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Journal des Goncourt (Deuxième série, premier volume) / Mémoires de la vie littéraire

Chapter 2: DEUXIÈME SÉRIE
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About This Book

A personal literary journal made up of dated entries that blend intimate mourning for the author’s deceased brother with lively sketches of daily life, social gatherings, and artistic circles; it chronicles wartime experience during the city’s siege and the subsequent insurrection, noting popular fervor, shortages, and grim anecdotes; interwoven are travel recollections, portraits of provincial interiors and clergy, and reflections on memory, grief, and creative work; the tone moves between elegiac introspection and sharp, often ironic observation, creating a mosaic of small scenes, vivid details, and moral impressions that record both private loss and public upheaval.

The Project Gutenberg eBook of Journal des Goncourt (Deuxième série, premier volume)

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Title: Journal des Goncourt (Deuxième série, premier volume)

Author: Edmond de Goncourt

Jules de Goncourt

Release date: December 6, 2005 [eBook #17238]
Most recently updated: December 13, 2020

Language: French

Credits: Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and the Online Distributed Proofreaders of Europe. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr

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Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and the

Online Distributed Proofreaders of Europe. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.

JOURNAL DES GONCOURT

—MÉMOIRES DE LA VIE LITTÉRAIRE—

DEUXIÈME SÉRIE

PREMIER VOLUME 1870-1871

PARIS, BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER, 11, RUE DE GRENELLE.

SIXIÈME MILLE

1890

* * * * *

PRÉFACE

La vérité, que personne ne veut ou n'ose dire, je cherche, de mon vivant, à la dire un rien, en attendant que, vingt ans après ma mort, ce journal la dise tout entière.

Voici donc un premier volume d'une seconde série du JOURNAL DES GONCOURT (1870-1890) racontant le Siège et la Commune. Il sera suivi, si Dieu me prête vie, de deux autres.

EDMOND DE GONCOURT.

Auteuil, juin 1890.

JOURNAL DES GONCOURT

ANNÉE 1870

Dimanche 26 juin[1].—Bar-sur-Seine. Les endroits, où il y a de ma vie d'autrefois, ne me parlent plus, ne me disent plus rien de neuf aujourd'hui,—ils ne font que me faire ressouvenir.

[Note 1: Mon frère était mort à Auteuil, le 20 juin.]

Dans cette maison, où nous avons été toujours deux, par moments, je me surprends à penser à lui, ainsi que s'il était vivant, ou du moins j'oublie qu'il est mort; et il y a certains coups de sonnette, qui me remuent sur ma chaise, comme si la sonnette était agitée par les retours hâtés de Jules, jetant, dès la porte, à la domestique: «Où est Edmond?»

* * * * *

Jeudi 30 juin.—Je suis si malheureux, qu'il y a comme une émotion de la sensibilité de la femme autour de moi. L'aimable lettre que celle de Mme***… et l'ineffable tendresse qu'elle m'apporte à travers la personne de Jésus-Christ.

J'ai un souvenir que je ne peux chasser. J'avais un moment imaginé de le faire jouer au billard. Je voulais le distraire, et ne faisais que le supplicier. Un jour, où la souffrance sans doute l'empêchait de s'appliquer, et qu'il ne faisait que queuter, je lui donnai un petit coup de queue sur les doigts: «Comme tu es brutal avec moi!» me dit-il. Oh! la note à la fois douce et triste de ce reproche, je l'ai toujours dans l'oreille.

* * * * *

3 juillet.—Un récit de guerre. Le capitaine de vaisseau Bourbonne contait, hier, que dans une batterie de Sébastopol, un canon ayant une roue qui tournait mal, par suite du recul de la pièce à chaque tir, il avait commandé à un soldat de marine qui desservait la pièce, de graisser la roue. Il n'y avait pas de graisse là, il fallait en aller chercher. Le soldat de marine, sans dire un mot, s'empara d'une hache, fendit le crâne d'un mort encore chaud, prit sa cervelle dans ses mains, et plaqua simplement la cervelle du mort sur le moyeu de la roue.

* * * * *

10 juillet.—Nous allons à Juilly pour une adjudication, et nous dînons chez le curé.

Un logis de curé joliment documentaire.

Une petite cour resserrée par un bûcher, aux bûches disparaissant sous les porte-bougies et les dais en feuilles de chêne artificielles, qui servent aux grandes cérémonies de l'église. Une salle à manger, où se voient la lithographie de l'Assomption de Murillo, des vases à fleurs, tout cassés, vieux rebuts de l'autel, une cafetière en plaqué, don des paroissiens. Un cabinet de travail, entouré de planches peintes en noir, chargées de gradus de collège, de livres de théologie poudreux, avec, sur une chaise, un tableau de mathématique, avec, au mur, une chronologie: une grande image, où du sein d'une femme sort un arbre, dont les rameaux portent, au milieu de guirlandes de lauriers, les médaillons des rois de France,—le tout encadré dans une bande d'étoffe à losanges rouges et blancs.

La chambre à coucher a des rideaux de cotonnade jaune, d'affreux rideaux œillet d'Inde. Il se trouve dans un coin un orgue mélodium; une lithographie coloriée de la «Vierge à la chaise» remplace la glace; sur une table est posée la calotte du curé, entre des petits morceaux de papier bleu, des étoiles d'argent, des paquets de ficelle rose, et sur la table de nuit, sont ouverts les CHANTS DE MARIE avec la musique de l'abbé Lambilotte.

Un pauvre logis qui sent la misère, la sainteté, l'humidité, la maladie, et dont toute la joie est le bondissement mêlé au jappement d'un chien, de la race des chiens de conducteur de diligence, baptisé Paturot par le curé.

Là dedans, tombe gras et fleuri, le sénateur Maupas, en jaquette à petites raies bleues, culotté de blanc, guêtré de ventre de biche, un vrai sénateur d'opéra-comique, qui a l'amabilité de pacotille des gens officiels de tous les gouvernements.

* * * * *

14 juillet.—J'ai mis en vente la maison où il est mort, et dans laquelle je ne veux pas rentrer. Aujourd'hui j'ai reçu de très convenables propositions de location pour six ans. Eh bien! c'est illogique et déraisonnable, ces propositions me jettent dans une profonde tristesse. Oui, cette maison, où j'ai tant souffert, j'y suis attaché par un lien que je ne soupçonnais pas.

* * * * *

18 juillet.—Je ne suis pas malade, mais mon corps ne veut ni marcher ni agir, il a horreur de tout mouvement, et serait heureux d'une immobilité de fakir; avec cela, j'éprouve à l'état continu, au creux de l'estomac, ce sentiment nerveux du vide que donnent les profondes émotions, et que fait plus douloureux encore l'anxiété de cette grande guerre qui va s'ouvrir.

* * * * *

Samedi 23 juillet.—Je voudrais rêver de lui; ma pensée, toute la journée occupée de lui, l'espère la nuit, appelle, sollicite sa douce résurrection dans la trompeuse réalité du songe. Mais, j'ai beau l'évoquer, les nuits sont vides de lui, de son souvenir, de son image.

Je n'ai de cœur à rien, de courage à rien. Mon jeune cousin Labille, que dans son enfance sa destination à la marine a fait familièrement appeler Marin, voulait m'entraîner avec lui à la frontière; j'ai hésité… J'ai pu louer ma maison, je ne me suis pas décidé… La force qui fait prendre une résolution, je ne l'ai plus.

* * * * *

27 juillet.—J'ai rêvé cette nuit de Jules, pour la première fois. Il était comme je le suis, en grand deuil de lui—et il était avec moi. Nous marchions dans une rue, ayant une vague ressemblance avec la rue Richelieu, et j'avais le sentiment que nous portions une pièce chez un directeur de théâtre quelconque. En chemin, nous rencontrions des amis, parmi lesquels se trouvait Théophile Gautier. Le premier mouvement des uns et des autres était de venir me faire un compliment de condoléance, tout à coup interrompu par la vue inattendue de mon frère, qui, selon son habitude, marchait dans mon rêve, derrière moi… Et j'étais dans un doute déchirant, entre la certitude de sa vie, affirmée par sa présence à côté de moi, et la certitude de sa mort, que me rappelait, dans le moment, le souvenir très net de lettres de faire part de son décès, encore étalées sur le billard.

