Pour l'art dramatique annamite, je ne trouve pas d'autre définition que celle-ci: des miaulements de chats en chaleur au milieu d'une musique de tocsin.
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Vendredi 25 octobre.—Des cafés à l'Exposition qui commencent sourdement à se démeubler, et à se démolir, et qui prennent l'aspect de ces hangars à manger et à boire, qui s'improvisent aux premiers jours, dans les Californies.
Ce soir Geffroy vient dîner. Il m'apporte la préface de GERMINIE LACERTEUX, qu'il a faite pour l'édition à trois exemplaires de Gallimard. Le véritable titre de cette préface devrait être: la Femme dans l'oeuvre des Goncourt. C'est bravement admiratif avec une note de tendresse qui m'émeut. Jamais il n'a été imprimé sur moi, quelque chose d'aussi hautement pensé, et d'aussi artistement écrit.
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Samedi 26 octobre.—De midi à six heures, à la répétition de la LUTTE POUR LA VIE.
C'est du théâtre qui remue de la pensée autour de l'état moral de la société actuelle, et ce n'est pas commun au théâtre. Daudet possède tout à fait à un degré supérieur l'invention scénique, qu'ont bien moins que le romancier de SAPHO, les faiseurs attitrés du théâtre. La scène du barbotage de la toilette, montrant le boucher dans l'homme du monde, avant qu'il ait endossé le plastron de soirée, c'est vraiment pas mal. La tentative d'empoisonnement de la duchesse, au moment où on lit dans le salon de l'hôtel l'étude sur Lebiez, c'est comme une coïncidence dramatique, d'une ingéniosité plus forte, je crois, que les ingéniosités d'un dramaturge quelconque. Mais ce que je trouve de tout à fait remarquable dans l'ordre de l'imagination théâtrale, c'est la trouvaille de la façon dont le poison vient naturellement dans la poche de Paul Astier, et comme l'auteur fait d'une manière, pour ainsi dire explicable, de ce flacon presque un agent provocateur.
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Jeudi 31 octobre.—Loti est venu de Rochefort, pour assister à la LUTTE POUR LA VIE, et s'il vous plaît, en grand uniforme. En dînant, on cause des candidats pour le fauteuil d'Augier, et au milieu de cette causerie, Daudet demande à Loti, pourquoi il ne se présente pas. Loti répond naïvement qu'il se présenterait bien, mais qu'il ne sait pas trop comment ça se fait. Alors l'idée un peu méphistophélique de jeter de l'imprévu, dans les combinaisons arrêtées d'avance du corps savant, nous prend d'improviser cette candidature, qui va produire le même effet qu'un pied posé dans une fourmilière, et cela est aussi mêlé de la pensée ironique du désarroi, que ça va mettre dans la hiérarchie maritime, cette anomalie d'un lieutenant de vaisseau, académicien. Et tout chaud Daudet propose à Loti de lui écrire le brouillon de sa lettre de présentation, pendant qu'il va être enfermé dans le cabinet de Koning, où il passe toute la soirée…
Sauf un peu de résistance à l'explosion de maternité de la duchesse Padovani, après la tentative d'empoisonnement sur elle de son mari, la pièce est acceptée sans protestation, et même très applaudie aux fins d'actes.
Un débutant du nom de Burguet, remarquable par un jeu tout de nature, fait de gaucherie de corps et de simplicité de la parole. J'ai le pressentiment que ce Burguet deviendra un grand acteur du théâtre moderne.
En montant en voiture, Daudet remet à Loti, le brouillon de sa lettre de présentation à l'Académie, qu'il a, en effet, écrite dans le cabinet de Koning, pendant qu'on jouait sa pièce.
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Vendredi 1er novembre.—Oh, ma décoration, j'ai bien envie de ne plus la porter, aujourd'hui que dans la liste des chevaliers de la Légion d'honneur, je lis Durand (fruits confits). Voyons, là, raisonnablement, est-ce que la confection des fruits confits et des livres devrait avoir la même récompense?
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Mercredi 6 novembre.—Ce soir, grand dîner donné par l'Écho de Paris à la presse parisienne. J'ai pour voisin Vacquerie. Nous nous entretenons des oeuvres de Victor Hugo qui restent à publier, et qui ne peuvent maintenant dépasser cinq ou six volumes. Il y a à peine assez de copie pour faire un second volume des CHOSES VUES, mais il existe pas mal de notules et de pensées, dont on pourra peut-être emplir tout un volume.
Comme je parle à Vacquerie de la toquade de mon frère pour TRAGALDABAS, il me conte que c'est le succès du TRICORNE ENCHANTÉ de Théophile Gautier aux Variétés, qui l'avait fait écrire sa pièce, primitivement en trois actes, et qu'il voyait jouée par le comique Lepeintre jeune. Et donc, il avait prié Hugo d'inviter Roqueplan à déjeuner, pour lui lire sa pièce, mais Hugo n'ayant point de réponse au bout de huit jours, dans son désir passionné d'être joué, Vacquerie avait fait inviter à déjeuner Frédérick-Lemaître qui avait accepté le rôle. Là-dessus était arrivée une lettre de Roqueplan, s'excusant de n'avoir pas répondu, parce qu'il était en province et se mettant tout à la disposition de Hugo. Mais déjà le traité était signé avec Cognard qui lui demandait d'allonger la pièce, ce qui avait lieu à la diable, aux répétitions. Enfin, la première avait lieu, une première où les figurants eux-mêmes sifflaient Frédérick-Lemaître, qui, complètement ivre, avait la plus grande peine à se tenir sur ses jambes, quand, sous une fantasque inspiration de la soûlerie, sa tête d'âne lui ballottant sur la poitrine, il s'avançait vers la rampe et s'écriait: «Messieurs et citoyens, je crois que c'est le moment de crier: «Vive la République!» Et alors c'étaient des applaudissements jusqu'à la fin.
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Dimanche 17 novembre.—Il est question dans des apartés, des livres que chacun fait. Huysmans remet à plus tard son livre sur Hambourg. Rosny me parle avec un certain mépris de son TERMITE paraissant dans la Revue de Mme Adam, et me confesse qu'il travaille à un livre, qu'il met au-dessus de tous ses précédents bouquins, et qui aura pour titre: LA BONTÉ, un livre un peu en opposition avec le courant littéraire contemporain, se plaisant à peindre les roueries du mal, et qui peindra, selon l'expression de Rosny, les ruses du bien.
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Mardi 3 décembre.—On ne saura qu'en posant pour son buste, devant un sculpteur chercheur et consciencieux, ce qu'il y a dedans les plans d'un visage, de petites protubérances, d'épaisseurs, de méplats, d'amincissements qui s'aperçoivent à la lumière frisante, et ce qu'il faut de boulettes de terre glaise et de grattages d'ébauchoir, pour rendre les insensibles creux et les imperceptibles saillies d'un plein ou d'un tournant de la chair, qui paraît plane.
Et je causais avec Alfred Lenoir, de l'âge où il s'était pris de passion pour la sculpture, et il me racontait qu'à l'âge de quatorze ans, ayant eu une fièvre cérébrale, ses études avaient été interrompues, et qu'il passait sa journée à vaguer dans l'École des Beaux-Arts, dont son père venait d'être nommé le Directeur. Et dans ce vagabondage, en cette maison d'art, il avait été pris du désir d'en faire autant, que les jeunes sculpteurs qu'il voyait travailler. Or, il avait obtenu de se faire inscrire parmi les concurrents pour l'admission à l'École, et à quinze ans, il était admis le premier, sur l'éloge que Carpeaux faisait de son morceau de sculpture. C'était une petite académie d'après un modèle affectionné par Regnault, un modèle à l'anatomie nerveuse, à la tête de mulâtre, et dont le corps artistique lui donnait une espèce d'enfiévrement dans le travail, un enfiévrement tel, me disait-il, qu'il sortait tout en sueur de ces séances du soir, pendant lesquelles avait lieu le concours.
Puis, à quelques années de là, Lenoir obtenait le second prix au concours de Rome, était découragé, dégoûté du travail de l'École, allait passer à ses frais huit mois en Italie, puis revenait à Paris, où il obtenait une seconde, et enfin une première médaille aux Salons.
Finalement, Lenoir me conte que son père avait connu Houdon, dans les dernières années de sa vie, où il habitait l'Institut, et pendant lesquelles il était tombé en enfance, ramassant des culs de bouteille qu'il donnait pour des pierres précieuses.
