Il est étrange, ce Rollinat, avec son air de petit paysan maladif, sa délicate figure tiraillée, et le perpétuel secouement nerveux de ses cheveux noirs.
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Vendredi 15 juin.—Aujourd'hui, j'étais allé, pour mon roman, causer de la LUCIA avec Lavoix.
Cet homme est un charmant bavard, bavard littéraire, et je ne sais comment, au lieu de me faire une conférence musicale sur la LUCIA, il s'est mis à me parler de son enfance.
Il me raconte, très spirituellement, qu'il était le fils d'un petit employé, se saignant des quatre veines pour l'élever, et que malgré ses résolutions de bon fils, malgré un petit memento des sacrifices de ses parents, qu'il écrivait, tous les soirs, pour se forcer à travailler, il était pris d'une paresse, dont il ne pouvait pas absolument s'arracher: une paresse singulière, dans laquelle il passait tout son temps, à suivre le vol des martinets sur le bleu du ciel.
Dans cette contemplation, tombait, un jour, un vers de Virgile, dit tout haut par un camarade: ce vers le touchait, le remuait. Et le voilà tout à coup travaillant, et étant le premier, jusqu'à la fin de ses classes.
Puis le piocheur qu'il était devenu, se préparait à l'École normale, quand quelqu'un le menait aux Italiens: soirée, depuis laquelle Virgile, l'École normale, tout était à vau-l'eau: il était enveloppé de musique et ne pensait qu'à cela.
«Et voyez la providence des apparents malheurs de la vie, ajoutait Lavoix, si je n'avait pas échoué à l'École normale, M. Hippolyte Passy ne m'aurait pas fait entrer chez Sampayo… je n'aurais pas… je n'aurais pas… je n'aurais pas… et à l'heure qu'il est, si je n'étais déjà mort d'ennui, je serais professeur dans quelque localité, loin de tout.»
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Samedi 16 juin.—Le peu de réussite des innombrables projets de l'homme, a quelque chose de commun avec le frai du poisson: sur des millions d'oeufs quelques douzaines seulement réussissent.
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Jeudi 21 juin.—Après-midi passé chez Zola, à Médan, avec le ménage Daudet et le ménage Frantz Jourdain. Partie de canot, où Daudet, crânement, renversé sur les avirons, et jetant à la rive des chansons de marin, fait plaisir à voir parmi la jolie ivresse, que lui verse la nature.
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Mardi 26 juin.—Transfusion de nouveaux dans notre vieux dîner de Magny, en train de mourir. Tous hommes politiques, et rien que des hommes politiques. Ce sont Jules Roche, le comte de Rémusat, Ribot, l'orateur à la tête sympathique et distinguée. On s'amuse un moment du beau mot prêté à Hugo, auquel on a fait dire ces jours-ci: «Il est, je crois, temps que je désemplisse le monde.» Puis quelqu'un fait une monographie plaisante des Raspail, où il y aurait un membre préposé au parlementarisme, un autre à la pharmacie, un autre à la prison et aux condamnations de presse.
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————Le bruit court que le comte de Chambord est mort. C'est le coup de hache qui coupe la dernière amarre retenant le temps présent au passé.
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Jeudi 5 juillet.—Aujourd'hui, de retour d'une demi-semaine de travail à Champrosay, Daudet s'ouvre, se répand, et conte le roman qu'il fait actuellement. C'est un collage: l'histoire de l'attachement et de la rupture d'un homme avec le monstre vert, la femme aimée par la bohème.
Dans ce qu'il conte, en marchant, et en jetant des bouffées de sa petite pipe culottée, ça me paraît très bien arrangé, très bien architecturé… En cette improvisation parlée et jouée de son oeuvre future, je suis frappé d'une chose qui me fait plaisir: son observation est en train de monter à la grande, à la sévère, à la brutale observation. Il y aura dans ce livre une scène de rupture de la plus féroce beauté.
Oui, en ce moment-ci, mon petit Daudet, est comme un poulpe aux tentacules, cherchant à pomper tout ce qu'il y a de vivant en tout et partout dans Paris, et il grandit, grandit, grandit.
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Samedi 7 juillet.—C'est chez moi une occupation perpétuelle à me continuer après ma mort, à me survivre, à laisser des images de ma personne, de ma maison. À quoi sert?
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Mardi 10 juillet.—Exposition des cent chefs d'oeuvre. Le premier peintre de ce temps est un paysagiste: c'est Théodore Rousseau. Il est presque incontestable, n'est-ce pas; que Raphaël est supérieur à M. Ingres, et hors de doute que Titien et Rubens, sont plus forts que M. Delacroix. Mais il n'est pas prouvé du tout que Hobbema, ait mieux peint la nature, que Théodore Rousseau.
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Jeudi 12 juillet.—Les Daudet viennent déjeuner chez moi, avec les enfants. Je leur lis quelques notes de mes Mémoires: ils ont l'air sincèrement étonnés de la vie de ces pages parlant du passé mort.
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Dimanche 15 juillet.—Une élégante, chez laquelle je me trouvais, après avoir pendant un quart d'heure blagué la maladie du comte de Chambord, et sa mort future, termine par cette phrase: «J'ai commandé une robe noire, que je porterai, si je ne suis pas en province… vous concevez, à Paris, n'être pas en noir… moi, ce serait ridicule.»
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Mardi 17 juillet.—Pendant que j'attendais des livres, dans la salle de lecture de la bibliothèque, je regardais un bossu: tout le haut de la tête d'un bossu, est dans le bas de sa mâchoire.
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Vendredi 27 juillet.—Type de jeune fille contemporaine du grand monde.
Une jeune femme qui vient de faire un mariage très riche, disait à une cousine à moi: «Oui, oui, c'était l'ancien jeu… du temps que les parents mariaient leurs enfants… Maintenant nous nous marions nous-mêmes.» Et nommant son mari, un voisin de campagne, elle ajoute: «Voilà deux ans que je le roulais… Je m'étais dit qu'il serait mon mari… ah! autrefois on avait déjà la théorie… maintenant on a les deux: la théorie et la pratique.»
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Samedi 11 août.—Dans Saint-Simon à la peinture, à l'admirable peinture des gens, manque malheureusement la peinture des choses.
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Vendredi 24 août.—Pendant le Siège, j'ai passé bien des heures, des heures absentes de Paris, dans ce rêve me revenant tous les jours. J'avais inventé un produit qui faisait évaporer l'hydrogène de l'air, et rendait cet air qui brûlait, irrespirable à des poumons humains. J'avais aussi, avec l'invention de ce produit chimique, trouvé le mécanisme d'une petite chaise volante, qu'on montait comme une montre pour vingt-quatre heures. L'on pense les hécatombes de Prussiens, que je faisais du haut du ciel, et dans des circonstances toujours nouvelles. Ce qu'il y a de curieux, c'est que cette imagination avait le côté hallucinatoire de ces petits romans, que les enfants inventent, et jouent tout seuls, dans des coins noirs de chambre.
Ces jours-ci, à propos de l'article menaçant du journal allemand, j'étais repris par cette rêvasserie homicide.
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Dimanche 26 août.—J'ai des lâchetés de vouloir, quand les choses me demandent de la locomotion, des lâchetés, comme on en a dans le mal de mer.
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Lundi 27 août.—Je monte hier, en voiture, avec un vieux monsieur à favoris blancs, le chapeau posé en arrière de la tête, avec, diable m'emporte! l'accent anglais, et que je prends pour un Anglais.
À Sannois, il descend avec moi, et le voilà dans l'omnibus de la princesse. C'est Minghetti, le ministre des finances italien. À l'heure présente, c'est chez les Italiens de la société, une rage d'imitation britannique, dans la tenue, l'habillement, la coupe des favoris, et le reste.
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————Si l'on était jeune, il y aurait un livre brave à faire, sous ce titre: Les choses que personne n'a encore imprimées.
