En sortant de table, la discussion va de la musique à la guerre de 1870, à la guerre de son prochain volume. Sur ce qu'il n'y a pas de cochoncetés dans son roman, dit Zola, Magnard aurait été tenté de publier son roman dans le Figaro, mais il a eu peur de cette publicité! Il a craint l'effet de certains chapitres qui ne paraîtraient pas assez patriotiques, il a craint l'ennui d'une description de bataille ayant deux cents pages, il a craint la diminution de la vente du volume par la publicité du feuilleton, et il a traité avec la Vie populaire.
Puis le romancier, amené à parler de ses visites aux académiciens, nous fait un tableau gentiment drolatique de ses entrevues avec les académiciens hostiles à sa candidature.
* * * * *
Jeudi 16 juillet.—La vie chez les civilisés. Le collège jusqu'à dix-huit ans, puis une carrière d'examens jusqu'à vingt-cinq ans. La moyenne de la vie est de quarante ans. C'est vraiment trop d'humanités dans la vie de l'humanité, et un jour elle retournera à la vie sauvage, à la vie agricole et chasseresse, à la vie des temps, où l'homme vivait réellement les années qu'il passait sur cette planète.
Halperine Kaminsky, le Russe traducteur de ses compatriotes, nous apprend que Dostoïevsky était épileptique, épileptique comme Flaubert. Et comme je lui parle de la religion des Russes pour leurs auteurs, il nous conte qu'à l'enterrement de Dostoïevsky devant l'affluence et le recueillement du monde, un moujik avait demandé: «Est-ce un apôtre?»
* * * * *
Vendredi 17 juillet.—Dans la promenade de ce matin, Daudet me demandait, si mon frère avait été tourmenté par l'au-delà de la vie. Je lui répondais que non, et que pendant sa maladie, il n'avait pas une seule fois fait allusion à cet au-delà, dans ses conversations.
Alors Daudet me demandait quelles étaient mes convictions à ce sujet, et je lui répondais que malgré tout mon désir de retrouver mon frère, je croyais après la mort à l'anéantissement complet de l'individu, que nous étions des êtres de rien du tout, des éphémères de quelques journées de plus que ceux d'une seule journée, et que s'il y a un Dieu, c'était lui imposer une comptabilité trop énorme, que celle occasionnée par une seconde existence de chacun de nous. Et Daudet me disait qu'il pensait tout comme moi, et qu'il y avait dans ses notes, un rêve, où il traversait un champ de genêts, aux petits sons crépitants des cosses qui crevaient, et il comparait ces éclatements à nos vies.
* * * * *
Samedi 18 juillet.—Au moment de se coucher, pendant que Daudet soutenait que le talent n'était rien qu'une intensité de vie, un mélancolique cri de crapaud le faisait revenir à la fabrique de son père, où les ouvriers s'amusaient à mettre un crapaud sur une planche basculante, et avec un coup de bûche sur la planche, on le lançait dans l'air, et, disait Daudet, la pauvre bestiole poussait un cri dans les étoiles, et retombait escrabouillée sur le sol.
* * * * *
Mardi 21 juillet.—Une histoire du grand empereur, il faudrait qu'elle fût faite par un historien, qui aurait à la fois un cerveau à la Michelet et à la Carlyle.
* * * * *
Jeudi 23 juillet.—Après la lecture de la bataille d'Eylau, dans Marbot, et ce que le général raconte du mépris de la mort et du dévouement à l'Empereur, nous constations, Daudet et moi, qu'il y a dans le monde bien autrement du dévouement pour un homme que pour une idée.
En nous promenant avant dîner, Rodin me parle de son admiration pour les danseuses javanaises, et des croquis qu'il a faits d'elles, croquis rapides, pas assez pénétrés de leur exotisme, et qui ont quelque chose d'antique. Il cause aussi d'études semblables sur un village japonais, transplanté à Londres, où se voyaient également des danseuses japonaises. Il trouve nos danses trop sautillantes, trop brisées, tandis que dans ces danses, c'est une succession de mouvements engendrant et produisant un serpentement, une ondulation.
Nous recausons après dîner avec Rodin, et je lui dis que l'oeil de l'Europe ancienne et moderne était et est resté plus sensible à la ligne qu'à la couleur, et je lui donnai cet exemple des vases étrusques dont toute la beauté vient de la silhouette des figurines, tandis que dans la céramique de la Chine et du Japon, c'est avant tout la tache colorée qui en fait la beauté.
* * * * *
Samedi 1er août.—Demain c'est la fête de Daudet, mais on la lui souhaite aujourd'hui, où le jeune ménage est venu dîner.
Et à peine sorti de table, dans cette maison à l'atmosphère littéraire, on cause poésie ancienne et grâce à la mémoire admirable de Léon, ç'a été la curieuse pièce de Villon:
Comme je suis povrette et ancienne,
Ni rien ne sais….
Puis la mélancolique pièce de Ronsard sur la vieille maîtresse:
Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle…
Assise au coin du feu, devisant et filant.
Puis la glorieuse pièce de Malherbe, où il se tresse des couronnes:
Mais trois ou quatre seulement
Au nombre desquels on me range,
Savent tresser une louange
Qui demeure éternellement.
Je crois qu'à l'heure présente, il y a peu de fêtes d'écrivain, où l'on fête de si haute littérature, et c'était charmant, l'espèce de griserie poétique qui nous avait tous pris, hommes et femmes.
* * * * *
Jeudi 6 août.—Oui, oeil énigmatique, oeil de sphinx que l'oeil du chat, oeil qui n'est, pour ainsi dire, qu'une réverbération verte, ne s'éclairant par aucune des tendresses humaines du regard d'un chien et même des autres bêtes, oeil mystérieux, avec sa pupille en forme de lettre magique, changeante à toutes les heures, oeil renfermant de l'inconnu, oeil inquiétant, quand il vous observe et vous scrute.
* * * * *
Mercredi 12 août.—J'étais en train de travailler, quand Groult a fait irruption chez moi, et malgré ma résistance, m'a emmené chez lui, pour voir son Turner.
Eh bien, cette demi-journée perdue, je ne la regrette pas, car ce tableau est un des dix tableaux qui ont donné à mes yeux la grande joie, car ce Turner, c'est de l'or en fusion, avec dans cet or une dissolution de pourpre. Un tableau devant lequel est tombé en extase le peintre Moreau, qui ne connaissait pas même Turner de nom. Ah! cette Salute, ce palais des Doges, cette mer, ce ciel aux transparences roses d'une amalgatolithe: tout cela comme vu dans une apothéose de pierres précieuses; et de la couleur, par larmes, par coulées, par congélations, telles qu'on en voit sur les flancs des poteries de l'extrême Orient. Pour moi c'est un tableau qui a l'air peint par un Rembrandt, né dans l'Inde.
Et la beauté de ce tableau est faite de ce qui n'est prêché dans aucun bouquin théorique: elle est faite de l'emportement, du tartouillage, de l'outrance de la cuisine, de cette cuisine, je le répète, qui est toute la peinture des grands peintres qui se nomment Rembrandt, Rubens, Velasquez, le Tintoret.
