Morimond! Il ne reste plus de la magnifique abbaye que de quoi faire la plus belle propriété mélancolique de France, soixante-dix arpents d'eau où se mirent des arbres centenaires renfermant, écroulées à leurs pieds, des pierres de taille à bâtir un petit Versailles.
Une servante nous sert à dîner à Lamarche, une servante dont les deux rigides bouts de seins ont usé l'indienne de son casaquin, et font deux petits ronds à claire-voie dans la trame effiloquée. C'est la séduction robuste et brutale de la Haute-Marne. Elle va, elle marche, elle volte sur ses larges pieds, élastique et lourdement rebondissante, et, vous frottant l'épaule, à chaque assiette qu'elle donne, de ces orbes à la Jules Romain, sur lesquels on se figure couché un Jupiter métamorphosé en taureau.
«Ah! Messieurs, nous travaillons comme des satyres!»
C'est l'originale phrase dont nous salue notre fermier Foissey des Gouttes, et comme nous lui demandons de faire manger sa fille avec nous, la mère, en train de faire des toutelots à la cuisine, nous crie: «Elle n'ose pas venir, elle dit qu'elle est trop maigre!»
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4 août.—Rose nous apporte des lettres de couvent trouvées dans l'étui de serge noire du livre de messe de sa nièce. C'est la correspondance d'une petite amie: du pathos mystique et amoureusement tendre. Le couvent développe chez les jeunes filles, destinées à être des femmes d'ouvriers, des côtés poétiques, hostiles au foyer laborieux. Tout ce tendre, tout ce vaporeux hystérique, toute cette surexcitation de la tête par le coeur, font de la religion catholique un mauvais mode d'éducation de la femme pauvre. Elle la prédispose à l'amour idéal, et à toutes les choses romanesques et élancées de la passion, qu'elle n'est pas destinée à trouver dans son mari.
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20 août.—Me voilà en plein rêve de bien des gens, à la campagne, de l'argent dans ma poche, avec une femme bon garçon, vieille amie qui me raconte ses amants; libres tous les deux, n'ayant à craindre l'amour ni l'un ni l'autre, et bien à l'aise.
Quelques jolis moments, comme de la voir dans la chambre en camisole, un peu de peau de-ci de-là, troussée et ballonnante, ou enfoncée dans un grand fauteuil avec des ronrons de chatte, ou bien encore, dans une allée retirée du parc, couchée tout de son long, les bras arrondis en couronne, et sa robe ondoyant tout autour d'elle,—paresseuse et blanche, enviée du regard par la marchande de coco tannée qui passe.
Mais la femme est femme. Celle-ci est parfaite à cela près, qu'elle est prise en mangeant d'une crise de narration. Dès que la soupe lui a ouvert la bouche, le dernier roman de la PATRIE en découle, sans arrêt, sans suite au prochain numéro, à pleins bords. Et cela va jusqu'au légume, souvent jusqu'au dessert. L'étonnant est qu'elle mange, le miraculeux est qu'il finit par finir, l'insupportable est qu'elle veut être comprise.
Pour lui donner toutes les joies intellectuelles à sa portée, et nous nourrir avec elle de choses en situation, nous allons louer, au cabinet de lecture de l'endroit, le premier roman venu de Paul de Kock: L'HOMME AUX TROIS CULOTTES. Elle lit cela le soir, les deux pieds allongés sur une chaise, un genou remonté entre le jupon et la jarretière rouge, scandant dramatiquement tout le mélodramatique de la chose, et nous avertissant par des temps, de formidables temps, de toute la couleur révolutionnaire du susdit romancier. O Providence, si tu existes, tes ironies sont d'un joli calibre… Dire que ça nous est infligé, à nous qui avons fait l'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ PENDANT LA RÉVOLUTION!
Un homme admirable, après tout, ce Paul de Kock, pour avoir appris au public la révolution des légendes Pitt et Cobourg, pour avoir immortalisé poncivement tous ces types consacrés qui traînent dans les mémoires idiotes, toutes ces vieilles connaissances du préjugé populaire, tous ces personnages du drame salé de gros rires et de larmes bêtes: l'émigré hautain, le jeune républicain sentimental, platonique et honnête, la femme, adultère déesse de la liberté, le portier dénonciateur dont le caractère moral est une queue de renard à son bonnet… Oh! la belle chose de n'avoir rien dérangé dans l'instinct et l'idée préconçue du petit boutiquier, d'en avoir tiré toute sa fable, et d'avoir fait une révolution à côté de l'autre—une révolution plus typique, plus historique, et populaire à la façon d'une imagerie de canard.
Et puis des cartes. Car il faut cela, Paul de Kock et des cartes. Deux tueurs de temps et deux amis de la femme restée femme du peuple sous la soie, et qui gagne sa vie avec le plaisir.
Un curieux travail sur ce petit diable de Loudun que le champagne transvase dans la femme, sur cette petite bête hystérique qu'il déchaîne, qu'il lâche en elle et qui court jusqu'au bout de ses doigts, soudain frémissants et prêts à pincer, de ce rien de gaz qui met en folie sa matrice et sa cervelle, apporte un frétillement agressif à ses nerfs, un glapissement à sa voix.
La femme ne se suffit pas. Elle ne va pas toute seule de soi. Sa fébrilité a besoin d'être remontée, de recevoir une impulsion, un la. Il faut qu'on lui fouette le temps, la pensée, la causerie, les nerfs. Si elle n'est tenue impérieusement en haleine, vous avez chez elle la rêvasserie insipide.
La femme aime naturellement la contradiction, la salade vinaigrée, les boissons gazeuses, le gibier faisandé, les fruits verts, les mauvais sujets.
La femme semble toujours à avoir à se défendre de sa faiblesse. C'est à propos de tout et de rien, un antagonisme de désirs, une rébellion de menus vouloirs, une guerre de petites résolutions incessantes et comme faites à plaisir. La combativité est, à ses yeux, la preuve de son existence.
La femme gagne à ces batailles sourdes, courtoises, mais irritantes, une domination abandonnée, des victoires sur la lassitude, en même temps qu'un tantinet de mépris de l'homme, qui n'aime à se dépenser qu'en gros et non en détail sur de toutes petites choses.
La domination est la volonté fixe de la femme. L'exigence est son moyen, la patience sa force.
Au fond la lorette n'est que l'exagération de la femme.
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23 août.—Murger nous dit l'oraison funèbre de Planche par Buloz: «J'aimerais autant avoir perdu 20 000 francs.»
La vérité est que le vieux Buloz versa de vraies larmes sur son ami, qui a pu avoir l'horreur de l'eau, mais qui a été un caractère noble et désintéressé. Édouard Lefebvre nous conte ce soir ce fait, un fait rare en ce temps. Lorsque Louis Napoléon était à Ham, écrivant des livres en littérateur d'occasion, il envoyait sa copie pour être revue à Mme Cornu. La femme du peintre qui était en relation avec la REVUE DES DEUX MONDES, la confiait à Planche qui la remaniait avec beaucoup de travail et de soin. Louis Napoléon le sut, et quand il fut nommé président, il faisait proposer, à Planche, sans conditions aucunes, la direction des Beaux-Arts. Planche refusa.
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Septembre.—Château de Croissy… J'ai regretté Decamps à la messe de ce matin: d'un rien, avec ces gueules à peine ébauchées de chantres de village, quel beau lutrin de singes il eût fait!
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—Relu les PAYSANS de Balzac. Personne n'a dit Balzac homme d'État, et c'est peut-être le plus grand homme d'État de notre temps, le seul qui ait plongé au fond de notre malaise, le seul qui ait vu d'en haut le déséquilibrement de la France depuis 1789, les moeurs sous les lois, les faits sous les mots, l'anarchie des intérêts débridés sous l'ordre apparent, les abus remplacés par les influences, l'égalité devant la loi annihilée par l'inégalité devant le juge, enfin le mensonge de ce programme de 89 qui a remplacé le nom par la pièce de cent sous, fait des marquis des banquiers—rien de plus.
Et c'est un romancier qui s'est aperçu de cela.
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—De la confusion des langues à la tour de Babel, sont nés: Pierrot qui s'en joue, et les traducteurs qui en vivent.
