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Lundi 19 mai.—Ce soir, le docteur Martin soutenait que la division du travail avait détruit l'ambition du bien faire, et à l'appui de sa thèse, la maîtresse de maison disait: «Comment voulez-vous qu'il existe l'amour-propre d'une robe chez un couturier ou une couturière, où les manches, le corsage, la jupe sont faits par trois ouvrières différentes? Et l'on faisait la remarque que cette division du travail était peut-être bonne, utile, chez un peuple où l'ouvrier n'est pas artiste, comme en Allemagne, mais que cette division tue l'ouvrage bien fait chez un peuple artiste comme dans notre pays.
Puis il était question du fameux corset de soie noire, que fait porter Bourget à sa femme chic, et qu'elle n'a jamais porté, et l'on parlait d'un corset idéal, d'un corset coûtant 80 francs, et durant huit jours, d'un corset fabriqué de deux morceaux de batiste, avec des baleines de la grosseur des arêtes du hareng.
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Mardi 20 mai.—Je pense à l'injustice du sort heureux ou malheureux des chevaux, des chiens, des chats, et je trouve que c'est la même chose chez les bêtes que chez les hommes.
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Dimanche 25 mai.—Visite de Margueritte de retour d'Alger, qui me parle de son état nerveux, asthmatique et de la difficulté de son travail dans cet état maladif.
Puis il se plaint que l'Afrique ne donne rien pour le roman, mais seulement un paysage ou une silhouette de bonhomme, pour une étude à la Fromentin.
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Lundi 26 mai.—Jeune fille disant à propos d'un prétendant, atteint d'une légère calvitie: «Il est bien, mais il manque de mouron sur sa cage!» Renée Mauperin, on le voit, a fait son chemin chez les jeunes filles du monde.
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Mercredi 8 mai.—Une lettre d'Alidor Delzant, m'annonce que Burty est mourant chez lui.
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Lundi 2 juin.—Gavarret, le mari de la soeur de Saint-Victor, un sourd qui n'entend pas ce que vous lui dites, mais un anecdotier à la mémoire toute fraîche et abondamment remplie, qu'il faut laisser parler, sans l'interrompre. Et vraiment il est très intéressant cet octogénaire spectral, par la verve méridionale de ses récits, dans le bruit un peu nerveux du tapement continu d'un doigt sur l'étui vide de ses lunettes, et, de temps en temps, en le graillonnement d'un épais crachat qu'il envoie sur le tapis.
Il nous entretient de Royer-Collard, l'ex-secrétaire de la Commune, de ses relations avec Danton, de la phrase de ce dernier: «Tu sais, tu es hors la loi, mais il y a une maison, où je t'offre l'hospitalité, et où tu seras en sûreté: c'est le Ministère de la Justice!»
Royer-Collard préféra se retirer dans sa maison de famille, une façon de ferme près de Vitry-le-François, exploitée par sa mère, et là il passa tout le temps de la Terreur. Sa mère, une janséniste, était tellement respectée, que pendant la Terreur, tous les dimanches, elle faisait ouvrir la grande pièce de réception de la maison, où il y avait un christ accroché au mur, et un livre de messe à la main, elle lisait tout haut la messe aux paysans agenouillés. Vingt fois Royer-Collard fut décrété de prise de corps, et toutes les fois, elle fut avertie de l'arrestation qui devait se faire de son fils.
Gavarret parle d'un discours sur Voltaire, que devait prononcer Royer-Collard à l'Académie, et que lui seul et M. de Barante ont entendu: Royer-Collard étant souffrant et ne pouvant se rendre à l'Académie. On saura que ses discours à la Chambre, Royer-Collard les lisait tout écrits d'avance, mais pour ses discours à l'Académie, il jetait sur une feuille de papier quelques notes, et improvisait dessus une causerie plutôt qu'un discours. Il dit donc à Gavarret: «Donnez-moi la feuille de papier qui est dans ce tiroir?» et pour ses deux auditeurs il parla son discours à l'Académie, finissant par dire qu'il comprenait qu'on commandât une étude sur Voltaire, mais qu'un éloge dudit, dans un pays, où la majorité est si immensément catholique, ça lui paraissait manquer un peu de tact. Puis tout en célébrant les qualités de l'écrivain, il lui reprochait de manquer de grandeur.
Et comme, le discours fini, de Barante lui demandait d'en transmettre la teneur à l'Académie, après qu'il était sorti, se tournant vers Gavarret, il jetait sur la note la plus hautainement méprisante: «Ne croit-il pas, celui-là, qu'il est permis à tout le monde de tout dire!»
Decazes était aux petits soins pour lui, faisait couper les branches des arbres du jardin du Luxembourg qui donnaient de l'ombre à sa chambre, à son cabinet de travail, et lui rendant souvent visite, l'amusait des potins de la politique. Un jour qu'il s'était rencontré avec Gavarret, et qu'il s'était montré très causant, très charmant, quand il fut sorti, après un long silence, Royer-Collard s'écriait: «Un homme fatal cependant, l'homme qui sort d'ici, le premier ministre qui a acheté un député français à beaux deniers comptants!»
Ce froid doctrinaire, ce diseur de mots féroces, ce dur à cuire semblant fermé à toute tendresse, aurait été pris sur ses quatre-vingts ans, d'une sorte de passion amoureuse pour la duchesse de Dino, à laquelle il écrivait tous les jours; passion dont la duchesse aurait chauffé l'innocente flamme, flattée de la grande importance politique de l'amoureux.
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Mercredi 4 juin.—Lavisse répétait devant moi, ce soir, une phrase à peu près dite ainsi par Bismarck à quelqu'un de sa connaissance: «J'ai cru que j'en étais arrivé à l'âge, où l'existence de gentilhomme campagnard remplit notre vie… Non, non, je m'aperçois que j'ai encore des idées, que je voudrais émettre… je ne ferai pas d'opposition… seulement si on m'attaque, je me défendrai… parce que lorsque l'on me bat, il me faut battre ceux qui me battent… ou sans ça, je ne peux pas dormir, et j'ai besoin de dormir.»
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Jeudi 5 juin.—Déjeuner chez le père La Thuile qu'a choisi Antoine, pour la lecture de la FILLE ÉLISA, pièce faite entièrement par Ajalbert, d'après mon roman. Ah! quel vieux cabaret, avec ses garçons fossiles, et ses déjeuneurs qui ont l'air des comparses des repas de théâtre. Ah! c'est bien le cabaret figurant dans la gravure de l'attaque de la barrière Clichy, en 1814, et qu'on voit encadrée dans le vestibule.
Après la lecture de la pièce, Ajalbert m'entraîne chez Carrière qui habite tout près, à la villa des Arts. Une composition très originale, la grande toile esquissée pour Gallimard, et représentant le paradis du théâtre de Belleville: cette grande toile faisant le fond de l'atelier, et où les personnages s'arrangent admirablement dans le croisement des courbes hémicyclaires de la salle.
Mais ce qu'il est vraiment ce Carrière, il est le peintre de l'Allaitement. Et c'est vraiment curieux de l'étudier en sa tendre spécialité, dans quelques toiles qu'il n'a pas encore vendues, et dans un nombre immense de dessins qu'il dit être la représentation de gestes intimes, et qui sont d'admirables études de mains enveloppantes de mères, et de têtes de téteurs, où dans ces visages vaguement mamelonnés, il n'y a que les méplats du bout du nez, des lèvres, et la valeur de la prunelle, et où, sans apparence de linéature, c'est le dessin photographique du momaque, et la configuration cabossée de son crâne.
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Samedi 7 juin.—C'est particulier, comme la mort fait le ressouvenir pardonnant à l'égard des gens qu'on enterre. Malgré tout ce que je me rappelle de pas gentil à mon égard, j'ai passé une partie de la nuit à penser affectueusement à Burty.
C'est maintenant abominable ce cimetière Montmartre, avec sa route au tablier de fer sur les têtes. Ce n'est plus un cimetière. On se serait cru dans une gare de chemin de fer, où un roulement des trains, éteignait toutes les cinq minutes, la célébration du talent, du caractère, de la bonté de mon ami, par Larroumet, Hamel, Spuller.
