J'ai rarement souffert de l'anxiété, comme dans ce cauchemar, où j'éprouvais quelque chose de la sensation d'un homme, qui deviendrait fou de la persécution des choses, ainsi qu'il arrive dans les féeries.
* * * * *
————C'est singulier, le bégayement de la pensée chez quelques hommes.
L'idée chez eux bronche, comme la parole chez d'autres.
* * * * *
Jeudi 17 août.—Je déjeune, ce matin, avec un individu, ayant le teint d'un homme, qui ne met jamais d'eau dans son vin, ayant l'oeil de braise allumée d'un chien de berger, et le plus bel ensemble de traits finauds et madrés, qu'il se puisse voir sur un facies de paysan. C'est un vétérinaire, qui, à l'heure qu'il est, fait les conseillers généraux, les députés, est le maître du suffrage universel dans le département. Vétérinaires et huissiers, on l'a dit: voilà les souverains de la France d'aujourd'hui!
* * * * *
Lundi 21 août.—En chemin de fer, j'ai en face de moi une nourrice alsacienne; au long front étroit, aux yeux toujours abaissés et lobés de rondes paupières, à la bouche infiniment petite avec de grosses lèvres, à la mignonnesse excessive des traits, dans des largeurs et un carré de visage rudimentaire. On dirait une figure de triptyque.
* * * * *
Vendredi 25 août.—J'ai en moi dans l'éveil, de l'ensommeillement, comme le jour, où Pélagie avait mis dans une crème, une feuille tout entière de laurier amande, et je ne puis surmonter cet ensommeillement.
* * * * *
Samedi 26 août.—«J'avais un ami. Il tomba malade. Je le soignai. Il mourut. Je le disséquai.» Cette phrase d'un médecin du XVIIIe siècle ferait bien comme épigraphe de certains livres d'amis, après décès.
* * * * *
————Un joli type pour le roman moderne, que le fils du restaurant de ces dernières années, de ce fils reçu bachelier, docteur en droit, etc., un monsieur qui a une serviette sous le bras, et dans une redingote faite par le premier tailleur, cause beaux-arts, littérature, philosophie, une main familièrement appuyée sur le dos de la chaise du dîneur, et galamment contourné… pendant que la cocote, que le client a amenée, lui fait l'oeil, ainsi qu'à un capitaliste plus calé, que son payeur de dîner.
* * * * *
———-En ce moment, les «Alphonses» doivent pulluler. Je vois cela aux chemises masculines, qui sont des chemises d'hommes de la prostitution. Voici entre autres le Pajamas ou costume pour dormir. Costume pour dormir: ça dit-il des choses: Et il faut voir le costume, c'est une chemise de soie, ornée de brandebourgs, comme une veste de hussard, et qui coûte 45 francs.
* * * * *
Dimanche 7 septembre.—Promenade péripatéticienne du dimanche avec Popelin, dans le parc, pendant la messe.
Aujourd'hui la conversation est sur la guerre, sur la baisse de la gloire militaire dans les esprits, sur la perte de 25 p. 100, qu'ont fait subir à cette vanité des temps passés, la blague des Militairiana, les romans des Erckmann-Chatrian, l'affaiblissement de l'idée de la Patrie.
Nous constatons que l'enfant n'est plus exalté par des récits de bataille, mais remué et intéressé par des descriptions de voyages en ballon, de descentes de plongeurs au fond des océans. En ces temps même, il faut l'avouer, le militaire revêt un aspect prêtant un rien à la moquerie, un aspect légèrement comique, et nous commençons à ressembler aux Athéniens, souriant d'Hercule et de ses héroïques exploits.
* * * * *
Samedi 9 septembre.—Visite de la maison de l'illustre couturier Worth, à Puteaux. Partout aux murs des assiettes de tous les temps, de tous les pays. Mme Worth dit qu'il y en a 25 000, et partout, jusqu'au dos des chaises, des larmes de cristal. C'est le délire du tesson de porcelaine et du bouchon de carafe.
Le possesseur de ce logis, ressemblant à l'intérieur d'un kaléidoscope, revient, le soir là dedans, incapable de manger, incapable de jouir de son étonnant et coruscant immeuble, migrainé par les odeurs et les senteurs des grandes dames, qu'il a habillées toute la journée.
* * * * *
Mardi 12 septembre.—Parlant de la bonté de son intérieur, de sa chambre, de son lit, la princesse dit: «C'est moi qui n'étais pas heureuse, quand à Compiègne, on m'a donné le lit du pape… Un lit d'une grandeur, vous ne pouvez en avoir une idée… Pour n'avoir pas froid, j'étais obligée de mettre toute ma garde-robe sur moi».
* * * * *
Jeudi 14 septembre.—Visite du khédive, le petit-fils de Mehemet-Ali. C'est un Oriental à la barbe rousse, ressemblant à un Théophile Gautier, qui aurait du louche, un rien de strabisme dans le regard. Il joue de la langue française, avec une parfaite connaissance de tous les parisianismes, pimentés d'une certaine gouaillerie sentant le ruisseau. C'est cependant un vieux Turc, un tranquille metteur à l'ombre de ses ministres, qui bonhomise merveilleusement sa pensée, en les euphémismes spirituels d'un parfait civilisé. Seulement, au milieu de sa phraséologie, où il se peint bourgeoisement au temps de sa puissance, comme «un agriculteur, un sucrier», il y a le terrible accent qu'il donne à des phrases, comme celle-ci: «Oui, quand mon oncle a été brûlé!» Là, sans qu'il le veuille, tout à coup dans l'homme européanisé, vibre une intonation du bord du Nil.
Au khédive succède le duc de Ripalda, qui a longtemps voyagé dans les déserts de l'Amérique méridionale, ces déserts d'herbe qui recouvrent un cavalier et son cheval et qui nous entretient du sentiment douloureux d'infériorité, qu'on éprouve dans ces contrées, quand les Européens comparent leurs sens aux sens des Indiens. «Nous, nous sommes des aveugles, disait-il, rappelant un jour que son guide lui signalait à l'horizon, cinq chevaux avec le détail de leurs couleurs, chevaux qu'il ne voyait que quelques minutes après, et encore avec une lorgnette. Et ils entendent comme ils voient, les Indiens!»
* * * * *
Lundi 18 septembre.—Ce soir le baron Larrey raconte une horrible histoire de brûlure.
Une femme brûlée, en se chauffant en chemise, en jupon, en camisole, au coin de son feu. Elle était si atrocement flambée, qu'elle semblait une négresse, et quand Larrey la vit, elle pouvait seulement se tenir dans son lit, à quatre pattes, sur la paume des mains et sur l'extrémité des genoux. C'est la plus épouvantable souffrance à laquelle, dans toute sa carrière de chirurgien, Larrey ait assisté. Et la misérable femme vécut plusieurs jours.
* * * * *
Jeudi 21 septembre.—La princesse était, ce soir, dans les souvenirs mauvais et tristes de sa vie. Elle parlait de son retour à Paris, et de sa marche de la gare du Nord au boulevard Haussmann, sans pouvoir trouver de voiture. Enfin, écrasée de fatigue, elle s'était assise sur un banc, qui existe encore en face de son ancien hôtel de la rue de Courcelles. Et là, mourant de soif, et n'osant entrer nulle part, elle envoyait Julie sa femme de chambre chercher un verre de groseille, chez un marchand de vin à la porte de son hôtel,—un marchand de vin, devant lequel, au temps de sa prospérité, elle était passée si souvent.
* * * * *
Vendredi 29 septembre.—Oui, j'ai eu dix-huit maîtres de piano, et sept maîtres d'écriture. Ah! de drôles de maîtres, reprend la princesse. J'ai eu un certain maître d'écriture qui avait une grosse tête toute ronde, avec de petits cheveux blancs frisés, et toujours accompagné d'un caniche. Celui-ci, sa page d'écriture donnée, passait son temps à me retirer des doigts ma plume, à la jeter au milieu de la chambre, et à la remplacer par une toute neuve. Quand il est parti, il y a eu des plumes taillées à la maison, pour jusqu'à mon mariage…
On m'avait découvert un maître d'allemand, possédant une joue mangée par une immense dartre, et toute la leçon, il en faisait tomber des écailles.
