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Journal des Goncourt (Troisième série, premier volume) / Mémoires de la vie littéraire cover

Journal des Goncourt (Troisième série, premier volume) / Mémoires de la vie littéraire

Chapter 4: ANNÉE 1887
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About This Book

The volume presents dated diary entries by a literary observer that chronicle salons, publications, theatrical and artistic life, and the people who move through them. Entries blend anecdote and criticism, recording dinners, meetings, reviews, jealousies, and social tactics alongside reflections on creation, ambition, and mortality. Concise portraits of contemporaries sit beside terse art criticism and caustic social comment, yielding a daily chronicle of cultural routines, gossip, and changing fashions. The result is an intimate, conversational record of literary society and the diarist's shifting judgments and moods.

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Mercredi 17 novembre.—Répétition générale à deux heures. Mauvaise impression produite dans la salle, sans que je m'en doute trop, par la scène châtrée de Bourjot, que Céard supprime, sur la crainte, exprimée par Zola, que la scène ne soit accrochée.

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Jeudi 18 novembre.—Et me voici, avec les Daudet, dans la loge de Porel, à la première de la pièce, tirée par Céard de RENÉE MAUPERIN. Une salle dont la froideur, aussitôt l'entrée en scène de Cerny et de Dumény, se dissipe, et qui s'amuse franchement et prend plaisir à l'esprit de la pièce. Applaudissements, rappels: tout ce qui peut faire espérer un grand succès.

Les Daudet sont le parrain et la marraine de ma pièce, et l'on soupe chez eux, où il y a quatre tables, dans la salle à manger, et une table dans l'antichambre pour les jeunes gens. Tendres et affectueuses congratulations entre moi et Porel, auquel je suis tout heureux d'apporter un succès, et qui me dit gentiment: «Vous savez, vous êtes maintenant chez vous à l'Odéon!»

Souper égayé par la réussite de cette première, par l'espérance de cent représentations—et les imitations de Gibert, cette délicate et aiguë blague de Parisien pourri.

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Vendredi 19 novembre.—Ce matin, presse exécrable. Au fond le débat est au-dessus de la pièce. On ne veut pas de faiseurs de livres au théâtre, et il y a une espèce de colère froide chez les journalistes, affiliés aux gens de théâtre, de voir des romanciers prendre possession de l'Odéon… Et cette pauvre Renée je la crois décidément assassinée!

Ce soir, je trouve Porel dans son cabinet, tout, tout seul, assis dans sa chaise curule, les bras tombés autour de lui, et qui m'accueille par ces mots: «A-t-elle été assez mauvaise la presse, le Petit Journal, le Gil Blas… C'est indigne… Ils se gardent bien d'avouer le succès d'hier… Ça tue la location.»

Et je vais l'attendre dans sa loge, où il m'a promis de venir, et où il ne vient pas.

Une salle intéressante pour l'observateur. Une salle qui n'ose ni rire, ni applaudir. Des entr'actes où l'on n'entend ni parler, ni remuer, ni souffler même: une salle en pénitence, un monde consterné, appréhendant de se livrer à la moindre manifestation de vie quelconque, comme si on allait le gronder. C'est vraiment beau, le manque de jugement personnel du Parisien éclairé, asservi absolument au jugement du journal qu'il lit.

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Samedi 20 novembre.—Jour de ma fête. Ce soir, à l'Odéon, avec les Daudet. Salle presque vide. Daudet va trouver Porel et me le ramène. Il se montre charmant, caressant, parle de l'intention qu'il a de reprendre, dans le courant de l'année, HENRIETTE MARÉCHAL. On ne peut, n'est-ce pas, continuer à lui demander de jouer une pièce, qui a fait 700 francs hier, 1 000 francs aujourd'hui, et où il n'y a aucune location d'avance.

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Mardi 23 novembre.—Sarcey, à ce qu'il paraît, a reçu des lettres qui lui reprochent d'avoir trop violemment éreinté RENÉE MAUPERIN, et loué extravagamment le PÈRE CHASSELAS. Il s'excuse en disant, que dans la pièce et dans mon roman, il y a des prétentions littéraires. Or un auteur qui a un idéal d'art élevé, qui s'efforce d'écrire, et de créer des types nouveaux, quand même il ne réussirait pas… c'est une raison pour tuer son oeuvre. Mais, vive, vive le gagneur d'argent, vive l'homme qui fait du métier, sans aucune aspiration. Est-ce l'aveu chez ce critique du Temps, d'une critique assez basse.

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Jeudi 25 novembre.—Aujourd'hui Daudet laissait éclater son étonnement de la phrase de mon JOURNAL, que les spectacles de la nature sont toujours pour moi, un rappel d'une chose d'art, s'écriant que lui, il n'est pas du tout, du tout artiste… mais homme d'humanité!

Là-dessus, sa femme fait l'aveu que les cirques, les clowns, les tours de force, n'avaient autrefois aucun intérêt pour elle, et que c'était seulement depuis qu'elle avait lu les FRÈRES ZEMGANNO, que l'idéalité mise par le livre, dans ces réalités vulgaires, lui avait fait prendre un vrai plaisir à ces représentations;—et elle ajoutait que la vision de certaines choses ne se faisait chez elle, que par la voix de l'art.

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Dimanche 28 novembre.—Aujourd'hui, je lis dans les journaux, que RENÉE MAUPERIN va être remplacée par des pièces classiques, où jouera Dupuis.

