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Journal des Goncourt (Deuxième volume) / Mémoires de la vie littéraire

Chapter 3: ANNÉE 1864
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About This Book

A sequence of intimate journal entries records daily life within a literary circle, pairing candid anecdotes about acquaintances with sustained reflections on art, theater, and taste. Short scenes and conversations are repurposed as critical vignettes that examine aesthetics, publication culture, and social manners, while frequent observations on books, exhibitions, and performances convey the routines of creative life. The voice shifts between ironic detachment and earnest self-scrutiny, producing a textured portrait of a cultural milieu and its quotidian rhythms.

—Et quelle est la vie à Nohant?

—On déjeune à dix heures. Au dernier coup, quand l'aiguille est sur l'heure, chacun se met à table. Mme Sand arrive avec un air de somnambule, et reste endormie tout le déjeuner… Après le déjeuner, on va dans le jardin. On joue au cochonnet, ça la ranime. Elle s'assied et se met à causer. On cause généralement, à cette heure, des choses de prononciation: par exemple, sur la prononciation d'ailleurs et meilleur. La causerie chaffriolante toutefois, ce sont les plaisanteries stercoraires.

—Bah!

Mais par exemple, pas le plus petit mot sur le rapport des sexes. Je crois qu'on vous flanquerait à la porte, si vous y faisiez la moindre allusion…

A trois heures, Mme Sand remonte faire de la copie jusqu'à six heures. On dîne, seulement on dîne un peu vite, pour laisser le temps de dîner à Marie Caillot. C'est la bonne de la maison, une petite Fadette que Mme Sand a prise dans le pays, pour jouer les pièces de son théâtre, et qui vient au salon, le soir.

Après dîner, Mme Sand fait des patiences sans dire un mot, jusqu'à minuit… Par exemple, le second jour, j'ai commencé à dire que si on ne parlait pas littérature, je m'en allais… Ah! littérature… ils semblaient revenir tous de l'autre monde!… Il faut vous dire que, pour le moment, il n'y a qu'une chose dont on s'occupe là-bas: la minéralogie. Chacun a son marteau, on ne sort pas sans… J'ai donc déclaré que Rousseau était le plus mauvais écrivain de la langue française, et cela nous a fait une discussion avec Mme Sand jusqu'à une heure du matin…

Tout de même, Manceau lui a joliment machiné ce Nohant pour la copie. Elle ne peut s'asseoir dans une pièce, sans qu'il surgisse des plumes, de l'encre bleue, du papier à cigarettes, du tabac turc, et du papier à lettres rayé. Et elle en use. Car vous n'ignorez pas qu'elle retravaille à minuit jusqu'à quatre heures… Enfin vous savez ce qui lui est arrivé. Quelque chose de monstrueux! Un jour elle finit un roman à une heure du matin… et elle en recommence un autre, dans la nuit… La copie est une fonction chez Mme Sand…

Au reste on est très bien chez elle. Par exemple c'est un service silencieux. Il y a dans le corridor une boîte qui a deux compartiments: l'un est destiné aux lettres pour la poste, l'autre aux lettres pour la maison. Dans ce dernier, on écrit tout ce dont on a besoin, en indiquant son nom et sa chambre. J'ai eu besoin d'un peigne. J'ai écrit: «M. Gautier, telle «chambre» et ma demande. Le lendemain à six heures, j'avais trente peignes à choisir.»

* * * * *

27 septembre.—Nous revenons de la campagne pour le dîner Magny. On cause de Vigny, le mort du jour.

Et voici Sainte-Beuve jetant des anecdotes sur sa fosse.

Quand j'entends Sainte-Beuve avec ses petites phrases toucher à un mort, il me semble voir des fourmis envahir un cadavre: il vous nettoie une gloire en dix minutes, et laisse du monsieur illustre, un squelette bien net.

«Mon Dieu, dit-il, avec un geste onctueux, on ne sait pas trop s'il était noble, on ne lui a jamais vu de famille… c'était un noble de 1814; à cette époque on n'y regardait pas de si près. Il y a dans la correspondance de Garrick, un de Vigny qui lui demande de l'argent, mais très noblement… qui le choisit parmi tous, pour l'obliger. Il serait curieux de savoir s'il en descend… C'était avant tout un ange, il a été toujours ange, Vigny! On n'a jamais vu un beefsteak chez lui. Quand on le quittait à sept heures pour aller dîner, il vous disait: «Comment! vous vous en allez déjà!…» Il ne comprenait rien à la réalité, elle n'existait pas pour lui… Il avait des mots superbes. Sortant de prononcer son discours à l'Académie, un ami lui dit que son discours était un peu long: «Mais je ne suis pas fatigué!'» s'écrie de Vigny… Avec cela un reste de militaire. Lors de cette réception, il avait une cravate noire, et rencontrant dans la bibliothèque Spontini, qui avait gardé l'étiquette du costume impérial, il lui jette en passant: «L'uniforme est dans la nature, Spontini!…» Gaspard de Pons, qui avait été dans son régiment, disait de lui: «En voilà un qui n'a pas l'air des trois choses qu'il est: un militaire, un poète, un homme d'esprit!»

Par là-dessus très maladroit; l'arrangement qui le porta à l'Académie, il n'y comprit jamais rien. Quand il recommandait quelqu'un pour les prix, il le perdait…»

Du poète décédé, Sainte-Beuve passe aux salons de Paris, et nous décrit celui de Mme de Circourt: salon très éclectique, très plein, très mêlé, très vivant, un peu trop bruyant, et où l'on tombait sur n'importe qui, et où l'on parlait beaucoup trop, tous à la fois. «C'était un étourdissemeht, dit-il, plutôt qu'une conversation.»

Puis Sainte-Beuve parle des deux uniques salons que fréquentent maintenant les hommes de lettres: le salon de la princesse Mathilde, le salon de Mme de Païva.

Ici Gautier prend la parole, et nous déroule l'étrange existence de cette femme[1].

[Note 1: Le récit est un peu romanesque, mais je ne suis qu'un sténographe, et le donne tel qu'il sortit de la bouche de Gautier. Dans la parole de Gautier, il faut toujours s'attendre à du romanesque ou à de l'hyperbolisme; dans la parole de Flaubert, à de l'exagération, à du grossissement des choses.]

Elle serait la fille naturelle du prince Constantin et d'une juive. Sa mère, qui était très belle, défigurée par la petite vérole, avait fait couvrir de crêpe tous les miroirs de la maison, en sorte que la petite fille grandit sans se voir, et tourmentée par l'idée qu'elle avait le nez en forme de pomme de terre… On la maria jeune à un tailleur français de Moscou. Elle se laissa enlever par Hertz, qui lui donnait des leçons de piano. Hertz ruiné en 1848 se sauve de Paris et l'abandonne. Elle tombe très gravement malade, sans le sou, à l'hôtel Valin, aux Champs-Élysées. Gautier reçoit un mot d'elle où elle le prie de venir la voir. Il y va. Elle lui dit:

«Tu vois où j'en suis… il se peut que je n'en revienne pas… Alors tout est dit… mais si j'en reviens, je ne suis pas femme à gagner ma vie avec de la confection,—et je veux avoir, un jour, à deux pas d'ici, tu entends bien, le plus bel hôtel de Paris… rappelle-toi ça.» Son amie Camille, la marchande de modes, l'arme alors en guerre, lui fournit un arsenal de toilettes pour son grand coup. Gautier la revoit au moment de partir, toutes ses robes étalées sur les fauteuils, les chaises, le lit, —et les essayant, comme un soldat fait jouer son fusil, avant la bataille. Elle lui dit: «Je suis pas mal outillée, n'est-ce pas?… mais on n'est jamais sûr de rien… je puis rater mon coup… alors bonsoir…» Et elle lui demande un flacon de chloroforme pour s'empoisonner en cas de non-réussite. Gautier va demander le chloroforme à un interne de ses amis, et le lui apporte.

* * * * *

30 septembre.—Ce soir, à Saint-Gratien, Girardin disait après dîner:

«Maintenant qu'il n'y a plus ni bien ni mal, qu'on est vaguement fixé sur ce qui est droit, sur ce qui est honnête, qu'il n'est point de règle bien rigide pour tout cela, il n'y a qu'une chose: le Succès, et l'Empereur doit avoir un ministre qui porte ce nom. Drouyn de l'Huys n'a pas été plus heureux avec les Russes que les ministres de Louis-Philippe. Il faut donc le sacrifier. Honnêteté, bonnes intentions, qu'est-ce que ça me fait? Un ministre, c'est absolument un cuisinier qui m'apporterait les plus beaux certificats du monde, et qui me ferait de la mauvaise cuisine… Est-ce que je ne devrais pas à mes invités de le renvoyer?»