Il est ici une ruelle qui n'a pas plus de deux pieds de largeur. Dans cette ruelle se rencontre une mauvaise petite maison. Cette maison a une fenêtre sans rideaux, où, à travers la vitre, on voit une tête d'Antinoüs en plâtre, et un chandelier représentant un gendarme en carton-pierre colorié, avec une chandelle fichée dans la tête.

Sur la porte un morceau de papier porte, écrit à la main: Pour les petits voyageurs MADAME BONDIEU.

* * * * *

30 juillet.—Dans cette ville, dans cette maison, où depuis vingt-deux ans, nous venions tous les ans, tous les deux, chaque pas remue du passé qui fait lever des souvenirs.

Ç'a été notre refuge après la mort de notre mère, notre refuge après la mort de la vieille Rose, ç'a été le lieu de nos vacances de chaque été, après le travail de l'hiver, après le volume publié au printemps. Dans les sentiers odorants de lavande, côtoyant la Seine, sur les rapides de la rivière, franchis avec les grandes perches, nous composions ensemble les descriptions de CHARLES DEMAILLY. Dans l'église, nous dessinions ensemble le vitrail représentant la moyennageuse «Promenade du Bœuf gras». Là, dans la vinée, est l'endroit où nous avons appris la mort de notre cher Gavarni. Sur ce lit, qui est resté tel qu'il était, quand Jules couchait à côté de moi, a été jetée, au grand matin, la lettre de Thierry, qui nous pressait de revenir, pour mettre HENRIETTE MARÉCHAL en répétition.

Et remontant au bout, tout au bout de ces années, c'est de cette porte que je nous vois sortir, en blouse blanche, le sac au dos, pour notre voyage de France, en 1849, lui avec sa mine si jolie, si rose, si imberbe, qu'il passait, dans les villages que nous traversions, pour une femme que j'avais enlevée.

* * * * *

5 août.—Auteuil. Des journées à aller, à venir dans cette maison, comme une âme en peine. C'est bien le mot.

* * * * *

Samedi 6 août.—Du cabinet des Estampes de la Bibliothèque, je vois des gens courir dans la rue Vivienne. Instinctivement je repousse le volume d'images, et dehors aussitôt, je me mets à courir derrière ceux qui courent.

A la Bourse, du haut en bas, ce ne sont que des têtes nues, chapeau en l'air, et dans toutes les bouches une formidable Marseillaise, dont les rafales assourdissantes éteignent à l'intérieur le bourdonnement de la corbeille. Jamais je n'ai vu un enthousiasme pareil. On marche à travers des hommes pâles d'émotion, des bambins sautillants, des femmes aux gestes grisés. Capoul chante cette Marseillaise sur le haut d'un omnibus, place de la Bourse, et sur le boulevard, Marie Sasse la chante debout dans sa voiture, sa voiture presque soulevée par le délire d'un peuple.

Mais la dépêche qui annonce la défaite du prince de Prusse, et la prise de 25000 prisonniers, cette dépêche, dit-on, affichée dans l'intérieur de la Bourse, cette dépêche, que me déclarent avoir lue des gens, au milieu desquels je la cherche dans l'intérieur, cette dépêche que—dans une étrange hallucination—des gens croient voir, en me faisant d'un doigt indicateur: «Tenez, la voilà, là!»… et me montrant au fond un mur où il n'y a rien,—cette affiche, je ne peux la découvrir, la cherchant et la recherchant dans tous les coins de la Bourse.

* * * * *

Dimanche 7 août.—Un silence effrayant sur le boulevard. Pas une voiture qui roule, dans la villa pas un cri qui annonce de la joie d'enfant, et à l'horizon un Paris, où le bruit semble mort.

* * * * *

Lundi 8 août.—Je sens moins ma solitude, en ces grandes foules émotionnées, et je m'y traîne toute la journée, fatigué à ne plus pouvoir aller, mais marchant toujours mécaniquement.

* * * * *

Mercredi 10 août.—Toute la journée, je vis dans la douloureuse émotion de la grande bataille, qui va décider des destinées de la France.

* * * * *

Dimanche 14 août.—Triste de la mort de mon frère, triste du sort de la patrie, je ne puis tenir chez moi, j'ai besoin de dîner dans une maison amie, et je vais un peu à l'aventure, demander à dîner chez Charles Edmond.

Je trouve dans la maison de Bellevue, prêts à se mettre à table, Berthelot et Nubar Pacha, un Européen, auquel le long séjour en Égypte a donné comme une conformation de tête orientale, et dans le masque fin et diplomatique duquel le rire montre quelquefois les dents blanches d'un sauvage. On cause de nos revers, et Berthelot, que notre humiliation vis-à-vis de l'Europe a rendu malade et éloquent, véritablement éloquent, parle, avec une voix éteinte, de l'impéritie générale, du favoritisme, de la diminution des hommes par le pouvoir personnel.

Nubar Pacha, lui, nous entretient de l'impitoyabilité du gouvernement avec les faibles. Il dit les larmes, les vraies larmes qu'il a versées à trente-neuf ans, à la suite d'une entrevue avec notre ministre des Affaires étrangères, à propos des exigences de la France, exigences, affirme-t-il, qui ont fait toute la dette de l'Egypte.

Puis il interroge Berthelot sur la race égyptienne, et il lui demande de quelle malédiction elle est frappée? Pourquoi elle n'est pas perfectible? Pourquoi les fils de fellahs sont inférieurs aux fellahs? Pourquoi le jeune Égyptien, qui apprend avec plus de rapidité que le jeune Européen, est arrêté, à quatorze ans, dans son développement intellectuel? Pourquoi, dans tous les Égyptiens de talent qu'il a étudiés de près, depuis le gouvernement de Mehemet-Ali, il a toujours remarqué chez eux, l'absence de l'esprit juste!

En chemin, dans le galop de sa rapide voiture, courant chercher à Paris des nouvelles, des renseignements, Nubar me raconte qu'en Abyssinie, quand un meurtre a été commis, la famille de l'assassiné passe sept jours et sept nuits à remplir de malédictions les entours de la maison du meurtrier. Il est bien rare, ajoute-t-il, que le meurtrier ne finisse pas misérablement: «Pour moi, c'est le concert de malédictions qui s'est élevé après le 2 décembre, qui a son effet aujourd'hui!»

* * * * *

Lundi 15 août.—Huit heures. A l'heure de la nuit tombante, à l'heure de la fumerie et de la formation rêveuse des idées, n'avoir plus à côté de moi, dans la pénombre du crépuscule, sa pensée originale, sa parole si joliment paradoxale, oui, c'est l'heure où je me sens le plus seul.

* * * * *

Vendredi 19 août.—L'émotion de ces huit jours a donné à la population parisienne la figure d'un malade. On voit sur ces faces jaunes, tiraillées, crispées, tous les hauts et les bas de l'espérance, par lesquels les nerfs de Paris ont passé, depuis le 6 août.

Je suis frappé, en lisant les lettres du paysagiste Théodore Rousseau, du côté sophiste, rhéteur, du côté alambiqué, qu'il y a dans toutes les grandes intelligences du dessin et de la peinture, à commencer par Gavarni, à finir par Rousseau.

* * * * *

21 août.—Au bois de Boulogne. A voir sous la cognée tomber ces grands arbres, avec des vacillements de blessés à mort, à voir là, où c'était un rideau de verdure, ce champ de pieux aigus, luisant blanc, cette herse sinistre, il vous monte de la haine au cœur pour ces Prussiens, qui sont cause de ces assassinats de la nature.

Je reviens, tous les soirs, en chemin de fer, avec un vieillard dont je ne connais pas le nom, un vieillard intelligent et bavard, qui semble avoir vécu dans tous les mondes, et en posséder la chronique secrète. Il parlait hier de l'Empereur, et racontait son mariage au compartiment, dans lequel j'étais. L'anecdote, prétendait-il, lui avait été contée par Morny, qui disait la tenir de la bouche de l'Empereur. Un jour, l'Empereur demandait à Mlle de Montijo, avec une certaine insistance, et faisant appel à sa parole, comme on en appellerait à l'honneur d'un homme, lui demandait si elle avait jamais eu un attachement sérieux? Mlle de Montijo aurait répondu: «Je vous tromperais, Sire, si je ne vous avouais pas que mon cœur a parlé, et même plusieurs fois, mais ce que je puis vous assurer, c'est que je suis toujours Mlle de Montijo!» Sur cette affirmation, l'Empereur lui disait: «Eh bien, mademoiselle, vous serez impératrice!»

Saint-Victor me disait ces jours-ci,—et il est tout là:—«Quel temps, où l'on ne peut plus lire un livre!»