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Lundi 29 novembre.—Propos de petit monde: «Madame me permettra-t-elle ma petite réflexion? Que Madame me laisse mon libre arbitre pour faire le feu!»

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Mardi 7 décembre.—Mon goût, depuis quelque temps, subit une transformation. Il n'aime plus autant le joli, le fini des objets japonais, il est séduit par la barbarie de quelques-uns de ses produits d'art industriel, notamment par le fruste, la brutalité, la coloration crûment puissante.

Au dîner de Brébant de ce soir, quelqu'un dit au sujet de la future nomination de Floquet au ministère: «Avec Floquet, la France est complètement isolée, donc pas de guerre, et la haute banque est absolument pour lui.»

Charles Edmond parlant de tous les documents, que Louis Blanc a eus entre les mains, pour son HISTOIRE DE DIX ANS raconte, comment lui sont venus ceux concernant la duchesse de Berry, pendant sa captivité à Blaye.

Louis Blanc avait entendu dire, qu'un nommé X***, qui fut un moment le médecin de la duchesse de Berry, avait tenu un journal… Ce médecin demeurait en province. Il lui écrit, et lui demande la permission de lui faire une visite. Il est invité, et très bien reçu, et passe quelques jours chez lui, sans que son hôte fasse la moindre allusion au sujet de sa visite. Le médecin était marié, et avec le ménage, vivait un monsieur, qui avait l'air de mener toute la maison.

Enfin un soir, Louis Blanc devant partir le lendemain de très grand matin, fait ses adieux au médecin, et le remercie chaudement de son amicale hospitalité. Le médecin le regarde dans les yeux, et lui dit à brûle-pourpoint: «Qu'est-ce que vous avez remarqué ici?» Phrases banales de Louis Blanc sur le charme de la maison. L'autre l'interrompt, s'écriant: «Allons, vous avez bien vu ce que cet homme est ici!» Et il sort de sa bouche un flot de paroles colères, qu'il termine ainsi: «Oui, cet homme me tue… me rend tout impossible… je ne vous parlais pas de ce journal, parce que je voulais en faire un livre… mais je sens que, lui là, je ne pourrai jamais le faire… Vous me paraissez un galant homme. Mon manuscrit, je vous le donne… Faites-en ce que vous voudrez.»

C'est ainsi que l'exaspération du cocuage, chez un mari bonasse, mit, aux mains de Louis Blanc, ce précieux document.

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Jeudi 9 décembre.—Au Musée du Louvre. Tous les chefs-d'oeuvre anciens, où les critiques voient du soleil, de la chair illuminée de lumière, m'ont paru bien tristes, bien blafards, bien noirs, et d'un artifice d'art bien surfait. Cette humanité peinte me semblait une figuration d'hommes et de femmes, ayant la jaunisse dans la demi-nuit d'une cave.

Et je vais à la nouvelle salle. Oh! les ENFANTS D'ÉDOUARD, quelle peinture de paravent! Et la pauvre chlorotique peinture métaphysique d'Ary Scheffer! Et le portrait de M. Cordier par Ingres, et ce bon dessin rond et bêta, sans jamais aucun ressentiment, de ce dessinateur impeccable, qui, dans cette salle, donne un goitre à Angélique, et estropie, dans un dessin inénarrable, la cuisse gauche de sa baigneuse.

En fait de portraits, un beau portrait de Napoléon au pont d'Arcole, par Gros, délavé dans cette huile couleur d'ambre, qu'affectionnait la peinture de Rubens, et le portrait de Denon par Prud'hon, d'un merveilleux modelage, et dont la pâleur rosée a quelque chose de la fleur d'un pastel.

De Delacroix, une fière esquisse de lui-même, et son DANTE ET VIRGILE, avec l'admirable torse du damné verdâtre, flottant sur les ondes noires.

Un étonnant paysage de Rousseau: le MARAIS DANS LES LANDES, paysage qui fait paraître simplement gentillets les paysages de Daubigny, de Troyon et autres. Corot perdant beaucoup, et montrant le procédé et la blague idyllique de la nature. C'est du paysage parfois bon à encadrer les paysans de George Sand. Et c'est, je crois, tout.

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Vendredi 10 décembre.—Aujourd'hui RENÉE MAUPERIN disparaît de l'affiche, aujourd'hui commencent à paraître les réclames de la FEMME AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE.

J'apprends que Berthelot est nommé ministre de l'Instruction publique. En dépit de mes relations amicales, et de ma haute estime pour la valeur personnelle de l'homme, je crois que le choix d'un savant, comme ministre de l'Instruction publique, est le choix qui peut être le plus hostile aux hommes de lettres: car un savant est à la fois tout plein de mépris pour leurs travaux, et tout à la fois un peu jaloux de leur renommée retentissante.

Après tout qu'est-ce que ça me fait, si j'avais une faveur à lui demander, ce serait de me rayer de la Légion d'honneur.

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Samedi 11 décembre.—À mon idée—je lis cela aujourd'hui au-dessus de la boutique d'un marchand de vin de Boulogne. Je trouve que c'est bien une parole d'ivrogne, transformée en enseigne.

Si je redevenais jeune, il y aurait des femmes inconnues avec lesquelles je coucherais, séduit par le mystère de la maison qu'elles habitent. C'est une pensée qui me vient aujourd'hui dans une longue promenade à travers la banlieue.

