WeRead Powered by ReaderPub
Journal des Goncourt (Deuxième série, troisième volume) / Mémoires de la vie littéraire cover

Journal des Goncourt (Deuxième série, troisième volume) / Mémoires de la vie littéraire

Chapter 5: ANNÉE 1881
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The journal presents a sequence of dated entries in which the author chronicles his health and domestic life, dinners and salons, encounters with contemporary literary and artistic figures, and sharp impressions of politics and social manners. Short anecdotal sketches and portraits convey conversational details, witty observations, and ideological disputes alongside personal ailments and household moments. Entries alternate between descriptive reports of events and reflective commentary on literature, taste, and modern life. The overall effect is an episodic, observational record that blends intimate confession, gossip, and critical judgement to map a cultural milieu.

Le jour était tombé quand il se réveille. Il se met à la recherche d'un endroit pour manger, et découvre une gargote, où on lui fait payer sept francs son dîner. Il retombe dans la rue, se dirige au hasard, arrivant au bout de deux heures, sur le boulevard des Italiens. Là, dans cette allée et venue d'hommes et de femmes, dans ce mouvement, dans cette vie de la foule parisienne, sous les lumières du gaz, le noir soudain, que le jeune artiste a en lui, ce noir s'évanouit, et il est transporté, enthousiasmé, par la modernité du spectacle. Puis au bout de quelques instants, au café du coin de la rue de Richelieu, deux ou trois: «Ah! comment te voilà!» de compatriotes, lui enlèvent toute inquiétude, tout souci, toute préoccupation d'avenir.

Et sans demander, en pleine nuit, il retrouve son hôtel de la place du
Mont-Parnasse, ce que, dit-il, il ne pourrait faire aujourd'hui.

* * * * *

————La littérature, c'est ma femme légitime, les bibelots, c'est ma p….. mais pour entretenir cette dernière, jamais, au grand jamais, ma femme légitime n'en souffrira.

* * * * *

Samedi 23 février.—Les juives gardent de leur origine orientale, une nonchalance particulière. Aujourd'hui, je suivais d'un oeil charmé, les mouvements de chatte paresseuse, avec lesquels Mme *** pêchait, au fond d'une vitrine, ses porcelaines et ses laques, pour me les mettre dans la main. Puis quand elles sont blondes, les juives, il y a au fond de leur blondeur, comme de l'or de la peinture de la maîtresse du Titien.

L'examen fini, la juive s'est laissée tomber sur une chaise longue, et la tête penchée de côté, et montrant au sommet un enroulement de cheveux, qui ressemblait à un noeud de couleuvres, elle s'est indolemment plainte, avec toutes sortes d'interrogations amusantes de la mine et du bout du nez, de cette exigence des moralistes et des romanciers, demandant aux femmes qu'elles ne fussent pas des créatures humaines, et qu'elles n'eussent pas dans l'amour les mêmes lassitudes et les mêmes dégoûts que les hommes.

* * * * *

————Avez-vous remarqué, me disait une amie, comme les femmes bêtes ont quelquefois de l'esprit, du véritable esprit, quand elles disent du mal de leurs maris?

* * * * *

Dimanche de Pâques, 28 mars.—Aujourd'hui, nous partons, Daudet, Zola, Charpentier et moi, pour aller dîner et coucher chez Flaubert, à Croisset.

Maupassant vient nous chercher, en voiture, à la gare de Rouen, et nous voici reçus par Flaubert, en chapeau calabrais, en veste ronde, avec son gros derrière dans son pantalon à plis, et sa bonne tête affectueuse.

C'est vraiment très beau sa propriété, et je n'en avais gardé qu'un souvenir assez incomplet. Cette immense Seine, sur laquelle les mâts des bateaux, qu'on ne voit pas, passent comme dans un fond de théâtre; ces grands arbres aux formes tourmentées par les vents de la mer; ce parc en espalier; cette longue allée-terrasse en plein midi, cette allée péripatéticienne, en font un vrai logis d'homme de lettres—le logis de Flaubert, après avoir été au XVIIIe siècle, la maison conventuelle d'une société de Bénédictins.

Le dîner est excellent; il y a une sauce à la crème d'un turbot, qui est une merveille. On boit beaucoup de vins de toutes sortes, et la soirée se passe à conter de grasses histoires, qui font éclater Flaubert, en ces rires qui ont le pouffant des rires de l'enfance. Il se refuse à lire de son roman. Il n'en peut plus, il est esquinté. De bonne heure, on va se coucher, en des chambres, meublées de bustes de famille.

Le lendemain, on se lève tard, et l'on reste renfermé à causer: Flaubert déclarant la promenade un échignement inutile. Puis l'on déjeune et l'on part.

Nous sommes à Rouen. Il est deux heures et nous ne serons à Paris qu'à cinq. Donc la journée est perdue. Je propose de battre les marchands d'antiquités, de faire un petit dîner fin, et de ne revenir que le soir. On accepte, à l'exception de Daudet qui a un dîner de famille. Nous n'avons pas fait cinquante pas, que nous nous apercevons que les boutiques sont fermées—nous n'avions pas songé que nous étions le lundi de Pâques.—Enfin une boutique entre-bâillée, et une paire de chenets, qu'on nous a faits 3 000 francs.

Nous revoilà dans la rue, où bientôt nous nous trouvons si désheurés, que nous entrons dans un café où nous jouons au billard, deux heures et demie, nous asseyant tour à tour, morts de fatigue, sur les angles du billard, en disant: «Quel four!»

Enfin six heures et demie, nous nous rendons dans le grand hôtel, pour le dîner fin. «Quel poisson avez-vous?—Monsieur, il n'y a pas aujourd'hui un seul morceau de poisson dans la ville de Rouen!» Et le solennel maître d'hôtel nous propose des côtelettes de veau.

* * * * *

Mercredi 31 mars.—Je ne sais qui disait hier, que les hommes de lettres ayant une originalité sont rencoignés et renforcés dans leur originalité par la critique, qui fait d'eux des espèces de types exagérés, sur lesquels ils sont condamnés à se modeler aveuglément, tout le reste de leur vie—et il citait Mérimée.

* * * * *

————Sous le ciel implacablement bleu, se profilant sur la mer, une procession de petits nègres qui marchent tout nus, à la queue leu leu, un gros cigare à la bouche, et au milieu du ventre un nombril comme leur cigare: c'est un tableau causé de Cuba, par Hérédia.

* * * * *

Samedi 3 avril.—Une assiette de 700 francs, oui, une assiette de ce prix ridicule, je me paye cela, moi misérable! Mais c'est l'assiette à la mésange sur une tige de magnolia en fleurs, l'assiette coquille d'oeuf de la collection du président M. ***, de la collection de Barbet de Jouy.

* * * * *

————Dans la vie, il y a des successions de bonnes et de mauvaises chances, semblables à ces courants d'eau chaude et ces courants d'eau froide, que trouve, en mer, un nageur.

* * * * *

————Dans GAVARNI et l'ART DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE, j'ai écrit l'histoire du grand art que je sentais. Dans la MAISON D'UN ARTISTE au dix-neuvième siècle, j'écris l'histoire de l'art industriel de l'Occident et de l'Orient, et l'on ne se doute pas, à côté de moi, que je prends la direction d'un des grands mouvements du goût d'aujourd'hui et de demain.

* * * * *

Jeudi 22 avril.—Je dîne aujourd'hui chez Zola. Zola est triste, triste d'une tristesse qui donne à son rôle de maître de maison quelque chose de somnambulesque. Il s'échappe à dire, un moment: «Ah! si j'avais été mieux portant, j'aurais été, cet hiver, n'importe où… j'avais besoin de m'en aller d'ici».

C'est curieux ce navrement au milieu de cet immense succès.