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Vendredi 13 décembre.—Hier, au bas de je ne sais quel journal, acheté pour tuer la demi-heure de chemin de fer d'Auteuil à Paris, j'avais lu cette histoire, cette très vieille histoire, déchiffrée par Maspero sur le papyrus d'une momie. Le roi Rhompsonitos possédait, caché dans un souterrain, un trésor dont il croyait avoir seul le secret de l'ouverture. Mais les deux fils de l'architecte du souterrain s'y introduisaient toutes les nuits. Alors, le roi y faisait placer des pièges pour prendre les voleurs, et l'un des deux frères était pris, et l'autre lui coupait la tête, pour n'être pas reconnu et arrêté. Or, le roi qui avait une très belle fille, lui ordonnait de se prostituer à tout passant, avec la demande pour salaire, du récit du plus méchant tour qu'il avait commis pendant sa vie. Le survivant des deux frères, sur le sein de la princesse, lui confessait son vol et l'assassinat de son frère, mais au moment, où elle donnait le signal pour l'arrêter, et le prenait par le bras, le bras lui restait dans la main, c'était le bras d'un mort sous lequel se dissimulait le sien… L'étrangeté de ce roman pharaonique, le passé lointainement reculé dont il venait, le mystère de sa trouvaille sous l'ensevelissement des siècles, tout cela m'avait pris la cervelle, et je marchais, à la nuit tombante, dans le brouillard de Paris, absent de Paris et du temps présent, quand devant moi se mit à sauteler, à l'aide dans les mains d'espèces de fers à repasser, un cul-de-jatte étrange, et qui semblait traverser la chaussée, en passant sous les voitures, sans être écrasé.
Et la nuit, je ne sais comment le roi Rhompsonitos et mon cul-de-jatte devenaient contemporains, se mêlant, se brouillant dans un rêve, où je voyais le roi, sa fille, et le voleur, tous de profil, et toujours de profil, en toutes leurs actions, comme on les voit sur les obélisques, avec des apparences de têtes d'épervier, et clopinant au milieu d'eux mon cul-de-jatte, qui devenait à la fin un gigantesque scarabée de cette belle matière vert-de-grisée, qui arrête le regard dans les vitrines du Musée égyptien du Louvre.
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Dimanche 15 décembre.—On annonce contre Descaves des poursuites du parquet, à la sollicitation du ministre de la guerre. Mais alors bientôt sur un roman qui prendra à partie la corporation des huissiers, l'auteur sera poursuivi sur la demande du ministre de la Justice; sur un roman qui prendra à partie les attachés d'ambassade, l'auteur sera poursuivi à la demande du ministère des Affaires Étrangères; sur un roman qui prendra à partie les maîtres d'école, l'auteur sera poursuivi à la demande du ministre de l'Instruction publique, etc., et ce sera ainsi pour tout roman, mettant à nu les canailleries d'un corps, car tous les corps de l'État appartiennent à un ministère.
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Lundi 16 décembre.—Diderot, lui, pendant que Voltaire et les autres sont encore à rimailler, et demeurent des poètes à chevilles et sans poésie, emploie uniquement la prose, comme la langue de sa pensée, de ses imaginations, de ses colères, et contribue si puissamment à sa victoire, à sa domination en ce siècle, qu'en dehors de Hugo et à peine de trois autres, la poésie n'est plus que l'amusement des petits jeunes gens de lettres à leur début, et pour ainsi dire, la perte de leur pucelage intellectuel.
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Mercredi 18 décembre.—Aujourd'hui Burty, que je n'ai pas vu depuis des mois, m'apporte un catalogue qu'il vient de faire des peintures que Dumoulin a rapportées du Japon, et qui doivent être exposées, après-demain, chez Petit.
Il parle comme autrefois, et semble, par miracle, être revenu à la lucidité de l'intelligence, à la clarté de la parole; toutefois de son individu qui porte sur son front une grande fatigue, s'échappe une profonde mélancolie.
Il n'a plus de relations avec personne, ni avec sa fille, ni avec son gendre, ni même avec les Charcot, et il paraît vouloir me faire entendre, que sa séparation date avec eux de la première de GERMINIE LACERTEUX. Enfin il ne voit plus âme au monde, mange chez lui, se couche à neuf heures, affirmant qu'il n'a pas de maîtresse.
Cet aveu est jeté dans une suite de paroles qui ont un rien d'illuminisme, paroles accompagnées de petits gestes rétrécis: «Les relations sont fugaces, dit-il, et trop pleines de heurts des tempéraments divers… On n'est rien dans la durée du temps…» et comme il n'a ni l'ambition, ni l'amour de l'argent, il ne veut plus dans la vie que les jouissances rapides et effleurantes, données par la contemplation des objets d'art.
Et comme je lui demande, s'il ne travaille pas à une volumineuse chose sur le Japon, il me coupe avec un: «Non, non!… une longue application m'est défendue depuis ma maladie.» Et revenant aux jouissances qu'il éprouve encore; il cite la conversation avec un être qui a l'intelligence des choses qu'il aime, et il finit en me demandant d'une voix caressante, et presque humble, de l'inviter à déjeuner.
Et malgré moi, je suis touché, et je sens qu'à travers l'abominable jalousie qu'il a eue de moi, toute sa vie, une vieille habitude, un restant tendre de notre acoquinement artistique dans le passé, enfin le plaisir de causer avec moi du Japon, triomphe de cette jalousie, et le fait, par les moments tristes de sa vie, presque aimant de ma personne.
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Mardi 24 décembre.—Savez-vous, me dit un Français de retour de Russie, comment est mort Skobeleff?—Non.—Eh bien, voilà!
Une bouteille de Champagne! une femme!
Une bouteille de Champagne! une femme!
Une bouteille de Champagne! une femme!
À la troisième bouteille de Champagne suivie de la troisième femme… rasé!… une congestion cérébrale!
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Mercredi 25 décembre.—Yriarte parlait ce soir, à dîner, des dessins de Tissot rapportés de Jérusalem, et qui ont produit un bouleversement chez Meissonier. C'est un espèce de Chemin de la Croix, en plus de cent cinquante pastels, exécutés de la manière la plus exacte, d'après les indications des religieux du pays, et vous donnant ainsi que des photographies, les petits sentiers d'oliviers où a dû passer le Christ, avec là dedans, des bonshommes indiqués dans les Évangiles, de telle profession, de telle localité, retrouvés dans le type général des gens de ce temps-ci de la même profession, et de la même localité, où le peintre s'est transporté. Enfin de la réalité rigoureuse, exécutée dans un état d'hallucination mystique, et à laquelle une maladresse naïve ne fait qu'ajouter un charme: de l'art qui a une certaine ressemblance avec l'art de Mantegna.
ANNÉE 1890
Mercredi 1er janvier 1890.—En ce premier jour de l'année, un vieux maladif comme moi, tourne et retourne entre ses mains l'almanach nouveau, songeant que 365 jours, c'est de la vie pour un bien long temps, et interrogeant, tour à tour, chaque mois, pour qu'il lui dise par un signe, par un rien mystérieusement révélateur, si c'est le mois, où il doit mourir.
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Jeudi 2 janvier.—Un dîner, où le nom de Blowitz est prononcé, et sur ce nom, quelqu'un au fait des dessous secrets du temps, raconte comment Blowitz est devenu correspondant du Times. Blowitz, dit-il, qui s'appelle Oppert, et qui a pris le nom de sa ville, était un pauvre diable de professeur à Marseille, tout à fait inconnu, ayant le grade de sergent-major dans la garde nationale, et qui, dans l'insurrection de Marseille, sauvait le préfet qui allait être massacré,—et tombait avec cette recommandation sur le pavé de Versailles, au moment de la rédaction du traité avec Bismarck.
Alors le correspondant du Times, mais le correspondant du Times, avec un traitement de 75 000 francs et la considération d'un ambassadeur, était lord Oliphant, ce personnage extraordinaire qui avait été une espèce de Brummel, un familier de princes, un diplomate en Chine et au Japon, un martyr portant encore aux deux poignets les stigmates de la martyrisation, le fondateur d'une religion à laquelle il avait donné toute sa fortune, un homme, pendant quelque temps, descendu à être un brouetteur de feuilles mortes, et redevenu dans le Times, l'intermédiaire entre l'Angleterre et la France, au moment où la France traversait ces années tragiques.
