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Journal des Goncourt (Deuxième série, premier volume) / Mémoires de la vie littéraire cover

Journal des Goncourt (Deuxième série, premier volume) / Mémoires de la vie littéraire

Chapter 10: E
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About This Book

A personal literary journal made up of dated entries that blend intimate mourning for the author’s deceased brother with lively sketches of daily life, social gatherings, and artistic circles; it chronicles wartime experience during the city’s siege and the subsequent insurrection, noting popular fervor, shortages, and grim anecdotes; interwoven are travel recollections, portraits of provincial interiors and clergy, and reflections on memory, grief, and creative work; the tone moves between elegiac introspection and sharp, often ironic observation, creating a mosaic of small scenes, vivid details, and moral impressions that record both private loss and public upheaval.

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Mercredi 5 juillet.—Chez Brébant. Berthelot affirme que les thermomètres de Regnault de Sèvres, ces thermomètres à la réputation européenne, ont été brisés méthodiquement par les Prussiens.

Renan annonce qu'il vient de recevoir une lettre de Mommsen, déclarant qu'il serait temps de renouer des relations, de reprendre les travaux de l'intelligence communs aux deux nations. Et sa lettre finit par une phrase, dans laquelle il dit qu'il trouverait digne de l'Académie, de continuer l'Empereur, c'est-à-dire de continuer les pensions aux étrangers. Ils sont merveilleux d'impudence, ces savants allemands, et tout semblables à ces commis, qui, un sourire humble sur les lèvres, et roulant leurs chapeaux entre leurs mains, viennent redemander leur place chez le patron, qu'ils ont ruiné, pillé, brûlé.

Puis la conversation s'emporte, et c'est chez tout le monde de la fureur contre Trochu. On s'étonne que la reconnaissance de son incapacité, si universelle à Paris, ne soit pas encore vulgarisée dans toute la France. On cherche à expliquer l'énigme de ce personnage mi-charlatan, mi-mystique. Là-dessus, quelqu'un raconte, que se trouvant au ministère de l'Intérieur, le jour où devaient être signées les conditions de la capitulation de Paris, il attendait avec un ou deux confrères, à l'effet d'avoir des renseignements pour son journal. Trochu entre, avise ces messieurs, auxquels il dit bonjour. Puis tirant sa montre, avec une intonation comique inconsciente: «Je suis d'un quart d'heure en avance, voulez-vous que je vous fasse une conférence politique?» Tel est le sérieux de l'homme—et le jour où Paris subissait une capitulation comme il n'en existe pas dans l'histoire de l'Europe.

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Lundi 10 juillet.—Départ pour Bar-sur-Seine. Je l'avais pressenti. Le vide de ma vie se fait aujourd'hui cruellement sentir. La guerre, le siège, la famine, la Commune: tout cela avait été une féroce et impérieuse distraction de mon chagrin, mais ça avait été une distraction.

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Mardi 11 juillet.—Quelle imprévoyance! Quel ganachisme! La société se meurt du suffrage universel. C'est, de l'aveu de tous, l'instrument fatal de sa ruine prochaine. Par lui, l'ignorance de la vile multitude, gouverne; par lui, l'armée est enlevée à la soumission, au devoir. Dire qu'au lendemain de l'entrée des Versaillais, on pouvait tout, on pouvait l'impossible, et l'on n'a pas touché à ce suffrage mortel. Ah! ce monsieur Thiers est, il me semble, un sauveur de société, à bien courte échéance. Il s'imagine sauver la France actuelle, avec du dilatoire, de la temporisation, de l'habileté, de la filouterie politique, de petits moyens pris sur la mesure de sa petite taille. Non, c'est avec l'audace des grandes mesures, avec un remaniement d'institutions, que la France, si elle ne doit pas mourir, pourra vivre.

Quel malheur que ce petit homme se soit trouvé là! Si nous n'avions pas eu la providence de l'avoir, la société se serait sauvée toute seule, avec un principe quelconque, un principe qui manque complètement à l'éclectisme sceptique du chef du pouvoir exécutif.

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Jeudi 13 juillet.—Aujourd'hui je vais avec Marin à Mussy,—Mussy, la première étape de notre voyage en 1849,—Mussy, où nous sommes arrivés si fatigués, les pieds tellement, meurtris par nos gros souliers neufs. Je retrouve avec une profonde tristesse, dans un coin de l'église, cette vieille descente de croix en pierre, que nous avions dessinée ensemble, et que je ne croyais jamais revoir—tout seul.

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Mercredi 19 juillet.—Toujours des nuits pleines de cauchemars. C'est d'abord sur moi l'étreinte de deux mains d'assassins, qui me font réveiller avec le cri: Au secours! Puis je me rendors, et lui entre dans mon rêve. Je ne sais pourquoi et par quelle circonstance, nous nous trouvons chez Nadar, et comment il y a chez Nadar, une ancienne édition de la Comédie du Dante, une édition merveilleuse.

Dans mes rêves, il est toujours malade de sa dernière maladie: c'est ainsi seulement qu'il m'est donné de le revoir. Et je m'aperçois tout à coup que, dans un moment de distraction, il a déchiré toutes les marges des premières pages. Et je suis dans d'horribles transes que Nadar ne s'en aperçoive, que Nadar ne découvre l'état du malheureux.

C'est maintenant perpétuellement une suite de rêves anxieux et biscornus, où continue, pendant mon sommeil, la souffrance de toute la dernière année de sa maladie.

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Vendredi 21 juillet.—Nous pêchons, toute la nuit, avec Grou-Grou et son porte-hotte, deux Mohicans de l'Aube, à la figure ridée, à l'œil perçant et aiguisé par la contemplation braconnière des choses de la nature.

C'est toute la nuit, dans les ténèbres que font les arbres, sous un ciel sans lune, dans l'apparence trouble des paysages endormis, à la marge d'une eau à peine distincte de la terre, une promenade aventureuse et tâtonnante, à travers les saules et les troncs d'arbres contre lesquels on butte, au milieu de fossés ou l'on dégringole,—soutenus dans notre fatigue, par la passion de la pêche et l'attrait de la contravention.

Il y a, dans le noir de cette nuit, un mystère des choses qui vous fait cheminer, comme dans du vague, avec autour de vous un doux silence, dans lequel on perçoit le clapotement de l'eau, le flafla mouillé du filet qu'on ramasse, les querelles à voix basse des deux pêcheurs, le bruit englobant de l'épervier dans l'eau, qui s'argente un moment. Du vague dont le mot de Grou-Grou: «Ça toque!» vous sort soudain.