* * * * *

22 août.—Je vais voir Théophile Gautier, qui pleure avec moi, la maison qu'il a arrangée, l'angulus ridens et artistique de sa vieillesse.

Sur les boulevards, tous,—hommes et femmes,—interrogent de l'œil la figure qui passe, tendent l'oreille à la bouche qui parle, inquiets, anxieux, effarés.

* * * * *

Mardi 23 août.—Je trouve, à la gare du chemin de fer de Saint-Lazare, un groupe d'une vingtaine de zouaves, débris d'un bataillon qui a donné sous Mac-Mahon. Rien n'est beau, rien n'a du style, rien n'est sculptural, rien n'est pictural comme ces éreintés d'une bataille. Ils portent sur eux une lassitude en rien comparable à aucune lassitude, et leurs uniformes sont usés, déteints, délavés, ainsi que s'ils avaient bu le soleil et la pluie d'années entières.

Ce soir, chez Brébant, on se met à la fenêtre, attirés par les acclamations de la foule sur le passage d'un régiment qui part. Renan s'en retire vite, avec un mouvement de mépris, et cette parole: «Dans tout cela, il n'y a pas un homme capable d'un acte de vertu!»

Comment, d'un acte de vertu? lui crie-t-on, ce n'est pas un acte de vertu, l'acte de dévouement qui fait donner leur vie à ces privés de gloire, à ces innommés, à ces anonymes de la mort!

* * * * *

25 août.—Je regarde cette maison bourrée de livres, de gravures, de dessins, d'objets d'art, qui feront des trous dans l'histoire de l'art de l'Ecole française, si tout cela brûle,—et ces choses, mes amours d'autrefois,—je n'ai pas l'énergique désir de les sauver.

* * * * *

26 août.—Au chemin de fer de l'Est. Au milieu de caisses, de paniers, de paquets de vieux linge, de corbillons, de bouteilles, de matelas, d'édredons, liés ensemble avec de grosses cordes, maintenant un peu l'assemblage branlant et dégringolant de toutes ces choses disparates, les yeux vifs de petits paysans, enfouis, calés, dans les trous et les interstices. Et devant, avec un chien de chasse sur ses pieds, et une béquille posée à côté d'elle, une vieille lorraine, en bonnet brun piqué, qui tire de temps en temps, d'un cabas, le raisin noir de la vigne de là-bas, qu'elle passe à ses petits-enfants.

* * * * *

Samedi 27 août.—Zola vient déjeuner chez moi.

Il m'entretient d'une série de romans qu'il veut faire, d'une épopée en dix volumes, de l'histoire naturelle et sociale d'une famille, qu'il a l'ambition de tenter, avec l'exposition des tempéraments, des caractères, des vices, des vertus, développés par les milieux, et différenciés, comme les parties d'un jardin, «où il y a de l'ombre ici, du soleil là».

Il me dit: après les analyses des infiniment petits du sentiment, comme cette analyse a été exécutée par Flaubert, dans MADAME BOVARY, après l'analyse des choses artistiques, plastiques et nerveuses, ainsi que vous l'avez faite, après ces œuvres-bijoux, ces volumes ciselés, il n'y a plus de place pour les jeunes; plus rien à faire; plus à constituer, à construire un personnage, une figure: ce n'est que par la quantité des volumes, la puissance de la création, qu'on peut parler au public.

* * * * *

Dimanche 28 août.—Dans le bois de Boulogne, là, où on n'avait guère vu que de la soie ou du drap riche, entre le vert des arbres, j'aperçois un grand morceau de blouse bleue: le dos d'un berger, près d'une petite colonne de fumée blanchâtre, et tout autour de lui des moutons broutant, à défaut d'herbe, le feuillage de fascines oubliées. Partout des moutons, et dans le creux d'un sentier, couché sur le côté, un bélier mort, la tête aux cornes recourbées, toute aplatie, et d'où suinte un peu d'eau sanguinolente, élargissant, petit à petit, une tache rouge dans le sable—tête que flaire, comme dans un baiser, toute brebis qui passe.

En les allées des calèches, des grands bœufs hagards et désorientés vaguent par troupes. Un moment c'est un affolement. Par toutes les percées, par tous les trous de la feuillée, l'on entrevoit un troupeau de cent mille bêtes éperdues, se ruer vers une porte, une sortie, une ouverture, semblable à l'avalanche d'un fougueux dessin de Bénedette Castiglione.

Et la mare d'Auteuil est à moitié tarie par les bestiaux, buvant agenouillés, parmi ses roseaux.

* * * * *

30 août.—Du haut de l'omnibus d'Auteuil, en la descente du Trocadéro, j'aperçois, sur la grande étendue grise du Champ-de-Mars, dans de la clarté ensoleillée, un fourmillement de petits points rouges, de petits points bleus: des lignards.

Je dégringole, et me voici au milieu des faisceaux brillants, au milieu des petites cuisines, où bout la marmite de fer-blanc sur des trous de feu, au milieu des toilettes en plein air que font des manches de chemises d'un si beau blanc rouillé, au milieu des tentes, au triangle d'ombre, dans lequel s'aperçoit, prés de sa gourde, la tête tannée d'un fantassin dans de la paille. Des soldats emplissent leurs bidons aux bouteilles, promenées par un marchand de vin sur une voiture à bras, d'autres embrassent une marchande de pommes vertes, qui rit… Je me promène dans ce mouvement, cette animation, cette gaieté du soldat français prêt à partir pour la mort, quand la voix cassée d'un vieux petit bonhomme bancroche et hoffmannesque jette ce cri: «Des plumes, du papier à lettres!» Un cri poussé sur une note étrange et qu'on dirait un memento funèbre, une espèce d'avis discrètement formulé, mais voulant dire: «Messieurs les militaires, si on songeait un peu à son testament?»

* * * * *

31 août.—Ce matin, au point du jour, commence la démolition des maisons de la zone militaire, au milieu du défilé des déménagements de la banlieue, qui ressemble à la migration d'un ancien peuple. Des coins étranges de maisons à moitié démolies, avec des restants de mobiliers hétéroclites: ainsi une boutique de coiffeur, dont la façade béante montre, oubliée, la chaise curule, où les blanchisseurs se faisaient faire la barbe, le dimanche.

* * * * *

2 septembre.—J'accroche, au sortir du Louvre, Chennevières qui me dit partir demain pour Brest, afin d'escorter le troisième convoi des tableaux du Louvre, qu'on a enlevés des cadres, qu'on a roulés, et qu'on envoie, pour les sauver des Prussiens, dans l'arsenal ou le bagne de Brest. Il me peint le triste et humiliant spectacle de cet emballage, et Reiset, pleurant à chaudes larmes, devant «La Belle Jardinière» au fond de sa caisse, ainsi que devant un mort chéri, tout près d'être cloué dans le cercueil.

Le soir, après dîner, nous allons au chemin de fer de la rue d'Enfer, et je vois les dix-sept caisses, contenant l'Antiope, les plus beaux Vénitiens, etc.;—ces tableaux qui se croyaient attachés aux murs du Louvre pour l'éternité, et qui ne sont plus que des colis, protégés seulement contre les aventures de déplacement, par le mot: Fragile.

* * * * *

3 septembre.—Ce n'est pas vivre, que de vivre dans ce grand et effrayant inconnu, qui vous entoure et vous étreint.

… Quel aspect que celui de Paris, ce soir, sous le coup de la nouvelle de la défaite de Mac-Mahon et de la captivité de l'Empereur! Qui pourra peindre l'abattement des visages, les allées et venues des pas inconscients battant l'asphalte au hasard, le noir de la foule aux alentours des mairies, l'assaut des kiosques, la triple ligne de liseurs de journaux devant tout bec de gaz, les à parte anxieux des concierges et des boutiquiers, sur le pas des portes—et dessus les chaises des arrière-boutiques, les poses anéanties des femmes, qu'on entrevoit seules, et sans leurs hommes…

Puis la clameur grondante de la multitude, en qui succède la colère à la stupéfaction, et des bandes parcourant le boulevard en criant: La déchéance! Vive Trochu! Enfin le spectacle tumultueux et désordonné d'une nation, résolue à se sauver par l'impossible des époques révolutionnaires.

* * * * *

4 septembre.—Ici, ce matin, sous un ciel gris qui rend tout triste, un silence de la terre, qui fait peur.