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Vendredi 31 août.—Asnières: l'eau dans la nuit: de l'obscurité fluide et remuante.
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Vendredi 7 septembre.—Aujourd'hui, la cérémonie religieuse autour du cercueil de Tourguéneff, avait fait sortir des maisons de Paris tout un monde à la taille de géant, aux traits écrasés, à barbe de Père Éternel: toute une petite Russie, qu'on ne soupçonnerait pas habiter la Capitale.
Il y avait aussi beaucoup de femmes russes, de femmes allemandes, de femmes anglaises, de pieuses et fidèles lectrices venant rendre hommage au grand et délicat romancier.
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—Un enfant qu'on ne voit jamais lire, est destiné par avance à une carrière seulement de mouvement et d'action. Il sera, quoi… un soldat.
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————L'optique des boulevardiers est de voir des grands hommes, dans des Siraudin et des Lambert-Thiboust.
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Mardi 11 septembre.—Un moment aujourd'hui, la conversation s'arrête sur la beauté de la princesse dans sa jeunesse. À ce propos, elle dit: «Oui, j'ai eu un teint particulier, extraordinaire: Je me rappelle qu'en Suisse, à quatorze ans, on me mettait sur la joue une feuille de rose de Bengale, et qu'il était impossible d'en voir la différence».
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Dimanche 23 septembre.—Saint-Gratien. Ici la blague aimable des jeunes femmes, m'a donné le surnom de Délicat. Ce surnom, hélas! hélas! peut-être je le mérite un peu.
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Samedi 13 octobre.—Mon portrait de Nittis, il faut le voir, aux heures crépusculaires, éclairé par les braises de la cheminée et reflété dans la glace: comme cela, il prend une vie fantastique tout à fait extraordinaire.
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Samedi 27 octobre.—Les attentes, dans les petites gares de chemins de fer, aux heures entre chien et loup, après une journée de courses au grand air: ce sont des heures de la vie, comme passées dans un morne rêve, où s'entendrait un monotone tic tac d'horloge, et où derrière un grillage rougeoyant apparaîtrait une silhouette fantastique de buraliste, à l'état d'ombre chinoise.
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Vendredi 2 novembre.—Dans le Cri du Peuple, Vallès demande aujourd'hui, que la culotte du grand Empereur habille les cuisses d'un bonneteur, et que les souliers de Marie-Antoinette chaussent une pierreuse. Bien, très bien, les reliques de la société future, ce sera le suspensoir de Gugusse.
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Mardi 20 novembre.—Ce soir, au dîner de Brébant, existe le sentiment d'une conflagration générale au printemps, au milieu de laquelle la Prusse nous tombera sur les reins. C'est la pensée d'officiers autrichiens et d'officiers russes, que Berthelot a vus, ces temps derniers.
Puis l'on se demande, dans mon coin de table: Est-ce qu'il y aurait des animaux, créés pour toujours vivre, et qui, sans la mort accidentelle, seraient éternels; et en des endroits cachés, en des fonds de mer, n'existerait-il pas des animaux, aussi vieux que le monde? Oui, c'est aujourd'hui la question soulevée à dîner par Pouchet et Robin. Ils soutiennent qu'il y a des animaux, comme les serpents, les tortues, les langoustes, dans les tissus desquels, les microscopes ne perçoivent aucune fatigue, aucune dégénérescence, aucuns signes de vieillesse enfin,—signes si perceptibles dans les tissus des humains et des animaux d'un ordre supérieur.
Et l'on parle du serpent de Regulus, cité par Tite-Live.
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Vendredi 23 novembre.—Des statues placées à la hauteur du père Dumas, on voit la semelle des bottes et l'intérieur des narines, et le reste en raccourci.
On causait de sensiblerie, très souvent cachée au fond des sceptiques, et à ce propos un de mes amis racontait, que demandant à X… pourquoi il était si triste: «Eh bien! vous qui êtes un vieux cochon, je puis vous le dire, répondait-il. Je suis fâché avec une p… que j'adore, et je viens de la chasse avec des amis. Eh bien, quand un lapin partait, au lieu de tirer dessus, je me foutais à pleurer!»
De là, on passe à la question du Tonkin, et quelqu'un dit ceci: «Du moment qu'on laisse pénétrer près du Gouvernement un membre de la Société de géographie, on a la guerre. La consigne était donnée autrefois au ministère des Affaires étrangères de ne jamais en recevoir un… Mais Freycinet s'est abouché avec Garnier, et fatalement…»
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————Dans la pénombre des soirées, le teint des femmes est couleur de perle rose, avec, dans les étroites touches de pleine lumière sur le bord des contours, des luminosités de la peau, qui semblent produites par un éclairage intérieur.
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Lundi 26 novembre.—Déjeuner, avec Daudet et sa femme, au café de Paris, et de là au Vaudeville, à la répétition des ROIS EN EXIL, qui commence à midi.
La nuit dans la salle, et sur la scène des ombres chinoises, le chapeau sur la tête, avec tout d'abord des mouvements rêches, et une apparence de mauvaise humeur, existant toujours au commencement des répétitions. Cela s'adoucit, puis ça s'échauffe.
Dieudonné vient causer un moment avec Mme Daudet. Il me semble rond, bon garçon.
Puis c'est la petite actrice qui fait le roi, qui vient essayer ses perruques sous nos yeux, et se refuse avec de gentilles mignardises à se laisser couper les talons de ses escarpins, qui la font trop grande.
Pour les gens qui veulent bien accepter la matérialité du théâtre, l'acte de la couronne démontée pour le Mont-de-Piété, est une émotionnante chose, un clou puissant. Je crois à un très grand succès. Il y a pour moi, dans cette pièce, des vraies scènes d'un théâtre moderne, seulement, parfois abîmées par les expressions littéraires en retard, de Delair.
J'obtiens de faire remplacer: «Remettez le cadavre», lorsque la reine parle de la couronne aux faux diamants, par cette phrase: «Remettez ça, là.» Ce «cadavre» doit paraître du sublime à quelques-uns, qui ne se doutent pas, que dans les situations dramatiques, il faut que toujours l'expression soit simple, qui ne savent pas que la passion emploie toujours l'expression commune, et au grand jamais, l'image.
La pièce est bien jouée par tout le monde. Il y a un beau réveil du roi, en la pocharderie de Dieudonné, et Mlle Legault a des gestes de marionnette, qui vont à son rôle.
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Mardi 27 novembre.—Ce soir «le tout Paris illustre» est réuni aux Italiens, dans une représentation priée. Eh bien, la réflexion que cette réunion amène, est celle-ci: la grande société aristocratique est morte; il n'y a plus que des financiers et des cocottes ou des femmes à l'aspect de cocottes. Ce qu'il y a de suprêmement défunt, par exemple, c'est le type de l'ancienne femme du monde parisienne.
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Samedi 1er décembre.—Première représentation des ROIS EN EXIL.
Salle grinchue, disposée à égayer la représentation. Çà et là, des têtes de jeunes gens du ministère des Affaires étrangères, empreintes d'une ironie gandine, ou des têtes de vieux journalistes conservateurs; affectant une tristesse de commande, pour le froissement de leurs convictions monarchiques. La police a fait dire à Deslandes qu'il fallait s'attendre à du bruit.
Des rires accueillent le démontage des diamants de la couronne, opération du reste faite par Berton avec un appareil d'instruments, une lenteur, un effort, qui semblent la parodie, la charge de la chose. Dans le livre, on se le rappelle, c'était fait avec un sécateur de rencontre… À la fin, des sifflets très aigus partant d'une loge, se mêlent aux applaudissements.
On va tout de même souper chez Voisin, Mme Daudet très émue à mon bras. Je dis au ménage, ce que je crois, c'est qu'il n'y a pas au fond vraiment de question politique, mais que ça va être seulement une question de chic pour les clubs, de venir chuter la pièce, et qu'on doit s'attendre à cinq ou six représentations cahotées, après quoi, la pièce marchera.