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Jeudi 27 juillet.—La supérieure de l'hôpital disait à ma cousine, que les officiers prussiens avaient pour leurs soldats malades, pour leurs soldats blessés, des soins de femme, des soins de mère.

Les paysans à nombreuse famille, ont de leurs enfants la notion diffuse, qu'un lapin peut avoir de sa portée. L'un disait: Est-ce bien six ou sept que nous ayons? Un autre, s'embarrassant dans les morts et les vivants, ne pouvait se rappeler s'il en avait eu quinze ou dix-huit.

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6 août.—C'est particulier comme dans les actes de la vie, que je rêve la nuit, notre fraternité ne s'est pas dissoute! Il est toujours là, prenant la moitié dans les faits de mon existence imaginative, comme s'il vivait toujours.

Je remarque à propos de l'absinthe bue hier soir,—j'avais déjà fait la même observation à l'occasion du Porto,—je remarque quelle réalité aiguë ces liqueurs opiacées mettent aux créations fantaisistes du sommeil, et comme les bizarreries qu'elles enfantent, se passent au milieu d'impressions, d'émotions d'une vie presque plus vivante, d'une vie presque plus sensibilisée, que celles de la vie éveillée.

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Jeudi 10 août.—Retour de Bar-sur-Seine à Paris.

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Mardi 15 août.—Dîner chez Brébant.

Quelqu'un parle des nationalités, déplore cette invention qui sort la guerre de son caractère courtois, de son caractère de duel entre les souverains. A l'instar des guerres d'animaux, cette invention doit amener la mangerie d'une race par l'autre, et cela condamne, dans un avenir prochain; les Français ou les Allemands à disparaître de l'Europe. C'est le sujet pour Berthelot, d'exécuter, ainsi qu'il en a l'habitude, un historique ingénieux, un historique de la disparition du rat primitif de l'Europe, entièrement dévoré au XVe et au XVIe siècles par le surmulot, qui lui-même est en train d'être mangé, à l'heure présente, par le rat Scandinave.

… «Oui, des fonctions, nous ne sommes que des fonctions,—c'est la voix de Renan,—des fonctions que nous accomplissons, sans le savoir, à peu près comme des ouvriers des Gobelins, qui travaillent à rebours et font un ouvrage qu'ils ne voient pas… L'Honnêteté, la Sagesse, qu'est-ce que ça, quelle importance cela a-t-il au point de vue surhumain? Cependant soyons honnêtes et sages. C'est un rôle que Celui de là-haut nous donne. Mais il ne faut pas qu'il s'imagine qu'il nous trompe, que nous sommes ses dupes!»

Et l'ancien séminariste dit cela, à voix basse, d'un ton presque peureux, avec la tête, penchée de côté sur son assiette, la tête d'un écolier qui sent une main de pion dans l'air,—absolument comme s'il redoutait une gifle du Tout-Puissant.

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Jeudi 17 août.—Mon état est un grand déliement des personnes et des choses. Les personnes qui me sont le plus sympathiques, je ne suis plus sûr de les aimer; quant aux choses, elles ont perdu pour moi leur attractivité. L'autre jour, sur le quai, un libraire m'a offert de voir un ballot de brochures sur la Révolution. Autrefois, la nuit eût eu de la peine à me chasser de chez lui; aujourd'hui, après avoir regardé deux ou trois de ces brochures, j'ai dit au libraire que j'avais des courses à faire, que je reviendrais un autre jour.

La princesse est dans une grande irrésolution sur le parti à prendre, en l'incertitude des choses, et cette irrésolution, pour un esprit si décidé, une volonté si arrêtée, c'est presque de la souffrance.

Je retrouve chez elle Théophile Gautier, que je n'avais pas revu depuis le siège.

Je le retrouve avec sa mélancolie sereine, faisant le triste tableau du triste état de l'OFFICIEL d'à présent. Il peint, avec cette charge comique qui est à lui, ce local qui se trouve être l'ancienne cuisine de Louis-Philippe. Il montre la table de rédaction: une planche basculante sous la trouvaille d'une épithète colorée. Il décrit enfin la caisse, qu'il nous dit se promener dans le gousset de Francis. Triste! triste! triste!

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27 août.—J'ai couché hier, et je passe aujourd'hui la journée à Saint-Gratien. Maintenant, ici, la conversation se traîne, coupée par de longs silences. Dans sa position actuelle, la princesse n'a plus sa liberté de parole, ces emportements éloquents, ces rudes coups de boutoir, ces portraits griffés d'une griffe originale. Près d'elle, on sent bien, à un froissement de robe, à un mouvement des pieds, à une révolte du corps, que l'indignation lui monte à la gorge et est prête à jaillir, mais aussitôt elle ferme les yeux, et semble endormir dans de la somnolence ses colères.

Dans la journée arrivent quelques amis, les Benedetti, Dumas fils, etc., etc. L'on va sans but à travers le parc, dans une promenade qui conduit à la fin sous un plein soleil, à la ferme, où l'on cause de la Commune.

Eudore Soulié, le dévot de Louis XIV, nous fait, indigné, le tableau de Versailles, ainsi qu'il est habité à l'heure présente. Dans les appartements du Grand Dauphin, de Louis XV, de Marie-Antoinette, logent un Dufaure, un Larcy, souillant ces domiciles historiques de leurs bourgeoises tables de nuit et de leurs bidets égueulés, Quant aux petits appartements de Mme du Barry, ils servent à Mme Simon, pour repriser ses bas.

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15 septembre.—Bar-sur-Seine. Une douzaine de jours de chasse. Des coups de soleil, des courbatures, et un très médiocre plaisir.

A garder pour une étude provinciale, le souvenir du Pinchinat. C'est une ruelle bordée de grands murs, où s'ouvrent des portes de granges; au milieu, un bâtiment a l'aspect d'une vieille geôle, avec sa porte couverte de gros clous, avec sa baie fermée d'épais barreaux. C'est l'ancien Grenier à sel, dont le crépi, encore imprégné de filtrations salines, est becqueté, toute la journée, de pigeons voletants.

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Jeudi 21 septembre.—Brisé de fatigue, et accablé par un temps d'orage, j'avais jeté mon fusil, et je m'étais couché au pied d'un bouquet d'épines, se tordant au haut d'une petite montagne.

