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Journal des Goncourt (Premier Volume) / Mémoires de la vie littéraire cover

Journal des Goncourt (Premier Volume) / Mémoires de la vie littéraire

Chapter 6: ANNÉE 1855
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About This Book

The journal presents day-by-day notebooks kept by two literary brothers, offering candid, often intimate sketches of Parisian literary life: portrait studies of contemporaries, accounts of publication efforts and critical reception, evocations of theatrical and social scenes, and reactions to political events such as a coup d'état. Entries combine immediate impressions, aesthetic judgments, and self-reflection about the authors' methods and passions; personal loss and the editing choices that followed also appear. The tone alternates between gossipy anecdote and attentive observation, creating a living chronicle of artistic networks and everyday creative labor.

Pendant que nous sommes à Veules, un matin, tombe chez les Leroy, Jacques qui vient passer une journée avec nous. Il est en habit noir et en chapeau tuyau de poêle qu'il ne quitte jamais et qu'il a perpétuellement sur la tête, quand il peint, quand il mange. Il tire de sa poche un petit album, grand comme un carnet de visite, et sur lequel il nous fait voir une vingtaine de lignes géométrales qui sont les plans des terrains, les lignes des horizons, qu'il est en train de prendre depuis une dizaine de jours. Lui, l'habile et le spirituel crayonneur, le brillant et savant aquafortiste, le maître au cochon, affecte doctoralement de répudier toutes les habiletés, les adresses, les procédés, tout ce dont est fait son petit, mais très réel talent, pour n'estimer que les maîtres primitifs, les maîtres spiritualistes, et ne reconnaître dans toute l'école moderne qu'un seul homme: M. Ingres.

Puis, Mme Leroy couchée, il quitte l'Hymalaya de l'esthétique, descend à des sujets plus humains, et nous donne les détails d'une enquête faite par un médecin de ses amis qui, depuis vingt ans, interroge maison par maison les quartiers de la basse prostitution,—enquête qui paraîtra prochainement en un gros et curieux volume.

Veules est un coin de terre charmant, et l'on y serait admirablement s'il n'y avait pas qu'une seule auberge, et, dans cette auberge, un aubergiste ayant inventé des plats de viande composés uniquement de gésiers et de pattes de canards… Nous passons là un mois, dans la mer, la verdure, la famine, les controverses grammaticales, et nous revenons un peu refroidis avec l'humanitaire Leroy, au sujet de l'homicide d'un petit crabe, écrasé par moi sur la plage.

Les gens de Veules ont choisi un endroit sur la falaise pour causer: ils l'ont appelé le Menteux.

* * * * *

—LES DRAPEAUX. Dans la Cité une allée se perdant dans les profondeurs d'une noire bâtisse. A droite de l'allée, tout en entrant, la porte d'une petite boutique ayant sur la rue une devanture grillagée de fer de la largeur d'une fenêtre, et voilée par un rideau du jaune sale d'un drap d'enfant qui pisse au lit. Trois marches à monter, et derrière la porte un établi hors de service, sur lequel, les coudes posés à plat, une vieille dormichonne, brinqueballant de la tête comme les gens sommeillant en voiture. Puis une chambre assez grande, sur les trois côtés de laquelle se développe un antique banc de chêne scellé à la muraille, et sur l'autre côté un vieux comptoir. Sur le banc, dans des poses ratatinées, sept à huit vieillardes, de vraies sibylles, et mises avec des loques de spectres, les genoux ramassés sous les corps voûtés, et sur les genoux un gueux au-dessus duquel se croisent leurs deux mains, comme les deux mains qui sont sur les tombeaux. A votre entrée, vous êtes cloué au sol par un féroce: «Qu'est-ce que vous prenez? et il faut prendre un petit verre d'eau-de-vie, de cette eau-de-vie de la basse prostitution qui vous entre dans la gorge comme un glaive à triple lames. Dans cette maison où il n'y a pas de prostituées au-dessous de 60 ans, et où ces femmes ont de vieux béguins de linge maternels,—on débite de l'amour depuis 50 jusqu'à 10 centimes aux vieux pervertis et aux tout petits jeunes gens timides du peuple.

Dans le quartier, ce lupanar est plutôt connu sous ce terrible nom:
LES PARQUES.

* * * *

—Je ne sais pourquoi le directeur de la Porte-Saint-Martin avait exposé au foyer les portraits que Gavarni a publiés dans le PARIS, et parmi lesquels figuraient les nôtres. A ce qu'il paraît, m'apprend un ami, une jeune et jolie fille s'est toquée de mon portrait.

Cette fille me racontait, cette nuit, que, lorsqu'elle avait tenté de se noyer, elle avait passé la nuit, toute la nuit, jusqu'à quatre heures du matin, à se promener au bord de la Gironde avec la tentation de rentrer à la maison, mais empêchée par la crainte d'une moquerie. La rivière allait en pente très douce, elle y entrait pas à pas, et quand elle avait de l'eau jusqu'aux genoux, elle était entraînée par le courant… mais, à demi noyée, elle ne perdait pas toute connaissance; à un moment, elle avait parfaitement le sentiment que sa tête cognait contre un câble tendu et que ses cheveux dénoués se répandaient autour d'elle, et, quand elle entendit un chien sauter à l'eau, de la Verberie, elle éprouvait l'appréhension anxieuse qu'il ne l'empoignât par un endroit ridicule.

* * * * *

Ce fut un petit coup de sonnette vif et court. Il y avait bien des choses dans ce coup de sonnette: un chagrin, une larme, un dépit colère et la modestie de carillon de l'amour qui n'a plus le droit de tapage. Ah! que de visites de femmes dites d'avance par le coup de sonnette. La première fois que la femme vient se rendre, quelle pudeur, un tout petit tintement! Et les fois suivantes, la sonnette carillonne, orgueilleuse comme l'amour qui s'affiche. Et, à la dernière visite, pour un peu elle pleurerait.

La porte de la salle à manger ouverte, fermée plus vite qu'on ne peut dire, la portière du salon vivement écartée. Céleste était déjà assise, les mains enfoncées au fond de son manchon, l'oeil dur, et raidie dans une pose de pierre.

—J'ai lu votre lettre…. Vous avez bien pensé que je vous demanderais des explications?

—Je n'ai rien de plus à vous dire que ce que je vous ai écrit.

—Je veux que vous me le répétiez de vive voix.

—Vous êtes trop romanesque pour moi.

X…me disait qu'à l'hôpital, il attendait avec impatience la mort de son voisin le n° 6, par envie de sa table de nuit, et comme il demandait tous les matins au garçon de salle: «Eh bien, comment va-t-il?» Le garçon de salle lui répondait: «Oh! très bien, il ne passera pas la journée!»

* * * * *

—Un beau mot dit à Leroy par Daumier un peu éméché, en sortant d'une soirée chez Boissard, à l'hôtel Pimodan:

«Ah! comme j'ai vieilli, autrefois les rues étaient trop étroites, je battais les deux murs… Maintenant, c'est à peine si j'accroche un volet!»

ANNÉE 1854

Fin Février 1854.—Tout cet hiver, travail enragé pour notre HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ PENDANT LA RÉVOLUTION. Le matin, nous emportons, d'un coup, quatre à cinq cents brochures de chez M. Perrot, qui loge près de nous, rue des Martyrs. (Ce M. Perrot, un pauvre, tout pauvre collectionneur qui a fait une collection de brochures introuvables, achetées deux sous sur les quais, en mettant quelquefois sa montre en gage—une montre en argent.) Toute la journée, nous dépouillons le papier révolutionnaire et, la nuit, nous écrivons notre livre. Point de femmes, point de monde, point de plaisirs, point d'amusements. Nous avons donné nos vieux habits noirs et n'en avons point fait refaire, pour être dans l'impossibilité d'aller quelque part. Une tension, un labeur continu de la cervelle et sans relâche. Afin de faire un peu d'exercice, de ne pas tomber malades, nous ne nous permettons qu'une promenade après dîner, une promenade dans les ténèbres des boulevards extérieurs, pour n'être point tirés, par la distraction des yeux, de notre travail, de notre enfoncement spirituel en notre oeuvre.

—Mlle X… qui avait demandé l'autre jour à son entreteneur de venir la réveiller à quatre heures pour aller voir ensemble guillotiner Pianori, refusée par lui, y a été menée par une amie, au sortir d'un souper tête à tête. Au moment où apparaissait, sur la guillotine, le condamné à mort, elle s'écrie: «Comme je me payerais cet homme!—Et moi donc? dit timidement l'amie.—Oh! toi, tu es un détail.»