Zola, lui, proclame qu'il faut faire du théâtre, en s'en fichant… qu'il croit que sa pièce, à lui, n'ira pas jusqu'au bout.
On parle de l'admirable scène d'ivresse de Dieudonné. Daudet dit que c'est lui, qui lui a donné le la de sa pocharderie royale, en le poussant à jouer la scène, sans flageoler, sans tituber, et seulement avec l'empâtement de la parole. Et il la joue ainsi en effet, avec un rien de fléchissement dans les jambes, et en se calant au commencement, par l'enfoncement de ses mains, dans les poches de côté de son pantalon.
Et, dans la préoccupation de ses pensées, tout le monde boit du champagne, et Daudet, comme tout le monde, et bientôt dans une légère excitation, le voilà laissant éclater une vraie joie de gamin, d'avoir fait entendre à Paris, sa tirade sur les antiques familles princières, et d'avoir montré un Bourbon courant après un omnibus—détail qui lui avait été donné par le duc Decazes.
Après quoi, comme il y a là un musicien, le musicien Pugno, il fait, sur un piano faux, du bruit prétendu illyrien dans nos pensées, demandant la paix et le recueillement.
Puis l'on s'en va, Daudet disant: «Demain je laisserai lire les journaux à mon compaing, et n'en lirai aucun: ça me rendrait agité, nerveux, et ça m'empêcherait de travailler à mon livre, pendant dix jours.
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Mercredi 5 décembre.—Aujourd'hui Cladel dînant chez Daudet, est causeur, est anecdotier, avec une jolie et gaie dose de malice paysanesque.
Il nous parle de son intimité avec Gambetta, et des dîners, que la tante Massabie faisait, tous les dimanches, chez sa mère. C'est curieux cette figure de la tata, de cette vieille dévouée, qui avait douze cents francs de rente, et qui s'était faite domestique de son neveu, et ne voulait personne pour l'aider dans ce service, où elle mettait une adoration jalouse. Un de ces dimanches cependant, la Massabie arriva en pleurant. Des amis de Gambetta, trouvant que c'était indigne, et par trop démocratique pour le dictateur, d'avoir une tante qui voulait faire son marché. Et la pauvre tata était renvoyée dans sa province, où elle mourait quelques mois après, dans un état d'enragement, et déchirant et mettant en pièces tout ce qui tombait sous ses vieilles mains.
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————Dans un dîner chez Girardin, Gladstone laissait entendre, que le parti conservateur en France était le plus bête des partis conservateurs du monde entier.
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Samedi 22 décembre.—Ce soir, à dîner chez Pierre Gavarni, Rogier l'égyptien, l'ami de Gautier et de Gavarni père, Rogier, le bibeloteur de choses italiennes; parlait d'un admirable portrait de la femme de Jean-Baptiste Tiepolo, qu'il avait vu à Venise, et dont un vieil amateur du pays, qui, enfant avait connu le mari, disait: «Une méchante femme! Elle avait, une nuit, perdu une grosse somme d'argent. Son partner au jeu lui dit: «Je vous joue ce que vous avez perdu, contre les esquisses, que vous avez chez vous, de votre mari.» Elle joua et perdit. Alors le gagnant lui dit: «Je vous joue tout ce que vous avez perdu, contre votre maison de terre ferme et les fresques, qu'elle contient». Tiepolo avait couvert les murs de sa maison de campagne de spirituelles peintures, étalant un interminable triomphe de Polichinelle. La femme joua encore et perdit.
Cela se passait, pendant que le mari, appelé par la cour d'Espagne, était à Madrid.
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Lundi 31 décembre.—La patrie de mon esprit, toute cette fin d'année, a été la salle à manger et le petit cabinet de travail de Daudet. Là, je trouve chez le mari, une prompte et sympathique compréhension de ma pensée, chez la femme une tendre estime pour le vieil écrivain, et chez tous les deux une amitié, égale, continue, et qui n'a ni haut ni bas dans l'affection.
ANNÉE 1884
Mardi 1er janvier 1884.—Aujourd'hui 1er janvier 1884, les de Béhaine se trouvant à Rome, je me vois condamné à dîner en tête à tête avec moi-même, et me prépare assez tristement, pour être moins seul, à aller dîner au restaurant, quand les Daudet arrivent, et me prenant en pitié, m'emmènent chez leurs grands parents. Et là, je trouve un tas de gentilles petites filles, et des vieilles bonnes aux bonnets tourangeaux, et une odeur de pot-au-feu de curé mêlée à une vague senteur de pastilles du sérail: un intérieur à la fois bourgeois et romantique.
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Mercredi 9 janvier.—Bonvin, qui m'avait écrit, qu'il illustrait SOEUR PHILOMÈNE, vient aujourd'hui me voir. Il est désolé, et me dit qu'il était décidé à faire cette illustration, lorsque son médecin lui a déclaré, que s'il faisait de l'eau-forte, dans l'état où sont ses yeux, il perdrait la vue.
Et le voilà, qui se met à me conter qu'il avait été cependant à la Charité, et qu'il y avait rencontré une soeur Philomène, une Philomène, si aimée de ses malades, qu'elle trouvait tous les jours, un bouquet de violettes dans sa cellule.
La Charité—c'est curieux qu'il soit tombé là, où j'ai justement fait mon étude—car la Charité pour lui, c'est l'hôpital, où est morte sa mère, et où, un moment employé, il a été un peu chassé par ce lit, qu'il rencontrait toujours. «Oui, dit-il, ma mère est morte là, un premier janvier; et quand j'ai été opéré de la pierre, chez les Frères Saint-Jean-de-Dieu, dans le même mois, la veille de mon opération j'ai fait demander au directeur de la Charité, de faire dire une messe pour elle à l'hôpital… Il s'étonnait, il ne comprenait pas, cet homme!»
«Ah, l'hôpital! s'écrie-t-il, je devais être donc toujours poursuivi par lui!» Et il me raconte les choses les plus curieuses et les plus humoristiquement observées, en les longs séjours, qu'il a faits dans les hôpitaux, pendant d'éternelles maladies, entre autres pour une hydarthrose du genou.
Il me donne d'amusants détails sur l'amour dans les hôpitaux, et sur la manière, dont il se faisait à Saint Louis, C'était à la messe. Là, les gens à tempérament amoureux, hommes et femmes, les femmes attifées de leur mieux dans leurs capotes grises, les hommes au bonnet de coton, posé sur la tête d'un air conquérant, prenaient leur place sur le premier rang de chaises du passage, où se promenait un infirmier, choisissant le côté, où ils ou elles pouvaient montrer un profil moins endommagé—car il y avait parmi eux beaucoup de scrofuleux, très avancés—et ainsi placés, chacun et chacune tenaient son livre de messe, de façon à faire voir le numéro de son lit, qui est inscrit dessus. Les places sur le passage, se payaient cinq sous.
Et c'est Joseph, le panseur, qui faisait très bien ses pansements, après l'absorption de deux ou trois bouteilles de vin, complètement ivre.
Puis ce sont les malades qui n'étaient pas malades de coeur, c'est-à-dire ceux qui avaient faim, et parmi lesquels il figurait au premier rang; et il raconte les séances diplomatiques, où il décousait les anneaux des rideaux pour la lessive, au moyen de quoi, il obtenait de la soeur une côtelette, et encore toutes sortes de détails précieux.
À la fin, il s'élève contre cette innovation, qui sous le prétexte des microbes, va enlever les rideaux aux malades, leur retirer ce pauvre petit chez soi, où ils pouvaient cacher aux autres le triste spectacle d'eux-mêmes.
De l'hôpital, il saute soudain au portrait d'un de ses amis, un vrai peintre, qu'il a rencontré, un jour, dans le jardin du Luxembourg, mangeant sur son pain, des pousses de tilleul du jardin, et si artiste, ajoute-t-il, que lorsque je l'aidais d'une pièce de quarante sous, il achetait trente sous d'eaux-fortes de Tiepolo.