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Octobre.—Le café Riche semble en ce moment vouloir devenir le camp des littérateurs qui portent des gants. Chose bizarre, les lieux font les publics. Sous ce blanc et or, sur ce velours rouge, les hommes de la Brasserie n'osent pas s'aventurer. Du reste, leur grand homme, Murger, est en train de renier la Bohème, et de passer, armes et bagages, aux lettrés, gens du monde. Là-bas on crie à la défection, à la trahison du nouveau Mirabeau. C'est, au fond, dans le salon donnant sur la rue Le Peletier, que se tiennent, de onze heures à minuit, sortant du spectacle ou de soirée, Saint-Victor, About, Mario Uchard, Fiorentino, Villemot, l'éditeur Lévy et le nerveux Aubryet, dessinant avec son doigt dans le bain de pied des consommations répandu sur les tables, ou malmenant soit les garçons soit M. Scribe.
Dans le salon d'entrée, on aperçoit quelques oreilles tendues qui boivent les paroles de notre cénacle, des oreilles de gandins qui finissent de manger leurs petites fortunes, des oreilles de jeunes gens de la Bourse, de commis de Rothschild qui ramènent du Cirque ou de Mabille, quelques lorettes de la première catégorie, auxquelles ils offrent le passe-temps d'un fruit ou d'un thé, en leur montrant de loin, du doigt, les premiers rôles de la troupe.
Baudelaire soupe aujourd'hui à côté de nous. Il est sans cravate, le col nu, la tête rasée, en vraie toilette de guillotiné. Au fond, une recherche voulue, de petites mains, lavées, écurées, soignées comme des mains de femme—et avec cela une tête de maniaque, une voix coupante comme une voix d'acier, et une élocution visant à la précision ornée d'un Saint-Just et l'attrapant.
Il se défend obstinément, avec une certaine colère rèche, d'avoir outragé les moeurs dans ses vers.
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—Un gouvernement serait éternel à la condition d'offrir, tous les jours, au peuple un feu d'artifice et à la bourgeoisie un procès scandaleux.
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Mercredi 21 octobre.—Lu notre pièce: LES HOMMES DE LETTRES, à Paul de Saint-Victor, Mario Uchard, Xavier Aubryet. Le cinquième acte paraît un peu lyrique, et Saint-Victor trouve que la mort de notre homme de lettres est trop une mort de sensitive[1]. Nous nous décidons à le retrancher.
[Note 1: C'est cependant de cette mort de sensitive que mourra mon frère.]
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Samedi 24 octobre.—Nous allons remettre notre pièce en quatre actes à Uchard, qui s'est chargé de la présenter avec Saint-Victor au Vaudeville.
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Lundi 26 octobre.—Notre pièce commence à grouiller. Elle est annoncée dans l'ENTR'ACTE, le NORD, le PAYS, etc. Ce soir, la PRESSE affirme que nous sommes reçus. Cela commence à nous inquiéter comme un mauvais présage.
Ce soir, au café du Helder, Saint-Victor me dit qu'il a présenté aujourd'hui la pièce à Goudchaux, et qu'il doit avoir la réponse, mercredi.
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Mardi 27 octobre.—Passé à l'ARTISTE. Les réclames autour de notre pièce—reçue dans les journaux seulement, hélas!—mettent l'ARTISTE à mes pieds, Aubryet me salue comme un succès, m'adresse la parole comme à un grand homme, et moi-même, je me mets à lui parler comme du haut d'un piédestal. Mille propositions de courriers de Paris, de biographies, etc., etc.
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Mercredi 28 octobre.—Mauvaise nuit. La bouche sèche comme après une nuit de fièvre. Des espérances qu'on chasse et qui reviennent. Et des émotions, et des mauvais pressentiments. Nous sommes trop nerveux pour attendre tranquillement la réponse chez nous, et nous nous sauvons à la campagne, regardant bêtement à la portière du chemin de fer passer les maisons et les arbres. D'Auteuil nous gagnons le pont de Sèvres, nous avons besoin de marcher. Là, dans les vapeurs bleues, dans l'or de l'automne, au-dessus du Bas-Meudon, le bord de rivière inspirateur de notre pauvre En 18..; nous allons devant nous au hasard, sur la route de Bellevue. Dans le sentier étroit, nous rencontrons, tenant une blonde petite fille à la main, une ci-devant demoiselle, maintenant une mère que l'aîné de nous deux a eu, pendant huit jours, la très sérieuse intention d'épouser, et qui nous rappelle du bien vieux passé… Il y a des années qu'on ne s'est vu. On s'apprend les mariages et les morts, et l'on vous gronde doucement d'avoir oublié d'anciens amis… Et nous voilà dans la maison du docteur Fleury, causant avec Banville, quand tombe dans notre conversation le vieux dieu du drame, le vieux Frédérick Lemaître… Dans tout cela, par tous ces chemins, en toutes ces rencontres, dans ce que le hasard fait repasser devant nous de notre vie morte, dans ces revenez-y de notre jeunesse qui semble nous promettre une vie nouvelle, nous roulons, écoutant et regardant tout comme un présage, tantôt bon, tantôt mauvais, pleins de pensées qui se heurtent autour d'une idée fixe, prêtant aux choses un sentiment de notre fébrilité et croyant, dans un air d'orgue qui passe, entendre l'ouverture de notre pièce.
En rentrant: rien.
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Jeudi 29 octobre.—Plus la moindre espérance. L'épigastre inquiet, la tête vide, le toucher émotionné, et pas le courage d'aller au-devant de la nouvelle. Battu les quais, usé l'idée fixe avec la fatigue des jambes toute la journée.
Le soir, dans l'impossibilité du travail, nous remontons tous deux, en fumant des pipes, à nos souvenirs de collège, alternant de la voix et de la mémoire: Jules contant le collège Bourbon, et ce terrible professeur de sixième, cet Herbette qui fit toute son enfance heureuse, malheureuse, le poussant sans miséricorde aux prix de grands concours, puis, plus tard, ce professeur de seconde, auquel il déplut pour faire autant de calembours que lui, et aussi mauvais, enfin cette bienheureuse classe de rhétorique, où il fila presque toute l'année, fabriquant en vers un incroyable drame d'ÉTIENNE-MARCEL, sur la terrasse des Feuillants, averti de l'heure de la rentrée à la maison par la musique de la garde montante se rendant au Palais-Bourbon, et les rares fois où il se montrait au collège, passant la classe à illustrer NOTRE-DAME-DE-PARIS de dessins à la plume dans les marges: Edmond contant ce Caboche, cet excentrique professeur de troisième du collège Henri IV, qui donnait aux échappés de Villemeureux, à faire en thème latin le portrait de la duchesse de Bourgogne de Saint-Simon, cet intelligent, ce délicat, ce bénédictin un peu amer et sourieusement ironique, ce profil original d'universitaire, resté dans le fond de ses sympathies, comme un des premiers éveilleurs chez lui de la compréhension du beau style, de la belle langue française mouvementée et colorée, ce Caboche qui, un jour, à propos de je ne sais quel devoir, lui jeta cette curieuse prédiction: «Vous, monsieur de Goncourt, vous ferez du scandale!»
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9 novembre.—Été au Petit-Trianon pour pénétrer dans le chez soi intime de Marie-Antoinette. Voilà donc ce joujou de reine, dont on a fait une si monstrueuse folie, ce Trianon le grand chef d'accusation contre la pauvre femme. Mais les moindres financiers ont fait bien pis, et je ne sache pas qu'une pièce du mobilier ait été payée le prix que Mme de Pompadour avait accordé pour une chaise percée, destinée au château de Bellevue: 800 livres de pension que touchait un ouvrier du faubourg Saint-Antoine, au dire de d'Argenson.
Le bon Soulié, qui nous guide, nous dit combien cette Marie-Antoinette, cette ombre charmante et dramatique de l'histoire, est l'occupation de la pensée de l'étranger. C'est M. de Nesselrode lui demandant à lui indiquer l'endroit de l'entrevue d'Oliva, et lui envoyant Georgel à lire, et que le diplomate sait par coeur. C'est le prince Constantin, amoureux de son souvenir, et laissant presque éclater de la colère, de ne pouvoir rester, toute la journée, à causer d'elle, si près d'elle.
Et nous allons religieusement émus dans ce passé tout présent, tout vivant encore en ces arbres, ces eaux, ces rochers, ces pavillons, cet opéra-comique de la nature, cette berquinade de la princesse et d'Hubert-Robert, marchant peut-être où elle a marché, et coudoyant des bourgeois irrespectueux, et où rien ne rappelle plus la royauté qu'une sentinelle ridicule, du haut d'un pont rustique, s'efforçant d'empêcher un cygne en fureur de battre les autres.