—A faire quelque chose sur la fin du monde amenée par l'instruction universelle.

—Napoléon est tout jugé pour moi. Il a fait fusiller le duc d'Enghien et exempté de la conscription Casimir Delavigne.

—Il est une corruption des vieilles civilisations qui incite l'homme à ne plus prendre de plaisir qu'aux oeuvres de l'homme, et à s'embêter des oeuvres de Dieu.

—Célestin Nanteuil nous raconte que Gérard de Nerval revenant d'Italie, absolument désargenté, rapportait pour quatre mille francs de marbres de cheminées, et que, dans la misère de la fin de sa vie, il était resté chez lui un tel goût de la chose riche, qu'il se faisait des épingles à cravate avec du papier doré.

—Quand je me couche un peu gris, j'ai la sensation, en m'endormant, d'avoir la cervelle secouée dans un panier à salade par une femme, dont je n'aperçois que le bras et la main—et ce blanc bras et cette blanche main sont ceux de la Lescombat que j'ai entrevus une seule fois chez un mouleur.

—Prière d'un vieillard de ma connaissance: «Faites, mon Dieu, que mes urines soient moins chargées, faites que les moumouches ne me piquent pas, faites, que je vive pour gagner encore cent mille francs, faites que l'Empereur reste pour que mes rentes augmentent, faites que la hausse se soutienne sur les charbons d'Anzin.»

Et sa gouvernante avait ordre de lui lire cela, tous les soirs, et il le répétait, les mains jointes.

Grotesque! sinistre! hein? Et au fond qu'est-ce? la prière toute nue et toute crue!

* * * * *

—Quatre sous d'absinthe et deux sous de beurre,—deux mots jetés du haut en bas d'un escalier, deux mots qui résument la vie matérielle de la courtisane pauvre,—de quoi faire une sauce et de l'ivresse, le boire et le manger de ces créatures qui vivent à crédit sur un caprice d'estomac et une illusion de l'avenir.

* * * * *

—Je ne passe jamais à Paris devant un magasin de produits algériens, sans me sentir revenir au mois le plus heureux de ma vie, à mes jours d'Alger. Quelle caressante lumière! quelle respiration de sérénité dans ce ciel! Comme ce climat vous baigne dans sa joie et vous nourrit de je ne sais quel savoureux bonheur! La volupté d'être vous pénètre et vous remplit, et la vie devient comme une poétique jouissance de vivre.

Rien de l'Occident ne m'a donné cela; il n'y a que là-bas, où j'ai bu cet air de paradis, ce philtre d'oubli magique, ce Léthé de la patrie parisienne qui coule si doucement de toutes choses!… Et marchant devant moi, je revois derrière la rue sale de Paris où je vais et que je ne vois plus, quelque ruelle écaillée de chaux vive, avec son escalier rompu et déchaussé, avec le serpent noir d'un tronc de figuier rampant tordu au-dessus d'une terrasse… Et assis dans un café; je revois la cave blanchie, les arceaux, la table où tournent lentement les poissons rouges dans la lueur du bocal, les deux grandes veilleuses endormies avec leurs sursauts de lumières qui sillonnent dans les fonds, une seconde, d'impassibles immobilités d'Arabes. J'entends le bercement nasillard de la musique, je regarde les plis des burnous; lentement le «Bois en paix» de l'Orient me descend de la petite tasse jusqu'à l'âme; j'écoute le plus doux des silences dans ma pensée et comme un vague chantonnement de mes rêves au loin,—et il me semble que mon cigare fait les ronds de fumée de ma pipe sous le plafond du CAFÉ DE LA GIRAFE.

* * * * *

—L'humanité a tout trouvé à l'état sauvage: les animaux, les fruits, l'amour.

* * * * *

—Nous sommes le siècle des chefs-d'oeuvre de l'irrespect.

* * * * *

Mai.—Fantaisie écrite en chemin de fer, la nuit, en allant à Bordeaux.—Quand au bout, tout au bout de la voie ferrée, un oeil rouge s'éveille et que la locomotive, dévorant l'espace, apparaît, du milieu de la colline, de grands ossements se dressent, s'ajustent et descendent lentement jusqu'à la barrière, formant une longue file de squelettes de vieux chevaux… Ils regardent lentement, de leurs orbites vides, la locomotive qui n'est plus qu'une étincelle de braise dans le lointain. Puis ils se mettent à galoper, suivant de loin la locomotive et faisant un grand bruit de leurs ossements qui cliquettent. Et sur ces chevaux sautant de l'un à l'autre, voltigeant comme un clown de Franconi, galope Conquiaud, le gars qui s'est noyé en menant boire le poulain du maire. Il porte, attaché au chapelet d'os de son cou, un seau de fer rempli de graisse, et en glisse dans les jointures de ce troupeau de chevaux-squelettes, au milieu de mille cabrioles. Ils vont ainsi galopant toute la nuit, et le squelette de Conquiaud après eux, avec son seau de fer au cou. Puis, quand le premier coq chante, la file remonte lentement la colline, et arrivé au sommet, le squelette de l'un après l'autre apparaît immense sur le ciel qui s'éclaire, puis le dernier de tous, le squelette du petit Conquiaud fait le saut périlleux derrière la colline.

* * * * *

20 mai.—La Chartreuse de Bordeaux: longue allée de platanes entre les troncs desquels, s'étend des deux côtés, un grand champ d'avoine folle, dont les tiges albescentes, à tout moment creusées par la houle, découvrent quelque ange en plâtre agenouillé au pied d'un tombeau. Ce riant pré de la Mort est tout ensoleillé, avec, par-ci par-là, la pâle et aérienne verdure d'un saule pleureur répandu sur une tombe comme les cheveux dénoués d'une femme en larmes.

Soudain, dans le paysage, par une petite allée d'ifs ressemblant à des cippes végétaux, débouchait une bande d'enfants de choeur aux aubes blanches sur des robes rouges, marchant insouciants et ballottant leur cierges tout de travers, et arrachant sur leur passage, d'une main qui s'ennuie, les hautes herbes de chaque côté du chemin.

Ici la pierre des tombeaux est recouverte d'une mousse rougeâtre, piquetée de noir, tigrée de petites macules blanches et jaunes, et sur laquelle quelques brins d'herbes plantés par le vent sont toujours ondulants et frémissants. Et partout des rosiers qui mettent dans ce cimetière une odeur d'Orient, des rosiers de jardin qui ont le vagabondage de rosiers sauvages et enveloppent de tous côtés la tombe et, se traînant à son pied, la cachent sous des roses si pressées, qu'elles empêchent le passant de lire le nom du mort ou de la morte.

Il est un petit coin réservé aux enfants, encore plus mangé par la végétation, plus disparu dans la verdure et tout plein de petites armoires blanches semées de trois larmes, qui ont l'air de sangsues gorgées d'encre, et où les parents ont enfermé le doux souvenir des pauvres petites années vécues: livres de messe, exemptions, pages d'écriture, un A B C D en tapisserie, brodé par une mère.

* * * * *

—Se figure-t-on Dieu, au Jugement dernier, Dieu prenant l'arc-en-ciel et se le serrant autour des reins comme l'écharpe d'un commissaire, etc., etc.

* * * * *

—«Ne me parlez jamais habits dans la rue, je ne suis tailleur que chez moi!» J'entends le tailleur Armand dire cela à Baschet, qui s'était permis, sur un trottoir, de lui demander où en était une jaquette commandée depuis une quinzaine de jours.

Un tailleur, homme du monde, ami des lettres, ayant des opinions, des goûts, des manies artistiques. Chez lui des tapis où l'on entrait jusqu'au ventre, car il proclamait que le tapis était le luxe des gens tout à fait distingués, et avec les tapis une merveilleuse collection de pipes turques qu'il fumait indolemment, orientalement. C'était un dilettante frénétique de musique, parlant de Cimarosa, comparant Rossini à Meyerbeer; ayant une stalle aux Italiens que Lumley, devenu directeur, lui avait accordée pour ne pas lui avoir réclamé une note de 3,000 francs dans les moments difficiles de sa vie.

Gaiffe l'avait séduit par quelques phrases pittoresques sur son orientalisme, et en lui déclarant qu'à ses yeux il était digne en tout point de devenir le souverain des Ottomans. Et tous les jours, à quatre heures, Armand tenait un cercle chez lui, où venaient quelques jeunes gens littéraires du quartier Latin qu'il habillait, et au milieu desquels Gaiffe tenait le haut bout, l'appelant familièrement Armandus, familiarité qui le grisait. Une fois même, Gaiffe daigna écrire un article pour l'ÉVÉNÉMENT, chez lui,—trop heureuse journée pour le pauvre Armand, qui fut presque aussitôt attaqué de la folie des grandeurs.

