Et les yeux de la foule, tournés vers le point culminant de l'avenue, où l'on voit déboucher les voitures d'ambulance qui reviennent, et les regards, cherchant le chapeau d'un prêtre sur le siège, la coiffe blanche d'une sœur sur la banquette. Chez tous, il y a un frisson douloureux, mêlé à une curiosité avide des pâleurs, des taches de sang, des souffrances contenues et mangées par ces mutilés, qui se savent regardés, et font effort pour être à la hauteur du spectacle.
Il passe des blessés, assis sur le cul d'une charrette, les jambes pendantes et mortes, ayant, sur leur figure décolorée, des sourires vagues, adressés aux passants—des sourires qui donnent envie de pleurer…
Il passe des blessés, qui portent sur l'inquiétude de leur visage, le non-savoir de l'amputation, le non-savoir de la vie ou de la mort.
Il passe des blessés, qui posent, dans des attitudes arrangées et théâtrales, sur une botte de paille, et jettent au public, du haut de la voiture, où ils sont juchés: «Allez, il y a de la viande de Prussien, là-bas.»
Un blessé tient, d'un air farouche, serré contre lui, son fusil, dont la baïonnette cassée n'a plus la longueur que d'un pouce de fer.
Au fond des coupés, on entrevoit des officiers, à la tête ensanglantée, dont la manche galonnée d'or et la main molle, reposent sur le pommeau de leur sabre.
Le froid est vif, mais la foule ne peut s'arracher à l'émotionnante vision. On entend des bottines de femmes battre la semelle de leur petit talon, craquant sur la terre gelée.
L'on veut voir, l'on veut savoir, et l'on ne sait pas, et les bruits les plus contradictoires circulent et se répandent, à chaque minute. Les figures s'éclairent ou s'attristent à un mot de celui-ci, à un mot de celui-là. La remarque est faite que le bruit des canons des forts ne s'entend plus, que c'est bon signe, que l'armée avance! Dans un groupe j'entends: «Ça allait mal ce matin, à ce qu'il paraît, les mobiles avaient lâché pied… Ça va bien maintenant.»
Et les yeux et les regards continuent à aller aux blessés, aux estafettes, aux aides de camp, à tout ce qui galope, venant de là-bas. «Tiens, Ricord!» fait quelqu'un qui se souvient, en voyant passer le chirurgien dans une voiture. Un garde national lance, du haut de son cheval, aux groupes: «Une demi-lieue en avant de Chennevières, et à la baïonnette maintenant!».
Et toujours l'on attend, l'on interroge, l'on se fait dire par tous: Tout va bien,—ce «tout va bien»—que chaque cavalier est obligé de répéter, pour qu'on le laisse passer.
On n'a pas de nouvelles positives, mais je ne sais quoi dit à la foule, que les choses ne vont pas trop mal. Alors, une joie fiévreuse monte à toutes les figures, pâlies par le froid, et femmes et hommes, pris d'une sorte de gaminerie, se jettent au-devant du galop des chevaux, cherchant à arracher aux estafettes, avec des rires, des plaisanteries, des coquetteries, de douces violences, les nouvelles qu'ils ne portent pas.
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Dimanche 4 décembre.—En dépit du froid, d'une gelée piquante, d'un vent flagellant, je ne peux m'empêcher d'aller voir le spectacle de la barrière du Trône. Par le chemin de ronde, qui va de la Râpée à l'avenue de Vincennes, des bourgeois emmitouflés, des femmes au nez rouge sous leurs voiles, traînant des enfants renifleurs: hommes, femmes, enfants interrogeant l'horizon.
Au haut des fortifications, se détache, dans le jour aigu, la silhouette ridicule d'un garde national, encapuchonné, à défaut de capot, dans le tartan de sa femme.
A la porte de Vincennes, étagée sur les traverses de bois, une population de mioches, battant la semelle de ses sabots, et annonçant d'avance à la foule, tout ce qu'ils aperçoivent par les meurtrières. Ils savent, ils connaissent tout, ces enfantins gamins, et l'un qui me rappelle le titi de l'exécution d'Henry Monnier, jette à un autre: «Ça, plus souvent un drapeau d'ambulance… c'est le drapeau blanc pour enlever les morts!»
Je reviens en chemin de fer avec deux soldats de ligne. Ils se plaignent de n'avoir point dormi depuis cinq jours: «On nous a repris nos couvertures, dit l'un, il faut nous coucher, comme nous sommes là, sur la terre. Pas de tente! Pas de paille! rien. Vous concevez, ça n'est pas possible, on allume du feu, on se chauffe, on bat la semelle.» «J'ai mal aux yeux, ajoute l'autre, j'ai mal aux yeux comme tout, aujourd'hui, c'est du bois vert qu'on brûle, le vent vous chasse la fumée dans les yeux; si ça dure un mois, il me semble que je serai tout à fait aveugle.»
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Lundi 5 décembre.—Saint-Victor, dans son feuilleton d'hier, disait, d'une manière brillante, que la France devait perdre la conception que jusqu'ici elle s'était faite de l'Allemagne, de ce pays qu'elle s'était habituée à considérer, sur la foi des poètes, comme la patrie de la bonhomie et de l'innocence, comme le nid sentimental des amours platoniques. Il rappelait que le monde idéal et fictif des Werther et des Charlotte, des Hermann et des Dorothée, avait produit les soldats les plus durs, les diplomates les plus perfides, les banquiers les plus retors; il aurait pu ajouter les courtisanes les plus dévoratrices. Il faut nous mettre en garde contre cette race, éveillant en nous l'idée de la candeur de nos enfants: leur blondeur à eux, c'est l'hypocrisie et l'implacabilité sournoises des races slaves.
Des hauts, et des bas d'espérance qui vous tuent. On se croit sauvé! Puis on se sent perdu! Ces jours-ci, nous avions traversé les lignes ennemies, l'armée de Paris donnait la main à l'armée de la Loire. Aujourd'hui, le repassage de la Marne, par Ducrot, vous rejette dans le noir de l'insuccès et de la désespérance.
A tout coin de rue, d'affreux tableaux: des voitures d'où l'on tire des hommes, la tête voilée d'une serviette, tachée de sang.
Aux Halles, disette même d'herbes et de légumes. Les petites tables, qu'ont devant elles les marchandes, sont nettes de toute verdure. Par-ci, par-là, une marchande tire, parcimonieusement, d'un panier, deux ou trois feuilles d'oseille ou de choux, qu'elle partage entre des femmes, se les disputant, et l'on voit de larges mains de militaires refermées sur deux ou trois petites échalotes que la marchande y a déposées.
Dans la rue Montmartre, devant la fenêtre d'un marchand de vin, où a pris domicile un friturier, des hommes, des femmes, des enfants dînent à la chaleur du petit trou flambant, dînent d'une crêpe qu'ils dévorent toute chaude, dans un morceau de journal.
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Mardi 6 décembre.—Aujourd'hui nous avons, sur la carte des restaurants, du buffle, de l'antilope, du kanguroo, authentiques.
… En plein air, ce soir, à toute lueur, à toute réverbération de luminaires improvisés, des figures consternées sur des carrés de journaux. C'est l'annonce de la défaite de l'armée de la Loire et de la reprise d'Orléans.
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Jeudi 8 décembre.—Si la République sauve la France,—je ne veux pas encore désespérer de mon pays,—il faut bien qu'on le sache, la France sera sauvée, non par la République, mais malgré elle. La République n'aura apporté que l'insuffisance de ses hommes, les proclamations fanfaronnes de Gambetta, la mollesse des bataillons de Belleville. Elle aura mis la désorganisation dans l'armée par ses nominations à la Garibaldi, tué la résistance nationale par l'effroi de son nom,—et pas un de ses noms populaires ne sera tombé sur un champ de bataille, entre un Baroche et un Dampierre, pour la délivrance de la Patrie.
Maintenant les hommes d'en haut sont des avocats pleurards, les hommes d'en bas des casse-cou politiques, brisant tout dans un gouvernement comme dans la maison où ils entrent, costumés en gardes nationaux. Non, non, il n'y a plus, derrière ce mot République, une religion, un sentiment faux, si vous voulez, mais un sentiment idéal qui transporte l'humanité au-dessus d'elle et la fait capable de grandeur et de dévouement.
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Jeudi 8 décembre.—On ne parle que de ce qui se mange, peut se manger, se trouve à manger.
—Vous savez, un œuf frais: ça coûte vingt-cinq sous!