Si quelqu'un fait un jour ma biographie, qu'il se persuade qu'il serait d'un grand intérêt pour l'histoire littéraire et la réconfortation des victimes de la critique des siècles futurs, de donner sur chacun de nos livres, les extraits les plus violents, les plus forcenés, les plus négateurs de notre talent. C'est bien dommage qu'un tel livre n'ait pas été fait pour tous les hommes de talent de ce siècle, à commencer par les éreintements sur Chateaubriand, à continuer par ceux sur Balzac, Hugo, Flaubert.

La chose que voit avant tout dans la littérature, un universitaire: c'est une fonction, un traitement, et c'est pour cela qu'en général un universitaire n'a pas de talent. La littérature doit être considérée comme une carrière qui ne vous nourrit, ni ne vous loge, ni ne vous chauffe, et où la rémunération est invraisemblable, et c'est seulement quand on considère la littérature ainsi, et qu'on y entre, poussé par le diable au corps du sacrifice, du martyre, de l'amour du beau, qu'on peut avoir du talent.

Et aujourd'hui, que ce n'est plus un métier de meurt-de-faim, que les parents ne vous donnent plus votre malédiction comme homme de lettres, il n'y a plus, pour ainsi dire, de vraie vocation, et il se pourrait qu'avant peu de temps, il n'y ait plus de talent.

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Dimanche 12 décembre.—On parlait de titres de livres, et de la fascination des titres de livres bêtement sentimentaux sur les femmes d'en bas. À ce propos, quelqu'un raconte, avoir ramené chez lui, une fille du quartier Latin, saoule, qui, à la vue sur sa commode d'un livre, ayant pour titre: THÉRÈSE, s'écriait, la gueule tournée par la pocharderie: «Si ça s'appelait PAUVRE THÉRÈSE, je lirais ça, toute la nuit!»

Gibert, avec une langue technique, qui donne les plus grandes jouissances aux amateurs de l'expression, une langue juste, précise, peinte, parle de cette voix artificielle, de cette voix de tête ou de nez, que certains chanteurs se font: voix métallique à résistance indéfinie, tandis que les voix naturelles des gens qui chantent avec l'émotion de leur poitrine, est plus vite cassée.

Un moment, on cause de l'échauffourée de valetaille, qui a eu lieu, l'année dernière, à un bal chez la princesse de Sagan, cette émeute de larbins au bas du grand escalier, crachant des injures à leurs maîtres et à leurs maîtresses, sur ce téléphone, déshonorant les gens demandant leurs voitures, au milieu des m… et de salauderies ignobles. Une insurrection salissante de la haute domesticité, qu'il avait fallu réduire par un bataillon de sergents de ville.

C'est là un caractéristique symptôme d'une fin de société, et ça ferait bien, comme terminaison d'un roman sur le grand monde.

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Jeudi 16 décembre.—M. de Rothan vient me lire ce matin, un morceau sur la diplomatie pendant la guerre de Crimée, que l'a décidé à écrire mon paragraphe sur la prise de Sébastopol par le ministère des Affaires étrangères[1].

[Note 1: C'est moi qui ai raconté (JOURNAL DES GONCOURT, vol. 1, 8 novembre 1860) que la correspondance du comte de Munster, attaché militaire de Prusse à Saint-Pétersbourg, donnant au roi de Prusse tous les détails du siège, et indiquant le seul point, où Sébastopol pouvait être pris, correspondance cachée à M. de Mauteuffel son chef de cabinet, et communiquée par le roi seulement à son ami à M. de Gerlach, le féodal, avait été interceptée et achetée par notre ministère des Affaires étrangères, moyennant la modique somme de 60 000 francs. Et mon récit a eu depuis, pour la garantie de son authenticité, la publication à Berlin de M. Seiffert, le directeur de la Cour des Comptes à Potsdam.]

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Vendredi 17 décembre.—Un mot du petit Richepin, à la campagne, chez les Banville.

«Je m'en vais avec la bourrique, je m'ennuierai moins qu'avec vous!»

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Samedi 18 décembre.—Journée fantastique. J'ai reçu hier de Céard un mot, pour me rendre chez un avocat américain, avenue de l'Opéra—M. Kelly.

—Au premier… Monsieur veut-il l'ascenseur? me jette le concierge.

Grande antichambre, où donnent les portes d'un tas de pièces entre-bâillées, dans lesquelles l'on sent des gens qui attendent, un appartement ressemblant à un appartement de dentiste pour mâchoires impériales. Un groom à l'apparence d'un petit clergyman, nous introduit dans un salon, aux murs complètement nus, et meublé d'un bureau, de quelques chaises, et sur la cheminée de deux flambeaux à bougies vertes. Il s'agit de l'achat de RENÉE MAUPERIN.

Au bout de quelque temps, entrée de Samary de l'Odéon, qui apprend à Céard et à moi, cette nouvelle invraisemblable, que la pièce est achetée 1 800 francs, par la nièce du chargé d'affaires d'Amérique, qui arrive bientôt, —ma foi une fort charmante personne—nous baragouinant qu'après avoir fait gagner beaucoup d'argent aux pauvres, en jouant pour eux, elle veut en gagner beaucoup pour elle, en jouant RENÉE MAUPERIN.

Et par un nouveau procédé, le traité est aussitôt imprimé sur une espèce de piano, et l'avocat nous verse l'argent, et nous aide très aimablement à passer nos paletots.