Ce Bonvin, qui a l'aspect farouchement sanguin d'un Vallès, n'est pas seulement l'un des hommes les plus documentaires que j'aie rencontrés, il est tout plein de choses délicates, de sensations joliment distinguées. Me parlant de l'espèce d'induration, amenée, dans les sens par la vieillesse, il me dit: «Moi, qui étais si sensible à l'odeur des fleurs des champs… maintenant il faut que je la cherche… elle ne vient plus à moi, toute seule!»
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Mercredi 16 janvier.—Zola vient me voir… Il est embarrassé à propos du roman, qu'il doit faire maintenant: «Les Paysans.» (LA TERRE). Il aurait besoin de passer un mois dans une ferme, en Beauce… et dans ces conditions… avec une lettre de recommandation d'un riche propriétaire à son fermier… lettre, qui lui annoncerait l'arrivée avec son mari, d'une femme malade, ayant besoin de l'air de la campagne… «Vous concevez, deux lits dans une chambre blanchie à la chaux, c'est tout ce qu'il nous faut… et bien entendu, la nourriture à la table du fermier… autrement je ne saurais rien.»
Les chemins de fer, son roman sur le mouvement d'une gare, et la monographie d'un bonhomme vivant dans ce mouvement; avec un drame quelconque… ce roman, il ne le voit pas dans ce moment-ci… Il serait plus porté à faire quelque chose, se rapportant à une grève dans un pays de mine, et qui débuterait par un bourgeois, égorgé à la première page… puis le jugement… des hommes condamnés à mort, d'autres à la prison… et parmi les débats du procès, l'introduction d'une sérieuse et approfondie étude de la question sociale.
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————Dans une lettre de Flaubert à Mme Sand, mon ami dit qu'il me voit uniquement préoccupé de coller, dans mes livres, un mot entendu dans la rue, et proclame qu'il n'y a absolument au monde parmi les hommes de lettres que lui, pour savourer «l'ombre nuptiale» de Ruth et Booz.
Il oublie qu'il m'a entendu, bien des fois, proclamer mon admiration pour des épithètes, comme la nudité intrépide des pêcheuses de Boulogne, de Michelet, comme gambades rêveuses de Hugo, dans la Fête à Thérèse,—et c'est curieux, ce reproche de sa plume s'adressant à moi, qui ai écrit dans IDÉES ET SENSATIONS—un livre qui lui est dédié par parenthèse,—qui ai écrit, que c'était avant tout à l'épithète, et à l'épithète du caractère de celle qu'il cite, que se reconnaît le grand écrivain. Le drôle de cela, c'est qu'au grand jamais, il n'a pu décrocher, une de ces osées, téméraires, et personnelles épithètes, et qu'il n'a jamais eu que les épithètes, excellemment bonnes de tout le monde.
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————L'homme qui fait un roman ou une pièce de théâtre, où il met en scène des hommes et des femmes du passé, peut avoir la certitude que c'est une oeuvre destinée à la mort,—et quand même il aurait tout le talent possible. On ne fait une humanité défunte, qu'en lui mettant sous sa chlamyde ou son pourpoint, un coeur et un cerveau modernes; et tout ce qu'on peut reconstituer, ce sont les milieux de cette humanité!
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Vendredi 18 janvier.—Hier, jeudi, Daudet parlait du roman, qu'il voulait faire sur l'Académie, et qu'il a le projet d'intituler; «L'Immortel.» Voici sa conception: Un imbécile, un médiocre, dont la glorieuse carrière académique aura été toute faite, et sans qu'il s'en doutât le moins du monde, par sa femme, une femme du monde… Un jour, une scène éclatera entre eux, où elle lui fera l'historique cruel de son néant, scène à la suite de laquelle, il ira se jeter du haut du pont des Arts, dans la Seine, à l'instar, je crois, de son confrère Auger.
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—On rit, je le répète, quand je dis que le gouvernement que j'aime, est celui de Louis XV. Au fond, personne ne fait attention que ç'a été un pouvoir, un gouvernement constitué, ce qui est quelque chose par ce temps-ci, et un gouvernement fort, le plus humainement tempéré par les moeurs, la philosophie, la littérature. Qu'il y ait eu quelques coucheries du souverain avec des femelles, ce sont des épisodes sans importance dans le bien portant fonctionnement de la vie d'une nation.
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—Dans la galerie Colbert: une grande baie, surmontée de: Escalier F n° 16, sous lequel se lit sur une planchette: BUREAU DU ROSIER DE MARIE, entre un écriteau à gauche, portant: M. Girard, copiste spécial, et un écriteau à droite portant: Chambres et cabinets meublés à louer. Et devant vous, un long corridor mystérieux, empli d'un jour froid, et au fond duquel monte la spirale d'un escalier tournant. Une curieuse entrée d'un domicile de roman.
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—On ne sait pas, pour un passionné de mobilier, le bonheur qu'il y a à composer des panneaux d'appartements, sur lesquels les matières et les couleurs s'harmonisent ou contrastent, à créer des espèces de grands tableaux d'art, où l'on associe le bronze, la porcelaine, le laque, le jade, la broderie. On ne se doute pas du temps qu'il faut, pour que ça vous satisfasse complètement, et les changements et les déplacements, que ça demande. C'est bien dommage, lorsqu'un panneau est arrivé à la réussite complète, que la photographie n'en fasse pas survivre les colorations avec le dessin.
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Jeudi 24 janvier.—Aujourd'hui, à propos de l'élégance chic de son fils aîné, Daudet nous parlait de ses costumes d'autrefois: de sa veste en peluche queue de paon, et encore de sa veste, toujours en peluche, gris de souris à reflets blancs, arborée à HENRIETTE MARÉCHAL.
Il nous avoue qu'alors, indépendamment du goût qu'il avait pour les costumes voyants, il était possédé de l'envie de produire un effet sur les passants: envie qui se trouvait mélangée d'une extrême timidité, le rendant tout honteux, et le faisant se sauver, quand l'effet se produisait.
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Lundi 28 janvier.—Des sommeils, où l'endormement a quelque chose d'une défaillance.
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Mardi 5 février.—Aujourd'hui, au dîner de Brébant, on parlait de l'écrasement de l'intelligence de l'enfant, du jeune homme, par l'énormité des choses enseignées, on disait qu'il se faisait sur la génération présente, une expérience dont on ne pouvait guère prévoir ce qu'il en sortirait dans l'avenir. Et au milieu de la discussion, quelqu'un développe l'ironique pensée, que l'instruction universelle et générale pourrait bien priver la société future de l'homme instruit, et la doter de la femme instruite: une perspective pas rassurante pour les maris de l'avenir.
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Dimanche 10 février.—L'auteur du chef d'oeuvre intitulé: LE MARIAGE DE LOTI, M. Viaud, en pékin, est un petit monsieur, fluet, maigriot, aux yeux profonds, au nez sensuel, à la voix ayant le mourant d'une voix de malade.
Taciturne, comme un homme horriblement timide, il faut lui arracher les paroles. Un moment, il indique, en quelques mots, comme la chose la plus ordinaire, la tombée à la mer d'un matelot par un gros temps, et l'absolution, donnée du haut du pont, par l'aumônier, à ce malheureux abandonné sur sa bouée…
Et comme Daudet lui demande, s'il est d'une famille de marins, il répond le plus simplement du monde, de sa petite voix douce: «Oui, j'ai eu un oncle, mangé sur le radeau de la Méduse.»
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Lundi 11 février.—D'où vient que devant un monsieur qui passe dans la rue, un monsieur anonyme et qui n'a pas même une décoration à sa boutonnière, vous avez la perception que ce monsieur a une célébrité, une notoriété, une importance dans les affaires, la science, les lettres, les arts?