Il arrivait à lord Oliphant d'employer Blowitz, ayant dans le reportage une audace sans exemple, et qui dans ce moment, où toute la diplomatie européenne à l'affût de nouvelles, était à Versailles, et ne pouvait parvenir auprès de Thiers,—lui, Blowitz y pénétrait par les cuisines.
Or, dans le moment, il s'était passé ceci: un jour le marseillanisme de Thiers, discutant avec le comte d'Arnim, avait été tel, que le comte n'avait pu s'empêcher de lui jeter: «Mais à vous entendre parler ainsi, on dirait vraiment que vous avez gagné la bataille de Sedan!» Sur quoi Thiers s'était mis à larmoyer, en disant que le comte se plaisait à insulter un vaincu. Et à la suite de cette séance, impossible de réunir Thiers et le comte d'Arnim: Thiers boudant le comte, et le comte, qui était un homme distingué et bien élevé, ne se souciant plus de se rencontrer avec ce cacochyme pleurard. Et c'est Oliphant qui, après des causeries avec Thiers, le remplaçait, et les 17 articles du traité—fait qu'on ignore absolument—étaient arrêtés entre le correspondant du Times et le comte d'Arnim.
En cette cuisine diplomatique, Oliphant se trouvait bien des petits services que lui rendait Blowitz, et le traité signé, quand Thiers pour remercier son remplaçant, lui offrait de le nommer grand-croix de la Légion d'honneur, celui-ci repoussait cet honneur, et lui demandait la nomination au consulat de Venise, du correspondant français du Times avant la guerre, qui, je crois, était Yriarte,—et Blowitz prenait sa place.
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Vendredi 3 janvier.—C'est curieux comme le contact intime avec la cuisine d'un art, est pour un littérateur, la révélation de choses nouvelles et originales à apporter dans son métier. C'est ainsi, que ce modelage appliqué et chercheur des plans, des méplats, des saillies, des creux, pour ainsi dire, imperceptibles de mon visage, me faisait penser, que si j'avais encore des portraits physiques d'hommes ou de femmes à faire, je les ferais plus plastiquement anatomiques, plus détaillés en la construction, la structure, le mamelonnement, l'amincissement du muscle sous l'épiderme, je pousserais plus loin l'étude d'une narine, d'une paupière, d'un coin de bouche.
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Mardi 7 janvier.—En ces heures de mon abandon de la porcelaine de Chine et de la poterie du Japon, c'est une griserie amoureuse des yeux devant ces fleurettes, si riantes, si spirituelles, si XVIIIe siècle français, du Saxe. Que les Allemands aient eu cette légèreté de main une fois, dans l'art, c'est bien extraordinaire, mais cette légèreté de main, ils ne l'ont eue, pourquoi? que sur la porcelaine.
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Mercredi 8 janvier.—Depuis trois jours, j'avais derrière moi Blanche d'une si mauvaise humeur, et avec des tombées de bras si désespérées, qu'impatienté, je n'ai pu m'empêcher de lui jeter: «Qu'est-ce que tu as?—Rien, rien, m'ont répondu à la fois la mère et la fille—Non, elle a quelque chose?—Eh bien, voilà! a fait la mère, il y a deux fois par semaine, à la mairie de Passy, un cours fait par les Femmes de France pour soigner les malades, les blessés, et la bête voudrait y aller!» Oui, c'est vraiment positif, au fond le scientifique est devenu le goût de toutes les intelligences, depuis les plus hautes jusqu'aux plus basses, et ne voilà-t-il pas une pauvre petite créature, qui au lieu de couper des romans au bas des journaux, coupe des articles de science, et a l'envie passionnée d'aller à un cours médical, comme autrefois l'une de ses pareilles avait l'envie d'aller au bal.
M. Groult vient me voir, le dessin d'un quelconque par Gavarni, sous le bras, et je lui apprends à son grand étonnement que c'est le dessin de son ami Tronquoy, costumé en patron de barque, que j'ai vu des années, dans sa chambre, et que j'ai même décrit dans mon livre sur lui. Et là-dessus comme il me parle d'un délicieux dessin qu'il vient d'acquérir, dessin représentant un vieillard au milieu d'objets d'art, prenant une prise de tabac au coin de sa cheminée, et dont il ignore le nom, je lui dis: «Ça doit être ça,» et je lui tends le premier volume des MÉMOIRES DU BARON DE BESENVAL, où il y a en tête une vignette de son portrait dans son cabinet, d'après Danloux. Et c'est ça!
Au bout d'une causerie sur l'art qui lui apporte une espèce d'enivrement, s'arrêtant au milieu de l'escalier qu'il descend, et renversé sur la rampe, en face d'un dessin de Watteau, représentant: Le Printemps, peint par le maître dans la salle à manger de Crozat, les yeux tout ronds, le bout du nez fébrilement dilaté, la bouche contractée comme en une dégustation gourmande, Groult au milieu de paroles en déroute, coupées par cette phrase: «Vous les verrez, Monsieur, chez moi!» me parle d'un Constable, d'un Constable qui tue toute la peinture française de 1830, acheté 340 francs dans un Mont-de-piété à Londres, et d'autres, d'autres acquisitions… et de deux Péronneau, deux Péronneau, achetés à quatre ou cinq heures de Bordeaux… achetés dans une propriété à laquelle on n'arrivait qu'au moyen d'une mauvaise carriole… Et le marché conclu, et M. Groult se disposant à les porter dans la voiture, la femme qui venait de les lui vendre, lui disant: «Il y a encore une condition… ce sont mes aïeux… et je ne consentirai à les laisser sortir, que la nuit tombée.» Et la vendeuse promenait dans les vignes son vendeur jusqu'au crépuscule. Ne trouvez-vous pas quelque chose de joliment superstitieux, dans l'arrangement de cette femme, pour que ces portraits de famille ne puissent pas se voir sortir de chez eux?
Ce soir, il était question d'une chasse au canard dans le Midi, en l'honneur du duc de Chartres. La barque du prince était suivie de batelets, où était la fleur des femmes de la haute société orléaniste. Adonc il arrivait, que le prince après avoir tiré, déposait le fusil qui lui avait servi sur un second fusil qui partait, et allait percer, sous la flottaison, le batelet le plus rapproché et la partie inférieure d'une dame qui était dedans. Grand émoi, et l'appel d'un chirurgien pour retirer les plombs indiscrets, et la galante société s'inscrivant pour les plombs qu'il devait retirer, et dont les futurs possesseurs avaient l'intention de faire des boutons de chemise. C'est très dix-huitième siècle, n'est-ce pas?
Le contre-amiral Layrle qui a fait autrefois une station de quatre ans au Japon, et qui vient d'y passer encore deux années, parlait du silence que gardaient les Japonais sur les événements politiques vis-à-vis des Européens, et il nous contait que le président du conseil et le ministre de la marine, avec lesquels il est lié, qu'il avait connus à son premier séjour très petits jeunes gens, très petits bonshommes, il ne pouvait en tirer que des monosyllabes et des exclamations sans signification, quand il les interrogeait. Et il s'émerveillait, que des gens qui avaient pris part à des actions militaires, et dont l'un passait pour un homme de guerre tout à fait distingué, il n'était pas possible de leur extirper un détail de bataille, de combat, d'épisode militaire: disant que Canrobert ou Mac-Mahon, tout en gardant la plus grande discrétion dans leurs paroles et leurs jugements, ne pouvaient se tenir de parler sur les affaires, où ils ont assisté.
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Vendredi 10 janvier.—Dans cette maison maudite qui est derrière mon jardin, ce sont du jour à la nuit et de la nuit au jour, des aboiements de deux molosses qui m'énervent, et m'ont empêché des nuits entières de dormir, et si je n'avais retrouvé les volets intérieurs que j'ai fait faire pour mon frère, pendant sa maladie, je serais obligé d'aller coucher dehors. Ah! le bruit va-t-il être le tourment agaçant de mes dernières années? Oh! le bruit, le bruit, c'est la désolation de tous les nerveux dans les centres modernes! Mercredi dernier, Maupassant qui vient de louer un appartement avenue Victor-Hugo, me disait qu'il cherchait une chambre pour dormir, à cause du passage devant chez lui des omnibus et des camions.