Vers les quatre heures, voici l'aspect extérieur de la Chambre. Se détachant du grisâtre de la façade, au-devant et autour des colonnes, sur les marches de l'escalier, le tassement d'une multitude, d'un monde d'hommes, où les blouses font des taches blanches et bleues dans le noir du drap, d'hommes, dont la plupart ont des branchages à la main, ou des bouquets de feuilles vertes, attachés à leurs chapeaux noirs.

Soudain, une main se lève au-dessus de toutes les têtes, et écrit sur une colonne, en grandes lettres rouges, la liste des membres du gouvernement provisoire, pendant qu'en même temps apparaît, charbonné sur une autre colonne: La République est proclamée. Alors des acclamations, des cris, des chapeaux en l'air, des gens escaladant les piédestaux des statues, un homme en blouse se mettant tranquillement à fumer sa pipe, sur les genoux de pierre du chancelier de L'Hôpital, et des grappes de femmes se tenant appendues à la grille, qui fait face au pont de la Concorde.

Partout on entend, autour de soi, des gens s'abordant avec cette parole: «Ça y est!» et au haut du fronton, un homme enlève au drapeau tricolore son bleu et son blanc, et ne laisse flotter que le rouge.

A la terrasse donnant sur le quai d'Orsay, les lignards offrent, par-dessus le parapet, aux femmes qui se les arrachent, des rameaux verts.

A la grille des Tuileries, près du grand bassin, les N dorés, sont dissimulés sous de vieux journaux, et des couronnes d'immortelles pendent à la place des aigles absentes.

A la grande porte du palais, je vois écrit, à la craie, sur les deux tablettes de marbre noir: A la garde des citoyens. D'un côté est grimpé un mobile, son mouchoir encadrant sa tête à l'arabe sous son képi, de l'autre côté un jeune soldat de ligne tend son shako à la foule: Pour les blessés de l'armée française. Et des hommes en blouse blanche, d'un bras entourant les colonnes du péristyle, et une main appuyée sur un fusil, vocifèrent: Entrée libre du bazar, pendant que la foule fait irruption, et qu'une immense clameur s'engouffre dans l'escalier du palais envahi.

Sur les bancs, contre les cuisines, des femmes sont assises, une cocarde piquée dans les cheveux, et une jeune mère allaite tranquillement un tout petit enfant, dans ses langes blancs.

Le long de la rue de Rivoli, on lit sur la vieillesse noirâtre de la pierre: Logement à louer, et des affiches écrites à la main portent: Mort aux voleurs. Respect à la propriété.

Trottoirs, chaussées, tout est plein, tout est couvert d'hommes et de femmes, semblant s'être répandus de leur chez soi, sur le pavé; un jour de fête de la grande ville, oui, un million d'êtres qui paraissent avoir oublié que les Prussiens sont à trois ou quatre marches de Paris, et qui, dans la journée chaude et grisante, vont à l'aventure, poussés par la curiosité fiévreuse du grand drame historique qui se joue.

Et c'est, tout le long de la rue de Rivoli, des passages de troupes chantant la Marseillaise. Rien ne manque à la journée, pas même les chienlits des révolutions, et une voiture découverte charrie, porteurs de grands drapeaux, des hommes à barbiches et à œillets rouges, au milieu desquels un turco saoûl embrasse une femme ivre.

Il est cinq heures à l'Hôtel de Ville. Le monument de la cité libre, les pieds dans l'ombre, rayonne en haut d'un soleil qui fait aveuglant l'horloge. Aux fenêtres du premier étage, des blouses et des redingotes s'étagent jusqu'aux meneaux supérieurs: le premier rang, assis les jambes pendantes en dehors de l'édifice, et semblable à un gigantesque paradis de titis, dans un décor de la Renaissance.

La place fourmille de monde. Des voitures, où se hissent des curieux, stationnent arrêtées, des gamins sont accrochés à des candélabres, et de toute cette agglomération de créatures enfiévrées, monte une sourde rumeur.

De temps en temps, tombent des fenêtres de petits papiers, que la foule ramasse et rejette, en l'air, et qui font au-dessus des têtes, comme une giboulée de flocons de neige. «Les chiffonniers vont faire leur beurre!» dit un homme du peuple, de ces papiers: les bulletins du plébiscite du 8 mai, portant les oui, imprimés d'avance.

De temps en temps, des figures de l'extrême gauche, qu'on nomme à côté de moi, viennent cueillir les vivats de la foule, et Rochefort montrant, une minute, sous sa tignasse révoltée, sa figure nerveuse, est acclamé comme le futur sauveur de la France.

En revenant par la rue Saint-Honoré, on marche, par les trottoirs, sur des morceaux de plâtre doré, qui étaient, il y a deux heures, les écussons aux armes impériales de fournisseurs de la ci-devant Majesté, et l'on rencontre des bandes où, tête nue, des hommes chauves, cherchent à exprimer, avec des gestes épileptiques, ce que ne peut plus crier leur voix enrouée, leur gosier aphone.

Je ne sais pas, mais je n'ai pas confiance, il ne me paraît pas retrouver dans cette plèbe braillarde les premiers bonshommes de l'ancienne Marseillaise: ça me semble simplement des voyous d'âge, en joie et en esbaudissement, des voyous sceptiques, faisant de la casse politique, et n'ayant rien, sous la mamelle gauche, pour les grands sacrifices à la patrie.

… Oui, la République! Dans ces circonstances, je crois qu'il n'y a que la République pour nous sauver, mais une République, où on aurait en haut un Gambetta pour la couleur, et où on appellerait les vraies et rares capacités du pays, et non une République, composée presque exclusivement de tous les médiocrates et de toutes les ganaches, vieilles et jeunes, de l'extrême gauche.

… Ce soir, les bouquetières ne vendent plus, sur toute la ligne des boulevards, que des œillets rouges.

* * * * *

Mardi 6 septembre.—Au dîner de Brébant, je trouve Renan, assis tout seul, à la grande table du salon rouge, et lisant un journal, avec des mouvements de bras désespérés.

Arrive Saint-Victor, qui se laisse tomber sur une chaise, et s'exclame, comme sous le coup d'une vision terrifiante: L'Apocalypse… les chevaux pâles!

Nefftzer, du Mesnil, Berthelot, etc., etc., se succèdent, et l'on dîne dans la désolation des paroles des uns et des autres. On parle de la grande défaite, de l'impossibilité de la résistance, de l'incapacité des hommes de la Défense nationale, de leur désolant manque d'influence près du corps diplomatique, près des gouvernements neutres. On stigmatise cette sauvagerie prussienne qui recommence Genseric.

Sur ce, Renan dit: «Les Allemands ont peu de jouissances, et la plus grande qu'ils peuvent se donner, ils la placent dans la haine, dans la pensée et la perpétration de la vengeance.» Et l'on remémore toute cette haine vivace, qui s'est accumulée depuis Davout, en Allemagne s'ajoutant à la haine léguée par la guerre du Palatinat, et dont la colère expression survivait dans la bouche de la vieille femme, me montrant, il y a quelques années, le château d'Heidelberg.

Et voici que l'un de nous dit qu'hier, pas plus tard qu'hier, un administrateur de chemin de fer lui contait ceci. Il se trouvait, il y a quelques années, à Carlsruhe, chez le ministre plénipotentiaire, et l'entendait dire à un de ses amis, très galantin, très friand de femmes: «Ici, mon cher, vous ne ferez rien, les femmes sont cependant très faciles, mais elles n'aiment pas les Français!»

Quelqu'un jette dans la conversation: «Les armes de précision, c'est contraire au tempérament français;—tirer vite, se jeter à la baïonnette, voilà ce qu'il faut à notre soldat; si cela ne lui est pas possible, il est paralysé.—La mécanisation de l'individu n'est pas son fait. C'est la supériorité du Prussien dans ce moment.»

Renan, relevant la tête de son assiette: «Dans toutes les choses que j'ai étudiées, j'ai toujours été frappé de la supériorité de l'intelligence et du travail allemand. Il n'est pas étonnant que, dans l'art de la guerre, qui est après tout un art inférieur, mais compliqué, ils aient atteint à cette supériorité, que je constate dans toutes les choses, je vous le répète, que j'ai étudiées, que je sais… Oui, messieurs, les Allemands sont une race supérieure!»

—Oh! oh! crie-t-on de toutes parts.