—A ce qu'il paraît, il y a un individu qui achète toutes les chandelles de Paris, avec lesquelles, en mettant un peu de couleur, il fait cette graisse qu'on vend si cher!
—Oh! gardez-vous du beurre de coco; ça infecte une maison, au moins pendant trois jours.
—J'ai vu des côtelettes de chien, c'est vraiment appétissant: ça a tout à fait l'air de côtelettes de mouton!
—N'oubliez pas, il y a encore chez Corcelet des conserves de tomates!
—Que je vous indique une très bonne chose. Vous faites du macaroni, et vous l'accommodez en salade, avec beaucoup d'herbes. Que voulez-vous dans ce moment!
La famine est à l'horizon, et les Parisiennes élégantes commencent à transformer leurs cabinets de toilette en poulaillers.
Ce n'est pas seulement le manger, c'est l'éclairage qui va manquer. L'huile à brûler devient rare, les bougies sont à leur fin. Et pis que tout cela, par le froid qu'il fait, on est tout proche du moment où l'on ne trouvera plus ni charbon de terre, ni coke, ni bois. Nous allons entrer dans la famine, la congélation, la nuit, et l'avenir semble promettre des souffrances et des horreurs, telles que n'en a vu aucun siège.
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Vendredi 9 décembre.—Quel temps pour la guerre que ce temps de gelée et de neige! On pense aux souffrances des hommes, condamnés à coucher dans cette humidité glacée, on pense aux blessés, achevés par le froid.
Aujourd'hui le rempart, avec ses lignes blanches des fortifications, où se promène la faction ankylosée des gardes nationaux, avec ses lointains noirs, saupoudrés de blanc, avec les glacis micacés de ses forts, avec son ciel tout bas qui a la couleur d'un verre dépoli, et en haut duquel se balance un ballon captif, le rempart rappelle un coin de la campagne de Russie.
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Samedi 10 décembre.—Rien de plus énervant que cet état, où votre espérance se met bêtement à croire, un moment, aux bourdes, aux mensonges, aux contre-vérités du journalisme, puis retombe aussitôt dans le doute, dans la non-croyance à quoi que ce soit.
Rien de plus pénible que cet état, où vous ne savez pas si les armées de province sont à Corbeil ou à Bordeaux, et si même ces armées sont ou ne sont pas: rien de plus cruel de vivre dans l'obscurité, dans la nuit, dans l'inscience du tragique qui vous menace. Il semble vraiment que M. de Bismarck ait enfermé, au secret, tout Paris, dans la cellule d'une prison pénitentiaire.
Pour la première fois, je remarque, à la porte des épiciers, des queues, des queues inquiétantes de gens, se jetant indistinctement sur tout ce qui reste de boîtes de fer-blanc dans leurs boutiques.
Dans les rues, la quête pour les blessés a lieu au milieu des convois de morts, et de grandes aumônières en calicot, semblables à celles que l'Italie arbore pour ses carnavals, montent, jusqu'au second, solliciter la charité des gens, qui sont aux fenêtres.
On ne se figure pas, à l'heure présente, l'aspect provincial d'un grand café de Paris. A quoi cela tient-il? Peut-être à la rareté des garçons, à cette lecture éternelle du même journal, à ces groupes qui se forment au milieu du café, et causent de ce qu'ils savent, comme on cause des choses de la ville dans une petite ville, enfin à cet enracinement hébété, en ce lieu, où autrefois posaient, avec la légèreté d'oiseaux de passage, des gens distraits par de légères pensées, et qu'attendaient, dehors, le plaisir et les mille distractions de Paris.
Tout le monde fond, tout le monde maigrit. On n'entend que gens, se plaignant d'être réduits à faire resserrer leurs culottes, et Théophile Gautier se lamente de porter des bretelles, pour la première fois: son abdomen ne soutenant plus son pantalon.
Tous deux, nous allons ensemble voir Victor Hugo, au pavillon de Rohan. Nous le trouvons dans une pièce d'hôtel, à la destination vague, meublée d'un buffet de bois jaune de salle à manger, et qui a pour décoration de cheminée deux lampes en fausse porcelaine de Chine, et pour milieu une bouteille d'eau-de-vie oubliée. Le dieu est entouré d'êtres féminins. Il y a tout un canapé de femmes, dont l'une qui fait les honneurs du salon, est une vieille femme, aux cheveux d'argent, dans une robe feuille morte, et qui montre, par un cœur très évasé, un grand morceau de sa vieille peau: une femme qui a de la marquise d'autrefois et de la cabotine d'aujourd'hui.
Lui, le dieu, je le trouve vieux: ce soir, il a les paupières rouges, le teint briqueté que j'ai vu à Roqueplan, la barbe et les cheveux en broussailles. Une vareuse rouge dépasse les manches de son veston, un foulard blanc se chiffonne à son cou.
Après toutes sortes d'allées et de venues, de portes qui s'ouvrent et se ferment, de gens qui entrent et sortent, d'actrices qui viennent pour une pièce des CHATIMENTS à dire au théâtre, après des choses mystérieuses qui se passent dans l'antichambre, Hugo se laisse tomber sur une chauffeuse, et, avec une parole lente, et qui semble sortir d'un long travail de réflexion, à propos de la photographie microscopique, il se met à parler de la Lune, de la curiosité grande qu'il a toujours eue d'être fixé sur le dessin de ses détails.
Il rappelle une nuit, tout entière, passée avec Arago à l'Observatoire. Il décrit les lunettes de cette époque, rapprochant la planète de l'œil, à une distance guère plus grande que la distance de quatre-vingt-dix lieues, «en sorte, dit-il, que s'il y avait eu un monument,—et il cite toujours, quand il parle d'un monument, Notre-Dame de Paris—on aurait dû l'apercevoir comme un point. Maintenant, ajoute-t-il, avec les perfectionnements, avec les lentilles d'un mètre, la vue doit s'approcher bien plus près de l'astre. Il est vrai que les grandissements excessifs développent l'accident chromatique, la diffusion, le contour irisé de l'objet, mais cela ne fait rien, la photographie devrait nous donner mieux que ces cartes montagneuses.»
Puis, je ne sais comment la conversation tombe de la Lune à Dumas père. Et Hugo dit à Théophile Gautier: «Vous savez, on a dit que j'avais été à l'Académie… j'y avais été pour faire nommer Dumas. Je l'aurais fait nommer, car, au fond, j'ai une autorité sur mes collègues… mais ils ne sont dans ce moment à Paris que treize, et pour une élection, il faut vingt et un membres.»
Je reviens cette nuit de Passy à Auteuil, à pied. Le chemin est tout couvert de neige. Le ciel fond dans un brouillard aqueux, transpercé de la clarté diffuse d'un clair de lune. Chaque branche est comme enduite d'une mousse de neige, qu'on dirait passée au candi; chaque ramure apparaît, ainsi qu'une végétation de nacre. Il semble qu'on marche dans les lueurs troubles, vitreuses, électriques, d'un aquarium, au milieu de grands madrépores blancs. C'est mélancoliquement fantastique, et l'idée de la mort, dans ce paysage de lune et de neige, vous vient presque douce. On s'endormirait sans regret dans sa froideur poétique.
* * * * *
Lundi 12 décembre.—Cette nuit, il y a eu de la gelée, puis du dégel, puis encore de la gelée, et je remarque, pour la première fois, un petit phénomène de nature, qui tient de la féerie. Chaque feuille d'arbre est revêtue d'une autre feuille de glace; si bien que lorsque vous voulez relever un arbuste, écrasé sous le poids de ce cristal, il sonne comme un lustre, et à vos pieds toute cette flore de verglas fait un bruit de verre cassé. Je m'amuse à regarder, aussi longtemps que dure la matière périssable et fondante de ces feuilles de houx, de ces feuilles, semblant surmoulées avec leurs boursouflures et leurs turgescences épineuses, dans du diamant.
* * * * * Lundi 12 décembre.—Pélagie a reçu aujourd'hui la visite d'un neveu, d'un mobile de Paris, campé dans ce moment, au plateau d'Avron. Il lui racontait, le plus naïvement du monde, ses pillages dans les maisons et les châteaux, lui faisant part de la connivence des officiers, à la condition qu'on leur attribuât le meilleur. Elle était restée presque effrayée de l'air chenapan qu'il avait pris là, et me donnait ce curieux détail, qu'ils avaient tous des sondes pour sonder les faux murs et les cachettes faites à l'encontre des Prussiens. Nos soldats ont des sondes pour mieux voler les maisons qu'ils sont chargés de défendre et de protéger!