En chemin de fer, on cause de la candidature de Gautier à l'Académie:

«Elle n'a pas la moindre chance, dit Sainte-Beuve, il lui faudrait un an de visites, de sollicitations, aucun des académiciens ne le connaît… Voyez-vous, le grand point, il faut qu'ils vous aient vu, qu'il aient fait connaissance avec votre figure… Une élection, sachez-le bien, c'est une intrigue,—une intrigue dans le bon sens du mot,—fait-il, en se reprenant… Voyons, et il compte sur ses doigts, il aura Hugo, Feuillet, Rémusat… Vitet, je crois… Il faudrait par exemple qu'il les voie beaucoup, ces deux derniers-là… Si c'était bien mené, il aurait peut-être Cousin… on lui lâcherait la Colonna, qui lui dirait qu'elle veut absolument une symphonie en blanc majeur, à elle personnellement adressée. Mais ici, il serait de toute nécessité qu'elle ne lâchât pas Cousin, une seconde avant l'élection… Par la princesse, nous aurions aussi de Sacy.»

La santé est beaucoup dans la carrière d'un homme. Il y a des gens naissant armés de cette force du corps sans défaillance, qui fait la volonté à toute heure. Girardin nous dit qu'il n'a jamais été malade, qu'il ne sait pas ce que c'est que la maladie.

* * * * *

—Hier en sortant de la répétition d'ALADIN, il me revenait cette idée qui me hante presque toujours, à la sortie du spectacle: c'est que Molière, en lisant ses pièces à sa servante, a jugé le théâtre. Il se mettait simplement au niveau du public des oeuvres dramatiques.

* * * * *

5 octobre.—Morère me disait que dans les cafés, où il allait en compagnie de Gavarni, celui-ci avait un vrai sens divinatoire pour dire la profession de chacun, et que très souvent il lui était arrivé de rencontrer, quelques jours après, dans la rue, les individus du café, porteurs des instruments de la profession que Gavarni leur avait assignée.

Chez Gavarni une mémoire extraordinaire des faces humaines, un moment entrevues. Ils sont emmagasinés dans sa tête, tous ces visages! ainsi que les clichés d'un atelier de photographie. Gavarni voit les gens qu'il dessine, ils lui réapparaissent. Souvent il a dit à Morère:

—«Tenez, vous rappelez-vous?

—Non, non…

—Comment! cet homme que nous avons vu sur le quai de l'Horloge, vous savez?»

Et il y avait de cela vingt ans.

* * * * *

8 octobre.—C'est étonnant comme notre chemin littéraire se sera fait par le haut et pas du tout par le bas. On a vu comme Michelet vient de nous traiter dans la préface de la RÉGENCE. Hugo, me disait Busquet, était pris de la curiosité la plus sympathique à notre égard. C'est la grande critique qui nous a discutés, jugés, appréciés.

Chez les camarades de notre temps, de notre âge, sauf chez Saint-Victor, nous n'avons guère rencontré que le silence ou l'injure.

* * * * *

Lundi 19 octobre.—Trois jours passés à Oisème près Chartres, chez les Camille Marcille, cette maison dont on s'en va, avec quelque chose de doucement remué en soi. Une villa que surmonte un atelier, à l'instar d'une chapelle dominant un corps de bâtiment, et montrant l'Art dressé au sommet de la vie de famille. Là-haut, les yeux se réjouissent au milieu des Prud'hon, des Chardin, des Fragonard; en bas dans le jardin, juste assez grand pour être tout fleuri; et par toute la riante et petite maison, le coeur s'égaie à la cordialité de l'hospitalité, à tout ce qui se lève de bon, de frais, d'honnêtement heureux, d'un intérieur réglé par le devoir, et, à tous moments, traversé par des vols d'enfants.

Oh! les jolies petites filles qu'il y avait là, et quelle douceur à se promener, leurs petites menottes dans vos mains… et le soir, en nous allant coucher, l'amusante ribambelle de petites bottines, à la porte de leur dortoir, comme rangées pour une nuit de Noël; et le matin, au déjeuner, en entrant dans la salle à manger, le riant et touchant spectacle, entre les sièges des grandes personnes, de leurs petites chaises graduées de taille, selon l'âge de chacune… Jolis petits anges fous, et déjà un peu femmes, amoureux petits êtres qui se frottent coquettement à vous, avec des gentillesses de chattes.

Un jour, ce fut un tableau charmant. On les entassa dans un petit panier, traîné par un pauvre vieil âne, sur lequel tapait un garçonnet du village, à la blouse envolée! Toutes riaient, criaient, se démenaient: une charretée de bonheurs de dix ans, et point de peintre pour rendre cela.

… La mère qui regardait sa toute petite fille, sa fille de huit ans, se renversant sur moi, et me jetant par ses yeux, par ses gestes, par l'étreinte de ses mains, par tout son corps, la tendresse de sa petite âme si étrangement tendre, se mit à dire avec un sourire, le sourire de la Joconde: «Oh! ma pauvre fille, tu es le sentiment… lui, il est l'esprit: il t'attrapera toujours!» Et elle ajouta avec un soupir: «Oui, on peut la laisser ainsi encore quelques années, puis on essayera de refermer tout cela!»

… Voici, je crois, la première aventure d'amour flatteuse qui m'arrive.

Une petite bonne, une pauvre enfant trouvée de l'hospice de Châtellerault, servait les fillettes de Mme Marcille. Elle avait une de ces figures minables, ainsi qu'il semble qu'il y en ait eu au moyen âge, après les grandes famines, et des yeux, dont le dévouement jaillissait, comme à travers ceux d'un chien battu. La brave fille, un soir, en déshabillant sa maîtresse, se mit à lui dire: «Ah! Madame, ce M. Jules, je le trouve si potelé, si gai, si joufflu, si gentil, que si j'étais riche, j'en ferais mon coeur!»

* * * * *

—Une jeune mariée se trouvant grosse, et disant que ça lui était bien égal d'avoir une fille ou un garçon, sa belle-mère lui jeta cette phrase, qu'on dirait échappée des chaudes entrailles de la maternité: «Vous ne savez pas ce que c'est… que le bonheur de créer un homme!»

* * * * *

Jeudi 29 octobre.—Au débarcadère du chemin de fer de Rouen, nous trouvons Flaubert, accompagné de son frère, chirurgien en chef de l'hôpital de Rouen, un grand et maigre et noir garçon, au profil à la découpure d'un quartier de lune, au long corps, à la fois desséché et souple comme une liane.

Un fiacre nous emporte à Croisset: une jolie habitation à la façade Empire, placée à mi-côte, aux bords de la Seine, qui a là, une grandeur de lac, et aujourd'hui, un peu des vagues de la mer.

Nous voici dans ce cabinet du travail obstiné et sans trêve, dans ce cabinet, témoin de tant et de si grands labeurs, et d'où sont sorties MADAME BOVARY et SALAMMBÔ.

Deux fenêtres donnent sur la Seine, et laissent voir la grande eau et les bateaux qui passent. Trois fenêtres s'ouvrent sur le jardin, où une superbe charmille semble étayer la colline, qui monte toute droite derrière la maison: Des corps de bibliothèque en bois de chêne, à colonnes torses, placés entre ces trois fenêtres, se relient à la grande bibliothèque qui fait tout le fond de la pièce. Des boiseries blanches, et sur la cheminée une pendule paternelle en marbre jaune, couronnée par un buste d'Hippocrate en bronze. Aux côtés de la cheminée, une mauvaise aquarelle, le portrait d'une langoureuse et maladive Anglaise, que Flaubert a connue à Paris, dans sa jeunesse, et puis encore des dessus de boîtes, à dessins indiens, encadrés comme des gouaches, et l'eau-forte de Callot, une TENTATION DE SAINT ANTOINE: les images conseillères du talent du Maître.

Entre les deux fenêtres donnant sur la Seine, se lève une gaine carrée, portant un buste de marbre blanc de Pradier, le buste de la soeur de Flaubert, morte toute jeune, et qui avec ses traits purs et droits, encadrés dans deux grandes anglaises, semble une Grecque retrouvée dans un keepsake.