* * * * *
Jeudi 13 août.—Il faisait, ce jour d'août, une chaleur écoeurante, où la fadeur du ruisseau montait dans l'air sans souffle. Me trouvant sur la place Saint-Germain-l'Auxerrois, je songeais tout à coup à la fraîcheur de la salle du rez-de-chaussée du Louvre, en face de moi, à ces catacombes de la vieille Égypte pharaonique.
Et me voilà devant le colossal sphinx de granit rose de l'entrée, devant cette puissante image de la royauté, soudant une tête d'homme à un corps de lion, dont les pattes reposent sur un anneau: symbole d'une longue succession de siècles.
C'est un Ramsès, le fils de celui dont le nom a fait le tour du monde par les exploits de son bras, dont les victoires sculptées ornent les murs d'Ibsamboul, de Louqsor, du Ramasseum, et pendant que mon esprit est à sa glorieuse campagne contre les peuples de l'Asie occidentale, où, séparé de son armée, et attaqué par un corps de 2 500 chars, il n'échappe à la mort que par des prodiges de valeur, une voix de ventriloque, une voix comique de Bridoux, parlant avec un gardien de la permutation d'un camarade dans une brigade du Nord, me tire de ma rêvasserie, presque colère, et me chasse plus loin.
Et je m'enfonce au milieu de ces effigies d'une humanité antérieure à Jésus-Christ de 2 500 ans, je m'enfonce parmi ces femmes jaunes, à la taille menue, aux hanches peu développées, aux cuisses charnues, à la chevelure pareille à celle de la fille de Seti II, dont le noir des cheveux était le noir de la nuit, vêtues d'une robe-chemise ouverte en triangle au milieu de la poitrine, les bras ornés de bracelets composés de douze anneaux, et qui, coquetterie bizarre, ont le dessous des yeux maquillés d'une bande de couleur verte. Je m'enfonce parmi ces hommes, aux cheveux tuyautés tout droits, aux larges épaules, à l'étroit bassin, à la peau briquetée, vêtus du pagne plissé, appelé schenti, et tenant entre le pouce et l'index de la main gauche un petit sceptre, et de l'autre un bâton d'honneur; vêtus d'une peau de panthère, quand ils sont des prêtres.
Et, en ces matières impérissables du basalte, du granit, semble revivre autour de moi toute l'Égypte pharaonique, tout le monde des fonctionnaires et des courtisans des 26 dynasties, dans l'emphase lapidaire de leurs titres et de leurs charges.
C'est le chef des voiles du roi:—c'est le chef de la maison de lumière, le chef de l'équipement des jeunes soldats;—c'est le chef des conseils du roi et le commandant des portes;—c'est le «chef du secret pour proférer les paroles du roi»;—c'est «les yeux du roi dans toutes les demeures» (sans doute le ministre de la police);—c'est «le chef des mystères du ciel, de la terre et des enfers, l'écrivain de la vérité dans la demeure de la justice»;—c'est l'intendant des constructions du roi;—c'est le chef de la grande écurie;—c'est le basilicogrammate de la table du roi (le sommelier);—c'est le chef du gynécée royal;—c'est «le scribe de l'oreille du roi»;—c'est le flabellifère à la gauche du roi;—c'est le porte-chasse-mouche à la droite du roi;—c'est «le favorisé du roi et le cher à son coeur»;—c'est le compagnon des jambes royales du seigneur des deux Pays.
Et je m'arrêtais à de plus humbles représentations, à celle de «l'écrivain de la maison des chanteuses» et aussi à celle de cet humble fonctionnaire de l'intérieur, Se-Kherta, qui dit: «J'ai donné de l'eau à celui qui avait soif et des vêtements à celui qui était nu. Je n'ai fait aucun mal aux hommes.»
Et pendant que j'appartenais tout à la lecture de ces biographies de pierre, et qu'il se faisait cérébralement en moi le transport qui se fait, à la lecture d'un livre, parmi les personnages et les milieux de ce livre, je n'étais plus de mon temps, je n'étais plus à Paris. Il me semblait, d'après la belle imagination de Carlyle, avoir été jeté de par l'espace et le temps, dans une de ces étoiles lointaines, lointaines, lointaines, où arrivait seulement aujourd'hui la lumière qui éclairait le passage de la mer Rouge sous Ramsès II, et sa vision en retard de milliers d'années.
Mais la grande clarté de midi avait envahi la salle du rez-de-chaussée, me faisant trop matériellement visible, ce que je me plaisais à voir dans le vague, l'indéterminé, la pénombre d'une espèce d'hallucination. Alors, au milieu du grand escalier montant au fond de la salle devant moi, il y avait un pan d'ombre attirant pour ma rêverie. J'y allai, me retournant à la moitié des marches, pour jeter d'en haut un coup d'oeil sur la salle d'en bas, où toutes les figurations de vivants sont représentées par l'art de ce temps, déjà dans la raideur et l'ankylose de la mort, de cette mort aimée, choyée, parée, momifiée, sauvée si élégamment de la pourriture et du ver,—et que dans cette salle, surmontent à droite et à gauche, dans leur étrangeté mystérieuse, les têtes de ces grandes déesses léontocéphales.
Et je continuai mon ascension, le regard attiré sur les murs, par de petites bandes rousses, effrangées comme de la charpie dans des cadres, par des morceaux de papyrus brûlés par le naphte de l'embaumement, qui me rappelaient à la fois des scories de manuscrits de Pompéi, conservées dans les armoires du Musée de Naples, et les folioles noirâtres de l'état civil de Paris, me pleuvant sur la tête, le 24 mai 1871, lors de ma rentrée dans ma maison d'Auteuil.
Et m'approchant de plus près, je lisais au-dessous la traduction de l'un d'eux: RÉCOMPENSE PROMISE POUR UN ESCLAVE FUGITIF.
L'an XXV, le XVI d'Epiphi.
Un esclave d'Aristogène, fils de Chrysippe d'Alabanda, député, s'est échappé.
Il se nomme Hermon, et est aussi appelé Nilos; Syrien de naissance, de la ville de Bambyce; environ dix-huit ans, taille moyenne, sans barbe, creux au menton, signe près de la narine gauche, cicatrice au-dessous du coin gauche de la bouche, le poignet droit marqué de lettres barbares ponctuées.
Il avait (quand il s'est enfui) une ceinture contenant en or monnayé trois pièces de la valeur d'une mine, dix perles, un anneau sur lequel sont un lecythus et des strigilles. Son corps était couvert d'une chlamyde et d'un perizôma.
Celui qui le ramènera recevra 2 talents de cuivre, et 3 000 drachmes; celui qui indiquera seulement le lieu de sa retraite, si c'est dans un lieu sacré, 1 talent et 2 000 drachmes, si c'est chez un homme solvable et passible de la peine, 3 talents et 5 000 drachmes. Si l'on veut en faire la déclaration, on s'adressera aux employés du stratège.