Cela avait soulevé l'indignation de cette fille des Vosges, qui avait comme une horreur de cette visite, et ne pouvait comprendre cette insouciance de la patrie, de ses montagnes envahies, chez cet homme, déclarant le métier très bon, sauf une grandissime peur d'être tué.
Des nuits insomnieuses, produites par la canonnade continue du Mont-Valérien, qui, tout à coup, a des tirs précipités, ressemblant aux coups de revolver, lâché par un homme, attaqué à l'improviste.
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Mardi 13 décembre.—On parle, chez Brébant, des populations dévastatrices de la banlieue, campées dans les maisons. Du Mesnil raconte qu'un de ces réfugiés a fait de la maison qu'il habite, une resserre à chiffons. Un second a fait d'une autre maison une maison de prostitution, non clandestine, mais ignoblement publique, comme un gros 8 de l'avenue de Vincennes… Puis Renan se met à prédire de l'impossible, à prophétiser du chimérique.
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Jeudi 15 décembre.—Je dînais, ce soir, chez Voisin. En mangeant, j'entends un monsieur, qui dit à l'attablé à côté de moi: «Je voudrais bien cependant avoir des nouvelles de ma pauvre femme? Concevez-vous, depuis septembre dernier…» Puis, le monsieur à la pauvre femme, qui a fini de dîner, s'en va. Au bout de quelques instants, un dîneur rentre; et s'attable à la table de mon voisin, qu'il connaît. Ils causent: «Figurez-vous, dit mon voisin au nouvel arrivant, que X*** vient à l'instant de se plaindre à moi de n'avoir pas de nouvelles de sa femme, je ne savais que lui répondre.
—Oui,—répond l'autre, entre deux bouchées,—elle est morte… à Arcachon.
—Parfaitement; mais il n'en sait rien.»
N'est-ce pas affreux, dans ce moment, cette ignorance de la vie ou de la mort des gens qu'on aime?
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Vendredi 16 décembre.—Aujourd'hui la nouvelle officielle de la prise de Rouen.
Être pris d'un amour stupide pour des arbustes, passer des heures, un sécateur à la main, à nettoyer de vieux lierres de leurs brindilles, à sarcler des plans de violettes, à leur composer un mélange de terreau et de fumier… cela au moment où les canons Krupp menacent de faire une ruine de ma maison et de mon jardin! C'est trop imbécile! Le chagrin m'a abêti, m'a donné la manie d'un vieux boutiquier, retiré des affaires. Je crains qu'il n'y ait plus, dans ma peau de littérateur, qu'un jardinier.
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Dimanche 18 décembre.—Aujourd'hui, concert à l'Opéra, et je fais la remarque que tous les marchands de contre-marques sont costumés en gardes nationaux.
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Mardi 20 décembre.—Je ne sais, l'absence de viande rouge, l'absence de principe nutritif dans toute cette carne bouillie des conserves, le manque d'azote, le mauvais, le délétère, le sophistiqué, de tout ce que les restaurants vous font manger, depuis six mois, vous laissent dans un état permanent d'incomplète satisfaction de l'appétit. On a toujours une sourde faim, quoi qu'on mange.
En allant au cimetière, je trouve, place Clichy, autour de la statue du maréchal Moncey, les gardes nationaux mobilisés, faisant leurs préparatifs de départ. Ils sont en capote grise, ayant, au dos, le sac surmonté des piquets de la tente. Des femmes, des enfants les entourent, leur tenant compagnie jusqu'à la dernière heure. Une petite fille, qui a un minuscule sac au dos, avec un biscuit de mer, en guise de pain de munition, joue entre les jambes de son père. Des jeunes filles, à la fois embarrassées et un peu effrayées, tiennent le fusil d'un frère ou d'un amant, entré chez le marchand de tabac. Et dans les rangs, voletant sur l'épaule, passent rapides les revers rouges du manteau de la cantinière, qui verse à boire, çà et là.
Des sacs arrivent, ce sont des paquets de cartouches, qu'on verse sur le pavé, bientôt tout couvert des débris de leurs enveloppes grises. Et les uns, agenouillés sur le pavé, les autres assis sur le rebord du piédestal de la statue du maréchal, font entrer dans leur sac débouclé, les cent cartouches qu'ils viennent de recevoir, pendant que des corbillards défilent entre des gardes nationaux, le fusil abaissé à terre.
J'ai en face de moi, au restaurant, cette bonne bête du monde des lettres qu'on appelle X***, expliquant un plan de campagne de sa composition au premier venu, qui a le malheur de se trouver à côté de lui.
Depuis le siège, la marche du Parisien me semble toute changée. Elle était bien, cette marche, toujours un peu hâtive, mais on la sentait badaudante, musarde, et ne menant nulle part. Aujourd'hui, tout le monde marche comme un homme pressé de rentrer chez lui.
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Mercredi 21 décembre.—En allant au rempart, je passe par des campements de mobiles, où, sous des cèdres du Liban ébranchés, et qui n'ont plus, à leur cime, qu'un bouquet de verdure, pareil au bouquet des maçons posé en haut de la cheminée d'une maison neuve, se voient des débris de faïence, des fragments de papier goudronné et des peaux de chats, raidis par la gelée dans leur dépiotage.
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Jeudi 22 décembre.—Paris tout entier est une foire, et l'on vend de tout sur tous les trottoirs de Paris. On y vend des légumes, on y vend des manchons, on y vend des paquets de lavande, on y vend de la graisse de cheval.
Le siège prête à l'imagination des filous. Aujourd'hui Magny attendait un officier, qui lui avait commandé un dîner pour douze camarades. Il avait exigé du poisson, de la volaille et des truffes. Toute cette commande n'avait été faite que pour escroquer 5 francs au cocher qui avait mené l'officier chez Magny.
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Samedi 24 décembre.—Je trouve, en descendant du chemin de fer, un paysan tenant amoureusement entre ses bras, ainsi qu'on tient un enfant, un lapin de choux, dont il demande 45 francs aux passants.
En dépit des Prussiens, Paris commence à élever ses baraques du jour de l'an. Quelques-unes sont déjà presque achevées, en face du passage de l'Opéra, pauvrettes boutiques, bâties avec le rebut des planches des baraquements de mobiles, et maigrement garnies de misérables joujoux!
J'entre chez un cordonnier de la place de la Bourse. La femme du marchand parle, avec une voix où il y a des larmes et de petits rires nerveux, d'un mobile caserné au fort de l'Est, qui est son fils. Tout à coup la mère, s'adressant à moi, se révèle dans cette phrase: «Quand il y a de la canonnade, vous ne me croirez peut-être pas, monsieur, mais au son, c'est singulier, n'est-ce pas? mais c'est comme ça… je distingue de suite le canon du fort de l'Est.»
Dans cette sale et étroite rue du Croissant, devant ces boutiques qui portent: Vente des journaux en gros, le curieux spectacle de toute cette marmaille coassante, de ces petits stentors de la criée des journaux de Paris, qui, tout en gaminant, font le compte des exemplaires vendus, sur le tonneau d'un marchand de vin. Le quartier général est devant l'imprimerie Vallée, le palais lépreux du SIÈCLE. Là, ils se chauffent à la vapeur d'un ruisseau, coulant de l'eau chaude, dans la rue tumultueuse; là ils font leurs repas, à ces éventaires de juifs, qui se promènent au milieu d'eux, et leur offrent des morceaux de pain, des tablettes de chocolat, de gros cornichons, et des sucres d'orge de toutes couleurs.
On me contait ceci. Une pauvre vieille femme avait toute sa vie et toute son âme concentrées sur un fils qui, d'employé de la banque, est devenu, à l'heure présente, soldat. Tous les jours, la pauvre femme va recevoir, à la queue, sa maigre provision de cheval, prépare son petit repas, met deux couverts, partage la viande entre l'assiette de son fils et la sienne, divise le pain en deux morceaux. Et, le repas vite achevé, la vieille femme court donner à un pauvre la portion de son fils.
J'ai à côté de moi, dans un café, le caquetage vide et bruyant d'une femme en velours, attablé avec une apparence de polytechnicien transformé en canonnier. Ce caquetage qui m'insupportait autrefois, m'est agréable: il me rejette à hier.
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Dimanche 25 décembre.—C'est Noël. J'entends un soldat dire: «En fait de réveillon, nous avons eu cinq hommes gelés sous la toile!»
Quelle singulière transmutation des commerces, et quelle bizarre transfiguration des boutiques! Un bijoutier de la rue de Clichy expose maintenant dans des boîtes à bijoux, des œufs frais enveloppés de ouate.