* * * * *

—Il y a de gros et lourds hommes d'État, des gens à souliers carrés, à manières rustaudes, tachés de petite vérole, grosse race qu'on pourrait appeler les percherons de la politique.

* * * * *

—L'architecte Chabouillet, qui n'a pas l'étonnement facile, me conte aujourd'hui encore, un peu étonné, l'entrevue qu'il a eue ces jours-ci avec le directeur d'un petit théâtre des boulevards, qui l'avait fait appeler pour quelques changements dans sa salle.

—Ça a été intelligemment construit, votre théâtre! lui disait Rabouillet.

—Ça, un théâtre… ce n'est pas un théâtre, c'est un b……

—Oh! Monsieur.

—C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire… ce n'est pas un théâtre, non, Monsieur, et c'est tout simple… Je donne à mes actrices 50 ou 60 francs par mois… pourquoi? parce que j'ai 30,000 de loyer… Mes acteurs, je ne leur donne guère plus, vous pensez quel métier ils font tous… Souvent une femme m'attrape pour me dire qu'elle ne peut vivre avec mes 50 francs, qu'elle va être obligée de faire des hommes dans la salle, pour manger… Que voulez-vous, ça ne me regarde pas… J'ai 30,000 de loyer… Donc, mon théâtre n'est pas un théâtre, c'est un b……

* * * * *

—Un passeport contemporain.

En haut:

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE LIBERTÉ—ÉGALITÉ—FRATERNITÉ

Au milieu: tête de Louis-Philippe imprimée en transparent.

En bas:

Le Préfet, PIÉTRI.

* * * * *

—Aujourd'hui, Gavarni nous fait le portrait, de vive voix, de Chicard.

Chicard, un homme très bête, mais parlant toujours, toujours, toujours. Il était banquier pour le commerce des peaux. Ah! les bals des VENDANGES DE BOURGOGNE. Chicard au contrôle, en culotte de peau, bottes à l'écuyère, gilet de marquis, habit, casque et plumeau, se montrait très difficile sur l'admission des hommes. Un jour, je voulus faire entrer Curmer et il me cria: C'est impossible! Et cela dans le temps où sa biographie allait paraître dans LES FRANÇAIS de Curmer. Non une excellente société, mais Chicard y connaissait tout son monde. Il n'y eut pas une rixe entre hommes pendant trois ou quatre ans que cela dura. Pour les femmes, on recevait tout ce qui se présentait; aussi elles se peignaient souvent. Une autre fois, j'y menai Balzac qui, monté sur une banquette, dans sa robe blanche de moine, regardait de ses petits yeux pétillants le chahut. Bal suivi d'un souper dans une grande salle. Pour mettre le couvert, tout le monde descendait dans les corridors et dans les cabinets où l'on prenait du champagne. Une seule fois, une femme nue sortit d'un gigantesque pâté, sauta sur la table, et dansa. Tout compris, dîner et souper: 15 francs. Peu d'artistes, peu d'hommes de lettres, je me rappelle seulement un vaudevilliste.

* * * * *

—Le monde finira le jour où les jeunes filles ne riront plus des plaisanteries scatologiques.

* * * * *

—Château de Croissy. Le personnel domestique de mon oncle.

Le jardinier Sebron, un ancien dragon aux formules de phrases les plus polies, vociférées avec une voix de tonnerre, déteste les fleurs et ne cesse de répéter, tous les ans, que la terre n'est point amiteuse cette année.

Le garde, personnage insignifiant: un faux Decamps rêvant peureusement de braconniers dans le parc.

L'intendant, ancien libraire installé autrefois à la MAISON D'OR, causant d'Hugo au point de vue de la vente. Il vit avec sa femme dans une petite tourelle, se repaissant des CHRONIQUES DE l'OEIL-DE-BOEUF, si bien qu'il se croit un véritable intendant du XVIIIe siècle, se croise les bras, ne surveille pas le moins du monde les foins ni quoi que ce soit au monde, occupé toute la journée à faire virevolter entre ses doigts un lorgnon prétentieux. Quand il en est aux confidences de son passé complexe et plein de révélations inattendues, il dit qu'à huit ans on l'a jeté sur un poulain, et que plus tard, il a mené la reine Hortense à huit chevaux.

* * * * *

Fin août.—Nous sommes venus passer un mois aux bains de mer à Sainte-Adresse où l'on nous a présentés à un boursier, à un petit-fils de Chérubini, à Turcas.

Ce Turcas est l'amabilité ouverte à deux battants. Il est gai, plaisant et tout rond. Sa manie est l'hospitalité. Au bout de deux jours, nos couverts sont presque mis de force chez lui, et nous voilà de la maison, menant une vie paresseuse et doucement coulante. Turcas a une petite maison embuissonnée de roses grimpantes, un jardin de vingt-cinq pas au milieu duquel se dresse un divan en terre gazonnée, une maîtresse qui est la belle et grande fille du Palais-Royal, nommée Brassine, deux ou trois canots avec lesquels nous courons la mer, et encore, sur la plage, une cabane en planches où, dans une flânerie délicieuse, l'on fume des pipes, l'on boit des grogs; pipes et grogs sans fin.

Brassine a emmené avec elle une camarade, une actrice des Folies-Dramatiques. La D… est ce qu'on appelle, dans un certain argot, une empoigneuse qui vous mord comme un petit chat et vous blague comme un voyou; une jolie petite bête agaçante. A ce jeu-là, nous nous étions piqués l'un et l'autre, et nous nous trouvions en guerre de taquineries, lorsqu'un soir, en revenant de chez Turcas,—il était onze heures, et l'hôtel où elle demeurait était fermé,—elle parut à un balcon d'une fenêtre en peignoir blanc. J'étais à côté de A… qui lui faisait très sérieusement la cour. En riant, on commence à monter après le treillage, qui menait presque jusqu'à sa fenêtre. A… lâcha vite pied; la montée n'était pas bien sûre. Mais moi, une fois le pied à l'escalade, je montais sérieusement. J'avais été frappé, comme d'un coup de fouet, d'un désir de cette femme qui était là-haut. Elle riait et grondait à demi. Cela dura quelques secondes, où quelqu'un fut en moi qui aimait cette femme, la voulait, y aspirait comme à cueillir une étoile.

Je grimpais allègrement et fiévreusement ainsi qu'un fou. J'étais entraîné dans l'orbite de cette robe blanche et de ce rayonnement blanc. Enfin j'arrivai. Je sautai sur le balcon. J'avais été amoureux pendant une longueur de quinze pieds. Je crois bien que je n'aurai de l'amour dans toute ma vie que de telles bouffées… Je passai la nuit avec cette femme qui me disait en voyant mes regards sur elle: «Es-tu drôle, tu as l'air d'un enfant qui regarde une tartine de beurre!» Mais j'étais déjà dégrisé, j'avais peur qu'elle ne me demandât, le lendemain matin, un petit ouistiti que j'avais acheté au Havre, dans la journée. Il me semblait que cette femme devait adorer les singes…

Cette nuit, ce fut comme un déshabillé d'âme.

Elle me conta sa vie, mille choses tristes, sinistres, qu'elle coupait par un zut qui semblait boire des larmes… Il m'apparut dans cette peau de voyou, je ne sais quelle petite figure attristée, songeuse, rêveuse, dessinée sur l'envers d'une affiche de théâtre. Après chaque étreinte amoureuse, son coeur faisait toc toc, comme un coucou d'auberge de village: un bruit funèbre. C'était le plaisir sonnant la mort. «Oh! je sais bien, me dit-elle, que si je faisais seulement la vie six mois, je serais morte. Je mourrais jeune avec une poitrine comme ça… Si je me mettais à souper, ce ne serait pas long… »

* * * * *

—Ah! mes Goncourt, les vilains échantillons de petite bourgeoisie qu'il m'a été donné de voir dans ma vie, s'écriait un soir Gavarni. Du temps de mes dettes, du temps que j'habitais chez un pécheur de l'île Saint-Denis, je reçois une lettre de X… que vous connaissez, une lettre qui me disait: «Viens à ma campagne, j'ai un parc où il y a une balançoire et des jeux de bague.» Je me rends à Courbevoie, et trouve mon ami dans un petit salon, jouant bourgeoisement au loto, avec des haricots pour enjeux, en compagnie d'un monsieur et d'une dame,—mais toutefois au dos une vieille robe de chambre du monsieur, et aux pieds de vieilles pantoufles de la dame.

