait commis un crime!»
————Dans ce moment-ci, chez les écrivains littéraires, c'est une recherche, une sélection, une chinoiserie de style, qui tendent à rendre l'écriture impossible. C'est mal écrit, quand on emploie deux de qui se régissent; exemple, la fameuse phrase faisant le désespoir de Flaubert: une couronne de fleurs d'orangers. C'est mal écrit, lorsqu'on place assez près de l'autre, dans une phrase, deux mots commençant, par la même syllabe. On a été plus loin, on a déclaré qu'on ne pouvait pas commencer une phrase par un monosyllabe: ces deux pauvres petites lettres ne pouvant servir de fondation à une grande phrase, à une période.
Cette recherche de la petite bête abêtit les mieux doués, les détourne,—occupés qu'ils sont de la sertissure à la loupe d'une phrase—de toutes les fortes, les grandes, les chaleureuses choses, qui font vivre un livre.
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Dimanche 7 mars.—Zola en entrant chez Flaubert se laisse tomber dans un fauteuil, et murmure d'une voix désespérée:
—Que ça me donne du mal, ce Compiègne… que ça me donne du mal!
Alors Zola demande à Flaubert, combien il y avait de lustres éclairant la table du dîner… Si la causerie faisait beaucoup de bruit… et de quoi on causait… et qu'est-ce que disait l'Empereur…..
Et Flaubert, moitié pitié de son ignorance de l'intérieur impérial, moitié satisfaction d'apprendre à deux ou trois visiteurs, qu'il a passé quinze jours à Compiègne, joue à Zola dans sa robe de chambre, un Empereur classique au pas traînant, une main derrière son dos ployé en deux, tortillant sa moustache, avec des phrases idiotes de son cru:
—Oui, fait-il, après qu'il a vu que Zola a pris son croquis, cet homme était la bêtise, la bêtise toute pure!
—Certainement, lui dis-je, je suis de votre avis… mais la bêtise est en général bavarde, et la sienne a été muette: ça été sa force, elle a permis de tout supposer.»
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Mardi 9 mars.—Dîner chez Brebant. C'est une confusion de paroles, un meli-melo de conversations diverses, un brouhaha d'a parte, d'où jaillissent et surnagent des phrases comme celles-ci:
DU MESNIL.—Oui, le ministère était fait ce matin, mais ce soir, il est défait.
CHARLES-EDMOND.—Decazes a raconté qu'il a trouvé Mac-Mahon pleurant, pleurant positivement.
RENAN.—Le miel de l'Hymète… il n'est bon que quand il est vieux… Alors il est dur, il faut le couper au couteau: Tenez, pendant le siège, nous avons fait la découverte d'une boîte oubliée… elle était au moins, depuis six ans, à la maison… ça été une vraie ressource.
SCHERER.—Ce livre de d'Haussonville sur Sainte-Beuve, l'avez-vous lu?…
Il ne se doute, pas un moment, de ce qu'était l'homme.
CHARLES BLANC.—Je vous dis que la qualité des tapis persans, c'est le suint, la vie animale, dont est encore imprégnée la laine, quand on la teint, tandis que chez nous, la laine est morte, lorsqu'on l'emploie.
ROBIN.—A Berlin, elles sont 70,000 femmes qui appartiennent à la prostitution, dont 50,000 sont inscrites à la police, et 20,000 font de la prostitution occulte.
Un quelconque.—J'affirme que si Mac-Mahon se retirait, il y aurait dans les vingt-quatre heures un coup d'État, et une proclamation du prince Impérial.
BROCCA.—Les anthropologistes sont des canailles!
RENAN.—La Vierge! on ne la représente plus avec un enfant; maintenant on ôte auprès d'elle, autant qu'on peut, le symbole de la maternité. Notre siècle a été le siècle de la Vierge, le XXe siècle sera peut-être le siècle du bon Saint-Joseph.
Un quelconque.—Vallon, ce Vallon, passé grand homme, et Buffet devenu populaire, c'est vraiment trop fort, et l'ironie de ce temps est excessive.