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Jeudi 23 décembre.—Presque tous les sculpteurs ont une matérialité d'ouvriers marbriers, et ils vous surprennent, quand on les trouve comme Chapu, se livrant à une petite machinette, qui semble un objet de sucre pour confiseur. C'est ainsi, que nous trouvons Chapu fignolant une Vérité, écrivant, assise sur la margelle d'un puits, sous le médaillon de Flaubert.

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Vendredi 24 décembre.—Je lisais dans Lorédan Larchey, que Goncourt doit venir de Gundcurtis, un vieux mot germain qui signifiait, combattant, guerrier. C'est vraiment un nom, que j'ai quelque droit de porter en littérature.

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Lundi 27 décembre.—Chez Pierre Gavarni, où je dîne aujourd'hui, le marquis de Varennes parlant de son ami, M. de Boissieu, l'ancien courriériste de la Gazette de France, l'appelait un besogneux de croire, et il citait cette jolie réponse du moribond à son confesseur, lui demandant s'il croyait à tel ou à tel dogme: «Je désire passionnément que ce soit!»

ANNÉE 1887

Samedi 1er janvier.—Dîner chez les de Béhaine, en tête à tête avec le mari, la femme, et leur fils venu de Soissons, où il est en garnison.

Nous causons avec Francis de l'armée, et il me dit qu'il n'y a plus de démissions à cause de la politique: la légitimité ayant été tuée par la mort du comte de Chambord, l'impérialisme par la mort du prince impérial, l'orléanisme par la veulerie des princes d'Orléans. Mais, si elle n'est pas légitimiste, impérialiste, orléaniste, l'armée se fait tous les jours conservatrice dans le recrutement d'une jeunesse écartée du fonctionnarisme et de la magistrature, par les tristes choix faits par la République, et dont elle dote la province. Et Francis croit, que d'ici à très peu de temps, l'armée doit devenir le corps influent de l'État, et avoir la haute main dans le gouvernement.

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Dimanche 2 janvier.—Lecture par Porel chez Daudet du «Nord et Midi» (NUMA ROUMESTAN): lecture qui dure jusqu'à une heure du matin.

Tous les éléments d'un grand succès. Une pièce amusante, des caractères délicatement étudiés, du fin comique, un habile transport des détails et des aspects de la vie intime sur les planches, et une oeuvre ne présentant pas de danger. Une seule chose nous choque un peu, Mme Daudet, Porel et moi, c'est au quatrième acte, quand la mère fait la confession à sa fille: qu'elle,—aussi bien que toutes les autres femmes:—a été trompée par son austère mari, et qu'un moment, avant l'explication complète, la fille a la pensée que sa mère a été coupable… Une complication de scène, qui jette de l'antipathique sur la fille.

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Lundi 3 janvier.—Le 1er janvier, il a paru, dans le Gil Blas, un article de Santillane au sujet de la représentation demandée par moi à Porel, pour compléter la souscription pour le monument de Flaubert: article me reprochant la mendicité de la chose, et me faisant un crime de ne pas compléter à moi seul, les 3 000 francs qui manquent. Aujourd'hui quelle a été ma surprise, un mois s'étant à peine écoulé, depuis l'aimable lettre que Maupassant m'avait adressée après la première de RENÉE MAUPERIN, de lire dans le Gil Blas, une lettre de Maupassant, où il appuie, de l'autorité de son nom, l'article de Santillane. Je lui envoie sur le coup ma démission, dans cette lettre:

3 janvier 1887.

Mon cher Maupassant,

Votre lettre, imprimée dans le Gil Blas de ce matin, apportant l'autorité de votre nom au dernier article de Santillane, ne me laisse qu'une chose à faire, c'est de vous envoyer ma démission de président et de membre de la Société du monument de Flaubert.

Vous n'ignorez pas ma répulsion pour les Sociétés et leurs honneurs, et vous devez vous rappeler, que je n'ai accepté que sur vos instances, cette présidence qui m'a causé mille ennuis, et mis en contradiction avec moi-même, et ma profession de foi sur la statuomanie, à propos de la statue de Balzac.

Maintenant voici l'historique de la représentation demandée par moi.

Je recevais le 10 septembre dernier, annoncé par une lettre de vous, un extrait des délibérations du Conseil général de la Seine-Inférieure de la session d'août, où M. Laporte, membre du Conseil, s'exprimait ainsi:

«La souscription pour le monument à élever à la mémoire de Gustave Flaubert, s'élève actuellement à la somme de 9 650 francs, y compris les 1 000 francs votés par le Conseil général, et qui ont été mandatés, le 13 mars 1882. Cette somme qui est déposée dans une banque de Rouen, est insuffisante. Mais on espère trouver facilement, au moyen d'une représentation dans un théâtre de Paris, ou par toute autre voie, le complément nécessaire, à peu près 2 000 francs.»

Et l'on me priait de hâter, autant qu'il était en mon pouvoir, l'édification du monument. N'étant pas assez riche pour fournir à moi seul les fonds manquants, n'ayant reçu d'aucun membre de la Société la demande de compléter entre amis, la somme de 2 000 francs, répugnant à rouvrir une souscription qui depuis plusieurs années n'avait pas réuni 9 000 francs, je me rendais au voeu du Conseil général et je demandais, le mois dernier, une représentation au Théâtre-Français.

   Sur cette demande aucune réclamation de la famille ou d'un membre de la
   Société.