En ce moment une grande mortalité à Paris. Elle n'est pas absolument produite par la faim. Et les morts ne se composent pas uniquement des malades et des maladifs, achevés par le régime, les privations continuelles. Cette mortalité est faite beaucoup par le chagrin, le déplacement, la nostalgie du chez soi, du coin de soleil que possédaient les gens des environs de Paris. Dans la petite émigration de Croissy-Beaubourg (vingt-cinq personnes au plus), il y a déjà cinq morts.
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Lundi 26 décembre.—On a découvert, pour l'appétit mal satisfait des Parisiens, un nouveau comestible: c'est de l'arsenic. Les journaux parlent, avec complaisance, de l'élasticité que donne ce poison aux chasseurs de chamois de la Styrie, et vous offrent, comme déjeuner, un globule arsenieux d'un docteur quelconque.
Par les rues qui avoisinent l'avenue de l'Impératrice, je tombe dans une foule menaçante, au milieu d'affreuses têtes de vieilles femmes, embéguinées de madras, et qui ont l'air de Furies de la canaille. Elles menacent de dépioter les gardes nationaux qu'on voit, en sentinelles, fermer la rue des Belles-Feuilles.
Il s'agit d'un dépôt de bois, avec lequel on fait du charbon, et qu'on avait commencé à piller. Ce froid, cette gelée, le manque de combustible pour faire chauffer la maigre ration de viande qu'on délivre, a mis en fureur cette population féminine, qui se jette sur les treillages, les fermetures de planches, et arrache tout ce qui vient à ses mains colères. Elles sont aidées, dans leur œuvre de destruction, ces femmes, par d'affreux mioches qui se font la courte échelle contre les arbustes de l'avenue de l'Impératrice, cassant ce qu'ils peuvent atteindre, et traînant derrière eux un petit fagot, attaché à une ficelle que tient leur main enfoncée dans leur poche.
Si ce terrible hiver continue, tous les arbres de Paris tomberont, sous le besoin urgent de calorique.
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Mardi 27 décembre.—En montant la rue d'Amsterdam, j'ai devant moi un corbillard, dont le drap noir est couvert d'une veste aux broderies d'or à la place des épaulettes. Le mort est suivi d'un garde national et d'un membre du comité des ambulances. Autour de moi, on dit que c'est la bière d'un officier saxon.
A la porte des chantiers de bois, des queues menaçantes.
Malgré l'étoupage de la neige qui tombe rare, floconneuse, cristallisée, on entend partout là une canonnade lointaine et sans interruption, dans la direction de Saint-Denis et de Vincennes.
Devant le cimetière Montmartre, des files de corbillards dont les chevaux soufflent, dont les cochers, noires silhouettes sur la neige blanche, battent la semelle.
Je m'arrête quelques instants à la porte de la Chapelle, et m'amuse à regarder à la lumière des lanternes qui s'allument, cette incessante entrée et sortie de soldats, de voitures, de fourgons, ce va-et-vient de la guerre dans cette apparence de bivouac de Russie.
Le premier journal que j'achète, m'apprend que le bombardement est commencé.
On ne sait, chez Brébant, ce soir, que ce qui est au rapport militaire des journaux du soir. On parle du bombardement, qu'on croit plutôt, dans le moment, de nature à agacer qu'à terrifier la population parisienne—cela contrairement à la pensée d'un journal allemand, trouvant que le moment psychologique du bombardement est arrivé. Le moment psychologique d'un bombardement, n'est-ce pas que c'est bien férocement allemand?
On cause de l'inertie du gouvernement, du mécontentement produit dans la population par l'absence de l'action du général Trochu, par ses atermoiements sans fin, par le néant de ses tentatives et de ses efforts.
Un convive dit que le général n'a aucun talent militaire, mais des côtés d'homme politique et d'orateur. Ici Nefftzer interrompt, pour déclarer que c'est le jugement qu'en porte Rochefort, qui l'a beaucoup pratiqué et l'admire un peu. Cette éloquence du général, qui débuterait un peu à la façon de l'éloquence de M. Prudhomme, s'échaufferait, se métamorphoserait, au bout de quelques instants, en une parole entraînante et persuasive.
De Trochu on saute à l'honnêteté politique, et à ce propos Nefftzer se montre très dur pour Jules Simon, dont il raconte ce qu'il appelle sa volte-face du serment, et moque le grossier charlatanisme de ses conférences, me demandant, du coin de l'œil, mon sentiment. Et je lui réponds que je ne connais pas Jules Simon, que j'ignore absolument sa vie, et que cependant j'ai bêtement de la défiance, rien qu'à cause de tous les livres moraux qu'il a écrits: LE DEVOIR, L'OUVRIÈRE, etc. Pour moi, c'est l'exploitation visible de l'honnêteté sentimentale du public, et j'ajoute que parmi les gens littéraires auxquels j'ai été mêlé dans la vie, je ne connais qu'un homme tout à fait pur, dans le sens le plus élevé du mot, c'est Flaubert,—qui, on le sait, a l'habitude d'écrire des livres prétendus immoraux.
Là-dessus, quelqu'un compare Jules Simon à Cousin, et c'est l'occasion pour Renan de faire l'éloge du ministre—très bien,—du philosophe—je m'abstiens pour cause,—mais encore du littérateur et de le proclamer le premier écrivain du siècle.—Nom de Dieu!
Cette opinion nous insurge, Saint-Victor et moi, et cela amène une discussion et la remise sur le tapis de la thèse favorite de Renan, qu'on n'écrit plus, que la langue doit se renfermer dans le vocabulaire du XVIIe siècle, que lorsqu'on a le bonheur d'avoir une langue classique, il faut s'y tenir, que justement dans l'instant présent, il faut se rattacher à la langue qui a fait la conquête de l'Europe,—qu'il faut là, et seulement là, chercher le prototype de notre style.
On lui crie, mais de quelle langue du XVIIe siècle parlez-vous? Est-ce de
la langue de Massillon? de la langue de Saint-Simon? de la langue de
Bossuet? Est-ce de la langue de Mme de Sévigné? est-ce de la langue de La
Bruyère? Les langues de ce siècle sont si diverses et si contraires.
Moi je lui jette: «Tout très grand écrivain de tous les temps ne se reconnaît absolument qu'à cela, c'est qu'il a une langue personnelle, une langue dont chaque page, chaque ligne est signée, pour le lecteur lettré, comme si son nom était au bas de cette page, de cette ligne, et avec votre théorie vous condamnez le XIXe siècle, et les siècles qui vont suivre, à n'avoir plus de grands écrivains.»
Renan se dérobe, ainsi qu'il en a l'habitude dans les discussions, se rejette sur l'éloge de l'Université, qui a refait le style, qui, selon son expression, a opéré le castoiement de la langue, gâtée par la Restauration, déclarant que Chateaubriand écrit mal.
Des cris, des vociférations enterrent cette phrase bourgeoise du critique, qui trouve un bon écrivain dans le père Mainbourg, et déclare détestable la prose des MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE.
Renan revient de Chateaubriand à son idée fixe, que le vocabulaire du XVIIe siècle contient toutes les expressions dont on a besoin en ce temps, les expressions même de la politique, et il se propose de faire, pour la REVUE DES DEUX MONDES, un article dont il veut tirer tous les vocables du cardinal de Retz, attardant longtemps sa pensée et sa parole autour de cette misérable chinoiserie.
Pendant ce, je ne pouvais m'empêcher de rire en moi-même, pensant au vocable XVIIe siècle, au vocable gentleman, avec lequel Renan a cherché à caractériser le chic sacro-saint de Jésus-Christ.
Et la discussion est interrompue par le récit d'un déjeuner de Bertrand, le mathématicien, au plateau d'Avron, au moment où l'on donnait l'ordre de détruire le mur crénelé de la Maison-Blanche, et où l'on supputait que l'opération coûterait une douzaine d'hommes. Voici l'occasion, disait Bertrand, d'employer la dynamite, c'est un moyen d'économiser vos hommes.
—«En avez-vous dans votre poche?»
—«Non, mais si vous voulez me donner un cheval, dans deux heures vous aurez votre affaire.»
On était pressé. La proposition en resta là.
Le chemin de fer a son dernier départ à 8 heures et demie; l'omnibus à 9 heures et demie. Je suis obligé de revenir à pied, en une nuit noire, où ne s'élèvent dans le sommeil de mort de Paris que deux bruits: le geignement lointain de la Manutention de Chaillot, et le bourdonnement éolien d'un télégraphe, qui transporte les ordres bêtes de la Défense nationale.