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————Tous les manuscrits des romans faits en collaboration avec mon frère, ont été brûlés, sauf celui de MADAME GERVAISAIS, que j'ai donné à Burty.
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Mardi 19 février.—Pendant que, tout au bout de la table, avec son énorme ironie de pince-sans-rire, Spuller blague les beaux parleurs ouvriers, appelés à déposer devant lui, dans l'enquête ouvrière, à mes côtés, Hébrard à demi-couché de côté sur la table, avec un redressement gouailleur de la tête, jette à propos des incapacités des ministres des finances du passé: «Vous savez ce que j'ai dit un jour à X… pendant qu'il était au ministère: «Mon cher, voulez-vous que je vous indique le moyen de faire honnêtement votre fortune, comme ministre des finances?» Sur cette phrase, interrogation du petit oeil du ministre… «Eh bien, mon cher, aujourd'hui achetez de la rente, et demain donnez votre démission…» Il l'a assez mal pris mon moyen… l'imbécile…» fait le blagueur, avec un rire qui a quelque chose d'un cahot, dans une petite voiture de verre cassé.
Jules Roche parle un moment des hauteurs et des abaissements des événements du XVIIIe siècle. Et comme Berthelot lui oppose les siècles grecs, je ne puis m'empêcher de lui dire: «Allez, vous aurez beau chercher dans ces siècles, vous ne rencontrerez pas un siècle, où se trouvent un bout de règne d'un Louis XIV, et un 93.»
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Mercredi 20 février.—Quelqu'un racontait avoir connu un fils, qui pour faire manger son père, tombé en enfance, était obligé de le menacer, de faire claquer un fouet de poste, et ce monsieur disait qu'il était arrivé à désirer la mort de son père, tant il souffrait de ce supplice de tous les jours.
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Vendredi 22 février.—Je lis aujourd'hui le roman japonais: LES FIDÈLES RONINS, et je suis un peu surpris—moi qui jusqu'à présent, ne croyais pas bien violemment à l'existence d'une littérature japonaise—je suis surpris de la rencontre, dans ce livre, de certaines qualités littéraires très remarquables.
Je ne parle pas du sublime de la fausse ivrognerie du chevalier Grosse-Roche, qui pour son rôle de vengeur, se laisse uriner sur la figure, couché, dans le ruisseau, du sublime du suicide de la mère du chevalier Communal,—de ce sublime égal, s'il n'est supérieur à tout le sublime de l'Occident,—je parle de délicates trouvailles, comme la réponse de Mlle Ronce à la déclaration du chevalier Écaille: réponse, que ne laisse pas entendre le chant des oiseaux; et je parle encore de la figure à la fois comique et touchante du chevalier Haie-Rouge: figure, tout aussi heureusement et habilement construite, que les meilleures figures des romans d'aventures d'Alexandre Dumas père.
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Samedi 23 février.—Exposition des dessins du siècle. J'ai des yeux qui ne voient pas uniquement les beautés du XVIIIe siècle, mais qui voient les beautés du siècle passé ainsi que du siècle présent. Et je tiens pour merveilleux et sans précédent les dessins rehaussés de Millet, oui! Mais en même temps je soutiens que le plus admiré de tous les croquetons de Meissonier, tout grand dessinateur incontestable qu'il est, ne pourrait tenir, à côté d'un dessin de Gabriel de Saint-Aubin, par exemple la vignette de l'Intérêt personnel, que justement je regardais chez moi ce matin. Et ici, il n'est pas question de gentillesse, il s'agit de science, de maîtrise. Et les pauvres petites mines de plomb de M. Ingres, est-ce de l'art assez gringalet à côté des préparations de La Tour,—de la préparation Chardin, de la préparation Raynal—qui se trouvent dans la salle du fond. Bracquemond que je trouve à l'exposition et devant lequel je ne peux me tenir, me dit que les préparations de La Tour: C'est des rochers! Eh bien ces rochers-là, je les préfère de beaucoup aux petites machinettes d'un crayon si menu, menu, menu. Mais saperlotte, dans ce genre, le portrait de Mme *** par Regnault est très supérieur.
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Mardi 4 mars.—Liouville, le député de la Meuse, racontait aujourd'hui, qu'il avait découvert à Paris, un marchand de vin—et un marchand de vin de Bar.
Ce marchand qui demeure tout près de Notre-Dame, rue Chanoinesse, je crois a la clientèle de tous les Lorrains de Paris, et surtout d'une colonie de Montmartre, qui se rendent avec leurs femmes et leurs enfants, tous les dimanches, à la Morgue, et se payent après la séance, une ou deux bouteilles de vin paille du pays.
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Lundi 10 mars.—C'est curieux chez un vieux lettré, cette persistance de la satisfaction bête, de se voir imprimé dans un journal. Ce matin, avant sept heures, je descends deux ou trois fois, en panais de chemise, m'assurer si le Gil Blas est dans ma boîte, et si CHÉRIE a fait le feuilleton du numéro.
Puis je me répands, dans Paris, cherchant de l'oeil mes affiches, et ma foi escomptant un fort quart de mon roman, je termine la journée par une visite chez Bing, où indépendamment d'une boîte de Ritzouo de 500 francs, j'achète 2 000 francs, un chef-d'oeuvre de Korin, une écritoire en laque d'or, où est répandue, couvrant le dessus et le dedans, une jonchée de chrysanthèmes aux fleurs d'or, au feuillage de nacre: un objet d'un goût barbare merveilleusement artistique.
Un de mes amis disait d'une célèbre femme du monde, qui ne porte ni chemise ni jupon, et semble emmaillottée dans des bandes, disait: qu'elle était habillée avec des bas à varices.
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Vendredi 14 mars.—Au fond, quelque fixé qu'on peut être sur son talent, lorsqu'on a un certain âge, un trop grand silence inquiète. On se demande si l'on ne serait pas par hasard ramolli, sans en avoir la conscience.
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Lundi 17 mars.—Je dîne chez les Sichel, avec Mme Gavarret, la soeur de Saint-Victor, entrevue il y a bien longtemps, quand elle était encore demoiselle, dans les visites que nous faisions, mon frère et moi, au critique. Elle nous donne sur le grand, le très grand écrivain, ce détail relatif à la singulière maladresse de ses mains, et au côté pleurard d'enfant rageur, qu'il conserva toute sa vie. À vingt ans, s'efforçant d'allumer le feu de sa chambre, et n'y réussissant pas, il finissait par se rouler, en pleurant, sur le parquet.
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Jeudi 20 mars.—Les Japonais ont une aimable ironie, une ironie un peu à la française. Aujourd'hui, comme dans un obi, une ceinture d'une beauté exceptionnelle, je me plaignais d'une terrible tache qui la déparait: «Oui, oui… mais vous posséderez peut-être, me répondit Hayashi, un peu de la transpiration d'une très belle Japonaise.»
Ce soir chez Daudet, le petit Hugues Leroux me donne ce plaisant et réconfortant détail. Un vieux bonhomme, peu fortuné et myope, vient tous les jours lire mon feuilleton de CHÉRIE, à la devanture du Gil Blas, avec une lorgnette de spectacle. Si non è vero, è bene trovato.
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Samedi 22 mars.—Ce soir le banquet Ribot, où malgré mon éloignement pour les banquets, je suis presque amené de force par Fourcaud. Cent quatre-vingts dîneurs dans une salle à manger, en forme de galerie d'Apollon, et au-dessous de la porte d'entrée, est attachée une immense palette, censée représenter la palette du maître coloriste des marmitons. Chez les peintres, l'envie est tempérée par une certaine gaminerie, par une enfance de toute la vie, qui rend cette envie moins amère, moins noire que chez l'homme de lettres. À la fin une avalanche de discours, que termine un très bon discours rageur de Fourcaud, dit avec la colère d'un timide.