* * * * *

————De Nittis m'affirmait, qu'il y avait un onguent particulier pour le visage des papes, fabriqué par une congrégation religieuse: un onguent qui donne la plus extrême fraîcheur à leurs vieux traits, jusqu'au jour de leur mort.

* * * * *

Jeudi 6 mai.—Il n'y a que Paris pour ces tragédies bourgeoises. Ces jours-ci est morte, une semaine après son mari, Mme X… La maison X…, sans un capital bien connu, était une maison à chevaux, à voitures, à nombreux domestiques. La malade est morte dans son lit, sans avoir été complètement déshabillée, pendant cinq jours, par ses femmes faisant une noce d'enfer avec les domestiques dans le sous-sol; et des sinapismes ayant été commandés par le médecin, c'est le cocher complètement saoul, qui les lui a posés sur ses bas, oui, sur ses bas, qui n'avaient pas été retirés.

* * * * *

Samedi 8 mai.—Est-ce que vous allez dimanche chez M. Flaubert? venait de me dire Pélagie, quand la petite a mis sur la table une dépêche, qui contenait ces deux mots: Flaubert mort!» Oh! pendant quelque temps, un trouble de mon individu, dans lequel je ne savais pas ce que je faisais, et dans quelle ville je roulais en voiture. J'ai senti qu'un lien, parfois desserré, mais inextricablement noué, nous attachait secrètement l'un à l'autre. Et je me rappelais, avec une douloureuse émotion, la larme tremblante au bout d'un de ses cils, quand Flaubert m'embrassa en me disant adieu, au seuil de sa porte, il y a quelques semaines.

* * * * *

Mardi 11 mai.—Je suis parti hier avec Claudius Popelin, pour Rouen.

Nous étions à quatre heures, à Croisset, dans cette triste maison, où je ne me suis pas senti le courage de dîner. Mme Commanville nous a parlé du cher mort, de ses derniers instants, de son livre qu'elle croit incomplet d'une dizaine de pages. Puis au milieu de la conversation brisée, et sans suite, elle nous a raconté une visite, qu'elle avait faite dernièrement, pour forcer Flaubert à marcher, une visite à une amie, demeurant de l'autre côté de la Seine, et qui avait, ce jour-là, son dernier-né, posé sur la table du salon, dans une charmante bercelonnette rose: visite qui faisait répéter à Flaubert, tout le long du retour: «Un petit être comme celui-ci dans une maison, il n'y a que cela au monde!»

Ce matin, Pouchet m'entraîne dans une allée écartée, et me dit: «Il n'est pas mort d'un coup de sang, il est mort d'une attaque d'épilepsie… Dans sa jeunesse, oui, vous le savez, il avait eu des attaques… Le voyage d'Orient l'avait, pour ainsi dire, guéri… Il a été seize ans, sans plus en avoir… mais les ennuis des affaires de sa nièce, lui en ont redonné… et samedi, il est mort d'une attaque d'épilepsie congestive… oui avec tous les symptômes, avec de l'écume à la bouche… Tenez, sa nièce désirait qu'on moulât sa main… on ne l'a pas pu… elle avait gardé une si terrible contracture… Peut-être, si j'avais été là, en le faisant respirer une demi-heure, j'aurais pu le sauver…»

Ça été tout de même une sacrée impression d'entrer dans le cabinet du mort… son mouchoir sur la table, à côté de ses papiers, sa pipette avec sa cendre sur la cheminée, le volume de Corneille, dont il avait lu des passages la veille, mal repoussé sur les rayons de la bibliothèque.

… Le convoi se met en marche. Nous grimpons par une montée poussiéreuse à une petite église, l'église où Mme Bovary va se confesser, et où l'un des crapauds tancés par le curé Bournisien, semble être en train de faire de la voltige, sur la crête du petit mur de l'ancien cimetière.

C'est exaspérant dans ces enterrements, la présence de tout ce monde du reportage, avec ses petits papiers dans le creux de la main, où il jette des noms de gens et de localités, qu'il entend de travers.

On ressort de la petite église, et l'on gagne le cimetière monumental de Rouen, sous le soleil, par une route interminable. Dans la cohue insouciante, et qui trouve l'enterrement long, commence à sourire l'idée d'une petite fête. On parle des barbues à la normande et des canetons à l'orange de Mennechet, et des lèvres murmurent des noms de rues infâmes, avec des clignements d'yeux de matous amoureux… On arrive au cimetière, un cimetière tout plein de senteurs d'aubépine, et dominant la ville, ensevelie dans une ombre violette, qui la fait ressembler à une ville d'ardoise.

Et l'eau bénite jetée sur la bière, tout le monde assoiffé dévale vers la ville avec des figures allumées et gaudriolantes.

Daudet, Zola et moi, nous repartons, refusant de nous mêler à la ripaille qui se prépare pour ce soir, et revenons, en parlant pieusement du mort.

* * * * *

Lundi 31 mai.—Aujourd'hui la princesse venant déjeuner chez moi, m'a fait le cadeau le plus charmant qu'elle pouvait me faire. Dans le temps, elle m'avait dit: «Goncourt, je vous laisse, dans mon testament, les dessins que Gavarni avait faits pour la MODE, et que Girardin, aux jours où nous étions bien ensemble, m'a offerts».

En me mettant l'album dans les mains, elle m'a dit gentiment: «Tenez, je me porte très bien, je vous ferai attendre trop longtemps… Je ne sais quelle idée m'avait pris de les vendre cet hiver, comme ça je ne pourrai plus.»

* * * * *

Jeudi 24 juin.—Je dîne aujourd'hui chez Francis Magnard, établi dans 2500 mètres de terre, à Passy. Il y a là, Gille, nous racontant ses fréquentations à la Pissole, avec Grassot, frénétique admirateur de Chateaubriand, qui, avant de prendre connaissance de son premier vaudeville, lui dit: «Mon petit, as-tu seulement lu le GÉNIE DU CHRISTIANISME?»

* * * * *

————Pense-t-on ce que doit être une maîtresse, qui traduit du Darwin?

* * * * *

————Plus de principes, plus rien qui soit juste ou injuste, avec la doctrine de l'opportunisme. À quatre heures le gouvernement trouve que les coquins politiques sont indignes d'un pardon quelconque, à onze heures du soir ces coquins, sont dignes de toutes les miséricordes. Et de la politique l'opportunisme descendra bientôt dans la pratique de la vie, et il y aura de l'opportunisme dans l'honneur, dans la morale, etc.

* * * * *

Mardi 6 juillet.—Je ne me sens pas malade, mais j'éprouve une fatigue, une lassitude de l'être qui va jusqu'à la souffrance. Puis il se passe en moi des choses singulières, il me semble que les nerfs qui font mouvoir mon individu, ont de la nuque aux talons, des relâchements, des distensions, qui me donnent à craindre de, tout à coup, m'affaisser et tomber à plat, comme un pantin, dont les ficelles seraient coupées.

* * * * *

Jeudi 15 juillet.—Parti faire un mois de vie végétative à Jean-d'Heurs.

* * * * *

————Dans cette vie de succulence, qui est, en cette maison, le dernier mot de la cuisine provinciale, et peut-être son chant du cygne, il me vient un doux hébétement, qui me rend incapable d'écrire une ligne.

* * * * *

————On me faisait voir ici deux coqs, qui se tiennent tout en haut du perchoir. Quand les malheureux descendent, les autres coqs se jettent sur eux, et assouvissent leurs passions anti-naturelles. Les deux victimes ont la crête molle, allongée, avec quelque chose de comique, dans le galbe ridicule de leur personnage d'oiseau.

* * * * *

Jeudi 16 août.—Dans le vide de Paris, en ces mois d'été, je suis toujours attaqué, à mes retours de la campagne, d'une tristesse, qui a quelque chose de splénétique.