Dans tout le palais-bonbonnière, dans la salle de spectacle, des traces bourgeoises, ainsi qu'un mouchoir à carreaux bleus d'invalide traînant sur un canapé de Beauvais. Le roi Louis-Philippe a fait partout coller, sur le souvenir de Marie-Antoinette, du papier à vingt-deux sous, et partout fourré de l'acajou et du velours d'Utrecht.
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15 novembre.—Je retourne chez Mario Uchard. Il a vu Goudchaux. Le théâtre étant encombré de pièces dans le moment, les HOMMES DE LETTRES ne sont pas reçus… Dans la journée, nous songeons à livrer encore une bataille sur le terrain choisi par nous, à faire tout le contraire de ce qui se fait ordinairement,—à tirer un roman de notre pièce.
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23 novembre.—Un fier balayage de fortune—ce Paris—et la mort aux jeunes gens… et si vite, et avec si peu d'aventures, si peu de bruit. Ah! le boulevard en mange diablement de ces caracoleurs, de ces viveurs. Un an, deux ans au plus—et brûlés.
Je rencontre un garçon de ma famille qui a coupé ses dettes à temps, qui s'est rangé, qui a pris racine dans la vie provinciale, qui s'est fait à son cercle de sous-préfecture, aux jours qui se suivent et se ressemblent, à l'hiver à la campagne.
—Et un tel? lui demandai-je.—Il a un conseil judiciaire… il empruntait à 400 pour 100 à des messieurs qu'il rencontrait aux courses. Ah! ce qu'il a mangé, celui-là, en bêtes de somme… et en bêtes d'amour!—Et le gros que je voyais toujours chez toi?—Il est en fuite, il répondait pour son père, son père a croulé.—Et l'autre si gai?—Il s'est retiré avec sa maîtresse en Dordogne, au diable, dans sa dernière ferme… Il fait le piquet avec son curé.—Et tu sais, Chose?—Ah! Chose, il a fini par un fait-divers… il s'est fait sauter le caisson… un coup de pistolet, vlan!
C'est une série de catastrophes, de misères, de ruines, ou de chutes dans le pot-au-feu.
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4 décembre.—Beaufort, le nouveau directeur du Vaudeville, a dit à Saint-Victor que notre pièce n'est ni refusée ni acceptée, seulement il n'ose pas la jouer dans ce moment; il y voit un danger et veut attendre.
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—Béranger, l'Anacréon de la garde nationale.
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—Le fils de notre crémière nous fait demander de lui prendre des billets d'assaut de boxe. Il s'appelle Victor, et ce nom a l'air d'être connu du public. On se fait en général l'image d'un boeuf, d'un lutteur savatier, mais le vrai est plus joli, plus original que l'imagination. Ce garçon-là est un svelte Hercule, surmonté d'une petite tête de Faustine, et c'est merveille de voir cette fine et délicate tête au milieu des coups de pied et des coups de poing, toujours souriante d'un rire retroussé, avec les petites rages et toutes les perfidies nerveusement féroces d'une physionomie de femme en colère.
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—Il n'est pas impossible que, dans une grande douleur, une femme oublie de penser à la façon de sa robe de deuil.
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Lundi 7 décembre.—Dîné hier chez Mario Uchard. Nous étions Saint-Victor, le marquis de Belloy, un gros gaillard sanguin, à la tournure d'un gentilhomme de cheval et de chasse; Paul d'Yvoy, un Belge, chargé de raconter tous les jours Paris à Paris, les cheveux blancs, la figure aimable, l'air d'un hussard de cinquante ans; Augier, un académicien qui fume la pipe, gras et nourri comme la prose de Rabelais, et bon vivant et beau rieur, et portant tout autour de son crâne, un peu dénudé, une couronne de petites mèches frisées, autour desquelles se sont enroulées nombre d'amours de femmes de théâtre, et Murger en habit noir.
Un dîner et une soirée, où la conversation, sortant des commérages sur les bidets de courtisanes et les tables de nuit d'hommes connus, se balança sur les hautes cimes de la pensée et les grandes épopées de la littérature, avec toutes sortes d'éclairs des uns et des autres, et avec les violences et les sorties de Saint-Victor, se déclarant Latin de la tête au coeur, et n'aimant que l'art latin, et les littératures et les langues latines, et ne rencontrant sa patrie, que lorsqu'il se trouve en Italie… Cette profession de foi, suivie d'un débordement d'exécration pour les pays septentrionaux, disant que le Français chez lui serait peut-être indifférent à une invasion italienne ou espagnole, mais qu'il mourrait sous une invasion allemande ou russe. Murger conte les vrais meurt-de-faim du Paris artiste, et leurs campements sur les bords de la Bièvre dans des cabanons d'Osages… Puis la suspension de la PRESSE nous ramène, nous tous, hommes de plume, aux regrets du règne de Louis-Philippe, aux mea culpa de chacun, de ses niches, de ses gamineries, de ses vers à la Barthélemy contre le Tyran. Le marquis de Belloy rappelle ces cochers d'omnibus qui, rencontrant dans l'avenue de Neuilly, la modeste berline du souverain, soulevaient leur chapeau, en ayant l'air de le saluer, et se penchant, lui criaient dans les oreilles: «M… pour le roi!»
A la fin de la soirée, Saint-Victor, enterré au coin du feu dans un grand fauteuil, en une digestion de César replet, s'allume tout à coup, nous entendant causer de la Révolution et du vil prix des belles choses du XVIIIe siècle en ces années, et s'écrie, soulevé tout droit:
—Hein! si on pouvait revivre dans ce temps-là, seulement trois jours!
—Oh! oui, faisions-nous, voir tout cela!
—Mais non, pour acheter… tout acheter et tout emballer, quel coup!
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—L'excès du travail produit un hébétement tout doux, une tension de la tête qui ne lui permet pas de s'occuper de rien de désagréable, une distraction incroyable des petites piqûres de la vie, un désintéressement de l'existence réelle, une indifférence des choses les plus sérieuses telle, que les lettres d'affaires très pressées, sont remisées dans un tiroir, sans les ouvrir.
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—On parlait au café d'un journaliste bien connu, et je ne sais qui racontait qu'aussitôt que quelqu'un entrait un peu dans son intimité, le journaliste le couchait sur un livre, un vrai livre de banquier, avec d'un côté la recette, de l'autre la dépense, et au premier service qu'il lui rendait, marquait un chiffre à la dépense, et si l'autre ripostait, marquait un point à la recette: faisant la balance, tous les mois, pour que son amitié fût toujours à la tête d'un actif considérable.
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—Vu, en allant à la Bibliothèque, un spectacle très humoristique, très fantaisiste: un gros chien de Terre-Neuve s'élançant avec des aboiements furieux contre un des jets d'eau de la Fontaine Louvois, et s'efforçant de le mordre, de le mettre en pièces, de l'étrangler, et revenant vingt fois, trente fois, avec des contorsions enragées et risibles contre le jet d'eau toujours jaillissant.
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—13 décembre.—… A la sortie de cette soirée, on m'entraîne dans une maison d'amour, dont les attachés d'ambassade parlent comme d'un paradis des Mille et une Nuits. Un salon de dentiste décoré de papier grenat à fleurs, de divans de velours de coton rouge, de glaces aux cadres sculptés à la serpe par des Quinze-Vingts, d'une pendule représentant un jeune berger donnant à manger à une chèvre, en zinc imitant le bronze, d'un plafond peint où l'on voit, comme sur le couvercle d'une boîte de dragées de la rue des Lombards, deux Amours dans une couronne de fleurs.
Dix femmes panachées, bleues, roses, blanches, jaunes, sont couchées, affalées, vautrées sur les divans, en des coquetteries de bestiaux et avec de petits trémolo bêtes de leurs mules rouges. La conversation est celle-ci: «Sais-tu toi pourquoi les jeunes filles n'aiment pas l'architecture gothique?—Oh! Ah! Ah! Oh!—C'est parce qu'elles n'aiment pas les vitraux… Qu'on devine l'ordure. Je ne veux pas la dire. Toutes vous entourent pour un soda, vous embrassent pour un soda, vous lichent pour un soda; il y en a même qui vous promènent en vous offrant à l'admiration des autres, et en criant: «Qu'il est bel homme!»—toujours pour un soda.
Et c'est ça, cette débauche insipide! le plaisir et l'excès de toute la jeunesse élégante, bien élevée, même intelligente.
Je monte dans une chambre: c'est une très mauvaise chambre d'auberge dans une ville où les diligences ne passent plus.