Oui, c'est tout le long de cet escalier, exposée sur ces fragments de papyrus, toute la vie civile du peuple du rez-de-chaussée, ce sont ses contrats de vente (ses écrits d'oui), ses donations avec la formule: Tu as donné et mon coeur est satisfait, ses partages, ses prêts, ses inventaires, ses réclamations, etc., etc.
Et je lisais encore cette PLAINTE EN VIOLATION DE SÉPULTURE:
_À Denis, hipparque des hommes, et archiphylacite du Péri-Thèbes, de la part d'Osoroéris, fils d'Horus.
Je porte à ta connaissance que l'an XXXIV du double règne de Philométor et d'Evergète II, lorsque Lochus est venu à Diospolis-la-Grande, certaines personnes ont envahi l'un des tombeaux qui m'appartiennent dans le Péri-Thèbes; l'ayant ouvert, ils ont dépouillé quelques-uns des corps qui y étaient ensevelis, et en même temps ont emporté tous les effets, que j'y avais mis, montant à la somme de dix talents de cuivre_.
Il est arrivé aussi que, comme la porte fut laissée toute grande ouverte, des corps en bon état ont beaucoup souffert de la part des loups, qui les ont en partie dévorés.
Puisque j'intente action contre Poëris et Phtônis son frère, je demande qu'ils soient cités devant toi, et qu'après mûr examen, on rende la décision convenable.
Sois heureux.
Et je lisais encore ce CONTRAT DE MARIAGE que je copiai:
L'an XXXIII, du roi Ptolémée, fils de Ptolémée le Dieu; étant Aetus, fils d'Apollonius, prêtre d'Alexandre et des deux frères, étant Démétria, fille de Dyonissos, canéphore devant Arsinoé Philadelphe.
Le pasthophore d'Ammon Api, de la partie occidentale de Thèbes. Pana fils de Pchelcons, dont la mère est Tahet, dit à femme Taketem, fille de Relon, dont la mère est Tanetem: Je t'ai acceptée pour femme. Je t'ai donné 1 argenteus en tout pour ton don de femme. Que je te donne 6 vingtièmes d'artabes par jour, 3 hins d'huile par mois, ce qui fait par an 36 hins d'huile, 1 argentues et 2 dixièmes pour ta toilette d'une année, 1 dixième d'argenteus en sekels, pour ton argent de poche par mois, ce qui fait un argenteus et 2 dixièmes pour ton argent de poche d'une année. Ton argent de poche d'une année est en dehors de ton argent de toilette. Que je te le donne chaque année; à toi il appartient d'exiger le payement de ton argent de toilette et de ton argent de poche qui doivent être à ma charge. Ton fils aîné; mon fils aîné sera l'héritier de tous mes biens présents et à venir. Je t'établirai comme femme. Que je te méprise, que je prenne une autre femme que toi, je te donnerai 20 argenteus. La totalité des biens quelconques qui sont à moi, et que je posséderai, sont en garantie de toutes les paroles ci-dessus, jusqu'à ce que je les accomplisse. Les écrits que m'a faits la femme Tahet, fille de Théos, ma mère, sur moitié de la totalité des biens qui appartiennent à Pchelcons, fils de Pana, t'appartiennent ainsi. Fils, fille, provenant de moi qui voudrait t'inquiéter, te donnera 20 argenteus.
A écrit le scribe des hommes de Thèbes, prêtre d'Ammon Horpueter, fils de Smin.
Et copiant ce papyrus, j'avais comme le sentiment de m'être endormi dans l'escalier, de m'être assoupi dans un endroit public, et de faire un rêve, où la galopade de deux gamins en gros souliers, descendant les marches à cloche-pied, ou la bruyance simiesque d'une jeune négresse en joie, ou la dissertation, pleine de consonnes, d'archéologues tudesques, ou le regard par-dessus mon épaule d'un Égyptien d'aujourd'hui, coiffé du fez classique, ou l'opoponax odorant d'une cocotte, me frôlant de l'envolée du voile de son chapeau, ou enfin les bruits, les parfums, le contact des gens: toutes les émanations modernes de la vie vivante traversaient légèrement mon rêve dans le vieux passé, sans interrompre mon ensommeillement.
* * * * *
Samedi 15 août.—Aujourd'hui, chez les Zeller, le vieux docteur Blanche parlait curieusement du culte de la Vierge, chez l'ouvrière. Il disait être monté, rue du Bac, chez une ouvrière contrefaite, ayant une maladie du coeur, très avancée, et autour du lit, où elle était couchée, une vieille folle, qui était sa mère, dansait. La misérable créature avait sur sa commode, une vierge, près de laquelle une veilleuse brûlait. Voyant un moment les yeux du docteur se tourner vers le petit plâtre, d'un geste allant de sa mère à sa triste personne, elle disait: «C'est cela seul qui peut me faire supporter la vie, la vie telle que je l'ai!»
Il trouva une autre fois, une ouvrière, également contrefaite, également malade du coeur, dont la petite vierge était tout entourée de fleurs, et qui lui disait avec passion: «Oui, c'est mon aide, mon secours en ce bas monde!»
Oh! les cochons, que ces gouvernants qui travaillent à tuer la foi chez ces pauvres diablesses, auxquelles ils n'assurent pas le paradis sur la terre, et dont ils se fichent pas mal avec leur fraternité, écrite en grosses lettres, sur la pierre de leurs ministères.
* * * * *
Dimanche 16 août.—Départ pour Jean d'Heurs.
À Saint-Dizier. Un chauffeur d'un train qui passe à un chauffeur d'un train arrêté: «Pas le temps d'arroser seulement sa casquette!»
Causant avec Marin, des canailleries financières de l'heure présente, il me dit: «Je rencontre, un jour de ces dernières années, quelqu'un que je ne te nommerai pas. Lui, l'homme calme je le trouve tout à fait en colère. Je lui demande ce qu'il a. Et voici ses paroles textuelles: «Je sors, avec deux collègues, d'examiner les comptes de l'isthme de Panama… écoutez… quatorze cents millions ont été dépensés… eh bien, quatre cents millions ont été dépensés dans l'isthme… il y a un milliard qu'on ne retrouve pas… il est impossible qu'on ne poursuive pas Lesseps.»
Puis causant des clubs d'une manière générale, Marin me disait, que pour y entrer tout de go, il fallait s'y présenter très jeune, parce qu'un homme, qui jouit à Paris d'une certaine notoriété, s'est fait nombre d'ennemis à quarante ans, et est presque assuré de plus de boules noires qu'il n'en faut pour être refusé.
* * * * *
Jeudi 27 août.—Les arbres, tels que je les vois avec mon oeil de myope, à travers mon lorgnon n° 12, ne ressemblent en rien aux arbres peints, dans les tableaux anciens et modernes. Car, les arbres que je vois, sont plutôt avec le fourmillement de la feuillée, les arbres de la photographie, ou encore les arbres des petites eaux-fortes de Fragonard, où ce fourmillement de la feuillée est rendu par le grignotis du travail.
* * * * *
Mercredi 2 septembre.—Le banquier M***, auquel on demandait pourquoi les banquiers ne faisaient plus d'emprunts, répondait, «parce que les bénéfices que les banquiers pouvaient faire dans un emprunt, étaient maintenant mangés par l'arrosage de la presse.»