* * * * *
Mercredi 28 décembre.—La triste vie dans ce déménagement, où l'œil n'a plus la jouissance de tout ce qu'il aimait, où tout ce qui était suspendu aux murs a été décroché, à cause des ébranlements du canon, où les dessins désencadrés sont dans les cartons, où les cadres, avec leurs réjouissantes sculptures et leurs éclairs de vieil or, sont cachés dans des enveloppes de sales journaux, où les livres, ficelés en paquets, sont étalés à terre, où la pièce d'artiste que l'on habite, présente l'aspect d'un arrière-fond d'épicerie.
Aux jours où nous sommes, beaucoup de petits bourgeois se couchent à sept heures et se lèvent à neuf. On a moins faim au lit, et on n'y a pas froid.
Une expression et une image, nées du siège. J'entends un militaire dire à un autre: «Pour moi, ce qui m'attend là, c'est une fricassée de pain sec!»
* * * * *
Jeudi 29 décembre.—On a beaucoup écrit sur la démoralisation produite dans les hautes classes par le régime dernier. Moi, je suis surtout frappé de la démoralisation de la classe ouvrière par le luxe de bien-être que lui a donné l'Empereur. Cette classe, je la vois complètement avachie. De virile, de martiale, de hasardeuse qu'elle était, elle est devenue loquace, et très économe de sa peau. Cet aveugle amour des coups, qui, du temps de Louis-Philippe, faisait compter pour toute émeute, en faveur de n'importe quelle opinion, sur cinq cents Parisiens prêts à se faire casser la gueule, pour le plaisir de se battre, pour l'émotion héroïque du coup de fusil, cet amour des coups a disparu, ainsi qu'a pu s'en apercevoir le gouvernement de quelques heures du 31 octobre; et la Défense nationale n'a rencontré que des hommes bien mous dans les bataillons de la Villette.
La crapulerie de la garde nationale dépasse tout ce que l'imagination d'un homme bien élevé peut inventer. Je suis en chemin de fer entre trois gardes nationaux, dont chaque geste aviné est presque un coup pour leurs voisins, dont chaque phrase ne peut sortir de leurs bouches qu'accompagnée du mot: «merde.» L'un représente l'ivresse imbécile; l'autre, l'ivresse gouailleuse et scélérate; le dernier, l'ivresse brutale. L'ivresse scélérate dit à l'ivresse brutale, pendant le parcours, que le chef de gare vient de donner l'ordre de l'arrêter, quand il descendra, pour le boucan qu'il a fait en montant. Je vois l'homme tirer son couteau, l'ouvrir, et le remettre tout ouvert dans sa poche. Je descends à la première station, peu désireux d'assister à la sortie de wagon de mes voisins.
Aujourd'hui, il y a foule, en haut de Belleville, pour chercher à voir quelque chose de la canonnade, qui ne décesse pas. Les tertres, les monticules des montagnes d'Amérique, blancs de neige, portent de petites foules, se détachant toutes noires sur le ciel.
Je prends un sentier côtoyant des briqueteries en planches, que démolissent les propriétaires, craignant que la besogne ne soit faite par les maraudeurs. Je chemine, non sans m'aider des mains, sur la terre glacée, par cette route de chèvre, entre des excavations de petits précipices, aux flancs verts de glaise, au fond desquels les voyous ont fait des glissades, et j'atteins un de ces minuscules pitons déchiquetés, qui donnent dans toute cette neige, à ce paysage parisien tourmenté, l'aspect d'une réduction d'une contrée volcanique. Au-dessus de ma tête tournoie un oiseau de proie, peut-être un des faucons de Bismarck, dépêché contre nos pigeons. On ne voit rien du terrain canonné. La curiosité dépitée se rabat sur le Bourget, éclairé d'un pâle rayon de soleil, sur des feux prussiens, sur un casque allemand, qu'on croit voir luire.
Dans les groupes commence à circuler, contredite par l'indignation de quelques-uns, par l'incrédulité du plus grand nombre, l'annonce de l'évacuation du plateau d'Avron, et commence, visible pour tout le monde, la naissance d'un découragement, que la défaite de l'armée de la Loire, de l'armée du Nord, n'avait point encore amené.
Burty me dit aujourd'hui qu'un général, dont j'ai oublié le nom, avait laissé échapper devant lui: «C'est le premier acte de notre agonie!»
Aux heures avancées de la nuit, quand maintenant on frôle les murailles de Paris, on est surpris d'y entendre, enfermé comme derrière un mur de village, le chant des coqs, et l'on ne voit plus de lumières qu'aux fenêtres des maisons, qui ont inscrit au-dessus de leurs portes: AMBULANCE.
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Vendredi 30 décembre.—Aujourd'hui seulement l'abandon du plateau d'Avron est officiel, et les ineptes rapports qui l'accompagnent ont tué la résolution énergique de la résistance. L'idée d'une capitulation avant que la dernière bouchée de pain ait été mangée,—idée qui n'existait pas hier,—est entrée dans la cervelle du peuple, annonçant aujourd'hui d'avance l'entrée des Prussiens pour un de ces jours.
Les choses qui se passent accusent en haut une telle incapacité, que le peuple peut bien s'y tromper, et prendre cette incapacité pour de la trahison. Si cependant cela arrive, quelle responsabilité devant l'histoire pour ce gouvernement, pour ce Trochu, qui, avec des moyens de résistance aussi complets, avec cette foule armée de 500 000 hommes, aura, sans une bataille, sans un avantage, sans une petite action d'éclat, même sans une grande action malheureuse, enfin sans rien d'intelligent, d'audacieux ou d'imbécillement héroïque, fait de cette défense, la plus honteuse défense des temps historiques, celle qui témoigne le plus hautement du néant militaire de la France actuelle!
Vraiment, la France est maudite! Tout est contre nous; si le froid et le bombardement continuent, il n'y aura pas d'eau pour éteindre les incendies. Toute l'eau, dans les maisons, est presque de la glace, jusqu'au coin de la cheminée.
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Samedi 31 décembre.—La viande de cheval, une viande de mauvais rêves et de cauchemars. Depuis que je m'en nourris, c'est une suite de nuits insomnieuses.
Cette nuit, à l'approche de l'année 1871, de cette année que je vais commencer seul, les tristes pensées ont amené, dans le malaise de mes rêves, mon frère bien-aimé. Je le voyais tel qu'il était dans les derniers mois de sa vie, tel qu'il était il y a un an, et j'ai eu à nouveau, tout le temps qu'a duré la tromperie du sommeil, la cruelle souffrance morale que j'ai éprouvée, tout le long de sa maladie. Je ne sais pourquoi et comment, nous étions en visite chez Janin. Tout le temps de la longue visite que je voulais et ne pouvais abréger, j'avais au-dedans de moi la souffrance d'amour-propre, de ses inattentions, de ses absences, de ses maladresses, de son entrée d'avance dans la mort, étudiant sur le visage des gens qui étaient là, s'ils s'apercevaient de tout ce qui me désespérait. Et j'avais dans mon rêve, à l'état aigu, toutes ces perceptions douloureuses, absolument comme si je les revivais. Enfin, étant parvenu à abréger la visite, et tout heureux de l'entraîner, avant qu'on pût se rendre compte de ce qu'il était devenu, il arrivait qu'au moment de passer la porte,—son adieu, le malheureux enfant se mettait à le bégayer. La douleur que j'en ressentais me réveillait.
Dans les rues de Paris, la mort croise la mort: le fourgon des pompes funèbres croise le corbillard. A la grille de la Madeleine, j'aperçois trois bières recouvertes d'une capote de mobile, surmontée d'une couronne d'immortelles.
J'ai la curiosité d'entrer chez Roos, le boucher anglais du boulevard Haussmann. Je vois toutes sortes de dépouilles bizarres. Il y a au mur, accrochée à une place d'honneur, la trompe écorchée du jeune Pollux, l'éléphant du Jardin d'Acclimatation, et au milieu de viandes anonymes et de cornes excentriques, un garçon offre des rognons de chameau.