«Oui, très supérieure à nous, reprend Renan en s'animant. Le catholicisme est une crétinisation de l'individu: l'éducation par les Jésuites ou les frères de l'école chrétienne arrête et comprime toute vertu summative, tandis que le protestantisme la développe.»

La douce et maladive voix de Berthelot rappelle les esprits des hauteurs sophistiques aux menaçantes réalités: «Messieurs, vous ne savez peut-être pas, que nous sommes entourés de quantités énormes de pétrole, déposées aux portes de Paris, et qui n'entrent pas à cause de l'octroi, que les Prussiens s'en emparent et les jettent dans la Seine, ils en feront un fleuve de feu qui brûlera les deux rives! C'est comme cela que les Grecs ont brûlé la flotte arabe…—Mais pourquoi ne pas avertir Trochu?—«Est-ce qu'il a le temps de s'occuper de n'importe quoi!» Berthelot continue: «Si l'on ne fait pas sauter les écluses du canal de la Marne, toute la grosse artillerie de siège des Prussiens arrivera, comme sur des roulettes, sous les murs de Paris, mais songera-t-on à les faire sauter… Je pourrais vous raconter des choses comme cela jusqu'à demain matin.»

Et comme je lui demande s'il espère faire sortir, du comité qu'il préside, quelque engin de destruction: «Non, non, on ne m'a donné ni argent, ni hommes, et je reçois 250 lettres, par jour, qui ne me donnent le temps de faire aucune expérience. Ce n'est pas qu'il n'y aurait pas quelque chose à tenter, à trouver peut-être, mais le temps manque, le temps manque pour faire l'expérience en grand… et la faire accepter donc! Il y a un gros bonnet de l'artillerie que j'entretenais du pétrole: Oui, m'a-t-il dit, on s'en servait au IXe siècle.—Mais les Américains, lui ai-je répondu, dans leur dernière guerre…—C'est vrai, a-t-il repris, mais c'est dangereux à manier, et nous ne voulons pas nous faire sauter. Voyez-vous, ajoute Berthelot, tout est comme cela!»

Et toute la conversation de la table va aux conditions présumables, que fait le roi de Prusse: à une cession d'une partie de la flotte cuirassée, à la délimitation nouvelle que l'on a vue, sur une carte appartenant à Hetzel, et qui enlèverait des départements à la France.

On interroge Nefftzer qui ne répond pas directement à la question, et avec son scepticisme finement blagueur sous son gros rire, et avec sa parole malignement mordante sous son épais accent alsacien, se moque de Gambetta venant d'envoyer, comme maire de Strasbourg, un maire, qui, d'après lui, se serait sauvé, et remplacerait un maire qui se battrait courageusement, et il accuse X… d'avoir fait sa fortune dans les travaux des fortifications, et encore des officiers du génie, de faire inscrire, sur les feuilles des entrepreneurs, trois cents ouvriers, là, où un atelier de cinquante travaille seulement.

Renan, obstinément attaché à sa thèse sur la supériorité du peuple allemand, continue à la développer entre ses deux voisins, lorsque du Mesnil l'interrompt par cette sortie: «Quant au sentiment d'indépendance de vos paysans allemands, je puis dire que moi, qui ai assisté à des chasses dans le pays de Bade, on les envoie ramasser le gibier, avec des coups de pied dans le cul!»

«Eh bien, dit Renan, dérayant complètement de sa thèse, j'aime mieux les paysans à qui l'on donne des coups de pied dans le cul, que des paysans, comme les nôtres, dont le suffrage universel a fait nos maîtres, des paysans, quoi, l'élément inférieur de la civilisation, qui nous ont imposé, nous ont fait subir, vingt ans, ce gouvernement.»

Berthelot continue ses révélations désolantes, au bout desquelles je m'écrie:

—«Alors tout est fini, il ne nous reste plus qu'à élever une génération pour la vengeance!»

—«Non, non, crie Renan qui s'est levé, la figure toute rouge, non pas la vengeance, périsse la France, périsse la Patrie, il y a au-dessus le royaume du Devoir, de la Raison…»

Non, non, hurle toute la table, il n'y a rien au-dessus de la Patrie. «Non, gueule encore plus fort Saint-Victor, tout à fait en colère: n'esthétisons pas, ne byzantinons plus, f…, il n'y a pas de chose au-dessus de la Patrie!»

Renan s'est levé, et se promène autour de la table, la marche mal équilibrée, ses petits bras battant l'air, citant à haute voix des fragments d'Écriture sainte, en disant que tout est là.

Puis il se rapproche de la fenêtre, sous laquelle passe le va-et-vient insouciant de Paris, et me dit: «Voilà ce qui nous sauvera, c'est la mollesse de cette population!»

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7 septembre.—De la barrière de l'Étoile à Neuilly. Il a plu toute la nuit. Les tentes ont des flaques d'eau dans leurs plis, et de la paille humide s'en échappe, de la paille laissant voir, dans l'intérieur des tentes, des morceaux de rouge, qui sont des soldats pelotonnés dormant. Au dehors sèchent, accrochés, çà et là, des chaussons, des caleçons, des clairons vertdegrisés, et, entre deux pavés, de pauvres petits feux grésillent sur du bois pourri de démolitions. Des sentinelles, semblables à des malades d'hôpital, montent la garde, empaquetées dans une couverture, et la tête serrée dans un mouchoir à carreaux bleus.

Tous ces soldats portent sur leurs visages, et dans l'engourdissement paresseux de leurs mouvements, le malaise de la nuit froide. Ils ne sont pas tristes, mais ils ont en eux une sorte de passivité, de résignation à la fois mélancolique, et un peu stupide. Ça semble des soldats pour mourir, non pour vaincre, des soldats prédestinés à la défaite par la désertion du moral, et dont le cerveau trouble, est hanté par le grand dissolvant des armées: la Trahison.

Dans le nombre, quelques belles insouciances ou quelques gaietés résistantes: un groupe mangeant gaillardement, sur une table, fabriquée d'une planche posée sur deux tronçons de poêle, et derrière la table, un troupier, au geste vainqueur, batifolant avec une cantinière du 93e, au petit tablier de soie bleue, envolé de sa jupe de drap.

Sur le mur des fortifications pèse un ciel bas, à travers lequel le vent chasse des nuées grises, au-dessus d'une ligne jaune: le ciel que Decamps met au-dessus de ses combats de Cimbres et de Teutons, et où, dans le moment, luit le bronze luisant de pluie, d'une pièce de 24, dont un gamin tourmente la manivelle.

Je monte sur le rempart. C'est comme l'écroulement de l'horizon, de ses arbres, de ses maisons, tombant à terre, dans un grand bruit étouffé, tandis que des pans de mur restent debout ainsi que des décors de dévastation, où se voient les poutres de toits à jour, enfermant du bleu du ciel, et des recoins rouges de marchands de vin effondrés. Dans la verdure seule, est encore debout la chapelle du duc d'Orléans.

Sur le pont-levis dans le chemin tournant, un désordre, une bousculade. Déjà le moi des hommes et des femmes s'est fait brutal, presque féroce. On se pousse les uns les autres, sous tous ces déménagements, sous toutes ces fuites, on se pousse sous les roues de toutes ces charrettes, de tous ces omnibus, de tous ces transports militaires, de tous ces haquets, enchevêtrés l'un dans l'autre, embourbés dans le chemin défoncé. Et l'on ne gagne l'avenue de Neuilly qu'un peu frôlé par le moyeu des roues, qu'un peu souffleté par les planches et les morceaux de bois portés par les ouvriers.

Jusqu'au pont, des deux côtés, les effets militaires séchant aux portes, aux fenêtres, font comme un immense Temple du haillon, et l'on marche, tout le temps, dans le bruit sec des batteries de fusil, que les soldats nettoient.

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8 septembre.—De la porte de Point-du-Jour jusqu'à mi-chemin de Saint-Cloud, se disputant l'entrée de Paris, trois et quatre rangées de voitures de toutes sortes, de toutes espèces, de toutes dimensions, voitures citadines et rustiques, au milieu desquelles s'élèvent, comme des maisons, les grandes voitures de foin, traînées par des bœufs roux. Et fiacres et charrettes, tour à tour fouettés de coups de soleil et de giboulées de pluie, montrent des mobiliers ruisselants d'eau, les mobiliers misérables de la banlieue de Paris, en haut desquels sont juchées, toutes branlantes, de vieilles femmes tenant sur leurs genoux des cages, où volètent de pauvres oiseaux affolés.