Le maître d'anglais, lui, était un petit prêtre irlandais, un abbé poupin, auquel nous nous amusions à faire sauter des chaises, sa soutane retroussée et tenue d'une main devant lui.
* * * * *
Dimanche 1er octobre.—L'amour du mari chez l'Américaine diffère de celui de la femme française: «L'Américaine préfère toujours son mari à son enfant, la Française, toujours son enfant à son mari.»
* * * * *
Jeudi 12 octobre.—Je revois Daudet, dans une espèce d'allégresse, de bonheur exalté produit par le travail, et qui ressemble à de la griserie: un état très particulier et que je n'ai constaté que chez lui.
* * * * *
Vendredi 27 octobre.—Dîner entre peintres et littérateurs.
LE PEINTRE.—6 039, c'est bien cela, 6 039… oui, j'ai couché avec 6 039 femmes.
LE LITTÉRATEUR.—Oh! oh! oh!
LE PEINTRE.—Vraiment, vous trouvez cela étonnant… le chiffre vous paraît excessif… Vous, à combien en êtes-vous?
LE LITTÉRATEUR.—Moi, je ne crois pas avoir dépassé le nombre de Salomon… les 700. Mais vous savez, le nombre de don Juan est: Mille e tre.
LE PEINTRE.—Don Juan, je ne sais pas… Et puis c'est peut-être pour l'Espagne seulement… quant à moi, je suis sûr de mon chiffre… J'ai une mémoire extraordinaire… je pourrais vous dire le nombre des Alice, des Laure… tenez, en Orient, j'ai couché avec plus de mille Fatma.
Et la conversation continuant sur le même sujet, amène cette anecdote racontée par du Sommerard. Dans un voyage, à la suite de l'Empereur, je crois, à Cherbourg, il allait voir Saint-Malo, en compagnie d'un vieux vaudevilliste. Ils étaient servis par une très jolie bonne. Le vieux vaudevilliste, très paillard de sa nature, la décidait à venir lui ôter ses chaussettes, le soir, dans sa chambre… La charmante fille était cousue dans un sac. C'était l'habitude d'alors de la maison, qui était, je crois, l'Hôtel Chateaubriand: toutes les servantes étaient ainsi cousues dans des sacs par le maître de l'hôtel.
* * * * *
————Ces grands hommes politiques, quand ils se font littérateurs, font vraiment d'assez piètres découvertes. Voilà le duc de Broglie, qui aujourd'hui, dans une préface, célèbre comme une nouveauté, l'utilité de la lettre autographe, au point de vue historique. Il y a à peu près vingt ans, que mon frère et moi l'avons faite, cette préface, en tête des PORTRAITS INTIMES DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE.
* * * * *
Dimanche 5 novembre.—Je suis tellement malheureux de ne plus fumer, que, de temps en temps, ma pensée me dit: «Si par hasard, il m'arrive une apoplexie qui ne me tue pas sur le coup… le travail n'étant plus possible… fumerai-je, mon Dieu, tout le temps que je serai hémiplégique!»
* * * * *
Mercredi 22 novembre.—Je pars pour le ROI S'AMUSE, avec l'idée de la représentation d'Irène du mois d'avril 1778, d'un couronnement du buste de Hugo sur la scène, d'une soirée d'enthousiasme, où les applaudissements ne permettraient pas aux acteurs de parler…
Des cravates blanches au paradis, c'est la première fois que je vois cela.
Contre toutes mes prévisions, le lyrisme de Hugo a affaire à une salle de glace. Got est un excellent, un très remarquable acteur dans une pièce bourgeoise, mais en ce rôle historique, il ne sait ni être bossu, ni boiter, ni pleurer, ni dire un vers, et il n'a pas même la silhouette naine à la Velasquez, qu'aurait eue Rouvière… Puis toujours cette humanité hugotienne, cette humanité à la sublimité des sentiments et qui parle seulement au cerveau, et non pas au coeur, à la fibre.
Dans les corridors, on se dit à l'oreille: «Ça me paraît démodé, hein?» Oui, il y a vraiment dans le temps de critique et d'analyse où nous vivons, abus d'ingénuité en ce génie de 1830: le masque à bandeau qui rend Triboulet sourd et aveugle à la fois, et lui fait encore perdre le sentiment de sa droite et de sa gauche, est une invention dramatique par trop enfantine.
La pièce continue dans ce petit bruit de friture, que fait le froissement des programmes et des robes de soie de femmes dans l'ennui d'une salle: bruit précédant d'ordinaire les sifflets.
De la scène, mes yeux vont à la loge en face, où est le président Grévy, et de là dans l'avant-scène au-dessous, où se tient dans l'ombre, Hugo, son immense front voilé de sa large main.
Enfin nous voilà au cinquième acte, où vraiment François Ier est vraiment trop Gaucher Mahiet, où la petite Bartet, à la porte de la masure de Saltabadil a l'air du petit Chaperon rouge, où Got qui a un peu perdu la tête, sonne la cloche d'alarme, ainsi qu'on sonne un dîner, et au bout de son interminable monologue, s'écrie: «J'ai tué mon enfant!» dans l'allégement de la délivrance.
Et la salle se vide d'une manière morne.
* * * * *
Jeudi 23 novembre.—Les Zola venus hier à Paris, pour la représentation du ROI S'AMUSE, dînent ce soir chez les Daudet. On cause de la pièce, et Daudet explique l'insuccès par ceci: que le père est un bouffon, et que son métier de bas comique tue l'émotion de la paternité, en sa personne.
Il ajoute que Got est un fin regardeur, qu'il attrape des jeux de physionomie, des attitudes, des mouvements de mains des gens, avec lesquels il se trouve, mais qu'il est incapable de tirer la moindre chose de lui-même; or, un bouffon, ça ne se rencontre pas, dans la rue, ça ne s'observe pas, ça ne se photographie pas.
Enfin il s'écrie que la pièce lui a semblé, tout le temps, jouée en charge, en charge sérieuse, appliquée, pieuse même, mais en charge, comme devaient la jouer les excellents acteurs du Théâtre-Français.
Zola est au fond assez content, au point de vue du naturalisme, de l'échec d'hier. Cependant il ne peut s'empêcher de proclamer, qu'il y a des choses qui sont bougrement bien, dans le rôle de Blanche: «Attendez, je ne me rappelle plus les vers, mais ce «Je t'aime» du premier acte, c'est vraiment pas mal.
—Oui, là est la création de la pièce, jette Daudet.
—C'est pas mal, pas mal, reprend Zola, et ma foi, oui, j'étais à la représentation, par moments, furieux contre les lâches, qui n'osaient pas applaudir… j'aurais aimé à leur dire des sottises.
Et là-dessus, Zola laisse percer son ennui de ne pouvoir se faire jouer, disant que le roman ne l'intéresse plus, que c'est toujours la même chose, à moins de découvrir une forme nouvelle.
* * * * *
Dimanche 26 novembre.—Pensée dédiée aux hommes politiques. Je trouve que la manière d'être la plus utile à sa patrie: c'est de passer toute sa vie, sans toucher un sou du budget de l'État.
* * * * *
————Très amusants, les SOUVENIRS de Banville. Pas un mot de vérité vraie, des modernes de contes de fée, mais vus avec une optique toute particulière à l'homme: l'optique de l'hyperterrestre funambulesque.
* * * * *
————Il est peut-être possible que quelques honnêtes gens n'aiment pas le vrai en littérature, mais on peut être certain que tous les malhonnêtes gens l'abominent.
* * * * *
————Je ne sais plus, si je n'ai pas déjà jeté cela dans mon journal. Une des choses qui, dans mon enfance, m'ont impressionné le plus, c'était de voir mon père donner le nombre de sous juste, pour la chaise sur laquelle il s'asseyait, pour le journal qu'il achetait, etc., etc. La notion exacte du prix des choses semblait, à ma cervelle d'enfant, la science la plus difficile, la plus impossible à acquérir.