* * * * *

————Combien d'aimeurs de peuple ont tiré de leur amour, 25, 50, 75, 300, 500 p. 100. Et vraiment je ne connais guère, en ce temps-ci, qu'un homme, qui ait véritablement aimé le peuple gratis: c'est Barbès.

* * * * *

————Dans une causerie avec Burty, sur le mariage, il me disait avoir entendu Onimus affirmer qu'une partie des maladies de matrice des femmes venait de la brutalité du viol, accompli par le mari, dans la huitaine du mariage.

* * * * *

Mercredi 25 août.—-Bonvin vient me faire voir une esquisse d'après Rubens, qu'il croit de Watteau. Il se plaint des amateurs qui travaillent à devenir les amis des peintres, pour payer moins cher, et à ce propos, il me cite la phrase de Diaz: «Oui, ils veulent connaître intimement la p…, dans l'espérance de devenir ses maquereaux».

Ces temps-ci, après vingt-cinq ans de séparation, j'ai revu, mon cousin, le marquis de Villedeuil, le cousin avec lequel mon frère et moi, nous avons fait nos débuts littéraires, le cousin qui a mangé 800 000 francs en deux ans… Ah! depuis la fondation de l'Éclair et du Paris, il a fait bien des métiers, et bien des milliers de lieues sur le globe. Il a élevé une sucrerie près de l'Escurial, il a construit des chemins de fer dans le Maroc, posé des télégraphes dans l'Amérique méridionale. Et de cette vie de voyage, de ces compagnonnages avec des êtres de toutes sortes, de ces lectures économiques, statistiques, sociales, dans une existence où n'existe pas le besoin du sommeil, il est sorti un tout autre garçon, que celui que j'ai connu. Oui, il m'apparaît comme un de ces raisonneurs, à la fois profonds et légers de Balzac, donnant à ce qu'il dit—et ce qui ne m'avait jamais intéressé chez les autres,—un intérêt de roman.

Aujourd'hui il est entré chez moi, en disant: «C'est curieux maintenant, quand une affaire est faite avec un banquier, ce n'est pas fait avec son argent, mais avec l'argent d'un autre, qu'il se met à chercher…» Et le voilà, sauf le temps d'un rapide dîner, jusqu'à onze heures, toujours en marche, parlant de la puissance intelligentielle des gens qui ne savent ni lire ni écrire; parlant de la virtualité des révolutionnaires espagnols, complètement détruite par les cabinets des restaurants de Paris, et qu'il compare aux sauvages, ne prenant des civilisés que l'eau-de-vie; parlant du travail idéologiste des socialistes, complètement arrêté en 1848, par la bêtise des radicaux, dont toute la politique est rapetissée à manger du prêtre, etc., etc.

Il s'arrête un moment, et avec un petit rire sarcastique, qui a l'air de moquer tout ce qui sort d'original de sa bouche, il s'écrie: «Oui cela, je veux le dire dans un livre, qui, sur la constitution des sociétés, serait, toute distance gardée, ce qu'est le livre de Laplace, sur la constitution du ciel!»

Et il remarche, jetant des phrases comme celle-ci: «Enfin nous sommes dans un monde tout nouveau, où toutes les conditions de l'existence sont changées, sans qu'on ait l'air de s'en apercevoir… Autrefois un ouvrier chaudronnier gagnait 6 francs par jour… Il pouvait mettre 3 francs de côté… Donc au bout de cinq ans, il avait 5 000 francs et pouvait se faire maître chaudronnier… Aujourd'hui il faut 800000 francs pour établir un chaudron… donc il n'y a plus moyen pour le peuple de sortir du peuple… et le peuple ne veut pas rester peuple… Savez-vous avec quelle somme s'est fondée, sous Louis-Philippe, la plus grande fabrique de produits chimiques… Chabrol vous l'apprend… avec 60 000 francs… Allez maintenant chez Salleron, il vous demandera 15 000 francs pour une cheminée… un fourneau sans luxe, c'est une affaire de 50 000 francs… Et tout comme cela… une confiserie se fonde avec un capital de 1 200 000 francs… une épicerie, vous connaissez la maison Potin?»

Et toujours marchant d'un bout de la chambre à l'autre, il parle de la population qui a augmenté d'un quart, pendant que le capital quadruplait; du temps prochain, où le capital sera l'esclave du travail; de la phrase de Cambon: «Il faut écraser ces morpions!» etc., etc.

* * * * *

Vendredi 27 août.—Aujourd'hui, au milieu d'une forte migraine, la FAUSTIN a fait tout à coup irruption dans ma cervelle, avec accompagnement de fièvre littéraire.

* * * * *

————Peindre quelque part la nervosité d'une héritière d'une grande famille, donnant des leçons de piano à une jeune fille de la bourgeoisie, pendant qu'elle a sous les yeux, de l'autre côté de la rue, l'ancien hôtel de sa famille.

* * * * *

————Jeune fille couchant, avec sous son oreiller, un chapelet de reliques, un petit Saint-Joseph, et une mèche de cheveux de son amoureux.

* * * * *

————Je rencontre à une exposition du Palais de l'Industrie, une jeune et jolie brune qui a profité des vingt jours de réserviste de son mari, pour devenir complètement blonde.

* * * * *

————On parlait aujourd'hui d'une grande dame de la société romaine, qui faisait essayer ses confesseurs par sa femme de chambre.

* * * * *

————Quelqu'un m'entretenait du goût d'art de Richard Wallace, achetant le cor de chasse de Saint-Hubert, non pour l'intérêt de l'objet, mais pour l'histoire qui s'y rapporte, et qu'il pourra raconter au prince de Galles, la première fois qu'il le lui montrera.

* * * * *

————Le vieux peintre Adolphe Leleux fume des cigarettes, qu'il allume encore avec des pierres à fusil, provenant d'un baril de ces pierres qu'il a reçu pour une prise d'armes, quand il faisait partie de la société des Droits de l'Homme.

* * * * *

————M. Alphonse Rothschild a un beau mot pour se défendre, dans le premier instant, contre un objet qu'on lui fait trop cher: «Non, non, dit-il, c'est immoral à ce prix!».

* * * * *

Vendredi 19 novembre.—Je dîne ce soir chez Charpentier avec Rochefort.

Un toupet en escalade, fait comme de cheveux en fil d'archal, un oeil sans couleur, triangulairement voilé par l'ombre d'une profonde arcade sourcilière, et dans cet oeil un regard d'aveugle. Des traits—autrefois c'étaient des traits mièvres et tourmentés d'un nerveux duelliste de la cour des Valois,—aujourd'hui la ciselure de ces traits s'est avachie dans de grands plans, solides, carrés, britanniques.

On se met à table, et presque aussitôt, Rochefort me parle, poliment et gentiment, de mon livre sur la du Barry, contant qu'on a longtemps conservé dans sa famille le bonnet de la maîtresse de Louis XV, et qu'une grand'mère à lui, enfermée avec elle, avait ramassé, un jour que la pauvre femme l'avait jeté, pour prendre le bonnet d'une co-détenue, qui venait d'être acquittée par le tribunal révolutionnaire. Et, de l'anecdote concernant Mme du Barry, il passe à l'histoire de ses papiers de famille, qu'on lui a volés, pendant la Commune, et qu'on vient de lui offrir à vendre. Qu'il le veuille ou qu'il ne le veuille pas l'aristo perce dans chaque parole du démocrate, et parle-t-il de Gambetta, qu'il dénomme le prince de la goujaterie, on sent tout le dédain de l'homme bien né pour le fils de l'épicier de Cahors, et pour tous les côtés roturiers du parvenu.

Il a, ce Rochefort, je dois l'avouer, un charme fabriqué d'une certaine délicatesse d'esprit, d'une qualité de gaîté gamine, et surtout d'une câlinerie presque féminine.

Dans la conversation, un moment, il a laissé tomber, et cela sans jactance, et comme l'affirmation d'un fait: «Oui, je suis l'homme qui peut faire descendre 100 000 hommes dans la rue!».