Au dîner, où on causait littérature, et où des parleuses me jetaient ingénument: «Mais pourquoi voulez-vous faire du neuf?» Je répondais: «Parce que la littérature se renouvelle comme toutes les choses de la terre… et qu'il n'y a que les gens qui sont à la tête de ces renouvellements, qui survivent… parce que, sans vous en douter, vous n'admirez, vous-même, que les révolutionnaires de la littérature dans le passé, parce que… tenez, prenons un exemple, parce que Racine, le grand, l'illustre Racine a été chuté, sifflé par les enthousiastes de Pradon, par les souteneurs du vieux théâtre, et que ce Racine avec lequel on éreinte les auteurs dramatiques modernes, était en ce temps un révolutionnaire, tout comme quelques-uns le sont aujourd'hui.»
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Jeudi 16 janvier.—Pillaut avec son dilettantisme musical de lettré et de penseur, cause de Wagner, et dit que sa forme musicale fait penser à un monde futur, et que ses sonorités sont des sonorités qui semblent fabriquées pour les oreilles de l'humanité qui viendra après nous.
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Vendredi 17 janvier.—Hier, dans mon tête-à-tête avec Daudet, sur un regard jeté sur un groupe de femmes réunies dans un coin du salon, abandonnant Stanley et l'Afrique, il s'est écrié: «Dans le mariage, n'est-ce pas, on accouple des femmes ayant dix ans de moins que les maris, qui arrivent déjà un peu usés au mariage, et le sont à peu près tout à fait, quand la femme a acquis toute sa vitalité, toute sa richesse de besoins et de désirs: c'est l'histoire d'une dizaine de ménages que je pratique. Eh bien, ça devrait être le contraire dans le mariage, pour que le mariage soit heureux, il faudrait que la femme eût dix ans plus que le mari… et à ce sujet remarquez que le bonheur tranquille de certains ménages d'hommes encore jeunes, qui ont épousé des touffiasses plus vieilles qu'eux, ça tient à ce qu'elles ont dépensé leur vitalité, et qu'elles se trouvent au même degré d'assouvissement et d'éteignement de la chair, que leurs maris.
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Samedi 18 janvier.—Une après-midi passée devant les tableaux anglais de Groult, devant ces toiles génératrices de toute la peinture française de 1830, ces toiles qui renferment une lumière si laiteusement cristallisée, ces toiles aux jaunes transparences, semblables aux transparences des couches superposées d'une pierre de talc. Oh! Constable, le grand, le grandissime maître… Il y a parmi ces toiles, un Turner: un lac d'un bleuâtre éthéré, aux contours indéfinis, un lac lointain, sous un coup de jour électrique, tout au bout de terrains fauves. Nom de Dieu, ça vous fait mépriser l'originalité de quelques-uns de nos peintres originaux d'aujourd'hui.
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Dimanche 19 janvier.—Aujourd'hui, après de longs mois de complète disparition, apparaît Villedeuil tenant amoureusement par la main, sa petite fille, et dont la barbe devenue blanche lui donne un air patriarcal… Le voyant ainsi, mon souvenir n'a pu s'empêcher d'évoquer le Villedeuil à la barbe noire des soupers de la Maison d'Or.
À peine entré, marchant d'un bout à l'autre du Grenier, avec ces petits rires à la fois pouffants et étouffés qui lui sont particuliers, il s'est mis à railler spirituellement l'erreur des gens, des gens qui veulent voir dans les Rothschild et les banquiers de l'heure présente, des réactionnaires, des conservateurs à outrance, établissant très nettement que tous, y compris les Rothschild, ne détestent pas du tout la République, se trouvant en l'absence d'Empereurs et de Rois dans un pays, les vrais souverains, et rencontrant dans les ministres actuels, ainsi que les Rothschild l'ont rencontré chez un tel et un tel, par le seul fait de la vénération du capital, chez des hommes à la jeunesse besogneuse,—rencontrant des condescendances qu'ils n'ont jamais obtenues des gens faits au prestige de la pièce de cent sous.
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Jeudi 23 janvier.—L'amabilité de l'académicien X…, cette amabilité à jet continu à l'égard de tous, et qui ressemble pas mal aux distributions de victuailles au peuple, dans les anciennes réjouissances publiques, faisait dire à ma voisine de table, que cette amabilité-là, elle, ça la mettait en veine de butorderie!
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Vendredi 24 janvier.—Conversation du temps, où apparaît l'infiltration de la puissance de l'argent chez les marmots: conversation entre le petit garçon d'un comédien et la petite fille d'une comédienne.
Le petit garçon: «Si tu veux me laisser jouer avec tous tes joujoux, comme s'ils étaient à moi, tu seras ma petite femme (Au bout de quelques instants de réflexion.) Mais tu sais, mon papa, gagne beaucoup d'argent!»
La petite fille: «Ma maman aussi!»
Un silence.
Le petit garçon: «Oui… mais, mon papa n'en dépense pas!»
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Dimanche 26 janvier.—Tissot nous contait ce soir, chez Daudet, qu'il avait été au moment d'acheter 7 000 francs, une petite montagne près de Jérusalem, et d'y bâtir un atelier, où il aurait imprimé et gravé son livre: un atelier, qui, disait-il, serait devenu un atelier d'art religieux, en même temps qu'une colonie française, faisant revivre l'influence de notre pays dans les lieux saints.
Là-dessus Tissot déplore un grand charme de Jérusalem, en train de se perdre. La ville était bâtie en pierre rose, qui la faisait paraître couleur de chair, et cette pierre est remplacée, à l'heure présente, par de la brique et de la tuile de Marseille d'une horrible couleur rouge de Saturne, rouge vilainement orangé.
Et l'on parle du costume des peuples antiques, du drapement de leurs corps dans des morceaux d'étoffes carrés, sans coupe appropriée à la forme des membres, et pour ainsi dire, sans attaches: l'apparition du bouton n'ayant eu lieu que dans des vêtements non drapés, dans les vestes des Perses et des Mèdes. À ce sujet, il raconte qu'à Port-Saïd, il a vu, caché, la toilette d'une colonie de femmes indiennes, embarquée pour je ne sais où, et dont l'adhésion des vêtements au corps, obtenue comme au moyen d'épingles, était faite absolument par l'art du drapement, et cet art de fermeture sans épingles, sans boutons, sans noeuds de cordon s'étend jusqu'aux pantalons des hommes, ces pantalons simplement drapés, que le prince Louis retrouvait encore ces temps-ci au Japon.
Un moment il est question de la personnalité du talent, et de la répulsion que cette personnalité rencontre chez les imbéciles. À ce propos Daudet raconte ceci: Belot lui parlait d'un certain dîner Dentu, dont faisaient partie, Boisgobey, Élie Berthet, etc., lui disant qu'il entendrait là des choses qui pourraient lui servir, et le poussait vivement à en faire partie. À quelque temps de là, rencontrant Belot, et le souvenir du dîner Dentu se réveillant chez lui, Belot à sa demande s'il en était, lui répondait: «Tu as été retoqué, on t'a trouvé un talent trop personnel!»
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Mardi 28 janvier.—Aujourd'hui, Burty vient pour ce déjeuner qu'il m'a demandé, et il arrive de bonne heure, comme à un rendez-vous désiré, et depuis longtemps attendu. Il va mieux, merveilleusement mieux, mais au fond, il a une pauvre figure ruinée, avec dessus des rougeurs et des pâleurs d'un sang bien appauvri. À ma demande, s'il travaille, il hésite d'abord, puis me dit que oui, qu'il travaille au lit, les longues heures qu'il ne dort pas, ajoutant bientôt que malheureusement, le matin, les mots à couleur, les sonorités qu'il a trouvées,—ce sont ses expressions,—c'est délavé, éteint.
La conversation va au Japon, aux impressions, aux images obscènes qu'il m'affirme ne plus venir en Europe, parce que, au moment où le pays a été ouvert aux étrangers, ils ont acheté ces images avec des moqueries et des mépris publics pour la salauderie des Japonais, et que le gouvernement a été blessé, a fait rechercher ces images, et les a fait brûler. Maintenant ces images ne seraient pas, comme on l'a cru jusqu'ici, des images à l'usage des maisons de prostitution, elles seraient destinées à faire l'éducation des sens des jeunes mariés; et dans un volume, illustré par la fille d'Hokousaï, racontant le mariage et ses épisodes, on voit roulée prés du lit des jeunes époux, une série de makimono qui doivent être une collection de ces images. Il y a quelques années Nieuwerkerke me parlait d'une série de tableaux érotiques, qui avaient eu pour but d'allumer, lors de son mariage, les sens du roi Louis XV, tableaux que j'avais déjà trouvés signalés dans Soulavie.