* * * * *
————Des collégiens dans le chemin de fer:
—LES MILLIONS DE LA TANTE ZÉZÉ, dans le Journal de la jeunesse, c'est ça qui est chic.
—Cornua Phoebe, cornua Phoebe, répète dans un coin, l'autre.
—Dis donc, Vésicatoire qui m'a dit ce matin, qu'il était matérialiste!
* * * * *
————Ils sont très particuliers ces Italiens, très différents de nous. Toutes les choses qui leur rappellent la mort, leur font une horreur, qu'ils expriment avec de l'effroi enfantin. Puis ils ont la superstition que commencer à porter le deuil, c'est être condamné à le porter longtemps. «Je me rappelle, me dit l'un d'eux, quand j'étais tout petit, une fois qu'on m'a mis en noir, ce noir, je l'ai porté toute mon enfance.»
* * * * *
Mercredi 13 décembre.—Aujourd'hui quelqu'un me disait qu'il a entendu de ses oreilles, le nouveau préfet de la Seine demander où était l'avenue de l'Opéra. Hier, la femme, la femme d'un diplomate de ma connaissance me racontait, que le nouveau chargé d'affaires, je ne sais plus où, sollicitait d'elle quelques renseignements. Elle lui dit: «Vous les trouverez, sans doute, dans le Gotha». À quoi il répondit: «Le Gotha, qu'est-ce que c'est que ça?»
Un ministre plénipotentiaire ignorant l'existence du Gotha, c'est trop violent, vraiment!
* * * * *
Jeudi 14 décembre.—Les livres de Loti, il me semble y trouver la senteur de bitume, de la momie de femme, aux petits bouquets de fleurs sous les aisselles, que j'ai vue détortiller à l'Exposition de 1865.
Daudet me disait, ce soir, qu'on était venu le chercher, pour la mort de sa mère, au moment où il était en train de faire le premier feuilleton de l'ÉVANGÉLISTE, et qu'il avait été pour lui très douloureux, de reprendre ce feuilleton, où la fiction de son roman se mêlait à la réalité du triste spectacle, qu'il venait d'avoir sous les yeux.
Là-dessus, il passe au récit des impressions de la maîtresse d'allemand de son fils, de Mme Ebsen, que je viens de cogner dans l'antichambre. Le jour, où elle est venue donner la leçon à Léon, et qu'il lui a donné les deux numéros parus du journal: «Aujourd'hui, a-t-elle dit à son élève, il n'y aura pas de leçon, vous allez me traduire le roman de M. votre père.» Et derrière la porte, Daudet l'entendait rire à «Oh! pas d'un chur» cette phrase moquant son accent scandinave. Puis quand elle fut arrivée à: «Mère, nous ne nous quitterons jamais!» elle dit: «Ça me fait trop d'impression, ne traduisez plus, je veux lire cela toute seule!»
* * * * *
Dimanche 17 décembre.—Il est de par le monde, un certain nombre de femmes tendres et toquées, dont c'est charmant d'être l'ami intime, l'ami de coeur, mais dont je ne voudrais à aucun prix être l'amant.
* * * * *
Dimanche 17 décembre.—Ce temps, il m'est venu l'idée de faire un carton de cent eaux-fortes modernes, pour être l'occupation de mon après déjeuner de mon après-dîner, avant que je me mette au travail, et me tenir lieu de la fumerie d'autrefois. Et je reste des heures en contemplation devant le noir de l'eau-forte de Seymour Haden intitulée: (A sunset in Ireland) Coucher de soleil en Irlande;—en contemplation devant le noir de ce bois, au bord de l'eau, sous le crépuscule, devant ce noir de Rembrandt que lui seul de tous les aquafortistes modernes a retrouvé, devant ce noir qui a quelque chose de la grasse nuit d'un dessin exécuté au suif.
* * * * *
Mercredi 20 décembre.—J'ai une voisine qui a une maladie de femme, et qui va en consultation, tous les ans, chez un célèbre médecin de Belgique. Cette année-ci, il lui a demandé, si elle avait un calorifère dans sa maison. Sur sa réponse affirmative il lui a dit: «Eh bien, c'est tout à fait inutile que je continue à vous soigner.»
Et l'on me demande pourquoi, je n'aime pas les inventions modernes, parce qu'elles sont ou dangereuses ou tout au moins destructives du confort de la vie.
* * * * *
————Dos de jeune fille du peuple: reins carrés se dessinant sous des renflements de jeune graisse, nuque de cariatide à la couleur brune orangée, sur lequel brille un collier de gros grains de verre, oreilles aux extrémités écarlates.
* * * * *
Samedi 23 décembre.—«Seymour Haden, Whistler oui, c'est pas mal… c'est de la jolie eau-forte d'amateur!» me dit Legros.
Diable, comme jugement de confrère, il est pas mal sévère!
Puis voilà ce Legros, dévoilant un fin comédien, dans la charge d'une soirée d'esthètes, avec toutes les pantomimes dans le bleu, et les pâmoisons célestes, que produit chez eux, l'audition d'un morceau de musique préraphaélique.
La comédie est coupée par l'histoire d'un M. Punaise en Angleterre, d'un monsieur très riche qui a demandé à changer de nom, et qui, le jour, où il a obtenu un nouveau nom, a vu les punaises, quitter, dans la bouche de ses concitoyens, leur ancienne dénomination, et s'appeler de son nouveau nom.
* * * * *
————Quel joli peintre en paroles de la vie parisienne, que ce Forain. Ce soir, il nous peint, au moment de l'arrivée d'une petite manicure bossue, une maison de la rue d'Edimbourg, une de ces maisons, peuplées de bas en haut, de cocottes, depuis la cocotte du premier au coupé au mois, jusqu'à la cocotte cherche-dîner sur le boulevard, des étages supérieurs. Au cri de: «La voilà!» c'est, de haut en bas, une ouverture de toutes les portes, et la réunion et l'assemblage de toutes les femmes mêlées, et se faisant faire les ongles sur le palier, au milieu des autres locataires groupées et étagées sur les marches de l'escalier.
* * * * *
————Une folie, un prurit de japonaiseries, cette année, j'aurai dépensé là dedans 30 000 francs: tout l'argent que j'ai gagné, et parmi tout cet argent, je n'aurai jamais trouvé 40 francs pour m'acheter une montre en aluminium.
* * * * *
Vendredi 29 décembre.—Dîner hier chez Daudet, avec le peintre Beaulieu, le peintre des feux de Bengale dont j'ai donné l'atelier dans MANETTE SALOMON, et que j'ai perdu de vue, au moins depuis quinze ans.
C'est le même homme, mais un peu plus hirsute, et avec une paire de lunettes.
* * * * *
Samedi 30 décembre.—Au milieu de la gaieté et du tapage des conversations, Nittis adossé à son bureau du fond de l'atelier, me dit dans sa jolie langue enfantine, sur une note mélancolique: «Oh, quand on a passé la première jeunesse… quand il n'y a plus dans les veines, un certain bouillonnement du sang… la vie, ce n'est plus guère attachant… et moi encore tout enfant—j'avais dix ans—j'ai entendu: «Il y a un «monsieur qui s'est tué…» c'était de mon père qu'il s'agissait… vous concevez la vie fermée que ça m'a fait là-bas… deuil et solitude… et des notions tout élémentaires… lire et écrire: ç'a été tout… le reste c'est moi qui me le suis donné… je me suis entièrement formé par la réflexion solitaire… cela m'a laissé une naïveté… et vous concevez que dans la société actuelle cette naïveté…»
Nittis ne finit pas sa phrase.
ANNÉE 1883
Lundi 1er janvier.—Dans l'après-midi Daudet, qui vient avec sa femme et ses enfants, me souhaiter le bon an, m'annonce que Gambetta est mort.