Je regardais, les yeux demi-fermés, le ciel noir, et l'horizon cahoteux, déjà sombré dans la pluie. Les engouffrements du vent rabattaient le bouquet d'épines sur ma tête, et la lumière écliptique, et le paysage ardu, et l'électricité de l'air, et la tourmente de ces branches égratignantes, me donnaient comme la sensation d'un monde inconnu, d'un monde primitif, d'un monde, semblable à ce monde d'avant le déluge, dont les lectures de ces jours-ci m'avaient rempli la tête.

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Jeudi 28 septembre.—Il arrive aujourd'hui dans la maison une sœur de Troyes, qui vient soigner ma vieille cousine, attaquée de l'épidémie qui court la ville. C'est une sœur qui a la tête d'un chancelier d'Angleterre, une sœur aux manières hommasses, au langage peuple, avec de la douceur au milieu de tout cela. Il est curieux d'entendre son rude mépris à l'endroit des misérables pratiques de la religion, et des vieilles filles qui deviennent bigotes: on sent que la grandeur de ses devoirs l'a élevé naturellement, au-dessus des petitesses de la religiosité.

A ce sentiment se joint, chez cette travailleuse, qui passe trente-six heures d'une traite près d'une malade, un dédain, quelquefois colère, contre les fainéants du métier, contre les ordres qui ne travaillent pas, contre les ordres qui ne passent pas la nuit, et même contre les curés, que la sainte fille regarde comme des paresseux.

Et ce dédain de la communauté tout entière, se traduit singulièrement: la communauté a un chien qui mord spécialement les mollets des curés. Et, lorsque je lui dis:—Mais ce n'est pas naturel, il faut qu'on l'ait dressé à cela? La sœur a un charmant gros rire, avec un «Faut le croire!» adorable.

Elle ne se plaint de rien, trouve son sort le plus heureux du monde, ne le changerait pas, selon son expression, contre celui de Badinguet. Il n'y a qu'une seule chose à laquelle elle n'est pas encore accoutumée, et qui lui coûte, chaque nuit, un nouvel effort: c'est le manque de sommeil. Et c'est vraiment joli d'entendre dire à cette grosse femme, d'une voix doucement dolente: «Oh! chaque nuit que je passe, il faut que je renouvelle mon sacrifice!»

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Samedi 30 septembre.—Dans les maladies, les symptômes physiques, quelque graves qu'ils soient, je ne les redoute pas beaucoup, ce sont les symptômes moraux dont j'ai peur.

Ces jours-ci, je pensais, avec une certaine inquiétude, au caprice qu'avait eu ma cousine, de vouloir boire dans la timbale d'argent, dans laquelle buvait son fils à la pension, et aujourd'hui l'on m'apprenait, qu'elle avait recommandé qu'on lui fît son bouillon dans le petit pot de terre qui servait à lui faire cuire la soupe, quand il était tout petit. Ce retour tendre à notre enfance, ou à l'enfance des êtres que nous aimons, je me rappelais combien son obstination chez mon frère, m'avait été douloureuse, lorsqu'il avait commencé à être bien malade, et j'étais tout triste de cela, quand la sœur est entrée dans ma chambre et m'a dit de la part du médecin, d'écrire à la fille de ma cousine, de se rendre près de sa mère.

Hélas! la dernière personne aimante de ma famille, la femme à la jeunesse, à la vieillesse mêlées à mon enfance, à mon âge mûr, va-t-elle mourir; et le dernier refuge ami et familial, où j'aimais à entendre parler, rabâcher de ma mère, de mon père, de mon frère, va-t-il devenir vide?

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Dimanche 1er octobre.—Ce soir, au dessert, en croquant des noisettes avec des dents absentes, la sœur nous raconte un peu son histoire: c'est vingt-quatre années de garde-malade dans la maison Saint-Augustin de Troyes.

La maison avait abandonné l'hôpital, à cause du frère de Monseigneur ***, un pas grand'chose…

—Qu'est-ce qu'il faisait donc, ma sœur?

—«Eh bien, il coursait les jeunes sœurs!»—Et en disant cela, sa grosse gaîté la fait ressembler au diable d'une boîte à surprise. «Mais, Dieu merci, reprend-elle, notre ordre a été toujours intact et le restera… Alors nous nous sommes trouvées sur le pavé, mais là, si bien sur le pavé, que les gens de Troyes nous ont apporté des matelas, des meubles…»

Oui, il arrivait que la population ne voulait pas les laisser partir. A quelques années de là, les sœurs trouvaient des fonds, avec lesquelles elles achetaient un terrain, où elles faisaient bâtir une maison de 90 000 francs. Elles s'y logeaient, et recevaient vingt-quatre vieilles pensionnaires, dont l'utilité pour la communauté était surtout de faire l'apprentissage de gardes-malades des jeunes sœurs. Et c'est pour elle une occasion de tomber à bras raccourcis sur ces vieilles filles, sur ces vieilles dévotes, qui, dit-elle, prient tant Dieu de tuer le diable, et font pleurer, toute la journée, la sœur chargée de la cuisine.

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Lundi 2 octobre.—Dans sa lenteur sourde, dans sa gravité recueillie, dans la solennité de ces pauses, où le regard appuie la parole dite, quelle grande voix dramatisée que celle des mourants! C'était, ce matin, la voix de ma pauvre cousine.

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Samedi 7 octobre.—Paris. Je reçois, ce soir, la nouvelle de la mort de ma chère cousine. Cette nouvelle me renfonce, toute la soirée, dans le passé de la famille, dans le souvenir de notre jeunesse, écoulée ensemble. Je me rappelle quand la nourrice, ma vieille nourrice, venait nous chercher le dimanche, elle chez Cousinot, moi chez M. Goubaux, je me rappelle quelles promenades mes retenues lui faisaient faire sur la butte Montmartre, et j'ai souvenir comme toujours la nourrice, pour m'éviter une gronderie de mon père, mettait le retard sur le compte de la pauvre fille. Je la retrouve, quand nous allions en soirée chez les rigides demoiselles de Villedeuil, sévèrement passée en revue par mon père, dans sa toilette, qui fut toujours un peu à la diable. Je nous revois, la première année de son mariage, nous battant, comme des enfants que nous étions, aussitôt que son mari avait le dos tourné. Et toute cette évocation me fait penser à tous ceux qu'elle me rappelle, et qui ne sont plus.