Je l'emmène voir mon buste de Lenoir, et en revenant, il remonte chez moi, et je sens qu'il a toutes les peines à s'en aller, pris d'un bonheur presque enfantin à causer avec moi. Et je dois le dire, j'éprouve un espèce de revenez-y d'amitié pour l'homme redevenu affectueux, comme aux premiers jours de notre liaison. Enfin il se lève avec effort de son fauteuil, et passant la porte me jette d'une voix caline: «Vous m'inviterez une autre fois encore, hein?»
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Jeudi 30 janvier.—Daudet me dit à un moment de la soirée, où je suis assis à côté de lui: «Je crois décidément avoir trouvé la formule: le livre c'est pour l'individu, le théâtre c'est pour la foule… et à la suite de cette formule, vous voyez d'ici les déductions.»
Il y avait à dîner les Lafontaine, et la voix de Victoria Lafontaine, demeurée très jeunette, restée la voix fraîchement musicale de la fillette honnête, me donne une singulière hallucination. Ne prêtant pas d'attention au sens de ses paroles, j'ai deux ou trois fois, la sensation de l'entendre rejouer HENRIETTE MARÉCHAL.
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Vendredi 31 janvier.—Je m'amuse, je crois l'avoir déjà écrit, à faire une collection de menus objets d'art de la vie privée du XVIIIe siècle, et d'objets spécialement à l'usage de la femme. Parmi ceux-ci, les montres, ces petits chefs-d'oeuvre de l'art industriel avec les délicates imaginations de leur riche décor, sont parmi les bibelots que j'aime le mieux. Et les regardant aujourd'hui, et les voyant: l'une arrêtée à 6 heures et quart; une autre à 9 heures; une autre à midi et demie: ces heures m'intriguent; je me demande, si ces heures sont des heures tragiques dans la vie de celles qui les ont possédées, et si elles racontent un peu de la malheureuse histoire intime de ces femmes.
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Samedi 1er février.—Une après-midi, passée avec les Daudet, chez Tissot.
À notre entrée le bruit terrestrement céleste d'un orgue-mélodium, dont joue l'artiste, et pendant qu'il vient à notre rencontre, les regards soudainement attirés par un trou illuminé, devant lequel est une aquarelle commencée; un trou fait dans l'ouverture d'une étoffe jouant la toile levée d'un théâtre d'enfant, et dans lequel se voit figurée par de petites maquettes, une scène de la Passion, éclairée par une lumière semblable aux lueurs rougeoyantes éclairant un Saint-Sépulcre, le soir du Vendredi Saint.
Puis aussitôt commence le défilé des cent vingt-cinq gouaches, dont Tissot fait le boniment à voix basse, comme on parle dans une église, avec parfois, détonnant dans sa parole religieuse, des mots d'argot parisiens, disant d'une étude de la Madeleine encore pécheresse: «Vous voyez, elle est un peu vannée!»
Des dessins très exacts, très rigoureux, donnant le cailloutage de ce pays de montagne, le piétinement des terrains par les troupeaux de moutons, la verdure émeraudée de l'herbe au printemps, le desséchement violacé des fonds de torrents, les silhouettes de candélabres des grands oliviers. Il y a de jolies colorations d'intérieurs aux grandes baies de verre, aux petits châssis de plomb, entre autres un intérieur d'Hérode avec sa femme. Un dessin d'un grand caractère est l'interprétation de la parole: «Vous suivrez un homme qui porte une Cruche,»—un homme à la robe jaune, gravissant au jour tombant, la montée qui contourne le rempart, et qu'en bas du dessin, un apôtre désigne à un autre.
Il est des dessins d'apparitions dans de curieuses gloires fantastiques, dans des gloires qui ne pouvaient être entrevues, que par un spirite faisant de la peinture.
Mais les beaux, les touchants, les remuants dessins, ce sont les dessins du crucifiement, dessins très nombreux donnant presque, heure par heure, l'agonie du crucifié en haut du Golgotha, et les affaissements des saintes femmes, et l'étreinte amoureuse des bras de la Madeleine autour du bois de la croix.
Et à mesure que le drame se déroule, Tissot s'animant, s'exaltant, et toujours parlant avec une voix plus basse, plus profonde, plus religieusement murmurante, prête aux choses représentées, des sentiments, des idées, des exclamations qui feraient une glose curieuse à joindre aux Évangiles apocryphes.
Incontestablement cette vie de Jésus en plus de cent tableaux, cette représentation où se mêle à une habile retrouvaille de la réalité des milieux, des localités, des races, des costumes, le mysticisme du peintre, produit à la longue, par le nombre et la lente succession de ces études, un grand apitoiement, et même fait monter en vous une tristesse, au souvenir de ce juste, une tristesse attendrie qu'aucun livre ne vous apporte.
Nous montons, un moment, dans le haut de l'atelier, joliment arrangé dans le goût anglais. Et dans le crépuscule, avec une voix qui se fait tout à fait mystérieuse, et des yeux vagues, il nous montre une boule en cristal de roche, et un plateau d'émail qui servent à des évocations, et où l'on entend, assure-t-il, des voix qui se disputent. Puis il tire d'une commode, des cahiers, où il nous montre de nombreuses pages contenant l'historique de ces évocations, et nous montre enfin un tableau, représentant une femme aux mains lumineuses, qu'il dit être venue l'embrasser, et dont il a senti sur sa joue, ses lèvres, des lèvres pareilles à des lèvres de feu.
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Lundi 3 février.—Ce soir, une jeune fille confessait sa répulsion et son dégoût pour les danseurs et les valseurs sentant la flanelle échauffée: flanelle que tous les jeunes gens ont pris l'habitude de porter en faisant leur service militaire.
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Jeudi 6 février.—Ce matin, dans ma toilette du matin, tombe Réjane toute tourbillonnante dans une pelisse rose. Quelle vitalité! quelle alacrité, il y a chez cette femme! Je lui ai écrit à propos de la pièce de MONSIEUR BETSY, de Paul Alexis, qu'elle se refuse à jouer, et au sujet d'une très jolie étude de sa personne, commencée par Tissot, et qu'il va remonter au grenier, si elle ne revient pas poser. C'est une parole blagueuse, coupée de rires gamins, et de remuements qui ne peuvent tenir en place sur sa chaise. Et elle me dit qu'elle trouve bonne la pièce d'Alexis, mais son rôle détestable, puis qu'il est question de jouer une seconde pièce de Meilhac après LE DÉCORÉ, qu'elle est une nature franche, une femme de parole, qu'elle ne veut pas répéter une pièce, qu'après cinq ou six représentations, on arrêtera, laissant les auteurs le bec dans l'eau. Elle me parle ensuite de reprendre GERMINIE LACERTEUX, et peut-être de la jouer en Angleterre, où elle me dit qu'elle a un public à elle.
Descendant l'escalier: «Vous ne savez pas… figurez-vous qu'en venant chez vous j'ai rencontré un auteur… Connaissez-vous Grenet-Dancourt?… C'est lui… il m'a parlé d'une pièce pour moi… il l'avait sur lui… je l'ai fait monter dans ma voiture… Bref, il m'a lu son premier acte en chemin… il y a bien eu à travers la lecture, quelques cahots… Tenez, le voilà qui m'attend pour me lire le second acte, en me reconduisant aux Variétés.» Et elle disparaît en pouffant de rire.
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Dimanche 9 février.—Aujourd'hui, j'ai donné à Ajalbert l'idée de faire une pièce de la FILLE ÉLISA, dans ces conditions. Pas la plus petite scène de la maison de prostitution. Un premier acte, qui est tout bonnement dans le cimetière abandonné du Bois de Boulogne, l'assassinat du lignard par la fille. Et le lignard doit être un Dumanet ingénu et mystique, pour la composition duquel, je lui recommande de se remettre sous les yeux le jeu et la physionomie de l'acteur Burguet, dans la LUTTE POUR LA VIE.
Le second acte, le clou de la pièce, et dont la connaissance qu'il a du Palais, m'a fait adresser à lui, Ajalbert, à la fois un littérateur et un avocat, commence au moment, où le Président dit: «Maître un tel, vous avez la parole…» C'est donc dans une plaidoirie et une défense d'accusée, qu'est toute l'exposition de la vie de la femme—et ceci est pour moi une trouvaille originale—puis la condamnation à mort, comme elle l'est à peu près dans mon livre.