* * * * *
Mercredi 3 janvier.—Dieulafoy faisait, au fumoir de la princesse, le récit de l'héroïque mort de Trousseau.
Trousseau donnait à tâter une grosseur dans sa jambe à Dieulafoy, en lui disant: «Voyons, qu'est-ce que c'est que cela… et que ce soit un diagnostic sérieux?
—Mais c'est…
—Oui c'est… et il se servit du mot scientifique… et avec cela on a le cancer… j'ai le cancer… oui je l'ai… maintenant gardez cela pour vous, et merci.
Et il continuait à vivre comme s'il ne se savait pas condamné à jour fixe, donnant toujours ses consultations, recevant le soir, à des soirées où l'on faisait de la musique,—serein et impénétrable.
Il s'affaiblissait cependant, ne pouvant plus sortir. Alors il renvoyait sa voiture au mois, et continuait à donner des consultations, chez lui.
Toutefois, malgré sa volonté et son courage, le changement qui se faisait en sa personne, apparaissait à tous les yeux, et le bruit se répandait qu'il avait un cancer. Sur ce, des mères accouraient chez lui, disant brutalement au médecin: «Mais est-ce vrai? on dit que vous allez mourir! Mon Dieu, qu'est-ce que va devenir mon enfant?… qu'est-ce que va devenir ma fille, quand viendra sa puberté?» Trousseau souriait, leur faisait signe de s'asseoir, et leur dictait de longues recommandations.
Et encore les derniers mois de sa vie, étaient empoisonnés par de noirs soucis de famille, et de terribles affaires d'argent à arranger.
Enfin il ne pouvait plus se tenir debout. Il fallait s'aliter. Couché, il recevait des amis, rasé, la toilette faite, dans l'état d'un homme qui aurait une légère indisposition.
Bientôt il souffrait des douleurs atroces. Seulement alors il demandait qu'on l'injectât de morphine, mais à des doses infinitésimales, et qui lui donnaient le repos et le calme, pendant quelques minutes, puis il revenait à sa vie douloureuse, se secouait, et disait à l'ami médecin, qui se trouvait près de lui: «Faisons un peu de gymnastique intellectuelle, causons de…» Et il nommait une thèse médicale quelconque, voulant conserver intactes les facultés de son cerveau, jusqu'au bout.
Un jour il laissait échapper: «J'espérais une perforation ou une hémorrhagie, mais non ce sera plus long»—et il épuisait dans cette maladie les souffrances de la mort à long terme.
Cela dura ainsi sept mois, pendant lesquels je le répète, il ne laissa jamais voir qu'il savait devoir mourir à tel jour.
Dans les derniers temps, Nélaton vint lui faire une visite.
—Ta dernière visite, hein?
Nélaton fit un signe d'assentiment.
Là-dessus Trousseau lui dit en parlant d'un camarade de province,—je crois Charvet: «J'aurais bien voulu le voir décorer… tu devrais bien faire cela.»
Nélaton revenait quelques jours après, et lui disait: «Cette fois-ci, mon ami, hélas! c'est la dernière… mais le décret est signé.»
Quand il fut au moment de mourir, il dit à sa fille de s'approcher, lui prit la main, et soupira: «Tant que je te la serrerai, je serai vivant… Après cela, je ne saurai plus où je serai…»
* * * * *
————Un professeur d'esthétique disait, ces jours-ci, à une personne de ma connaissance, qu'il ne faisait aucune différence entre les jolies femmes et les autres… Après cette profession de foi, qu'il soit le mari de sa femme très bien,—mais professeur d'esthétique? Non.
* * * * *
Vendredi 5 janvier.—«Pas de discussion sur Gambetta, ou nous tapons!» s'écriait, ce soir, le fils de Daudet, donnant la profession de foi de son collège.
* * * * *
Dimanche 7 janvier.—J'ai un pauvre diable de cousin éloigné qui vit avec dix-neuf cents francs, gagnés dans un ministère. Comme je lui demande aujourd'hui où il demeure, il me répond: «21, rue Visconti… J'habite la chambre de Racine: une chambre où il fait bien froid et où il y a si peu de jour, que j'ai toutes les peines du monde à m'y faire la barbe.» La chambre de Racine coûte 300 francs par an.
* * * * *
Mardi 9 janvier.—Dîner du Temps. La conversation de ce soir, est tout entière consacrée à Gambetta. Charles Robin dit qu'il existait deux perforations à l'appendice coecal. Il croit que l'accident du revolver n'a eu aucune influence, que ç'a été concomitant, que l'homme, à quelques mois de là, à quelques jours peut-être, était condamné à périr, à la suite d'une indigestion, d'une fatigue, d'un rien.
«Quel coup!» laisse échapper, en entrant, Spuller, dont la grosse chair a le pâlissement d'un vrai chagrin.
On parle du cerveau du mort, qui est chez un tel, de son bras, qui est chez un autre, de je ne sais quoi de son corps, qui se trouve chez un troisième. C'est horrible aujourd'hui la dispersion d'un cadavre illustre.
Quelqu'un a fait allusion à la possibilité d'une opération. «Une opération! s'écrie Liouville. Vous ne savez donc pas ce que Verneuil a dit à l'autopsie: «Mes enfants, quelle grâce d'état que nous ne soyons pas intervenus!»
Notre ami mangeait gloutonnement, interrompt Hébrard avec un sourire gamin. Vous rappelez-vous les perdreaux, il les engloutissait… il a peut-être avalé un grain de plomb, cela suffit pour une perforation, n'est-ce pas?… Lannelongue, qui a écrit cent pages, sur sa maladie, croyait à un morceau de truffe du déjeuner, qui lui avait donné une indigestion.
Spuller accablé: «Il était aussi grand qu'il était bon, car il était le meilleur des hommes!» Il ajoute: «Au fond, on ne le sait pas, mais ce qu'il aimait, c'était la science et la philosophie… Quand Robin a été nommé sénateur, cette nomination lui a fait autant de plaisir que les élections de 76. Il disait: «Voilà Robin nommé, c'est le commencement, nous serons un jour les maîtres de l'Académie de Médecine, et alors…—ajoutait-il avec ce ton vainqueur et goguenard qu'il avait habitude de prendre,—nous les mènerons loin!»
Là-dessus une discussion sur son crâne, qui décidément a une pesanteur, inférieure à celle de Morny. Et tout le monde d'ici est humilié, très humilié de cela, et proclame que la pesanteur n'est rien, et que tout est dans la beauté des circonvolutions, et que Gambetta a les plus belles circonvolutions du monde: des circonvolutions à bourrelets qui étaient à l'étroit dans sa puissante boîte crânienne.
… «Un grand homme de café!» jette Hébrard,—et comme on cherche à voir dans le blanc de ses yeux, s'il est sérieux ou s'il blague,—le directeur du Temps improvise une théorie, éloquemment paradoxale, dans laquelle il proclame que le café, est une sorte d'école normale d'humanité très parfaite, où l'on arrive de suite au ferraillement et au corps à corps, sans les salamalecs et les exordes de la porte.
Du Mesnil raconte ensuite, comment Gambetta a eu l'oeil crevé, c'est par la pointe d'un couteau qu'un repasseur, établi à la porte de sa maison, promenait sur sa meule, et dont l'enfant s'était trop approché, pour voir les étincelles.
* * * * *
Lundi 15 janvier.
… «Oui, reprend Dumas avec une conviction désespérée, tous les hommes, la première fois que je les vois, ma première impression est de les regarder comme des coquins… et aussi toutes les femmes comme des coquines. Quand dans le tas, il se trouve un honnête homme ou une honnête femme, je le reconnais toutefois… Mais ma première impression est celle que je vous dis.»