Le propriétaire de la maison et du parc à jeux de bague, et qui avait, dit Gavarni, à la fois une tête de lapin et de serpent, était un usurier à nom nobiliaire, entre les mains duquel était tombée la propriété du journal LE CURIEUX, et qui, voulant avoir mon ami pour rédacteur, sans le payer, avait fait nouer par sa femme une intrigue épistolaire avec lui, et se laissait tromper à domicile. Une maison où se donnaient de petites fêtes peuplées d'intrus étranges, de particuliers bizarres, de gens à industries indevinables.

Il y avait aussi dans cette maison une jeune fille naine de seize ans, en paraissant à peine douze, et que je soupçonnais d'être amoureuse de mon ami. Et la mère, pour n'avoir point de rivale, faisait mettre à sa fillette des pantalons d'enfant, la forçait à sauter à la corde, la fouettait tous les soirs à grand bruit.

* * * * *

—Songe. J'étais dans la salle à manger, le soir d'un de mes mercredis, causant et buvant avec deux ou trois amis… La nuit finissait, l'aurore se leva à travers les petits rideaux, mais une aurore d'un sinistre jour boréal… Alors tout à coup beaucoup de gens se mirent à courir en rond dans la salle à manger, saisissant les objets d'art, et les portant au-dessus de leurs têtes, cassés en deux morceaux, entre autres, je me souviens, mon petit Chinois de Saxe… Il y avait aux murs, dans mon rêve, des claymores, des claymores immenses; furieux j'en détachai une et portai un grand coup à un vieillard de la ronde… Sur ce coup, il vint à ce vieillard une autre tête, et derrière lui deux jeunes gens qui le suivaient, changèrent aussi de têtes, et apparurent tous les trois avec ces grosses têtes ridicules en carton, que mettent les pitres dans les cirques… Et je sentis que j'étais dans une maison de fous et j'avais de grandes angoisses… Devant moi se dressait une espèce de box où étaient entassés un tas de gens qui avaient des morceaux de la figure tout verts… Et un individu, qui était avec moi, me poussait pour me faire entrer de force avec eux… Soudain je me trouvai dans un grand salon, tout peint et tout chatoyant de couleurs étranges, où se trouvaient quelques hommes en habit de drap d'or, avec sur la tête des bonnets pointus comme des princes du Caucase… De là je pénétrai dans un salon Louis XV, d'une grandeur énorme, décoré de gigantesques glaces dans des cadres rocaille, avec une rangée tout autour de statues de marbre plus grandes que nature et d'une blancheur extraordinaire… Alors, dans ce salon vide, sans avoir eu à mon entrée la vision de personne, je mettais ma bouche sur la bouche d'une femme, mariai ma langue à sa langue… Alors de ce seul contact, il me venait une jouissance infinie, une jouissance comme si toute mon âme me montait aux lèvres et était aspirée et bue par cette femme… une femme effacée et vague comme serait la vapeur d'une femme de Prud'hon.

* * * * *

—Henri Monnier, employé au ministère de la justice, ordonnançait les frais des bourreaux. C'est là, qu'il eut pour chef un certain M. Petit, qui lui fournit le type de M. Prud'homme.

* * * * *

—J'ai un jeune ami chaste, dont la famille, hommes et femmes, est dans le désespoir qu'il n'ait pas de maîtresse, et qui, dans cette chasteté voyant une dégénérescence de la race, le gronde et le moralise sans relâche pour qu'il aille voir des filles. Il y a surtout dans cette famille deux oncles très navrés de la mauvaise bonne conduite de leur neveu: deux hommes à femmes; l'un, un amoureux sentimental et langoureux et qui, surpris par sa belle-soeur dans le lit d'une dame qui venait de quitter sa maison de campagne, lui disait plaintivement: «Je n'ai pu obtenir rien d'elle; j'ai voulu avoir au moins la chaleur de son corps!» l'autre, un séducteur par la force des poignets de tout le féminin qui lui tombait sous la main… Et mon ami ajoutait qu'il serait sûr d'avoir à lui tout seul l'héritage de son oncle, le coucheur dans les lits vides, s'il voulait prendre une maîtresse, et le choisir comme confident et comme intermédiaire pour carotter de l'argent à son père et à sa mère au sujet de l'entretien de ladite maîtresse.

ANNÉE 1855

Janvier 1855.—Je retrouve une maîtresse de ma dernière année de collège, que j'ai beaucoup désirée et un peu aimée. Je me la rappelle rue d'Isly, dans ce petit appartement au midi, où le soleil courait et se posait comme un oiseau. J'ouvrais le matin au porteur d'eau. Elle allait, en petit bonnet, acheter deux côtelettes, se mettait en jupon pour les faire cuire, et nous déjeunions sur un coin de table, avec un seul couvert de ruolz, et buvant dans le même verre. C'était une fille comme il y en avait encore dans ce temps-là: un reste de grisette battait sous son cachemire de l'Inde.

Je l'ai rencontrée; c'est toujours elle avec les yeux que j'ai aimés, son petit nez, ses lèvres plates et comme écrasées sous les baisers, sa taille souple,—et ce n'est plus elle. La jolie fille s'est rangée, elle vit bourgeoisement, maritalement avec un photographe. Le ménage a déteint sur elle. L'ombre de la caisse d'épargne est sur son front. Elle soigne le linge, elle surveille la cuisine, elle gronde sa bonne comme une épouse légitime, et elle apprend le piano et l'anglais. Elle ne voit plus que des femmes mariées et ne vise plus qu'au mariage. Elle a enterré sa vie de bohème dans le pot-au-feu. Son amant, un Américain nommé Peterson, tourmenté par le sang et qui n'a pris une maîtresse que sur ordonnance de médecin, la mène, comme unique distraction, tous les soirs, jouer aux dominos dans un café, avec toujours les mêmes figures de compatriotes.

Et cet homme, le calme et la pondération en personne, ne sort de son imperturbabilité qu'à propos du domino, et non au café, mais au lit. Ils se couchent. Dans le demi-sommeil qui l'envahit, elle sent son Américain se remuer, s'agiter sourdement, entrer en colère pour les fautes qu'elle a faites, pour son manque d'attention, pour sa cervelle oublieuse de Française; elle s'endort tout de même, mais au bout d'une demi-heure, d'une heure d'un silence furibond et dans lequel il se dévore, l'Américain la secoue et la réveille pour lui dire: «Si tu avais posé le cinq trois au lieu du deux trois, nous aurions gagné… Et il lui défile tout le jeu.

Elle s'est mise à enluminer des portraits au stéréoscope, et Peterson trouve qu'elle réussit assez bien dans cette partie. Il lui a donné l'autre jour à colorier tous les portraits du Moutard's Club avec la désignation: brun, blond, roux, etc. C'était sa vie passée qui lui repassait sous les yeux… elle savait par coeur les cheveux de tous ces gens-là. Mais sa spécialité est le coloriage des enfants morts. A l'un, elle a ajouté l'autre jour des ailes à la gouache… il a semblé voir à la mère son enfant dans le paradis, elle a payé généreusement… et depuis, mon ancienne maîtresse leur met à tous des ailes à la gouache.

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—Chasse aux rats, la nuit, dans les rues de Paris.

Un homme marche en avant.

Un autre le suit.

Le premier a la face glabre, le visage en museau de fouine. Il porte une casquette de loutre dont la visière est relevée. On ne lui voit pas de linge. Une corde plutôt qu'une cravate est roulée autour de son cou. Il est habillé d'un veston de jockey. Le mutisme d'un Mohican. En passant près de lui, un saoulard se retourne en disant: «Tiens, Honoré!» Honoré tient de la main droite une petite tige de fer, de la main gauche, une sorte de troublette. C'est le traqueur.

Derrière lui marche un hercule barbu, balançant, au bout d'un gros bâton, une cage de bois dont un côté est grillé de fer.

La nuit est claire, la lumière de la lune lutte et se bat étrangement avec les lueurs des réverbères.

Comme nous disons: le beau temps! le traqueur d'une voix sourde et brusque et coupée par des temps, comme s'il semait, en marchant, des maximes et des axiomes: «Besoin de pluie… tuyaux engorgés… alors ils sortent…

Devant nous, à vingt pas du traqueur, trottine quelque chose de grisâtre qui s'arrête, puis repart flairant: «Trim!» fait le traqueur, et le chien aux oreilles coupées, à la queue rognée, se remet à courir, le museau en terre, jusqu'à ce qu'il plonge le nez dans une gargouille et s'immobilise.