* * * * *

————Un mot de physiologiste psychologue, un mot de Charcot sur Gambetta: «Certainement, c'est là, un homme doué, mais il lui manque… il lui manque la mélancolie!»

* * * * *

Jeudi 2 décembre.—LA COMÉDIE HUMAINE: ça pourrait être aussi bien le titre de la Comédie au crayon de Gavarni, que la Comédie à la plume de Balzac.

* * * * *

————X à Y…

—Mon livre est paru, vous le savez?

—Non.

—Achetez-le, je monterai chez vous, ces jours-ci, y mettre une dédicace.

* * * * *

————Les pays de l'Europe, où ne se trouvent pas d'objets d'art français, on y découvre des éventails:—l'éventail des émigrées, cet objet, que dans sa fuite la plus précipitée, la femme française emportait toujours.

* * * * *

————La gravité de la vie présente a fait à l'homme une jeunesse sérieuse, réfléchie, mélancolique. Pourquoi la jeune fille du jour est-elle ironique, blagueuse?

* * * * *

Un joli détail de coquetterie, confié par une femme du premier Empire à une de mes vieilles amies. Devant sa psyché, à l'effet de gracieuser sa bouche pour les bals du soir, elle se livrait à une véritable répétition tous les matins, disant cent fois, quand elle voulait la faire toute petite: Un pruneau de Tours, disant quand elle voulait la montrer dans sa largeur et son épanouissement: J'avale une poire.

* * * * *

————Un terrible mot pour peindre la marche des gens, attaqués d'une maladie de la moelle épinière: «Oui il commence à stepper

* * * * *

Mercredi 14 décembre.—Zola vient aujourd'hui me voir. Il entre avec cet air lugubre et hagard qui particularise ses entrées. Il s'échoue dans un fauteuil, en se plaignant geignardement, et un peu à la manière d'un enfant, de maux de reins, de gravelle, de palpitations de coeur, puis il parle de la mort de sa mère, du trou que cela fait dans leur intérieur, et il en parle avec un attendrissement concentré. Et quand il vient à causer littérature, à causer de ce qu'il veut faire, il laisse échapper la crainte de n'en avoir pas le temps.

La vie est vraiment bien habilement arrangée, pour que personne ne soit heureux. Voici un homme qui remplit le monde de son nom, dont les livres se vendent à cent mille, qui a peut-être de tous les auteurs fait le plus gros bruit de son vivant, eh bien, par cet état maladif, par la tendance hypocondriaque de son esprit, il est plus malheureux, il est plus désolé, il est plus noir, que le plus deshérité des fruits secs.

* * * * *

Dimanche 26 décembre.—Ce soir, au milieu d'un lied chanté par la soeur de Berendsen, le traducteur danois de RENÉE MAUPERIN, Nittis me dit tout à coup: «Les dimanches de Naples, les dimanches de mon enfance… c'est par des bruits, des sonorités qu'ils me reviennent… Voyez-vous, le bleu du ciel et le plein soleil entrant par toutes les fenêtres… là dedans montant les fumées de tout ce qui frit dans la rue… là-dessus le branle des cloches sonnant midi, et dominant les cloches, le chant d'un marchand de vin de l'extrémité de la rue, chantant, donnant de la voix, ainsi qu'on dit chez nous, avec une voix telle, que les cloches, je ne me les rappelle plus que… comme du paysage!»

* * * * *

Mardi 28 décembre.—Au dîner des Spartiates de ce soir, le général Turr rappelait cette parole du juif Mirès, parole à lui dite en 1860: «Si dans cinquante ans, vous ne nous avez pendus, vous les catholiques… il ne vous restera pas de quoi acheter la corde pour le faire!»

* * * * *

Jeudi 30 décembre.—Aujourd'hui, au sujet de mon livre (LA FAUSTIN), et pour avoir l'aspect vrai d'une répétition, j'ai passé toute la journée à prendre des notes à la répétition de JACK de Daudet.

Les notes jetées, j'ai été empoigné par l'intérêt de la chose représentée, et surtout par le travail à l'effet de la mettre au point. Il y a au troisième acte une déclaration de Jack dont pas une parole n'est à changer, déclaration qui ne portait pas cependant. Alors Lafontaine a eu l'idée de montrer à Chelles, comment elle devait être jouée, cette déclaration marchée,—et rien qu'avec une hésitation, un faux départ de la marche, et pour ainsi dire, des balbutiements de pieds, accompagnant le balbutiement amoureux des paroles, cette déclaration a pris tout à coup un très grand effet.

ANNÉE 1881

Samedi 1er Janvier 1881.—À mon âge, le réveil dans la nouvelle année est anxieux. On se demande: La vivrai-je jusqu'au bout?

* * * * *

————Une femme du monde disait d'un amoureux ridicule: «Je ne supposais pas que ce monsieur eût un coeur!»

* * * * *

————Tous ces jours-ci, je suis heureux à la façon d'un enfant, qu'on a légèrement grisé. Je ne me sens pas de corps, et ma cervelle me semble à l'état de gaz. C'est un envolement dans le monde de LA FAUSTIN qui me réjouit, en me prouvant que la mécanique imaginative va encore.

* * * * *

Mardi 4 janvier.—Cette nuit, en revenant chez moi en chemin de fer, je me suis aperçu tout à coup, que je ne roulais plus sur la terre… et qu'il y avait la Seine, sous moi. J'avais avec LA FAUSTIN dépassé la station d'Auteuil. Il a fallu revenir à pied du Point-du-Jour.

* * * * *

Jeudi 6 janvier.—Mme Barbé-Marbois, accourue à Blois pour délivrer son mari, le trouva parti pour Sinnamary, et devint folle. Barbé-Marbois, de retour en France, fit bâtir à la pauvre folle, qui ne pouvait plus voir un homme, sans avoir une attaque de nerfs, une petite maison au bout de sa propriété, et de temps en temps, il allait voir sa femme par-dessus le mur, monté sur une échelle.

* * * * *

Mardi 12 janvier.—Aujourd'hui la première de JACK.

A huit heures, je suis chez Mme Daudet, que je prends, et que je conduis à sa baignoire. Nous voilà dans l'obscurité de la petite loge, avec la salle encore vide, où émergent, çà et là, quelques têtes ayant sur la figure de l'implacabilité de juge, qui va juger des criminels. «J'ai comme le bout des doigts aimantés!» dit tout à coup la femme, dont l'émotion se traduit par cette originale sensation.

Premier acte, froid. Au second le succès se dessine, la salle est prise par le jeu de Chelles….. La Céline Montaland joue très bien son rôle de grue, mais un incident: elle a perdu les faux cils, que seule sa mère sait lui poser. Enfin on retrouve la mère, et derrière un paravent de femmes, on refait le regard velouté d'Ida de Barancy, dans un petit coin.

* * * * *

————Une expression caractéristique d'un brocanteur, sur les bras duquel était resté un objet, assez difficile à placer: «Oh! dit-il, il trouvera son malade!» Malade pour amateur, c'est assez bien!

* * * * *

Dimanche 16 janvier.—Aujourd'hui, au milieu d'une bronchite tournant à la fluxion de poitrine, de Nittis est soudainement entré avec mon immense portrait à l'esquisse un peu spectrale, et aussitôt s'établissant dans mon cabinet, il s'est mis à peindre, comme fond, la neige qui tombait dans mon jardin. Un autre jour ça ne m'aurait pas frappé, mais aujourd'hui ce portrait de l'autre monde avec son jardin de cimetière, m'a parlé comme un vilain présage.

* * * * *

Samedi 29-janvier.—C'est la première de NANA.