L'intérêt de l'argent prêté par un banquier avec l'agio, la commission, revient à 12 p. 100. Voici une de ces choses qu'il serait pour tout le monde de la plus grande utilité de savoir, et que personne ne dit ou n'imprime, et que très peu de personnes savent.
* * * * *
Lundi 7 septembre.—Sait-on que dans les couvents, il est permis aux religieuses d'avoir des chats, mais qu'il leur est défendu d'avoir des chattes. Les amours des chats étant extérieurs ne leur tombent pas sous la vue, tandis qu'on craint que la grossesse, la mise bas, la maternité des chattes, puissent éveiller la curiosité de l'amour chez ces femmes. C'est ce que m'affirme une jeune fille, qui a passé deux ans, dans un couvent de Rouen.
* * * * *
Mercredi 9 septembre.—Ces nuits-ci, ou dans la journée, je pêche beaucoup à la ligne, quand je ferme les yeux avant de m'endormir, j'ai dans ma rétine, le bouchon de ma ligne avec le blanc de la plume, le rouge du liège, et les transparences de la rivière coulant sur les herbes, et la ride de l'eau quand ça commence à piquer, et la fuite et le plongement et la disparition du bouchon dans les profondeurs sous-marines. C'est extraordinaire, mon oeil a été transformé en un cliché de photographie coloriée, et aucun spectacle de ce monde ne laisse en moi une image pareille. Pourquoi une figure aimée, souvent regardée, ne revient pas, précisée, arrêtée, lignée, dans votre oeil, comme ce bouchon de liège.
* * * * *
Vendredi 11 septembre.—Dans la bataille littéraire du moment, on n'a pas dit—ce que j'ai affirmé à propos de Flaubert—que le grand talent en littérature était de créer, sur le papier, des êtres qui prenaient place dans la mémoire du monde, comme des êtres créés par Dieu, et comme ayant eu une vraie vie sur la terre. C'est cette création qui fait l'immortalité du livre ancien ou moderne. Or les décadents, les symbolistes et les autres jeunes, peuvent avoir mis des sonorités dans leurs plaquettes, mais jamais, au grand jamais, n'ont déposé là dedans, l'être dont je parle—et même un être de second, de troisième plan.
* * * * *
Lundi 14 septembre.—Toute la soirée d'hier, toute la matinée d'aujourd'hui, dans des recherches à l'appui de ma journée du 13 août dans le Musée Égyptien, je rencontre le dogme de l'immortalité de l'âme et de la résurrection, affirmé par tout le granit et le basalte sculptés de l'Égypte. Seulement les Égyptiens croyaient, professaient, que ce qu'il y avait d'immortellement vivant, dans le corps d'une femme ou d'un homme décédé, entrait dans un être naissant, et que lorsqu'il avait parcouru tous les animaux de la terre, de la mer, de l'air—ce qui durait 3 000 ans,—ce germe immortel rentrait dans un corps humain.
* * * * *
Vendredi 18 septembre.—Jeanne, la jeune mariée, a eu une crise nerveuse, cette nuit, et Daudet qui a passé une partie de la nuit sur pied, a été poursuivi dans son insomnie par l'idée d'une pièce qu'il me conte, ce matin.
Un jeune homme fatigué, lassé de la vie, revient dans son pays, dans la Camargue, avec ses fièvres et ses eaux. Il y retrouve comme garde de marais, un garçon qui a été élevé avec lui, un garçon resté simple paysan, et marié à une femme de sa condition, mais d'une nature délicate, distinguée. Le jeune homme, sans aucun amour pour elle, sans occupation dans sa vie, a l'idée, avec l'assentiment du mari, d'en faire quelque chose, de lui apprendre à lire, de lui donner quelque instruction, et là dans l'éclaircie de son intelligence, il songe à placer la phrase qu'il a entendu dire à la mère de Mistral, après une lecture de son fils: «Je n'ai pas tout compris, mais j'y ai vu une étoile.»
Là-dessus arrive passer une semaine chez lui, une ancienne maîtresse, une actrice de boui-boui qui fait éclater la jalousie de la femme du garde de marais, qui aime inconsciemment, et un jour se refuse à préparer les plats du Nord que veut manger l'autre. C'est alors que le mari, d'abord tout heureux et tout fier de l'éducation spirituelle de sa femme, vient trouver le jeune homme, et lui embrassant les mains lui dit: «Monsieur Henry, il faut partir, ma femme ne m'aime plus.»
Et le jeune homme s'en irait.
Daudet, là dedans, voudrait montrer l'intelligence apportant le malheur dans un intérieur tout aimant, tout heureux.
Il aurait aussi l'ambition de faire cette petite pièce très nature, de montrer son monde au milieu d'anguilles d'argent frétillantes, et tout grelottant de fièvre, comme la famille qui lui sert de modèle dans son souvenir.
* * * * *
Dimanche 20 septembre. Dans notre promenade en landau, il est amusant le regard de Daudet, fouillant pour sa «Caravane» toutes les maisons de paysans et de petits bourgeois, et cherchant à percer les existences qui sont derrière ces murs: «Oui, je les habite!» s'écrie-t-il. Là-dessus je lui dis: «Pensez-vous que dans le siècle prochain, il y aura peut-être des appareils pour voir tout ce qui se passe derrière ces murs, et y entendre tout ce qui s'y dit.» Et en effet ce sera peut-être… Le miracle de l'instantané est un miracle tout aussi étonnant que pourraient être ceux-ci.
* * * * *
Mercredi 23 septembre.—À la suite d'une pêche où j'ai reçu sur le dos, en pleine Seine, un tel orage de pluie et de grêle, qu'il a fallu mettre les mains dans mes poches, pour qu'elles ne soient pas mises en sang par les grêlons, j'ai eu ce matin une crise hépatique, douloureuse en diable.
* * * * *
Jeudi 24 septembre.—Parlant à Daudet de l'optimisme de sa femme, je lui dis: «Oui, nous deux, hélas! nous voyons les choses, le jour, comme les autres les voient, la nuit, dans une insomnie, après un cauchemar.»
* * * * *
Vendredi 25 septembre.—Ce soir, Valentin Simond racontait la dernière soirée de Delescluze, où il se faisait accompagner par lui au Comité de Salut public, disant qu'il avait besoin de causer avec un ami, et lui confiant dans le trajet, qu'engagé dans une cause qu'il n'avait pas choisie, il ne laisserait pas une mémoire déshonorée, et qu'il ne lui restait plus qu'à mourir, ajoutant que la République était décidément fondée, et qu'il restait assez de Jules Simon pour la défendre. Et Bauër racontait son départ le lendemain, et sa marche aux coups de fusil, après avoir pris un bol de bouillon, que lui avait donné une fille du quartier, ayant une réputation dans le genre de la Goulue.
* * * * *
Samedi 26 septembre.—Ce soir, le jeune Hugo qui vient de passer son examen de fourrier, et qui a une permission de quatre jours, tombe à dîner chez Daudet. Je lui fais raconter son horrible vie, cette vie, où il existe encore des peines corporelles d'un code du temps des galères, comme la double boucle.