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Jeudi 12 juin.—Quand on aime quelqu'un, comme j'ai aimé mon frère, on le réenterre toujours un peu dans les enterrements auxquels on assiste, et tout le temps revient en vous cette désespérante interrogation: «Est-ce vraiment la séparation éternelle, éternelle, éternelle?»
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Dimanche 6 juillet.—Ils donnent vraiment à réfléchir, ces nihilistes russes, ces artisans désintéressés du néant, se vouant à toute une vie de misère, de privations, de persécutions pour leur oeuvre de mort,—et cela sans l'espoir d'une récompense, ni ici-bas, ni là-haut, mais seulement comme par un instinct et un amour de bête pour la destruction!
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Mardi 8 juillet.—Champrosay. Toute la soirée s'est passée dans le racontage, et tour à tour par le père et la mère, du mariage de Léon, follement amoureux de Jeanne Hugo, depuis des années.
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Mercredi 9 juillet.—On cause sur la terrasse. Il est question de Hugo, et Mme Lockroy donne des détails sur sa vie à Guernesey.
Hugo se levait au jour, à trois heures du matin, l'été, et travaillait jusqu'à midi. Passé midi, plus rien: la lecture des journaux, sa correspondance qu'il faisait lui-même, n'ayant jamais eu de secrétaire,—et des promenades. Un détail à noter, une régularité extraordinaire dans cette vie: ainsi, tous les jours, une promenade de deux heures, mais toujours par le même chemin, afin de n'avoir pas une minute de retard, et Hugo disant à Mme Lockroy excédée de traverser toujours le même paysage: «Si nous prenions une autre route, on ne sait pas ce qui peut arriver qui nous mettrait en retard!» Et tout le monde couché au coup de canon de neuf heures et demie: le maître voulant que tout le monde soit au lit, et agacé de savoir que Mme Lockroy restait levée dans sa chambre.
Un corps de fer, ainsi qu'on le sait, et ayant toutes ses dents à sa mort, et de ses vieilles dents cassant encore un noyau d'abricot, six mois avant qu'elle n'arrivât. Et des yeux! il travaillait à Guernesey, dans une cage de verre, sans stores, avec là dedans, une réverbération à vous rendre aveugle, et à vous faire fondre la cervelle dans le crâne.
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Jeudi 10 juillet.—Mlle Riesener racontait sur Théodore Rousseau cette anecdote, qu'elle tenait de Chenavard.
Corot va voir Dupré, et lui fait les compliments les plus louangeurs sur les tableaux, exposés sur les quatre murs de son atelier. Éloge que Dupré coupe au milieu, par cette phrase: «Je dois vous déclarer que les trois tableaux que vous avez le plus loués, ne sont pas de moi… ils sont d'un jeune homme chez lequel il faut que je vous mène.» Le jeune homme était Rousseau, et Corot sortant du pauvre atelier de Rousseau, disait à Dupré: «Derrière cette petite porte, il y a notre maître à tous les deux!»
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Mardi 22 juillet.—Il y a un côté imaginatif chez ma filleule Edmée, tout à fait extraordinaire. On peut commencer n'importe quelle histoire, elle vous donnera immédiatement la réplique. Ainsi qu'on lui dise: «Nous partons, n'est-ce pas, pour la campagne?—Oui, et je mets dans mon petit panier…» Et elle nommera toutes les choses qui composent un déjeuner.
Et chaque jour, sa petite cervelle trouve des choses charmantes. Elle a trouvé de petits baisers flûtés, où elle vous fait sur la joue, en vous embrassant, l'imitation d'un chant de petit oiseau. Et tout à l'heure, de sa voix gazouillante, elle se livrait à une improvisation sur le paradis, où elle disait, que les messieurs et les dames du paradis avaient une bouche qui sentait l'eau de Cologne.
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Jeudi 24 juillet.—Après une longue conversation, la tête penchée sur ses pieds dans leurs bottines de feutre, Daudet laisse échapper: «Dire que toutes les nuits, je rêve que je marche… que je marche sur des plages, où les gens me disent: «Comme vous marchez bien sur les cailloux…» Et le réveil… Ah! le réveil, c'est horrible!»
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Vendredi 25 juillet.—Ce soir Daudet parle avec une exaltation un peu fiévreuse, et comme d'un souvenir passionnant, d'un voyage de trois semaines en mer, qu'il avait fait autour de la Corse, dans une goëlette de la douane. Il avait dîné la veille chez Pozzo di Borgo. On s'était grisé, on avait lutté, et dans la lutte, il s'était foulé un pied, mais il se faisait porter en bateau par deux marins, et quittait tout heureux, un soir de mardi-gras, la plage pleine de lumière et de cris de carnaval, pour aller à une mauvaise mer, au danger, à l'inconnu. Et dans ce bâtiment, où il avait pour coucher avec le capitaine, un espace grand comme le canapé où nous sommes assis, il parle de son bien-être moral, tout le temps que dura la traversée. Il parle de siestes au grand soleil sur les écueils, où tout le monde se séchait à plat, comme des cloportes sous un pot de fleur. Il parle de bouillabaisses mangées sur des côtes sauvages, où le feu fait avec des lentisques et des branches de genévrier donnait un goût inoubliable au poisson. Et dans l'évocation de ce voyage, il se soulève de son abattement, ses yeux brillent: c'est le Daudet du bon temps qui a la parole.
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Dimanche 27 juillet.—Mme Dardoize, qui est ici en villégiature pour quelques jours, nous lit des fragments de lettres de sa fille, mariée au consul français en Birmanie: fragments nous initiant à la vie élégante de la colonie européenne de ce pays. On sent dans ces lettres, qu'en ce pays de chaleur torride sans air, en ce pays d'anémie et d'épidémie, en ce pays au mois d'octobre meurtrier, en ce pays, où un Européen ne peut guère vivre que trois ans, et encore avec des séjours dans la montagne; on sent que contre le voisinage de cette mort, c'est au moyen du champagne, du bal, du flirtage, d'une vie mondaine enragée, que ces hommes et ces femmes en chassent la pensée.
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Lundi 28 juillet.—Ce soir, Mme Dardoize racontait qu'à un dîner chez la duchesse de Reggio, malgré les signes de son mari, la duchesse demandait à un officier de marine, pourquoi il n'avait mangé ni du veau ni du poulet qu'on lui avait servi. Il se trouvait que cet officier pris avec sa femme par des anthropophages, avait mangé sans le savoir d'un pâté fait avec la chair de son épouse, et depuis ne pouvait plus manger de viande blanche.
Pourquoi l'horreur à un certain degré dans les histoires, au lieu d'apitoyer, pousse-t-elle à rire?
Un curieux mot de Léon enfant, le lendemain de la prise de possession de
Champrosay par les Prussiens: «Papa, puis-je me réveiller?»
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Jeudi 31 juillet.—Geffroy me disait à propos de quelques mots, dits par moi à dîner: «Je me suis tordu… ce qu'il y a d'amusant chez vous, un pessimiste… c'est que vous avez des mots d'une gaieté féroce!»
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Vendredi 1er août.—J'ai, de temps en temps, une fatigue à continuer ce journal, mais les jours lâches, où cette fatigue se produit, je me dis: «Il faut avoir l'énergie de ceux qui écrivent mourants dans les glaces ou sous les tropiques, car cette histoire de la vie littéraire de la fin du XIXe siècle, sera vraiment curieuse pour les autres siècles.»
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Lundi 4 août.—En pensant aux choses magiques trouvées par ce siècle comme le phonographe, etc., etc., je me demande si les autres siècles ne trouveront pas encore des choses plus surnaturelles, et si à propos des livres perdus de l'antiquité, on ne trouvera pas le moyen, par une cuisine scientifique dans une boîte cranienne d'une momie d'Égypte ou d'un autre mort antique, de faire revivre la mémoire des livres lus par le possesseur de cette boîte cranienne.
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Jeudi 21 août.—Evans le dentiste racontait à une de mes parentes, que les femmes, dans l'émotion de leur visite chez lui, oubliaient les choses les plus invraisemblables, quelquefois des lettres compromettantes,—compromettantes comme tout—tombées de leurs poches.
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Dimanche 24 août.—Une femme demandait ce printemps à un gardien du bois de Boulogne, s'il n'allait pas pleuvoir. Le gardien regardait en l'air: «Oh! vous pouvez continuer à vous promener, il y a encore de quoi faire une culotte de suisse!» Il faisait allusion au bleu qui était dans le ciel.