Le maître boucher pérore, au milieu d'un cercle de femmes: «C'est 40 francs la livre, pour le filet et pour la trompe… Oui, 40 francs… Vous trouvez cela cher… Eh bien! vraiment, je ne sais pas comment je vais m'en tirer… Je comptais sur trois mille livres, et il n'a produit que deux mille trois cents… Les pieds, vous me demandez le prix des pieds, c'est vingt francs; les autres morceaux, ça va de huit à quarante francs… Ah! permettez-moi de vous recommander le boudin; le sang de l'éléphant, vous ne l'ignorez pas, c'est le sang le plus généreux… son cœur, savez-vous, pesait vingt-cinq livres… et il y a de l'oignon, mesdames, dans mon boudin…»
Je me rabats sur deux alouettes que j'emporte pour mon déjeuner de demain.
En sortant, j'aperçois une barbe qui marchande l'unique caneton qu'on voit à un étalage de fruitier de la rue du Faubourg Saint-Honoré. C'est Arsène Houssaye.
Il se plaint drolatiquement du peu de connaissance des hommes, qu'ont les membres du gouvernement, et me cite ce joli mot de Morny, embêté par les prétentions dirigeantes et gouvernantes des journalistes, disant: «Vos journalistes, mais ils n'ont pas été seulement ministres!»
Puis le poète parle de la ruine financière de la France, répétant une phrase de Rouland, toute chaude de ce matin: «Si l'on peut estimer la fortune de la France à quinze cents milliards, il faut la considérer comme tombée, dès aujourd'hui, à neuf cents milliards.»
Le jour de l'an de Paris de cette année, il réside dans une douzaine de misérables petites boutiques, semées, çà et là, sur le boulevard, où des marchands grelottants offrent des Bismarck, caricaturés en pantins, aux passants gelés.
Ce soir, je retrouve, chez Voisin, le fameux boudin d'éléphant, et j'en dîne.
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ANNÉE 1871
Dimanche 1er janvier.—Quel triste jour pour moi, que ce premier jour des années que je vais être condamné à vivre seul!
La nourriture actuelle, les interruptions perpétuelles du sommeil par la canonnade, me donnent aujourd'hui une migraine qui me force à passer la journée au lit.
Le bombardement, la famine, un froid exceptionnel: voici les étrennes de 1871. Jamais, depuis que Paris est Paris, Paris n'a eu un pareil jour de l'an, et malgré cela, ce soir, la saoulerie jette dans les rues sa bestiale joie.
Ce jour me fait penser qu'au point de vue de l'histoire de l'humanité, il est très intéressant et presque amusant pour un sceptique à l'endroit du progrès, de constater, cette année 1871, que la force brute, malgré tant d'années de civilisation, malgré tant de prêcheries sur la fraternité des peuples, et même en dépit de tant de traités pour la fondation d'un équilibre européen, la force brute, dis-je, peut s'exercer et primer, comme au temps d'Attila, sans plus d'empêchements.
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Lundi 2 janvier.—Tous les jours, de pauvres femmes se trouvent mal, soit de froid, soit de fatigue, soit d'inanition, pendant les heures de queue, qu'on leur fait faire pour la distribution de la viande.
Un sujet de méditation. Nous aurions été les plus forts, et nous aurions voulu nous donner les frontières du Rhin, qui sont, au fond, notre délimitation ethnographique: toute l'Europe s'y serait opposée. Les Allemands s'apprêtent à prendre l'Alsace et la Lorraine, se disposent par cette amputation à annihiler la France, toute l'Europe applaudit! Pourquoi? Les nations seraient-elles comme les individus, n'aimeraient-elles pas les aristocraties?
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Mercredi 4 janvier.—Encore souffrant, je passe toute ma journée au lit, dans un état vague de demi-sommeil. Il flotte en ma cervelle des idées informulées, à tout moment, prêtes à devenir des rêves, mais arrêtées, au bord du sommeil, par une détonation du Mont-Valérien, ou par la piaillerie pondeuse des trois petites poules, que j'ai dans une cage, contre mon petit feu de bois vert. Ces trois volatiles sont la dernière ressource que j'ai gardée contre la viande des tire-fiacres d'aujourd'hui, contre la faim de demain.
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Jeudi 5 janvier.—Aujourd'hui le bombardement est commencé de notre côté. On ne voit rien, la vue est arrêtée, au delà du rempart, par un épais brouillard, dans l'opacité blanche duquel s'entendent de formidables détonations.
Je retourne dans l'après-midi vaguer autour du cimetière d'Auteuil. De temps en temps des sifflements d'obus, et tout à coup, deux hommes se trouvant à une trentaine de pas en avant, se rabattent vivement sur moi: l'un tenant dans sa main un morceau de fonte de plus de deux livres, qui vient de les effleurer.
On parle de blessés à Javel, à Billancourt. Cependant tout le monde qui est là,—tout le monde, hommes et femmes,—ne veulent pas s'en aller, et font preuve d'une curiosité sans peur. Depuis deux mois, la canonnade du rempart a habitué la population parisienne au canon, et le bombardement, loin de l'effrayer, semble la pousser, toute nerveuse, au dédain du danger.
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Vendredi 6 janvier.—En me promenant dans le jardin, dont le vert tendre, sous la tiédeur du dégel, commence à percer le blanc de la neige et du givre, j'entends, à tous moments, des sifflements d'obus, semblables aux hurlements d'un grand vent d'automne. Cela, depuis hier, paraît si naturel à la population, que pas un ne s'en occupe, et que, dans le jardin à côté du mien, deux petits enfants jouent, s'arrêtant à chaque éclat, et disant de leur voix, encore à demi bégayante: «Elle éclate!» puis reprennent tranquillement leurs jeux.
Les obus commencent à tomber, rue Boileau, rue La Fontaine.
Sur le seuil des portes, les femmes regardent passer, moitié atterrées, moitié curieuses, les ambulanciers à la blouse blanche, à la croix rouge sur le bras, portant des brancards, des matelas, des oreillers.
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Samedi 7 janvier.—Les souffrances de Paris pendant le siège: une plaisanterie pendant deux mois. Au troisième, la plaisanterie a tourné au sérieux, à la privation. Aujourd'hui c'est fini de rire, et l'on marche à grands pas à la famine, ou tout au moins pour le moment à une gastrite générale. La portion de cheval, pesant trente-trois centigrammes, y compris les os, donnée pour la nourriture de deux personnes, pendant trois jours, c'est le déjeuner d'un appétit ordinaire. A défaut de viande, pas possible de se rejeter sur les légumes: un petit navet se vend huit sous et il faut donner sept francs d'un litre d'oignons. Du beurre, on n'en parle plus, et même la graisse qui n'est pas de la chandelle ou du cambouis à graisser les roues, a disparu. Enfin les deux choses dont se soutiennent, s'alimentent, vivent les populations malaisées, les pommes de terre et le fromage: le fromage, il est à l'état de souvenir, et les pommes de terre, on a besoin de protection pour s'en procurer à vingt francs le boisseau. Du café, du vin, du pain: c'est la nourriture de la plus grande partie de Paris.
Ce soir, au chemin de fer, je demande mon billet pour Auteuil. La buraliste me dit que le chemin de fer, à partir d'aujourd'hui, ne va plus qu'à Passy. Auteuil ne fait plus partie de Paris.
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Dimanche 8 janvier.—Cette nuit, je me demandais, sous mes rideaux, s'il faisait un ouragan. Je me suis levé, j'ai ouvert ma fenêtre. L'ouragan était l'incessant et continu sifflement des obus, passant au-dessus de ma maison.
Je vais un moment étudier la physionomie d'Auteuil. Devant la gare, des gamins en képi militaire vendent à des gardes nationaux des fragments d'obus, qu'ils vont, à tout moment, ramasser près du cimetière. Dans les rues, des promenades patrouillantes de gardes nationaux, de douaniers, de forestiers, se fondant chez les marchands de vin. Beaucoup de messieurs qui déménagent, un sac de voyage à la main. Je vois une toute vieille dame, aux blanches anglaises, appuyée sur le bras d'un homme en blouse, qui porte son sac de nuit à la main. On stationne devant la maison du pâtissier Mongelard, dont un obus a enlevé hier la cheminée, et qui repâtisse héroïquement aujourd'hui.
Tout le monde est sur le pas de ses portes, en même temps que sur le qui-vive d'un obus: les femmes ayant oublié de faire leur toilette, et quelques-unes se montrant en bonnet de nuit.
Sur la petite place, à l'aspect italien, des gamines regardent, masquées par le porche de l'église, les obus tomber au fond du boulevard, et la grande caserne de Sainte-Périne, toutes ses fenêtres fermées, et sans un vivant derrière ses carreaux, semble évacuée de toutes ses vieillesses, descendues à la cave.