* * * * *
Mardi 6 octobre.—Trois jours avec une affreuse douleur dans le côté. Je fais venir aujourd'hui Malhené qui me dit, ce que je pressentais, que j'ai un zona, auquel se mêle toujours un douloureux rhumatisme intercostal.
* * * * *
Dimanche 11 octobre.—Une cousine des Daudet qui vient d'être opérée d'une tumeur intérieure, chez les Bénédictines de la rue de la Santé (le Saint-Jean-de-Dieu pour les femmes), exprimait, la veille de l'opération, à Mme Daudet, l'horreur qu'elle éprouvait pour tous les meubles de cette chambre, bien certainement plusieurs fois habitée par la mort, et la répugnance qu'elle avait à toucher à cette sonnette du fond du lit, pénétrée pour elle de la sueur des mains d'agonisantes qui l'avaient secouée.
* * * * *
Jeudi 15 octobre.—Une jeune Roumaine frappe à ma porte, demandant à me voir. Sur la réponse que je suis sorti, des pleurs lui montent aux yeux, dans l'impossibilité qu'elle a de repasser mercredi. Elle revient quelques minutes après, et dit à Pélagie: «Est-ce que vous ne pourriez pas me donner quelque chose, venant de M. de Goncourt?» Et Pélagie qui ne veut pas me déranger, lui donne le crayon, avec lequel elle fait ses comptes de cuisine.
* * * * *
Samedi 31 octobre.—Un mois, un mois entier, où la brûlure de mon rhumatisme intercostal me prive de sommeil, toutes les nuits.
Alors je me trouve dans la journée si fatigué, si las, que je suis obligé de me coucher, ne dormant guère plus le jour que la nuit, mais trouvant un repos dans l'horizontalité. Et toute ma distraction est dans ma chambre aux volets fermés, et où les tapisseries sont comme serrées dans l'ombre, d'étudier la lumière sur le seul panneau où filtre un peu de jour. C'est un médaillon, où une bergère, en ce costume espagnolisé, mis à la mode par Vanloo, verse d'une fiasque un verre de vin à un berger à la culotte jaune soufre d'une rose trémière, dans un paysage aux arbres bleuâtres, aux lointains couleur crème. Et la scène se voit dans son étroit coup de jour, comme éclairée par une aube lactée, un ensoleillement doucement féerique, un rayonnement de midi ayant quelque chose de fantastique.
* * * * *
Dimanche 1er novembre.—Daudet parlait de l'intérêt d'un livre, qui raconterait l'enfance et la jeunesse des hommes qui ont émergé. Et il disait son étonnement de la ressemblance de sa tumultueuse enfance avec celle de Byron, quand il l'avait lue dans Taine. Et là-dessus il exprime le regret d'avoir écrit le PETIT CHOSE, quand il l'a écrit, en un temps où il ne savait pas voir. Alors je lui donnai le conseil de refaire le livre, comme si l'autre n'existait absolument pas, et vraiment la comparaison serait curieuse entre ces deux livres: l'un au moment où l'observation n'existait pas encore chez l'écrivain; l'autre au moment où cette observation est arrivée à la perspicacité aiguë.
* * * * *
Mardi 3 novembre.—Toujours des nuits sans sommeil, toujours un côté, dont la peau semble à vif, avec dedans, de temps en temps, un élancement qui ressemble à la piqûre simultanée de deux ou trois sangsues.
* * * * *
Samedi 7 novembre.—Avant les tentatives de l'impressionnisme, toutes les écoles de peinture de l'Europe sont noires, sauf la peinture française au XVIIIe siècle, et je suis persuadé que cette peinture doit sa couleur à la tapisserie, aux exigences du coloris que demande cet art industriel, par l'habitude qu'avaient nos peintres de ce temps, de travailler, plus de la moitié de leur temps, pour les manufactures de Beauvais et des Gobelins.
* * * * *
Dimanche 8 novembre.—Quel laboratoire de mensonge que les journaux. Je ne sais quel journal cite parmi les tombes délaissées, la tombe de mon frère, juste au moment, où je viens de faire polir une dalle de granit, et sceller dessus le médaillon du cher enfant, exécuté en bronze, cet été, par le sculpteur Lenoir.
* * * * *
Lundi 9 novembre.—Une femme du peuple se plaignant de son fils, près de la buraliste du chemin de fer: «Ah! on peut dire qu'il m'a coûté de la graisse!»
* * * * *
Jeudi 12 novembre.—Sully Prudhomme dîne ce soir chez Daudet. Une tête, où court sur la tempe une mèche grise, semblable à une aile d'oiseau repliée, une conversation intelligente, substantielle, savante, aimant le mot abstrait, une conversation qu'on pourrait qualifier de mystico-philosophique, servie par une petite voix flûtée, qui a parfois les sons mystérieusement enroués d'une voix d'adolescent entrain de muer.
* * * * *
Samedi 14 novembre.—J'ai repris mon travail sur la Guimard, et j'y travaille autant que me le permet mon état maladif. C'est amusant, ces reconstitutions d'êtres du passé, faits de toutes pièces et de toutes choses, ainsi que je le fais. Hier, j'étais à la Bibliothèque de l'Opéra, demain, j'irai chez un notaire, successeur du notaire de la Guimard, copier le contrat de mariage de la danseuse, un autre jour, j'irai prendre, chez Groult, la description de son portrait en Terpsichore, peint par Fragonard dans son hôtel de la Chaussée-d'Antin, un autre jour j'irai, à Pantin, retrouver ce qu'il peut rester de son érotique théâtre, un autre jour encore, j'irai chez Prieur de Blainville, s'il existe encore, étudier la gouache de la rare estampe du CONCERT À TROIS.
* * * * *
Dimanche 15 novembre.—On me conte ceci, ce soir. Un jeune homme était allé, un de ces jours-ci, causer affaires, avec un banquier israélite, un des grands banquiers parisiens. Ce jeune homme qui est un exubérant, dans la chaleur de son exposition, posait la main sur le couvercle d'un sucrier, faisant partie d'un verre d'eau posé sur le bureau du banquier, et emporté par un mouvement oratoire, il l'enlevait en l'air, au bout de sa main. En cet instant, il vit un tel bouleversement sur les traits du banquier, que rappelé au sang-froid, il lui dit: «Oh! pardon!» et remit le couvercle sur le sucrier. «Mais la mouche n'y est plus,» lui jeta le banquier, et devant l'incompréhension du jeune homme: «Oui, la mouche que j'y mets, pour que le domestique ne vole pas mon sucre!» Tout démonté qu'il était, le jeune homme continuait à exposer son affaire dans l'inattention du banquier, dont il voyait les regards se porter rapides, à droite, à gauche, quand tout à coup, dans un ramassement de main, il attrapa une mouche, qui rentra dans le sucrier. Et alors seulement le jeune homme se vit absolument écouté.