Le public de l'Ambigu est bonhomme, mais en veine d'égayement. Je fais une visite, après le troisième tableau à Mme Zola, qui a des larmes dans les yeux—ce que je ne vois pas tout d'abord, en l'obscurité de la baignoire—et comme je me permets de lui dire, que je ne trouve pas le public si méchant, elle me jette, dans une phrase sifflante: «de Goncourt, vous trouvez ce public bon, vous! Eh bien, vous n'êtes pas difficile!» Ah! la monographie des nerfs d'un ménage d'auteur, pendant une première, ce serait une curieuse étude à faire.

Au dernier acte, un très saisissant effet: ce lit de la chambre du Grand-Hôtel, entouré de la musique sautillante d'un bal, et d'où, en la solitude de la chambre, sort d'un corps qu'on ne voit pas, la demande agonisante: À boire!

La toile tombe dans les applaudissements.

Nous sommes dans l'escalier, où tout à l'heure, l'on entendait Massin crier à Delessart: «Viens me poser une pustule!» Nous sommes dans le cabinet du directeur, où l'on s'embrasse, au milieu des reproches de Mme Zola à son mari, qui s'est refusé à commander d'avance le souper. Et Zola répète dans un grand affaissement de corps: «Tu sais, moi je suis superstitieux, si je l'avais commandé, je crois que la pièce serait tombée!»

* * * * *

Jeudi 3 février.—A Paris, dans ce moment, il existe des femmes du monde, jouant à la Bourse, et qui, tous les matins, reçoivent la visite de quatre remisiers, venant prendre leurs ordres.

* * * * *

Vendredi 11 février.—A dîner chez Charpentier, Rochefort disait, ce soir, qu'il gagnait 100 000 francs par an, et qu'il n'était ni coureur de femmes, ni buveur, ni joueur, et qu'il dépensait à peine une dizaine de mille francs en tableaux, qu'il ne savait pas où cet argent passait, et qu'il n'avait pas de quoi se mettre sur le dos… avouant un gigantesque coulage dans sa maison.

* * * * *

Vendredi 11 février.—Je vis tellement calfeutré dans mon cabinet de travail, que lorsque j'en sors, l'air de Paris me fatigue comme un air de campagne, et me rend incapable de travailler le soir.

* * * * *

Samedi 12 février.—Reprise de notre ancien dîner des Cinq. On dit beaucoup de bien de Huysmans, de son roman EN MÉNAGE. A propos de la colique du mari trompé, l'un de nous dit assez plaisamment: «Oui, une colique là, c'est bien… mais il ne fallait pas une colique bourgeoise… il fallait une foire… une foire homérique!»

* * * * *

Dimanche 13 février.—Une coincidence curieuse. J'avais construit, dans mon roman (LA FAUSTIN) un homme de bourse, auquel j'avais donné le nom de Jacqmin, un nom pris dans un catalogue de vente du XVIIIe siècle, le nom d'un joaillier du roi Louis XV. Aujourd'hui, M. Poisson, un aimable agent de change, prié par moi d'entendre la lecture de ce morceau, pour y relever les bourdes qu'y pouvait commettre un homme, aussi peu familier avec les choses de Bourse que moi, me dit quand j'ai fini:

—Et vous lui donnez son vrai nom!

—Comment?

—Mais il n'y a pas que son nom… il y est tout entier… Sa brutalité, sa crânerie dans les affaires, son tempérament haussier

Il se trouvait que j'avais fait le vrai portrait, et avec son nom encore, d'un boursier mort, il y a dix-huit mois.

* * * * *

————C'est étonnant, comment tout à coup dans le livre que je suis en train de faire, un chapitre, qui n'est pas arrivé à son tour d'exécution, prend despotiquement possession de ma pensée, et je dois le faire immédiatement, sinon il ne sera jamais bien fait.

* * * * *

Vendredi 18 février.—Vallès n'est pas un homme de dialogue! Il ne cause pas dans un dîner, dans une soirée. C'est un monologueur de bureau de journal, de café, de brasserie. Du reste, il est revenu d'Angleterre peu plaisant, et avec le ton rogue du populaire de là-bas.

* * * * *

Mardi 1er mars.—Ce matin, je suis entré chercher quelque chose à la cuisine, et j'entendais la petite, qui disait au cantonnier, en lui donnant une tasse de café par la fenêtre:

—Eh bien, vous faites le mardi gras, ce soir?

—Oui, oui, répondait-il, maman—il a une vieille mère infirme—m'a dit ce matin en s'éveillant: «Qu'est-ce que nous mangerons, ce soir, c'est fête?

—Nous mangerons la soupe comme tous les jours, puis nous ferons des pommes de terre frites.

—Des pommes de terre frites! a repris la mère, les autres années, il y avait un peu plus que cela… Ton père, lui, il gagnait moins d'argent que toi—le cantonnier gagne 3 fr. 75 par jour—et cependant de son temps, à nos dîners du mardi-gras, il y avait bien plus.

—Mais, maman, c'était en Bretagne cela… puis tu n'étais pas malade… Songe donc que, l'autre jour, il a fallu donner 50 sous, chez le pharmacien, pour une portion.

J'étais monté prendre une pièce de cinq francs, pour que la bonne vieille femme fit un joyeux mardi-gras, puis j'ai réfléchi, que si je donnais à son fils ces cent sous, il les garderait pour quelque chose de sérieux, et j'ai fait acheter des choses à boire et à manger.

* * * * *

————L'amer, que Vallès a en lui, il le soigne, il le caresse, il le dorlote, il le chauffe, il le porte en ville, pour le tenir toujours en haleine, comprenant fort bien, que s'il venait à le perdre, il serait un ténor dépossédé de son ut.

* * * * *

————Là, devant la feuille blanche, quand on arrive avec son idée, indécise, vague, flottante, et qu'il faut couvrir cette feuille de papier, de pattes de mouches noires, donnant une solidification exacte, logique, rigoureuse, au brouillard de votre cervelle, les premières heures sont vraiment dures, sont vraiment douloureuses.

* * * * *

Mercredi 9 mars.—Mlle X… me disait, ce soir, que les jeunes filles sont très souvent préservées d'une chute, par l'espèce de culte qu'elles rendent à leur personne, par une sorte d'ascension de leur être, dont elles font, à leurs yeux, une petite sainte Vierge de chapelle.

* * * * *

Samedi 12 mars.—Qui me délivrera des hommes du monde dilettante d'art et de littérature, acheteurs au rabais des tableaux cotés à l'hôtel Drouot, et leveurs de volumes, dont on parle. La sottise prétentieuse de ceux-ci est plus agaçante que le néant bonhomme des autres.

Depuis quelque temps, je suis exposé aux compliments d'un de ces individus. Quand il me dit quelque chose d'aimable, je ne sais comment cela se fait, mais je lui réponds avec une voix montée pour la dispute.

Il faut avouer que ses compliments sont à peu près dans ce goût: «Autrefois, je ne vous connaissais pas, je ne vous lisais pas, je ne rencontrais que des gens qui me disaient du mal de vos romans… Maintenant tout est changé… alors je vous lis, je vous lis avec un grand plaisir… et vous trouve vraiment beaucoup de talent… Mais au fait, on dit que vous avez aussi publié des livres d'histoire très curieux… moi je n'y croyais pas, quand j'ai commencé à lire vos romans… je les ai trouvés si bien, que ça me mettait en défiance contre vos autres livres… Je me disais: ils sont trop romanciers pour être des historiens…»

* * * * *

————Voltaire n'a que l'esprit, tout l'esprit d'une vieille femme du XVIIIe siècle; mais jamais de son esprit ne jaillit une pensée, ayant la moindre parenté avec une pensée de Pascal, avec une pensée de Bacon, avec n'importe quelle pensée d'une grande cervelle philosophique.

* * * * *

Samedi 26 mars.—Chez Mme ***, deux femmes, une brune et une blonde, se surplombant, appuyées et mêlées l'une à l'autre au-dessus d'un piano, et mariant leurs musiques et la jouissance de leurs physionomies amoureuses: cela ressemble à de la tribaderie céleste.