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Mercredi 3 septembre.—Dans les parfums, l'Anglais introduit toujours du musc, et il en fait des parfums de sauvages, des parfums de Saxons. Ces odeurs canailles et migraineuses, qu'on les compare avec ce qu'était la senteur d'une chemise de femme autrefois: l'odeur suave à peine perceptible du véritable iris de Florence, sans addition et immixtion d'autre chose puant bon.
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Lundi 8 septembre.—Le soir, quand vous êtes assis à une table de café, le défilé sur le boulevard, ce défilé incessant, continu au bout de quelque temps d'attention, n'a plus l'air d'un défilé de vivants. Ça ressemble au passage mécanique de personnages d'un écran, un passage de silhouettes découpées qui n'ont pas d'épaisseur.
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Samedi 13 septembre.—Du coin de mon cabinet de travail, pendant que j'écris, j'ai devant moi, sur la porte de mon cabinet de toilette et dans la pénombre, une courtisane d'Hokousaï sous une robe semée de grues volantes, et par cette porte entr'ouverte, tout au fond de ma chambre à coucher, un meuble en laque aux faucons argentés, et au-dessus un grand vase céladon, aux reliefs blanc et or, se détachant d'une tapisserie crème, représentant une bergerie du XVIIIe siècle: un trou lumineux tout plein de couleurs et de clartés charmeresses.
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Dimanche 14 septembre.—Saint-Gratien. Le jeune Benedetti qui a passé deux ans au Brésil, comme attaché à la légation, vient s'asseoir à côté de moi, et se met à causer de la fièvre jaune, de cette épouvantable maladie, qui lors même qu'elle n'est plus épidémique, ne continue pas moins d'enlever à Buenos-Ayres, tous les jours, au moins vingt-cinq personnes.
M'entretenant de la rapidité des décès, il me conte qu'un ingénieur français, ayant fait là-bas son affaire, ayant gagné une petite fortune, partait le lendemain par le paquebot pour l'Europe avec sa femme et ses enfants. Le jeune Benedetti s'était trouvé en rapport avec le ménage, et lui donnait à dîner la veille de leur départ. Le ménage le quittait assez tard, tout le monde bien portant. À quatre heures du matin, on venait lui annoncer que l'ingénieur était mort. Alors avait lieu une scène terrible entre lui et la femme. La femme voulait retarder son départ pour l'enterrement de son mari. Il lui objectait qu'il n'y avait pas à rester parce que, à six heures, son mari serait enterré; la décomposition des corps étant si rapide, que l'enterrement a lieu deux heures après. Et dans la crainte qu'il se déclarât un cas chez la femme et les enfants, avec l'aide de la police, il embarquait de force la veuve et sa petite famille, au milieu des injures de la femme… qui, arrivée en Europe, lui adressait une lettre de remerciement.
Un détail particulier des enterrements de ce pays. Là-bas, pas de croque-morts, ce sont les parents qui portent la bière, quelquefois un flacon sous le nez tenu de la main libre et bien souvent un des porteurs rentre chez lui, atteint de la fièvre jaune.
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Mercredi 17 septembre.—Lavoix, revenant de Savoie, nous apprend que les Charmettes avaient été achetées par les cochers de Chambéry et d'Aix, craignant que la propriété ne tombât aux mains d'un propriétaire peu respectueux, qui y apportât des changements, lui enlevât son caractère historique, tandis qu'eux la laissent inhabitée, et telle qu'elle pouvait être au temps des amours de Jean-Jacques.
C'est un précédent. Bientôt dans toute petite localité, la pierre ou le moellon historique qu'on vient voir, sera acheté par un syndicat de cochers conservateurs.
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Vendredi 19 septembre.—À propos de l'historique des jetons de l'Académie, et de je ne sais quel académicien qui les toucha tous, le jour de l'exécution de Louis XVI, quelqu'un raconte qu'aux journées de Juin, Villemain qui habitait l'Institut, dans la persuasion d'être tout seul à toucher, avait ouvert et clos la séance, quand Cousin qui venait de traverser les barricades et d'affronter la mort, apparut dans la salle, en s'écriant: «Part à deux!»
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Mercredi 24 septembre.—En regardant dans le petit parc de Saint-Gratien, un cèdre déodora, ses étages de branches déchiquetées, allant en diminuant jusqu'à son sommet, j'ai comme une révélation que la pagode, la construction chinoise, a été inspirée par l'architecture de cet arbre, ainsi, que l'ogive, dit-on, le fut aussi par le rapprochement en haut d'une allée de grands arbres.
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Vendredi 26 septembre.—Aujourd'hui le jeune Hayashi me dit: «Voulez-vous me permettre de vous demander un renseignement?… Vous avez le masculin et le féminin dans votre langue… je le comprends pour l'homme et la femme… mais pour les choses inanimées.» Et il me montre un bol: «Pourquoi ceci est-il masculin?» Et après il me montre une tasse: «Pourquoi cela est-il féminin?» J'ai été embarrassé comme du pourquoi troublant d'un enfant.
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Mercredi, 1er octobre.—Lockroy, qui est venu dîner, raconte ses prisons, se plaint de l'enfermement de huit heures du soir, de ce qu'on appelle être bouclé, et qui vous fait passer toute la nuit sans secours, si on est malade, comme il l'a éprouvé, du temps où il avait de grandes constrictions du coeur. Il dit que la prison est supportable trois mois, mais que, passé ce terme, il se développe chez le prisonnier un besoin de sortir qui s'accentue tous les jours, et il déclare que le travail est impossible en prison: le travail ne pouvant s'obtenir que dans une séquestration volontaire et non forcée.
Un amusant épisode d'un de ces séjours en prison. Pendant la Commune, il prend un fiacre, et va faire une visite à un ami, aux environs de Paris. Il est arrêté par les hussards du général Charlemagne, et envoyé dans son fiacre à Versailles. Il est mis en prison, où il reste trois semaines, et comme il n'avait pas sur lui de quoi payer le fiacre, tous les matins le cocher se présentait à la prison, lui faisait dire qu'il était à ses ordres, et en quittant la prison, il avait trois semaines de fiacre à payer.
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Jeudi 2 octobre.—La falsification de tout ce qui se mange et se boit à Paris, est-elle bien organisée! Il y avait ces années-ci, une laiterie, dont je ne me rappelle plus le nom, qui avait pour faire la prison des falsifications, un employé, auquel on donnait un traitement de 1800 francs.
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Vendredi 3 octobre.—Il y a eu chez Hugo, dans le règlement de sa vie un méthodisme incroyable. Le jour tombé, il ne lisait pas, aux lumières, une ligne d'un journal, une ligne même d'une lettre: il la mettait dans sa poche, disant qu'il la lirait le lendemain. Et Mme Lockroy, nous racontait, ce soir, qu'au commencement de la guerre, où tout le monde haletait après les nouvelles, un jour de brouillard, où les journaux étaient arrivés à la nuit, et où on se les arrachait, il n'avait touché à aucune des feuilles éparses devant lui, demandant qu'on lui racontât ce qu'il y avait dedans.
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Samedi 4 octobre.—Un conte fantastique à la Poë à faire avec ceci. On a calculé qu'avec l'aurification des dents, générale chez tout le monde aux États-Unis, il y avait 750 millions d'or dans les cimetières. Supposons au bout de beaucoup d'années, où les millions seront changés en milliards, une crise financière, et la recherche impie et macabre de cet or.
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Mardi 7 octobre.—Dîner avec un Russe, un chambellan de l'Empereur, qui affirme que Tourguéneff n'était pas un Russe sincère, qu'il jouait à Paris le nihiliste, tandis que là-bas, il se montrait un aristocrate renforcé. L'opinion de ce Russe, c'est que Tourguéneff n'a de valeur qu'en ces premiers ouvrages, dans les scènes retracées du temps de son adolescence, où il a donné de véritables photographies de son pays. Et d'après les paroles du dîneur, il me semble que Dostoïevsky, est dans ces années, l'auteur le plus russe, l'auteur reproduisant le plus fidèlement l'âme de ses compatriotes.
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Mardi 14 octobre.—Voici la dédicace que j'ai mise à l'exemplaire de Renan:
À RENAN
Un ami de l'homme—et quelquefois, un ennemi de sa pensée.