   Le directeur du Théâtre-Français me répondait par un refus, motivé sur
   les statuts de la Comédie-Française.

Alors dans un dîner chez Daudet, je proposais à Daudet de compléter la souscription en donnant Daudet, Zola, vous et moi, chacun 500 francs, proposition rapportée le lendemain dans le Temps, par un de ses rédacteurs qui dînait avec nous.

Et la résolution allait être prise définitivement, et j'allais vous demander, ainsi qu'à Zola, la somme de 500 francs, lorsque dans un autre dîner chez Daudet, où se trouvait Porel, on parlait de la représentation du Théâtre-Français, tombée dans l'eau. Sur mes regrets, Porel nous offrait galamment son théâtre, et instantanément nous improvisions à nous trois la représentation annoncée dans les journaux, et que je trouve pour ma part joliment imaginée comme représentation d'amitié et de coeur, et dont l'argent n'avait rien à mes yeux de plus blessant pour la mémoire de Flaubert, que l'argent d'une souscription du public.

Maintenant cette représentation n'ayant pas lieu, je tiens à la disposition de la Société la somme de 500 francs pour laquelle j'avais annoncé vouloir contribuer au monument de Flaubert, regrettant, mon cher Maupassant, que vous ne m'ayez pas écrit directement, enchanté que j'aurais été de me décharger, en ces affaires délicates—où je n'ai été que l'instrument de vouloirs et de désirs qui n'étaient pas toujours les miens,—de toute initiative personnelle.

Agréez quand même, mon cher Maupassant, l'assurance de mes sentiments affectueux.

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Mercredi 5 janvier.—Ce soir, chez Charpentier, Daudet déclarait qu'il y avait un beau livre à faire: «Le Siècle d'Offenbach» proclamant que tout ce temps descendait de lui: de sa blague et de sa musique, qui n'étaient au fond qu'une parodie de choses et de musiques sérieuses, qu'il avait travesties. Et Céard le baptise assez spirituellement du surnom de: Scarron de la Musique.

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Samedi 8 janvier.—Dîner, chez Banville. C'est curieux dans ce moment l'influence du café-concert, et la prise de possession des cervelles par la chansonnette.

À toute minute, j'entends Daudet chantonner:

       Trois, rue du Paon,
       Un petit appartement,
       Sur le devant.
       …

et chantonner, en s'interrompant tout à coup, un peu honteux de cet empoignement bête.

Et voici Coppée avouant, que le mélodrame, le mélodrame, sa toquade, n'a plus le pouvoir de l'amuser, qu'il n'y a que le café-concert, qu'il n'y a plus que Paulus qui le mette en joie.

C'est ainsi que cette gaîté névro-épileptique est en train de conquérir tout Paris, et de mettre ses refrains dans la bouche des plus délicates intelligences. C'est un peu comme ces crises qui courent dans une salle d'hôpital, et vont, de lit en lit, atteignant tout le monde.

Banville avec son ironie à lui, ironie toute charmante dans sa forme bonhomme, raconte comme quoi Sarcey à une pièce quelconque de l'Odéon, jouée ces années dernières, l'a emmené boire un bock dans un café, et lui a dit tout à coup: «Vous savez, Hugo est un grand lyrique… Oui, ces temps-ci j'ai été emmené à la campagne par un ami… Il y avait dans une armoire de la chambre, où je couchais, un livre tout taché, tout dégoûtant… LES FEUILLES D'AUTOMNE, connaissez-vous ça?… Et bien, il y a là dedans, un mendiant en train de se chauffer auprès du feu, passant à travers son manteau, qui fait comme les étoiles dans le ciel, la nuit… Oh mais là, vous savez, c'est un grand, lyrique!—Et le voilà faisant une scène à Banville, ne le trouvant pas à l'unisson de son admiration.

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Dimanche 9 janvier.—Il n'y a plus qu'une chose qui me sorte de mon écoeurement de la vie, et qui m'y fait reprendre un peu d'intérêt: c'est la première épreuve d'un livre nouveau.

Margueritte allant voir, ces jours-ci, un ami de son père, au Sénat, a été mis en rapport avec Anatole France, qui lui a dit: «Oui, oui, c'est entendu, Flaubert est parfait, et je n'ai pas manqué de le proclamer… Mais au fond, sachez-le bien, il lui a manqué de faire des articles sur commande… Ça lui aurait donné une souplesse qui lui manque.»

Et peut-être le critique du Temps a-t-il raison.

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Mercredi 12 janvier.—Duval, ce voleur faisant du vol, une opinion politique, ce voleur plaidant carrément devant un tribunal, que le vol est une restitution légitime du superflu de ceux qui ont trop, au profit de ceux qui n'ont pas assez, et soutenu par un public d'amis et de disciples, qui, à un moment donné, a manqué culbuter le tribunal. Ce n'est au fond que l'exagération des doctrines politiques de ceux qui nous gouvernent.

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Mardi 18 janvier.—Ce matin, Bourde du Temps, vient causer avec moi, pour faire un article sur ma pièce future de GERMINIE LACERTEUX, sur sa construction par tableaux shakespeariens, sur mes idées relatives à l'acte,—l'acte qui claquemure, pour moi, le théâtre dans les vieilles formes, et l'empêche de se rapprocher du livre.