* * * * *
Mercredi 17 janvier.—Les journaux de ce matin m'apprennent l'arrestation du prince Napoléon, et la discussion de la Chambre sur la proposition de Floquet. Le prince Napoléon m'est indifférent, mais cette pauvre princesse avec son habitude amoureuse de Paris. Cela me trouble toute la journée…
* * * * *
Mardi 23 janvier.—Je me rends au dîner du Temps; au milieu de vociférations d'aboyeurs de journaux, criant la démission du ministère. Peu de monde, on ne sait rien, on croit que le ministère a donné sa démission et qu'il l'a retirée. Des hommes soucieux, préoccupés, inquiets. Charles Edmond arrive, mis en retard par le long discours de Clemenceau. Dumont, de l'instruction publique, suit Charles Edmond. Il nous annonce que le ministère a positivement donné sa démission, mais que trois ministres restent. On parle du discours de Clemenceau, à la fin duquel l'orateur était très fatigué… Une conversation générale, où l'on entend la voix tendre du gros Spuller, disant à Berthelot: «Il a trouvé dans le cerveau de notre grand ami, une finesse…»
Et les apartés se taisent, et l'on écoute Spuller parlant de son grand ami mort, avec un peu de la religion d'un amoureux. Il dit à peu près cela: «Il était trop bon et il n'avait pas le sens critique de l'humanité, ce qui le rendait parfois un mauvais juge des hommes, avec lesquels il était en rapport, mais quelquefois aussi, il voyait parfaitement juste…»
Spuller s'arrête quelque temps et reprend:
«Voyez-vous, il avait des conceptions, des conceptions comme celle-ci: un jour, parlant du couronnement de l'Empereur de Russie, il m'a dit, qu'en cette occasion, il fallait que la France affirmât à la face de l'Europe, fièrement, la République, et qu'il voulait envoyer à ce couronnement, comme représentant du pays, devinez qui? le duc d'Aumale, oui, le duc d'Aumale! C'était brave, n'est-ce pas?… D'autant plus qu'il s'attendait à ce qu'on aurait dit, qu'il faisait cela, pour devenir plus tard ministre du prince.»
* * * * *
Jeudi 25 janvier.—Une immense pièce, aux boiseries blanches, aux rideaux de serge verte, au milieu un lustre de cafés de province, et par une fente des rideaux fermés, une filtrée de lumière ensoleillée, tombant d'une façon toute rembranesque, sur les crânes d'une rangée d'hommes pâles, d'hommes jaunes, et éclairant un coin d'un terrible paysage alpestre, comme peint avec des couleurs de décomposition. C'est le salon extraordinairement bourgeois, où sont réunis les amis et les connaissances de Doré, pour le mener au cimetière…
Elle m'a surpris, cette mort, quoique la dernière fois que je l'ai vu,
Doré se plaignît d'un étouffement continuel.
Au temps de la jeunesse du peintre, je l'avais trouvé insupportable, plus tard, et surtout depuis quelque années, où je dînais avec lui chez Sichel, j'avais découvert sous l'enveloppe balourde et grossière de l'homme, un loyal garçon.
* * * * *
————Une monarchie tempérée par de l'esprit philosophique: au fond, voilà ce qu'il me faudrait. Mais que je suis bête, ce gouvernement, c'est celui de l'infâme Louis XV.
* * * * *
Mercredi 31 janvier.—C'est beau ce Paris, la nuit, vu du haut du Trocadéro, c'est beau, cette obscurité solide, sillonnée de feux. On dirait une mer aux vagues de pierres phosphorescentes.
Un tout petit dîner chez la princesse. D'hommes, il n'y a guère que Popelin, Lavoix et moi. La princesse pâle, fatiguée, jouant l'attention autour de ce qu'on dit, mais complètement absente. Elle s'échappe à dire, en parlant de la Conciergerie, avec un geste qui semble repousser l'image de sa cervelle: «La prison; je n'aime pas voir cela…» et elle en reste là de sa phrase.
On cause de la malle des papiers du prince Napoléon, qui à été saisie…
* * * * *
————C'est peut-être dommage, que nous n'ayons pas pu finir notre oeuvre historique, comme nous pensions le faire, par une histoire psychologique de Napoléon, par une espèce de monographie de son cerveau. On nous a vu faire de la petite histoire; là dedans, je crois, qu'on nous aurait vu en faire, de la tout à fait grande!
* * * * *
Mardi gras 6 février.—Ce soir nous causions impressions d'enfance. Mme de Nittis disait qu'elle n'avait de ce temps qu'un souvenir, un seul. Quand elle se réveillait dans son petit lit, elle voyait toujours sa mère travaillant dans l'ombre transparente d'un abat-jour de lampe, une vision qui la faisait se rendormir pleine de sécurité. Sa mère, elle se la rappelle comme dans du clair-obscur.
Les souvenirs affluent plus nombreux chez mon ami, Nittis se revoit tel qu'il s'est apparu, la première fois, qu'il s'est regardé dans une glace: une petite figure toute pâle, dit-il, de grands cheveux filasse,—lui maintenant si brun;—une petite blouse noire à pois blancs.
Il se rappelle aussi quand tout petit, il allait à une école de petites filles, où il était le seul garçon. Là, il avait pour maîtresse, une grande fille, nommée Esperanza qui l'aimait beaucoup, et qui dans les récréations, s'asseyait sur les marches de l'escalier, lui renversant la tête sur ses genoux, et lui caressant les cheveux, pendant que le petit fouillait de son regard amoureux le bleu profond du ciel. Nittis a eu, dès l'enfance, une sorte de passion pour les ciels, il me parlait un autre jour, des longs temps qu'il passait à regarder les gros nuages blancs de son pays, qui ne sont pas informes, comme ceux de chez nous, mais qui se modèlent dans le ciel, sous d'innombrables facettes. Et aujourd'hui encore, dans le parc Monceaux, il me faisait remarquer, dans une espèce d'ivresse d'admiration, le ton cendré du ciel, ce ton unique et distingué entre tous, et que l'on ne rencontre pas en Italie.
De cette pension Nittis se rappelait une scène qui lui avait fait grand'peur. Il se voyait dans une chambre entouré de petites filles; et de la cheminée sortait une vieille femme, une vieille fée, qui avait un piment, tout rouge dans sa bouche, sans doute pour faire croire à du feu, à de la flamme, et la vieille qui était une fillette, travestie, se faisait amener le petit poltron, et lui mettait des bonbons dans la main.
* * * * *
————Expression d'un marchand d'eau-de-vie artiste: «Oui, c'est de l'eau-de-vie… mais pas de l'eau-de-vie qui donne chaud sous les ongles.»
* * * * *
Vendredi 9 février.—Zola disait hier chez Daudet «que nous avions un malheur… que nous avions trop besoin de nous faire plaisir… qu'il fallait, que la page que nous écrivions, nous donnât aussitôt, après sa fabrication, le petit bonheur d'une harmonie, d'un tour, d'un orné, auquel nous sommes habitués dès l'enfance.»
* * * * *
————M…, un modiste de filles, déclarait qu'il n'habillait pas les femmes du monde, parce qu'elles manquaient de conversation.
* * * * *
Vendredi 16 février.—Ce soir, au milieu de paroles vides et baveuses, un homme politique dit, que les seules salles à manger à Paris, où mangeaient des hommes d'État de l'étranger, et dont les maîtres de maison avaient tiré une force et une puissance extraordinaires: c'étaient les salles à manger de Girardin et de Gambetta.
Il attribuait aux déjeuners de Gambetta, dont les invitations happaient tout homme de marque, descendu dans un hôtel de Paris, il attribuait sa popularité en Europe, une popularité au delà des frontières, comme aucun Français n'en avait jamais eue, et il proclamait que c'était par ces déjeuners, qu'il était entré en relations intimes avec les membres des Parlements d'Angleterre, d'Italie, de Hongrie, de Grèce.
* * * * *
Samedi 17 février.—Le peintre Munckaczy, ce peintre à la solide et grasse peinture: un grand corps dégingandé, surmonté d'une broussaille grise de cheveux, qui ressemble à un buisson d'automne couvert de toiles d'araignées. De ce long corps qui se laisse tomber sur les divans, avec des affaissements de pantin cassé, sort une voix doucement dolente, se plaignant d'une fatigue qui ne lui permet pas même de soulever les bras.