Le troisième acte est à chercher dans la prison pénitentiaire, mais sans la mort. Je le verrais volontiers avec cette fin. La femme montée sur un tabouret, et atteignant le paquet des vêtements de sa vie libre, et lisant les deux dates de son entrée et de sa sortie, de sa sortie qu'elle sent être dans un lointain, où elle n'existera plus.
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Jeudi 20 février.—Mme Gréville me contait, ce soir, que c'était elle, qui habitant avec son père, le rez-de-chaussée de la maison de Gavarni, au Point-du-Jour, avait relevé le petit Jean Gavarni, qui était tombé, en se heurtant à une grosse pierre d'un ancien seuil de la maison, demeurée dans une allée. Elle avait été assez heureuse pour arrêter son saignement de nez, mais Mlle Aimée qui était très jalouse d'elle, lui avait repris l'enfant d'entre les mains, n'avait pas su arrêter le saignement de nez, quand il était revenu, et le pauvre enfant était mort d'anémie, à la suite de la perte de tout son sang.
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Samedi 22 février.—Ah! c'est un miracle que des pièces (LES FRÈRES ZEMGANNO) si peu jouées dans le décor, si peu réglées, si peu sues, puissent être représentées, même à la diable, à deux jours de là.
En sortant de la répétition, j'emmène Paul Alexis et Oscar Métenier dîner chez Maire. Là, entre la poire et le fromage, Métenier me résume au dessert, les quatre toilettes de condamnés à mort, auxquelles il a assisté comme chien du commissaire de police.
Il décrit très bien le sentiment angoisseux, qu'on éprouve au moment de l'entrée dans la cellule, et le mouvement qui vous fait instinctivement porter la main à votre chapeau et vous découvrir, absolument comme devant un corbillard qui passe, et il ajoute que lui qui était toujours en jaquette, ce jour-là, sans qu'il s'en rendît compte, revêtait une redingote.
Il faut dire que cette entrée, est précédée d'un petit quart d'heure, qui met une grande émotion chez les assistants à l'exécution. L'exécution en principe devrait être faite à midi: on triche, mais on veut que si ce n'est pas en plein jour, ce soit au moins au petit jour. Et voici ce qui se passe. L'heure de l'exécution fixée à ce moment, le directeur de la Roquette dit aux six personnes, aux six assistants de fondation à l'exécution, dit en montrant du doigt, la grande horloge de la cour: «Messieurs, l'exécution est pour 4 heures et demie, il est 4 heures 10 minutes, la toilette est l'affaire de 12 minutes, nous entrerons à 4 heures 18 minutes. Et aussitôt les conversations cessent, l'échange des idées s'arrête, et chacun redevenu silencieux, les yeux sur l'horloge, n'a plus d'attention que pour la marche invisible de l'aiguille sur le cadran, et son troublant rapprochement de la dix-huitième minute.
Il est aussi un effet terrible pour les assistants, c'est que le petit jour levé dehors, n'éclaire point encore l'intérieur de la prison, et quand on marche dans ces demi-ténèbres derrière le condamné, et qu'au moment, où s'il avait les mains libres, il pourrait toucher la porte, les battants s'ouvrent dans un coup de théâtre, et vous laissent voir soudainement, dans la clarté froide du matin, les deux montants de la guillotine, et les yeux grands ouverts de toutes ces têtes de regardeurs, le spectacle a quelque chose d'inexprimable.
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Mardi 25 février.—Arrivé de bonne heure aux Menus-Plaisirs, j'assiste à la pose du premier décor, où machinistes et pompiers mêlés, s'amusent à faire du trapèze, et à soulever les haltères des FRÈRES ZEMGANNO.
Un premier acte, où l'on n'entend pas un mot, dans l'ouverture des portes, le remuement des petits bancs, le passage des abonnés,—tous des cabotins,—venant à la façon des dîneurs qui veulent être remarqués, venant en retard.
Un second acte très, très applaudi.
Un troisième plus froid, mais encore très applaudi avec de chaleureux rappels des acteurs.
Moi qui suis resté dans ma baignoire, sans me mêler à la salle, je crois à un succès. Arrivé dans les coulisses, je vois Métenier plus blême qu'à l'ordinaire, et Paul Alexis, affalé sur une rampe d'escalier, l'oreille tendue à la parole de sa femme, qui lui conte qu'un de ses confrères a passé la soirée à crier, que c'est un four. Enfin mes compliments à Antoine, et mes plaintes sur ce que je ne l'ai pas trouvé assez applaudi au troisième acte, sont reçus par un: «Ça ne nous regarde pas, nous faisons notre petite affaire, voilà tout!»
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Mercredi 26 février.—Un éreintement général de toute la presse. Vitu déclare que c'est une fumisterie… Revenons à la pièce que je trouve aussi bien faite, que j'aurais pu la faire moi-même. Et dire que ce sentiment fraternel qui la remplit, présenté d'une manière si délicate, si émotionnante, dire que ce moyen d'action sur les coeurs, cette chose absolument neuve au théâtre, et remplaçant le bête d'amour de toutes les pièces, aucun critique n'en a signalé l'originalité.
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Jeudi 27 février,—Comme je parlais hier à Detaille, du récit des toilettes de condamnés à mort, que m'avait fait l'autre jour Métenier, il me disait avoir assisté à deux exécutions, et voici quelles avaient été ses observations. Le condamné, apparaissant au seuil de la porte de la Roquette, comme une figure de cire, avec son apparence de vie figée, et dans le silence qu'il appelait formidable, toujours un oiseau qui chante, et dont le chant est dans ce silence, comme le bourdon de Notre-Dame, et au loin, au loin, l'entre-claquement imperceptible de branches d'arbres.
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Vendredi 28 février.—Dans la non-concordance de la critique théâtrale avec le sentiment sincère du vrai public, il me venait l'idée, si je tentais encore une fois une grande bataille au théâtre, de faire afficher au-dessous du titre de la pièce, avec l'indication qu'elle est jouée tous les soirs, des affiches couvrant les murs de Paris, et ainsi conçues:
«Je m'adresse à l'indépendance du public et lui demande, s'il trouve que c'est justice, de venir casser comme il l'a fait pour GERMINIE LACERTEUX, le jugement porté dans les journaux par la critique théâtrale.
«EDMOND DE GONCOURT.»
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Lundi 3 mars.—Je suis, ce soir, à la première de MONSIEUR BETZY. La pièce marche très bien. Elle a tout ce qu'il faut pour cela. Elle est très amusante, et admirablement jouée. Mais il y a contre les auteurs les mauvaises dispositions de la presse théâtrale, et j'entends au milieu d'applaudissements frénétiques, un jugeur chic s'écrier: «Ça ne peut pas avoir de succès!—Pourquoi?» Une cravate blanche entre deux âges, faisant bassement sa cour à Vitu, lui dit, pendant qu'on sort pour l'entr'acte, parlant de la pièce: «C'est un monsieur qui marche contre un mur, et qui met le pied dans tout ce qu'il trouve!» Oh! les propos de corridors, la belle collection de haineuses imbécillités qu'il y aurait à ramasser.
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Mercredi 5 mars.—Descaves, accompagné de sa femme, vient me voir aujourd'hui. Il craint que les choses soient en train de mal tourner pour lui. Il lui est revenu, que le parquet n'étant pas sûr d'obtenir une condamnation sur les attaques à l'armée, va faire porter tout son effort sur l'outrage aux bonnes moeurs. Et un de ses avocats lui demandant combien il comptait avoir de prison, et comme il lui répondait: «Trois mois,» l'avocat lui disait: «Triplez au moins, vous aurez un an!» Et il est à la fois triste et irrité, déclarant que l'injustice l'exaspère, et qu'il n'y a aucune raison pour le condamner, quand on ne poursuit ni un tel, ni un tel.
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Mercredi 12 mars.—«Qu'est-ce que vous faites dans ce moment-ci?» dis-je à l'auteur de la BÊTE HUMAINE, qui vient s'asseoir dans la soirée, à côté de moi:
—«Mais rien… je ne puis pas décidément m'y mettre… Puis l'Argent, c'est tellement vaste, que je ne sais par quel bout le prendre… et les documents de ce livre, pour les trouver, pour savoir où il faut frapper, je suis embarrassé plus que jamais je ne l'ai été… Ah! je voudrais en avoir fini de ces trois derniers livres… Après l'Argent, oui, viendra la Guerre, mais ce ne sera pas un roman, ce sera la promenade d'un monsieur à travers le Siège et la Commune… Au fond le livre qui me parle, qui a un charme pour moi, c'est le dernier, où je mettrai en scène un savant… Ce savant, je serais assez tenté de le faire d'après Claude Bernard, avec la communication de ses papiers, de ses lettres… Ce sera amusant… je ferai un savant marié avec une femme rétrograde, bigote, qui détruira ses travaux, à mesure qu'il travaille.