Autour, tombent toujours les grands arbres avec le frôlement sourd des branchages, tombent toujours les maisons avec le bruit de casse strident des vitres, se brisant sur le pavé.

La Seine emporte, sur ses eaux, le bruit des sonneries de clairons et des batteries de tambours des deux rives, desquelles se détache, çà et là, le sabot grisâtre d'une canonnière, que surmonte son énorme canon.

Les pelouses du parc de Saint-Cloud disparaissent sous les pantalons rouges de la ligne qui s'exerce, et l'on peut se croire au milieu de la guerre, à se voir entouré de ces hommes répandus sous les grands arbres, courant au pas gymnastique, agenouillés sur l'herbe, et faisant à blanc aujourd'hui, le simulacre de la fusillade qu'ils auront à faire demain.

Au petit café, où, il n'y a pas encore trois mois, j'étais assis à côté de celui qui est mort, je vois passer devant moi, sur des chevaux fourbus, des fantômes de dragons tout loqueteux, avec des casques bosselés, des tronçons de carabine, et des poules de la maraude, se débattant dans les filets, attachés à leurs selles.

Je monte au fort en terre, que l'on construit à Montretout. Au milieu de ceps, tout chargés de raisins noirs, j'aperçois la cravate blanche du vieux Blaisot, du doyen des marchands d'estampes, du descendant du libraire ayant son étalage, pendant le XVIIIe siècle, au bas du grand escalier de Versailles, du dénicheur de goût, auquel mon frère et moi, avons acheté de si beaux dessins de l'école française. Il est en train d'inspecter son petit carré de vigne, en regardant de travers le fort qui l'empêchera de bâtir la maison, où le vieillard qui a passé tant d'heures dans l'air vicié des salles de vente, espérait faire respirer à sa vieillesse l'air vivifiant de la haute colline.

Le fort, il est encore dans la tête de l'officier du génie chargé de le construire. On entend des manœuvriers gouailleurs dire: «Le fort, il sera fini dans trois mois!» Quant aux vingt mille ouvriers, qui, dans les journaux, sont censés y travailler, un curieux me dit qu'ils étaient à peine quelques centaines ces jours-ci, et qu'aujourd'hui ils sont en tout mille, et encore les trois quarts sont-ils des soldats de la ligne. Empire, République, c'est toujours la même chose.

… C'est agaçant tout de même d'entendre à tout, propos: C'est la faute de l'Empereur! et il y a de la générosité à moi d'écrire cela, à moi qui, pour la citation de quatre vers, cités dans le cours de littérature de Sainte-Beuve, couronné par l'Académie, ai été poursuivi en police correctionnelle par le gouvernement impérial,—et ce qui ne s'était jamais vu dans aucun procès de presse, placé entre des gendarmes,—oui, c'est agaçant. Car si les généraux ont été incapables, si les officiers n'ont pas été à la hauteur des circonstances, si… si…, ce n'est pas la faute de l'Empereur. Un homme n'a pas cette influence sur un peuple, et si le peuple français n'avait pas été très mal portant, très malade, la médiocrité de l'Empereur n'eut pas empêché la victoire.

Soyons bien persuadés que les souverains ne sont absolument que les représentants de l'état moral de la majorité de la nation qu'ils gouvernent, et qu'ils ne resteraient pas, trois jours, sur leurs trônes, s'ils étaient en contradiction avec cet état moral.

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Samedi 10 septembre.—Catulle Mendès, en uniforme de volontaire, vient me donner la main chez Péters.

Un garçon que j'ai connu à l'hydrothérapie dîne à côté de moi. Il hèle un monsieur au passage:—«Combien vous reste-t-il de fusils?—Mon Dieu, à peu près 330 000, mais j'ai peur que le gouvernement ne me les reprenne!» Et mon voisin me raconte que l'homme aux fusils, est un génie dans son genre, un voyant, qui a gagné six millions dans des affaires, que personne ne soupçonnait, qu'il achète d'un coup 600 000 fusils de rebut, à 7 francs pièce, et qu'il les revend près de 100 francs au Congo, au roi du Dahomey, et encore gagne-t-il sur l'ivoire et la poudre d'or avec lesquels on le rembourse. C'est chez lui une série d'affaires extraordinaires, toujours faites dans ces proportions: un jour l'achat de toutes les démolitions de Versailles; un autre jour l'envoi en Chine de 100 000 systèmes de lieux à l'anglaise.

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Dimanche 11 septembre.—Tout le long du boulevard Suchet, tout le long du chemin intérieur des fortifications, l'animation allègre et grandiose du mouvement de la Défense nationale. Tout le long du chemin, la fabrication des fascines, des gabions, des sacs de terre, le creusage dans les tranchées des poudrières et des caves à pétrole, et sur le pavé des anciennes casernes de gabelous, l'écroulement sourdement retentissant des boulets dégringolant des camions! En haut sur le couronnement, l'exercice du canon par des pékins, en bas l'exercice des fusils à tabatière par des gardes nationaux. A tout moment, le passage des blouses bleues, noires et blanches des mobiles, et dans l'espèce de canal de verdure du chemin de fer, l'éclair rapide des trains, dont on ne voit que le dessus tout rouge de pantalons, d'épaulettes, de képis de cette population militaire, improvisée dans la population bourgeoise.

Le Champ-de-Mars est toujours un camp, où la gaudriole soldatesque a fusiné, sur la toile grise des tentes: «On demande des bonnes pour tout faire!» Des files interminables de chevaux descendent boire à la Seine, et longent le quai, où des barrières de grosses cordes enferment des trains d'artillerie et des équipages de pontonniers.

Les Champs-Elysées qui ne sont plus arrosés: une tourmente de poussière, à travers laquelle apparaît une multitude armée, et de temps en temps, l'éclair du casque d'une estafette, se détachant, au bas de l'avenue, sur le ciel violet, sur l'obélisque tout blanc.

A la place de la Concorde, un rassemblement aux pieds de la statue de Strasbourg. Une échelle humaine est faite d'hommes en blouse, qui, grimpés après sa pierre blanche, et accrochés au geste canaillement puissant du poing de la statue sur sa hanche, fleurissent la ville héroïque, de branchages, de fleurs, de drapeaux, d'oripeaux patriotiques, tandis qu'au-dessous, des ronds de chapeaux noirs, s'abaissant devant la porte, toute verte de couronnes d'immortelles, piquées de cocardes, me font deviner des signataires du registre d'indignation.

A l'entrée de la rue de Rivoli, des charrettes passent, laissant voir les quatre pieds de grands bœufs morts, étendus sur le dos, et couverts d'une serge verte.

La grande allée des Tuileries est jonchée de paille. Sur la litière de cette gigantesque écurie, et semblant poser pour les études aimées de Géricault, se développent, s'allongent, se ramassent, dans le chatoiement du plein air, les croupes blanches, alezanes, pommelées de milliers de chevaux. Derrière eux, la ligne sévère des caissons avec leur roue de rechange, et au plus loin que l'œil va sous les arbres, dans ces jeux d'ombre et de lumière, encore des croupes de chevaux, des fumées de forges de campagne, des montagnes de foin et de paille. Le grandiose et excitant spectacle, que cette image de la guerre, étalée dans ce jardin de plaisance, au milieu de ces parterres, au milieu de ces orangers, au milieu de ces statues de marbre, aux piédestaux desquels s'accrochent aujourd'hui des sabres et des manteaux d'ordonnance.

… Ce soir, quelle insouciance, quelle belle non-conscience du lendemain, de ce lendemain, où la ville sera peut-être à feu et à sang! Le même enjouement, la même futilité de paroles, le même bruit léger et ironique des conversations, dans les restaurants, dans les cafés. Femmes, et hommes sont les mêmes êtres de frivolité qu'avant l'invasion, seulement quelques femmes grinchues trouvent que leurs maris ou leurs amants lisent trop longtemps le journal.

… Je repasse cette nuit le long des Tuileries, et je retrouve le spectacle de la journée, baigné de la laiteuse clarté d'une lune, levée au haut de la rue de Rivoli, et qu'écorne la haute cheminée du pavillon de Flore. Sous l'électrique clarté, bleuissant et glaçant le vert du feuillage, à travers ces arbres, qui prennent des apparences d'arbres de mythologie, parmi le silence du parc endormi, où ne s'entend que la cantilène d'un artilleur qui veille, toutes ces croupes, dans leur immobilité blanche, font rêver à des chevaux de pierre,—à un haras de marbre, retiré d'un Parthénon, découvert dans un bois sacré.