Il faut convenir que les Parisiens d'aujourd'hui ne sont pas bien difficiles sur la mise en scène de leur plaisir. Ils n'exigent vraiment pas grande sauce à leur jouissance. Comment! rien que ce petit hôtel garni pour les sens du XIXe siècle. Pas un palais, des fleurs, des eaux chantantes, un entour féerique, des peintures, des femmes nuagées de gaze: ce qui invitait, et qui conviait et qui allumait les sens de l'antiquité, tout cet art magnifique enfin, ouvrant la porte du lupanar romain.
Et je pensais très tristement, que si demain Montmartre devenait un Vésuve, et qu'il enterrât sous sa lave Paris, je pensais à l'étonnement des fouilleurs des siècles futurs, quand sortirait de la lave ou de la cendre, le Priapeion célèbre de Paris. Ce serait à faire croire à la postérité, que nous fûmes un peuple de portiers mettant à c… des laveuses de vaisselle, à peine décrassées, dans le décor et le mobilier riche d'un roman de Paul de Kock.
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ANNÉE 1858
Samedi 30 janvier 1858.—Dans la disposition d'esprit de nous amuser au bal de l'Opéra, et devant un perdreau truffé et des sorbets au rhum, servis dans un cabinet de Voisin, Alphonse nous conseille, de la part de son oncle, d'être prudents, nous avertit que le gouvernement continue à être fort mal disposé contre nous. Bonsoir le plaisir de cette nuit, et, les nerfs montés, il nous vient des idées d'exil volontaire, et la tentation d'aller fonder en Belgique un journal, où nous montrerons aux gouvernants du moment, que nous avons certaines qualités de pamphlétaires.
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13 février.—Je vais voir un jeune homme de ma connaissance, que je trouve grippé au coin de son feu, et occupant sa soirée ainsi. Il avait devant lui une brochurette qui était le prospectus de M. Wafflard, entrepreneur des pompes funèbres, avec les prix de toutes les classes depuis la dixième jusqu'à la première, et où rien n'est oublié dans cette carte de la mort: le nombre des prêtres, des cierges, des franges, et où même une gravure sur bois, en haut de chaque classe, représente fidèlement ce qu'on aura pour son argent.
Je feuillette la brochure et trouve en marge d'une page une addition au crayon, montant à quatre mille et quelques cents francs,—addition que son père, entré pour lui dire bonsoir, avant de sortir, regarde, et mis soudainement en gaîté—ainsi qu'un père sceptique qui aurait compris.
Son père sorti, moi qui ne comprenais pas, je lui demandai: «Mais pour qui diable fais-tu ce travail-là?—Pour mon père!» répondit tranquillement mon jeune ami.
Les plus grands comiques n'ont jamais imaginé une si féroce chose. Au coin du feu, comme distraction d'un rhume, faire, tranquillement et posément et raisonnablement, la facture de la mort de son père en parfaite santé. Et notez que mon jeune ami avait tout allié dans son devis, les convenances à l'économie, les nécessités de la position sociale de son père avec le mépris des fausses dépenses, et le convoi de seconde classe avec la messe de première.
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Vendredi 26 février.—Mario Uchard nous emmène à sa répétition du RETOUR DU MARI au Théâtre-Français… Dans la demi-nuit de la salle emballée, une grande filtrée de lumière pareille à la lumière d'un glacier sur un côté de la salle; tout en haut, par une ouverture du paradis, le jour du dehors frappant sur les rideaux rouges des loges, sur le lustre au milieu de l'obscurité, scintillant en huit ou dix points de petits rubis et de petits saphirs; et en l'orchestre, et en la salle vide, çà et là, des taches noires comme pochées par Granet, qui sont une vingtaine de spectateurs; et la rampe basse, et au-dessus du plafond qui s'abaisse lentement, pour rejoindre les décors, des trouées d'échafaudages bleuissants qui semblent la charpente d'un clocher éclairé par un clair de lune.
On charge de braise les chaufferettes traditionnelles et monumentales de la maison de Molière, et la répétition commence avec un sac de bonbons sur une fausse cheminée. Mme Plessy est en brûleuse de maison; Provost arrive en retard, plié en deux par un rhumatisme; l'amoureux, tout emmitouflé, joue enfoui dans un cache-nez, et les acteurs, tout en faisant le geste d'ôter leur chapeau, le gardent… Quelque chose de bourgeoisement fantomatique.
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5 mars.—Curieux êtres que nos étourdis, nos dissipateurs, nos fous! qui ne jettent au vent que l'argent des usuriers. La fortune leur vient-elle, les voilà tout à coup rangés, sages, économes, comptant et liardant. X… ce dernier des fils de famille sans famille, ce type d'enfant prodigue, a positivement dans le moment de l'argent à lui. Hier il a ouvert son secrétaire devant des amis, leur a montré quinze cents vrais billets de cent francs, les a feuilletés plusieurs fois, a soupiré… et les a fait rentrer dans le tiroir où ils étaient, en disant: «Je sais que je vous dois à tous de l'argent, mais c'est une drôle de chose, ça m'ennuie de vous le rendre! Voulez-vous me tenir quitte pour un souper?»
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—Un prêtre que je connais à travers des gens de notre intimité, disait dernièrement à une femme, dont le mari commence à se refroidir auprès d'elle: «Il faut, voyez-vous, ma chère enfant, qu'une femme honnête ait un petit parfum de lorette!»
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—Raphaël a créé le type classique de la vierge par la perfection de la beauté vulgaire,—par le contraire absolu de la beauté, que le Vinci chercha dans l'exquisité du type et la rareté de l'expression. Il lui a attribué un caractère de sérénité tout humaine, une espèce de beauté ronde, une santé presque junonienne. Ses vierges sont des mères mûres et bien portantes, des épouses de saint Joseph. Ce qu'elles réalisent, c'est le programme que le gros public des fidèles se fait de la Mère de Dieu. Par là, elles resteront éternellement populaires: elles demeureront de la vierge catholique, la représentation la plus claire, la plus générale, la plus accessible, la plus bourgeoisement hiératique, la mieux appropriée au goût d'art de la piété.
La VIERGE A LA CHAISE sera toujours l'Académie de la divinité de la femme.
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7 mars.—… Un individu étrange avec lequel Gavarni se fait une fête de dîner un de ces jours. C'est un Italien, au passé inconnu, vivant autrefois à Londres où il tirait de connaissances, à peu près tous les jours, de quoi risquer quelques schellings dans les maisons de jeu de la populace. Habitué d'un tripot où il était défendu de dormir, et où il n'y avait rien pour s'asseoir, on l'appelait la mouche, par l'habitude qu'il avait prise de dormir, appuyé contre les murs. Un soir, le jeu s'avive, et un souverain tombe de la table et roule jusqu'à lui. Il avance un pied nu sous une botte qui n'avait guère que le dessus, et saisissant la pièce d'or avec l'orteil, il reste jusqu'au matin, sans le ramasser, de peur d'être soupçonné. Le matin, pour la première fois de sa vie, se trouvant au monde avec un souverain dans sa poche, cet homme, qui ne se couchait jamais, songea à coucher dans un lit. Il frappe à une maison garnie, où il est reçu. A dix heures il est réveillé par la bonne qui lui demande s'il veut déjeuner avec ses maîtresses, deux vieilles governess. Il plaît, devient, quelques jours après, l'amant de l'une, l'épouse, donne bientôt à toutes les deux le goût du jeu, et les ruine. Puis quand il les a ruinées, il fait convertir sa femme au catholicisme, puis sa belle-soeur, et, de l'argent reçu des lords catholiques, tente le jeu à Hombourg, gagne 200, 000 francs, reperd et maintenant… Savez vous ce qu'il fait? Il va de cabaret en cabaret, autour de la barrière de l'Étoile, organiser une société de jeu parmi les compagnons maçons, pour laquelle il ira jouer en Allemagne, sous la surveillance d'un comité d'une dizaine de maçons, costumés en habit noir, et qui n'auront qu'à manger et à se promener.
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12 mars.—Ce soir on cause de 1830, et le marquis de Belloy, pour nous donner une idée de la confraternité de ce temps, et des folies excentriques et généreuses, et des choses ridicules et grandes qu'elle amenait, nous raconte cette anecdote. Quelque temps avant la représentation de MARION DELORME, il écrit à un ami, étudiant de médecine en province. L'ami trouve de la tristesse dans la lettre, croit à un manque d'argent, ramasse la monnaie qu'il peut, et la lui apporte à Paris. De Belloy n'en avait pas besoin, il le remercie, l'empêche de repartir, et le mène le soir chez sa maîtresse.