* * * * *
Mardi 17 novembre.—Je reçois un singulier article, paru dans la Revue de l'Évolution: un article où M. Dubreuilh comptant les mille premiers mots de MANETTE SALOMON, répartis en sept groupes: Êtres et Choses (substantifs et prénoms), Qualités (adjectifs qualificatifs), Déterminations, Actions, Modifications, Relations, Connexions, Interjections, et les rapprochant des premiers mille mots du DISCOURS DE LA MÉTHODE, de Descartes, des premiers mille mots de l'ESPRIT DES LOIS, de Montesquieu, des premiers mille mots de TÉLÉMAQUE, de Fénelon, etc., etc., me trouve beaucoup plus riche en Déterminations (adjectifs et articles) qu'en Connexions (les mots qui servent à lier les êtres et les choses) et déclarant que je suis l'écrivain qui s'éloigne le plus de Descartes, il me classe, en la haute et respectable compagnie de Bossuet et de Chateaubriand.
* * * * *
Dimanche 22 novembre.—Daudet parlait ce soir passionnément de la mer, et disait qu'à cause de sa myopie, l'enchantement de la mer ne lui venait pas par les côtés de couleur qui empoignent les peintres, qu'il était pris, lui, qui a l'oreille si extraordinairement fine, par les côtés, pour ainsi dire, musicaux, par sa grande lamentation lointaine, son brisement contre les rochers, le bruit de remuement de draps mouillés de son bord, et il en imitait le bruit.
* * * * *
Samedi 28 novembre.—J'avais juré, après cette troisième gelée de mon jardin, en vingt ans, de ne plus le refaire, mais ces serments ressemblent à des serments d'ivrognes qui jurent de ne plus boire. Ces jours-ci, un des premiers jours de vaillance de ma convalescence, j'ai été à Versailles, chez Moser, et j'ai acheté de merveilleux arbustes, qui vraiment d'un coin du jardin font un tableau de coloriste. C'est un tuya elegantissima, cette pyramide pourpre, placée entre deux fusains si panachés, qu'il semblent des arbustes feuillés de blanc; c'est un juniperus elegans, qui a le ton de vieil or des chrysanthèmes; c'est un tuya canadiensis aurea, dont le branchage semble d'or, quand le soleil joue dedans; enfin c'est la petite merveille un retinospora obtusa gracilis, un petit arbuste à la forme écrasée des arbres centenaires en pot de l'Extrême-Orient, et qui a quelque chose d'une agglomération de choux de Bruxelles en velours.
* * * * *
Samedi 5 décembre.—Un viveur du grand monde parisien déclarait devant moi, qu'il n'aimait que les filles, et il les exaltait en disant, que ces créatures sorties du trou aux vaches, arrivent à être les maîtresses du goût et de la mode de Paris, et cela par une admirable diplomatie et la plus savante conduite de la vie, sachant qu'elles perdent leur position, rencontrées un maquereau au bras, ou une robe canaille sur le dos. Et leur comparant les femmes du monde, qui entrent dans la vie avec tant d'avantages, il constate que celles qui sont un peu retentissantes, n'arrivent qu'à se déclasser.
Et il fait la remarque que, tous les ans, il se fait à peu près 80 000 filles, et que sur ces 80 000, il en surnage à peu près une quarantaine parmi les régnantes à Paris, et qui ne sont pas des femmes de Paris, parce qu'il existe toujours chez ces dernières, un côté gavroche, un côté blagueur qui embête le miché, en général un être officiel: «Oui, fait mon causeur, oui, ces régnantes sont seulement des femmes, nées en province, apportant un côté domestique, et toutes prêtes à dire: «Monsieur le Comte» à l'homme avec lequel elles couchent.»
Ce soir dîner pour la pendaison de la crémaillère, chez le jeune ménage
Daudet.
Parmi les dîneurs, M. Hanotaux des Affaires étrangères, qui vient causer avec moi des tapis persans du XVIe siècle. Et il m'entretient de la colonie persane de Constantinople faisant le commerce des tapis, qu'il a beaucoup fréquentée, de ces gens si polis, aux gestes d'un calme dessin, apportant quelque chose de mystérieux à leur commerce. Il me parle d'un certain tapis vert acheté par l'un d'eux, qu'on ne pouvait pas voir, tapis auquel, si on faisait allusion, le Persan levait les mains à la hauteur de la tête, avec un chut de la bouche, réclamant une discrétion facile à garder.
Du reste, le marchand oriental a toujours été un peu cachottier de ses choses à vendre, et peu désireux de les laisser voir, sachant que les choses vues par trop de monde, perdent une partie de leur valeur. Il existe, à ce qu'il paraît, des documents anciens qui établissent le mystère, dont entouraient les marchandises d'art, les marchands des premiers temps. Et aujourd'hui encore chez le Japonais Hayashi, la vente se fait aux clients, dans une chambre à la porte fermée, et on ne peut absolument aborder Hayashi, qu'après ambassade. Et vraiment on serait tenté de lui dire: «Est-ce que vous fabriquez de la fausse monnaie?»
* * * * *
Dimanche 6 décembre.—On parlait du besoin de mensonge qu'a l'homme, et non pas seulement dans le livre qu'il lit, mais même chez quelques-uns, dans l'exercice de la vie. À ce sujet Daudet racontait, que Morny ne voulait jamais recevoir, un malheureux, une femme vieille ou laide, faisant tout, dans sa fuite de la réalité, pour n'être pas ramené à cette réalité. C'était Morny qui disait au frère de Daudet, quand il faisait jouer l'IDOLE, pièce se passant entre des vieux: «C'est bien triste!»
Rosny disait aujourd'hui, au Grenier, que d'après un travail assez sérieux, l'assassinat en moyenne ne rapportait guère que quinze francs, et que les scélérats anglais qui sont des gens pratiques, avaient absolument abandonné l'assassinat, pour le vol.
* * * * *
Mercredi 9 décembre.—Maupassant serait attaqué de la folie des grandeurs, il croirait qu'il a été nommé comte, et exigerait qu'on l'appelât: «Monsieur le comte.»
Popelin, prévenu qu'il y avait un commencement de bégayement chez Maupassant, ne remarquait pas, cet été, ce bégayement chez le romancier, à Saint-Gratien, mais était frappé du grossissement invraisemblable de ses récits. En effet, Maupassant parlait d'une visite faite par lui à l'amiral Duperré, sur l'escadre de la Méditerranée, et d'un nombre de coups de canon à la mélinite, tirés en son nom et pour son plaisir, coups de canon allant à des centaines de mille francs, si bien que Popelin ne pouvait s'empêcher de lui faire remarquer l'énormité de la somme. L'extraordinaire de ce récit, c'est que Duperré à quelque temps de là, disait à Popelin qu'il n'avait pas vu Maupassant.
* * * * *
Jeudi 10 décembre.—Dîner chez les Daudet, avec Barrès. L'homme a une élégance fluette, élancée, et des yeux d'une douceur charmante.
Il me parle de Nancy, de la maison où je suis né, puis il saute aux journaux de Mlle Bashkintseff, publiés incomplètement, et dont la collection innombrable de petits cahiers lui monterait—par un geste qu'il fait de la main—lui monterait jusqu'à la ceinture: gigantesque confession, où il y aurait en tête une moquerie de la manie de poser de Stendhal, avec toutefois l'aveu que, la chose est tentante.