* * * * *

————BOUVARD ET PÉCUCHET. La singulière conception, chez un homme de talent, de très grand talent! Chercher laborieusement, pendant cinq ou six ans, ce qu'il y a de bête dans les livres, pour en faire le sien.

* * * * *

Une esthétique de lampiste de théâtre: c'est l'esthétique de Sarcey.

* * * * *

Mercredi 6 avril.—Je lis le commencement de LA FAUSTIN, devant les ménages Zola, Daudet, Hérédia, Charpentier, et les jeunes de Médan. J'ai un étonnement. Les chapitres documentés de l'humanité la plus saisie sur le vif, n'ont pas l'air de porter. En revanche les chapitres que je méprise un peu, les chapitres de pure imagination, empoignent le petit public. Et le Grec Athanasiadis est pris par Zola, pour un personnage crayonné d'après nature.

* * * * *

Samedi 9 avril.—Aujourd'hui, à la sortie de la séance pour l'érection d'un monument à Flaubert, je vais dîner avec Tourguéneff et Maupassant, chez une vieille amie de Flaubert, la belle Mme Brainne.

Après dîner, on cause de l'amour, et du goût singulier des femmes en amour.

A propos de ce goût, Tourguéneff raconte ceci. Il y avait en Russie une femme charmante, une femme dont le teint, sous des cheveux bouffants du blond le plus poussiéreux, était légèrement café au lait, et où les grains non fondus faisaient un tas de petits grains de beauté. Cette femme avait été très courtisée par les plus illustres, et les plus intelligents. Un jour Tourguéneff lui demandant, pourquoi parmi tous ses soupirants, elle avait fait un choix tout à fait inexplicable, la femme lui répondit: Oui, c'est peut-être vrai… mais vous ne l'avez jamais entendu prononcer cette phrase: «Vous dites… pas possible!»

* * * * *

————Littré, à une demande de renseignements historiques, que lui adressait Renan, lui répondait par une lettre, où il le suppliait de le laisser tranquille, dans cette belle et désolée phrase: «J'ai le droit de passer pour mort!»

* * * * *

Mardi 12 avril.—Aujourd'hui la lettre de Blancheron, annonçant dans LA FAUSTIN son suicide, je l'ai écrite en pleurant comme un enfant;—aura-t-elle près du lecteur l'effort nerveux qu'elle a produit sur moi?

* * * * *

Mercredi 13 avril.—Un homme politique disait, ce soir, au fumoir de la princesse, que la principale cause de nos désastres en 1870, avait été un rapport de l'archiduc d'Autriche, affirmant à l'Empereur, que la mobilisation de l'armée prussienne ne pouvait être opérée que le 10 août,—et elle avait été faite le 31 juillet.

* * * * *

————Une bien jolie ouverture de roman naturaliste, racontée ce soir par Manet. Un modèle qu'il fait poser, lui a confié qu'à treize ans, elle avait perdu sa grand'mère, qu'on l'avait fait monter dans l'unique voiture de deuil, avec un vieux parent, et que ce vieux parent l'avait dévirginisée, dans le trajet au cimetière.

* * * * *

Mercredi 26 avril.—Quand j'entre, on cause de la caricature faite par Pailleron dans sa pièce, de Caro, de Caro que je viens justement de pourtraire, mais d'une manière toute voilée dans le souper de LA FAUSTIN. Il arrive quelques instants après, la figure décomposée, la bouche en fer à cheval, et si troublé, qu'il me donne, ce qu'il ne faisait jamais, une poignée de main,—poignée de main qui me gêne.

* * * * *

————Gérome parlait, ce soir, de Meissonier, peignant le grand Empereur, et s'assimilant tellement à son modèle, qu'il faisait des études d'après lui-même, revêtu de la redingote historique, et même à l'état de nature, persuadé qu'il était de la même taille, de la même conformation physique.

A ce propos un mot invraisemblable que rapporte Augier, un jour où celui-ci, trouvant le peintre, en Empereur tout nu, avec un suspensoir, lui disait:

—Est-ce que tu as quelque chose?

—Non… mais au fait, est-ce bien authentique que l'Empereur portât un suspensoir?

* * * * *

————Je trouve que les honnêtes femmes de la société, qui sont vraiment vos amies, au lieu de s'acharner à vous chercher une épouse, feraient bien mieux de vous découvrir une aimable maîtresse.

* * * * *

Samedi 30 avril.—Anecdote racontée par Camille Rousset.

Le général Sébastiani, ayant fait échouer l'attaque des Anglais contre
Constantinople, le sultan Sélim lui dit:

—Qu'est-ce que tu veux, je t'accorderai tout ce que tu demanderas.

—Alors je demanderai à Sa Hautesse de voir le Harem.

—C'est bien, tu le verras.

Quand la visite fut terminée, le sultan dit au général Sébastiani:

—As-tu remarqué une femme qui t'ait plu?

—Oui, répondit le général, et il lui en désigna une.

—C'est bien,—fit encore le sultan.

Et le soir le général Sébastiani recevait sur un plat d'orfèvrerie, la tête coupée de la femme, avec un message conçu à peu près en ces termes.

«En qualité de musulman, je ne pouvais t'offrir à toi, chrétien, une femme de ma religion, mais comme cela, cette femme sur laquelle tu as jeté le regard, tu es sûr qu'elle ne sera plus à personne.»

* * * * *

Dimanche 1er mai.—Quel métier que celui de romancier du temps présent et des choses contemporaines. Hier le chapitre que j'ai écrit, me fait entrevoir un duel à la cantonade, aujourd'hui, celui que j'écris, me met dans la pensée la préoccupation d'une poursuite future du parquet.

* * * * *

Mardi 3 mai.—Phrase typique pour la peinture d'un temps, dite par Talleyrand à M. Thiers, et répétée, ce soir, à notre dîner par Bardoux: «Celui qui n'a pas vécu, pendant les vingt années qui ont précédé la révolution, n'a pas connu la douceur de vivre!».

* * * * *

Mercredi 4 mai.—C'est bien restreint le nombre des femmes, qui ne méritent pas d'être enfermées dans une maison de fous.

* * * * *

Dimanche 15 mai.—Je suis un auteur d'une tout autre école, et cependant les auteurs que je préfère parmi les modernes ce sont Henri Heine et Poë. Nous tous, je nous trouve commis voyageurs, à côté de ces deux imaginations.

* * * * *

————C'est curieux, ces aquarelles de Gustave Moreau, ces aquarelles d'orfèvre-poète, qui semblent lavées avec le rutilement des trésors des MILLE ET UNE NUITS.

* * * * *

————Un joli détail sur la baronne de K… Une nocturne que cette femme, une lampe, ainsi qu'on disait, au XVIIIe siècle, et qui passait une partie de sa journée à dormir. Mais pour ne pas être dérangée dans son sommeil par des importuns, elle allait dormir chez des connaissances. C'est ainsi que, pendant qu'un de mes amis était à la Bourse, elle venait coucher sur son divan, et le maître de l'appartement s'apercevait de sa visite à deux perroquets de porcelaine de Chine, qu'elle avait retournés, disant qu'ils lui rappelaient son grand-père.

* * * * *

Mardi 31 mai.—… Messieurs, dit un ancien ministre, vous connaissez la ceinture de chasteté, qui est au musée de Cluny, et peut-être n'êtes-vous pas sans savoir que la fabrication de ces ceintures continue, mais ce que vous ne savez pas, c'est qu'il s'en fabrique pour hommes. Oui, pendant mon ministère, un fabricant a été poursuivi pour l'exposition d'un objet de ce genre. On a vérifié les livres, et, on a trouvé les noms des destinataires. Parmi ces noms, il y avait un homme de la société, que sa femme pendant ses absences, astreignait à porter cette ceinture, dont elle emportait la clef. Je connais cet homme et je l'ai même plaisanté à ce sujet.