Alors, une vie à trois, du matin au soir, pendant quelques jours. Puis, tout à coup, de Belloy ne voit plus son ami, il passe un matin chez lui, et trouve au lit… un monstre. Son ami s'était rasé cheveux, sourcils, barbe, moustaches, et il confesse à de Belloy que, devenu amoureux de sa maîtresse, il a voulu se mettre dans l'impossibilité de la revoir. Et le soir, qui était le jour de la première de MARION DELORME, cet ami modèle, amené au théâtre, faillit faire tomber la pièce. Chaque fois qu'il se retournait pour imposer silence au classicisme, la figure de ce monstre, enthousiaste et glabre, faisait éclater de rire la salle.
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19 mars.—Reçu la première feuille de l'HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE.
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26 mars.—Au Jardin des Plantes… Peu de dépense d'imagination de la part du Créateur. Beaucoup trop de répétitions de formes chez les animaux… Comme nous regardions engloutir une grenouille dans la tête en triangle d'un serpent, et descendre dans son cou à la façon d'un ressort de laiton distendu, une femme, en compagnie de sa bonne, regardait, elle aussi, en détournant les yeux, et criait avec une sensibilité qui faisait du bruit: «C'est affreux!» J'avais à côté de moi la grande marchande de chair humaine de notre temps: Élisa, la Farcy II.
Plus loin, aux herbivores, devant l'hippopotame ouvrant, à fleur d'eau, cette chose rose et immense et informe, cette bouche ressemblant à un lotus gigantesque fait de muqueuses, c'est Vigneron le lutteur.
Voici donc la promenade et la distraction de ces deux débris du monde antique dans la société moderne: l'athlète et la matrulle.
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31 mars.—«Vous ne serez jamais décorés!» C'est ainsi qu'un ami commence le récit suivant: A Biarritz, il y a une bibliothèque de 25 volumes, votre HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LE DIRECTOIRE s'y trouvait. Damas-Hinard dit à l'Impératrice: «Lisez ce livre, un livre nouveau qui vous intéressera.» L'Impératrice prend le livre, se met à le lire, et tout à coup part d'un grand éclat de rire. L'Empereur s'approche, interroge; l'Impératrice lui montre le mot tétonnières appliqué aux femmes du Directoire. L'Empereur regarde, relit, s'assure de l'épithète,—et ferme sévèrement le livre.
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Avril.—Nous feuilletons depuis quelque temps une sage-femme, intéressante comme la portière de l'existence humaine. Le mouvement instinctif du nouveau-né, lorsqu'il sort de son premier domicile, et qu'il est encore oscillant à l'ouverture, ce mouvement, ce premier acte de vie, est de redresser la tête et de la soulever vers la lumière: coelumque tueri jussit.
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11 avril.—Dans un angle glacé de la place Royale, il y deux coupés qui se morfondent à une porte, des sergents de ville, et une queue de ménages du Marais, de ménages à la Daumier, et, derrière ces ménages, de petites ouvrières en cheveux. C'est là. Je monte avec ceux qui montent. Et d'abord une grande pièce éclairée par le jour morne d'une cour, et, tout autour, dans des poses affaissées et pleurantes, les hardes de la morte, hardes de femmes, hardes de reines; les sorties de bal de satin blanc et les robes d'Athalie, tous les chiffons-reliques de ce corps, tous les costumes de cette gloire, accrochés en grappes, comme aux murs d'une Morgue, avec un aspect d'enveloppes fantomatiques et de vêtements ondoyants et radieux de rêves, immobilisés et morts au premier rayon du jour.
Quelques marchandes à la toilette s'en vont le long de ces nippes orgueilleuses et flétries, semblant, dans la tunique de Camille, chercher l'accroc de l'épée de son frère…
«Passez, messieurs et dames!» fait la voix glapissante d'un crieur qui pousse par les épaules la foule hébétée.
A côté, voici l'argenterie et les seaux de Champagne, que certes ni Meissonier ni Germain n'ont ciselés, trois nécessaires de voyage, quelques livres en misérable habit, en demi-reliure, des diamants; un reliquaire de bijoux dessiné sur les étrusques du Vatican et du MUSOEO BORBONICO, une parure zingare aux pierres sans valeur, montée par quelque Gilles l'Égaré du royaume de Thunes, un odieux service de dessert en porcelaine peinte et des tasses de Sèvres moderne.
«Passez, messieurs et dames», glapit encore la voix.
Et c'est le salon: un salon de tapissier du Marais. Puis, la chambre à coucher, avec son petit lit en bois noir, aux rideaux de soie bleue, et jetés dans toute la chambre, sur le lit, les fauteuils, les chaises, des dentelles, des volants d'Angleterre, des garnitures de Malines, des mouchoirs de Valenciennes, qu'une vieille, toute jaune, assise au chevet du lit, surveille et couve de son oeil cupide et juif. «Passez…» répète encore la voix.
E tutto… Et voilà ce que laisse Rachel: des diamants, des bijoux, de l'argenterie, des dentelles, des demi-reliures et du faux Sèvres.
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—Dans le nu, peint, sculpté, décrit, quelques-uns ne voient que la ligne du Beau. D'autres y voient toujours la peau de la femme et sa tentation. Il y a du Devéria pour certaines gens dans la Vénus de Milo.
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—Relu le NEVEU DE RAMEAU. Quel homme, Diderot! quel fleuve, comme dit Mercier!… Et Voltaire est immortel et Diderot n'est que célèbre. Pourquoi? Voltaire a enterré le poème épique, le conte, le petit vers, la tragédie. Diderot a inauguré le roman moderne, le drame et la critique d'art. L'un est le dernier esprit de l'ancienne France, l'autre est le premier génie de la France nouvelle.
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16 avril.—Sceptique, être sceptique, professer le scepticisme, hélas! une mauvaise voie pour faire son chemin. Et d'abord, le moyen du scepticisme n'est-ce pas l'ironie, la formule la moins accessible aux épais, aux obtus, aux sots, aux niais, aux masses? Puis cette négation, ce doute de tout, choque les illusions de tous, ou du moins celles que tous affichent: le contentement de l'humanité qui suppose le contentement de soi,—cette paix de la conscience humaine, que le bourgeois affecte de donner comme la paix de sa conscience particulière.
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23 avril.—Nous revenons de chez Gavarni avec Guys, le dessinateur de l'ILLUSTRATED LONDON.
Un petit homme à la figure énergique, aux moustaches grises, à l'aspect d'un grognard; marchant en boitaillant, et sans cesse, d'un coup de plat de main sec relevant ses manches sur ses bras osseux, diffus, débordant de parenthèses, zigzaguant d'idées en idées, déraillé, perdu, mais se retrouvant et reprenant votre attention avec une métaphore de voyou, un mot de la langue des penseurs allemands, un terme savant de la technique de l'art ou de l'industrie, et toujours vous tenant sous le coup de sa parole peinte et comme visible aux yeux. Et ce sont mille souvenirs qu'il évoque dans cette promenade, où il jette, de temps en temps, des poignées d'ironies, des croquis, des paysages, des villes trouées de boulets, saignantes, éventrées, des ambulances où les rats entament les blessés.
Puis au revers de cela, comme, dans un album, ou au revers d'un dessin de Decamps se voit une pensée de Balzac, il sort de la bouche de ce diable d'homme, des silhouettes sociales, des aperçus sur l'espèce française et sur l'espèce anglaise, toutes nouvelles, et qui n'ont pas moisi dans les livres, des satires de deux minutes, des pamphlets d'un mot, une philosophie comparée du génie national des peuples.
Et c'est Janina prise, et ce ruisseau de sang tout barboteux de chiens, coulant entre les jambes du jeune Guys…
Et c'est Dembinski, en chemise bleue, sa dernière chemise, jetant un louis, son dernier louis, sur un tapis vert, et sans pâlir le poussant à 40,000 francs.
Et c'est le château anglais, la haute futaie, la chasse, trois toilettes par jour et bal tous les soirs, une vie royale menée, conduite, payée par un monsieur qui s'appelle Simpson ou Tompson, et dont le fils de vingt ans inspecte dans la Méditerranée les 18 bateaux de son père, dont pas un n'a moins de deux mille tonneaux, «une flotte comme l'Egypte n'en a jamais eu», dit Guys. Puis c'est nous qu'il compare aux Anglais, nous! et il s'écrie: «Un Français qui ne fit rien, qui fut à Londres pour dépenser de l'argent tranquillement, qui a vu cela? Les Français voyagent pour se distraire d'un chagrin d'amour, d'une perte au jeu, ou pour placer des rouenneries, mais là, un Français dans une calèche, un Français qui ne soit ni un acteur, ni un ambassadeur, un Français ayant à ses côtés une femme comme une mère ou une soeur, et pas une fille, une actrice, une couturière, non on n'en a jamais vu!»