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Jeudi 16 octobre.—En corrigeant les épreuves d'Outamaro, je pensais à la tendance de mon esprit de n'aimer à travailler que d'après du neuf, d'après des matériaux non déflorés par d'autres. D'abord des recherches dans les autographes et les documents inédits du XVIIIe siècle, puis après, et avant tout le monde, le roman naturaliste,—aujourd'hui des travaux sur ces artistes du Japon, ces artistes qui n'ont pas encore, à l'heure présente, de biographies imprimées.
Chez Charpentier, je tombe sur Zola, qui vient d'apporter le commencement de la copie de son volume sur l'Argent.
«Son livre se compose de douze chapitres. Il en a fait huit, il ne lui en reste plus que quatre… Il n'est pas tout à fait content de son livre, mais il ne faut pas le dire trop haut… ça pourrait nuire… et il y a d'autres livres dont il n'était pas content, et qui ont marché cependant… et puis, il n'est pas possible que tous les livres, quand on en produit un certain nombre, aient la même valeur… Enfin l'Argent, c'est bon comme mobile d'une action… mais dans l'Argent pris comme étude, il y a trop d'argent.»
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Samedi 18 octobre.—C'est superbe, les journalistes m'accusent de n'avoir ni patriotisme ni coeur, ils nient même mon affection fraternelle. Pourquoi? simplement parce que mes souffrances patriotiques et mes deuils de coeur: c'est écrit. Si cela ne l'était pas, j'aurais—et à en revendre—tout ce qu'on dit me manquer.
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Mercredi 22 octobre.—Margueritte vient me faire sa visite d'adieu, avant son départ. Il ne va pas cet hiver en Algérie, trouvant que l'humidité chaude de là-bas, le rend cérébralement paresseux. Il va en Corse, où il espère une atmosphère moins déprimante, et où il s'imagine trouver quelque chose à faire de neuf: la Corse n'ayant point été explorée depuis Mérimée.
Lavoix me disait, ce soir, s'être trouvé à Jérusalem, avec un placeur de vin, très voltairien, qu'un jour il rencontre dans la rue, tout bouleversé, tout extraordinaire, et qui interrogé par lui sur ce qu'il avait, lui répondit: «Je viens du tombeau du Christ, où je ne sais pas ce qui m'est arrivé, j'ai voulu dire une prière… je les avais oubliées… et je rentre à l'hôtel pour en apprendre une.»
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Lundi 27 octobre.—J'ai passé aujourd'hui toute la journée chez Lenoir, à chercher et à retrouver la ressemblance de mon frère, sur l'ébauche du médaillon, qu'il fait en découpure pour sa tombe. Je suis parvenu, en guidant l'ébauchoir du sculpteur, à affiner la grosse et large matérialité qu'il avait donnée à sa figure, à resserrer le bas du visage, où il y avait une si jolie et si petite touche, ce bas du visage que tous les dessinateurs ont allongé au détriment du haut de la tête; je suis parvenu à lui refaire la ligne du nez tout à fait juste. Et c'est une petite joie intérieure, en interrogeant les menteuses photographies et les incomplets dessins étalés sur un divan, de faire revenir dans ce morceau de terre, petit à petit, et autant que le souvenir le permet, de faire revenir le profil aimé…
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Mardi 28 octobre.—C'est étonnant, comme toute ma vie, j'ai travaillé à une littérature spéciale: la littérature qui produit des embêtements. Ç'a été d'abord les romans naturistes que j'ai écrits, puis les pièces révolutionnaires que j'ai fait représenter, enfin en dernier lieu le JOURNAL. Il y a tant de gens auxquels la littérature ne fait que rapporter des caresses pour leurs nerfs.
Aujourd'hui, sur ma demande, on m'envoie de l'Écho de Paris un reviewer, que je charge de répondre à l'attaque de Renan, en lui remettant le canevas de la réponse.
Voici le petit morceau de prose qu'il a dû mettre en dialogue, sans y changer, sans y ajouter rien:
—Vous avez lu l'interview de la France à propos de votre Journal sur le siège de Paris et la Commune?
—Oui je l'ai lu avec un certain étonnement, car voici le portrait que je faisais de Renan, dans l'avant-dernier volume paru: «L'homme toujours plus charmant et plus affectueusement poli, à mesure qu'on le connaît et qu'on l'approche. C'est le type dans la disgrâce physique de la grâce morale; il y a chez cet apôtre du doute, la haute et intelligente amabilité d'un prêtre de la science.»
Oui, je suis, ou du moins j'étais l'ami de l'homme, mais parfois l'ennemi de sa pensée, ainsi que je l'écrivais dans la dédicace de l'exemplaire à lui adressé.
En effet, tout le monde sait que M. Renan appartient à la famille des grands penseurs, des contempteurs de beaucoup de convictions humaines, que des esprits plus humbles, des gens comme moi, vénèrent encore un peu, estomaqués, quand ils entendent un penseur de la même famille proclamer que la religion de la patrie, à l'heure présente, est une religion aussi vieille que la religion du Roi sous l'ancienne monarchie.
Ici, je ne veux pas entrer dans la discussion, à propos des conversations rapportées dans le dernier volume, que du reste M. Renan déclare n'avoir pas plus lu que les autres, mais j'affirme sur l'honneur,—et les gens qui me connaissent, pourraient attester qu'ils ne m'ont jamais entendu mentir,—j'affirme que les conversations données par moi dans les quatre volumes, sont, pour ainsi dire, des sténographies, reproduisant non seulement les idées des causeurs, mais le plus souvent leurs expressions, et j'ai la foi, que tout lecteur désintéressé et clairvoyant, en me lisant, reconnaîtra que mon désir, mon ambition a été de faire vrais, les hommes que je portraiturais, et que pour rien au monde, je n'aurais voulu leur prêter des paroles qu'ils n'auraient pas dites.
M. Renan me traite de «monsieur indiscret». J'accepte le reproche et je n'en ai nulle honte,—d'autant plus que mes indiscrétions ne sont pas des divulgations de la vie privée, mais tout bonnement, des divulgations de la pensée et des idées de mes contemporains;—des documents pour l'histoire intellectuelle du siècle. Oui, je le répète, je n'en ai nulle honte, car depuis que le monde existe, les mémoires un peu intéressants n'ont été faits que par des indiscrets, et tout mon crime est d'être encore vivant, au bout de vingt ans qu'ils ont été écrits—ce dont humainement je ne puis avoir de remords.
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Jeudi 30 octobre.—Lefebvre de Behaine vient déjeuner, et me remercie d'avoir accepté d'être le témoin du mariage de son fils.
Et l'on cause de la cherté du mariage à la Nonciature apostolique et ailleurs, et il me raconte qu'à son mariage, sa belle-mère se plaignant de cette cherté à l'abbé, avec lequel elle réglait la cérémonie, l'abbé lui avait répondu: «Oh! madame, ce serait encore plus cher, si au lieu de marier votre fille, vous la faisiez enterrer!»
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Dimanche 9 novembre.—Cette vénération des jeunes littérateurs pour la littérature, prenant des personnages et des décors dans le passé, cette vénération qui leur fait préférer SALAMMBÔ à MADAME BOVARY, a pour moi quelque chose de l'admiration respectueuse des gens des secondes galeries, pour les pièces de théâtre ayant pris les personnages et les décors de notre ancienne monarchie.
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Dimanche 23 novembre.—Par un temps à ne pas mettre un chien dehors, me voici à cinq heures en bas de mon lit, et bientôt dans le chemin de fer de Rouen, avec Zola, Maupassant, etc., etc.
Je suis frappé, ce matin, de la mauvaise mine de Maupassant, du décharnement de sa figure, de son teint briqueté, du caractère marqué, ainsi qu'on dit au théâtre, qu'a pris sa personne, et même de la fixité maladive de son regard. Il ne me semble pas destiné à faire de vieux os. En passant sur la Seine, au moment d'arriver à Rouen, étendant la main vers le fleuve couvert de brouillard, il s'écrie: «C'est mon canotage là dedans, le matin, auquel je dois ce que j'ai aujourd'hui!»
Visite à Lapierre malade dans son lit, et de là déjeuner chez le maire.