* * * * *
Lundi 19 février.—Excelsior à l'Eden, un ballet, qu'on pourrait appeler le ballet de la danse de Saint-Guy, huit cents jambes perpétuellement en l'air, dans des flamboiements et des paillons de verre de kiosques chinois, dans des feux de Bengale canailles:—une frénésie de mouvement, vous donnant une courbature, parmi de la lumière faisant mal aux yeux, comme si, on avait, trois heures, l'oeil à un kaléidoscope, vigoureusement secoué.
Là dedans une prostitution plus lugubre, que jamais, avec des femmes cherchant le macabre et l'aspect pourriture d'hôpital.
À propos de la lumière électrique, il y aurait un très joli emploi à en faire dans l'amour. Il serait peut-être très agréable de jouir d'un corps de femme, ainsi clairdeluné.
* * * * *
Mardi 20 février.—Ce soir, après dîner, au pied du lit en bois sculpté, où on sert les liqueurs, Zola se met à parler de la mort, dont l'idée fixe est encore plus en lui, depuis le décès de sa mère.
Après un silence, il ajoute que cette mort a fait un trou dans le nihilisme de ses convictions religieuses, tant il lui est affreux de penser à une séparation éternelle. Et il dit, que cette hantise de la mort, et peut-être une évolution des idées philosophiques, amenée par le décès d'un être cher, il songe à l'introduire dans un roman, auquel il donnerait un titre, comme «La Douleur».
Ce roman, il le cherche, dans ce moment, mais en se promenant dans les rues de Paris, sans en avoir encore trouvé l'action, car à lui, il faut une action, n'étant pas du tout, dit-il, un homme d'analyse.
* * * * *
Dimanche 25 février.—Dîner chez Mme Charpentier mère, avec les Sandeau, que je rencontre pour la première fois. Chez Sandeau, chez le romancier aux petits yeux noirs, dans des carnations grises, délavées, comme passées à la lessive, il y a de la chair dépassionnée, recouverte de l'impassibilité de l'homme revenu de tout et d'ailleurs.
* * * * *
————À ce qu'il paraît, Liverpool est la ville, où l'on trouve au meilleur marché, les plus excellentes montres. Cela tient à ceci. Aussitôt qu'une montre est volée à Londres, le voleur sait qu'il y a deux ou trois maisons, où il y a un four, toujours chauffé… Et la montre achetée, est aussitôt convertie en lingot, et le mouvement envoyé à Liverpool. Et l'on peut avoir pour rien là, un mouvement Bréguet, remis dans une cuvette d'argent.
* * * * *
Samedi 3 mars.—Il a vraiment un comique charmant qui vous extirpe le rire, mais ce comique, quand on veut le retrouver, le fixer sur le papier, en donner un mot, une saillie, une plaisanterie, ce n'est plus rien. C'était fait d'un je ne sais quoi de cocasse dans le moment, qui s'est évaporé. L'esprit de X…, on pourrait dire qu'il ressemble à d'amusantes caricatures, tracées par la badine d'un peintre humoristique, sur le sable, à la margelle de la marée montante.
* * * * *
Dimanche 4 mars.—Je cherche dans la «Petite fille du maréchal» (CHÉRIE) quelque chose ne ressemblant plus à un roman. Le manque d'intrigue ne me suffit plus. Je voudrais que la contexture fût différente, que ce livre eût le caractère de Mémoires d'une personne, écrits par une autre… Décidément le nom roman ne nomme plus les livres que nous faisons. Je voudrais un titre nouveau, que je cherche sans le trouver, où il y aurait peut-être à introduire le mot: HISTOIRES au pluriel, avec une épithète ad hoc, mais voilà le chiendent: c'est l'épithète… Non il faudrait pour dénommer le nouveau roman, un vocable unique.
* * * * *
Jeudi 22 mars.—Je vais aujourd'hui, pour mon roman, chez Pingat, le fameux couturier.
Au premier, les magasins: des pièces basses au plafond noirci par la lumière du gaz; aux portes et aux plinthes peintes en noir, dans des encadrements dorés, aux murs tendus de verdures du vert le plus triste, et comme choisi exprès, à l'effet de faire ressortir la fraîcheur et la gaieté des soies et des satins pour robes. Entre ces lugubres verdures, des femmes promenant sur elles des robes, des femmes, qui, à ce métier de porte-manteaux, ont perdu quelque chose de vivant, et ont gagné un certain automatisme. La plupart sont jeunes, et toutefois paraissent vieillottes. C'est amusant, le moment, où on leur prend sur le dos, le vêtement qu'elles étalent et font valoir, de les apercevoir défiler devant vous, sautillantes, à la façon de femmes dévêtues, et qui courraient avec des babouches sans talon.
Arrive Pingat. Il porte un veston à large collet de velours ouvrant en coeur sur la poitrine, un collet, où sont toujours piquées deux ou trois épingles pour les besoins de son métier.
Il parle lentement, avec une voix étoupée, et cela pendant qu'il pelote et manie et chiffonne, de ses doigts caressants, des satins, dans lesquels il fait courir des moires et des cassures luisantes. Il dit, tout en laissant traîner, comme voluptueusement, la main dans ces étoffes, il dit que c'est l'été, devant les fleurs, qu'il cherche la gamme des tons de ses toilettes, et il se plaint qu'il trouve chez ses clientes une certaine résistance à accepter le jaune: que c'est la plus belle couleur.
Et comme je lui réponds, que le jaune n'a fait son entrée dans la toilette de la femme occidentale, que depuis le rideau de la Salomé de Regnault, il se tourne vers son commis, un petit brun, en lui disant: «Justement nous en parlions, ce matin, avec M. Auguste.»
Là-dessus entre, se balançant dans un dandinement mélancolieux, Léonide Leblanc. Elle donne des poignées de main à l'anglaise à tous les commis, et laisse tomber de sa bouche, appuyée sur le manche de son parapluie: «J'ai besoin d'un costume… pour danser… c'est forcé… il faut quelque chose de tout à fait bien.» Et s'affalant sur le canapé à côté d'elle, elle ajoute: «Au fait je suis fichue!… vous allez bientôt être obligé, monsieur Pingat, d'apporter des fleurs sur ma tombe!»
Un mot spirituel, un mot à la Sophie Arnould, de la charmante actrice, qu'on me citait justement, avant-hier: «Comme on lui disait qu'elle devait être riche, que le prince avait dû bien faire les choses, elle répondait: «Non, non, les d'Orléans en sont encore aux prix de 48!»
* * * * *
————Un auteur dramatique disait de son collaborateur: «Mon collaborateur passe dans le public, pour connaître les femmes… voici qui est vraiment amusant… j'aurais dépensé mon argent et ma santé avec elles, et ce serait lui qui les connaîtrait, merci… c'est moi, c'est moi qui les connais, bougres d'imbéciles!»
* * * * *
Lundi 2 avril.—Un jour, où je devais travailler, donné tout entier, à la première du printemps, à la gaieté riante du premier beau jour de l'année.
* * * * *
Mardi 3 avril.—Ce matin en me levant, près de m'évanouir, j'ai été obligé de m'accrocher aux meubles pour ne pas tomber. Je serais cependant bien heureux de finir mon roman commencé… Après que la mort me prenne, quand elle voudra, j'en ai assez de la vie.
* * * * *
————Rue Godot-Mauroy, parmi la paille étendue sur le pavé pour le repos et la tranquillité d'une agonie, des enfants se roulent joyeusement, avec quelque chose du bonheur, qu'on a dans la campagne sur l'herbe. Ça peut donner une image tristement jolie.
* * * * *
————La communication que j'ai eue, ces temps-ci, du journal de Mlle ***, du journal des amourettes d'une cervelle de seize ans, me donne la certitude absolue, que la pensée de la jeune fille, la plus chaste, la plus pure, appartient à l'amour, et qu'elle a tout le temps un amant cérébral.