CHARLES BLANC.—Vous savez que Thiers m'emmène avec lui en Egypte… Oui, il veut y aller… il me disait, ce matin: c'est un pays extraordinaire, un pays extraordinaire… tout à fait extraordinaire… il n'y a rien à craindre pour la santé…
FROMENTIN.—L'Egypte, l'Egypte, je suis tourmenté de l'idée d'écrire quelques pages sur ce pays… Figurez-vous, mon cher de Goncourt, une terre tourbeuse, quelque chose!… comme le caoutchouc, où le pas ne s'entend pas… Un ciel bleu tendre… Vous ne connaissez que l'Orient clair et découpé… Là, à tous les plans, d'imperceptibles voiles de vapeur, devenant plus intenses à mesure qu'elles s'éloignent… Là, des bonshommes noirs ou bleus… il est très rare de rencontrer une note rouge… et quel joli ton fait là dedans la cotonnade bleue… Je les vois, tous ces bonshommes, avec une petite lumière au front et à la clavicule.
Ici Fromentin fait le geste d'un peintre qui pose, une petite touche carrée à la Teniers, sur une toile.
Ah! il faut une fière puissance de luminosité, pour rendre cela, dans ces milieux de terrains et de ciels un peu neutres, et parmi cette végétation, sortant d'un limon bitumeux, qui a des verdeurs comme nulle part… Je n'ai pas trouvé, en peinture, le mode pour rendre cela, non je ne l'ai pas trouvé encore, il faudra que je le recherche… Par le vent du Nord, le Nil est tourmenté, vagueux, sale, mais par le vent du Midi c'est du métal en fusion… Et un climat d'une douceur, d'une douceur, qui vous fait la peau comme moite.
A mesure qu'il parle de ce pays, le blanc de ses yeux s'agrandit dans son exaltation, ou bien, les yeux fermés, la tête renversée en arrière, il se touche le front de l'index.
—Et la nuit, ce que c'est, hein! Charles-Edmond,—s'écrie-t-il,—vous rappelez-vous les heures passées près de ce temple, dans cette enceinte, occupée par des cordiers… Ah! ces heures, je veux écrire quelque chose sur ces heures… simplement, afin de m'en redonner la sensation.
Et longtemps, il nous décrit le pays avec une mémoire qui a le souvenir du jour, du vent, du nuage: une mémoire locale inouïe, mettant avec la couleur de sa parole, sous nos yeux, les tournants du Nil, les aspects des pylones, les silhouettes des petits villages, les lignes cahotées de la chaîne Lybique—comme s'il nous en montrait les esquisses.
Non, je ne suis jamais tombé sur un homme, ayant emporté d'un pays, une réminiscence plus gardeuse de tous les détails à demi-cachés et presque secrets, qui en font le caractère intime.
Il disait, en terminant: «Oh! j'ai une mémoire tout à fait particulière, je ne prends pas de notes, il m'arrive même quelquefois, dans la fatigue du voyage, de fermer les yeux, de sommeiller à demi, et je suis tout à fait de mauvaise humeur contre moi, me disant: «Tu perds ça!» Eh bien non, au bout de deux ou trois ans, j'en retrouve le souvenir rigoureux.»
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Mercredi 10 mars.—On déplore, ce soir, l'abaissement du goût intellectuel et artistique des classes supérieures. On parle du public de l'Opéra, à l'heure actuelle, moins bon juge de la musique et du chant, que des orphéonistes de province; on parle du public du mardi du Théâtre-Français, plus ignorant de notre littérature dramatique, que les étrangers qui s'y trouvent—et l'on s'effraye un peu de cette décapitation de la haute société, par l'infériorité qui la gagne tous les jours.
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Mardi 16 mars.—Des coups de fortune faits, ces jours-ci, sur les fonds espagnols, par quelques-uns de nos confrères de la littérature et du journalisme, la conversation des Spartiates va à l'étymologie, et l'on recherche celle de petit crevé. L'un dit que c'est l'antiphrase de gros crevé, c'est-à-dire, crevant de santé, l'autre soutient que cela vient des chemises bouillonnées qu'ils avaient l'habitude de porter, et du nom donné à ces chemises par les blanchisseuses: chemises à petits crevés.