Une perse gaie, de façon ancienne et un peu orientale, à grandes fleurs rouges, garnit les portes et les fenêtres. Dans un coin se dresse un divan-lit, recouvert d'une étoffe turque, et sur lequel sont empilés des coussins. Au milieu de la pièce, la table de travail, une grande table ronde au tapis vert, et où l'écrivain trempe sa plume dans un encrier qui est un crapaud.

Et ça et là, sur la cheminée, sur la table, sur les planchettes des bibliothèques, et accroché à des appliques ou fixé aux murs, un bric-à-brac des choses d'Orient: des amulettes recouvertes de la patine vert-de-grisée de l'Égypte; des flèches de sauvages, des instruments de musique de peuples primitifs, des plats de cuivre, des colliers de verroterie, le petit banc de bois sur lequel les peuplades de l'Afrique mettent leur tête pour dormir, s'assoient, coupent leur viande, enfin deux pieds de momie arrachés par Flaubert aux grottes de Samoûn, étranges presse-papiers, mettant au milieu des brochures, leur bronze fauve et la vie figée de muscles humains.

Cet intérieur, c'est l'homme, ses goûts, son talent. Un intérieur tout plein d'un gros Orient, et où perce un fonds de barbare dans une nature artiste.

* * * * *

30 octobre.—… Flaubert vit ici avec une nièce, la fille de la femme, dont le buste a été sculpté par Pradier. Sa mère, née en 1794, et qui garde la vitalité des gens de ce temps, sous ses traits de vieille femme, montre les restes d'une beauté passée, alliée à une sévère dignité. Un intérieur provincial austère, et la jeune fille vivant entre la studiosité de son oncle et la gravité de sa grand'mère, a pour les hôtes d'aimables paroles, de gais regards bleus, et aussi une jolie moue de regret, quand, sur les huit heures, après le bonsoir de ma vieille, adressé par le fils à sa mère, la grand'maman emmène sa petite-fille dans sa chambre, pour bientôt se coucher.

* * * * *

1er novembre.—Nous sommes restés enfermés toute la journée. Cela plaît à Flaubert qui a horreur de l'exercice, et que sa mère est obligée de tourmenter, pour qu'il descende dans le jardin. Elle nous disait que souvent, à ses retours d'une demi-journée passée à Rouen, elle retrouvait son fils à la même place, dans la même pose, effrayée presque de son immobilité. Jamais de sortie au dehors, il vit dans sa copie et son cabinet de travail. Point de cheval, point de canot… Toute la journée, d'une voix tonitruante, et avec des coups de gueule de théâtre de boulevard, il nous a lu son premier roman, écrit en 1842, et qui n'a d'autre titre sur la couverture que: FRAGMENTS DE STYLE QUELCONQUE.

Le sujet est la perte du pucelage d'un jeune homme avec une garce idéale. Il y a dans le jeune homme beaucoup de Flaubert, et de ses désespérances, et de ses aspirations impossibles, et de sa mélancolie, et de sa misanthropie, et de sa haine des masses… Toute la composition, sauf le dialogue très enfantin, est d'une puissance étonnante pour l'âge où Flaubert l'a écrite. Il y a déjà là, dans le petit détail du paysage, l'observation artiste et amoureuse de la nature de MADAME BOVARY. Le commencement du roman: «Une tristesse d'automne», est un morceau qu'il pourrait signer, à l'heure qu'il est.

Comme repos, avant le dîner, il a été fouiller dans des costumes: défroques et souvenirs, rapportés de voyages. Il remue avec joie tout son vestiaire de mascarade orientale, et le voilà se costumant, et montrant, sous le tarbouch, une tête de Turc magnifique, avec ses traits énergiques, son teint sanguin, ses longues moustaches tombantes… et du fond de ses loques colorées, il finit par retirer, en soupirant, la vieille culotte de peau de ses longues chevauchées, une culotte de peau toute ratatinée,—et qu'il considère avec l'attendrissement d'un serpent qui contemplerait sa vieille peau.

En cherchant son roman, il a découvert un pêle-mêle de papiers, curieusement documentaires, et dont il a commencé une collection!

C'est la confession autographe du pédéraste Chollet, qui tua son amant par jalousie, et fut guillotiné au Havre: une confession pleine de détails intimes et furibonds de passion.

C'est la lettre d'une fille d'une maison de prostitution, offrant toutes les ordures de ses tendresses à un souteneur.

C'est l'autobiographie d'un malheureux qui, à trois ans, devient bossu par devant et par derrière, puis dartreux à vif, et que des charlatans brûlent avec de l'eau-forte, puis boiteux, puis cul-de-jatte, le récit sans récrimination, et terrible par cela même, d'un martyr de la fatalité, —morceau de papier, qui est encore la plus grande objection, que j'ai rencontrée dans ma vie contre la Providence et la bonté de Dieu.

Et nous plongeant dans les abîmes de ces cruelles vérités, nous nous disons la belle publication à faire pour des philosophes et des moralistes, d'un choix de documents pareils, avec pour titre: ARCHIVES SECRÈTES DE L'HUMANITÉ.

A peine nous sommes-nous promenés cette nuit, avant de nous coucher, un petit moment, dans le jardin: le paysage avait l'air d'un paysage en cheveux.

* * * * *

2 novembre.—… Nous demandons à Flaubert de nous lire quelques-unes de ses notes de voyages.

Il nous déroule ses fatigues, ses étapes forcées, ses dix-huit heures de cheval, ses jours sans eau, ses nuits dévorées d'insectes, les duretés incessantes de cette vie plus dures encore que le péril journalier… et brochant sur le tout une terrible dyssenterie. Toute la journée, il nous en lit de ces notes, et à la fin de cette journée, entièrement chambrée, nous avons la fatigue de tous les pays parcourus et de tous les paysages dépeints.

Comme repos, c'est coupé de pipettes, que Flaubert brûle vite, et de dissertations littéraires, et de thèses tout à fait en opposition avec la nature de son talent, et d'opinions de parade et de chic, et de théories assez compliquées et assez obscures, sur un beau, non local, non spécial, un beau pur, un beau de toute éternité, un beau, dans la définition duquel il se perd et s'embrouille, mais dont il s'esquive assez spirituellement par cette phrase: «Le beau, le beau… c'est ce par quoi je suis vaguement exalté!»

Il est minuit sonné. Flaubert, qui vient de nous lire la fin de son voyage et son retour par la Grèce, veut encore lire, veut encore causer, et nous dit qu'à cette heure, il commence seulement à s'éveiller, et qu'il ne se coucherait qu'à six heures du matin, si nous n'avions pas envie de dormir.

* * * * *

8 novembre.—… Voici quelques hautes courtisanes qu'il m'est donné de voir. Toutes me font l'effet de simples prostituées. Dans la familiarité et l'intimité de la vie, elles ne vous apportent pas d'autres sensations que celles que vous donne le commerce de la femme de maison. Qu'elles en sortent ou qu'elles n'en sortent pas, il me semble que, par leurs paroles, leur tenue, leur amabilité, elles vous y ramènent toujours. Aucune dans le vice, jusqu'ici, ne m'a paru d'une race supérieure. Au fond, je crois qu'à l'heure présente il n'y a plus de courtisanes, et que tout ce qui porte ce nom, n'est que des filles.

* * * * *

Lundi 9 novembre.—Dîner Magny.

Théophile Gautier développe la théorie qu'un homme ne doit se montrer affecté de rien, que cela est honteux et dégradant, qu'il ne doit jamais laisser passer de la sensibilité dans ses oeuvres, que la sensibilité est un côté inférieur en art et en littérature.

«Cette force, dit-il, que j'ai, et qui m'a fait supprimer le coeur dans mes livres, c'est par le stoïcisme des muscles que j'y suis arrivé.

Il y a une chose qui m'a servi de leçon. A Montfaucon, on me montra un jour des chiens. Il fallait passer bien au milieu du chemin, et tenir contre soi les pans de sa redingote. C'étaient des chiens très vigilants, élevés pour la garde des châteaux et des fermes. Quand on leur mettait un âne dans le chemin, et qu'on les lâchait, en cinq minutes, l'âne était nettoyé, il n'en restait qu'une carcasse… Après on me fit passer dans un autre compartiment de chiens: ces derniers tout peureux, rampant à terre autour de vous, léchant vos bottes. «—C'est une autre espèce? demandai-je à «l'homme.—Non, Monsieur, ce sont absolument les mêmes… Mais les autres, on leur donne de la viande et ceux-ci on ne les nourrit qu'à la panade.»