Ce soir, au dîner de quinzaine, Spuller, de retour d'Amérique, parle des écoles mixtes, et dit que dans les basses classes, ce mélange est bon, qu'il corrige la sauvagerie des petits garçons, et que les petites filles se développant plus vite, ça apporte chez les masculins une émulation profitable. Mais rien n'est plus mauvais pour les moeurs. Les petites filles pervertissent les petits garçons, les portent à l'onanisme, qu'ils pratiquent devenus plus grands, et beaucoup se trouvent impuissants à l'époque de leur mariage.

Berthelot, notre ministre de l'Instruction publique d'hier, en train de causer de la nouvelle poudre ne produisant pas de fumée, et qui laisse maintenant ignorer l'endroit d'où l'on reçoit en campagne un coup de canon… devient soudain sérieux et abandonne les effets de la nouvelle poudre, sur ce que Spuller lui jette, d'un bout de la table à l'autre, qu'il n'en a plus que pour une quinzaine: l'extrême gauche, regardant comme une nécessité de renverser le ministère.

—Oui, fait Berthelot, après une minute de rêverie: une nécessité physiologique, la haine des hommes.

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Mercredi 19 janvier.—Avoir en portefeuille la PATRIE EN DANGER, cette pièce, la première pièce vraiment documentée historiquement sur la Révolution, cette pièce dont le premier acte est une mise en scène si révélatrice du dix-huitième siècle, cette pièce dont le cinquième acte, par le tragique de la vie des prisons d'alors, est plus dramatique que les tableaux les plus dramatiques de Shakespeare,—et l'avoir en portefeuille cette pièce, au su de tous les directeurs, en quête d'une pièce pour l'anniversaire de 1789, sans qu'aucun songe à vous la demander, c'est vraiment pas de chance!

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Dimanche 23 janvier.—Daudet, à propos de FRANCILLON, racontait ceci: À dix-neuf ans, la première pièce qu'il faisait, et qui avait pour titre: L'OISEAU BLEU, il la présentait à l'Odéon. C'était dans un paysage idéal du Midi, un déjeuner, le lendemain d'un mariage, entre la femme, le mari, et un ami. Et il arrivait, un moment, où les deux hommes parlaient de leurs anciennes amours. L'ami s'en allait, et dans le tête-à-tête, recommençant entre les deux époux, la femme disait à son mari: «Et moi aussi, j'ai aimé!…» et elle lui contait un passé coupable de femme.

Le curieux, c'est que La Rounat, en lui refusant la pièce, lui disait: «Ça, c'est une pièce à faire par Dumas fils.» Et Dumas l'a faite, cette pièce, une trentaine d'années après.

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Lundi 24 janvier.—Aujourd'hui, à la répétition de NUMA ROUMESTAN, j'étais frappé d'une chose, c'est que la pensée de la plupart des acteurs et des actrices n'a pas l'air de cohabiter avec la pièce qu'ils jouent, et qu'ils travaillent absolument comme des employés de ministère à leur bureau; rien de plus,—et que sortis du théâtre, dont ils se sauvent, ainsi que des écoliers d'une classe, ils déposent en passant leurs rôles, et la mémoire de leurs rôles chez le concierge. Est-ce que ç'a été toujours comme ça?

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Samedi 29 janvier.—Généralement en littérature, je fais des fours, mais même, quand j'ai des succès, mes succès me nuisent. C'est ainsi qu'à propos de l'édition illustrée de la FEMME AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE, qui a été épuisée deux ou trois jours, avant le Jour de l'an, Hébert, le principal commis de Didot, me dit: «Savez-vous que votre grand succès a nui à la vente de nos autres volumes d'étrennes?»

Et il ne fait pas l'illustration de la MAISON D'UN ARTISTE, qui le tentait, et il ne retire pas même: LA FEMME, dont des exemplaires lui sont demandés, tous les jours.

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Dimanche 30 janvier.—Zola était en train de parler aujourd'hui de la puissance du Figaro, avec une espèce de respect religieux, quand quelqu'un jette dans son amplification: «Vous savez, Scholl dit ne craindre au monde, que la Justice et le Figaro

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Mardi 1er février.—Au dîner de Brébant de ce soir, commentaires autour de l'article du Post, sur le général Boulanger, qui est cause de la baisse de la Bourse…

On dit que Courcel a quitté l'ambassade de Berlin, parce que sa position n'était plus tenable, que le roi Guillaume et Bismarck, qui avaient continué, après la guerre de 1870, à regarder la France, toute vaincue qu'elle était, comme une grande puissance, la tiennent maintenant en parfait dédain, depuis cette succession de ministères sans autorité. Freycinet lui-même avoue que les ministres étrangers lui disent: «Oui, très bien, parfaitement, nous serions tout prêts à prendre des engagements avec vous, mais qui nous assure que vous y serez demain?»

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Mercredi 2 février.—Visite de Maupassant, qui me décide à reprendre ma démission de membre de la société du monument de Flaubert, par veulerie, par lâcheté de ma personne, et l'ennui d'occuper le public de cette affaire. C'est raide tout de même, le fait de cet article qu'il a appuyé, «sans, me dit-il, l'avoir lu»!

Au fond on n'a pas assez remarqué, qu'avant l'impressionnisme, la peinture du dix-huitième siècle a été une réaction contre le bitume, réaction amenée par les milieux clairs, dans lesquels vivait cette société.