L'homme à la cage écarte le paquet d'épinards qui bouche d'ordinaire la gargouille, et pendant que le traqueur y place sa troublette, lui, passe dans la rainure du conduit la baguette de fer que suit le nez du chien, et le bout du filet s'agite et le traqueur l'élève en l'air, et montre un rat qui sautille, en disant: «Un gaspardo

Il a été pris une vingtaine de rats en deux heures.

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—Rien que cela pour le portrait moral d'un bourgeois.

Enfin, c'était une homme qui s'était fait peindre en officier de la garde nationale,—en ballon!

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Mars.—Je trouve aujourd'hui Janin, contre son habitude, extrêmement affecté des attaques de la petite presse. Il s'étend longuement sur les injures à jet continu d'un petit journal autographié, le SANS LE SOU, et que signe un nommé Aubriot, et il ajoute spirituellement: «Oh! mon Dieu, c'est tout simple… il y a dans un pays une somme quelconque d'injures à dire par an, vingt mille… par exemple! Eh bien! dans un gouvernement constitutionnel, ces vingt mille injures se répandent sur le Roi, les ministres, etc. Aujourd'hui, c'est toujours la même somme d'injures à placer… elle ne peut être répartie que sur deux ou trois écrivains comme moi.»

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Lundi 26 mars.—Notre HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LE DIRECTOIRE a paru samedi. Nous passons aujourd'hui chez le vieux Barrière, si paternel pour nous à l'occasion de l'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LA RÉVOLUTION. Il entre, en tenant deux ou trois feuilles de papier à la main, et nous dit: «Vous venez chercher un article; eh bien! tenez, il est à moitié fait… » Là-dessus, il se met à causer avec nous de la Révolution de 89 et de celle de 48, nous racontant qu'au 15 mai, Mme Barrière, examinatrice aux examens d'institutrices à l'Hôtel de Ville, venait d'écrire sur le tableau une difficulté de participe, lorsqu'on entendit un grand bruit et qu'on lui cria de se sauver. Et la liste du gouvernement provisoire fut écrite au-dessous de la difficulté de participe.

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—Leboucher dit à Chabouillet, venu chez lui pour prendre sa première leçon de savate: «Mon petit, donne-moi 60 francs et je t'apprendrai à crever un homme!»

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—«Une nuit, c'était au bal masqué de la Renaissance: je me trouvais avec ma s… bougresse. Nous étions tous les deux beaux comme des soleils!—on reconnaît le verbe de Gavarni,—quand voilà qu'on me présente un monsieur avec des cheveux longs de savantasse, des gants de filoselle… Ward enfin!… Eh bien, un quart d'heure après, nous étions dans le coin d'une loge à causer tous deux métaphysique!»

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—Le rire est le son de l'esprit: de certains rires sonnent bête comme une pièce sonne faux.

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—Homme attendant l'Empereur, à un retour de Fontainebleau, pour l'assassiner. Description psychologique de l'homme en cette attente. Retard de deux heures du train impérial. L'homme va les passer dans une maison de prostitution et fait un enfant à une fille. Cet enfant sera le héros de notre livre.

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—Marchal le peintre, déjeunant le matin, en son habit de soirée, à la crémerie, avec les domestiques de la maison où il avait été invité au bal, connaissait les secrets de tous les riches intérieurs de Paris.

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—Placer dans un roman un chapitre sur l'oeil et l'oeillade de la femme, un chapitre fait avec de longues et sérieuses observations. A ce propos je me rappelle qu'à la prise de voile de Floreska, deux soeurs, deux fillettes du monde, se mirent à me faire l'oeil pendant le discours de l'abbé. Dans ce tendre discours et tout allusif à ces noces de l'âme avec Jésus-Christ, à ces fiançailles mystiques, l'oeil des deux jeunes filles soulignait, à mon adresse, d'un éclair rapide, tous les mots hyménéens et toutes les phrases suavement et chrétiennement sensuelles.

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—Veuillot, l'aboyeur des idées de M. de Maistre.

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—Les tragédies de Ponsard ont le mérite artistique d'un camée antique—moderne.

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—«J'attendrai!» la devise du cardinal de Bernis me sourit.

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—Gavarni nous disait que la première fois qu'il vit Balzac, c'était à la MODE, chez Girardin. Il vit un petit homme rondelet, aux jolis yeux noirs, au nez retroussé, un peu cassé, parlant beaucoup et très fort. Il le prit pour un commis de librairie.

Gavarni nous disait encore que physiquement, du derrière de la tête aux talons, chez Balzac, il y avait une ligne droite avec un seul ressaut aux mollets; quant au devant du romancier, c'était le profil d'un véritable as de pique. Et il se mit même à découper une carte pour nous montrer l'exacte silhouette de son corps.

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—J'étais ce soir dans un café. Le gaz s'était éteint en même temps que minuit. J'avais devant moi un verre et une cannette de cristal, lignés de l'étroit éclair lumineux des toiles chardinesques. Dans le fonds ténébreux, entre les flammes droites des deux bougies sur lesquelles montaient les fumées bleues des pipes, des crânes luisants, avec d'intelligentes virgules de lumière sur les tempes de gens ayant une idiote discussion, à propos d'une partie de dominos. Par la baie d'une porte ouverte, un garçon étendant un tapis sur un billard, et derrière lui un autre entrant dans la pièce avec un matelas roulé sur sa tête.

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—Gavarni nous racontait aujourd'hui que, tout jeunet, il avait été envoyé chez M. Dutillard, rue des Fossés-du-Temple, pour apprendre l'architecture, et qu'il en faisait, monté sur une chaufferette, tant il était encore petit. Il n'y restait que jusqu'à midi. Mais quand Dutillard sortait par hasard avant cette heure et que le gamin avait à dresser le plan d'un quatrième étage, le gamin ouvrait un compas et le faisait tourner, se promettant, si la pointe allait du côté du boulevard, qu'il se donnerait campo,—et recommençait, vous le comprenez bien, jusqu'à ce que la pointe allât du côté désiré.

Mme Dutillard, elle, était une grande liseuse de romans, et envoyait souvent le petit chercher des livres, dans un cabinet de lecture voisin.

Le cabinet de lecture, où il allait chercher le plus généralement des romans d'Anne Radcliffe, était situé dans la maison, d'où devait partir, à bien des années de là, la machine infernale de Fieschi, et la bossue qui le tenait, avait pour commis un certain garçon, que Gavarni retrouva plus tard jouant les Amours dans les gloires des Funambules, et plus tard encore, libraire et éditeur de plusieurs séries de ses dessins.

Puis Gavarni nous parle du salon de la duchesse d'Abrantès, où un moment il alla beaucoup. Là se donnaient rendez-vous toutes sortes de mondes. Un jour il y vit l'amiral Sydney Smith mettre un genou en terre pour baiser la main de la duchesse. La duchesse, une femme très forte avec un peu de la voix d'une harangère, mais avec un beau port de corps et de grandes manières. On y voyait Mme Regnault de Saint-Jean-d'Angely, la duchesse de Bréant, etc., etc., un bataillon de vieilles femmes, mais qui avaient conservé ce je ne sais quoi des femmes qui ont été belles. Un jour, Gavarni y rencontra une petite femme grassement commune et, selon son expression, «puant la petite bourgeoisie». Il demanda qui c'était, on lui répondit: «Mme Récamier.»

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—Dans la maison en face la mienne, il me semble m'apercevoir qu'une femme regarde, regarde sans cesse du côté de nos fenêtres. C'est une femme honnête qui a une voiture et un mari. Pendant que, de son cabinet de toilette, la vue de cette femme me cherche, le mari, de sa chambre à lui, où il passe une partie de ses journées, penché sur la barre de sa fenêtre, fixe, des heures entières, un pavé de la cour, toujours le même. Ce mari, à la calvitie très visible, a quelque chose d'un oiseau déplumé et mélancolique. Ni trop jeune, ni trop belle n'est la femme, qui n'a rien même de ce que j'aime chez une femme. Parfois, je m'amuse à observer derrière mes persiennes; m'aperçoit-elle, aussitôt, tout en paraissant occupée pour la bonne à caresser sa petite fille, elle fait monter vers moi des regards de flamme.

L'oeil d'une femme, de n'importe quelle femme, toujours guettant le vôtre, toujours accroché à votre fenêtre, à la longue, a l'attirance d'un aimant, magnétique. Et c'est une persécution que ce regard… Je le rencontre toute la journée, je le rencontre toute la soirée, je le rencontre à l'heure de la toilette de minuit, derrière les rideaux, qu'une forme blanche écarte de temps en temps, pour s'assurer si ma lampe est encore allumée.