Cela m'a éclairé… j'ai mangé, par jour, six livres de mouton, et j'allais à la barrière, le lundi, attendre la descente des ouvriers plâtriers, pour me battre avec eux.»

* * * * *

19 novembre.—Gaiffe nous accroche sur le boulevard… Je le mets sur ses souvenirs de la guerre d'Italie, où il y a été envoyé comme journaliste. Il me parle, en délicat observateur et en peintre coloriste, des blessés, de ce qu'il a surtout remarqué en eux: l'oeil avec dedans ce regard doux, triste, enfantin, attrapé comme celui d'une petite fille, à laquelle on aurait abîmé sa poupée.

Puis il me peint un champ de bataille, en l'étonnante symétrie, en l'espèce d'arrangement ordonné des morts, couchés avec d'étroites petites ombres portées derrière eux… et la terre, sur tout ce champ de bataille, sans une motte en relief, mais aplatie, durcie, battue comme une aire de grange… et toutes ces têtes, même celles aux traits boursouflés, augustes de paix.

Il me dessine aussi la silhouette de l'aumônier, pareil à un semeur de blé, semant les absolutions sur les champs des blessés, en train de le suivre de l'oeil, ainsi que des affamés suivent un gigot à une table d'hôte.

Un jour, Gaiffe dînait à l'état-major. Assez près de lui, il y avait un tout jeune officier autrichien blessé, qu'un vieillard, sans doute un domestique, une larme dans l'oeil, cherchait à faire boire. Le jeune homme ne voulait pas, repoussait la boisson avec une main, à un doigt de laquelle se voyait une bague armoriée. Dans le mouvement de son refus, un peu de l'eau de la tasse, choquée par lui, tomba sur sa tunique. Alors, avec une grâce charmante, il donna sur la joue du vieux, une petite tape de gronderie amicale—et passa dans l'effort de ce geste.

* * * * *

23 novembre.—Nous allons remercier Michelet, que nous n'avons jamais vu, de la phrase flatteuse, qu'il a mise pour nous, dans la préface de son volume: LA RÉGENCE[1].

[Note 1: «D'éminents écrivains, savants, ingénieux (je pense à MM. de
Goncourt).»]

C'est rue de l'Ouest, au bout du jardin du Luxembourg, une grande maison bourgeoise, presque ouvrière. Au troisième, une porte à un seul battant, ressemblant à la porte d'un commerçant en chambre. Une bonne ouvre, nous annonce, et nous entrons dans un petit cabinet.

Le jour est tombé. Une lampe, à l'abat-jour baissé, laisse vaguement apercevoir un mobilier, où l'acajou se mêle à des objets d'art, à des glaces sculptées, et qui, enseveli dans la pénombre, a l'apparence du mobilier d'un bourgeois, habitué des Commissaires-priseurs. La femme de l'historien, une femme au visage à la fois sérieux et jeune, se tient sur une chaise, à côté du bureau, où est placée la lampe, le dos à la fenêtre, dans la pose un peu rigide d'une teneuse de livres dans une librairie protestante. Michelet est assis au milieu d'un canapé de velours vert, calé par des coussins en tapisserie.

Il est comme son histoire même, toutes les parties basses dans la lumière, le haut dans une demi-nuit; le visage rien qu'une ombre, avec autour la neige de longs cheveux blancs, une ombre d'où sort une voix professorale, sonore, roulante, chantante, et se rengorgeant, pour ainsi dire, et qui monte et descend, et fait comme un continuel roucoulement grave.

Il nous parle avec une haute estime de notre étude sur Watteau, et passe à l'histoire si intéressante qui manque, à l'histoire du mobilier français. Alors, il nous esquisse, comme en des devis de poète, le logis à l'italienne du XVIe siècle, et les immenses escaliers au milieu du palais; puis les grands plain-pieds amenés par la disparition des escaliers, et introduits à l'hôtel Rambouillet; puis le Louis XIV incommode et sauvage; puis ces merveilles d'appartements des fermiers généraux, à propos desquels il se demande si c'est l'argent de ces financiers, ou le goût particulier des ouvriers d'alors, qui les ont fait naître… puis enfin notre appartement moderne, même le plus riche… sérieux, démeublé, désert.

«Vous, Messieurs, qui êtes des observateurs,—s'écrie Michelet, abandonnant soudain le mobilier français:—il y a une histoire que vous écrirez, l'histoire des femmes de chambre… Je ne vous parle pas de Mme de Maintenon, mais vous avez Mlle de Launai… Et vous avez encore la Julie de la duchesse de Grammont, qui a eu une si grande influence sur elle… dans l'affaire de Corse, surtout. Mme Du Deffand dit quelque part, qu'il n'y a que deux personnes qui lui soient attachées: d'Alembert et sa femme de chambre… Oh! c'est une chose curieuse et importante que la part de la domesticité dans l'histoire… Les domestiques mâles ont eu moins de pesée sur elle…

Un moment, il parle de Louis XV et des temps modernes. Louis XV, un homme d'esprit, mais un néant, un néant… Les grandes choses de ce temps-ci saisissent moins, elles échappent… On ne voit pas l'isthme de Suez, on ne voit pas le percement des Alpes… Un chemin de fer, on n'aperçoit qu'une locomotive qui passe, un peu de fumée… et ce chemin de cent lieues?… Oui, les choses de ce temps, on n'en voit pas la longueur!»

Un moment de rêverie, au bout de laquelle Michelet reprend «: Je traversais un jour l'Angleterre dans sa partie la plus large, de York à … J'étais à Halifax… Il y avait des trottoirs dans la campagne, une herbe aussi bien tenue que le trottoir, et le long, des moutons qui paissaient… tout cela éclairé au gaz. Oh! une chose bien singulière!»

Là, un silence, et la causerie repart:

«Avez-vous remarqué qu'aujourd'hui, les hommes célèbres n'ont pas la signification de leur physionomie… Voyez leurs portraits, leurs photographies… Il n'y a plus de beaux portraits… Les gens remarquables ne se distinguent plus… Balzac n'avait pas de caractéristique… Est-ce que vous reconnaîtriez, sur la vue, M. de Lamartine? Rien dans la tête, les yeux éteints… seulement une élégance de tournure que l'âge n'a pas cassée… C'est qu'en ce temps, il y a chez nous trop d'accumulation… Oui, bien certainement, il y a plus d'accumulation qu'autrefois. Nous contenons tous plus des autres, et alors contenant plus des autres, notre physionomie nous est moins propre… Nous sommes plutôt des portraits d'une collectivité que de nous-mêmes…»

Michelet a remué, comme cela, de hautes idées, pendant près d'une demi-heure.

Nous nous sommes levés; il nous a reconduits jusqu'à sa porte. Alors, dans la lumière de la lampe, qu'il portait contre lui, nous est apparu, une seconde, ce prodigieux historien de rêve, ce grand somnambule du passé, cet original causeur; et nous avons vu, croisant sa redingote sur son ventre, dans un geste étroit, et souriant avec de grandes dents de mort et deux yeux clairs, un vieillard criquet, ayant l'air d'un petit rentier rageur, la joue balayée de longs cheveux blancs.

… Au sortir du dîner de Magny, et en pérégrinant, au pas lent et balancé d'un éléphant qui, après une traversée, se souvient du roulis,—c'est le pas de Gautier d'aujourd'hui,—le cher homme, tout en étant heureux et flatté, à la façon d'un débutant, des articles que vient de lui consacrer Sainte-Beuve, se plaint un peu de ce que dans l'examen de ses poésies, il n'a pas parlé de celles où il a mis le plus de lui-même, des ÉMAUX ET CAMÉES.

Il ne comprend pas cette application du critique, à trouver chez lui un côté amoureux, sentimental, élégiaque, dont il a horreur. Il dit que, bien certainement, dans les trente volumes qu'il a été obligé de pondre, il s'est vu forcé de donner aux bourgeois par-ci par-là, la satisfaction d'un épisode d'amour, mais que les deux cordes de son oeuvre, les deux vraies grandes notes de son talent, sont la bouffonnerie et la mélancolie noire.

«Enfin chez moi, s'écrie-t-il, ç'a été l'emmer…… de mon temps, qui m'a fait chercher une espèce de dépaysement.