Quant au terme de gommeux, l'on prétend que c'est l'appellation de mépris, que les femmes donnent dans les cabarets de barrière, à ceux qui mettent de la gomme dans leur absinthe, à ceux qui ne sont pas de vrais hommes.
A la fin du dîner, Nigra, le ministre d'Italie, parlant des cardinaux, des prêtres d'Italie, et de leur tolérance et de leur manica larga, à l'endroit des choses d'amour, Saint-Victor dit brillamment: «Pour eux, les dogmes, c'est comme les règles du wisth, il faut s'y soumettre, mais ils n'y attachent pas d'importance!»
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Mercredi 17 mars.—On parlait, ce soir, des jeunes filles incurables de Notre-Dame des Sept Douleurs, de ces tronçons humains, de ces corps sur l'un desquels il y a cinquante-trois plaies à panser, tous les jours; de ces malheureuses à la tête qui pousse, et qu'on est obligé d'enfermer et de contenir dans un cerceau. Eh bien, savez-vous, ce que disait la supérieure à la présidente de l'œuvre? elle lui disait, que toutes, toutes, entendez-vous, rêvent de se marier. Et la religieuse ajoutait en riant, «que cela la convainquait que le mariage était la vocation naturelle de la femme.»
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Vendredi 19 mars.—Ces Anglais, quand ils se mettent à être originaux, le sont d'une manière plus carrée que les autres européens.
Je dis cela à propos d'Oliphant, ce diplomate du journalisme, qui, un beau jour, quitte sa grande existence pour faire partie d'une petite secte religieuse, vivant sur le bord d'un fleuve d'Amérique. Il était là, quand le grand prêtre de l'endroit, lui dit: «Vous êtes une force qui se perd ici, il faut rentrer dans la vie active.»
Il part, et le voilà, tout aussitôt, correspondant du TIMES à Paris, avec un traitement de près de cent mille francs, et le voilà, quelques mois après, chargé des négociations de la paix avec l'Allemagne, à la suite d'une pique, survenue entre M. d'Arnim et M. Thiers, et qui leur rendait les entretiens insupportables. Puis, soudainement, au milieu de ces grandes affaires, il est repris du désir de revivre de la vie de sa secte, et il part, emmenant sa mère: lui pour scier du bois, elle pour faire des blanchissages. Car dans ce petit monde, tous et toutes doivent travailler de leurs mains.
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Dimanche 21 mars.—Alphonse Daudet habite, au Marais, l'hôtel Lamoignon. Un morceau de Louvre, que cet hôtel, tout peuplé,—en ces nombreux petits logements, débités dans l'immensité des anciens appartements,—d'innombrables industries, qui mettent leurs noms, sur les paliers de pierre des escaliers. C'est bien là, la maison qu'il fallait habiter pour écrire FROMONT JEUNE ET RISLER AÎNÉ, une maison, où, du cabinet de l'auteur, on a devant soi de grands et mélancoliques ateliers vitrés, et de petits jardins plantés d'arbres noirs, dont les racines poussent dans des conduits de gaz: de petits jardins aux cailloux verdissants, à l'enceinte faite de caisses d'emballage.
Daudet, qui demeure en ce vieil hôtel, depuis sept ans, me dit que cette maison a été bonne pour lui, qu'elle l'a calmé, assagi. Il a eu une jeunesse fiévreuse, une jeunesse aimant les coups, les trimballements dans les milieux canaille, une jeunesse qui a longtemps gardé, selon son expression, les vagues retardataires, les dos de monstres de la mer après une tempête. Eh bien! dans cette maison tranquille, pacifique, assoupissante, il s'est transformé; et à son ronron laborieux, il est devenu peu à peu un autre homme qu'il était.
De la rue Pavée, nous allons chez Flaubert à pied.
Dans la longue course, je cause avec Daudet, en marchant, du roman qu'il est en train de faire, et où il a l'intention de placer incidemment Morny.