À Barrès succède près de moi, le jeune Rosny, qui me dit être content du livre écrit, dans le moment, en collaboration avec son frère, que le livre est passionné, renfermant de la belle passion pas dramatique. Il m'avoue, qu'ils sont en train de vivre en plein populaire, proclamant que ces gens, sont très supérieurs dans le dévouement et le sacrifice, aux gens éclairés, peut-être par une espèce d'inscience.
* * * * *
Dimanche 13 décembre.—On exaltait Veuillot, et Hennique disait ses douloureuses dernières années. Il était encore maître de ses pensées, et pouvait les formuler par la parole, mais il ne pouvait plus sur le papier, leur donner la forme écrite. On se figure l'enragement chez le merveilleux pamphlétaire, de ne pouvoir plus continuer à être un journaliste.
* * * * *
Mercredi 16 décembre.—Duo avec Bracquemond. «Corot: un enveloppeur d'aube et de crépuscule.—Théodore Rousseau: un sublime découpeur.—Turner: une pierre précieuse en liquéfaction.»
* * * * *
Jeudi 17 décembre.—Ce matin, pas bien, mais pas bien du tout. Demande à Daudet de m'avoir une consultation de Potain, et de venir un peu causer affaires sérieuses.
Dans la fièvre de cette nuit, un cauchemar cocasse. Une demoiselle, à laquelle j'ai fait la cour, dans les temps passés, arrivant dans un grand manteau de deuil, de la traîne duquel sortait soudain, un petit prêtre, pareil à ces diablotins jaillissant d'une boîte, qui, un papier à la main, l'étendait sur mon lit, et me faisait signer un mariage in extremis.
* * * * *
Samedi 19 décembre.—Ce matin tombe chez moi, envoyé par Daudet, Barié le bras droit de Potain. Auscultation des plus complètes, où il me dit qu'il y a dans le dos, bien des petites choses à droite, bien des petites choses à gauche, pas tout à fait satisfaisantes, mais que les poumons sont en bon état, et qu'il n'y a pas à craindre une fluxion de poitrine.
* * * * *
Lundi 21 décembre.—Jamais, je crois, je n'ai eu de faiblesses de tête et de corps, ressemblant plus aux faiblesses qui précèdent la mort. Cependant aujourd'hui, il y a un peu de mieux, et avec ce mieux, la rentrée dans ma cervelle de projets, de choses en avant, que je n'avais plus du tout, ces jours-ci.
* * * * *
Lundi 28 décembre.—Voilà, tout près d'un mois, que je n'ai mis le pied dehors, et je commence à avoir une envie de la marche dans les rues de Paris, du badaudage devant les étalages, de la poussée de certaines portes de marchands.
Et ce soir, je me suis mis à reregarder des impressions japonaises et des porcelaines de Saxe.
FIN DU HUITIÈME VOLUME
* * * * *
TABLE ALPHABÉTIQUE DES NOMS
A
Adam (Mme), 104.
Aetus, 269.
Aimée (Mlle), 135.
Ajalbert (Jean), 134, 159, 187, 191, 201, 203, 204, 207, 242.
Alexandre (Mme), 198.
Alexis (Paul), 5, 34, 133, 135, 137, 227.
Alvarez, 98.
Andlau (les d'), 82.
Anne Comnène, 77.
Antoine, 5, 8, 20, 26, 27, 28, 29, 31, 32, 36, 37, 45, 138, 159, 187, 191, 192, 201, 204, 243.
Apollonius, 269.
Aristogène, 267.
Arnim (le comte d'), 116, 117.
Arsinoé Philadelphe, 269.
Artaxerxès Mnémon, 212.
Attila, 80.
B
Balzac, 47, 48, 49, 50, 181, 183.
Banville (Théodore de), 218, 219.
Barante (M. de), 157, 158.
Barbey d'Aurévilly, 47.
Barbier (Mlle), 6.
Barié, 290.
Barny (Mme), 29.
Baron, 227.
Barrès, 288, 289.
Bashkirtseff (Mlle), 298.
Baudelaire, 59, 70, 78, 189, 235, 236.
Bauër, 186, 236, 278.
Becker, 187.
Beethoven, 90.
Belot (Adolphe), 127.
Benedetti (fils), 169.
Béranger, 93.
Bérendsen, 23.
Berthet (Élie), 127.
Besenval (le baron de), 119.
Bing, 11, 218.
Bismarck, 75, 159.
Blanche (le Dr), 24, 271.
Blanche, 6, 19, 118.
Blarenberg, 87.
Blowitz, 115, 116, 117.
Boisgobey (Fortuné du), 127, 140.
Bonnières (Robert de), 220.
Bonvalot, 186.
Borelli (le comte), 143.
Bossuet, 184.
Bouchard, 150, 151.
Boucher, 76, 147, 234.
Bouillon, 19.
Boulanger (le général), 12, 75, 87, 96, 97.
Bourgeois, 206, 207.
Bourget (Paul), 6, 155, 235.
Boussod, 236.
Brachet, 74.
Bracquemond, 289.
Brandès (le critique), 99.
Bressant, 31.
Burguet, 102, 134.
Burty, 108, 127, 156, 160, 218.
Byron, 280.
C
Callias, 153, 154.
Callias (Mme), 94.
Canrobert, 121.
Carcano, 98.
Carlyle, 182, 260.
Carnot, 7, 22, 50.
Carpeaux, 105.
Carrière, 99, 159, 160, 190, 202, 212, 231, 236.
Céard (Henri), 186.
Cernuschi, 63, 64.
Cézanne, 70.
Chabrier, 215.
Chamfort, 238.
Champcenetz (Mme de), 234.
Chapier, 84.
Chapu, 184, 185.
Charcot, 53, 109, 150.
Chardin, 147.
Charlemagne (le général), 172.
Charlemont, 98.
Charpentier (les), 63, 65, 215, 256.
Chartres (le duc de), 120.
Chateaubriand, 284.
Chenavard, 162.
Chénier (André), 200.
Chéret, 144, 145.
Chopin, 90.
Chrysippe d'Alabanda. 267.
Claretie (Jules), 37.
Clotilde de Surville, 44.
Cogniard, 103.
Conquet, 218.
Constable, 120, 124.
Constans, 215.
Coppée (François), 6, 256, 257.
Corneille, 238.
Corot, 162, 163, 289.
Corrège, 64.
Cottin (Mme), 31.
Courbet, 64.
Cousin, 170.
Crémieux, 143.
Crosnier (Mme), 222, 223.
Crozat, 119.
Cuvier, 97.
D
Danloux, 119.
Danton, 156.
Dardoize (Mme), 76, 165.
Darius, 212.
Daubigny, 20.
Daudet (Alphonse), 15, 22, 23, 30, 39, 41, 47, 59, 60, 72, 74, 77, 78, 90, 93, 97, 101, 102, 123, 126, 127, 129, 149, 164, 165, 184, 188, 189, 197, 198, 199, 201, 208, 212, 215, 225, 227, 228, 229, 235, 238, 240, 241, 242, 259, 260, 261, 275, 276, 277, 278, 280, 284, 289, 290.