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24 avril.—Entre le soufflé au chocolat et la chartreuse, Maria desserre son corsage et commence ses mémoires.
Elle naît dans un petit paysage au bord de la Marne, ombreux et mouillé, comme les aimait le paysagiste Huet. Elle est la fille d'un pauvre constructeur de bateaux. Elle est toute blonde, et restée toute blanche sous le soleil noircisseur de la Brie. Elle a treize ans et demi. Un jeune homme, qu'elle croit un architecte, lui fait la cour. Ce jeune homme ainsi que dans les romans, est un comte, propriétaire d'un des châteaux voisins, un jeune homme menant grand train et au bord de la ruine. Elle se laisse enlever, et voici la fillette installée au château, où le comte s'amuse de sa villageoiserie, de son ignorance de tout, et l'enferme à clef dans sa chambre, le jour où il fait venir de Paris, des filles qu'il s'amuse à chasser nues dans son parc, sous des robes de gaze, que déchirent deux petits chiens de la Havane.
Cela se termine au bout de moins d'une année, par une ruine complète du comte, qui, traqué par les recors, monte sur le toit de son château et se brûle la cervelle, à la façon d'un châtelain du vieux temps. La fillette est mise à la porte du château avec, pour tout argent, une montre garnie de perles, et deux boucles d'oreilles en diamants. Elle est grosse. Elle va accoucher chez une sage-femme qui la vend à un entrepreneur de maçonnerie qu'elle prend aussitôt en dégoût, et pour vivre, revient apprendre le métier de sage-femme, chez celle qui l'a accouchée.
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28 avril.—J'ai été une première fois à l'Hôtel de Ville. Cette fois, j'y ai vu dans la salle Saint-Jean, les tués de Février, très proprement embaumés, et dans une chemise de percale.
Je fus une seconde fois à l'Hôtel de Ville. Cette fois-là, dans la même salle, je me suis mis aussi nu qu'un ver, j'ai endossé des lunettes bleues, et le conseil de révision me trouvant trop bel homme pour être myope, me nomma à la majorité des voix: hussard.
Je vais à l'Hôtel de Ville pour la troisième fois, ce soir, mais au bal. Cela est riche et cela est pauvre. De l'or, et puis c'est toute la magnificence des salles et des galeries; du damas partout et à peine du velours, le tapissier en tout lieu, l'art nulle part; et sur les murs chargés de plates allégories, peintes par des Vasari dont je ne veux pas savoir le nom, moins d'art encore qu'ailleurs… Ah! la galerie d'Apollon! la galerie d'Apollon! Mais l'émerveillement des douze mille paires d'yeux qui sont là, n'est pas bien exigeant.
Pour le bal, c'est un bal. L'on se coudoie et même l'on valse, et c'est là que j'ai vu valser une institution vieille comme le général Foy: ce n'étaient qu'élèves de l'École polytechnique voltigeant dans des robes de gaze bleue ou rose.
Ce qui m'a plus frappé, et ce qui est vraiment une belle chose, ce sont les encriers syphoïdes du Conseil municipal: on les voit, ils sont ouverts au public, ces grands jours-là. Ces encriers sont monumentaux, sérieux, graves, recueillis, carrés, opulents, imposants. Ils ont tout à la fois quelque chose des pyramides d'Egypte et du ventre de M. Prud'homme: ils ressemblent à la fortune du Tiers-État.
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—Quand le XVIIIe siècle va mourir et que la grâce de Watteau en cet art d'esprit, n'a plus que le souffle, il tombe dans l'art français, une invasion de lourds barbares qui se gracieusent, de teutomanes qui font les gentils: les Wille, Schenau, Freudeberg, etc.,—et même Lawreince.
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Mai.—C'est une drôle de chose—et personne ne l'a remarqué—que le grand monument littéraire de l'atticisme, des élégantes moeurs, du délicat esprit d'Athènes, Aristophane enfin, soit le plus gros monument scatologique de la littérature de tous les peuples. La m…. y est le gros sel et la m…. y semble le dieu du Rire. Qu'on me parle du goût raffiné des spectateurs des NUÉES, de LYSISTRATA, des GRENOUILLES, allons donc! La délicatesse d'esprit est une corruption, longue, longue à acquérir, et que ne possèdent jamais les peuples jeunes. Ce ne sont que les peuples usés, les peuples auxquels ne suffisent plus les sièges de fer et les bains de marbre, les peuples au corps douillet et lassé, les peuples mélancolieux et anémiés, les peuples attaqués de ces maladies de vieillesse qui viennent aux arbres fruitiers qui ont trop porté.
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6 mai.—La langue javanaise, la langue argotique de toutes les impures de Paris,—le croirait-on,—a été inventée à Saint-Denis, par les pensionnaires pour se cacher des sous-maîtresses. Mais c'est un javanais plus compliqué que celui qui met un va après chaque syllabe: dans celui-ci, après chaque syllabe, il y a un doublement de deux syllabes à la même désinence. Ainsi, par exemple: Je vais bien, se dit: «Je de gue vais dai gai bien den gen.» Une langue impossible, martelée de sonorités de diphtongues, et qui vous passe contre l'oreille comme une brosse dure.
A mesure que je vois des ménages, deux choses me frappent. D'abord c'est, la solennité de cette chose, le mariage. Cela donne à l'homme une assiette, une dignité, une sorte de fonction, je ne sais quoi d'occupant et d'officiel. Bref, le mariage me semble une magistrature couchée. Mais encore ceci, le mariage vu dans les intérieurs, m'apparaît comme un concubinage affiché et s'étalant dans une impudeur glorieuse. J'y vois l'image d'un monsieur et d'une dame dans leur lit, la conjonction corporelle par-dessus les blonds petits cheveux de l'enfant; et l'enfant arrive à me faire l'effet d'un phallus dessiné sur les murs.
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Dimanche 9 mai.—Nous dînons à Bellevue, chez les Charles Edmond, dans une petite maison, toute pleine de mousseline, d'un frais et joli luxe de tapissier et de femme: un petit nid avec un jardin grand comme une corbeille, où il n'y a de la place que pour des fleurs. Et là dedans le sourire de l'oeil de Charles Edmond, et l'accueil et la bonne enfance et le franc rire de Julie. La causerie va à Proudhon et à son livre, dont Saint-Victor jette des morceaux au vent, et Charles Edmond parle curieusement de l'homme qui se cache derrière cette plume révoltée, et de la tendresse et de la sensibilité de ce rude pamphlétaire. Et après des gros mots des uns et des autres contre l'Église, il arrive que quelqu'un cite cette parole de Montrond, le viveur, l'ami de Talleyrand, auquel un prêtre demandait à son lit de mort, s'il avait blasphémé l'Église: «Monsieur le curé, j'ai toujours vécu dans la bonne compagnie!»
—Les sociétés commencent par la polygamie et finissent par la polyandrie.
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20 mai.—Alors que nous étions sur le quai de la Rapée, il y avait, devant un petit poste, des militaires qui faisaient l'exercice, comme des soldats de bois sur cette espèce de herse avançante et reculante qui amuse les enfants. En face du peloton, à l'ombre des arbres, les coudes sur la terre et les mains au menton, de grands voyous hors d'âge, mystérieux comme des sphinx, le regard immobile, voilé et dormant, regardaient la troupe travailler, ainsi que des voleurs étudieraient une porte à crocheter,—semblant vouloir voler la charge en douze temps pour des journées futures.
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27 mai.—Un éclat de rire que l'entrée de Maria, une fête que son visage. C'est, quand elle est dans la chambre, une grosse joie et des embrassades de campagne. Une grasse femme, les cheveux blonds, crespelés et relevés autour du front, des yeux d'une douceur singulière, un bon visage à pleine chair: l'ampleur et la majesté d'une fille de Rubens. Après tant de grâces maigres, tant de petites figures tristes, préoccupées, avec des nuages de saisie sur le front, toujours songeuses et enfoncées dans l'enfantement de la carotte; après tous ces bagous de seconde main, ces chanterelles de perroquets, cette pauvre misérable langue argotique et malsaine, piquée dans les miettes de l'atelier et du TINTAMARRE; après ces petites créatures grinchues et susceptibles, cette santé de peuple, cette bonne humeur de peuple, cette langue de peuple, cette force, cette cordialité, cette exubérance de contentement épanoui et dru, ce coeur qui apparaît là dedans, avec de grosses formes et une brutalité attendrie: tout en cette femme m'agrée comme une solide et simple nourriture de ferme, après les dîners de gargotes à trente-deux sous.