* * * * *
Samedi 7 avril.—Aujourd'hui, en me promenant avec de Nittis, je lui parlais de l'acuité que prenait chez moi le sens de l'odorat dans la migraine, si bien qu'alors que je fumais encore, il m'arrivait de me relever, pour jeter dans l'escalier un paquet de tabac qui était dans la pièce voisine.
De Nittis, lui me dit que chez lui, le vin développe singulièrement l'acuité du sens de la vue, et que déjeunant à Londres, dans un cercle, où il buvait deux ou trois verres de vin, en revenant chez lui, dans ces voitures, complètement ouvertes devant, il voyait la rue «toute peinte»—et lorsqu'il n'avait pas bu de vin, son oeil avait besoin de la chercher longtemps la rue, pour la peindre.
* * * * *
Mardi 10 avril.—Le nez de Zola est un nez très particulier, c'est un nez qui interroge, qui approuve, qui condamne, un nez qui est gai, un nez qui est triste, un nez dans lequel réside la physionomie de son maître; un vrai nez de chien de chasse, dont les impressions, les sensations, les appétences divisent le bout, en deux petits lobes, qu'on dirait, par moments, frétillants. Aujourd'hui, il ne frétille pas ce bout de nez, et répète ce que la voix morne du romancier formule sur le ton de: «Frère, il faut mourir», à propos de la vente de nos livres futurs: «Les grandes ventes… nos grandes ventes sont finies!»
Le dîner se termine dans une causerie sur ce pauvre Tourguéneff, que Charcot déclare perdu. On parle de cet original conteur, de ses histoires dont le commencement semblait sortir d'un brouillard, ne promettait dès d'abord pas d'intérêt, et qui devenaient, à la longue, si prenantes, si attachantes, si empoignantes. On aurait dit de jolies et délicates choses, passant lentement de l'ombre dans la lumière, avec un éveil graduel et successif de leurs plus petits détails.
* * * * *
Mercredi 18 avril.—Ce soir, chez la princesse, le vieux Franck se plaint que tout soit à la philologie, que le monde scientifique ne veuille plus que des noms, qu'il y ait une convention pour rejeter les idées, ces vieilles aristocrates, selon son expression.
* * * * *
Vendredi 20 avril.—Dîner chez Charpentier.
On cause des jeunes. On déplore leur manque d'entrain, de gaieté, de jeunesse, et cela amène à constater la tristesse de toute la jeune génération contemporaine, et je dis que c'est tout simple: que la jeunesse ne peut être que triste, dans un pays sans gloire, et où la vie est très chère.
Là-dessus Zola enfourche son dada: «C'est la faute à la science!» Il y a de cela, mais ce n'est pas tout.
* * * * *
Samedi 21 avril.—Le poète anglais Wilde me disait, ce soir, que le seul Anglais qui avait lu Balzac, à l'heure actuelle, était Swinburne.
* * * * *
————Un véritable homme de lettres, que notre vieux Tourguéneff. On vient de lui enlever un kyste dans le ventre, et il disait à Daudet, qui est allé le voir ces jours-ci: «Pendant l'opération, je pensais à nos dîners, et je cherchais les mots, avec lesquels je pourrais vous donner l'impression juste de l'acier, entamant ma peau et entrant dans ma chair… ainsi qu'un couteau qui couperait une banane.»
* * * * *
Jeudi 26 avril.—À la suite d'un cas de folie érotique, raconté par Charcot, Alphonse Daudet de s'écrier: «Ah! le beau livre qu'il y aurait à écrire sous le titre: HISTOIRE DU VICE. Pardieu, oui!»
En revenant ce soir à Auteuil, dans mon compartiment où je suis seul, montent deux jeunes hommes que je sais être bientôt des officiers en bourgeois. Et les voici, tout le temps sans me connaître, à parler de mes livres, de ma maison. C'est pas mal gênant sur un chemin de fer, où à chaque station peut monter quelqu'un qui vous apostrophe par: «Ah! c'est vous, mon cher Goncourt!»
* * * * *
————Fabriquer de la vertu, je ne dis pas que cela n'arrive pas quelquefois à des écrivains propres, mais j'affirme que tous les écrivains qui ont fait des chaussons de lisières à Clairvaux, ou de vilaines choses, pour lesquelles il n'y a pas de gendarmes, n'inventent dans leurs livres, que des gens honnêtes. C'est en quelque sorte une façon de réhabilitation.
* * * * *
————À voir ce qui commence, le régime de la liberté sera le plus effroyable despotisme qui ait jamais existé: le despotisme d'un gouvernement, un jour, maître et possesseur de tout.
* * * * *
Mardi 1er mai.—Déjeuner chez Ledoyen à l'ouverture du salon. Daudet nous tâte Zola et moi pour savoir s'il doit se présenter à l'Académie. Nous l'y engageons.
* * * * *
————Ce soir, au dîner de quinzaine, chez Brébant, Berthelot parle de l'acuité de l'ouïe, que développent étonnamment chez lui, les excès de travail.
Il se rappelle une époque, où il ne pouvait plus dormir la nuit, empêché par le bruit d'un marteau, bruit qu'on croyait imaginaire. Des recherches étaient faites, et le marteau existait vraiment, mais à sept ou huit maisons de là, et à une distance, où il paraissait impossible qu'on pût l'entendre.
Il est parlé ensuite de Pasteur, et du mystère de ses procédés, qui lui donne quelque chose du côté secret d'un hermétique du XVe siècle.
Là-dessus le nom de Rouher est prononcé par Hébrard, et Spuller de soutenir, avec une certaine animation, que Rouher n'a jamais été qu'un habile causeur d'affaires, tandis que le véritable orateur de l'Empire a été Billault, que lui a supporté le poids des affaires les plus importantes, comme la question romaine. Et il avait ce talent, dit Spuller, de faire avaler cette politique à la fois papaline et libre penseuse de l'Empereur, et son discours faisait dire à des malandrins comme moi: «Non, il n'est pas changé, il est toujours avec nous», et faisait dire en même temps au parti impérialiste catholique: «Billault, il défend les grands principes moraux!»
* * * * *
————Tous des timides ou des lâches—même les gens d'église… est-ce que le président Grévy, le chef de ce gouvernement qui a déchristianisé la France, aurait dû trouver un prêtre pour baptiser sa petite-fille?
* * * * *
—Au passage de l'Opéra, dans la galerie de l'Horloge, au dessous de ALBANEL MAILLARD. Achat de garde-robes en tout genre, on lit: Location d'habits.
Cette annonce rend rêveur. L'on songe aux circonstances romanesquement parisiennes, pouvant faire louer un habit à un homme, qui en est dépourvu. Et la tentation de cet habit, est donnée aux gens qui en ont besoin, par un mannequin de la plus jolie figure qui soit, en carton rose, avec des yeux bleus, des cheveux blonds frisés, des moustaches noires: un mannequin à cravate blanche et à gants jaunes.
* * * * *
Samedi 5 mai.—Dîner avec le poète Oscar Wilde.
Ce poète, aux récits invraisemblables, nous fait un tableau amusant d'une ville du Texas, avec sa population de convicts, ses moeurs au revolver, ses lieux de plaisir, où on lit sur une pancarte: Prière de ne pas tirer sur le pianiste qui fait de son mieux. Il nous parle de la salle de spectacle, qui comme le plus grand local, sert aux assises, et où l'on pend sur la scène, après le théâtre,—et où il a vu, dit-il, un pendu qui se raccrochait aux montants des coulisses, et sur lequel les spectateurs tiraient de leur place.
Dans ces pays, il paraîtrait aussi, que pour les rôles de criminel, les directeurs de théâtre sont en quête d'un vrai criminel, et quand il s'agit de jouer Macbeth, on fait des propositions d'engagement à une empoisonneuse, au moment de sortir de prison: et l'on voit des affiches ainsi conçues: Le rôle sera rempli par Mme X***, et entre parenthèses (10 ans de travaux forcés).