Ce banquet, ce banquet contre l'Institut, donné à Ribot, se trouve aussi un peu donné à moi; et dans les coins, où je me blottis, des jeunes dont je connais vaguement le nom, se font, à tout moment, présenter à moi, et veulent bien saluer dans le vieux Goncourt: le grand littérateur indépendant.
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Dimanche 23 mars.—Paysage de crépuscule à Passy.
Un ciel absolument cerise, un ciel coupé, rayé, haché par les branches, les branchettes, les brindilles des arbres, y mettant le dessin noir et persillé d'une agate arborisée. Là-dessus un train précédé d'une solide fumée blanche, montant toute droite: un train, avec des bleus éteints et comme délavés de blouses, dans les compartiments supérieurs. Au premier plan, la découpure aérienne de la grille du chemin de fer, apparaissant dans un ton d'acier poli, fait par le clair de lune.
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Jeudi 27 mars.—Ce matin, il a paru un article nécrologique sur Noriac, qui en fait l'égal de Flaubert, présenté comme un amateur, oui, un amateur, entendez-vous… et «qui, aurait pu avoir pour exaequo, le premier garçon de bureau venu, soumis à son régime de travail.» Cet article me rend triste. Il n'y a donc pour un grand écrivain, même quand il est mort, jamais de consécration, de consécration forçant les respects et écartant les blasphèmes.
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Samedi 29 mars.—Dans le complet découragement où je suis, et qui tourne ma pensée vers une retraite absolue du monde et un enfermement dans mes jardins et mes bibelots, la tombée dans ma boîte d'un numéro du Sémaphore de Marseille, qui reproduit mon premier feuilleton avec éloge, et la visite du directeur de la Revue populaire, venu sans doute pour une reproduction dans sa feuille de CHÉRIE: ces deux satisfactions bêtes mettent du rose dans le noir de mes pensées.
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————Ces jours-ci Daudet causait de son livre, et parlait de la difficulté d'exprimer par des phrases, certains phénomènes amoroso-intellectuels. Et il rappelait dans sa vie, une certaine soirée où il aimait, une soirée, où Paris lui était apparu comme une ville transfigurée… une ville blanche, sans prostitution aux coins des rues… Et il avait senti le besoin d'aller raconter son impression à Coquelin l'aîné, en train de quitter dans sa loge le costume de Mascarille, et qui lui avait dit: «Tu es saoul!»
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Lundi 31 mars.—Je demandais aujourd'hui à Sichel, si un grand marchand de curiosités n'était pas en faillite?
—Oh! me répondit il, on ne trouverait pas à Paris un huissier, qui consentirait à le mettre en faillite; savez-vous qu'il rapporte à la corporation de 40 à 50,000 francs par an… Il paye, mais il ne paye que saisi… ne commence à verser un acompte, que lorsque le colleur pose une affiche jaune à sa porte.
—Mais cependant il a dû gagner des sommes énormes… il est alors vicieux?
—Non, mais il est goulu… il a la bouche extrêmement ouverte, quand il se trouve avoir de l'argent… C'est lui, qui me disait, un jour: «Je viens d'acheter trois kilomètres de coffres italiens!…—Quoi, trois kilomètres?…—Oui, mis bout à bout, mes coffres couvriraient trois kilomètres…—Et pourquoi cet achat?…—Ah! les gens qui m'ont vendu cela, si je ne leur avais pas acheté, une autre fois, peut-être ne m'auraient-ils rien apporté.»
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Mercredi 2 avril.—C'est vraiment curieux le sentiment de la destruction chez les enfants.
Aujourd'hui, en voici un d'un parent de province qui veut couper les poissons rouges avec un sécateur, cherche à arracher en cachette tous les boutons de rhododendrons, et s'efforce de porter des doigts destructeurs partout, où sa petite main peut atteindre, et quand il a brisé ou détruit quelque chose, du bonheur monte à sa figure. Cet instinct de la destruction était peut-être encore plus féroce, plus inhumain, plus enragé chez un enfant beau, chez un enfant intelligent, chez le petit de Béhaine, mort d'une méningite. Chez cet enfant, la jubilation intérieure de la mise en pièces des choses, avait quelque chose d'une joie diabolique. Cet appétit bizarre de l'anéantissement des objets, je l'ai constaté encore chez un autre enfant, chez le petit garçon de Pierre Gavarni; mais celui-ci qui est d'une nature sage, rangée, tranquille, demandait gentiment la permission de détruire. Il disait à Pélagie de sa voix la plus douce: «Dites donc, madame, est-ce qu'on peut casser ça… et ça?»
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Jeudi 10 avril—Ce soir, chez Daudet, avec Mistral. Un beau front, des yeux limpides d'enfant, quelque chose de bon, de souriant, de calme, fait par une vie de plein air méridional, du bon vin; et l'enfantement facile de chants et de poésies troubadouresques.
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Samedi 12 avril.—Peut-être l'artistique dans la littérature, sera-t-il un appoint futur de succès, un appoint, apporté par l'éducation artiste des hommes et des femmes de ces années, par les conférences, par les promenades dans les Musées, par la diffusion de l'enseignement des arts plastiques, en un mot par la création de générations plus amoureuses et plus chercheuses d'art dans leurs lectures.
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Dimanche de Pâques.—Passé toute la journée à lire la correspondance de Stendhal. Son âme me semble aussi sèche que sa prose.
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Lundi 14 avril.—Aujourd'hui, lundi de Pâques, en ce jour, où l'industrie, le commerce, les affaires chôment, où l'on n'achète ni dans les boutiques fermées, ni à la Bourse, ni même rue Drouot, dans une salle basse, des commissaires-priseurs, entre brocanteurs infimes, au milieu de voyoutories sacrilèges, se vendent un tambourin, des guitares, des esquisses de peintres, des paniers de linge de corps et de gilets de flanelle. Une affiche manuscrite collée à la porte, dit que c'est la vente d'un M. P… Ce M. P… est ce pauvre Pagans, dont ces guitares et ce tambourin ont apporté, toutes ces années, de si tapageuses ou rêveuses musiques, aux soirées où je me trouvais.
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————Tous les hommes avec lesquels ma carrière, mes goûts, m'ont mis en rapport, s'en vont l'un après l'autre de la vie, laissant derrière eux des lettres de faire-part, semblant me dire à bientôt. Hier, c'était l'expert Vignères, aujourd'hui, c'est l'éditeur Dentu.
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Mercredi 16 avril.—Daudet tombe chez moi, sortant de l'enterrement Dentu. Il laisse échapper, que depuis quelque temps, il éprouve de telles souffrances, que maintenant, quand il va à un enterrement, il envie presque l'insensibilité de celui qu'on met en terre.
À je ne sais qui se trouvant là, et disant, que le théâtre donne l'avidité basse de l'argent, Daudet raconte plaisamment, au milieu de petits aïe douloureux, que lors des représentations de FROMONT JEUNE ET RISLER AÎNÉ, il attendait impatiemment à Champrosay, le facteur lui apportant le chiffre de la recette, envoyé par le Vaudeville, tous les jours, et qu'il était vraiment embêté, quand la recette avait baissé de vingt-quatre francs, puis qu'il avait eu honte, vis-à-vis de lui-même, de cet embêtement, et qu'il s'était imposé de ne plus lire la dépêche… mais qu'il cherchait la hausse ou la baisse sur la gaieté ou la tristesse du visage de sa femme… «Alors quoi!» faisait-il en se levant et en disant: «Je m'en vais, je souffre trop!»
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Vendredi 18 avril.—À la librairie Charpentier, sur toutes les bouches le sourire annonçant un succès. Sur les 8 000 de CHÉRIE du premier tirage, 6 000 sont partis.