—Oui, oui, vous avez la nostalgie de l'obélisque! lui disions-nous.

—C'est cela, et c'est cela que Sainte-Beuve ne saisit pas. Il ne se rend pas compte que nous sommes tous quatre des malades… ce qui nous distingue: c'est l'exotisme. Il y a deux sens de l'exotique: le premier vous donne le goût de l'exotique dans l'espace, le goût de l'Amérique, le goût des femmes jaunes, vertes, etc. Le goût plus raffiné, une corruption plus suprême; c'est ce goût de l'exotique à travers les temps: par exemple, Flaubert serait ambitieux de forniquer à Carthage, vous voudriez la Parabère; moi, rien ne m'exciterait comme une momie!

—Mais comment voulez-vous, lui disons-nous, que le père Beuve, malgré son touchant désir de tout comprendre, comprenne à fond un talent comme le vôtre? Oui, c'est très gentil ces articles, c'est d'une littérature aimable et parfaitement ingénieuse, et puis voilà tout. Jamais avec son petit parlage écrit, il n'a baptisé un homme, ou donné la signification définitive d'une oeuvre en un mot ou en une phrase; jamais enfin il n'a coulé dans du bronze, la médaille d'une gloire… Et vous, en dépit de son envie de vous être agréable, comment pourrait-il entrer dans votre peau? Tout votre côté plastique lui échappe. Quand vous décrivez du nu, ça lui paraît en quelque sorte de l'onanisme littéraire sous le prétexte de la ligne… Vous venez de le proclamer tout à l'heure, vous ne cherchez pas à mettre de la sensualité là dedans. Eh bien, pour lui, la description d'un sein, d'une jambe de femme, le nu, enfin, est inséparable de l'idée cochonne, de l'excitation physique… en un mot, à ses yeux, il y a du Devéria dans la Vénus de Milo.»

* * * * *

2 décembre.—Ce soir à dîner chez la princesse, Saint-Victor et Flaubert nous portent insupportablement sur les nerfs, avec ce redoublement de grécomanie qui les a repris ces jours-ci. Enfin, ils en arrivent à admirer, dans le Parthénon, ce merveilleux blanc du marbre, qui est, s'écrie Flaubert enthousiasmé, «noir comme de l'ébène».

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4 décembre.—Voilà trois jours, que notre roman de RENÉE MAUPERIN, a commencé à paraître dans l'OPINION NATIONALE. Voilà trois jours que nos amis s'abstiennent rigoureusement de nous en parler, et que nous n'avons nulle nouvelle de l'effet produit auprès de l'allant et du venant, que nous rencontrons. Nous étions un peu désespérés de ce livre, tombant dans le silence, quand ce matin nous avons reçu une aimable lettre de Paul Féval qui témoigne que l'enfant remue.

Là dessus, je pose des sangsues, derrière les oreilles à Edmond, qui a mal aux yeux, depuis quelque temps, et dont la dilatation des pupilles est aussi forte, que s'il avait été empoisonné avec de la belladone. Et notre médecin et ami, Edmond Simon, a la croyance que cette dilatation est produite par des excès de tabac, par l'abus de cigares très forts.

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16 décembre—La princesse, arrivée à cinq heures de Compiègne, parle de l'Empereur: … «Qu'est-ce que vous voulez… cet homme, il n'est ni vif ni impressionnable! Rien ne l'émeut… L'autre jour, un domestique lui a lâché un siphon d'eau de seltz dans le cou, il s'est contenté de passer son verre de l'autre côté, sans rien dire, sans donner aucun signe d'impatience… Un homme qui ne se met jamais en colère, et dont la plus grande parole de fureur est: «C'est absurde!» Il n'en dit jamais plus. Moi, moi, si je l'avais épousé, il me semble que je lui aurais cassé la tête, pour savoir ce qu'il y avait dedans!»

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17 décembre—En regardant ces yeux, où les pupilles contractées sont dans une clarté verte comme des têtes d'épingles noires, ces yeux étranges et profonds et aigus et fascinants, ces yeux qu'on pourrait comparer avec leur cernure à des émeraudes montées dans de la fièvre, je pensais au danger qu'il y aurait à rencontrer trop souvent cette femme: danger, fait tout entier de l'immatérialité de la personne, du caractère surnaturel de ses yeux, de cet émaciement de ses traits d'une finesse presque psychique, de ce quelque chose de supra-humain qu'aurait une femme de Poé, qui serait une Parisienne.

De toutes les femmes que j'ai vues, c'est celle que je serais le plus orgueilleux d'occuper, près de laquelle je serais le plus humilié de ne pas paraître un être distingué, enfin par laquelle il me serait le plus dur de n'être pas estimé à ma valeur littéraire. Et cependant, si je venais à l'aimer tout à fait, je comprends, à la rigueur avec elle, un amour sans la possession corporelle, mais avec la possession absolue de tout ce qui me charme en elle, de tout ce qu'elle a d'immatériel,—une possession de son coeur, de sa tête, de son imagination.

Enfin il se pourrait que je ne fusse pas jaloux que son mari couchât avec elle, mais je serais peut-être jaloux de ses tendresses pour ses enfants.

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ANNÉE 1864

1er janvier 1864—Nous commençons par aller où se trouvent nos vrais parents: au Louvre. C'est fermé… Et ce soir, nous sommes heureux de dîner en famille, dans un cénacle de cabotins, et de recevoir les voeux de bonne année d'un traître du boulevard!

* * * * *

2 janvier—Il me revenait, l'autre nuit, ne dormant pas, une impression de panorama de bataille, impression profonde, étrange, effrayante, pareille à celle que feraient un orage suspendu, un tumulte glacé, un chaos muet et mort. Les bombes éclatant en l'air, ne tombaient pas et demeuraient éternellement éclatantes. Sous le jour tamisé et froid et clair et filtré, les cavaliers se précipitaient, les fantassins s'élançaient, les bras se levaient, les gestes se convulsionnaient, les masses se heurtaient et la Victoire volait sans un bruit, sans un cri, dans une farouche et sinistre immobilité de violence.

On aurait cru voir, en même temps, l'apothéose lumineuse de l'Action et le cadavre glacé de la Gloire sur cette toile tendue, dans ce champ de bataille éteint, où il semblait qu'on finissait par entendre germer le bruit d'une armée d'âmes, et par apercevoir comme un pâle chevauchement d'ombres, à l'horizon du trompe-l'oeil.

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3 janvier—Dans le petit salon d'Edouard Fournier, tout plein de monde à ne pas respirer, je m'assieds sur une chaise, près d'une table, en face d'un couple étrange. C'est un homme à longs cheveux gris, d'une jolie figure fatiguée, l'oeil vif, souriant et pénétrant et caressant; une tête d'artiste et de médecin. A ses côtés, le coude sur la table, se tient une femme d'un certain âge, aux beaux traits un peu sauvages, une sorte de médaille de gitana. Elle est coiffée d'un filet couleur feu, elle porte une robe agrémentée de dessins légèrement cabalistiques, et est couverte de bijoux pareils à des amulettes: un costume de nécromancienne vivant dans le monde des peintres. On reconnaît le ménage de la chiromancie, le ménage Desbarolles…

Tous deux vous prennent la main, la tripotent, la retournent, vous plongent le regard dans les yeux. Quelque chose de particulier se passe en vous: on se sent de la gêne comme devant l'inconnu dans lequel on va entrer, et si peu que l'on croie à la bonne aventure, il y a une sorte d'appréhension de se trouver sur la sellette de son avenir.

Et puis la mise en scène est bien faite. Rien de trop théâtral. L'homme en habit noir, et seulement, pour accessoires, deux grandes loupes carrées, que le mari et la femme tiennent en main, et qui semblent, par moments, avoir les lueurs fantastiques des loupes fabriquées par des lunetiers d'Hoffmann.

Desbarolles s'est mis à me conter, ce que ma main lui disait.

Il parle doucement, lentement, par petites phrases qui font entrer, à petits coups, la chose dite. Et cela, il le fait en consultant sa femme qui lui souffle par-ci par-là: un peu de Saturne, un peu de Mercure, des termes de chiromancie… Desbarolles m'a trouvé le sens de la musique! Diable! diable!… Il s'est rattrapé en me découvrant une nature de femme très nerveuse, sujette à de fréquentes névralgies, puis le sens de la forme et une assez belle ligne de vie.