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Lundi 9 octobre.—Les cérémonies mortuaires des gens que j'aime, me donnent une absence de l'existence qui n'est pas sans charme. Il me semble que le restant de ma vie demi-morte se perd et s'efface dans des bruits de cloche, des psalmodies, des murmures d'orgue, des pleurs de femmes, des bruits douloureux et doux à la fois.

Pauvre salle à manger, si riante, si proprette, et dont ma cousine voulait le parquet si luisant; aujourd'hui elle était toute boueuse des semelles des porteurs de sa bière.

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17 octobre.—Notre dîner de Brébant commence à être complètement abêti par l'élément grammairien, qui y a trop de coudes à table.

Un joli mot de Saint-Victor à propos de l'éducation universelle: «F… pour moi, j'aime mieux un homme élevé par une ballade que par la prose de Timothée Trimm!»

Quelqu'un fait la remarque que les Allemands contemporains qui ont toutes les sciences, manquent absolument de celle de l'humanité, qu'ils n'ont pas, à l'heure qu'il est, un roman, une pièce de théâtre.

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18 octobre.—L'affusion froide a un effet instantané sur le moral. Elle le relève et le décide à l'activité, quand il se sent vaincu par le manque de vouloir. Après la pluie, on fait ce qu'on a à faire.

Je tombe sur Flaubert, au moment où il part pour Rouen: il a sous le bras, fermé à triple serrure, un portefeuille de ministre, dans lequel est enfermée sa TENTATION DE SAINT ANTOINE. En fiacre, il me parle de son livre; de toutes les épreuves qu'il fait subir au solitaire de la Thébaïde, et dont il sort victorieux. Puis, au moment de la séparation, à la rue d'Amsterdam, il me confie que la défaite finale du saint est due à la cellule, la cellule scientifique. Le curieux, c'est qu'il semble s'étonner de mon étonnement.

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Dimanche 22 octobre.—Saint-Gratien. Théo se plaint drolatiquement de n'avoir plus les privilèges de la jeunesse près des femmes, et de se voir en même temps refuser le privilège des vieux. Il demande à être officiellement déclaré un individu sans conséquence, et de jouir de toutes les immunités attachées à cet état.

Quelqu'un causant des derniers événements, et à propos de ces événements de la dernière Exposition et de la réunion de tous les souverains de l'Europe qui auraient dû empêcher ces désastres, la princesse l'interrompt: «Oh! il n'y en avait qu'un qui le voulût, qui le désirât, c'était l'empereur de Russie. Et je le sais bien. Le jour du dîner de gala, la grande-duchesse de Russie vint à moi, me dit que l'Empereur voulait causer avec mon cousin, avant le dîner, et me demanda de le faire prévenir. Je lui répondis que c'était très facile, et j'allai trouver l'Empereur, qui vint aussitôt. Le tête-à-tête commença dans un petit salon, mais il fut malheureusement interrompu, ce tête-à-tête! et je vis presque aussitôt l'Empereur ressortir avec une figure, longue comme tout.»

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1er novembre.—Le vieux Giraud racontait ces jours-ci, à Saint-Gratien, qu'une nuit, un chiffonnier vint s'asseoir à côté de lui. La conversation s'engagea, et le chiffonnier s'écria: «Mon métier, c'est le plus beau des métiers, le roi des métiers!»—«Tiens! je croyais que c'était le mien!» fit ironiquement le peintre.—«Monsieur n'est pas chasseur; s'il l'était, ce que je lui dis, ce ne l'étonnerait pas… quand nous attaquons un tas, nous croyons notre fortune faite… et ça recommence comme ça, à chaque nouveau tas!»

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Dimanche 9 novembre.—Je trouve, chez Flaubert, Ramelli qu'il veut faire engager par l'Odéon pour la pièce de Bouilhet. Elle est là, se plaignant, avec des éclats de voix, du théâtre qui a pris l'habitude de ne plus payer que les premiers rôles, du théâtre qui donnait à Berton 300 francs par soirée dans LE MARQUIS DE VILLEMER… Je n'ai pas vu de corps d'état où la revendication de l'argent se fasse avec plus de violence que chez les acteurs et les actrices. Dans les lamentations de Ramelli, il y a de la colère sanguine avec des feux au visage, qui forcent l'actrice à se tenir dans une pièce où il n'y a pas de cheminée allumée, et d'où nous parviennent, par la porte ouverte, ses doléances furibondes.

Enfin elle part, et nous voilà seuls. Flaubert me conte l'inespérée fortune de la Présidente (Mme Sabatier, la femme au petit chien dont Ricard a fait un si beau portrait) qui a reçu un titre de 50 000 livres de rente, deux jours avant l'investissement de Paris, un envoi de Richard Wallace, qui avait couché avec elle dans le passé, et lui avait dit: «Tu verras, si je deviens jamais riche, je penserai à toi!»

Flaubert me parle encore de cette ambassade chinoise, tombée au milieu de notre siège et de notre Commune, dans notre cataclysme, et à laquelle on disait, en s'excusant:

—«Ça doit bien vous étonner ce qui se passe ici dans le moment?»

—«Mais non, mais non… vous êtes jeunes, vous les Occidentaux… vous n'avez presque pas d'histoire… mais c'est toujours comme ça… et le siège et la Commune: c'est l'histoire normale de l'humanité.»

Il me retient à dîner, et me lit, le soir, de sa TENTATION DE SAINT
ANTOINE.

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14 novembre.—Au dîner de Brébant, Robin établit que la pesanteur du cerveau est un symptôme de la valeur de l'intelligence, que la moyenne d'un cerveau bien constitué se trouve entre 1350 et 1400 grammes, que le cerveau de 1100 grammes est presque toujours un cerveau d'idiot. Et comme il cite le cerveau de Morny pesant 1600 grammes, Saint-Victor s'indigne et demande avec colère ce que devait peser le cerveau d'un Goethe. Moi, je me demande si le cerveau d'un Rothschild n'est pas aussi pesant que le cerveau d'un Alexandre, et si des capacités d'un ordre différent, d'un ordre jugé inférieur comme celui d'un financier comparé à un conquérant ou à un littérateur, ne sont pas produits par des organes semblables de même valeur.