Un oeil qui ne se décourage pas, est, décidément, irrésistible. Je me mets à prendre l'habitude de fumer à la fenêtre, l'oeil, chaque jour, prenant un rinforzando… Et le regard devient, tour à tour, un regard suppliant de désir, un regard fauve, un regard violateur dont je suis le pôle. Enfin, je finis par vouloir d'une femme dont je n'ai pas envie.

—Mme *** s'habille, noue avec toutes sortes de lenteurs les rubans de son chapeau, met et remet ses gants, explique à son mari avec de grands gestes pourquoi elle sort, regarde en l'air, appelle de l'oeil, descend l'escalier, se montrant longuement aux fenêtres des paliers, passe sous la porte cochère.

Je me jette à sa suite. Je vois sa robe grise et son mantelet noir tournant au coin de la rue Olivier. Je marche un assez long temps derrière elle, puis ramassant tout mon courage, je la dépasse, reviens sur elle, la salue très émotionné, et, après quelques mots vagues et balbutiants, lui demande la permission de lui écrire.

—«M'écrire… qu'avez-vous à m'écrire? me dit-elle avec un sourire indéfinissable.

—Oh! Madame, je suis affreusement timide, et j'ai à vous écrire ce que je n'ose vous dire.

—Mais quoi? Est-ce que vous avez à vous plaindre? Est-ce que ma petite crie trop fort? Est-ce qu'elle vous dérange dans votre travail? Du reste, nous allons bientôt partir pour la campagne.

—Vous allez aux bains de mer avec Mme ***, et je lui nomme une femme de la société de sa connaissance.

—Les bains de mer me sont défendus.

—Par qui donc, Madame?

—Mais par les médecins, oui, Monsieur, j'ai une maladie noire.

—Le spleen?

—Le spleen, si vous voulez… Je m'ennuie… On ne s'en douterait pas. Tout le monde qui me voit, me dit: Comme vous êtes bien portante!… Mon mari voulait m'emmener à Fontainebleau. Mais c'est trop sévère, nous irons sans doute à Ville-d'Avray, j'aime beaucoup le parc de Saint-Cloud.

Un silence. On était près de la BELLE FRANÇAISE.—J'entre ici un instant, fait-elle. J'attends. Elle ressort presque aussitôt et dit:—Ce serait plus court par la rue de Provence, mais revenons par là. Quelle flâneuse je fais!

—Vous souffrez de l'ennui, Madame. En effet, votre vie me semble passablement ennuyeuse. Vous déjeunez, on attelle; vous rentrez, on dételle; vous dînez, on réattelle; vous rentrez, on déréattelle… et là-dessus, vous vous couchez.

—On m'a dit, Monsieur, que vous étiez très moqueur. Une dame…

—Moi, Madame, comme je vous l'ai dit, je suis horriblement timide; je m'en cache en raillant quelquefois… Mais je vous promets de ne plus rire, si vous le voulez.

—Et de ne plus fumer? Car combien fumez-vous de pipes?… Vous devez avoir le gosier brûlé… Fi, que c'est vilain!

—Je vous jure de vous faire le sacrifice d'une pipe par jour, si vous le désirez.

—Oh! je ne vous demande pas de sacrifice.

—C'est vrai, on ne demande de sacrifice qu'à ceux qu'on aime.

Un silence.

—Je vais entrer un instant à Notre-Dame-de-Lorette… Au fait, on m'a dit que vous étiez un vieillard?

—Mais, Madame, qui m'a desservi ainsi; je n'ai que l'esprit de vieux, le reste… Où vous revoir, dites?

Elle s'arrête, se passe la main sur les yeux:

—Non, c'est impossible, il vaut mieux ne pas nous revoir.

—Voyons, Madame, vous qui vous ennuyez, si vous mettiez un roman dans votre vie!

—Un roman, un roman? (soupirant) ah! c'est bien sérieux pour moi! (souriant à demi) mon mari me défend d'en lire… (me regardant brusquement) quittons-nous!

—Mais, Madame, vous avez l'air de ce personnage de comédie qui dit toujours: «Je vais me coucher!»

Elle a un petit mouvement de dépit, traverse la rue, pose le front, mordu d'un coup de soleil, contre la grille de l'église, où, dans le moment, monte une noce.

—Voyons, Madame, vous ne me laisserez pas ainsi! Je vous reverrai?

—Mettez votre lorgnon et regardez la mariée… Est-elle jolie?… Écoutez-moi… Oui, il y a quelqu'un de coupable dans tout ça, c'est moi… Je vous ai provoqué… Cette fenêtre, je ne voulais pas y aller, je me mettais en colère contre moi-même, et j'y allais… C'est vrai, je vous ai provoqué, j'ai excité chez vous un petit sentiment… Allez, ce n'est pas une chose bien grave tout cela, chez vous… Je déménagerai, et ça ne laissera pas une grande trace… Tout de même, j'ai bien du plaisir à vous voir de près, moi qui ne vous vois que de si loin… Saluez-moi et partez… Voilà mon mari!»

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—Rue des Fossés-du-Temple (la rue derrière les théâtres), rue noire fermée d'un côté par un mur peu élevé, au-dessus duquel pyramident des piles de bois, un mur troué par de grandes portes cochères et des baies de marchands de vin et de pauvres crémeries, à la devanture de demi-tasses de grosse porcelaine, et au fond desquelles on voit des hommes en blouse attablés. Un marchand de vin dont la lanterne porte, sur un fond bleu, un pierrot en blanc avec au-dessus: AU VRAI PIERROT. L'autre côté de la rue fait par un immense mur, semblable à un mur d'une caserne, et dans ce mur, comme percées au hasard, et dues à la fantaisie d'un conseiller Krespel, une multitude de fenêtres, toutes inégales et de formes différentes, fenêtres en feu et paraissant éclairées par un incendie intérieur.

Dans la rue quelques gamins à la tête gouailleuse de blagueurs de paradis, mêlés à de misérables filles qui raccrochent en bonnet et en pèlerine noire jetée sur une robe de coton. Puis, de temps en temps, dans le silence de la rue, le bruit d'une porte à contre-poids qui s'entr'ouvre violemment et donne passage à deux ou trois hommes, coiffés de petits bonnets de toile, traversant au pas de course la chaussée, et entrant chez un marchand de vin.

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—Janin nous disait aujourd'hui dans un accès de franchise: «Savez-vous pourquoi j'ai duré vingt ans?… Parce que j'ai changé tous les quinze jours d'opinion… Si je disais toujours la même chose, il n'y aurait plus d'intérêt, plus de curiosité de mon feuilleton… on me saurait par coeur, avant de me lire.»

—Je lis dans un journal que Valentin, le dessinateur de l'ILLUSTRATION, est mort d'une attaque d'apoplexie, à Strasbourg.

C'était un brave et gros et rude garçon, qui, dans les milieux parisiens, s'était conservé paysan de sa province, avait gardé le lourd accent vosgien, vous accostait d'un coup de poing et d'une franche poignée de main.

Peu élégiaque de sa nature, il aimait les fortes joies, et la bière et le vin et l'eau-de-vie, et, quand il était gris, disait avec un accent tout plein d'un gaudissement sensuel: «Je suis ramplan!» Et rien n'était si drolatique, au bal masqué, que sa courte personne costumée en Alsacien, avec un gros bonnet de fourrure sur la tête, des bretelles rouges au dos: il avait l'air d'un poussah qui tiriliserait, aurait dit Henri Heine.

Je le revois dans son atelier de la rue Navarin: la grande estampe de la CONVERSATION GALANTE, de Lancret sur un mur; sur un autre, des costumes et des coiffures de la vieille Alsace, parmi lesquels une garniture de tête, en fleurs artificielles, de danseuse espagnole, donnée par une célébrité chorégraphique de Madrid, tenait la place d'honneur; puis l'immense table avec l'amoncellement de bois vierges ou dessinés dans leurs papiers de soie, et son grand plat de vieille faïence enfermant une gerbe de pipes merveilleusement culottées.

Et encore, dans cet atelier, traînaient sur un vieux divan, deux bouquins à la reliure tout usée, les seuls et uniques livres du logis: une Bible dont Valentin lisait un peu le matin; un Rabelais dont Valentin lisait un peu le soir.

Là, il travaillait du petit jour au crépuscule,—car c'était un piocheur inlassable,—il travaillait de cinq à six heures du matin à six ou sept heures du soir, heure où il sortait pour aller dîner chez Ramponneau.

Dans l'après-midi on trouvait presque toujours, tenant compagnie à Valentin, le peintre Hafner, le naturiste coloriste, le maître des champs de choux violets, l'original artiste à l'aspect de caporal prussien, et déjà ivre depuis le déjeuner, et qui, le menton calé sur sa canne, en la pose que j'ai vue à l'oncle Shandy, dans une vieille illustration du roman de Sterne, regardait vaguement travailler son ami jusqu'à l'heure du dîner.