En dernier lieu, sur une grosseur développée à la base interne de l'index, il a perçu chez moi, et très développé, le désir de me faire connaître. Ce à quoi je n'ai pu m'empêcher de dire: «C'est vrai!»

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—Souvent une impression d'enfance donne le pli, le caractère de toute une vie.—On me racontait que Mérimée est un être uniquement fabriqué de la crainte du ridicule, et que cela vient de ceci. Enfant, un jour on le gronda, et, sorti de la chambre, il entendit ses parents rire de la tête pleurarde qu'il avait faite à la semonce.

Il se jura qu'on ne rirait plus de lui, et il se tint parole, en se séchant à fond.

* * * * *

—La vérité, l'homme, par nature, ne l'aime pas, et il est juste qu'il ne l'aime pas. Le mensonge, le mythe sont bien plus aimables. Il sera toujours plus agréable de se figurer le génie sous la forme d'une langue de feu, que sous l'image d'une névrose.

* * * * *

16 janvier—Il s'est fait un grand changement dans la prostitution.

Tout à l'heure, elle était vagante, ambulante, trottinante, fuyante à l'oeil. C'était quelque chose qui vous parlait discrètement, passait, filait dans le lointain. Paris aujourd'hui a une prostitution assise, carrément installée aux cafés des boulevards, en plein gaz, rangée en ligne, faisant front aux passants, et tout à la fois insolente avec le public, et familière avec les garçons à tablier blanc.

* * * * *

—Je me demandais l'autre jour, avec inquiétude, si j'aurais à recommencer la fatigue de cette vie d'ici bas, dans une autre. La peur m'était venue qu'il n'y eût, pour peupler les siècles, qu'un certain nombre déterminé d'âmes,—comparses défilant et repassant de monde en monde, ainsi que les soldats des armées du Cirque, de coulisse en coulisse.

—Le latin est d'essence amoureux et religieux. Il lui faut toujours être à genoux devant un dieu, une femme, un homme, un livre, n'importe quoi enfin.

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18 janvier—Chez Magny.

Gautier célébrant la femme insexuelle, c'est-à-dire la femme si jeune, qu'elle repousse toute idée d'enfantement, d'obstétrique… Flaubert, la face enflammée, proclame de sa grosse voix que la beauté n'est pas érotique, que les belles femmes ne sont pas fabriquées à l'effet d'être aimées matériellement, qu'elles ne sont bonnes qu'à dicter des statues, qu'au fond l'amour est fait de cet inconnu que produit l'excitation, et que très rarement produit la beauté. Et là-dessus il développe son idéal, un idéal à la fois si turc, et si crotté, qu'on le plaisante. Sur quoi, il s'écrie qu'il n'a jamais possédé vraiment une femme, qu'il est vierge, que toutes les femmes qu'il a eues, n'ont jamais été que les matelas d'une autre femme rêvée.

Pendant ce, Neftzer et Taine discutent sur le mot concret, s'étonnent de tout ce qu'il renferme, et lâchent à tout moment des mots comme idiosyncrasie…

… Du coït on passe au spleen. Taine déplore cette maladie spéciale de notre profession. Il veut que l'on combatte le spleen avec tous les moyens hygiéniques, de la morale, et une bonne méthode. On a beau lui crier que peut-être tout notre talent n'existe qu'à la condition de cet état nerveux, il va toujours, il veut qu'on réagisse contre ces états d'avachissement et de paresse, qui lui semblent le signe des siècles descendant la pente d'une civilisation, et toujours protestant, il voit la guérison du spleen, le salut et la rénovation des sociétés décadentes, dans l'imitation puérile des moeurs anglaises, dans cette vie de civisme, dans cette adaptation du patriotisme et du pédestrianisme britanniques.—«Oui, lui crie quelqu'un, l'alliance du talent et de la garde nationale.»

L'on rit et l'on part.

* * * * *

27 janvier—Nous sommes heureux, contents, en un état de tranquillité, que nous n'avons pas goûté depuis longtemps. Pas d'inquiétude, d'impatience, de fièvre. Un apaisement de l'esprit, une satisfaction intérieure. Est-ce l'entrée dans la santé morale du succès?

* * * * *

—Ce que l'homme achète cent mille francs, chez la femme qui vend son corps: la beauté,—il ne l'estime pas dix mille chez la femme qu'il épouse et qui la lui donne par-dessus la dot.

* * * * *

—De quelle manière se fait cet accord, par lequel tous et toutes reconnaissent, à la première vue, qu'on peut blaguer, turlupiner, maltraiter un quelconque. Comment la lâcheté de son âme saute-t-elle aux yeux des plus bêtes?

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Vendredi 29 janvier—Nous allons voir M. de B—— le directeur du Vaudeville, au sujet de notre pièce d'HENRIETTE MARÉCHAL, présentée à ce théâtre. C'est dans une maison de la rue des Colonnes communiquant avec le théâtre. Un de ces escaliers qui font peur aux collégiens allant perdre leur pucelage avec une fille, et une antichambre toute grande ouverte, où il n'y a comme mobilier que des patères à chapeaux; et dans un coin, sur le carreau, un pain de quatre livres, posé debout. J'ai cru entrevoir l'antichambre de la faillite.

De là, je suis entré dans un salon au luxe fané et banal, aux dorures usées, au velours de coton élimé, aux meubles de Boule pour l'exportation, aux tableaux, modernes semblant achetés dans un passage où, le soir, on économise le gaz, aux petites jardinières en pommes de sapin, ne renfermant rien dedans que de la mousse fausse.

… De là, nous sommes allés chez Carrier, le vieux miniaturiste qui a inoculé à son confrère Saint, et à quelques autres amateurs, le goût du XVIIIe siècle. Il nous montre une tête de La Tour achetée, un sou, à un étalage par terre, et nous parle avec désespoir d'une esquisse de Watteau, donnée de la main à la main, à l'ami Saint pour lui faire plaisir, vendue depuis, 25,000 francs en Angleterre.

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On est dégoûté des choses, par ceux qui les obtiennent, des femmes, par ceux qu'elles ont aimés, des maisons où on est reçu, par ceux qu'on y reçoit.

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10 février—Mercredi des Cendres… La princesse est encore tout égayée du bal où elle a été hier chez M. de Morny. Elle était vêtue de loques de modèle, arrangées par Eugène Giraud, et avait la figure couverte d'un affreux masque en fil de fer, qui l'a rendue méconnaissable pour tout le monde… Elle parle, avec une effusion charmante, du plaisir qu'elle a eu de rencontrer des hommes impolis, elle qui est, dit-elle, toujours habituée à les trouver la bouche en coeur,—et de s'entendre dire par les femmes, qu'elle était vieille et laide…

Sur la défense que prend le peintre Hébert, d'une femme vivement maltraitée par quelqu'un de la société, le pratique Emile de Girardin lui dit à demi-voix: «Mais vous voulez donc la voir complètement éreintée? Il ne faut jamais dans le monde défendre un ami, c'est le moyen de faire achever un blessé… On jette bien vite une autre personne en pâture à la conversation.»

* * * * *

14 février—Il y a de monstrueuses fortunes de la banque, où la femme fait quotidiennement la charité, du déjeuner à l'heure du Bois. C'est, par une fonction journalière de l'assistance, par une ponctualité mathématique de la charité,—désarmer Dieu quatre heures par jour.

* * * * *

15 février—Le père Barrière des DÉBATS nous parlait du besoin de distractions grandioses, d'émotions furibondes, dans les temps révolutionnaires. Neuf cent mille livres gagnés par son père, dans son commerce d'orfèvre, furent mangées par lui, au jeu, de 1789 à 1793.

* * * * *

21 février—Je vais voir l'Exposition des dessins de Delacroix.

Toutes les miettes d'études, toutes les raclures de carton, toutes les bribes de crayonnage, tous les ratages, tous les repentirs, tous les essuie-pinceaux du peintre sont là, exposés en grande pompe, religieusement. Il y a vraiment, dans ce moment-ci, un engouement des célébrités défuntes, un amour des riens laissés par elles, qui ressemble à un culte des saintes reliques,—et je ne désespère pas de voir bientôt, vendre aux Commissaires-priseurs, l'empreinte des doigts de pied d'un peintre illustre sur ses dernières chaussettes.

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—Souvent les honnêtes femmes parlent des fautes des autres femmes, comme de fautes qu'on leur aurait volées.