Robin est toujours le causeur substantiel qui vous suspend à ses lèvres. Il parle du besoin pour le travail de l'homme, de la science de la cuisine, de la séparation et de la division des aliments, sans quoi l'homme se nourrissant comme les animaux de viandes crues, sa digestion serait aussi longue que la leur, et il ne lui resterait pas de temps pour le travail. Il croit aussi que le perfectionnement du manger amène un allongement de la vie. Selon lui, il y avait très peu de centenaires dans les races primitives, et à l'appui de sa thèse, il cite des momies égyptiennes, où les dents sont comme rasées et où la denture a été absolument détruite par l'imperfection des moulins qui broyaient le blé—et il n'y avait pas encore de Fattet.

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21 novembre.—Dîner des Spartiates. Aimable dîner de spirituels potiniers vous introduisant dans les coulisses du journalisme, de la Chambre, de la Bourse, et dans les bidets du monde galant de Paris… On s'élève assez verveusement contre cette blague consacrée par le théâtre: le déshonneur de la fille du peuple par les riches bourgeois, tandis qu'en réalité le déshonneur commence presque toujours avec les cousins et les mâles de la famille. Aubryet raconte qu'au début de sa carrière libertine, il était très troublé, le matin, par l'entrée du frère disant à sa sœur couchée avec lui: «C'est-y aujourd'hui, qu'on pose les rideaux?» Maintenant, ajouta-t-il, rien ne me gêne, on assemblerait le conseil de famille au pied du lit, que je serais plus à l'aise!

Puis c'est une improvisation charmante de Banville, sur l'imagination de la rime, qu'a au plus haut degré Hugo; puis c'est la nouvelle donnée par Houssaye, que la Païva s'est mariée avec le comte Henkel, le diadème de l'Impératrice sur la tête.

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25 novembre.—Ce qui me semble annoncer la fin de la bourgeoisie, c'est l'apothéose présidentielle de M. Thiers: le représentant le plus complet de la caste. Pour moi, c'est comme si la bourgeoisie, avant de mourir, se couronnait de ses mains.

Attraper un peu, dans mon roman de la prostitution, un peu du caractère macabre qu'ont les crayons de Guys et de Rops.

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28 novembre.—Dans l'impossibilité où je suis de travailler, je dérange et j'arrange ma maison pour occuper l'activité qui est en moi. Je fais tout cela sans illusion, bien persuadé, que le jour, où mon intérieur sera créé, de suite la mort me déménagera et que si par hasard la mort est moins pressée que je ne le suppose, il surgira un inconvénient terrible qui me chassera de la maison.

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29 novembre.—Aujourd'hui tombe chez moi un jeune ami qui m'écrivait il y a quelque temps, qu'il avait été très éprouvé. Il me dit qu'il a passé par de dures choses, qu'il avait été au moment de se marier avec une charmante jeune personne de la société, dont il était très épris, qu'il a dû rompre parce que cette charmante jeune fille cachait le monstrum horrendum. Ça avait été, ajoute-t-il, une tentative d'attraper le bonheur domestique, et la chose relative à la femme étant réglée, on pouvait se donner une bosse de travail, mais il faut faire encore de la putain, et je n'ai pour ces dames qu'un goût médiocre.»

Puis il me parle d'une pointe qu'il a poussée en Italie, de la belle pâte, de la belle matière que les Vénitiens mettaient si facilement sur leurs toiles, et il est à la recherche de cette confiture qu'il veut appliquer à la vie moderne.

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30 novembre.—Pouthier (l'Anatole de MANETTE SALOMON), le bohème original et fantasque, l'homme aux avatars si multiples d'une vie de misère, vient me voir. C'est toujours le même. Sa tête n'a pas un cheveu blanc de plus, son paletot une tache de moins.

Voici son histoire. Pendant le siège, pour manger, il s'est fait incorporer dans le 99e bataillon de la garde nationale; il y est resté pendant la Commune, a eu le bonheur d'être envoyé à Vincennes, n'a donc pas tiré un coup de fusil. Pourquoi donc cinq mois de ponton? Nul ne le sait, et lui encore moins que tout autre.

Le bataillon fait prisonnier, sans aucune résistance, est fourré dans les cellules de Mazas, le 29 mai. Le second jour de son emprisonnement, entre dans sa cellule un brigadier, qui lui dit:—«Écrivez votre nom sur cette feuille de papier, écrivez que vous êtes entré, le 29 mai, à Mazas.» Il écrit: le brigadier qui regarde par dessus son épaule, l'interrompt en lui disant:

—«Vous avez écrit à l'archevêque?»

—«Non.»

—«Pour vos travaux.»

—«Non, je n'ai jamais eu affaire qu'au ministère des Beaux-Arts.»

—«Vous connaissez l'archevêque au moins de vue.»

—«Non, j'ai vu des photographies de lui, mais sans y faire attention.»

Et l'interrogatoire se termine là.

Il ignorait absolument l'assassinat de l'archevêque, et n'attachait pas d'importance à l'interrogatoire; cependant le mot «le malheureux», prononcé dans la cellule voisine, par un Irlandais, un ami de captivité, pendant qu'on l'interrogeait, l'intriguait un peu, quand la porte s'ouvrit pour donner passage au commissaire de police, suivi de deux hommes. «Au fait, dit le commissaire de police à un de ces hommes, il me semble qu'il était plus grand?» Sur ce, l'homme passant les mains dans les cheveux de Pouthier:

—«Vous êtes brun, vous?»

—«Un brun qui grisonne.»

—«Montrez votre poitrine, vos bras.» Et sur toutes ces parties mises à nu, l'œil du commissaire semblait chercher les marques d'un tatouage. Enfin il remonta à son visage qu'il fixa longtemps, et il finit par dire:—«Non, non, l'autre était plus grêlé!»

Était-ce une ressemblance physique avec un des assassins? Était-ce une ressemblance d'écriture avec des papiers compromettants? Était-ce enfin la ressemblance de son nom, avec un nommé Outhier, un membre de la Commune de Lyon?

Le troisième jour, au soir, dans un rang de cinq prisonniers, et le bras ficelé au bras de l'Irlandais Olready, il partait pour l'Orangerie de Versailles. En route, ayant parlé un peu haut, dans une petite altercation avec Olready, un officier les faisait sortir des rangs, et marcher vers un mur, où il s'attendait à être fusillé, quand le commandant criait: «Faites rentrer ces hommes, nous n'avons pas le temps de nous amuser ici, on les fusillera à la gare!» A la gare, on les oubliait, et ils montaient en chemin de fer.