Dehors, toujours de la bruine, de la pluie et du vent, le temps ordinaire des inaugurations à Rouen, et là dedans, une population tout à fait indifférente à la cérémonie qui se prépare, et prenant tous les chemins qui n'y mènent pas. En tout une vingtaine de Parisiens dans les lettres et le reportage, et une fête avec tente pour les autorités, et musique de foire, comme pour les comices agricoles de MADAME BOVARY.
D'abord une promenade dans le musée, à travers des manuscrits de Flaubert, sur lesquels est penchée une députation de collégiens, puis enfin l'inauguration du monument pour de vrai.
Diable, moi qui ne peux lire, chez moi, une page de ma prose à deux ou trois amis, sans un tremblement dans la voix, je l'avoue, je suis plein d'émotion, et crains que mon discours ne s'étrangle dans mon larynx, à la dixième phrase.
Messieurs,
Après notre grand Balzac, le père et le maître à nous tous, Flaubert a été l'inventeur d'une réalité, peut-être aussi intense que celle de son précurseur, et incontestablement d'une réalité plus artiste, d'une réalité qu'on dirait obtenue comme par un objectif perfectionné, d'une réalité qu'on pourrait définir du d'après nature rigoureux, rendu par la prose d'un poète.
Et pour les êtres, dont Flaubert a peuplé le monde de ses livres, ce monde fictif à l'apparence réelle, l'auteur s'est trouvé posséder cette faculté créatrice, donnée seulement à quelques-uns, la faculté de les créer, un peu à l'instar de Dieu. Oui, de laisser après lui des hommes et des femmes qui ne seront plus pour les vivants des siècles à venir, des personnages de livres, mais bien véritablement des morts, dont on serait tenté de rechercher une trace matérielle de leur passage sur la terre. Et il me semble qu'un jour, en ce cimetière aux portes de la ville, où notre ami repose, quelque lecteur, encore sous l'hallucination attendrie et pieuse de sa lecture, cherchera distraitement aux alentours de la tombe de l'illustre écrivain, la pierre de Madame Bovary.
Dans le roman Flaubert n'a pas été seulement un peintre de la contemporanéité, il a été un résurrectionniste, à la façon de Carlyle et de Michelet, des vieux mondes, des civilisations disparues, des humanités mortes. Il nous a fait revivre Carthage et la fille d'Hamilcar, la Thébaïde et son ermite, l'Europe moyenageuse et son Julien l'Hospitalier. Il nous a montré, grâce à son talent descriptif, des localités, des perspectives, des milieux que, sans son évocation magique, nous ne connaîtrions pas.
Mais permettez-moi d'aimer surtout, avec tout le monde, le talent de Flaubert dans MADAME BOVARY, dans cette monographie de génie de l'adultère bourgeois, dans ce livre absolu, que l'auteur jusqu'à la fin de la littérature, n'aura laissé à refaire à personne.
Je veux encore m'arrêter un moment, sur ce merveilleux récit, sur cette étude apitoyée d'une humble âme de peuple qui a pour titre: UN COEUR SIMPLE.
En votre Normandie, Messieurs, au fond de ces antiques armoires, qui sont la resserre du linge, et de ce qu'a de précieux le pauvre monde de chez vous, quelquefois vos pêcheurs, vos paysans, sur les panneaux intérieurs de ces armoires, d'une maladroite écriture tracée par des doigts gourds, mentionnent un naufrage, une grêle, une mort d'enfant, enfin une vingtaine de grands et de petits événements: l'histoire de toute une misérable existence. Cet envers écrit de leurs armoires, c'est l'ingénu Livre de raison de ces pauvres hères. Or, Messieurs, en lisant UN COEUR SIMPLE, j'ai comme la sensation de lire une histoire qui a pris à ces tablettes de vieux chêne, la naïveté et la touchante simplesse, de ce qu'ont écrit dessus, votre paysan et votre pêcheur.
Maintenant qu'il est mort, mon pauvre grand Flaubert, on est en train de lui accorder du génie, autant que sa mémoire peut en vouloir… Mais sait-on, à l'heure présente, que de son vivant la critique mettait une certaine résistance à lui accorder même du talent. Que dis-je «résistance à l'éloge»!… Cette vie remplie de chefs-d'oeuvre, lui mérita, quoi? la négation, l'insulte, le crucifiement moral. Ah! il y aurait un beau livre vengeur à faire de toutes les erreurs et de toutes les injustices de la critique, depuis Balzac jusqu'à Flaubert. Je me rappelle un article d'un journaliste politique, affirmant que la prose de Flaubert déshonorait le règne de Napoléon III, je me rappelle encore un article d'un journal littéraire, où on lui reprochait un style épileptique,—vous savez maintenant, ce que cette épithète contenait d'empoisonnement pour l'homme auquel elle était adressée.
Eh bien, sous ces attaques, et plus tard dans le silence un peu voulu qui a suivi, renfonçant en lui l'amertume de sa carrière, et n'en faisant rejaillir rien sur les autres, Flaubert est resté bon, sans fiel contre les heureux de la littérature, ayant gardé son gros rire affectueux d'enfant, et cherchant toujours chez les confrères ce qui était à louer, et apportant à nos heures de découragement littéraire, la parole qui remonte, qui soulève, qui relève, cette parole d'une intelligence amie dont nous avons si souvent besoin, dans les hauts et les bas de notre métier. N'est-ce pas, Daudet? N'est-ce pas, Zola? N'est-ce pas, Maupassant? qu'il était bien ainsi, notre ami?—et que vous ne lui avez guère connu de mauvais sentiments que contre la trop grosse bêtise?
Oui, il était foncièrement bon, Flaubert, et il pratiqua, je dirais, toutes les vertus bourgeoises, si je ne craignais de chagriner son ombre avec ce mot, sacrifiant un jour sa fortune et son bien-être à des intérêts et à des affections de famille, avec une simplicité et une distinction, dont il y a peu d'exemples.
Enfin, Messieurs, en ce temps où l'argent menace d'industrialiser l'art et la littérature, toujours, toujours, et même en la perte de sa fortune, Flaubert résista aux tentations, aux sollicitations de cet argent; et il est peut-être un des derniers de cette vieille génération de désintéressés travailleurs, ne consentant à fabriquer que des livres d'un puissant labeur et d'une grande dépense cérébrale, des livres satisfaisant absolument leur goût d'art, des livres d'une mauvaise vente payés par un peu de gloire posthume.
Messieurs,
Cette gloire, afin de la consacrer, de la propager, de la répandre, de lui donner en quelque sorte une matérialité, qui la fasse perceptible pour le dernier de ses concitoyens, des amis de l'homme, des admirateurs de son talent, ont chargé M. Chapu, le sculpteur de tant de statues et de bustes célèbres, du bas-relief en marbre que vous avez sous les yeux, ce monument où le statuaire, dans la sculpture de l'énergique tête du romancier, et dans l'élégante allégorie de la Vérité prête à écrire le nom de Gustave Flaubert sur le livre d'Immortalité, a apporté toute son habileté, tout son talent. Ce monument d'art, le comité de souscription l'offre par mon intermédiaire à la ville de Rouen, et le remet entre les mains de son maire.
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Eh bien, non, ça s'est passé mieux que je ne croyais, et ma voix s'est fait entendre jusqu'au bout, dans une bourrasque impétueuse qui me collait au corps ma fourrure, et me cassait sous le nez les pages de mon discours,—car l'orateur ici est un harangueur de plein air;—mais mon émotion, au lieu de se faire aujourd'hui dans la gorge, m'était descendue dans les jambes, et j'ai éprouvé un trémolo qui m'a fait craindre de tomber, et m'a forcé à tout moment de changer de pied, comme appui.
Puis après moi, un discours plein de tact du maire, et après le maire, un discours d'un académicien de l'Académie de Rouen, à peu près vingt-cinq fois plus long que le mien, et contenant tous les clichés, tous les lieux communs, toutes les expressions démodées, toutes les homaiseries imaginables: un discours qui le fera battre par Flaubert, le jour de la résurrection.
Maintenant, pour être franc, le monument de Chapu est un joli bas-relief en sucre, où la Vérité a l'air de faire ses besoins dans un puits.