—Et après, que ferez-vous?
—Après, il serait plus sage de ne plus faire de livres… de s'en aller de la littérature… de passer à une autre vie, en regardant l'autre comme finie…
—Mais l'on n'a jamais ce courage.
—C'est bien possible!»
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Vendredi 14 mars.—Un gouvernement, auquel il y aurait à demander un peu plus d'honnêtes gens dans le ministère et un peu plus de police dans la rue: c'est le gouvernement d'aujourd'hui. Boisgobey, me parlant du gâtisme d'un de nos confrères, le comparait à un ver de latrine particulier à l'Afrique, et dont sa maîtresse, dans ce pays, ne pouvait prononcer le nom arabe, sans cracher à terre.
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Samedi 15 mars.—Ce soir, une dépêche de Descaves, où il y a ce seul mot: Acquitté.
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Dimanche 16 mars.—On est aujourd'hui, chez moi, tout à la joie et à la surprise de l'acquittement de Descaves, car le jury était presque uniquement composé de vieilles barbes grises, de gens qui avaient été militaires, du temps qu'on se rachetait; heureusement que le ministère public a été au-dessous de tout, et Tézenas très habile… Le pauvre Geffroy était des applaudisseurs qui auraient pu avoir deux ans de prison.
Ah! les professions libérales! Descaves nous disait avoir été acquitté par onze voix, des voix de quincailliers, de charcutiers, etc., mais il y avait dans le jury un sculpteur, et le sculpteur a été pour la condamnation.
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Dimanche 23 mars.—Ce jeune souverain allemand, ce névrosé mystique, ce passionné des drames religioso-guerriers de Wagner, cet endosseur en rêve de la blanche armure de Parsifal, avec ses nuits sans sommeil, son activité maladive, la fièvre de son cerveau, m'apparaît comme un souverain bien inquiétant dans l'avenir.
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Lundi 24 mars.—Au fond, les financiers ne sont que des voleurs, mais des voleurs qui ont acheté près du gouvernement le droit de voler.
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Vendredi 28 mars.—Dîner des Spartiates. On parle des usuriers, qui sont pour la plupart des valets de chambre de grandes maisons, et un joueur de la société affirme qu'il n'y en a plus, que lui et ses amis les ont ruinés, et qu'à l'heure qu'il est, un homme qui fait dans la nuit une perte au jeu de dix mille francs, ne peut pas trouver à se les faire prêter. Et c'est pour lui, l'occasion de parler de la partie du Cercle impérial, du temps où on pouvait dire qu'une chaise, pendant une heure, coûtait trente mille francs. Puis on cause de l'insurrection probable que soulèvera en Algérie le droit de suffrage, donné par Crémieux aux israélites de là-bas, et l'Afrique amène le comte Borelli à nous entretenir de la Légion étrangère.
Il est intéressant sur l'anonymat des enrôlés de cette légion dont la patrie, le nom, les antécédents sont indécis, vagues, et laissés volontairement vagues. Il peint l'enrôlement, où on demande à l'enrôlé d'où il est, et où on écrit son lieu de naissance, sans y croire, où on lui demande son nom, et où il donne dix fois sur cent, le nom de Weber ou de Meyer, et où on lui dit: «Non, il y en a trop, tu t'appelleras Martin ou Lafeuille»: enrôlement où l'on n'écoute pas ce que l'enrôlé raconte de sa vie antérieure.
Pauvres diables au passé louche, qui font marché avec la dure existence, la ficelle, la mort, mercenaires aux grands yeux bleus, qui n'ayant plus d'intérêt dans l'existence, se prennent de tendresse comme pour une maîtresse, se prennent de tendresse pour leur élégant capitaine, caracolant sur son petit cheval, une rose à la bouche.
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Samedi 5 avril.—Dîner chez Hennique. Un petit intérieur gentiment arrangé, avec de la japonaiserie amusante, et où sont accrochées aux murs quelques esquisses de Chéret, de Forain. Une jolie petite fille, et une charmante belle-soeur, qui a la voix et le rire de sa soeur à s'y méprendre.
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Jeudi 10 avril.—Autrefois il y avait un effort chez les pastellistes pour représenter le charme, l'esprit, le sourire d'une figure de femme; à présent on dirait que nos pastellistes en faveur, avec leurs roses d'engelures et leurs violets plombés, ne veulent exprimer que l'éreintement, l'ahurissement, le barbouillage de coeur, enfin tous les malaises physiques et moraux d'une physionomie de femme.
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Mercredi 16 avril.—Hier, j'ai été prié de présider le banquet, donné à Chéret par ses sympathiques, à l'occasion de sa décoration. Ils sont vraiment des enfants gâtés ces peintres, ces sculpteurs. Pour boire à la gloire du décoré, il y avait cent vingt littérateurs presque illustres. Et j'ai fait mon premier discours qui n'a pas été long:
«Je bois au premier peintre du mur parisien, à l'inventeur de l'art dans l'affiche.»
L'homme, il faut le dire, est tout à fait charmant. Il a dans l'amabilité, une espèce de bonne amitié calme, tout à fait séduisante.
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Jeudi 17 avril.—Sans un constant feuilletage des impressions japonaises, on ne peut vraiment se faire à l'idée, que dans ce pays d'art naturiste, le portrait n'existe pas, et que jamais la ressemblance de la figure n'est reproduite dans sa vérité, et qu'à moins d'être comique ou théâtralement dramatique, la représentation d'un visage d'homme ou de femme est toujours hiératisée, et faite de ces deux petites fentes pour les yeux, de ce trait aquilin pour le nez, de ces deux espèces de pétales de fleurs pour la bouche.
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Vendredi 18 avril.—En ce temps tout pratique, un groupe de Français intelligents devrait afficher ce programme aux prochaines élections: «Nous nous foutons de la Légitimité, de l'Orléanisme, de l'Impérialisme, de la République opportuniste, radicale, socialiste;—ce que nous demandons, c'est un gouvernement de n'importe quelle couleur au rabais: le gouvernement qui s'engagerait dans une soumission cachetée, à gouverner la France au plus bas prix.»
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Dimanche 20 avril.—Montegut, le peintre passionné de musique, est allé, avec une bande de dilettantes, exécuter du Wagner dans la forêt de Fontainebleau, la nuit, sur des partitions éclairées par des bougies, tenues par les jeunes et jolies filles de Risler, et c'est un plaisir de l'entendre parler du velours de la musique, en plein air, sous des sapins.
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Mercredi 23 avril.—Ce matin, mon marchand de vin parlant de la qualité inférieure des vins de cette année, m'affirme qu'indépendamment de toutes les maladies spéciales, particulières à la vigne en ce siècle, la vigne non malade, qu'elle soit ancienne ou replantée, est attaquée d'anémie, ainsi que toute la végétation. La terre de notre vieux globe, serait décidément fatiguée, usée, brûlée.
Défiez-vous de vos yeux, quand ils sont artistes. Ils commencent par avoir la religion d'un ton, par exemple feuille de rose dans du lait (Boucher); peau de lièvre (Chardin); lie de vin (Delacroix). Puis, c'est la religion encore plus bêtement fanatique d'une coloration sang de boeuf ou foie de mulet, dans une poterie, et l'on arrive à aimer cela, mieux qu'une forte pensée, qu'une belle phrase.
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Dimanche 27 février.—Aujourd'hui Rodenbach parle ingénieusement de la page imprimée du livre, qui, avec les combinaisons des interlignes, des à la ligne, des capitales, des italiques, etc., etc., est arrivée à l'arrangement artistique et, comme il le dit, à l'orchestration de l'affiche.
La manifestation du premier mai fait causer du mouvement nihilo-socialiste actuel, où il n'y a aucun plan de reconstitution d'une nouvelle société, mais où il n'y a que la volonté de faire table rase de la vieille, et laisser la nouvelle se faire toute seule. À ce propos quelqu'un cite la phrase que j'ai écrite dans IDÉES ET SENSATIONS, sur le remplacement, comme agents de destruction dans les sociétés modernes, des Barbares par les ouvriers.