Un type singulier et bizarre, cet Olready, un commis voyageur en révolution, un apôtre de fénianisme, un agent de l'Internationale, un misérable, être maladroit, laid, avortonné, mais possesseur d'un flegme merveilleux, d'une imperturbabilité héroïque, et répétant, avec un accent anglais tout à fait comique: «Très curious! très curious!» aux moments les plus critiques, à l'instant où il croyait qu'on allait le fusiller.

Les deux amis étaient jetés dans l'Orangerie, au milieu des milliers de prisonniers remplissant l'immense cave, toute pleine d'une poussière blanche, que le pas de chacun soulevait, faisant des nuages d'albâtre, dans lesquels tout le monde toussait à cracher ses poumons.

Les jours passés là, s'écoulaient dans une vague inquiétude d'être fusillés, d'un moment à l'autre, crainte à laquelle succédait, dans les esprits, la menace moins terrible de la déportation. Et là, je retrouvais tout à fait mon Anatole. L'idée de la déportation fut accueillie par sa cervelle amoureuse de voyage, comme un des moyens les plus simples pour faire des milliers de lieues sans payer, et de réaliser enfin ses rêves de pays exotiques.

Aussi, quand, au bout de deux ou trois jours, on demanda ceux qui voulaient partir, se fit-il inscrire de suite avec Olready. L'innocent croyait être transporté immédiatement en Calédonie… Il part, parqué avec ses compagnons, dans des wagons à bestiaux, si bien calfeutrés contre les évasions, que, vers la fin des quarante-huit heures que dura le voyage de Cherbourg, le pain s'aigrissant dans la fermentation de l'humanité, entassée là, ils étouffaient et étaient forcés, de se coucher, tour à tour, par terre, et de chercher un peu d'air respirable par les fentes du plancher.

Aussitôt arrivés, on les menait à bord du BAYARD, où, avant d'entrer, on les dépouillait de tout, ne leur laissant que leurs chemises et des souliers.

Le lendemain, à quatre heures et demie du matin, on leur criait de rouler leurs couvertures, et d'ôter leurs souliers, et alors une inondation générale, qui laissait le plancher mouillé jusqu'à dix heures.

—«Diable, lui dis-je, que vous avez dû souffrir!»

—«Eh bien, non, répond-il, je ne connais plus le froid aux pieds. Des asthmatiques se sont guéris, et Olready qui crachait le sang, en arrivant, va beaucoup mieux. Il y a eu des morts par la dyssenterie, par l'albuminurie, par le scorbut, mais personne n'est mort de la poitrine.»

«Mon cher, reprend-il, le curieux, c'est qu'au bout de trois jours, au milieu de ces hommes dépiotés de tout en entrant, il y avait des jeux de dames faits avec des mouchoirs, où l'on avait noirci des carreaux noirs, et avec des rondelles de drap de deux couleurs; il y avait des jeux de jonchets, faits avec des brindilles de balais; il y avait des jeux de jacquet, avec des dés en savon; il y avait des jeux de dominos, faits avec je ne sais quoi, et quand on nous a donné de la viande, il s'est trouvé des artistes qui ont fabriqué, avec les os, des couteaux, des couteaux qui se fermaient avec un système de ressort, en ficelle tressée, qui était un chef-d'œuvre… enfin, figure-toi qu'à la fin, de ces cordes avec lesquelles on essuie le pont, et qu'on volait, tout le monde avait des pantoufles, des calottes en ficelle.»

«Nous avons passé trois mois dans la batterie, sans monter sur le pont, trois mois, où, sauf la première semaine, où l'on nous a donné deux fois du lard, nous n'avons pas eu de viande, et avons été nourris seulement de pois et de haricots, ce qui, par parenthèse, vous procurait des inflammations buccales bien désagréables.»

«Par exemple, au bout de trois mois, la première fois qu'on est monté là-haut, et qu'on a respiré de l'air vrai, on est monté à quatre pattes, et l'on étouffait, comme si tu te trouvais en ballon, à 6000 pieds, au-dessus de la terre.»

«Il existait toutes sortes de sociétés: la société des grinches avec la Volige, le garçon le plus facétieux de la terre; la société des maquereaux, présidée par Victor, l'imagination la plus cocasse. Il avait inventé un jeu de main chaude des plus spirituels, et dans le jeu de Monsieur le Président, il y mettait quelque chose tenant de l'improvisation des pièces italiennes, et de ce que j'ai lu dans un de tes livres sur Nicholson. Il était épatant d'invention… Moi, je faisais partie d'une société honnête, qui habitait la rue Tribordaise, et qui avait son plat,—tu sais le baquet dans lequel nous mangions:—Cailleboutis de l'Avent

«Il faut te dire que, lorsque j'avais été amené à l'Orangerie de Versailles, j'avais huit sous sur moi. On me les avait pris. Ça fait que je me trouvais absolument sans un patard. Alors, ô fortune, Signeux m'envoya dix francs en timbres-poste, parce qu'on ne nous laissait pas d'argent! Oh! la première tablette de chocolat que j'ai pu acheter, que cela m'a paru bon!… Mais qu'est ceci à côté de cela! Avec mes timbres j'ai pu acheter une feuille de papier, qu'on m'a vendue quinze sous, et un crayon Cacheux d'un sou, payé vingt-deux sous… et avec cela j'ai exécuté mon premier portrait qui a eu un succès énorme, en sorte que j'en ai fabriqué soixante-sept à deux francs,—ce qui a fait de moi, de moi, c'est risible, une espèce de banquier pour tout le monde.»

«Le dur, je te l'ai dit, a duré trois mois, trois mois où il y avait une telle vermine dans le trou où nous étions quatre cent trente, que nous étions obligés d'épouiller les vieux, pour qu'ils ne soient pas complètement mangés.»

«Donc, au bout des trois mois, on nous a permis de nous promener sur le pont, on nous a donné de la viande, on nous a même donné du vin, et quoiqu'on ne nous en donnât qu'un décilitre, cela grisait tout le monde, ce qui était parfois embêtant, vu les quatre bouches de mitrailleuses, que nous avions à l'avant et à l'arrière, et qu'on avait la galanterie de nettoyer devant nous et de recharger tous les dimanches.»