À la fin du déjeuner chez le maire, Zola m'avait tâté pour une réconciliation avec Céard, et je lui avais répondu, songeant combien cette brouille gênait les Daudet père et fils, et même combien c'était embêtant pour nous deux, de nous faire, dans des milieux amis, des têtes de chiens de faïence; je lui avais répondu que j'étais tout prêt à me réconcilier, et la cérémonie terminée, quand Céard est venu me complimenter, nous nous sommes embrassés devant le médaillon de Flaubert, rapprochés l'un de l'autre, comme par l'entremise de son ombre.
Or, la cérémonie finie, il est trois heures et demie, et la pluie redouble et le vent devient une trombe. D'un lunch, dont Maupassant nous a fait luire l'offre, tout le trajet du chemin de fer de ce matin, il n'est plus question, avec la disparition de l'auteur normand chez un parent. Il faut s'enfermer avec Mirbeau et Bauër, et prendre un grog, qui dure les deux heures que nous avons à attendre le dîner.
Enfin, Dieu merci, six heures sont sonnées, et nous voilà attablés chez Mennechet, autour d'un dîner, ni bon ni mauvais, dont le plat officiel, est toujours le fameux canard rouennais: plat pour lequel je n'ai qu'une assez médiocre estime.
Mais c'est un dîner amusant par le vagabondage de la conversation, qui va de l'envahissement futur du monde par la race chinoise, à la guérison de la phtisie par le docteur Koch; qui va du voyageur Bonvalot, au vidangeur de la pièce pornographique de Maupassant: FEUILLE DE ROSE, jouée dans l'atelier Becker; qui va de l'étouffement des canards, à l'écriture des asthmatiques, reconnaissable aux petits points dont elle est semée, et faits par les tombées de la plume, pendant les étouffements de l'écrivain: causerie à bâtons rompus, dont les causeurs verveux sont, le jeune rédacteur du Nouvelliste, l'auteur d'UN MÉNAGE D'ARTISTE, joué au Théâtre-Libre, et le notaire penseur, l'auteur du TESTAMENT D'UN MODERNE.
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Samedi 29 novembre.—Ce soir, à dix heures, lecture chez Antoine de la FILLE ÉLISA, qu'Ajalbert lit très bien, et qui met vraiment une grande émotion au coeur du monde, qui se trouve là. C'est Antoine qui fait l'avocat, Janvier, ce jeune acteur plein de talent qui fait le pioupiou mystique, et une Hongroise tombée à Paris, et qui n'a joué que du Shakespeare, qui fait la fille Élisa.
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Vendredi 5 décembre.—Pélagie me parlait ce matin d'une pauvre famille bourgeoise d'ici, de la famille d'un inspecteur des eaux, dont la fille aînée mourante, après avoir vu mourir de la poitrine trois de ses frères et soeurs, disait à sa mère, lui parlant du jour de sa mort: «Tu seras aussi morte que moi, ce jour-là… oui, tu ne sauras, où donner de la tête!» Et elle se mettait à lui préparer les lettres de faire part, qu'elle aurait à envoyer,
Pélagie ajoutait que la mère, à force d'avoir pleuré dans sa vie, avait les yeux d'un violet particulier, d'un violet ressemblant à certaines petites figues du Midi.
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Lundi 8 décembre.—Grand étonnement ce matin. Je disais hier à Daudet: «Je ferais appel aux souvenirs de tous les dîneurs de Magny, que j'ai la conviction que tous, en se disant entre eux à voix basse: ce que Goncourt rapporte des propos de Renan, est de la pure sténographie,—déclareraient tout haut que Renan n'a pas dit un mot de ce que j'ai imprimé!» Et voici que, ce matin, d'un interview avec Berthelot, l'ami intime de Renan, il résulte pour les gens qui savent lire entre les lignes, que je n'ai pas menti tant que cela. Et je lis dans le Figaro, un article de Magnard, qui, en blâmant indulgemment mes indiscrétions, déclare que mon Journal sue l'authenticité.
Dans ces luttes intellectuelles qui vous retirent de la tranquillité de la vie bourgeoise, qui vous tiennent dans un état d'activité cérébrale combative, il doit y avoir quelque chose de la griserie dans une vraie bataille.
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Jeudi 11 décembre.—Le patinage sur le lac du Bois de Boulogne, au crépuscule.
Un ciel comme teinté du rose d'un incendie lointain, des arbres ressemblant à d'immenses feuilles de polypiers violets, une glace mate, de couleur neutre, sans brillant. Là-dessus, élégamment déverticalisés dans des penchements sur le côté, les silhouettes des noirs patineurs.
Un peintre a rendu merveilleusement ce ciel, ces arbres, cette glace, ces patineurs: c'est Jonckind.
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Jeudi 18 décembre.
Chambre étrange: on eût dit qu'elle avait un secret
D'une chose très triste et dont elle était lasse,
D'avoir vu le mystère en fuite dans la glace.
Ces trois vers de Rodenbach, me font parler de la terreur, qu'a des glaces Francis Poictevin, terreur que Daudet veut qu'il ait empruntée à Baudelaire, qui l'aurait empruntée à Poë. Là-dessus Rodenbach rappelle une tradition populaire, qui veut que le diable y fasse parfois voir son visage. L'un de nous se demande rêveusement, si les morts n'y laissent pas de leur image, revenant à de certaines heures. Et Daudet compare la vie vivante de cette chose silencieuse, au silence vivant des étoiles de Pascal.
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Vendredi 19 décembre.—J'ai lu ces jours-ci, que l'Écho de Paris est interdit en Allemagne. Cette interdiction m'a tout l'air d'avoir été amenée par des passages de mon JOURNAL, pendant mon séjour à Munich chez Lefebvre de Behaine… Est-ce que j'appelle la guerre? Peut-être! Je suis bêtement chauvin, je l'avoue, et demeure humilié et blessé de la douloureuse guerre de 1870. Puis pour moi, la France commençant à Avricourt, n'est plus la France, n'est plus une nation dans des conditions ethnographiques qui lui permettent de se défendre contre une invasion étrangère, et j'ai la conviction que fatalement, et malgré tout, il y aura un dernier duel entre les deux nations: duel qui décidera si la France redeviendra la France, ou si elle sera mangée par l'Allemagne.
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Samedi 20 décembre.—Dîner donné par Gallimard, pour l'apparition de l'édition de GERMINIE LACERTEUX, tirée à trois exemplaires.
Causerie avec le peintre Carrière, qui me tire de sa poche, un petit calepin, où il me montre une liste de motifs parisiens qu'il veut peindre, et parmi lesquels, il y a une marche de la foule parisienne, cette ambulation particulière, que j'ai si souvent étudiée d'une chaise d'un café du boulevard, et dont il veut rendre les anneaux, semblables pour lui aux anneaux d'une chaîne.
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Dimanche 21 décembre.—Duret contait aujourd'hui au Grenier, qu'il avait assisté au Japon à une représentation des FIDÈLES RONINS, où les quarante-cinq ronins, tout couverts de sang, traversaient la salle dans toute sa longueur, sur un petit praticable établi au-dessus des Japonais assis à terre, et que le passage à travers la salle de ces guerriers ensanglantés, était d'un effet terrible.
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Mardi 23 décembre.—Oui, une seule fois dans le décor, la répétition de l'acte du Tribunal de la FILLE ÉLISA, et encore avec un tas de choses qui manquent, et sans les bancs, qui doivent être faits, et peints, et séchés à la lampe, demain matin. C'est effrayant, la confiance d'Antoine dans la réussite des choses théâtrales, ainsi improvisées.
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Vendredi 26 décembre.—Première de la FILLE ÉLISA. L'enfant donné aux cochons, du Conte de Noël qui précède la pièce d'Ajalbert, et plus encore la sempiternelle répétition d'un chant sur les cloches et clochettes de la nuit adoratrice, mettent la salle dans une exaspération telle, qu'Antoine rentre deux ou trois fois dans sa loge, nous disant: «Je n'ai jamais vu une salle pareille!»
Bon! après la réussite de la répétition générale, après cette assurance d'un succès, nous voici menacés d'un four. Et nous allons, Ajalbert et moi, très nerveux prendre un verre de chartreuse, au café voisin, où je dis à l'auteur de la pièce: «Avec ce public, n'en doutez pas un moment, le premier acte va être emboîté, et la seule chance que nous puissions avoir, c'est qu'Antoine relève la pièce au second acte.»