Valentin, nous le rencontrions souvent, à l'heure de minuit au GRAND BALCON dont il appréciait fort le bock et le kinsing, en leur nouveauté à Paris. Nous lui prêchions une grande illustration de Paris, une série de dessins représentant la Morgue, Mabille, un salle d'hôpital, un cabaret de la Halle, etc.; enfin un tableau pris dans le Plaisir ou la Douleur, à tous les étages et dans tous les quartiers, mais cela fait rigoureusement d'après nature et non de chic, et pouvant servir de document historique pour plus tard—nous plaignant de ce que les siècles futurs n'auraient pas de renseignements de visu authentiques sur le «Paris moral» de ce temps.

Il nous répondait qu'il y avait bien songé, qu'il ne cherchait qu'à faire des études d'après nature, qu'il n'y avait que cela de bon, qu'il lui arrivait de dessiner souvent dans les rues, qu'il avait même proposé à l'ILLUSTRATION de prendre une page, pour lui faire des scènes parisiennes, comme celles dont nous lui parlions, mais qu'on était si peu intelligent dans cette boutique, qu'on n'avait pas voulu. Et il ajoutait tristement: «Jusqu'à présent, je n'ai rien fait… mais un jour, je ferai de grandes scènes comme cela, et alors j'aurai fait quelque chose.»

La dernière fois que nous le vîmes, c'était sur le boulevard, en face le CAFÉ DE PARIS. Il vaguait, muet, au bras d'un ami. Nous allâmes à lui. Il nous regarda longtemps, cherchant qui nous pouvions être, puis s'écria: «Nom de D… je ne vous reconnaissais pas, oui, je deviens aveugle!» Et il disait cela, les yeux clignotants avec dedans un regard blessé—et triste comme la mort. Il ne pouvait presque plus travailler. Ses regards se croisaient sur le bois qu'il dessinait… puis c'étaient des douleurs soudaines, comme si on lui tirait des coups de fusil à travers la tête. Voilà deux ans qu'il souffrait ainsi.

Oui, ce rustre, ce pataud, était, en son métier d'art, distingué, élégant, coquet. Il mettait à ce qu'il crayonnait une petite grâce mondaine, qui était juste ce qu'il fallait à l'ILLUSTRATION, dont il était le dessinateur des élégances, rendant la femme contemporaine, non seulement dans la féminilité de son siècle, mais dans la robe, la collerette, la manchette de la semaine.

Valentin me racontait que, dans les premiers temps de son séjour à Paris, il était arraché de son lit, par la curiosité d'aller voir, place de la Bourse, aux vitrines d'Aubert, la lithographie du jour de Gavarni.

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20 août.—Léon est venu aujourd'hui déjeuner, il est resté jusqu'à cinq heures. Edmond et lui ont ainsi parlé six heures durant de choses passées, du passage Choiseul, où leur jeunesse à tous deux a usé ses bottes, d'une Marie qui les a trompés successivement l'un avec l'autre, des suprêmes de volaille aux truffes de Véfour, de parties de billard arrêtées par la dernière pièce de vingt sous de la bourse commune, du prunier de Reine-Claude de la maison de l'allée des Veuves, de la première polka d'Edmond, de la promotion de Léon à l'École polytechnique. Six heures pendant lesquelles ils se sont raconté ce qu'ils savaient déjà, l'un contant à l'autre sa propre histoire; tout cela scandé à tout moment par: «Tu te souviens bien?» Et ce passé n'est ni bien intéressant, ni bien gai, ni bien dramatique. Pourquoi donc ce charme de ces radoteries vieillotes?

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Août.—Le boulevard de Strasbourg aujourd'hui a l'apparence de la grande artère d'une Californie improvisée. Toutes sortes d'industries logées dans des maisons en construction, et là, nombre de petits restaurateurs, gargotiers, frituriers. Un mouvement de piétons affairés avec des promeneuses ambulantes à la blondeur alsacienne. Dans le va et le vient des gens, une petite fille d'une douzaine d'années, au ventre énorme, promenait une toute petite chienne, pleine comme elle. Passage où on loue 5 francs un habit noir de la plus grande fraîcheur pour soirée. A droite du chemin de fer, comme l'escalier resté inachevé d'un édifice qui n'est pas bâti. Au haut, le pont sur lequel s'ébat de la marmaille, une petite Provence faubourienne, que surveillent, assises sur les bancs, les grand'mères aux mitaines noires. Et par-dessus et au delà du parapet, un paysage à la Ciceri, un ciel couleur de mine de plomb, les toits de zing bleuâtres, les dévalements jaunes de terrains, les grandes pierres aux larges arêtes semées avec les caprices de leurs angles, les maisons blanches du premier plan s'enlevant sur la cantonade violacée du fond,—le paysage grisâtre du climat parisien.

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Août.—Les figures de cire, je ne connais pas de mensonge de la vie plus effrayant. Ces immobilités paralysées, ce geste refroidi, cette fixité, ce silence du regard, cette tournure pétrifiée, ces mains pendues au bout des bras, ces tignasses noires et ballantes, ces cheveux d'ivrognes, dépeignés sur le front des hommes, ces cils de crin enfermant l'oeil des femmes, ce blanc morbide et azuré des chairs, ce quelque chose de mort et de vivant, de pâle et de fardé, qu'ont ces déterrés de l'histoire dans ces oripeaux raides, tout cela trouble et inquiète comme une résurrection macabre.

Peut-être que ce plagiat sinistre de la nature est appelé au plus grand avenir. La figure de cire pourra devenir, dans les républiques futures, le grand art populaire. Qui sait si un jour les démocraties qui viendront, n'auront pas l'idée d'élever aux gloires de la France, un Panthéon de souvenirs et de commémoration, accessible à l'intelligence des yeux de tous, et que les foules liront sans épeler,—un Versailles en cire?

Ce sera l'Histoire même, et ses grandes scènes et ses hauts faits figés, immortalisés à la fois dans la forme et dans la couleur. On utilisera pour cela, les peintres et les sculpteurs sans ouvrages: on leur associera des régisseurs, des acteurs, tous les gens dont le métier est de disposer plastiquement une scène. Et peut-être ira-t-on jusqu'à mettre dans le creux des personnages historiques, une petite manivelle à éloquence humaine, qui récitera leurs plus beaux mots: A moi d'Auvergne! pour d'Assas. Allez dire à votre maître… pour Mirabeau. L'illusion sera alors véritablement complète.

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—Je me rappelle de mon enfance des parties de charades chez Philippe de Courmont, rue du Bac, quand il était avec Bonne Amie (la femme qui l'a élevé) qui l'appelait Fifi. Je me rappelle une charade dont le mot était «marabout». On le fit avec Marat dans sa baignoire où l'on versait de l'eau trop chaude, ce qui faisait dire au révolutionnaire: «Je bous, je bous!» Où diable nos intelligences d'enfants avaient-elles été chercher Marat, et ce calembour ingénieux?

Il y avait aussi là, des meubles couverts de personnages chinois brodés en soie, qui m'amusaient infiniment.

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—Il reste à exprimer en littérature la mélancolie française contemporaine, une mélancolie non suicidante, non blasphématrice, non désespérée, mais la mélancolie humoristique: une tristesse qui n'est pas sans douceur et où rit un coin d'ironie. Les mélancolies d'Hamlet, de Lara, de Werther, de René même, sont des mélancolies de peuples plus septentrionaux que nous.

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—Les deux choses stupéfiantes pour nous de l'Exposition sont: la jambe en cire exécutée par le Darthonay de la rue d'Angoulême-du-Temple et le fac-similé d'un dessin aux deux crayons de Portail.

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—Nous sommes retombés dans l'ennui, de toute la hauteur du plaisir. Nous sommes mal organisés, prompts à la satiété. Une semaine d'amour nous en dégoûte pour trois mois. Oui, nous sortons de l'amour avec un abattement de l'âme, un affadissement de tout l'être, une prostration du désir, une tristesse vague, informulée, sans bornes. Notre corps et notre esprit ont des lendemains d'un gris que je ne puis dire, et où la vie me semble plate comme un vin éventé. Après quelques entraînements et quelques ardeurs, un immense mal de coeur moral nous envahit et nous donne comme le vomissement de l'orgie de la veille. Et, repus et saouls de matière, nous nous en allons de ces lits de dentelles, comme d'un musée de préparations anatomiques, et je ne sais quels souvenirs chirurgicaux et désolés nous gardons des aimables et plaisants corps.