À dîner, Léon Daudet qui vient de quitter Drumont, nous dit qu'il se croit empoisonné par les juifs, et que depuis trois jours, où il a bu un verre d'eau dans une réunion électorale, il a été pris de vomissements et que le marquis de Morès est dans le même cas que lui.
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Mercredi 30 avril.—On ne croit pas qu'il y aura quelque chose demain, mais il faut toujours tenir compte de l'imprévu… Ce qu'il y a de positif, c'est que le commissaire de police est venu prévenir la princesse de ne pas sortir.
Dans la rue deux blagueurs dont l'un dit à l'autre: «Tu sais, tous ceux qu'on ramassera demain… on leur coupera le prépuce… et on les relâchera!»
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Jeudi 1er mai.—Une journée, où dans le silence plus grand que celui des autres jours, on tend l'oreille à des bruits de fusillade… on n'entend rien… alors la pensée va à Vienne, à Berlin, à Saint-Pétersbourg, à toutes les capitales de l'Europe, où se fait la promenade hostile à la pièce de cent sous.
Du bateau que j'ai pris pour aller à Paris, je vois battre outrageusement, par des sergents de ville, de pauvres diables d'inoffensifs, et leurs chapeaux voler du quai sur la berge de la Seine.
Rien, passé la Place de la Concorde, rien à l'Hôtel de Ville, seulement rue de Rivoli, des figures de révolution que chargent, de temps en temps, les sergents de ville, les poursuivant dans les petites rues autour des Halles.
Au fond, une grande déception devant le néant de la manifestation et la placidité des battus.
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Samedi 3 mai.—Je ne connais rien de bête, comme ces reconstitutions d'un monument historique dans un lieu autre, que celui où il a été élevé jadis, et cette Tour du Temple, refaite au bas de Passy, pour la grande Exposition de l'année dernière, jette un complet désarroi dans ma cervelle d'historien de la Révolution, quand un peu somnolent, je l'aperçois à travers la buée de la vitre du fiacre qui me ramène, le soir, chez moi.
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Dimanche 4 mai.—Daudet dit aujourd'hui très justement que la littérature, après avoir subi l'influence de la peinture pendant ces dernières années, est aujourd'hui en train de subir l'influence de la musique, et de devenir cette chose à la fois sonore et vague, et non articulée qu'est la musique. Et Heredia qui est là, parlant des poètes de la dernière heure, établit que leurs poésies ne sont que des modulations, sans un sens bien déterminé, et qu'eux-mêmes baptisent du mot de monstres, leurs vers à l'état d'ébauche et de premier jet, et où les trous sont bouchés avant la reprise et le parfait achèvement du travail, par des mots sans signification.
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Lundi 5 mai.—Un interne d'hôpital disait, que la plus grande partie des femmes du faubourg Saint-Germain étaient des alcoolisées, non par leur fait, mais par le fait de leurs ascendants, et que Potain leur ordonnait de la chicorée: ordonnance dont elles ne comprenaient pas la raison, mais qui avait pour but de leur faire boire de l'eau, beaucoup d'eau.
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Jeudi 8 mai.—Un jeune médecin parlait, ce soir, du mal, mal dont on ne se doute pas, que faisaient les corps comme l'Académie, comme l'Institut, ces aristocraties qui, Dieu merci, n'existent pas en Allemagne.
Il disait à propos de l'Institut, où la médecine n'est guère représentée que par Charcot ou par Bouchard, qu'aucun professeur, devant la vague promesse de l'un ou de l'autre, de l'aider à entrer à l'Institut, n'avait le courage, dans les examens, de préférer un élève à lui, à un élève de Charcot ou de Bouchard. Et il énumérait toutes les bassesses, que chacun était prêt à commettre, pour attraper cette timbale, avec des exemples à l'appui inimaginables.
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Vendredi 9 mai.—Plus j'existe, plus j'acquiers la certitude que les hommes nerveux sont autrement délicats, autrement sensitifs, autrement frissonnants, au contact des choses et des êtres de qualité inférieure, que les femmes qui au fond n'ont que la pose de la délicatesse.
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Dimanche 11 mai.—Un numéro de journal des modes de ce temps-ci, éditait un costume de femme chic, un costume qui n'a plus rien de féminin, où la robe est un carrick de cocher de coucou, où la femme n'a plus l'air d'être habillée du flottement d'une étoffe autour d'elle, mais de la tombée droite d'un gros drap anglais: un costume qui fait ressembler une femme à un jeune mâle d'écurie.
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Mardi 13 mai.—Je parlais à une femme de la société, de la correction de la mise, de la simplicité élégante de la toilette des grandes cocotes… «Oui, oui, me répondait-elle, il y a du vrai dans ce que vous dites… Tenez, moi, quand je me suis mariée, je connaissais très peu, même par les livres, le monde interlope… Eh bien, quand mon mari me menait au théâtre,—nous prenions en général des places de balcon,—bientôt je le voyais jeter un regard sur ces femmes dans les loges… Et comme j'ai toujours eu le sentiment de l'élégance, ces femmes je les trouvais mieux mises que moi… Car vous savez, il n'y a pas seulement la question d'argent, il y a une éducation pour la toilette… et en me comparant à elles je me trouvais une petite provinciale… Puis le regard de mon mari, après être resté là, un certain temps, revenait des loges à moi, un rien méprisant, et avec quelque chose de grognon sur la figure… et ça se passait en général aux pièces de Dumas, qui étaient la glorification de ces femmes… Alors aux parties dramatiques de la pièce… je pleurais… je m'en donnais de pleurer… si bien que mon mari, qui après le spectacle, aimait à entrer chez Riche ou chez Tortoni, me jetait de très mauvaise humeur: «Avec des yeux comme vous en avez, c'est vraiment pas possible de s'asseoir dans un café.»
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Mercredi 14 mai.—Me voici au vernissage, où je n'ai pu refuser le déjeuner immangeable, auquel se condamnent, tous les ans, les peintres, par leur domesticité d'esprit pour les choses chic.
Thaulow, le pastelliste danois, le peintre de l'eau à la suite de la fonte des neiges, de l'eau qui est comme de la décomposition d'un prisme lunaire.
La femme du vernissage par son air de toqué, par sa tenue excentrique, par le coup de pistolet de sa toilette une créature tout à fait inclassable, et si énigmatique, qu'on ne sait pas si elle est honnête ou malhonnête, si elle est Parisienne ou étrangère.
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Vendredi 16 mai.—Dîner des Spartiates. Philippe Gille, à propos du tombeau qu'on va élever à Métra, au compositeur de valses, parle de l'homme, du pochard, du récidiviste de la boisson, qui avait pris une telle habitude d'être ramassé, et de coucher dans un certain poste, près de Clignancourt, qu'il avait demandé qu'on changeât le papier, parce qu'il prétendait que le vert de ce papier l'empoisonnait.
Et de ce pochard, il saute à cet autre pochard de Callias, qu'il dit lui avoir fourni les plus charmants échos sur les pochards, de même qu'un cocu lui a fourni les plus instructifs échos sur le cocuage. Callias, il nous le montre sale, dégoûtant, comme si on l'avait ramassé dans le ruisseau, ivre à tomber, et cependant se tenant par la force de la volonté, en équilibre sur le bord du trottoir, sans jamais dévaler sur la chaussée, et toujours occupé à attacher à sa boutonnière une fleur fanée, un brin de verdure, un légume ramassé dans les ordures.
Et il nous conte cette anecdote typique. Gille est un simple fumeur de cigarettes, un jour qu'il s'était laissé aller à fumer un gros cigare, il rencontre Callias boulevard de Clichy, et comme Callias lui demande comment ça va: «Ma foi, lui répond Gille, avec un commencement de mal de coeur!—Ah! venez vite, je connais justement un bon endroit derrière le cirque Fernando!»
Et vraiment Gille est un charmant conteur de ces épisodes parisiens, par la bonhomie du racontar, les sous-entendus, les phrases inachevées, complétées par de petits rires gouailleurs, et les interrogations comiques, les: «Vous comprenez bien!» de son bout de nez et de son oeil rond.
Et l'on faisait la remarque, qu'à l'heure présente, il pouvait y avoir encore des ivrognes, mais pas excentriques comme ceux-là: conversation pendant laquelle, on entend la voix de Drumont répéter à de longs intervalles: «Oui, oui, des marguilliers de paroisses qui sont pour les Rothschild!»