Et pour porter un torse flamand, elle a gardé les jambes fines d'une Diane d'Allegrain, et le pied aux doigts longs d'une statue, et des genoux d'un modelage…
Puis l'homme a besoin de dépenser, à certaines heures, des grossièretés de langue, et surtout l'homme de lettres, le brasseur de nuages, en qui la matière opprimée par le cerveau, se venge parfois. C'est sa manière de descendre du panier, où les NUÉES font monter Socrate…
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—Nous venons de voir un amateur singulier, jaloux de sa collection comme un sultan, et peut-être est-ce la sagesse. Il a une maison à lui, dont il se rappelle à peine le chemin, une maison toute pleine de tableaux, de dessins qui se piquent aux murs, restant des six mois sans voir leur possesseur.
Cet original d'un très grand goût, s'appelle M. Laperlier. Il nous montre ses Chardin et ses Prud'hon,—et nous qui avons fait le voeu de ne jamais acheter de tableaux,—nous revenons amoureux de deux tableaux, il est vrai que ce sont deux esquisses: l'esquisse des TOURS DE CARTES de Chardin, une merveille de couleur gaie et papillotante qu'on ne rencontre pas d'ordinaire chez lui, et le portrait de Mlle Mayer par Prud'hon, le portrait que le peintre eut jusqu'à sa mort dans son alcôve,—un portrait où l'on dirait le sourire de la Joconde dans l'ovale ramassé d'une nymphe de Clodion.
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6 juin.—Dîner chez le garde de la forêt de Saint-Germain. Saint-Victor, Mario Uchard, Aurélien Scholl et Jules Lecomte.
Jules Lecomte, cet homme dont nous n'avions entrevu dans l'ombre de son cabinet que le regard froid, métallique, mystérieusement intimidant, ne nous semble plus au grand soleil qu'un bourgeois, qui aurait des remords ou une maladie d'estomac. Il a l'air de porter son passé sur les épaules, avec la gêne et la réserve d'un monsieur qui ne veut tendre la main, que bien sûr d'en trouver une autre au bout,—sympathique après tout, et même vous attristant de pitié.
Un homme rempli d'histoires qu'il tire comme de tiroirs, et qu'il raconte sans chaleur et avec le même accent, ainsi qu'il lirait un procès-verbal. Sans goût littéraire, mais fureteur sagace, intelligemment curieux, le seul homme, à l'heure présente, qui dans la presse soit un chroniqueur un peu universel, un peu informé de ce qui court, de ce qui se dit, de ce qui se fait, le seul ayant des oreilles autre part que dans le café du Helder et dans le petit monde des lettres, sur la pointe du pied, à la porte entre-bâillée du monde, et de tous les mondes, du monde des filles au monde de la diplomatie, écoutant, pompant, aspirant ce journal de la vie contemporaine qui n'est nulle part imprimé, à la piste de tous les moyens d'information, ayant essayé par exemple, nous dit-il, de donner des dîners où il faisait asseoir toutes les professions à sa table, espérant que chaque spécialité se confesserait à l'autre, et que toute l'histoire intime et secrète de Paris débonderait au dessert, de la bouche du banquier, du médecin, de l'homme de lettres, de l'homme de loi.
«Savez-vous, nous dit Lecomte, pourquoi Véron a vendu sa collection? Il se figure que ça va finir demain ou après-demain, et comme il se croit un des grands auteurs du 2 décembre, une tête à prix, il se figure que tout chez lui sera mis en miettes, et il a tout vendu. Il n'a plus qu'un lit, un fauteuil et sa malle.»
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—On nous conte, en tournant dans cet insipide manège de Mabille, un beau mot de fille. Il appartient à Mlle A. C… En soirée un monsieur lui propose de la reconduire. Elle dit: «Oui.» A un second, elle dit: «Peut-être.» A un troisième, elle est forcée de dire: «Impossible!» A un quatrième, n'y tenant plus, elle s'écrie: «Sacré cochon de métier, où l'on ne peut pas prendre des ouvrières!»
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Dimanche 13 juin.—Le soir, après dîner, dans le jardinet de Charles Edmond, sur la petite terrasse contre la ruelle menant aux champs, Saint-Victor et nous, nous évoquons le passé, remontant aux Grecs et aux Latins, faisant de nos souvenirs de classe, jaillir les étincelles et les rapprochements, appréciant et commentant le latin de Tacite, le latin de Cicéron, le latin de M. Dupin. Puis la conversation s'élevant peu à peu, atteint, comme un ballon qui aurait jeté tout son lest, ce panthéon de lumière et de sérénité, cette haute demeure où la place est marquée pour tous ceux qui conservent ou augmentent la patrie, ce temple de l'astronomie antique, cette architecture d'un supra-monde que nous ouvre le Songe de Scipion l'Africain, quand détonne dans la grande évocation, un rappel du présent, le: «Ohé, les petits agneaux!» beuglé dans la ruelle…
Saint-Victor a une grande histoire en tête, et déjà commencée: «les Borgia» toute l'Italie et la Renaissance. Un beau livre! Puis se livrant à nous, ses copains politiques et artistiques, selon son expression, il se met à nous parler de son ambition de décrire les métopes du Parthénon, furieux d'enthousiasme, et désespérant, désespérant de pouvoir dire cela avec des mots, et se lamentant qu'il n'y ait pas dans la langue française de vocables assez religieux pour rendre ces torses «où la divinité circule comme le sang».—«Le Parthénon, le Parthénon, répète-t-il deux ou trois fois, ça me remplit de l'horreur sacrée du lucus.»
Et le voilà, prenant feu sur le beau antique, comme un dévot à propos de sa foi, et il nous conte en riant, mais avec une sorte de peur au fond de lui, la peur d'un païen contemporain des Eginètes, il nous conte l'histoire de ce savant allemand Ottfried Muller, qui avait nié la divinité solaire d'Apollon, et qui fut tué d'un coup de soleil.
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—Trop suffit quelquefois à la femme.
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23 juin.—Malgré notre foi au succès,—l'HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE avait paru le 19,—des doutes, des inquiétudes, et des étalages rétifs à l'exposition, et des retards de réclames… enfin dans le lointain un petit bruissement du livre dont on commence à parler, des échos d'impressions de celui-ci et de celui-là, et ce matin une demande de trois exemplaires de la part de l'ambassade de Russie.
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2 juillet.—Dans ces jours de la campagne qui ne semblent plus avoir de nom, qui ne sont plus ni jeudi, ni vendredi, ni samedi, parce qu'il n'est rien qui les distingue, qui les date par un fait, dans ces jours incolores que mesurent deux seuls événements: le déjeuner et le dîner;—lu RICHELIEU ET LA FRONDE de Michelet. Style haché, coupé, tronçonné, où la trame et la liaison de la phrase ne sont plus, avec des idées jetées comme des couleurs sur la palette, et quelquefois une sorte d'empâtement au pouce… Mais plus haut, et au fond, une terrible menace que ce dernier livre du grand poète, et un peu l'ouverture de la grande Ruine qui sera demain. En ce livre déshabillé, plus de couronnes de lauriers, plus de manteaux fleurdelisés plus de chemises même. Les hommes y perdent leur piédestal comme les choses y perdent leur pudeur. La Gloire y a des ulcères et la matrice des Reines des avortements. Ce n'est plus le stylet de la Muse, c'est le scalpel et le speculum du médecin. L'historien y apparaît comme le docteur des urines du peintre hollandais. Le bassin d'Anne d'Autriche y est visité comme en d'autres oubliettes de Blaye, et l'anus du Roi-Soleil y est interrogé comme en un dispensaire de police… Fin des dieux, des religions, des superstitions, et l'arrière-faix de l'histoire exposé en public. Cependant où va cela, où va ce siècle qui n'avait plus de culte que dans son passé historique? Où aboutira cette grande avenue de l'histoire qui n'est plus qu'une avenue de monarques, de reines, de ministres, de capitaines, de pasteurs de peuples, montrés dans leurs ordures et leurs misères humaines,—de Rois passant au conseil de révision?