Je le dissuade de faire cela. Le Morny qu'il a eu la bonne fortune de connaître, de jauger, doit être à mon sens l'objet d'une étude spéciale, étude où il pourra mettre en scène une des figures qui représentent le mieux le temps. Il se récrie sur les côtés bêtes, bourgeois de la figure. Je lui dis qu'il faut bien se garder de les atténuer, qu'un des caractères de ce siècle, c'est la petitesse des hommes dans la grandeur et la tourmente des choses; que s'il veut le faire absolument supérieur, il fera un Maxime de Trailles, un de Marsay, il construira enfin une abstraction. Il faut qu'il représente le grand diplomate des secrètes œuvres de l'intérieur, avec ses côtés de brocante et de littérature des Bouffes. Et Daudet trouve le conseil bon.
Chez Flaubert, Tourguéneff nous traduit le PROMÉTHÉE et nous analyse le SATYRE: deux œuvres de la jeunesse de Goethe, deux imaginations de la plus haute envolée.
Dans cette traduction, où Tourguéneff cherche à nous donner la jeune vie du monde naissant, palpitante dans les phrases, je suis frappé de la familiarité, en même temps que de la hardiesse de l'expression. Les grandes, les originales œuvres, dans quelque langue qu'elles existent, n'ont jamais été écrites en style académique.
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Mardi 30 mars.—Paul Lacroix me confirme dans la confidence, que m'avait faite Gavarni sur l'économie apportée par Balzac dans l'amour physique. Le plus souvent, il ne prenait de la chose, que l'amusette de la petite oie, et autres bagatelles, regardant l'émission séminale, comme la filtration par la verge, comme une perte de pure substance cérébrale. C'est ainsi, je ne sais à l'occasion de quelle maudite matinée, où il avait oublié ses théories, qu'il arriva chez Latouche, en s'écriant: «J'ai perdu un livre, ce matin!»
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Mercredi 31 mars.—En ces derniers jours que de stations dans cette boutique de la rue de Rivoli, où trône, en sa bijouterie d'idole japonaise, la grasse Mme Desoye.
Une figure presque historique de ce temps, car ce magasin a été l'endroit, l'école, pour ainsi dire, où s'est élaboré ce grand mouvement japonais, qui s'étend aujourd'hui de la peinture à la mode. Ça été tout d'abord quelques originaux, comme mon frère et moi, puis Baudelaire, puis Burty, puis Villot, presque aussi amoureux de la marchande que de ses bibelots, puis à notre suite, la bande des peintres impressionnistes,—enfin les hommes et les femmes du monde, ayant la prétention d'être des natures artistiques.
Dans cette boutique aux étrangetés, si joliment façonnées et toujours caressées de soleil, les heures passent rapides, à regarder, à manier, à retourner, ces choses d'un art agréable au toucher, et cela, au milieu du babil, des rires, des pouffements fous de la joviale créature.
Bonne fille et adroite marchande, que cette blanche juive, ayant fait une révolution au Japon, par la transparence de son teint, et que les fiévreux du pays, auxquels elle donnait de la quinine, croyaient très sincèrement la Vierge Marie, visitant l'Extrême-Orient.
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Mardi 6 avril.—Ce soir, le dîner a tourné à la tempête à propos de Hugo. Sur un mot un peu blasphématoire d'un convive, Saint-Victor est devenu soudainement furibond, et Charles Blanc est entré en épilepsie: le premier avec des éclats de voix auxquels se mêle presque la pleurnicherie de l'enfance, le second avec un espèce d'aboiement rauque et fêlé, qui fait craindre, à tout moment, qu'il ne vienne à s'étrangler. L'exclusivisme de ces deux êtres tue notre dîner, qui avait jusqu'ici cela de particulier, que chacun pouvait dire sa pensée—même sa pensée poussée à l'outrance par la contradiction,—sur toute chose et tout individu.
… Je déjeune chez Magny, à côté d'un vieillard, d'un antique habitué, qui prétend avoir mangé la première côtelette, cuite chez le restaurateur. Une figure flasque, de longs cheveux de savant, et une cravate blanche sous une immense redingote de propriétaire. Il est tout grognonnant, traite familièrement les garçons de «canaille», se plaint de n'avoir plus de dents et trop de cheveux, dit à Magny au sujet de son fils, qu'il s'est toujours refusé la satisfaction d'être père, et un peu allumé par un Bourgogne capiteux, se mâchonne à lui-même des choses cyniques, qui laissent comprendre que c'est un vieil accoucheur.