«Mes portraits faisaient rage. Ne voilà-t-il pas le commandant qui a envie d'avoir le sien! Je fais son portrait. Je fais le portrait de sa femme, d'après un daguerréotype. Ma position change. On me donne une cabine sur le pont. J'ai la permission de travailler. Les sergents me traitent avec respect. Enfin, un jour, mon brave homme de commandant, qui, je crois, avait manigancé en dessous, me dit: «Ça y est!» et me tend mon fiche-mon-camp

«J'étais entré le 5 juin, je sortais le 21 octobre, le jour de ma naissance. J'étais resté le dernier du plat… Olready, lui, quand je suis sorti, faisait vingt-deux jours de cale

«C'est drôle, au premier repas que j'ai fait dehors, quand j'ai trouvé une fourchette à côté de mon assiette, il m'a fallu un petit effort de mémoire pour savoir à quoi ça servait…»

* * * * *

3 décembre.—La composition, la fabulation, l'écriture d'un roman: belle affaire! Le dur, le pénible, c'est le métier d'agent de police et de mouchard qu'il faut faire, pour ramasser,—et cela la plupart du temps dans des milieux répugnants,—pour ramasser la vérité vraie, avec laquelle se compose le roman contemporain. Mais pourquoi, me dira-t-on, choisir ces milieux? Parce que c'est dans le bas, que dans l'effacement d'une civilisation, se conserve le caractère des choses, des personnes, de la langue, de tout, et qu'un peintre a mille fois plus de chance de faire une œuvre ayant du style, d'une fille crottée de la rue Saint-Honoré que d'une lorette de Bréda. Pourquoi encore? peut-être parce que je suis un littérateur bien né, et que le peuple, la canaille, si vous voulez, a pour moi l'attrait de populations inconnues, et non découvertes, quelque chose de l'exotique, que les voyageurs vont chercher, avec mille souffrances dans les pays lointains.

* * * * *

5 décembre.—Enfermé chez moi par le rhume, dans la bibliothèque toute nouvellement faite, et où je viens de ranger mes livres, je sens rentrer en moi le désir et la volonté du travail.

* * * * *

11 décembre.—Bar-sur-Seine. Les pieds dans la neige, j'attends depuis neuf heures du matin jusqu'à quatre heures du soir, le débuché d'un sanglier, qui se refuse à quitter sa bauge, enviant la peau de ces gens du Châtillonnais qui vont tuer les sangliers, tout nus, pour ne pas en être éventés.

* * * * *

17 décembre.—La propriété de l'argent n'a absolument rien pour moi, de ce que je lui vois avoir pour les autres. L'argent pour moi, ce sont des rondelles de métal ou des carrés de papier à filigrane, où je lis: Bon pour une jouissance de cinquante centimes, de cinq francs, de vingt francs, de cent francs, de mille francs.

* * * * *

26 décembre.—Bar-sur-Seine. En descendant du bois dans le village de Plaines, mes yeux sont attirés par deux ou trois écorniflures bleuâtres dans la pierre d'un mur. «C'est un ouvrier de la fabrique, me dit mon compagnon de chasse, que les Prussiens ont mis contre le mur, et fusillé en entrant ici. A la maison où l'on garde les chiens, nous avons trouvé la femme de l'ouvrier, une jeune paysanne ayant dans son tablier une petite fille de quatre ans.

On l'avait fait venir pour tâcher de lui obtenir un secours. On lui a demandé son nom. Elle s'appelle Divine: n'est-ce pas un joli nom de baptême pour un romancier?

FIN

* * * * *

TABLE ALPHABÉTIQUE DES NOMS

A

Alphand, 187.
Aristophane, 239.
Arago (François), 155.
Arago (Emmanuel), 68, 210.
Asselineau, 296.
Assi, 231, 240.
Attila, 113, 180.
Aubryet. 356.

B

Banville (de), 357.
Barbier, 324.
Baroche, 151.
Barry (Mme du), 346.
Bauer, 204.
Bazaine, 104.
Beauvais, 226.
Beauvallon, 122.
Behaine (le comte de), 111, 334, 335, 336.
Berthelot, 11, 24, 26, 27, 106, 107, 110, 143, 204, 206, 231, 338,
344.
Bertrand (le mathématicien), 106, 169.
Bismarck, 113, 124, 126, 172, 213, 235.
Blanc (Louis), 72, 106, 107, 108, 109, 186, 240, 292.
Blanc (Charles), 50, 55.
Blanqui, 105.
Bocher (Emmanuel), 226.
Bondieu (Mme), 8.
Bonington, 287,
Bourbaki, 212.
Bourbonne, 4, 331.
Bourgoin, 255.
Bracquemond (Mme), 280, 303.
Bracquemond, 253, 254, 255, 266.
Brébant, 14, 24, 50, 68, 86. 106, 142, 143, 166, 185, 203, 205, 207,
217, 234, 268, 338, 343, 352, 355.
Burty, 42, 62, 77, 172, 196, 200, 201, 210, 229, 237, 253, 206, 278,
286, 296, 306, 308, 310, 313, 316, 326, 333.
Burty (Mme), 134, 279, 312, 316, 326.
Burty (Madeleine), 312, 316.

C

Capoul, 9.
Chanzy, 200, 232.
Charles X, 226.
Charles Edmond, 11, 50, 86, 142, 185, 263, 264, 275.
Charles Edmond (Mme), 142, 263.
Chateaubriand, 168.
Chenavard, 55.
Chennevières, 18, 90, 111.
Chenu, 282.
Chevalier (Philippe), 197.
Chevalier, 255.
Chevet, 96.
Clément de Ris, 113.
Clément Thomas, 230.
Cobourg, 43.
Collet (Louise), 56.
Corcelet, 152.
Couchaud, 338.
Courasse, 262.
Courbet, 267.
Courmont (Cornélie de), 73.
Courmont (Philippe de), 332, 333.
Cousin, 167.
Cousinot (Mlle), 351.
Crémieux, 122, 214, 215.

D

Dampierre, 151.
Dante, 341.
Diaz, 294.
Divine, 367.
Ducrot, 149.
Dufaure, 283, 346.
Dumas père, 155, 156.
Dumas fils, 316.
Dumas (l'industriel), 190.
Du Mesnil, 24, 27, 158, 204, 206.
Duplessis (Georges), 202.
Durand (Jacques), 294.

E

Edouard VI, 212.
Esther, 235.
Eugénie (l'Impératrice), 13, 14, 336, 338, 357.
Ezéchiel, 268.

F

Favre (Jules), 203, 221.
Fattet, 356.
Ferri-Pisani, 48.
Ferry (Jules), 86, 187.
Flaubert, 16, 167, 333, 352, 354.
Flourens, 105.
Franchetti, 199.
Fromentin, 65.
Frontin, 121.