La Beraudière, auquel je demandais le nom d'une famille de Bretagne où devait être conservée une correspondance de la Lecouvreur, me disait: «Ah le nombre de précieux documents historiques perdus, à l'heure présente… tenez, j'ai eu dans ma famille un châtelain de Picardie, aimé de la Camargo, et qui avait dans son château, une chambre s'appelant encore ces dernières années: la chambre de la Camargo. Et la Camargo entretenait avec mon aïeul une correspondance. Or cette correspondance a été brûlée il y a une vingtaine d'années, je crois… et si par le plus grand des hasards elle existe encore, savez-vous où elle se trouverait? elle serait chez de Falloux!
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Samedi 19 avril.—Cette préface de CHÉRIE, il est bien entendu que je ne l'aurais pas écrite, si je n'avais pas eu de frère. Moi, au jour d'aujourd'hui, je suis à peu près reconnu et je me vends: oui je remplis les deux conditions du succès, tel qu'on le jauge à l'heure présente. Cela est incontestable. Mais j'avais besoin de me récrier dans une plainte amère et douloureuse contre l'injustice, que mon pauvre frère a rencontrée jusqu'au jour de sa mort, et après ce qu'il avait fait de moitié avec moi.
Au fond, dans ces colères contre ma préface, ce qui m'étonne, c'est le peu d'ouverture de ces intelligences de critiques, qui blaguent tous les jours l'absence de sens artistique, chez les bourgeois.
Je parle, par exemple, du japonisme, et ils ne croient exister de cet art, que quelques bibelots ridicules, qu'on leur a dit être le comble du mauvais goût et du manque de dessin. Les malheureux, ils ne se sont pas aperçus à l'heure qu'il est que tout l'impressionnisme est né de la contemplation et de l'imitation des impressions claires du Japon. Ils n'ont pas davantage observé que la cervelle d'un artiste occidental, dans l'ornementation de n'importe quoi, ne conçoit qu'un décor placé au milieu de la chose, un décor unique ou un décor composé de deux, trois, quatre, cinq détails se faisant toujours pendant et contrepoids, et que l'imitation par la céramique actuelle, du décor jeté de côté sur les choses, du décor non symétrique, entamait la religion de l'art grec, au moins dans l'ornementation.
Enfin, j'ai là un bouton de fer, le bouton attachant la blague à tabac d'un Japonais à sa ceinture, un bouton, où en dessous de la patte d'une grue absente, d'une grue volant en dehors du médaillon niellé, se voit seulement le reflet de cette grue dans l'eau d'une rivière, éclairée par un clair de lune. Le peuple chez lequel l'ouvrier, un ouvrier-poète a des imaginations pareilles à celle-ci, ne croyez-vous pas, que ce peuple puisse être proposé comme professeur d'art aux autres peuples?
Et quand je disais que le japonisme était en train de révolutionner l'optique des peuples occidentaux, j'affirmais que le japonisme apportait une coloration nouvelle, un système décoratoire nouveau. enfin si l'on veut une fantaisie poétique dans la création de l'objet d'art, qui n'exista jamais dans les bibelots les plus parfaits du moyen âge et de la renaissance.
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Mercredi 23 avril.—Du bruit, beaucoup de bruit. Cela fait entrer en vous des espérances déraisonnables, et la griserie de vos espérances s'évanouit devant la décevante réalité. «Vous savez, on a retiré… oui, à 4 000!» me dit le secrétaire de Charpentier, gonflé par le succès du livre. Eh bien, tout cela fait une douzaine de mille! C'est très honorable, mais ce n'est pas l'inattendu, cet inattendu que je n'ai jamais rencontré dans ma vie.
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Jeudi 24 avril.—La pensée taquinante d'un temps d'arrêt dans le succès, le sentiment que la vente s'arrête.
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Samedi 26 avril.—Tristesse ce matin. Les attaques littéraires n'agissent pas sur le coup. Elles empoisonnent l'individu attaqué, au bout d'un certain nombre d'heures, d'un certain nombre de jours, et je commence à en sentir l'effet.
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Mardi 29 avril.—À dîner, avenue de l'Observatoire, Mistral définissant assez joliment Daudet, il le proclamait l'homme de la désillusion et de l'illusion, du scepticisme de vieillard et de la crédulité enfantine.
Et là-dessus, il se mettait à nous parler de son procédé de travail, de ce facile labeur de poète méridional, qui consiste dans la confection de quelques vers, fabriqués aux heures crépusculaires, à l'heure de l'endormement de la nature: le matin, dans les champs, selon Mistral, étant trop plein du bruyant éveil de l'animalité.
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Vendredi 2 mai.—Maintenant que le Figaro a dit à mon propos: «Tue!» tous les autres journaux, grands et petits, crient: «Assomme!» et c'est sur toute la ligne un éreintement général.
Je crois avoir raconté quelque part, que tout enfant, mon père m'emmenait dans un cabinet de lecture du passage de l'Opéra, puis après avoir parcouru les journaux, me laissait presque toujours, sur ma demande, enfoncé dans la lecture d'un roman, où, en ce temps, il était éternellement question de palicares héroïques. Et au bout d'une heure ou deux, de marche et de contremarche sur le boulevard des Italiens, en politiquant avec d'anciens compagnons d'armes bonapartistes, mon père venait me rechercher pour une grande promenade avant dîner.
Ce cabinet de lecture où j'ai été imaginativement si heureux, tout enfant, ce cabinet de lecture, qui est resté à peu près ce qu'il était, en ces vieilles années, c'est là où je lis tous les jours les attaques et les férocités contre l'auteur de CHÉRIE.
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Samedi 3 mai.—Je relis aujourd'hui les LIBRES PENSEURS de Veuillot. C'est sublime, comme dédain du nombre, comme révolte d'un seul contre toute une société et tout un temps.
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————J'ai reçu, ces jours-ci, une lettre de faire-part m'annonçant la mort d'une cousine, complètement perdue de vue, depuis nombre d'années.
C'est drolatique, le souvenir que réveille chez moi, cette lettre bordée de noir. J'étais encore un enfant, mais un enfant à la pensée déjà préoccupée du mystère des sexes et de l'inconnu de l'amour. Je passais quelques jours de vacances chez cette cousine nouvellement mariée, et qui était jeune et jolie et blanche comme une Flamande. Le ménage me traitait sans conséquence, et à toute heure, qu'il fût couché ou non, je pénétrais dans leur appartement. Un matin que j'allais demander au mari de m'attacher des hameçons à une ligne, j'entrais dans leur chambre à coucher sans frapper. Et j'entrais, au moment où ma cousine se trouvait la tête renversée, les jambes relevées et écartées, le derrière soulevé sur un oreiller—et son mari tout prêt à faire acte de mari. Une bousculade des deux corps, dans laquelle le rose derrière de ma cousine disparut si vite, que j'aurais pu croire à une hallucination… mais la vision cependant me resta. Et ce rose derrière, sur un oreiller à grandes dents festonnées, fut jusqu'au jour, où je connus Mme Charles, le doux et excitant spectacle que j'avais le soir, avant de m'endormir, sous mes paupières fermées.
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Lundi 5 mai.—De quelque aes triplex qu'on soit muré, l'attaque journalière creuse en l'homme de lettres, le petit trou noir que fait la goutte d'eau dans le rocher. Mais voilà qu'au milieu de mon navrement m'arrive une lettre réconfortante. Elle contient cette phrase sortie, dit le correspondant, d'une des plus jolies bouches de Paris: «Nous devons empêcher nos maris de lire CHÉRIE, ça leur en apprend trop sur notre passé!»
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Mardi 6 mai.—L'éreintement devient international. La Fanfulla de Rome déclare, dans un article colère, que ma sénilité me fait voir des fantasmagories dans le vrai.
Au fond, c'est un tolle européen contre mon roman. On ne veut pas que la jeune fille des livres appartienne à l'humanité. Il la faut insexuelle, comme je l'ai dit dans ma préface. Eh bien! non, on ne donnera pas l'image de la jeune fille, si on n'indique pas les troubles physiques qui la traversent, un instant.