Au lever de la toile, je suis au fond d'une baignoire, où j'ai devant moi, des jeunes gens qui commencent à pousser des oh! et des ah! aux vivacités de la première scène. Mais aussitôt, ils se taisent, ils se calment, et je les vois bientôt applaudir comme des sourds.
Nau est l'actrice qu'on pouvait rêver pour ce rôle. Elle est bien filliasse au premier acte, et bellement et modernement tragique au troisième. Janvier est le vrai séminariste en pantalon garance. Et la petite Fleury est toute pleine de gaîté et d'entrain, dans son rôle de Marie Coup de Sabre. Antoine se montre un acteur tout à fait supérieur. C'est de lui, dont Rodenbach traversant hier le boulevard, avait entendu un monsieur qui avait assisté à la répétition, disant à un autre: «À l'heure actuelle, il n'y a pas au Palais, un avocat foutu de plaider une cause, comme Antoine a plaidé hier.»
Dans le couloir, j'ai entendu une phrase typique: «Ce n'est pas du théâtre, mais c'est très intéressant!» Non ce n'est plus du vieux théâtre, c'est du théâtre nouveau! Au fond, j'ai vu rarement applaudir sur un théâtre un acte, comme j'ai vu applaudir la Cour d'Assises. Incontestablement la FILLE ÉLISA est un des gros-succès du Théatre-Libre.
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Samedi 27 décembre.—Le soir, à l'OBSTACLE, Mirbeau me dit avec un accent de sincérité, que jamais au spectacle, il n'a été touché, comme il l'a été par la FILLE ÉLISA, que jamais il n'a perçu un sentiment de pitié, descendre sur une salle, comme dans cette pièce.
ANNÉE 1891
Jeudi 1er janvier 1891.—Toute la journée à la correction des épreuves. Et dans les moments de repos, une longue contemplation du profil en bronze de mon frère, posé sur la table de travail, de mon frère si ressemblant, par moment, sous des coups de jour cherchés par moi, et qui me le font revoir dans la vie de son joli et spirituel visage.
Je vais en faire fondre une seconde épreuve, par laquelle je remplacerai le Louis XV de mon balcon, et signerai de son effigie dans l'avenir, la maison où il est mort.
Ce soir, dîner chez Daudet, où sont réunies les deux familles des fiancés. Daudet qui a eu ce matin une affreuse crise d'estomac, et a lutté toute la journée, est obligé de se coucher, au moment où l'on se met à table.
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Dimanche 4 janvier.—Huysmans donne aujourd'hui des détails sur les voleurs, les receleurs du Château-Rouge, et sur la fameuse maîtresse de Gamahut.
C'est curieux tout de même, cette maison de Gabrielle d'Estrées, devenue cet immonde garni, et où la chambre même de la maîtresse de Henri IV serait devenue la chambre des morts: la chambre où l'on superpose plusieurs couches d'ivrognes ivres-morts, les uns sur les autres, jusqu'à l'heure où on les balaye au ruisseau de la rue. Garni qui a pour patron, un hercule dans un tricot couleur sang de boeuf, ayant toujours à la portée de sa main deux nerfs de boeuf, et une semaine de revolvers. Et dans ce garni, d'étranges déclassés de tous les sexes: une vieille femme de la société, une absintheuse, se mettant sous la peau, dans un jour vingt-deux absinthes, de cette terrible absinthe, colorée avec du sulfate de zinc, une sexagénaire que son fils, avocat à la cour d'appel, n'a jamais pu faire sortir de là; et qui, d'après la légende du quartier, se serait tué de désespoir et de honte.
Huysmans parle dans ce quartier Saint-Séverin d'un garni encore plus effroyable, du garni de Mme Alexandre.
Jean Lorrain qui vient après Huysmans, et qui connaît le Château-Rouge et ses habitués, rabaisse les scélérats de l'endroit, et affirme que ce sont des cabotins, des criminels de parade, que font voir les agents de police aux étrangers.
Daudet, ce soir, est repris de son idée de la fondation d'une revue qui s'appellerait la «Revue de Champrosay» où il serait prêt à mettre cent mille francs, et où il grouperait autour de lui notre monde, dont il payerait la copie, comme aucun directeur ne l'a fait jusqu'ici. Il voit dans des interview, des interview autres que ceux qui se font dans les journaux, un moyen de propagation intellectuelle tout nouveau, un moyen qu'il veut beaucoup employer, en ne le bornant pas seulement à l'interrogation de l'homme de lettres.
Et cette revue, en la fin de son existence, serait un exutoire pour son activité cérébrale.
L'idée est bonne, et avec le magasin d'idées que possède Daudet, il ferait un excellent directeur de revue. «Mais pourquoi le titre de «Revue de Champrosay»? lui dis-je. Je trouve la dénomination un peu petite, pour un esprit de la grandeur du vôtre.» À quoi, il répond, en parlant de l'action de Voltaire à Ferney, de l'action de Goethe à Weimar, et de l'indépendance littéraire, qui fait en dehors des centres de population, dans les petits coins.
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Lundi 5 janvier.—Le jeune Philippe Sichel, auquel je demande qu'il m'indique ce qui lui ferait plaisir pour ses étrennes, me dit: «Une main de squelette.»
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Mercredi 7 janvier.—Visite d'Heredia, qui me parle d'un volume qu'il fait dans ce moment sur Ronsard, pour la maison Hachette, sur ce poète qu'il dit avoir eu, en son temps, une popularité plus grande que Hugo n'en a eu dans ce siècle, de ce révolutionnaire, de la poésie française, qui avec lui n'est plus la poésie de Marot et de Mellin de Saint-Gelais. Le curieux de cette révolution, me fait remarquer Heredia, c'est que le retour à la nature de Ronsard, est amené par l'étude et l'emploi dans son oeuvre de l'antiquité: retour qui a lieu plus tard chez André Chénier par la même source et les mêmes procédés.
Puis Heredia me lit des vers de sa seconde fille, qu'il me peint avec une petite tête; aux longs cheveux, un oeil parfois un peu en dedans, l'ensemble d'une physionomie du Vinci: une fillette de quatorze ans qui joue encore à la poupée, et qui s'amuse seulement, quand il pleut, à faire ces vers tout à fait extraordinaires.
Et c'est l'occasion pour le père de s'étendre sur l'atavisme, de se demander si le style ne vient pas d'un certain mécanisme du cerveau qui se lègue, et dont sa fille a hérité, car elle a toutes ses qualités de fabrication, jointes à «une essence poétique» qu'il confesse ne pas avoir, et qui doit faire d'elle, si elle continue, un poète remarquable. Mais va te faire fiche… dans le moment elle ne fait plus du tout de vers. Il a eu la bêtise de lui acheter une guitare, et elle est toute à la guitare.
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Jeudi 8 janvier.—À table je m'emballe, et me laisse aller à dire aux jeunes qui sont là, qu'ils sont des lâches littéraires, que Daudet et moi, nous nous battons toujours tout seuls, sans le secours du plus petit corps d'armée, qu'un livre comme l'IMMORTEL, n'a pas trouvé l'appui d'une seule plume amie, que la pièce de GERMINIE LACERTEUX a été défendue et soutenue seulement par des inconnus.
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Samedi 10 janvier.—Je donne ce soir à dîner à Ajalbert, à Antoine, et à Janvier et à Mlle Nau, les deux premiers rôles de la FILLE ÉLISA.
Antoine arrive tout heureux. La réclamation de 8 000 de l'Assistance publique, sur la menace qu'il allait fermer son théâtre, et que la centaine de jeunes gens dont il avait reçu des pièces, allait prendre à partie dans tous les journaux l'institution dévoratrice, a fait tomber la réclamation de 8 000 francs à quelque chose comme 80 francs.
Janvier, lui, ce jeune acteur d'un si grand talent, gagne cent francs par mois, dans une compagnie d'assurances, et comme on le pousse à quitter sa compagnie, et qu'on lui prédit qu'il lui sera impossible de ne pas faire sa carrière du théâtre, il s'y refuse doucement, disant qu'il ne veut pas faire trop de peine à son père, qui peut très bien ne connaître rien aux choses d'art, mais qui l'aime beaucoup, et qu'il veut le laisser tranquillement évoluer, persuadé, qu'un jour, il le laissera jouer, mais alors sans trop de répugnance.