J'en ai connu qui étaient,—les heureux garçons!—moins analystes que nous: de grosses natures qui se grisaient régulièrement de plaisir sans effort, et que la jouissance mettait en appétit de jouir. Ils se retrouvaient, le lendemain comme la veille, dispos et gaillards, l'âme en rut: ils ignoraient ce grand vide qui se promène en vous, après les excès, ainsi qu'une carafe d'eau dans la tête d'un hydrocéphale.

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28 août.—Été voir Célestin Nanteuil à Bougival.

Bougival, l'atelier du paysage de l'école française moderne. Là, chaque coin de rivière, chaque saulée vous rappelle une exposition. Et l'on se promène dans de la nature, dont on vous crie aux oreilles: «Ceci a été peint par ***, ceci a été fusiné par ***, ceci aquarellé par ***.» Ici, dans l'île d'Aligre, devant les deux catalpas formant un A sur le ciel, on vous avertit que vous êtes devant le premier tableau de Français, et l'on vous fait revoir la petite femme nue, couchée sur une peau de tigre, en la légère et gaie verdure de la campagne parisienne; là—l'histoire est vraiment plaisante—là, c'est là que se dressait une magnifique et orgueilleuse plante, entrevue au coucher du soleil par Français, rêvant toute la nuit d'en rendre, le lendemain, l'élancement vivace et la délicate dentelure des feuilles. Il se lève de grand matin, court à l'endroit… plus de plante… disparue… et le voilà cherchant à s'expliquer la disparition, quand il éclate de rire. Une vache, levée avant lui, l'avait mangée et digérée au petit jour. Et sa plante… c'était une énorme bouse!

Bougival, son inventeur ç'a été Célestin Nanteuil, qui eut le premier canot ponté, dans les temps où les bourgeois venaient s'y promener en bateaux plats. Tout est souvenir historique en cet endroit: la maison de Lireux et les dîners du dimanche, la maison de Odilon Barrot et le kiosque aux rêveries constitutionnelles, la maison blanche bâtie par Charpentier où est mort Pradier, la maison de Pelletan, et un tas de maisons qui vous racontent de grandes passions et des histoires dramatiques de femmes connues. Et à Bougival, comme partout ailleurs, le commerce humilie l'art et là littérature, et Staub, du haut de la Jonchère, située comme un château de Lucienne, regarde de bien haut les modestes toits de l'artiste.

Nanteuil, un grand, un long garçon, aux traits énergiques, à la douce physionomie, au sourire caressant, féminin. La personnification et le représentant de l'homme de 1830, habitué à la bataille, aux nobles luttes, aux sympathies ardentes, à l'applaudissement d'un jeune public, et en portant, inconsolable et navré, au fond de lui, le regret et le deuil. Les idées politiques de 1848 l'ont un moment enfiévré, fait revivre, mais quand elles ont été tuées, il a été repris de plus belle par l'ennui de l'existence, l'inoccupation des pensées et des aspirations.

Un esprit distingué, attaqué d'une paisible nostalgie de l'idéal en politique, en littérature, en art, mais ne se lamentant qu'à demi-voix, et ne s'en prenant qu'à lui-même de sa vision de l'imperfection des choses d'ici-bas. Un homme essentiellement bon, tendre, indulgent, modeste, et faisant peu de bruit, et riant sans éclat, et plaisantant sans fracas.

Tout pardonnant aux autres qu'il est, on sent que son esprit a de bons yeux, et qu'il perçoit parfaitement les niaiseries, les lâchetés, les butorderies qui lui sont données à voir. Il leur fait grâce, en les fouettant d'un rien d'ironie, d'une ironie qui est un sourire à peine sensible, une petite flèche lui partant d'un coin de lèvre et qui, toute légère qu'elle est, entre dans un ridicule comme dans une baudruche. Ce mot d'une dame à Dumas père l'explique bien, ce railleur voilé et discret. «Ah! mais, il est spirituel, Nanteuil, je ne m'en étais jamais aperçue!»

Si apaisées qu'elles soient ses mélancolies,—elles l'accompagnent plutôt qu'elles ne le poursuivent,—l'avenir inquiète Nanteuil, il a la crainte du travail pouvant manquer à sa vieillesse, d'un jour à l'autre; voyant l'illustration de la romance, dont il vivait en grande partie, déjà abandonnée. Et il récapitule tous ces morts de mérite, auxquels le XIXe siècle n'a donné que l'hôpital ou la Morgue: son ami Gérard de Nerval qui s'est pendu, Tony Johannot qui, après avoir perdu dans le PAUL ET VIRGINIE de Curmer, les 20,000 francs qu'il avait gagnés pendant toute sa vie, a été un peu enterré avec l'aide de ses amis, etc., «Oui, je sais bien, dit-il, si j'avais été raisonnable, j'aurais vécu dans une petite chambre, j'aurais dépensé quinze sous par jour, et maintenant, j'aurais quelque chose devant moi, c'est ma faute!»

Il reconnaît et avoue tristement la dépendance dans laquelle l'art est placé auprès du gouvernement: «Il faut vivre, dit-il, les convictions courbent la tête pour manger…. En effet, il n'y a plus de subventions fournies par les particuliers. C'est le ministère qui tient notre pain… Et tout ce qu'il y aurait à faire, cependant, en dehors des commandes du gouvernement… la décoration picturale des cafés, des gares de chemins de fer surtout, de ces endroits où tout le monde attend et où on regarderait… On me dira qu'il y a des peintures à la bibliothèque de la Chambre des pairs. Qu'est-ce que ça me fait? Je ne peux pas y entrer!»

Puis nous avons causé de l'idéal, ce ver rongeur du cerveau, «ce tableau que nous peignons avec notre sang,» a dit Hoffmann. La résignation du: «C'est ma faute!» est encore venue aux lèvres de Célestin Nanteuil. «Pourquoi nous éprendre de l'irréel, de l'insaisissable? Pourquoi ne pas porter notre désir vers quelque chose de tangible? Pourquoi ne pas grimper sur un dada qui se puisse enfourcher? A être collectionneur, voici un joli dada de bonheur. Jadis la religion, c'était là un magnifique dada… mais c'est empaillé maintenant… ou encore le dada du père Corot qui cherche des tons fins et qui les trouve et à qui ça suffit… Tenez, ces gros bourgeois qui viennent le dimanche ici, et qui rient si fort… je les envie.»

«Et pour l'amour, mon Dieu, ce que nous exigeons de la créature humaine! Nous demandons à nos maîtresses d'être à la fois des honnêtes femmes et des coquines. Nous exigeons d'elles tous les vices et toutes les vertus. Le plaisir donné par la femme jeune et belle, nous ne le savourons pas complètement. Nous avons une maladie dans la tête. Les bourgeois ont raison… mais être raisonnable… est-ce vivre!»

Célestin Nanteuil nous dit cela, pendant que nous nous promenons devant les sphinx en plâtre de sa petite maison.

Au loin, au-dessous d'un bâtiment neuf, dans une espèce de champ qu'on vient de retourner, un homme, en bras de chemise, traîne une brouette; l'homme, c'est Émile Augier.

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2 septembre.—Pouthier, qui a toujours une insolente confiance dans la Providence, et qui est toujours persuadé que sa dernière pièce de quarante sous fera des petits le lendemain, est venu dîner chez nous.

Après s'être fortement arrosé, il nous a entraînés au bal de l'Ermitage à Montmartre. Là, il nous a donné le spectacle d'une bouffonnerie soularde émaillée de toutes sortes d'esprit: d'une olla podrida de calembours, d'épigrammes, de bêtises, d'allusions à Dieu et au diable, d'exagérations comiques, de portraits bizarres, de charges à la fois de vaudevilliste et de rapin en état d'ivresse: tout cela entremêlé de remuements frénétiques, de démanchements de torse, de grattements de singe, de hop de cirque. Il interpellait à tout moment sa danseuse, comme la nourrice de son petit, lui recommandant de ne pas échauffer son lait, et traitait de «mon oncle» le municipal chargé de la surveillance du bal, en le suppliant de ne pas le deshériter. Enfin, soudainement, il a improvisé une danse qui était la caricature de toutes les danses, moquant, avec un pantalon qui avait des jours dans le derrière, la marche des salons, singeant la Petra Camara et ses coups de hanche, mimant la lorgnette de Napoléon et sa main derrière le dos, talonnant une bourrée, exécutant les enchaînements de pas les plus compliqués, puis faisant l'avant-deux d'un ataxique avec l'affreux déraillement des jambes, puis se gracieusant comiquement et embrassant les pas de sa danseuse à terre, etc., etc.

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