Daudet (Mme), 21, 24, 25, 27, 41, 279.
Daudet (Léon), 41, 53, 96, 118, 161, 166, 209, 241, 248, 257, 262, 283.
Daudet (Edmée), 163.
Daudet (les), 5, 7, 21, 130, 186, 209, 221, 256, 288.
Daudet (Ernest), 210.
David, 71.
Dayot (les), 63, 65.
Delacroix (Eugène), 71, 147.
Delâtre, 20.
Delaunay, 31.
Delescluse, 277.
Delessert (les), 24.
Delzant (Alidor), 156.
Demetria, 269.
Denis (hipparque des hommes), 268.
Derembourg, 26.
Descartes, 281.
Descaves (Lucien), 107, 140, 142.
Detaille, 138.
Diderot, 108.
Dieulafoy (le Dr), 35, 56.
Dino (la duchesse de), 158.
Dostoievsky, 174, 259.
Dubreuilh, 283.
Drumont (Édouard), 75, 76, 77, 78, 148, 154.
Dulac (le Père), 77.
Dumas père, 230, 231.
Dumas fils, 152.
Dumény, 222.
Dumoulin (le peintre), 108.
Duperré, 288.
Dupré (Victor), 162, 163.
Durand, 103.
Duret (Théodore), 190.
E
Ennery (Adolphe d'), 19.
Evans, 167.
Evergete II, 263.
F
Fénelon, 281.
Fenimore Cooper, 81.
Feuillet (Octave), 64, 233.
Flaubert, 39, 46, 47, 53, 180, 181, 182, 183, 184, 185, 186, 259, 274.
Fleury (Mlle), 192.
Floquet, 215.
Forain, 144.
Fragonard, 272.
Frantz Jourdain, 59.
Fraville (M. de), 88.
Freycinet, 75.
G
Gabrielle d'Estrées, 198.
Gakutei, 216, 217.
Gallimard, 59, 61, 62, 100, 159, 190, 218.
Gambetta, 71, 91.
Gambonn, 208.
Gamahut, 198.
Gautier (Théophile), 103.
Gavarni, 119.
Gavarni (Pierre), 68, 248.
Gavarni (Jean), 135.
Gavarret, 156, 157, 158.
Geffroy (Gustave), 38, 59, 61, 100, 142, 166, 202.
Gibert, 8, 94.
Gille (Philippe), 153, 154.
Gilly (Numa), 40.
Goethe, 199.
Goya, 28, 54.
Gramont (la duchesse de), 57.
Greffulhe (la comtesse) 214, 232, 253, 254.
Grenet-Dancourt, 133.
Greuze, 234.
Gréville (Mme), 135.
Grévy (le président), 42.
Grosclaude, 238.
Groult, 119, 120, 123, 263, 282.
Guillaume II, 142.
Guimard (la), 282.
Guimet, 251.
Guyot (Yves), 204.
H
Hamel, 160.
Hamilcar, 182.
Hanotaux, 286.
Hanska (Mme), 49.
Hayashi, 78, 79, 216, 229, 230, 287.
Hayashi jeune, 171.
Hefner, 98.
Hennequin (Émile), 64.
Hennique (Léon), 8, 32, 144, 289.
Henri IV, 198.
Hérédia, 150, 199, 200.
Hermant (Abel), 65, 248.
Hermon, 267.
Hérode, 131.
Hervien (Paul), 242.
Hoffmann, 45.
Hokousaï, 13, 79, 128, 168, 217.
Hortense (la reine), 252.
Horus, 268.
Houdon, 106, 254.
Huet, 19, 20.
Hugo, 103, 108, 161, 162, 172, 200.
Hugo (Georges), 74, 278.
Hugo (Jeanne), 161, 209, 275.
Huysmans, 60, 104, 197, 198, 212, 219, 236, 254.
I
Ibsen, 208, 235.
Ingres, 212.
J
Jacques, 12.
Janvier, 187, 192, 201.
Jésus, 132.
Jonckind, 189.
Joséphine (l'impératrice), 232.
Jouffroy, 14.
Jeu-ô, 79.
K
Kalil-Bey, 64.
Kaminsky (Halperine), 259.
Koch (le Dr), 186.
Koning, 102.
L
Lafontaine (Victoria), 126.
Lafontaine (les), 129.
La Forge (Anatole de), 11.
Lalande, 97.
Lamartine, 79.
Lamballe (princesse de), 24.
Lapierre, 180.
Laplace, 97.
La Rochefoucauld, 252.
Larrey (le baron), 230.
Larroumet, 160.
Larousse, 10.
Lavisse, 159.
Lavoisier, 97.
Lavoix, 170, 176.
Layrle (l'amiral), 121.
Lebiez, 101.
Lefebvre de Béhaine (le comte), 179, 190.
Lemaître (Fréderick), 47, 103, 101.
Lenoir (Alfred), 105, 106, 128, 176, 232, 281.
Lepeintre (jeune), 103.
Lochus, 268.
Lockroy (Édouard), 21, 171.
Lockroy (Mme), 74, 161, 162, 173.
Lorrain (Jean), 198, 236.
Loti, 101, 102, 225.
Louis XV, 128, 197.
Louis XVI, 170.
Louis-Philippe, 226
Louis-Napoléon (le prince), 127.
Lovenjoul (M. de), 47, 48, 49.
M
Macari, 98.
Mac-Mahon, 121.
Madeleine, 130, 131.
Magnard (Francis), 188, 211, 212, 258.
Mahèraulf, 68.
Malhéné, 278.
Manet, 54, 70.
Mantegna, 111.
Marbot, 260.
Margueritte (Paul), 155, 175.
Marguery, 44.
Marie-Jeanne, 84.
Marino Soccino de Vecchietta, 95.
Marillier (M.), 8.
Marin, 84, 272.
Marivaux, 206.
Marmottan, 210.
Marot, 200.
Martin (le Dr), 154.
Maspero, 106.
Maupassant, 23, 59, 122, 180, 184, 186, 233, 287, 288.
Mathilde (la princesse), 56.
Meilhac, 133.
Meissonier, 110.
Mellin de Saint-Gelais, 200.
Ménard-Dorian (les), 63, 74.
Mennechet, 186.
Mérimée, 176.
Métenier (Oscar), 5, 135, 137, 138.
Métra, 153.
Michelet, 182, 260.
Millerand, 206, 207.
Millet (François), 58.
Mévisto, 16, 20, 21, 26, 28, 29.
Mirbeau (Octave), 59, 60, 67, 69, 82, 186, 193, 220.
Mistral, 72, 73, 74, 276.
Molière, 41, 90.
Moltke (de), 44.
Monet, 59, 70.
Montesquieu, 284.
Montégut (Louis), 37, 146.
Montégut (les), 210.
Montesquieu (Robert de), 252, 253, 254, 255.
Moreau (Gustave), 263.
Morès (le marquis de), 148.
Morny (le duc de), 77, 287.