* * * * *

Mardi 13 septembre.—C'est le jour de la grande revue, de la monstre de la population en armes.

Au chemin de fer, les wagons sont escaladés par les lignards, leurs pains ronds fichés dans les baïonnettes. A Paris, dans toutes les rues et les boulevards nouveaux de la Chaussée-d'Antin, les trottoirs ne se voient plus, sous les masses grises de vivants qui les recouvrent: une première ligne de mobiles, en blouse blanche, assis les pieds dans le ruisseau, une seconde ligne adossée ou couchée contre les maisons. Entre une double haie de citoyens armés, remontent le boulevard, les baïonnettes des gardes nationaux allant à la Bastille; descendent le boulevard, les baïonnettes des mobiles allant à la Madeleine:—un double courant étincelant sous le soleil d'éclairs d'acier, et qui ne cesse pas.

De toutes les rues débouchent des gardes nationaux en redingote, en vareuse, en bourgeron, avec au-dessus de leurs têtes, des chants qui n'ont plus rien de la note gamine ou crapuleuse de ces jours derniers, mais où semble aujourd'hui se recueillir le dévouement, et où paraît monter l'enthousiasme de cœurs héroïques.

Tout à coup, dans le bruit des tambours, un grand silence ému, des regards d'homme se rencontrant, comme dans un serment de mourir, puis de cet enthousiasme concentré sort un grand cri, un cri du fond de la poitrine, qui salue avec: Vive la France! Vive la République! Vive Trochu! le galop rapide du général et de son escorte.

Le défilé commence de cette garde nationale, aux fusils fleuris de dahlias, de roses, de floquets de rubans rouges, défilé interminable, où le chant d'une Marseillaise, plutôt murmuré que crié, laisse au loin derrière la marche lente des hommes, comme les ondes sonores et pieuses d'une mâle prière.

Et à voir dans les rangs, ces redingotes, côte à côte, avec les blouses, ces barbes grises mêlées aux mentons imberbes, à voir ces pères, dont quelques-uns tiennent par la main leurs petites filles, glissées dans les rangs, à voir ces hommes du peuple et ces bourgeois faits soudainement soldats, et prêts à mourir ensemble, on se demande s'il ne se fera pas un de ces miracles qui viennent en aide aux nations qui ont la foi.

Je monte à Montmartre, au MOULIN DE LA GALETTE, et aux pieds du pittoresque moulin, enguirlandé de lierre courant au travers des têtes antiques de plâtre, je trouve la curiosité de Paris qui se repaît de la batterie de marine, installée dans le sable jaune.

Des hommes, des femmes regardent au loin les grandes fumées blanches, s'élevant du vert des forêts de Bondy, de Montmorency, et au milieu desquelles un village qui brûle, flambe comme le feu d'une cheminée de forge. Pendant que je regarde au loin, une vieille femme qui a conservé un accent de province, me dit: «Est-il possible qu'on brûle tout ça!» On sent chez cette vieille femme un sentiment manquant absolument à la population féminine parisienne m'entourant: l'attachement à la nature, aux arbres, à tout ce qui a été son berceau.

Je pousse jusqu'à La Chapelle. Sur les sales coloriages des maisons du faubourg Saint-Denis, ce ne sont que des fusils déposés contre les murs; sous les voûtes moisies et rustiques des grandes portes cochères, ce ne sont encore que des fusils. Tout le monde qui mange ou boit à la porte des cabarets, a un fusil entre les jambes. Des ouvriers, le tablier de cuir au ventre, font jouer devant leurs femmes la batterie d'une tabatière, pendant que, par la petite porte de la mairie, jaillit un flot de populaire en blouse, brandissant des fusils.

Sur la chaussée se presse et se hâte la fin des déménagements retardataires, que traîne dans des voitures à bras le mâle attelé, que pousse par derrière la femelle. Au milieu s'élèvent d'immenses chariots, avec les tonneaux en avant, les paniers à volaille au milieu, et à l'arrière la literie et les matelas sous une couverture tendue, où sont pelotonnés les femmes et les enfants.

Puis c'est la rentrée verte de tout ce que les champs maraîchers ne doivent pas garder pour l'ennemi: des charrettes de choux, des charrettes de potirons, des charrettes de poireaux, marchant lentement sous un ciel gris, traversé d'un grand zigzag orange; et sur les trottoirs, et entre les roues des voitures, toute une population de déménageurs et de déménageuses, portant suspendus à leurs personnes les dépouilles du champ ou les baroques débris du logis hors barrière. Je remarque une toute petite fille ayant une paire de bottes à l'écuyère accrochée par une ficelle à une épaule, et portant, de sa main libre, un vieux baromètre doré.

Le soir, je retourne à Montmartre. Je grimpe par ces montées et ces escaliers de ville arabe; par ces rues étranges, et que la nuit fait presque fantastiques. Cet incendie, ces cieux réverbérés, cet horizon de flammes, tout ce que l'imagination attendait de cet incendie des forêts, tout ce que cherche, à voir, près de l'abreuvoir, la foule piétinante dans l'ombre; rien, rien qu'une ligne qui semble fermer la vue avec un mauvais cordon de réverbères mi-éteints.

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15 septembre.—Rue de Vannes, et dans tout le quartier haillonneux, marmiteux, marmailleux, aux portes des allées, des conciliabules de femmes coléreuses ou dolentes, s'entretenant de l'appel fait par toutes les mairies aux hommes libres.

Devant une maison en construction, les maçons rentrent les plâtras, en disant que demain ils ne travailleront plus.

Le palais du Sénat, les portes grandes ouvertes, montre aux yeux de qui y pénètre, son raide et solennel mobilier rouge au bois blanc et or, semblable à une salle de spectacle du premier Empire, retrouvé dans le vide d'un palais abandonné, après une représentation de Talma.

Sous les galeries du Luxembourg, bourdonne l'impatience des étudiants, attendant les journaux du soir.

Sur les boulevards extérieurs, la rencontre des mobiles, revenant avec des souliers jaunes et les couvertures de la distribution, et des deux côtés, entre des murs de planches, le parquage de grands bœufs étonnés.

Sur le chemin qui passe derrière le Marché aux chevaux, des blouses lisent le journal au gaz des réverbères, et le gaz des arrière-boutiques des marchands de vin, montre les consommateurs faisant l'exercice, commandés par le gros homme du comptoir.

Chez Burty, un jeune journaliste raconte qu'il vient de voir vendre, rue de Turenne, des lapins au boisseau, et bientôt se met joliment et spirituellement à blaguer l'héroïsme à venir,—et lui, qui est tout prêt à se faire tuer,—à blaguer même le patriotisme de ses propres articles.

La blague, toujours la blague! c'est de cela que nous mourrons, plus que de toute chose, et je suis flatté d'avoir été le premier à l'écrire.

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Vendredi 16 septembre.—Aujourd'hui je m'amuse à faire le tour de Paris par le chemin de fer de ceinture.

C'est un curieux spectacle que celui de cette vision, rapide comme la vapeur, saisissant, au sortir de la nuit d'un tunnel, des lignes de tentes blanches, des chemins creux où passent des canons, des berges de fleuves aux petits parapets crénelés d'hier, des débits avec leurs tables et leurs verres sous le ciel, et dont les cantinières improvisées, se sont cousu des galons au bas de leurs caracos et de leurs jupes: vision, à tout moment, interrompue et barrée par l'obstacle d'un haut talus, au bout duquel se retrouve l'éternel horizon du rempart jaune, surmonté de petites silhouettes de gardes nationaux. Partout la guerre… Et à chaque instant les plus charmants motifs pour la peinture. Ici, dans une cépée d'arbres, un atelier de gabions et de fascines, et la note bleue des blouses dans l'abatis lilas et vert des arbres; là, accrochée à un petit monticule, entre des troncs d'arbres, l'installation presque aérienne de la cuisine et des lits à la Robinson, de soldats du génie.

A la station de Bel-Air, grande émotion. Les employés, avec des gestes fiévreux, me racontent qu'on vient d'arrêter le maréchal Vaillant, qui indiquait à un Prussien les endroits faibles des fortifications, et s'indignent qu'on n'ait pas fusillé le traître sur place. Toujours Pitt et Cobourg! Dans les grands dangers, la bêtise augmente d'une manière formidable.