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7 juillet.—Été un peu revivre à Paris. Chez Saint-Victor, 49, rue de Grenelle Saint-Germain, au fond d'une grande cour, un petit salon aux murs tout couverts de dessins de Raphaël et des grands maîtres italiens, fac-similés par Leroy. Saint-Victor arrive, ébouriffé, non peigné, non bichonné, en déshabillé de tout l'être, et charmant garçon ainsi et beau comme un éphèbe de la Renaissance dans son rayonnant désordre, car il n'est pas fait pour l'habillement moderne qui le vulgarise et le perruquifie…
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—Un ouvrier ébéniste, d'un de ces mots de peuple, a devant moi défini le style de ce temps sans style, le style du XIXe siècle. Il a dit: «C'est une julienne!»
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—Pour arriver il faut enterrer deux générations, celle de ses professeurs et celle de ses amis de collège: la génération qui vous a précédé et la vôtre.
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—Tous ces temps-ci, détente complète de l'activité physique et morale; une somnolence qui irait à des nuits de dix-huit heures;—dans l'éveil les yeux paresseux à voir, à observer;—notre regard, sans notre pensée, feuilletant les livres et se traînant de l'un à l'autre;—un grand effroi de faire moins que rien;—la tête vide et pourtant lourde;—le sang comme envahi par la lymphe;—un lâche ennui;—le remuement de la cervelle et du corps aussi durs pour nous que pour l'aï, qui passe une journée à se dérouler de son arbre;—un état de l'âme sur lequel tout passe sans la secouer: les distractions, l'orgie, les grattements de vanité.—C'est la maladie qui vient aux activités retraitées, aux têtes qui restent trop longtemps à se reposer, à nous qui, depuis cinq mois, ne vivons pas dans une oeuvre et pour une idée.
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2 août.—Par la littérature qui court, c'est vraiment un noble type littéraire que ce Saint-Victor, cet écrivain dont la pensée vit toujours dans le chatouillement de l'art ou dans l'aire des grandes idées et des grands problèmes, couvant de ses amours et de ses ambitions voyageuses la Grèce d'abord, puis l'Inde qu'il vous peint sans l'avoir vue, comme au retour d'un rêve haschisché, et poussant sa parole, ardente et emportée et profonde et peinte, autour de l'origine des religions, parmi tous les grandioses et primitifs rébus de l'humanité: curieux des berceaux du monde, de la constitution des sociétés, pieux, respectueux, son chapeau à la main devant les Antonins, qu'il appelle le sommet moral de l'humanité, et faisant son évangile de la morale de Marc-Aurèle, ce sage et ce si raisonnable maître du monde.
Et quand il redescend de ces cimes, et qu'il parle de ces temps-ci et de leurs hommes, c'est avec une ironie à la Michel-Ange, comparant Janin et son oeuvre à la Chimère de Rabelais «bombycinant dans le vide», chimera bombycinam in vagum.
Tout cela coulant, débordant, en une nuit d'été, de cet éloquent toqué du passé et de l'antiquité, dans l'ombre d'un mylord qui roule au petit pas, à travers le bois de Boulogne, avec un cocher dormant sur le siège, et dont il dit: «Ne le dirait-on pas accoudé sur un triclinium?»
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—Croissy. En entrant sous bois, j'ai tout de suite le silence, mais un silence murmurant de toutes les petites et caressantes voix de la vie et de l'amour, que domine, comme une dièze profonde, la plainte amoureuse du ramier. L'herbe même est susurrante. La feuille parle à la feuille, et la plus petite poussant la plus grande qui lui cache le soleil, dit: «Range-toi,» et cela basso basso, jusqu'à ce que la brise, passant dans la tête du bois, fasse un frémissement longuement s'en allant, qui emporte tous les bruits, dans un remolo de feuilles, ressemblant au doux et effacé murmure d'une eau qui coule au loin.
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—A-t-on jamais songé à l'être moral que doit faire le fils d'un restaurant, conçu aussitôt après que son père a donné l'ordre aux garçons d'ajouter le numéro du cabinet à l'addition des soupers de la nuit?
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6 août.—Nous voici près de Blois, à la Chaussée-Saint-Victor, dans une façon de château et dans une manière de parc, avec Mario Uchard et sa perpétuelle bonne humeur, avec les beaux yeux de son bébé et son babil d'oiseau, et avec le nez rouge de miss Charlotte, la gouvernante du bébé.
Une fantastique personne que cette miss Charlotte, passant automatiquement dans le paysage, ombragée de son chapeau de paille brun en forme de tourtière, tenant dans la paume d'une main levée en l'air, une toute petite cage garnie de ouate, sur laquelle trébuche un oisillon aux ailes coupées, suivie à trois pas, par un de ces petits chiens ratiers, auquel Landseer fait agacer un perroquet. Mais vieux, vieux, ce chien! et le derrière râpé comme une couverture d'hôpital, et sautillant sur trois pattes, la quatrième étant paralysée par un rhumatisme,—un petit chien qui est une chienne appelée Fanny, dite familièrement Fane.
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—Un original que j'ai connu, se trouve faire une visite au printemps, dans un château, à une toute jeune femme qui lui dit: «Vous aimez la campagne au printemps, Monsieur?
—Moi, Madame, pas du tout, au printemps j'adore Paris: les jours sont devenus longs et c'est le meilleur mois pour bien voir les petites filles qui sortent des magasins!
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—C'est curieux le mépris de la vieille Grèce pour la Rome du temps d'Auguste, pour la Rome polie, considérée par elle comme barbare, et dont ni Lucien, ni Denys d'Halicarnasse qui parla si bien des choses romaines, n'osent mentionner les poètes et les artistes: mépris d'une douce civilisation pour un peuple de soldats, et dont nous avons la délicate traduction dans ce refus d'une courtisane de coucher avec un fanfaron guerrier, se figurant coucher avec le bourreau.
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15 août.—… La table est mise dans la cour, entourée d'un treillage vert attendant les plantes grimpantes, et à l'entrée de laquelle se tiennent scellés deux beaux ânes gris, harnachés de rouge et tout pomponnés de houppettes à l'espagnole. Nous nous asseyons dix-neuf sur des chaises de jardin. Villemessant blaguant l'appétit de celui-ci, les fours de celui-là, criant à sa femme: «Bois du bordeaux, ça te fera vivre quinze jours de plus,» appelant «Fouyou» sa fille, qu'il traite en vrai gamin, et nous disant: «On m'a demandé à Blois qui vous êtes, j'ai répondu que vous étiez les frères Lionnet, des chanteurs de chansonnettes, et que vous alliez chanter quelque chose aux fêtes.»
Il y a parmi les convives un dur à cuire de 76 ans, qui en paraît 40, et qui est en pantalon blanc, en redingote de lasting, en chaussettes de soie dans fins escarpins. Un homme qui a fait sa carrière dans les intendances de Napoléon Ier, et qui, depuis rallié aux Bourbons et mêlé à de grands événements, et devenu le familier de nombre de personnages, est tout plein d'anecdotes donnant un relief aux faits historiques. C'est le baron Penguilly, père de Penguilly le peintre.
Lors de l'entrée de l'armée française à Moscou, il prend possession d'un palais. Dans la visite des chambres, il entend un frôlement de robe, aperçoit un pied sous un lit, tire à lui un bas de soie noire, au bout duquel il y a une jolie femme, et encore un autre pied et une autre jolie femme. Des deux femmes, il fait ses maîtresses à tour de rôle. L'après-demain, survient un de ses amis qui lui dit: «Tu es heureux, toi seul as des femmes!—Et toi du madère! répond Penguilly. Eh bien! donnant donnant, je t'échange une de mes femmes contre dix tonnelets de madère.» L'échange fut fait.
Moscou évacué, voici Penguilly, chargé par le maréchal je ne sais plus qui, de ramener dans sa voiture deux actrices de la troupe française. Un cheval meurt, puis deux, puis trois, puis plus de calèche. Les deux femmes alors hissées sur un cheval que Penguilly trouve par un heureux hasard à acheter. Et l'une des deux prise de dyssenterie et attachée avec des cordes sur le cheval. Enfin l'agonie de la femme, disant au moment de mourir: «Penguilly, en cas de mort tout le monde peut baptiser et donner l'absolution», et elle le force à écouter sa confession. Elle était la fille d'un marchand du faubourg Saint-Antoine, enlevée à 13 ans, et ayant promené sa vie amoureuse dans les quatre coins du monde. Et sa confession faite, elle lui donnait sa bourse pour qu'il fît dire des prières à la première ville. En Pologne, Penguilly lui faisait faire un service, et il reçoit encore, tous les ans, une lettre de remerciement de la survivante.