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—Les contours des visions, dans le rêve, ont un semblant de la ligne diffuse des dessins, trempant dans l'eau… Quel mystère que le rêve, cet état ressemblant à de la mort vivante… Et pourquoi dans le rêve, cette richesse des sensations de la peur, de l'épouvante, qu'on dirait touchée chez nous, par un bouton électrique correspondant à nos fibres intimes?

* * * * *

—Les choses, depuis le commencement du monde, vont en étant toujours aussi mauvaises, mais en paraissant un peu meilleures.

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3 mars—A un bal chez Michelet, où les femmes sont déguisées en nations opprimées, Pologne, Hongrie, Venise, etc., etc. On dirait voir danser les futures révolutions de l'Europe.

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8 mars—Une heure du matin. Sur la pendule de ma chambre à coucher est jeté le fichu de ma maîtresse. L'heure me semble voilée de dentelle.

* * * * *

Samedi 12 mars—Nous portons notre volume à Mme Sand. Elle est plus animée, plus vivante, plus causante qu'à notre première visite. Le succès du MARQUIS DE VILLEMER aurait-il fait circuler son sang plus activement? Elle parle, avec une certaine chaleur, des six cents cartes d'étudiants, reçues le lendemain de la représentation.

De là nous traversons le Luxembourg, et allons chez Michelet.

On resterait des heures à l'entendre battre et remuer des idées, souvent paradoxales, mais qui ne sont jamais les idées courantes et prostituées.

Il vient de se plonger dans les livres sacrés de l'Inde, et il en sort comme ébloui de soleil. Il trouve qu'on s'est trompé sur ces peuples… que leur douceur pour les animaux n'est pas venue de la métempsycose; bien au contraire, c'est elle, la métempsycose, qui vient de cette douceur: «Ce n'est pas leur foi, dit-il, qui a fait leur coeur, c'est leur coeur qui a fait leur foi!»

Michelet nous avoue qu'il travaille beaucoup sur les épreuves, parce que l'écriture trompe, parce que dans un moment de passion, il y a des morceaux de calligraphie, écrits d'une écriture émue, auxquels on tient… On voit seulement sur l'épreuve, que cela ne se rapporte ni à ce qui est avant, ni à ce qui est après. «L'épreuve, finit-il par dire, est votre pensée éclairée…» Et il se demande comment, sans cette inspiration matérielle, manuelle de l'écriture, les anciens pouvaient suivre une idée dans toutes ses rédactions,—lui, qui ne peut raisonner qu'avec la plume.

Mme Michelet est là, qui nous déclare aimablement qu'elle se fait une fête de lire notre roman, se plaignant qu'il y ait trop peu de livres qu'on puisse lire sans application, et disant qu'elle a vainement cherché de quoi lire, hier au soir, dans toute la bibliothèque de son mari.

Alors Michelet de s'écrier, avec une charmante bonhomie: «Je lui disais: Tiens, prends mon Homère, mon Dante… enfin je lui offrais les plus belles choses!».

… Puis la causerie va à la tristesse moderne, à l'absence de joie, la joie de Rabelais, la joie dont Luther faisait une vertu.

Cette tristesse, Michelet l'attribue à la complexité des idées modernes, à l'embarras du choix entre tant de voies nouvelles de l'esprit, au tiraillement des études en sens divers, et, pour ainsi dire, à la multiplication des horizons autour de notre cerveau:

«Moi, par exemple, ajoute-t-il, vers les trente ans, j'avais d'horribles migraines. Cela tenait à des maux d'estomac, et ceux-ci venaient du nombre de choses diverses que je faisais, des travaux et des études multiples du professorat… Edwards, qui me soignait, disait à ma première femme: «Il se pourrait qu'il devînt fou ou qu'il mourût.» Un séjour de six semaines en Italie n'amenait aucun mieux.

Alors je me suis dit: Eh bien, je ne vais plus lire de livres, je vais en faire, moi aussi! De ce jour, en me levant, je savais très nettement ce que j'avais à faire, et ma pensée ne portant plus que sur un seul objet à la fois, j'étais guéri!»

* * * * *

14 mars—Chez Magny, Saint-Victor nous lit, de Dumas fils, une lettre dans laquelle il lui annonce qu'il renonce au théâtre…

Au dessert, Gautier dit:

«C'est singulier, je ne me sens pas père du tout. Je suis bon pour mes enfants. Je les aime, mais pas du tout comme mes enfants… Ils sont là auprès de moi, ils sont dans mes branches: voilà tout… Je ne me fais pas l'effet d'être assez vieux pour qu'ils soient à moi. Il y a en moi une jeunesse, une fraîcheur… Je ne puis croire à mon âge…»

Puis il parle du profond ennui qu'il a toujours éprouvé, de ce tiraillement perpétuel de deux hommes en lui: l'un qui lui dit, quand tous ses effets sont prêts pour aller en soirée: «Couche-toi, qu'est-ce que tu irais faire là!» Et l'autre qui lui dit, quand il est couché: «Tu aurais dû y aller, tu te serais amusé!»

* * * * *

15 mars—Un souvenir de mon enfance m'est resté très net. En un voyage avec notre mère à Neufchâteau, dans la salle d'auberge de Gondrecourt, devant moi qu'on tenait sur les genoux, un monsieur demanda une bouteille de champagne, une plume et de l'encre. J'ai longtemps pensé que l'homme de lettres était cela: un monsieur en voyage, écrivant sur une table d'auberge en buvant du champagne. C'est tout le contraire!

* * * * *

—Tous ces jours-ci, à propos de notre livre, tristesse, ennui, angoisse sourde, inquiétude, disposition à voir noir, supputation des mauvaises chances, travail d'écureuil de l'esprit dans le même cercle de pensées de doute, de défaillance, de désespérance. L'horrible vie que cette vie des lettres, où après avoir souffert du doute de l'oeuvre, on a encore à souffrir du doute de son succès.

Nous ne nous disons rien, mais nous sentons parfaitement les idées qui nous travaillent, et que nous nous cachons.

* * * * *

20 mars—Saint-Victor, cherchant la cause de la mélancolie que nous éprouvons tous, au printemps, la trouvait dans ce spectacle du renouveau de la nature, que l'homme compare, malgré lui, au non-renouvellement de son être.

* * * * *

—Comme témoignage de la toute-puissance de ce Jupiter-Prudhomme de son temps, le Bertin des DÉBATS, Sainte-Beuve nous apprenait que c'est le seul mortel, non académicien, dont les registres de l'Académie aient mentionné la mort avec regret.

* * * * *

—Quelques détails sur la misère parisienne.

Une raccommodeuse de dentelle, vivant avec le lait, nécessaire pour nettoyer les dentelles noires. Une autre vieille femme se levant à quatre heures du matin, et allant, pendant le carême, retenir à Notre-Dame une chaise, qu'elle revend dix à douze sous… et le reste de l'année coupant des crins de brosse de la même grandeur, triant des pains d'épice, faisant la cuisine et débarbouillant les enfants des marchands ambulants.

* * * * *

21 mars.—…Il est question d'une maîtresse de Sainte-Beuve, nommée Mme W…, qu'il croyait fermement Espagnole, qu'il consultait sur tout ce qui lui arrivait de littérature de l'autre côté des Pyrénées, et qui lui donna des notes sur Calderon, etc., etc. Elle lui avait persuadé qu'elle était Espagnole, d'abord en le lui disant, et surtout en portant un poignard à sa jarretière. Malheureusement elle mourut chez lui, de phtisie, et on découvrit dans ses papiers qu'elle était Picarde.

Et mon interlocuteur appuie sur les incertitudes du critique, ses tergiversations de jugement, sa quête de l'opinion des autres, du jugement des petites dames, et parfois sur l'intimidation morale, produite par l'invasion de grands diables comme Turgan et Feydeau, tombés inopinément chez lui, et qui enlevèrent son article sur FANNY.

Il parle encore fort spirituellement des trois décompositions de physionomie de Sainte-Beuve, de ses trois têtes, qu'il appelle: sa figure Balzac, sa figure Hugo, sa figure Michelet, lorsqu'on parlait de ces trois individualités, qu'il abominait.

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5 avril.—En littérature, on commence à chercher son originalité laborieusement chez les autres, et très loin de soi… plus tard on la trouve naturellement en soi… et tout près de soi.