Je descends au boulevard d'Ornano. Il passe au même instant, armé de pelles et précédé de clairons, un bataillon de marine, qui, dans un instant, a pris possession de la caserne des douaniers, et j'ai le plaisir de voir, à toutes les fenêtres, les intrépides figures, à la gaîté grave, aux yeux de la couleur d'une vague dans du soleil.

* * * * *

Samedi 17 septembre.—A Boulogne, il n'y a plus d'ouvert que le charcutier, le marchand de vin, le coiffeur. Dans le village abandonné, des voitures de déménagement stationnent, sans chevaux, devant des matelas et des objets de literie jetés sur le trottoir, et çà et là, quelques vieilles femmes assises au soleil, devant la porte d'une allée obscure s'obstinent à rester, à vouloir mourir, là où elles ont vécu. Dans les ruelles latérales, désertes et inanimées, les pigeons piétinent le pavé, sur lequel aucun vivant ne les dérange. Et en cette absence de vie humaine, les fleurs éclatantes et les coins de jardins fleuris et tout gais sous le soleil, font un contraste étrange.

La route jusqu'à Saint-Cloud continue entre la rangée des maisons aux persiennes fermées, aux boutiques closes, intriguant l'œil du promeneur, par la multitude de choses perdues, dans la précipitation de la rentrée à Paris, et semées sur le pavé. Un petit chausson d'un enfant, chausson tout neuf, me raconte toute une histoire.

Saint-Cloud, avec ses étages de maisons dans la verdure, sous le rayonnement du plus beau jour, fait peur avec son silence: on dirait une ville morte, sous l'azur implacable d'un beau ciel de choléra.

Sur la place, d'ordinaire si peuplée, quelques rares passants, et au plus loin, dans le fin fond des rues, deux ou trois groupes s'entretenant avec des gestes désolés. Les pierres ont, aujourd'hui, ici, comme le recueillement humain des grandes catastrophes.

Dans le parc, le reste de la paille jaune, qui a servi de litière aux chevaux, pourrit autour des grosses pierres, noircies par les feux de la cuisine en plein air des soldats. Des enfants sont en train de casser la barrière verte de la machine à se faire peser, dont les fauteuils ont été enlevés.

Deux ou trois femmes, restées dans les boutiques de la grande allée, frissonnent aux coups de canon de l'exercice. Une d'elles, au visage jeune, aux cheveux gris, aux yeux rouges de larmes, m'interpelle, poussée par l'expansion bavarde du chagrin chez la femme: «N'est-ce pas que c'est triste, monsieur, moi, j'ai un fils blessé et prisonnier à Dantzig… Il m'écrit qu'il est bien mal, qu'il fait froid là, comme au cœur de l'hiver… Je lui ai envoyé 40 francs, il ne les a pas reçus… Je ne puis lui en envoyer, je n'ai plus rien… Mon mari part ce soir… et j'ai une fille qui est toujours malade.»

Je m'enfonce un peu dans le parc: personne, sauf un zouave qui se lave mélancoliquement les pieds, au milieu des gigantesques grenouilles de pierre de la cascade, et dans le lointain le passage de voyous, armés de fusils et de pistolets, partant braconner, et dont j'entends bientôt les coups de feu.

Sur le boulevard des Italiens, dans la fermeture de tous les magasins, à l'exception des deux boutiques de l'armurier Marquis, et de l'arquebusier, son voisin, il fait presque nuit noire. Dans cette obscurité, quelques promeneurs vaguent à petits pas, avec des regards ennuyés qui s'arrêtent, un moment, sur les nouvelles industries en plein air du jour: les marchands de cannes à épée, les marchands de gourdes, les marchands de plastrons de cuir à l'épreuve de la baïonnette. Sur une petite table, un juif vend des numéros de képis, et des aiguilles à nettoyer les chassepots.

Il y a toujours l'éternel rassemblement au coin de la rue Drouot, et dans le foyer de lumière que fait le gaz des cafés à l'entrée du passage Jouffroy, au-dessus des képis qui coiffent toutes les têtes, se balancent à une ficelle, tendue entre deux arbres, des caricatures bêtes contre l'Empereur et l'Impératrice.

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Dimanche 18 septembre.—Pélagie n'a trouvé ce matin, chez les boulangers d'Auteuil, qu'un sou de pain.

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Lundi 19 septembre.—Le canon tonne toute la matinée. Je suis à onze heures à la porte du Point-du-Jour. Sous le pont du chemin de fer, suspendues à des saillies de la muraille crénelée qui n'est pas terminée, montées sur des tas de plâtre et de moellons, grimpées sur des échelles, des femmes écoutent anxieuses, du côté du pont de Sèvres, pendant que défilent, sous elles, des bataillons qui vont au feu, et s'ouvrent difficilement un passage dans la rentrée des derniers habitants extra muros, poussant devant eux leurs brouettes chargées,—mêlés qu'ils sont à des bandes de fuyards.

On interroge ces hommes, où il y a des lignards du 46e ayant de la boue jusqu'aux genoux, et quatre ou cinq zouaves, dont l'un a une égratignure à la figure: ces hommes qui semblent chercher à jeter le découragement, avec leurs paroles, leurs têtes épouvantées, leurs mines de lâches.

En dépit de cet aspect de retraite, de débandade, de panique, les mobiles, qui attendent des ordres, et sont dans le désarroi de corps non commandés, sont un peu pâles, mais avec un air de décision.

En ce moment défile, avec la tenue martiale de vieilles troupes, un bataillon de garde municipale, dont un officier, en tournant le pont, et apercevant le zouave à l'égratignure, crie à la foule: «Qu'on arrête ce zouave, ils se sont sauvés ce matin!» et bientôt je vois le zouave arrêté et ramené au feu.

Rentre un bataillon de mobiles, dont un moblot a une épaule prussienne au bout de sa baïonnette.

Puis, c'est une tapissière, où il y a trois zouaves blessés, et dont on ne voit passer que le haut des trois fusils, et des têtes jaunes sous des calottes rouges.

Les mobiles s'agitent autour de moi, fiévreux, impatients, demandant à aller au feu, chantant la Marseillaise, et commencent un feu roulant avec leurs cartouches à balles qu'ils essayent.

Je retourne au Point-du-Jour, au moment où rentre un petit peloton de zouaves. Ils disent que c'est tout ce qui reste du corps de deux mille hommes dont ils faisaient partie. Ils racontent que les Prussiens sont au nombre de cent mille dans le bois de Meudon, que le corps de Vinoy a été dispersé comme les grains de plomb d'un coup de fusil… On sent dans ces récits la démence de la peur, les hallucinations de la panique.

… Un joli tableautin, à la porte de Neuilly. Dans l'encombrement des voitures et des déménagements, une brouette arrêtée, dont le brouetteur reprend haleine. Sur la brouette un sommier élastique, en travers, de chaque côté, un accumulis de chaises, et au milieu, tout de son long innocemment étalée sur une couverture piquée, une petite fille déjà grandelette, la robe relevée au-dessus de ses longs bas, où il y a des jambes de biche,—dormant fatiguée et sereine, la bouche aux petits dents blanches, ouverte dans un sourire.

… Encore un peloton de zouaves près de la Madeleine. L'un d'eux, riant d'un rire nerveux, me dit qu'il «n'y a pas eu bataille… que ç'a été de suite un sauve qui peut… qu'il n'a pas tiré une cartouche». Je suis frappé par le regard de ces hommes: le regard du fuyard est diffus, trouble, glauque, il ne s'arrête, ne se fixe sur rien.

Sur la place Vendôme, près de l'état-major de la place, où l'on amène, à tout moment, des gens quelconques, que l'on accuse d'être des espions, je rencontre, dans la foule, Pierre Gavarni, qui est capitaine d'état-major de la garde nationale. Nous allons dîner ensemble, et à table il me confie que depuis les premières défaites—il a été à Metz et à Chalons, comme secrétaire de Ferri-Pisani—il est frappé de l'agitation dans le vide de tout le monde, du manque d'attention du cerveau français, au sujet de ses plus grands intérêts. Voilà plusieurs fois qu'il va chercher, sans pouvoir l'obtenir, un état des fusils du Mont-Valérien.

Ce soir, sur les boulevards, la foule des jours mauvais, une foule agitée, houleuse, cherchant du désordre et des victimes, et d'où sort, à tout moment, le cri: «Arrêtez-le!» et aussitôt sur la piste d'un pauvre diable se sauvant, la ruée brutale d'un groupe d'hommes qui se précipite à travers les promeneurs, avec des violences prêtes à le déchirer.