Je suis las, brisé… On mange si mal et l'on dort si peu. Rien ne ressemble plus à ma nuit de chaque jour, depuis le bombardement, qu'à la nuit passée à bord d'un bâtiment, pendant un combat naval.
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Lundi 9 janvier.—Absence d'allants et de venants sur notre boulevard; seuls, des gardes nationaux se rendant à leur poste, et des brancardiers se dirigeant vers le Point-du-Jour.
L'omnibus est en train de se replier en arrière, et je vois le déménagement du dépôt, où un obus de cette nuit a tué huit chevaux, et blessé sept autres, dont il a fallu abattre cinq.
À la gare du chemin de fer de Passy, des groupes d'hommes qui causent éclats d'obus; des groupes de femmes qui se communiquent des recettes culinaires pour faire, avec rien, quelque chose; un jeune soldat de ligne qui montre, sur son bras, un prétendu ricochet de balle. Au bureau de la vendeuse de journaux absente, un artilleur de la garde nationale feuilletant les imageries de l'OMNIBUS, le coude posé sur deux pains de munition, attachés par une sangle. Sur une banquette, un aumônier divisionnaire, à la croix blanche sur la poitrine, attachée par un large ruban en sautoir, liséré de rouge, qui, tout en essuyant ses lunettes, coquette près d'une dame, avec les regards fuyards et les sourires niais de Got, dans IL NE FAUT JURER DE RIEN.
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Mardi 10 janvier.—Le tir de la matinée est si précipité, qu'il semble avoir la régularité du battement d'un piston de machine à vapeur. Je fais le voyage de Paris avec un marin de la batterie du Point-du-Jour. Il raconte qu'hier, il y a eu une telle grêle d'obus, qu'ils ont été obligés de subir dix-sept décharges, couchés à terre, sans pouvoir riposter, après quoi, par exemple, ils ont envoyé une bordée qui a fait sauter une poudrière. En dépit de cet épouvantable feu, ils n'ont encore que trois blessés: un amputé de la cuisse qui est mort, un autre, blessé gravement, un manœuvrier devant la figure duquel a éclaté un obus, et qui a eu la barbe, les cils et les sourcils brûlés.
On est très nombreux, ce soir, chez Brébant. Tous les bombardés ont été curieux d'avoir de leurs nouvelles respectives. Charles Edmond fait des descriptions terrifiantes des bombes qui pleuvent sur le Luxembourg. Saint-Victor, pour un obus tombé place Saint-Sulpice, déserte, la nuit, son logement de la rue de Furstemberg. Renan a émigré aussi sur la rive droite.
La conversation est toute sur la désespérance des hauts bonnets de l'armée, sur leur manque de vouloir énergique, sur le découragement qu'ils propagent parmi les soldats. On parle d'une séance, où devant l'attitude molle ou indisciplinée des vieux généraux, le pauvre Trochu a menacé de se brûler la cervelle. Louis Blanc résume la chose en disant: «L'armée a perdu la France, elle ne veut pas qu'elle soit sauvée par les pékins!»
Tessié du Motay raconte les âneries de nos généraux, dont il prétend avoir été le témoin oculaire. Lors de l'affaire de décembre, il a vu arriver à deux heures, sur le terrain, le général Vinoy, qui avait reçu l'ordre d'enlever Chelles à onze heures: il l'a donc vu arriver à deux heures, entouré d'un état-major un peu aviné, et demandant où se trouvait Chelles. Du Motay assistait, je crois, le même jour, à l'arrivée du général Leflô qui, lui aussi, demandait si c'était bien là le plateau d'Avron.
Le même du Motay affirme qu'après notre complète réussite du 2 décembre, l'armée avait reçu l'ordre de marcher en avant, quand on vint dire à Trochu qu'on manquait complètement de munitions. Ceci fait proclamer assez verbeusement à Saint-Victor la nécessité d'un Saint-Just.
Et pendant que l'on parle de la menace, qui serait arrivée aujourd'hui au ministère de brûler Paris, s'il ne capitulait pas, quelqu'un, dans un coin, fait un réquisitoire contre Alphand, un réquisitoire comique à force d'exagération, en l'accusant, d'être l'auteur de tout ce qui a été fait de fatal—et cela par un moyen assez original—en ne refusant rien de ce qu'on proposait à Ferry, mais en l'exécutant lui-même, et le plus mal qu'il pouvait. Il cite la salaison des viandes qui sont perdues, l'établissement des ambulances du Luxembourg, où les blessés gelaient, les travaux des retranchements d'Avron, qui lui vaudront, dit l'orateur, dans son antipathie férocement injuste contre l'homme, de devenir l'Haussmann de Guillaume de Prusse.
Ces tristes paroles sont scandées des han douloureux de Renan, nous prédisant que nous allons assister aux scènes de l'Apocalypse.
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Mercredi 11 janvier.—Fuyant le bombardement, des populations effarées de femmes et d'enfants, chargées de paquets, traversent Auteuil et Passy, avec leurs ombres courant derrière elles, le long des murs, sur des affiches annonçant la reprise des concessions temporaires des cimetières.
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Jeudi 12 décembre.—Je vais faire un tour dans les quartiers bombardés de Paris. Ni terreur, ni effroi. Tout le monde a l'air de vivre de sa vie ordinaire, et des cafetiers font remettre, avec le plus admirable sang-froid, les glaces cassées par les détonations d'obus. Seulement, au milieu des allants et venants, l'on rencontre, par-ci, par-là, un monsieur emportant sa pendule entre ses bras, et les rues sont pleines de voitures à bras, traînant vers le centre de la ville, de pauvres mobiliers, dans le pêle-mêle desquels se trouve quelquefois un vieil impotent, qui ne peut marcher.
Les soupiraux des caves sont bouchés. Un boutiquier s'est fait un ingénieux blindage avec un étagement de planches, garnies de sacs de terre, qui va jusqu'au premier étage de la maison. On dépave la place du Panthéon. Un obus a enlevé le chapiteau ionien d'une des colonnes de l'École de Droit. Dans la rue Saint-Jacques, des murs troués, percés, d'où se détachent, à tout moment, des morceaux de plâtre. D'énormes blocs de pierre, un morceau de l'entablement de la Sorbonne fait contre le vieil édifice une barricade. Mais où le bombardement parle vraiment aux yeux, c'est sur le boulevard Saint-Michel, où toutes les maisons faisant angle avec les rues parallèles aux Thermes de Julien, ont été écornées par les éclats. Au coin de la rue Soufflot, le balcon de l'appartement du premier, arraché de la pierre, pend dans le vide, menaçant.
… De Passy à Auteuil, la route neigeuse est rosée du reflet des incendies de Saint-Cloud.
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Vendredi 13 janvier.—Il faut vraiment rendre justice à cette population parisienne, et l'admirer. Que devant l'insolent étalage de ces marchands de comestibles, rappelant maladroitement, à la population meure-de-faim, que les riches avec de l'argent peuvent toujours, toujours, se procurer de la volaille, du gibier, les délicatesses de la table, cette population ne casse pas les devantures, ne bouscule pas les marchands et les marchandises,—cela a lieu d'étonner.
Je n'ai rencontré un peu d'indignation que devant la façade du boulanger Hédé, rue Montmartre, le seul boulanger qui, à l'heure qu'il est, fasse encore du pain blanc et des croissants. Le peuple mangeur de pain blanc, condamné au pain de chien, semblait souffrir seulement de cette faveur, achetée du reste par des heures de queue.
Quand je lisais, dans le journal de Marat, les dénonciations furibondes, de l'ORATEUR DU PEUPLE contre la classe des épiciers, je croyais à de l'exagération maniaque. Aujourd'hui, je m'aperçois que Marat était dans le vrai… Ce commerce, tout gardenationalisé, est un vrai commerce d'accapareurs. Pour ma part, je ne verrais aucun mal à ce que l'on accrochât, à la devanture de leurs boutiques, deux ou trois de ces voleurs sournois, bien persuadé que, cela fait, la livre de sucre ne monterait pas de deux sous par heure.
Peut-être quelques assassinats, intelligemment choisis, sont, dans les temps révolutionnaires, le seul moyen pratique de retenir la hausse dans des limites raisonnables.
Je voyais, ce soir, chez un restaurateur, le découpoir du maître d'hôtel faire à peu près 200 tranches dans un cuissot de veau, d'un veau découvert à un quatrième étage, peut-être du dernier veau existant à Paris. Deux cents tranches, à 6 francs, de la grandeur et de l'épaisseur d'une carte de visite, ça fait 1 200 francs.
Un dialogue à côté de moi.