* * * * *

9 avril.—Encore à table, nous nous mettons à causer, à la fin du dîner, après quelques jours de tristesse concentrée, et ces idées se succèdent en nous, et nous partent, en même temps, à l'un et à l'autre des lèvres.

Notre plaie au fond, c'est l'ambition littéraire insatiable et ulcérée, et ce sont toutes les amertumes de cette vanité des lettres, où le journal qui ne parle pas de vous, vous blesse, et celui qui parle des autres, vous désespère.

Et les vides que nous laisse cette existence, toute aux lettres, les entr'actes de notre travail, nous les comblons, oui, bien incomplètement, par cette froide et bonhomme distraction: la collection. Cela nous occupe et ne nous remplit pas.

Enfin il y a une tendresse en nous, qui reste sans issue, sans satisfaction. Nous manquons de deux ou trois maisons bourgeoises, distinguées et affectueuses, où nous pourrions répandre, dégorger tout ce que nous ne donnons pas à la maîtresse, nous qui ne lui donnons guère que de l'habitude,—nous qui, par le fait, ne sommes pas deux, ne sommes point l'un à l'autre une compagnie, nous qui souffrons en même temps des mêmes défaillances, des mêmes malaises, des mêmes maladies morales, nous qui ne sommes à nous deux qu'un isolé, un spleenétique, un névropathe.

Aussi trouvons-nous à la vie, un goût de fadeur, et dans l'ennui d'être, un perpétuel écoeurement. Nous sommes comme des gens, qui n'ont entre eux et le suicide, que la trêve de quelques oeuvres à faire.

Et au bout de cette reconnaissance et de cet inventaire de nous-mêmes, il nous passe dans la cervelle la fantaisie d'aller à Londres, demain, après-demain, ces jours-ci, nous vautrer en plein dans la prostitution anglaise, dans ces chairs de rêve, dans ces corps de porcelaine, dans cette viande de keepsake.

Au fond, de quoi nous plaindre? Point de chagrin! De quoi vivre! Des malaises qui ne compromettent pas encore la vie! Une espèce de réputation littéraire. Pourquoi être désolés? Ah! pourquoi? Parce que nous avons des sens trop fins pour être heureux, et des aptitudes merveilleuses pour nous empoisonner le bonheur, sitôt qu'il y en a un semblant en nous.

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10 avril.—Nous allons visiter Saint-Denis où nous voyons le roi Louis-Philippe et la reine Marie-Amélie en vitrail. Les monarchies en redingote et en robe à gigots, ne supportent pas la peinture sur verre.

Le soir chez la princesse, je me trouve, côte à côte, dans un entre-deux de porte, avec le duc de Morny, pâle, et la lèvre inférieure toute tremblotante. On joue dans le salon un petit proverbe de l'homme politique. Il est certainement plus ému qu'au 2 décembre.

* * * * *

Lundi 11 avril.—Chez Magny.

Le duc Pasquier est sur le tapis.

—Un bien petit homme frotté à de grandes choses! disons-nous.

—Mon Dieu, vous êtes bien durs! soupire Sainte-Beuve, avec son geste d'apaisement ecclésiastique.

Et voici le défenseur et le champion de cette mémoire, à la tripoter, à la retourner dans tous les sens: «Je ne vous en parlerai pas précisément comme littérateur. Dans la société de Chateaubriand, il était à peine toléré… Des lettres de Joubert, on a retiré toutes les plaisanteries, sous lesquelles Joubert le couvrait de son mépris… Et tenez, vous n'en direz pas plus que n'en a dit Rémusat devant moi, chez Mme ***: «Pasquier n'entend rien à rien,» et après avoir fait l'énumération de tout ce qu'il ignorait, il finit en disant: «Il n'est capable que d'être le ministre de tout cela.» Et puis les éloges académiques… le vénérable prêtre… tout ce qu'a raconté Dufaure… Eh bien, voilà la vérité. Deux heures avant sa mort, il s'est fait lire les CONTES PHILOSOPHIQUES de Voltaire. Il avait du reste passé sa vie à citer des vers de la PUCELLE… toujours faux. C'est vrai!

—Ah! dis-je à Sainte-Beuve, si je meurs avant vous, Dieu me garde d'être pleuré par vous!

C'est là le plus grand et peut-être le plus malin esprit causé de Sainte-Beuve: l'éreintement dans la défense. Ah! un terrible empoisonneur d'éloge.

Il passe le reste du dîner à me faire de petites confidences intimes. L'ennui, l'ennui: c'est sa terreur. Il me répète qu'il s'est retranché dans la philosophie de Sénac de Meilhan. Les plaisirs des sens sont pour lui, les seuls.

Il n'a presque plus de relations de société! Il ne s'est gardé que trois femmes: la princesse, la Païva, Mme de Tourbet. Il travaille de 8 heures à 5 heures, se promène de 5 à 6, pour mériter de l'appétit. Le mardi, il invite à dîner son secrétaire et une petite dame. Le samedi, il va dîner avec une autre chez un mannezingue, où il a commandé d'avance son dîner… Il préfère l'éreintement du travail à l'ennui, au vide…

Une grande discussion s'élève sur le sentiment de la modernité que
Saint-Victor déclare ne pas avoir, et dont Gautier se proclame pourri.

Là-dessus Gautier esquisse le type des femmes qu'il a vues, au dernier lundi de l'Impératrice: des femmes maigres, décharnées, plates, osseuses, minces à tenir dans la main, avec un rien de corps, une infiniment petite place sur elles, pour les exercices de l'amour: des femmes au teint de chlorose à l'apparence fantomatique et malsaine,—avec seulement de l'esprit sur la figure.

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—Je suis couché avec la migraine, et les bruits des choses au loin, se transforment, se poétisent, arrivent aux sens, idéalisés. Les seaux d'eau dont les cochers lavent les voitures dans les cours, prennent pour moi des bruissements et des fraîcheurs de jets d'eau de l'Alhambra.

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—De toutes les peintures modernes, celles qui prennent la plus belle cristallisation, qui se revêtent de la plus riche patine, qui se culottent le mieux en chefs-d'oeuvre: ce sont les Decamps.

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—Passé la soirée avec Mme Sabatier, la fameuse présidente au merveilleux corps, moulé par Clesinger dans sa Bacchante. Une grosse nature avec un entrain trivial, bas, populacier. On pourrait la définir, cette belle femme à l'antique, un peu canaille: une vivandière de faunes.

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—Sur le registre des massacres de Septembre, on lit: «Jugé par le peuple et mis en liber…» liber est effacé, et à la place en surcharge, est écrit en mort.

Il y a de ces tragiques ratures dans les destinées.

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17 avril—Singulière vie que la nôtre, partagée entre les élégances du passé et les horreurs de notre temps. Nous voilà à étudier un accouchement césarien, en revenant de pousser aux Commissaires-priseurs, des dessins de Gravelot.

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25 avril—Chez Magny. Veyne nous dit Gavarni très frappé de son état de maladie… Il craint chez lui certains désordres pulmonaires. Il croit l'avoir décidé à partir pour Pierrefonds et à aller passer l'hiver à Nice. Il doit le mener jeudi chez Trousseau.

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27 avril—Nous dînons chez Gautier… ll se trouve là, un ancien, romantique, qui, au temps jadis, fit un voyage en Allemagne avec Sainte-Beuve, et qui nous raconte la façon dont il voyageait, en bon petit bourgeois à la Bouffé, avec un tas d'étiquettes sur toutes ses affaires dans sa malle, des étiquettes comme: chemises plus fines que les autres, bas à ménager.

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Jeudi 28—Un long moment, nous regardons, à travers la clôture de planches, la démolition de la maison de Gavarni, son pauvre atelier éventré…

Gavarni s'est campé dans la petite maison à côté, en un pauvre intérieur, dans l'arrière-boutique d'un épicier de banlieue, où un teinturier occupe le devant.

Il a vu aujourd'hui le docteur Trousseau qui l'a rassuré. En le voyant entrer tout essoufflé, il lui croyait une maladie de coeur, il ne lui a trouvé qu'un catarrhe.

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1er mai—Dans le ménage, la femme est presque toujours le dissolvant de l'honneur du mari, j'entends l'honneur dans son sens le plus élevé, le plus pur, le plus idéalement imbécile.

Elle est, au nom des intérêts matériels, la conseillère qui pousse aux abaissements, aux platitudes, aux lâchetés, à toutes les petites misérables transactions de la conscience.