Geffroy m'amène Raffaëlli, qui a demandé à voir mes dessins, et l'on cause critique d'art, quand soudain Raffaëlli s'écrie: «Par exemple, en fait de jugement d'une peinture, ce que vous avez dit à Geffroy à propos de mon exposition de la rue de Sèze, de l'année dernière, ça m'a renversé, bouleversé, fait croire que vous étiez un vrai voyant en tableaux.» Voici l'histoire: L'année dernière à un dîner chez les Daudet, qui fut un peu une chamaillade avec Zola, depuis le commencement jusqu'à la fin, la bataille avait commencé à propos d'une discussion sur Raffaëlli, que je louais, et j'ajoutais devant Geffroy qui se trouvait là: «Il y a chez Raffaëlli, dans ces dernières années, une blondeur, un attendrissement tout particulier, il a dû se passer quelque chose dans sa vie. Geffroy rapportait quelques jours après ma phrase à Raffaëlli, qui les bras cassés, lui disait: «C'est bien extraordinaire… c'est bien extraordinaire!» Et il lui racontait un brisement de sa vie.

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Dimanche 6 février.—Daudet frappé de la dureté, du coupant, que Mounet apportait au rôle de Roumestan, et ne trouvant chez lui rien du mutable et de l'ondoyant, que Montaigne attribue à l'homme du Midi, et ne rencontrant quoi que ce soit de l'homme sensuel, flou, attendrissable, qu'il a montré dans son héros, copié, des pieds à la cervelle, sur le catholique du Midi, lors des dernières répétitions, jeta soudain à son acteur: «Mounet, est-ce que vous êtes calviniste?» Ce qui est et ce qui fait qu'il n'est pas l'homme du rôle, ce compatriote de Guizot!

Mais, il n'y a qu'un très délicat observateur, capable de faire une pareille devinaille.

Rosny me parlant de son livre sur les socialistes, à moitié composé, me disait que chez ces hommes, l'amour ne joue pas de rôle, et que rien, pour ainsi dire, ne les prend et les passionne, que la bataille des paroles et l'escrime des arguments.

Daudet m'emmène chez lui, pour assister à la répétition de PIERROT ASSASSIN DE SA FEMME, joué par l'auteur, par Paul Margueritte. Vraiment curieuse, la mobilité du masque de l'acteur, et la succession des figures d'expression douloureuses, qu'il fait passer sur sa pétrissable chair, et les admirables et pantelants dessins qu'il donne d'une bouche terrorisée.

Et sur cette pierrotade macabre, le jeune musicien Vidal, a fait une musiquette tout à fait appropriée au nervosisme de la chose.

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Vendredi 11 février.—On faisait la remarque, ces jours-ci, que les femmes complètement antireligieuses placent leur besoin de croire—et un besoin de croire qui ne souffre pas la contradiction—sur de l'autre surnaturel, comme les tables tournantes, les médiums, etc.

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Dimanche 13 février.—Dîner chez les Charpentier. Macé, l'ancien chef du service de sûreté, au regard à la fois fuyard et interrogateur sous ses lunettes. Un amusant causeur sur les voleurs, sur les voleurs de la société, dont il dit qu'il y en a tant dans les rues de Paris, qu'il habite la campagne, pour ne pas les y rencontrer.

Et il parle des gens de finance, à éclipse dans les prisons, nous en citant un, sans le nommer, qu'il faisait mettre à Mazas, et qu'il retrouvait, quelque temps après, à un dîner du ministère, à la droite du ministre, et de là lui envoyant un petit signe bienveillant de protection; nous citant un autre, qui, dans ses passages à travers deux ou trois prisons, avait fait décorer de décorations étrangères, tous les directeurs et gros employés.

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Lundi 14 février.—Aujourd'hui, répétition de NUMA ROUMESTAN, répétition qui ne laisse pas un moment douter d'un grand succès.

Et nous voilà, avec Daudet, dans la loge de Sisos essayant ses robes, en compagnie de Doucet, ce couturier, délicat et intelligent collectionneur; dans la loge de Cerny, dévêtant son svelte, et fantaisiste costume de petit mitron; dans la loge de Mounet, tapissée de lambeaux d'affiches en pourriture, avec un étal sur une planche de pots pour le maquillage de l'artiste, semblable à l'appareillage de couleurs d'un peintre à la colle. Nous voilà nous promenant à travers la cuisine intime de la représentation, assistant à la suppression d'une tirade, au raccourcissement d'une jupe, à la fabrication de glaces, si joliment imitées avec de la ouate mi-partie blanche, mi-partie rose.

Enfin la répétition finit dans les bravos, et nous allons boire un verre de malaga chez Foyot, où nous trouvons Porel dînant avec le régisseur du théâtre, Porel brisé de fatigue, et qui répète, en s'étirant les bras et les jambes: «Ah! que j'ai donc mal aux nerfs!»

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Mardi 15 février.—La vie chez moi est ensommeillée toute la journée, avec une vague et émoussée perception de ce qui se passe autour de moi, et cela dure jusqu'au soir, où se fait de sept heures à minuit, un éveil de mon esprit et de mes yeux.

Dîner chez Daudet, et départ avec le ménage pour la première de NUMA ROUMESTAN. «J'emporte, dit Daudet, en train de farfouiller dans ses poches de droite et de gauche, j'emporte de très forts cigares et de la morphine… Si je souffre trop… Léon me fera une piqûre… Oui je resterai, toute la soirée, dans le cabinet de Porel, où il y aura de la bière, et je ferai ma salle pour demain.»