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Lundi 12 janvier.—Un détail qu'on me donnait sur le métier de couvreur, et qui fait froid dans le dos. On me disait qu'on leur retenait par mois 50 centimes, pour la civière dans laquelle on les transporterait, le jour où ils tomberaient d'un toit.
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Vendredi 16 janvier.—Eugène Carrière, qui vient dîner à Auteuil, avec Geffroy, m'apporte pour la collection de «Mes Modernes» un portrait dudit Geffroy, sur le parchemin blanc de son bouquin: NOTES D'UN JOURNALISTE, un portrait ayant une étroite parenté avec les belles choses enveloppées des grands peintres italiens du passé.
Carrière et Geffroy me parlent du projet de faire ensemble un Paris, par de petits morceaux amenés sous le coup de la vision, sans l'ambition de le faire tout entier: un Paris fragmentaire, où se mêleraient les dessins du peintre à la prose photographique de l'écrivain.
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Dimanche 18 janvier.—La femme, l'idée du plaisir que cet être énigmatique pour un enfant, pouvait apporter à un homme, m'a été suggérée pour la première fois par mon père, disant à un compagnon d'armes devant moi—je n'avais pas plus de dix ans,—disant qu'à la suite de je ne sais quelle affaire en Autriche, il avait été fait prisonnier, et envoyé sur la frontière de la Turquie, et que jamais il n'avait été plus heureux, que le vin y était excellent, et qu'on avait, tant qu'on voulait, des femmes charmantes.
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Lundi 19 janvier.—C'est typique, ces femmes scandinaves, ces femmes d'Ibsen, c'est un mélange de naïveté de nature, de sophistique de l'esprit, et de perversité du coeur.
J'étais en train d'écrire, que je craignais la réponse de la censure, quand on m'apporte une dépêche d'Ajalbert, m'annonçant que la FILLE ÉLISA était interdite: «Vraiment dans la vie, je ne suis pas l'homme des choses qui réussissent!»
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Mardi 20 janvier.—Ajalbert m'arrive, la mine consternée. Il me représente la première, s'annonçant comme un succès, il me parle de 140 fauteuils d'orchestre déjà loués hier, puis il me peint la désolation des femmes jouant dans la pièce, la désolation de cette pauvre Nau, qui n'était pas venue à la première répétition, et à laquelle on annonçait dans le décor de la FILLE ÉLISA, que c'était la MORT DU DUC D'ENGHIEN qu'on allait y répéter.
Ah! le théâtre, c'est vraiment trop une boite à émotions, et une succession de courants d'espérance et de désespérance par trop homicide. Voici, après dîner, mon deuil fait de l'interdiction, une dépêche d'Antoine m'annonçant qu'il m'apportera une grande nouvelle dans la soirée.
Au fond, je crois que la nouvelle ne viendra pas, et que je veille pour rien.
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Jeudi 22 janvier.—Après les hauts et les bas d'espérance et de désespérance de ces jours-ci, je reçois une lettre d'Ajalbert, m'écrivant que Bourgeois, le ministre de l'Intérieur, oppose un refus formel à la levée de l'interdiction, et que Millerand doit l'interpeller samedi. Et dans son interpellation, il doit lire le passage du livre sur la prostitution de Yves Guyot, faisant l'éloge de la FILLE ÉLISA,—et cet Yves Guyot, est ministre de quelque chose dans le ministère actuel.
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Vendredi 23 janvier.—Ici, je retrouve Sarcey tout entier: après avoir fait un assez bénin compte rendu de la FILLE ÉLISA, le voilà rédigeant l'article le plus éreinteur de la pièce, pour noblement fournir au ministre et à la censure, des armes pour l'interdiction. Ah la belle âme!
Aujourd'hui, où je sais un interviewer à la cantonade, je jette rapidement sur le papier les idées que je veux développer.
L'INTERVIEWER.—Ça vous a étonné cette interdiction?
Moi.—Non… et cependant, tenez… sous un régime monarchique c'était logique, mais sous un gouvernement républicain, l'ironie de la chose est vraiment amusante pour un sceptique… Mais examinons de haut la question… Nous avons comme président, un président qui peut être un parfait honnête homme, mais qui est la personnification du néant, et qui n'a dû sa nomination qu'à la constatation par tous de ce néant, et par là-dessus c'est un président très pudibard… Maintenant nous avons une Chambre qui est la représentation de la médiocratie intellectuelle de la province… car à l'heure qu'il est, Paris est sous le joug de l'obscurantisme des prétendus grands hommes de chefs-lieux… Autrefois, du temps où il y avait plus de Parisiens à la Chambre, il y en avait certes de médiocres dans le nombre, mais le Parisien médiocre ressemble un peu à nos jeunes gens sans grande intelligence de la diplomatie, qui au bout d'un certain nombre d'années, par la fréquentation de l'humanité supérieure des grandes capitales ou ils passent, ont dépouillé quelque chose de leur médiocrité.
Or, ce monsieur du pouvoir exécutif, et ces médiocrates de province, ont le chauvinisme de la tragédie, du personnage noble. Mais comme l'intérêt est passé des Empereurs, des Rois de l'antiquité, aux marquis des XVIIe et XVIIIe siècles, puis des marquis aux gros bourgeois du XIXe siècle, ils entendent qu'on s'arrête à ce personnage noble de l'heure présente, et qu'on ne descende pas plus bas.
Ils ne se doutent pas, ces gens, qu'il y a cent cinquante ans, au moment où Marivaux publiait le roman de MARIANNE, on lui disait que les aventures de la noblesse pouvaient seules intéresser le public, et Marivaux était obligé d'écrire une préface, où il proclamait l'intérêt qu'il trouvait, dans ce que l'opinion publique dénommait l'ignoble des aventures bourgeoises, et affirmait que les gens qui étaient un peu philosophes et non dupes des distinctions sociales ne seraient pas fâchés d'apprendre ce qu'était la femme, chez une marchande de toile.
Eh bien, à cent cinquante années de là, il est peut-être permis, à un esprit un peu philosophe, dans le genre de Marivaux, de descendre à une bonne et à une basse prostituée. Et je le dis en dépit de l'interdiction de la FILLE ÉLISA, et du mauvais vouloir du chef du gouvernement pour GERMINIE LACERTEUX, ces deux pièces seront jouées avant vingt ans, tout aussi bien que les pièces à Empereurs, à marquis, à gros bourgeois.
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Samedi 14 janvier.—Dans quelle bataille je vis, pendant que Millerand interpelle le ministre Bourgeois à propos de l'interdiction de la FILLE ÉLISA, moi je travaille à ma préface à l'encontre de Renan.
Mais au fond de moi, j'ai un regret de n'avoir pas accepté l'invitation d'Ajalbert, et de ne pas me trouver à la Chambre. La séance devait me fournir une belle note.
À cinq heures, Ajalbert et Mlle Nau tombent chez moi, sortant de la séance. Mlle Nau y était entrée, en faisant passer une carte à Millerand portant: la fille Élisa. Cela s'est passé, comme ça devait se passer. L'interpellation a été enterrée au milieu de l'effarouchement pudibond de la Chambre, et après une réplique d'un assez bon goût du ministre Bourgeois.
Je ne suis décidément pas aimé des hommes politiques, et je le mérite par mon mépris pour eux. L'un d'un disait à Millerand, sur un ton qu'on ne peut pas définir: «Vous êtes donc l'ami de ce de Goncourt?»
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Dimanche 25 janvier.—Vraiment, m'avoir refusé aux Français la PATRIE EN DANGER, cette pièce impartiale, où j'avais opposé au royalisme de mon comte et de ma chanoinesse, le beau républicanisme du jeune général, où j'avais fait de mon guillotineur, un espèce de fou humanitaire, le sauvant de l'horreur de son rôle de sang, pour accepter cette pièce irritante de THERMIDOR, pour accepter cette pièce écrite dans cette langue: «Et le colosse désarmé par un hoquet, vaincu par une phrase, étranglé par une sonnette.»
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Jeudi 29 janvier.—Voici mes idées sur la réglementation et la police des théâtres, que j'exposais ce soir, chez Daudet. Pas de censure et pas d'interdiction préventive. Une pièce amenant des batailles, pas interdite tout d'abord, mais suspendue. Au bout de huit jours, après une semaine donnée aux passions, aux animosités, aux colères, pour se calmer, une seconde représentation, ou si les batailles recommençaient, alors seulement l'interdiction formelle.