G

Gagneur, 68.
Gamache, 93.
Gambetta, 27, 86, 151, 235.
Garibaldi, 151.
Gautier (Théophile), 7, 14, 95, 96, 97, 106, 111, 154, 156, 217, 218,
219, 345, 353.
Gavarni, 13, 57, 76, 102, 143, 211, 226, 285.
Gavarni (Pierre), 48.
Gillet, 92.
Girardin (Emile de), 291.
Giraud (Eugène), 353.
Goethe, 355.
Goubaux, 351.
Goubie, 132.
Goupil, 208.
Gros (le peintre), 86.
Grou-Grou, 342.
Gudin (le peintre), 88.
Guichard, 303, 306.
Guillaume (le roi), 193, 213, 221, 226.
Guiod, 109.
Guys (le dessinateur), 357.

H

Haussmann, 51.
Hébrard, 107, 205, 206.
Hédé, 189.
Henkel (le comte), 357.
Henri V, 113, 232.
Hervilly (d'), 196.
Hetzel, 27.
Hirsch (le peintre), 198.
Homère, 241.
Houel, 82.
Houssaye (Arsène), 175, 357.
Hubert-Robert, 91.
Hugo (Victor), 103, 114, 115, 116, 121, 122, 154, 155, 229, 231, 357.
Hugo (Charles), 114, 229.

I

Isaïe, 236.

J

Job, 235.
Jonckind, 286, 287.
Judith, 235.

K

Knaus, 69.
Krupp, 159.

L

La Bruyère, 168.
Lafontaine, 104.
Lambillotte (l'abbé), 5.
Larcy (de), 346.
La Valette, 269.
Laverdet, 300.
Lecointe (le général), 230.
Ledru-Rollin, 105.
Le Flô, 186.
Lefrançais, 295.
Legouvé, 92.
Lemud, 84.
Lessore, 135.
Louis XV, 346.
Louis XVIII, 288.
Louis-Philippe, 125, 170.
Lullier, 231.
Lurde (le comte de), 335.

M

Mac-Mahon, 14, l9, 329.
Magny, 161.
Maherault, 926.
Mahias, 68.
Mainbourg (le père), 168.
Manuel, 295.
Marat, 189.
Marchal (le peintre), 195.
Marcille (Mme Camille), 335.
Marcille(Mlle Eudoxe), 334.
Marie-Antoinette, 228, 346.
Marin (Eugène-Labille), 7, 330.
Massillon, 168.
Masson (Mme), 197.
Masson (Frédéric), 132.
Mathilde (la princesse), 130, 337, 345, 353.
Maupas, 6.
Mendès (Catulle), 33.
Mérimée, 96.
Meurice, 114.
Michel-Ange, 115.
Millevoye, 61.
Molière, 239, 241.
Moncey, 117, 159.
Montguyon, 299.
Mommsen, 338.
Monnier (Henri), 73, 148.
Morny, 13, 175, 355.
Mottu, 105.
Mozart, 103.

N

Nadar, 131, 341.
Napoléon III, 78, 125, 335.
Napoléon (le prince), 268.
Nefftzer, 24, 27, 50, 68, 110, 121, 122, 123, 124, 142, 166, 204,
205, 206, 207, 236, 275.
Nils Barck (la comtesse), 208.
Nieuwerkerke, 90.
Nubar Pacha, 11, 12.

O

Ollivier, 204.
Olready, 360, 362, 305.
Outhier, 360.

P

Païva (Mme de), 94, 357.
Pasdeloup, 103.
Pélagie, 53, 64, 135, 157, 197, 236. 260, 261, 316. 319.
Pelletan, 86.
Pêne (de), 237.
Pipe-en-Bois (Georges Cavalier), 235, 273.
Picard (Ernest), 235.
Pitt, 43.
Platon, 240.
Potier (le capitaine), 109.
Pouthier, 358.
Praisidial, 211.
Proth (Mario), 50.
Protais, 61.
Proudhon, 122.

Q

Quentin, 81.

R

Rachel, 299.
Racine, 236.
Ramelli, 354.
Regnault (le savant), 338.
Regnault (Henri), 208.
Renan, 14, 24, 25, 26, 27, 28, 50, 110, 143, 158, 167, 168, 169, 186,
187, 204, 205, 217, 235, 268, 338, 341.
Retz (le cardinal), 168.
Richard (Maurice), 90.
Ricord, 147.
Robin (le docteur), 355.
Rochefort, 23, 86, 166, 196, 200.
Roos, 175.
Rops (l'aqua-fortiste), 357.
Rothschild, 122, 355.
Rouher, 91.
Rouland, 176.
Rousseau (Théodore), 13.

S

Sabatier (Mme), 354.
Sasse (Marie), 10.
Saint-Just, 186.
Saint-Simon, 168.
Saint-Victor, 14, 24, 28, 50, 68, 106,108, 149, 167, 186, 205, 235,
299, 352.
Sainte-Beuve, 33, 96, 130.
Sancy-Parabère (Mme de), 335.
Schérer, 275.
Schoelcher, 292.
Sévigné (Mme de), 168.
Signoux, 363.
Simon (Jules), 90, 167.
Simon (Mme), 346.
Soulié (Eudore), 346.
Spinoza, 236.
Strauss, 50.

T

Talma, 41.
Tamisier, 106.
Tessié du Motay, 186.
Thierry (Edouard), 9.
Thiers, 22l, 229, 278, 279, 280, 283, 295, 297, 298, 338, 340, 357.
Tissot, 269.
Tony Révillon, 80, 81.
Tourbey (Mme de), 128.
Trimm (Timothée), 352.
Trêves (le capitaine), 331.
Trochu, 20, 26, 38, 108, 109, 112, 166, 173, 186, 196, 197, 201, 203,
204, 210, 232, 338.

V

Vacquerie, 114, 122, 229.
Vaillant (le maréchal), 43.
Vallès, 241, 256, 271.
Vélasquez, 266.
Verlaine, 286, 288.
Verlaine (Mme), 326.
Véron (le docteur), 76.
Veuillot, 134.
Victor, 363.
Vinoy, 47, 186, 201, 202, 206.
Voisin, 176, 251, 278.
Volige (la), 363.

W

Wallace (Richard), 354.

Z

Zola, 15.

* * * * *

TABLE DES MATIÈRES
ANNÉE 1870. ANNÉE 1871.

* * * * *

FIN