—«Nos femmes nous ont abandonnés, ce soir.»
—«Ma foi, tant mieux, nous irons voir le Panthéon, le bombardement!»
La visite aux quartiers bombardés a remplacé le théâtre.
Cette nuit, je passe une partie de la nuit à ma fenêtre, empêché de dormir par la canonnade et la fusillade autour d'Issy. Dans le silence de la nuit, cela paraissait proche, proche, et, avec l'imagination des heures de peur et de trouble, il me semblait, un moment, que les Prussiens avaient pris le fort qui ne tirait plus, et qu'ils attaquaient le rempart.
* * * * *
Samedi 14 janvier.—Le suffrage universel, pour l'élection des officiers de la mobile, a été déplorable. Il a fait nommer les bons enfants: c'est-à-dire des officiers qui, lorsqu'ils n'encouragent pas tout, n'empêchent rien.
M. Dumas, l'industriel, me contait ce matin de tristes détails sur la conduite d'officiers de mobiles. Il a un beau-frère qui possède une très belle propriété à Neuilly. Il tomba dans cette propriété des soldats et des officiers, parmi lesquels était M. X***. Ces messieurs ne se contentèrent pas de faire du feu au milieu des chambres, ils emportèrent, en partant, vingt-cinq paires de drap qui leur avaient été prêtés, et M. X*** fit enlever dans la serre quinze palmiers, qu'il envoya, pour son jour de l'an, à une cocotte. Sur la plainte de M. Dumas, un ordre de l'État-Major vient de faire rendre draps et palmiers.
N'ayant pas le courage d'aller à Paris, et n'ayant rien à manger, je tue un merle dans le jardin pour mon dîner.
Le merle jeté, les ailes raides, sur ma table—je ne suis pourtant pas métempsycosiste—il me vient, je ne sais pourquoi et comment, la pensée de mon frère; et l'association de son souvenir avec l'oiseau mort.
Je me rappelle l'arrivée de l'oiseau, tous les soirs, au jour tombant, et le sifflement aigu par lequel il semblait vouloir s'annoncer, et les deux ou trois traversées qu'il faisait du jardin, de son joli vol rapide et balancé. Je me rappelle sa pause de quelques secondes sur une branche, toujours la même, une branche d'un sycomore, tout proche de la maison, et du haut de laquelle il la regardait, immobile et énigmatique… puis tout à coup son évanouissement dans l'ombre et la nuit.
Il s'est glissé en moi, alors, comme une croyance superstitieuse, qu'un peu de mon frère avait passé en cette petite bête ailée, en cet oiseau de deuil de l'air, et j'ai eu le vague effroi d'avoir détruit, avec mon coup de fusil, quelque chose d'au delà de ce monde et d'ami, qui veillait sur la conservation de ma personne et de ma maison.
C'est bête, c'est bête, c'est absurde, c'est fou, mais ç'a été une obsession toute la soirée.
* * * * *
Dimanche 15 janvier.—La canonnade la plus effroyable qu'ait encore entendue le rempart Sud-Est. «Cela rigole durement!» dit un homme du peuple, en courant. La maison, secouée sur ses fondations, déverse toute la vieille poussière de ses corniches et de ses plafonds.
Malgré la gelée et le vent glacé, toujours sur le Trocadéro, une foule de curieux.
Dans les Champs-Elysées, abatis de grands arbres, sur lesquels, avant qu'ils ne soient hissés dans les camions, se précipite une nuée d'enfants, armés de hachettes, de couteaux, de n'importe quoi de coupant, qui tailladent des morceaux, dont ils emplissent leurs mains, leurs poches, leurs tabliers, pendant que, dans le trou de l'arbre abattu, se voient des têtes de vieilles femmes occupées à déterrer, avec des pics, ce qui reste des racines.
Au milieu de cette dévastation, quelques promeneurs et promeneuses, ayant l'air de faire insouciamment, et tout comme autrefois, leur promenade d'avant-dîner, sur l'asphalte.
A la porte d'un café du boulevard, sept ou huit jeunes officiers de mobiles paradent et coquettent autour d'une lorette, aux cheveux flamboyants, arrêtant, pour l'éplafourdissement des passants, le menu d'un dîner de haute fantaisie et de spirituelle imagination: le menu de leur prétendu dîner du soir.
Comme propriétaire, ma position est singulière. Tous les soirs, en revenant à pied, mes yeux cherchent, du plus loin qu'il leur est donné de voir, si ma maison est debout. Puis, quand j'ai cette certitude, c'est, à mesure que je me rapproche, au milieu, des sifflements d'obus, un examen de détail et une stupéfaction de ne trouver encore ni trou, ni écorniflure à mon immeuble,—dont, toutefois, on laisse la porte entre-bâillée, pour que je n'aie pas trop longtemps à y attendre.
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Lundi 16 janvier.—Fête du roi Guillaume. Le canon m'avait empêché de dormir toute la nuit, et j'étais encore sous mes draps, dans un engourdissement de fatigue. Au milieu des tonnerres de la batterie de Mortemart, j'avais perçu un bruit au-dessus de ma tête, et je croyais qu'on avait remué un meuble. Quelques minutes après, Pélagie entrait dans ma chambre et m'annonçait gaillardement qu'il venait de tomber un obus chez mon voisin, justement dans une chambre dont le mur est mitoyen. L'obus, ou plutôt deux fragments d'obus, ont percé le toit, et sont tombés dans une chambre, où était couché un petit garçon, que ses engelures empêchent de marcher. L'enfant n'a rien eu que la peur du plâtre tombé du plafond.
Aujourd'hui commence la distribution d'un pain, dont un morceau sera une vraie curiosité pour les collections futures, un pain où l'on trouve des fétus de paille.
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Mardi 17 janvier.—L'on parle d'une batterie prussienne élevée à la Porte Jaune, près Saint-Cloud, qui, sous peu de jours, doit rendre Auteuil intenable.
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Mercredi 18 janvier.—Aujourd'hui, c'est le rationnement à raison de 400 grammes par individu. Songe-t-on qu'il y a des gens condamnés à se nourrir de si peu? Des femmes pleuraient, à la queue du boulanger d'Auteuil.
Ce ne sont plus quelques obus égarés, comme les jours précédents, c'est une pluie de fonte qui, peu à peu, m'enveloppe et m'enserre. Tout autour de moi des détonations à cent, à cinquante pas, à la gare du chemin de fer, rue Poussin, où une femme vient d'avoir le pied emporté. Et pendant que de la fenêtre, je reconnais, avec une longue-vue, les batteries de Meudon, un éclat me frôle presque, et fait rejaillir la boue contre la porte de ma maison.
Je passais, à trois heures, à la barrière de l'Étoile. Les troupes défilaient. Je m'arrêtai.
Le monument de nos victoires, illuminé de soleil, la canonnade lointaine, le défilé immense, dont les dernières baïonnettes jetaient des éclairs sous l'obélisque: c'était quelque chose de théâtral, de lyrique, d'épique.
Un grand et fier spectacle que cette armée, allant à ce canon qu'on entendait, et ayant, au milieu d'elle, des pékins en barbe blanche qui étaient des pères, des figures imberbes qui étaient des fils, et encore, dans les rangs entr'ouverts, des femmes portant le chassepot de leurs maris.
Et l'on ne peut dire le pittoresque que prenait la guerre, de cette multitude citoyenne, convoyée de fiacres, d'omnibus non encore peints, de fourgons à transporter les pianos d'Erard, transformés en voitures d'intendance militaire.
Il y avait bien quelques pochards, quelques chants de gobichonneurs, détonnant un peu avec l'hymne national, et toujours un peu de cette gaminerie, dont l'héroïsme français ne peut se défaire, mais l'ensemble du spectacle était émotionnant et grandiose.
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Jeudi 19 janvier.—Paris tout entier, sorti de son chez soi, se promène dans l'attente des nouvelles. Des rangées de gens à la porte garnie de paille des ambulances. Devant la mairie de la rue Drouot, une foule si pressée que, selon une expression d'un homme du peuple, «on ne pourrait pas y jeter une noisette». Le gros peintre Marchal, que le siège n'a pas fondu, empêche, costumé en garde national, les voitures de passer.
De bonnes nouvelles circulent. Arrivent les premiers journaux, annonçant la prise de Montretout. C'est une allégresse. Les gens qui ont pu se procurer des journaux, les lisent aux groupes formés autour d'eux. Le monde va dîner joyeusement, et tout autour de soi, l'on perçoit le bavardage sur les heureux détails du combat d'aujourd'hui.