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Mercredi 7 mai.—Un enragement intérieur, qu'apaisent les douceurs du jardin et des marches violentes… qui se mettent au pas, dans le sentier des roses entr'ouvertes. Oui, l'amertume de la vie de ces jours, les petits tressaillements nerveux de la bouche, les filtrées de bile dans l'estomac, les envies de brutalités, les appétits de duels: tout cela s'adoucit et s'endort au milieu des arbres et des fleurs, comme sous un liniment.
Longuement, j'analyse le crucifiement de l'homme qui fait un livre, qui n'est pas le livre de tout le monde, parce qu'il est bon, je crois, qu'on sache le menu et le détail des souffrances qu'il a eu à endurer, et combien peut-être un peu de gloire posthume est payé du vivant de l'auteur.
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Samedi 10 mai.—Dialogue d'hier à la porte de chez moi.
—Monsieur de Concourt y est-il?
—Il vient de sortir à l'instant même! répond Pélagie à l'inconnu.
—Ah! fait l'inconnu qui ajoute: Est-on sûr de le trouver demain matin? Et il laisse sa carte.
C'était Banville. Commentaires de Pélagie sur l'air sérieux du visiteur. Je suis très bien avec lui, mais dans la disposition de mon esprit, et avec les méchants potins de Paris, on ne sait jamais. Et toute la nuit, imaginations extravagantes et tragiques, fabrication de la tenue composite d'un monsieur, qui ne sait pas s'il doit s'attendre à une gifle, ou à une amicale poignée de main.
On sonne, Banville s'avance vers moi, avec le sérieux d'un notaire d'une pantomime des Funambules, et me dit solennellement: «Mon cher, je viens vous demander, le rôle d'HENRIETTE MARÉCHAL pour Mlle Hadamard.»
Ah zut alors! Est-ce bête, ai-je envie de lui dire, de m'avoir fait travailler l'imagination comme ça, à propos d'une chose aussi bête.
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Lundi 11 mai.—L'on ne peut se rendre compte de l'anxiété douloureuse, où vous met l'appréhension continuelle de vous trouver mal, la menace incessante de syncopes. Ça arrête toute activité, toute recherche, toute note. On a peur de sortir de chez soi… l'on tremble de déranger quelqu'un, en mourant chez lui.
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Mardi 13 mai.—Dans une société, on reconnaît les gens bien élevés à une chose assez simple; ils vous parlent de ce qui vous intéresse.
Aujourd'hui c'est M. de Rémusat qui m'en a fait faire la remarque. Il me connaît très peu, et c'est le seul homme du dîner de Brébant, qui me cause de mon livre, récemment publié. Il est vrai qu'à sa suite, Spuller se met à m'en parler… aimablement, mais comme d'un livre, dont l'auteur lui échappe, lui est fermé, lui est peu intelligible. Seulement un chapitre l'a frappé, il est tout étonné, qu'un romancier ait réussi un récit historique de trois générations de militaires. Cet étonnement, je l'avais déjà remarqué chez un vieil universitaire.
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Mercredi 14 mai.—Je lisais, ce matin, dans un grand journal: «Des maniaques collectionnent des porcelaines de Chine et de Saxe, mais ils se rendent parfaitement compte qu'il n'y a pas de plus belle porcelaine au monde, que celle que fait actuellement Sèvres.» Ah! c'est un fameux âne en céramique, celui qui a écrit ces lignes!
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Jeudi 15 mai.—Dans ma tête, quand il n'y a pas l'effort de la rédaction ou l'excitation de la causerie, c'est maintenant comme un embruinement. La cervelle est bien parfois traversée par une pensée lumineuse, mais si rapide que je ne puis la fixer: cette pensée, on pourrait la comparer à la phosphorescence qui court sur la crête d'une vague.
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Vendredi 16 mai.—Un membre de la Chambre des députés de Belgique a dernièrement accusé la littérature française, et moi en particulier, d'avoir corrompu sa patrie. Elle est bonne! corrompre la Belgique, ce pays, où après dîner chez des bourgeois, vos honnêtes amphitryons ne trouvent rien de plus moral, que de vous emmener passer la soirée au b…
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Dimanche 18 mai.—Je suis dans un tel état de nervosité, que les articles, qui parlent—en bien ou en mal de moi, il m'est impossible d'y apporter l'attention tranquille, l'épellement reposé, qu'il faut pour lire, j'en perçois en gros l'éloge ou l'injure, mais je ne les ai pas vraiment lus.
Pierre Gavarni me parle, ce soir, de dédicaces laudatives de Champfleury, mises en tête des livres envoyés à son père, et même de tentatives d'abouchement qui n'ont pas réussi… ça expliquerait un peu le jugement sévère du critique sur les dessins du peintre, dont le chic fait rire.
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Jeudi 22 mai.—Il y aurait à dénoncer une série de bonnes blagues, inventées par de prétendus émetteurs d'idées, et dans lesquelles, au bout de quelque temps, coupent les gens d'esprit; ainsi la théorie que les eaux-fortes, pour l'illustration des livres, ne doivent pas avoir le caractère d'art qu'on leur demande, quand elles ne font pas partie d'un volume.
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Vendredi 23 mai.—Après une soirée, passée chez Daudet avec Mistral, je m'endors dans la voiture découverte, qui me mène au chemin de fer.
Quand je me réveille sur la place de la Concorde, sous un ciel d'un bleu noir, sans étoiles, et ou mortuairement brillent six ou huit flammes électriques, dans de hauts lampadaires, j'ai, une seconde, le sentiment de n'être plus vivant, et de suivre une Voie des Âmes, dont j'aurais lu la description dans Poe. Mais aussitôt, c'est l'avenue de l'Opéra, ce sont les boulevards, avec les enchevêtrements de milliers de voitures, la bousculade des trottoirs, les populations tassées au haut des tramways et des omnibus, le défilé à pied ou en voiture de cette innombrable humanité d'ombres chinoises, sur les lettres d'or des industries des façades; avec dans la nuit l'éveil agité et pressé, le mouvement, la vie d'une Babylone.
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Samedi 24 mai.—Dans ce moment-ci, c'est curieux, comme par tous les journaux, court et se reproduit, avec amour, la thèse contre l'originalité en littérature. On déclare péremptoirement, que tout en littérature a été déjà fait par un autre, que rien n'est neuf, qu'il n'y a pas de trouveurs. Ils ne veulent pas, ces bons critiques,—et cela avec une colère enfantine, ils ne veulent pas de génies, d'esprits originaux. Ils sont tout prêts à déclarer que la Comédie de Balzac est un plagiat de l'Odyssée, et que tous les mots de Chamfort ont dû être dits par Adam, dans le Paradis terrestre.
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————Mme Sichel racontait, ce soir, que sa famille, après la Révolution, avait vécu du brûlement d'un meuble, en bois doré, que dans le petit appartement occupé par elle, on brûlait par petits morceaux, dans un petit poêle en fonte. Le meuble avait donné 1 500 francs d'or. Ils étaient vraiment dorés, les meubles de ce temps!
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Mardi 27 mai.—La SAPHO de Daudet est le livre le plus complet, le plus humain, le plus beau qu'il ait fait… le livre méritant le nom de chef-d'oeuvre.
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Dimanche 8 juin.—Pour rendre la nature, Théophile Gautier faisait seulement appel à ses yeux. Depuis, tous les sens des auteurs ont été mis à contribution pour le rendu en prose d'un paysage. Fromentin a apporté l'oreille, et fait son beau morceau sur le silence dans le désert. Maintenant c'est le nez qui entre en scène: les senteurs, l'odeur d'un pays, que ce soit le carreau de la Halle ou un coin de l'Afrique, nous les avons avec Zola, avec Loti. Et vraiment tous deux ont de curieux appareils olfactifs, Loti avec son nez sensuel, Zola, avec son nez de chien de chasse, et ses petits frémissements, qui ont quelque chose du chatouillement d'une muqueuse sous le passage d'une mouche.
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