* * * * *

————Oh! la difficulté de la composition maintenant! Il me faut douze heures de travail, pour en avoir trois de bonnes. D'abord une matinée paresseuse occupée par des cigarettes, la rédaction de lettres pressées, la correction d'épreuves, et au bout de cela le retournement de mon plan, que je fais danser sur la table. Après le second déjeuner et une longue fumerie; du papier couvert d'écriture imbécile, du travail qui n'aboutit pas, des enragements contre soi-même, de lâches envies d'abandonner la chose.

Enfin, vers quatre heures, l'entraînement obtenu, et des idées, et des images, et la vision des personnages,—et de la copie presque coulante jusqu'au dîner, jusqu'à sept heures. Mais cela à la condition que je ne sortirai pas, que je n'aurai pas la pensée dérangée, par la préoccupation de la toilette et de l'habillement.

Puis alors jusqu'à onze heures, ce morceau repris, raturé, rapetassé, amendé, corrigé, et enfumé d'un nombre infini de cigarettes.

* * * * *

Mercredi 8 juin.—La circulation dans Paris, a maintenant quelque chose de la bousculade et de l'effarement d'une fourmilière, sur laquelle on a mis le pied. La multitude allante et venante, c'est presque effrayant. Paris me fait l'effet aujourd'hui de ces Babylones de l'antiquité, dans les dernières années de leur existence.

* * * * *

Samedi 11 juin.—Ces dîners du samedi, chez de Nittis, sont vraiment charmants.

Quand on entre, on le voit dans l'entre-bâillement de la porte du vestibule, qui vous dit, avec un clappement de langue gourmand, et l'avance d'une main, qu'il n'ose pas vous donner: «Je fais un plat!»

Le revoilà dans la salle à manger, remuant la grande platée de macaroni ou de soupe au poisson. On se met à table, et c'est chez chacun une verve, venant de la sympathie intelligente et de la compréhension à demi-mot des autres; et bientôt d'aimables folies, et des bêtises, et des enfantillages, et des gaietés dans de jolies libertés de langage. Il fait heureux dans la maison.

Puis on passe dans l'atelier, et les yeux amusés par les japonaiseries des murs, et la cigarette à la lèvre, c'est quelque belle musique d'artiste, quelque sonate de Beethoven, vous remuant les dedans immatériels de votre être.

* * * * *

————Merton, le financier, était en proie à une telle agitation nerveuse, produite par le travail de sa cervelle dans le champ des affaires, qu'il couchait dans une chambre où il y avait deux lits, promenant, de l'un à l'autre, une insomnie, que l'opium ne forçait pas au sommeil.

* * * * *

Mercredi 15 juin.—Je vais voir les loges des actrices du Théâtre-Français, pour la construction de la loge de la Faustin.

Elles sont ces loges, de curieuses démonstrations du goût rococo et pictural du mobilier des années présentes, et ressemblent peu, j'en suis sûr, à la loge de Mlle Mars.

C'est la loge de Mlle Lloyd, avec son apparence de boudoir galant, et sa cheminée aux petits chenets dorés, ayant comme milieu une terre cuite, et son plafond aux Amours peints par Voillemot, et ses assiettes de Chine accrochées sur la tenture, et son petit cabinet de toilette aux parois et au plafond de glace.

C'est la loge de la souriante Samary, où c'est comme l'intérieur d'un rapin élégant, un intérieur, au plafond fait d'éventails japonais, attachés sur le châssis-blanc, aux croquis de Forain, au désordre de la toilette.

C'est la loge de Madeleine Brohan, rappelant la chambre bourgeoise d'une femme de 1840, avec son élégance vieillotte, sa perse pauvre, ses photographies encadrées.

C'est la loge de Croisette, en son sérieux luxe, en ses beaux meubles de toilette aux riches bronzes dorés, en ses tentures et ses portières de soie, aux tons nouveaux introduits par les grands tapissiers de goût.

Parmi les loges d'hommes: celle de Coquelin aîné a quelque chose d'un atelier de peintre, avec ses divans fabriqués de verdures, et les esquisses accrochées aux murs; celle de Delaunay, de l'amoureux à la voix de musique, est curieuse, par l'affichage un peu enfantin de ses triomphes, par des coussins brodés, des couronnes de fleurs artificielles, un buste, au cou duquel pend une guirlande, sur laquelle on lit sur des bouts de ruban sale, imprimés en lettres d'or les rôles joués par lui, dans quelque ville de province.

* * * * *

Lundi 20 juin.—Aujourd'hui, le ménage Daudet, le ménage Charpentier et moi, nous allons passer la journée chez Zola, à Médan.

Zola vient nous chercher à la gare de Poissy. Il est tout content, tout guilleret, et dès que nous sommes installés dans la voiture, il s'écrie: «J'ai écrit douze pages de mon roman… douze pages, fichtre!… Ce sera un des plus compliqués que j'aie encore faits… il y a soixante-dix personnages.» En disant cela, il brandit un affreux petit volume stéréotypé, qui se trouve être un PAUL ET VIRGINIE, qu'il a emporté pour lire en voiture.

Une propriété qui, à l'heure qu'il est, coûte plus de 200 000 francs à l'auteur, et dont le prix de l'acquisition primitive a été, je crois bien, de 7 000 francs. Un cabinet de travail ayant la hauteur et la grandeur, où se lit sur la cheminée, la devise: Nulla dies sine linea, et où l'on aperçoit dans un coin un orgue mélodium avec voix d'anges, dont l'auteur naturaliste tire des accords à la tombée de la nuit.

On déjeune gaiement, et l'on va après déjeuner, dans l'île, dont il possède cinquante arpents, et où il fait bâtir un chalet, auquel travaillent encore les peintres, et qui contient une grande pièce, tout en sapin, au monumental poêle de faïence, d'une belle simplicité et d'un grand goût.

On revient dîner et la conversation va au livre du BACHELIER, de Vallès, sur lequel Zola vient de faire un article dans le Figaro. Il s'excuse, avec une certaine vivacité, de s'être laissé aller à faire cet article, par un entraînement du premier moment, qu'il ne comprend plus, disant que dans ce livre, tout est blague, mensonge, ajoutant qu'il n'y a aucune étude de l'humanité, et répétant deux ou trois fois, avec une espèce, de colère comique. «Pour moi, Vallès n'est pas plus qu'un grain de chènevis… Oui là, pas plus qu'un grain de chènevis».

* * * * *

Jeudi 23 juin.—Un jeune médecin italien nous faisait hier soir, un dramatique récit.

Il était en vacance, à la fin de sa dernière année de médecine. Il fut appelé pour soigner un prêtre de quatre-vingts ans, tombé en paralysie depuis une dizaine d'années, et qui venait d'être pris d'une pneumonie aiguë. Il avait à ses côtés, dans une toute petite chambre, presque remplie par un immense lit, un vieux et un jeune prêtre. Dans la nuit qui précéda sa mort, éclata un terrible orage, avec des éclairs illuminant toute la campagne. A chaque coup de tonnerre, il survenait, sur la grasse et rubiconde figure du moribond, une épouvante d'un caractère particulier. Et l'on comprit à de vagues paroles, qu'il croyait, à chaque éclair, que c'était le diable qui venait pour l'emporter.

En cette épouvante, et au milieu des débats contre la terrible hallucination, jaillirent du mourant d'autres paroles, avouant qu'il avait eu, bien des années auparavant, un enfant avec sa servante, qu'il l'avait tué, qu'il l'avait enterré sous le grand figuier du jardin. Et quand il disait cela, de la porte derrière laquelle elle écoutait, apparaissait la vieille servante, la figure cachée dans ses mains, et qui lui jetait: «Mais, mon cher maître, vous avez perdu la tête, comment pouvez-vous dire des choses comme cela?»