* * * * *
————Tous des vaniteux, les collectionneurs d'à présent. Acheter un objet dans l'ignorance de tout le monde, à une vente complètement inconnue, et emporter cet objet, chez soi, où personne ne venait le voir: c'est ce que moi et les amateurs de mon temps faisaient. À ces conditions, aucun des amateurs du moment présent, ne dépenserait 50 francs pour un objet d'art, fût-il le plus parfait des objets d'art.
* * * * *
————Le silence du printemps est pour ainsi dire sonore. Il y a comme un éveil de bonheur bruyant à la cantonade, que l'air charrie dans les premiers plans.
* * * * *
Jeudi 24 mai.—Invité à dîner chez Daudet au moment où je pénètre ce soir dans son cabinet, je trouve Ebner, son secrétaire, assis en face de lui, et mettant à une lettre, une adresse que Daudet lui dicte: «Là, ou au café de Madrid,» ajoute-t-il. Et quand Ebner sort: «N'est-ce pas, c'est bien entendu, les deux lettres seront portées ce soir?» dit-il encore.
Il y a un certain sérieux dans les paroles de Daudet, qui me fait lui demander, s'il y aurait quelque chose? «Non rien du tout! fait il.» Mais son fils sorti, après Ebner, il me dit: «Oui, j'envoie deux témoins à Delpit, qui dans un article à propos de l'Académie… vous savez, c'est toujours la même chose… la continuation de la légende qui s'est faite sur moi… j'ai trahi tous mes amis… et personne n'est plus habile que moi, pour envelopper une perfidie dans de belles phrases… enfin ce mot carthaginois commence à m'agacer… je lui demande une rétractation, en lui adressant des amis, de vieux amis, qui, je crois, peuvent témoigner que je ne les ai pas trahis.»
Entre Mme Daudet. On change de conversation et l'on passe à table, et Daudet se met à parler de l'article biographique, qu'il est en train d'écrire sur Tourguéneff, pour l'Amérique, me disant: «Vous savez, c'est vrai, il est parfaitement fou… Charcot m'a raconté que la dernière fois qu'il a été le voir à la campagne, où il a été transporté, il lui a confié qu'il était à tout moment attaqué par des soldats assyriens… et même il a voulu lui jeter, dans les jambes, un bloc de pierre des murailles de Ninive.»
* * * * *
Dimanche 27 mai—Daudet m'avait dit, en me quittant jeudi, qu'il m'écrirait le lendemain. Je n'avais rien reçu, et je croyais l'affaire avec Delpit arrangée, quand hier soir, je trouve cette lettre:
«Mon Goncourt, je vous écris de la gare de l'Ouest, les épées prêtes, le médecin attendu. On part pour le Vésinet.»
Et il me charge «s'il y avait accident», de porter à sa chère femme un petit mot, enfermé dans sa lettre, qu'il termine par cette tendre phrase:
«Après son mari, ses enfants, papa et maman, vous êtes ce qu'elle aime le plus.»
Cette lettre m'émotionne. Je dors mal. L'on me réveille le matin avec ce télégramme:
«Je rentre du Vésinet, j'ai fiché un coup d'épée à Delpit.»
Aussitôt je me jette en bas du lit pour aller l'embrasser. Et pendant que la porte de son cabinet, est poussée par des amis qui viennent lui serrer la main, et s'en vont: le voici, qui me raconte son duel, avec cette jolie blague méridionale, me peignant l'emballeur cocasse, qui a fourni, à la fois la caisse des épées et le jardin de sa maison de campagne, l'embarquement solennel pour le Vésinet et l'entrée du jardin de l'emballeur, entre deux arbres verts, qu'il compare joliment à une entrée de cimetière, et l'attache de formidables lunettes qu'il demande qu'on lui retire, aussitôt qu'il sera blessé.
Un charmant détail familial. Le fils aîné de Daudet avait entendu jeudi, à travers la porte, son père me dire qu'il avait envoyé des témoins à Delpit. Il n'avait rien laissé percer de son inquiétude, auprès de sa mère, mais, samedi, comme son père était en retard pour le dîner, et qu'on dînait sans lui, tout à coup, il se mettait à fondre en larmes, et comme sa mère se moquait de ses larmes imbéciles de petit garçon, sur le retard de son père, il continuait à pleurer, mais ne disait rien de ce qu'il devinait, se passer dans le moment.
* * * * *
Jeudi 31 mai.—Chez les Sichel, quelqu'un ayant habité longtemps le Japon, disait que le baiser n'existait pas, pour ainsi dire, dans l'amour japonais, et que l'amour était tout animal, sans la tendresse de la caresse humaine. Il ajoutait que dans les sentiments de pure affection, le baiser était une chose rare. Il avait assisté à la séparation d'une mère et de son enfant, et chez cette mère, la douleur s'était témoignée par un affaissement sur elle-même, coupée par un hi hi, sans qu'elle serrât dans ses bras, sans qu'elle embrassât son enfant.
* * * * *
Samedi 2 juin.—De Nittis, c'est le vrai et le talenteux paysagiste de la rue parisienne. Le soir, dans son atelier, je regardais «La place des Pyramides», qu'il vient de racheter à Goupil, pour la donner au Luxembourg. Le ciel de Paris avec ses bleus délavés, la pierre grise des maisons, l'affiche en ses coloriages, tirant l'oeil dans le camaïeu général, c'est merveilleux; et dans ce tableau encore les figures ont le format qu'il faut au talent du peintre napolitain, le format de grandes taches spirituelles.
* * * * *
Mercredi 6 juin.—Aujourd'hui j'ai la visite d'un collégien, d'un de ces grands collégiens à barbe, dont chaque poil est accompagné d'un bouton. Il vient m'apporter son admiration, en m'apprenant qu'à l'heure actuelle, les intelligents, les piocheurs, les lettrés du collège sont divisés sen deux camps: les futurs normaliens qui appartiennent à About et à Sarcey, et les autres sur lesquels Baudelaire et moi, serions les deux auteurs contemporains, qui ont le plus d'action.
* * * * *
————Au fond, chez moi, la plus sérieuse jouissance dans ce moment-ci, c'est l'étoilement de la verdure au fond de mon jardin, par toutes ces roses, ces roses feuillues et vigoureuses appelées Coupe d'Hébé; ces roses, nommées Capitaine Christy, ayant le crémeux coloriage du carmin, sur l'ivoire d'une miniature commencée; ces roses baptisées Baronne de Sancy, ayant dans une rose cultivée, les jolies mollesses et le demi-refermement floche des roses de l'églantier.
* * * * *
Mardi 12 juin.—Aujourd'hui, je vais chez le docteur Molloy, pour prendre des notes sur un portrait de Sophie Arnould, par La Tour. Le portrait n'est pas de La Tour, mais au milieu d'un fouillis de choses, je découvre chez le docteur, un petit chef-d'oeuvre d'un des grands sculpteurs du XVIIIe siècle, dont le nom retrouvé par moi dans un catalogue, m'est sorti de la mémoire.
C'est un monument, élevé au serin chéri, par une grande dame du temps, et où le pauvre oiseau, dont le squelette se voit dans le soubassement, est admirablement modelé en terre cuite, et représenté mort, les pattes raidies. Non jamais on n'a dépensé un art aussi grand pour un petit ressouvenir de la vie intime et familière. Et c'est amusant aussi ce cénotaphe, comme le plus délicieux spécimen de la sentimentalité d'alors.
* * * * *
Jeudi 14 juin.—Je n'avais jusqu'ici qu'un goût médiocre pour Rollinat. Je le trouvais, tantôt trop macabre, tantôt trop bête à bon dieu.
Aujourd'hui, il s'empare de moi, par de la musique, qu'il a faite sur quelques pièces de Baudelaire. Cette musique est vraiment d'une compréhension tout à fait supérieure. Je ne sais pas quelle est sa valeur près des musiciens, mais ce que je sais, c'est que c'est de la musique de poète, et de la musique, parlant aux hommes de lettres. Il est impossible de mieux faire valoir, de mieux monter en épingle la valeur des mots, et quand on entend cela, c'est comme un coup de fouet, donné à ce qu'il y a de littéraire en vous.