Et l'épouvante du diable se grossissant, au point de vue casuistique, de toutes les messes qu'il avait dites, en état de péché mortel, l'épouvante était si grande, qu'elle gagna le jeune prêtre, qui se mit à se cacher la figure dans les matelas. Et rien ne pouvait calmer la désespérance du mourant, ni l'absolution qu'il avait reçue, ni les lettres scellées d'absolution, qui lui furent envoyées de l'évêché; il n'avait foi qu'en la présence de l'évêque, et en l'absolution donnée par lui seul—et l'évêque n'arriva que lorsqu'il était mort.

* * * * *

Dimanche 26 juin.—Quand on devient vieux, il se glisse dans vos yeux quelque chose, qui enlève de la vie vivante aux femmes et aux hommes, sur lesquels vont vos regards, et aujourd'hui il me semblait voir sur mon chemin, dans de la lumière ensoleillée, les gens non tels qu'ils étaient, mais ainsi qu'on verrait passer des hommes et des femmes à travers les rideaux de tulle d'une croisée.

* * * * *

Lundi 27 juin.—Dîner chez les Charpentier. Alphonse Daudet est un si attachant causeur, un si fin mime des comédies qu'il raconte, qu'au moment, où je me lève pour demander s'il est onze heures, j'entends sonner une heure du matin.

* * * * *

————Un joli méchant mot de Musset. Une illustre actrice du
Théâtre-Français lui disait:

—Monsieur Musset, on m'a raconté que vous vous étiez vanté d'avoir couché avec moi?

—Pardon, répondait Musset flegmatiquement, je me suis toujours vanté du contraire!

* * * * *

Jeudi 30 juin.—Les vrais connaisseurs en art, sont ceux que la chose, que tout le monde trouvait laide, ont fait accepter comme belle, en en découvrant ou en en ressuscitant la beauté,—les autres sont les domestiques et les Quinze-Vingts du goût et de la mode qui régnent.

* * * * *

Dimanche 10 juillet.—Jean-d'Heurs. Quelqu'un me dit avoir lu, dans un journal, que Saint-Victor est mort. J'étais brouillé avec lui… Mais enfin il a été mon compagnon de lettres, pendant des années, et il avait la séduction d'une haute intelligence. Et ma pensée de ce jour va à notre passé, et aussi à sa fille, que je revois, au moment où elle venait de naître, en sa nudité embryonnaire, devant le feu de cheminée de sa mère.

* * * * *

Jeudi 14 juillet.—Les orangers de la cour d'honneur de Jean-d'Heurs jettent, aujourd'hui, des senteurs entêtantes.

Il est midi, et le soleil tombe d'aplomb sur leur feuillage luisant. Contre l'un de ces orangers, un oranger qui vient de la cour du château du roi Stanislas, montées sur une échelle, deux fillettes de la campagne, dont on sent le corps libre et nu, sous une jupe et une camisole blanche, font la cueillette de la fleur d'oranger, dans de petits paniers, un drap étendu au-dessous d'elles. Rien de lascif, dans cette chaleur et cette odeur d'Orient, comme ces deux fillettes, perchées en l'air, avec leurs jupes courtes et l'abandon mou du haut de leur corps, couché sur la rondeur de l'arbuste, et montrant le rire de leurs yeux vifs, dans l'ombre de cette carcasse de mousseline, de cette coiffe appelée là-bas quisenote,—et parlant entre elles de leurs «corps coulants».

* * * * *

Dimanche 18 juillet.—Quel temps aurons-nous, monsieur le curé?

—Ah! je ne sais pas, répond le curé, si j'avais fait chanter mes jeunes filles, ce matin, je vous le dirais… Oui, c'est très simple: quand il y a de l'humidité dans l'air, les cordes vocales de mes jeunes filles sont toujours au-dessous de l'orgue; quand il fait sec, elles ont une tendance à monter au-dessus, à le dominer.

* * * * *

Mardi 20 juillet.—Dans la transparence glauque de l'eau, monte du fond de la rivière, comme une ombre en spirale, qui devient une forme aux flancs tigrés, se change en un poisson noir au petit groin blanc, et s'approche lentement de la mouche flottante, puis après un temps d'arrêt, la gobe dans un happement bruyant. C'est la pêche à la truite, et depuis que je pêche, dans mes rêves, je suis toujours couché au bord de l'eau, et, de l'eau montent à moi des formes étranges et terrifiantes d'immenses truites fantastiques.

* * * * *

————Ah! les gracieux mouvements de cou rocaille, qu'ont les paons becquetant les filets d'eau, jaillissant des tuyaux d'arrosage.

* * * * *

————Il est des personnes si nerveuses, que la coupe des foins leur donne la fièvre: une fièvre qui s'appelle la fièvre des foins.

* * * * *

————Une petite cousine me contait, que la première fois, qu'elle avait été chez Kerteux, une des demoiselles lui avait dit:

—Madame est Américaine?

—Pourquoi?

—Pourquoi… Madame, c'est que rien n'est plus rare, qu'un derrière chez une Française.

* * * * *

Vendredi 12 août.—Paris. Chaque jour, où je m'assieds à ma table de travail, et où je me dis: «Allons, il faut encore m'arracher un chapitre de la cervelle», j'ai le sentiment douloureux, qu'aurait un homme à qui on viendrait, tous les jours, demander un peu de son sang, pour une transfusion.

* * * * *

————J'assistais, ce soir, dans cette lumière de l'électricité, qui met des lueurs de catafalque sur les choses, à la sortie d'un magasin de deuil, où de longues et de noires filles chlorotiques se disaient au revoir, dans des embrassements éplorés. Il y aurait quelque chose à faire de cela.

* * * * *

————Un joli détail parisien. Une pauvre rue se cotisant pour qu'un vieux de cette rue, un vieux que tout le monde aime, ait une consultation de Charcot et faisant cent francs, que le mieux habillé de la rue va porter à l'illustre médecin.

* * * * *

Mercredi 17 août.—Une femme de ma connaissance disait à un de mes amis, que la jeune fille épousant un homme, qu'elle ne connaissait pas du tout, en avait quelquefois, soudainement, la devinaille morale, dans le moment où, en chemise, il se dirigeait vers son lit.

* * * * *

————-Au fond, Racine et Corneille n'ont jamais été que des arrangeurs en vers, de pièces grecques, latines, espagnoles. Par eux-mêmes, ils n'ont rien trouvé, rien inventé, rien créé.

* * * * *

Samedi 20 août.—Chez Péters. La nouvelle couche des dîneurs avec les filles. Un de ceux-ci dit à une de celles-là: «Nous avons commencé à organiser des promenades scientifiques, au Palais de l'Industrie… Je t'en ferai mettre.»

* * * * *

Dimanche 21 août.—Quelquefois, en jetant, ma plume—et ici je la jette à la fin d'un chapitre où j'ai cherché à rendre le brisement de mon être, après la mort de mon frère—je me laisse aller à dire tout haut: «As pas peur, mon petit, je suis encore là… et à nous deux, nous aurons miné tant de vieilles choses, et à l'heure, où c'était brave… qu'il viendra une année du XXe siècle, où quelqu'un dira: «Mais ce sont eux, qui ont fait tout cela!»

* * * * *

Mardi 30 août.—Gambetta a décidément du plomb dans l'aile, et les popularités ne se refont pas plus que les virginités.

* * * * *

Mercredi 31 août.—Théodore Child me faisait un fantastique tableau des soirées de l'Angleterre, où la nuit venant, par les routes crépusculaires, des groupes de jeunes gens et de jeunes filles, habillés des couleurs passées et déteintes des vieux vêtements, remises à la mode par les peintres préraphaélistes, flirtent dans une flirtation, à tout moment coupée par le rapide passage silencieux d'athlétiques garçons, montés sur des vélocipèdes.