En voiture, comme Daudet me dit qu'il a fait mettre à Mounet un col droit, qui lui enlève son aspect de commis voyageur de la répétition, je ne puis m'empêcher de lui dire, que je m'étonne du manque absolu d'observation de ces gens, qui en ont autant besoin que nous, et que je ne peux comprendre, comment un acteur, appelé à jouer Numa Roumestan, n'a pas eu l'idée d'assister à une ou deux séances de la Chambre, ou du moins d'aller flâner à la porte, et de regarder un peu l'humanité représentative.

Au premier acte, tout le rôle de Mme Portal ne porte pas, et je sens le trac de Mme Daudet, qui est devant moi, dans le travail nerveux de son dos. Mais le public est empoigné au second acte, et le succès va grandissant, et tourne au triomphe à la fin de la pièce.

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Mercredi 16 février.—Je trouve la princesse, qui est un peu souffrante, exaspérée contre Taine, à propos de son article sur Napoléon Ier, qui vient de paraître dans la Revue des Deux Mondes. Elle s'indigne de l'accusation portée par l'écrivain, contre Mme Laetitia, d'avoir été une femme malpropre, et s'écrie: «Eh bien je ferai cela… j'ai une visite à rendre à Mme Taine… je lui mettrai ma carte avec P. P. C.… oui, ce sera prendre à jamais congé de lui.»

Ah! le théâtre! Je croyais à un incontesté succès de NUMA ROUMESTAN, et voici qu'en dépit des applaudissements d'hier, de la critique élogieuse de ce matin, Ganderax qui, certes, n'est pas hostile à Daudet, me fait part de l'attitude un peu réservée de la salle, des causeries des corridors, du mauvais effet produit par le jeu dramatique de Mounet, et estime que le succès se bornera à une trentaine de représentations. Et toute la soirée chez Y…, chez X… et les autres, ce sont des paroles réfrigérantes: «Mounet est exécrable, Sisos manque de puissance, la petite Cerny est tout artificielle.» Puis, c'est la pièce, qui toute charmante, toute spirituelle qu'elle a été trouvée par le public, est critiquée avec une sévérité taquine et singulièrement malveillante.

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Lundi 21 février.—Une de mes amies occupe dans ce moment une ouvrière, qui est une voleuse de morphine. Un curieux type de morphinomane. Elle entre chez un pharmacien, et s'écrie, avec la tête d'expression de la Douleur, dessinée par Lebrun: «Ah! Monsieur, que je souffre donc… faites moi la charité d'une piqûre de morphine!»

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Dimanche 27 février.—Aujourd'hui, au Grenier, on parlait, du beau port de corps, du style des égoutiers, des vidangeurs, et en général de tous les gens qui portent de grandes et de lourdes bottes: le soulèvement des grandes bottes, amenant un noble soulèvement des épaules dans la poitrine rejetée en arrière. Et Raffaëlli de dire, «que jamais un mouvement n'est isolé, et qu'en peinture il cherche à indiquer le milieu, l'enchaînement central d'un mouvement…

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Mardi 1er mars.—Sur le proverbe «menteur comme un dentiste» prononcé par quelqu'un du dîner, le chirurgien Lannelongue dit: «Savez-vous l'origine de ce proverbe, eh bien, la voici: Deux hommes se battent dans la rue. L'un coupe le nez à l'autre avec ses dents. L'amputé ramasse son nez dans le ruisseau, et a l'idée de monter chez un médecin-dentiste demeurant en face, nommé Carnajou, qui lui recoud à tout hasard, le nez avec du fil. Le nez reprend. Le dentiste répand la nouvelle, et l'on ajoute si peu de croyance à ses paroles, qu'on crée pour lui le proverbe en question. Et Carnajou passe si bien pour un menteur, qu'un vrai chirurgien qui fait quelque temps après des réapplications de chair, n'ose pas les ébruiter.»

«Il arrive même que Després, un interne de Dupuytren, recolle un morceau de doigt à un individu, qui revient lui montrer son doigt, au bout de huit jours, et que Dupuytren, à qui on montre ce morceau recollé, l'arrache en disant: «Ça ne tient pas, ça!»

C'était la doctrine du moment. Ce n'est qu'en 1838, que le recollement de la rhinoplastie fut hautement affirmé.

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Dimanche 6 mars.—Rosny parle du curieux pesage qui se fait du calorique, produit dans une cervelle, par l'effort d'un travail, et cite ce fait curieux d'un savant italien, qui se croyait aussi fort en grec qu'en latin, et auquel on a appris, qu'il possédait beaucoup mieux la langue latine, en opposant le poids du calorique qu'avait développé chez lui une traduction grecque, au poids du calorique développé chez le même par une traduction latine.

Pendant le débat des ces questions scientifiques dans le Grenier, Bonnetain et un ami d'Hermant, l'auteur du CAVALIER MISEREY, rédigent dans mon cabinet un procès-verbal, à l'effet de mettre fin aux duels du jeune romancier avec les officiers du régiment, où il a servi.

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Jeudi 10 mars.—Les quelques femmes, que j'ai hautement aimées, aimées avec un peu de ma cervelle mêlée à mon coeur, je ne les ai pas eues—et cependant j'ai la croyance que, si j'avais voulu absolument les avoir, elles auraient été à moi. Mais je me suis complu dans ce sentiment, au charme indescriptible, d'une femme honnête menée au bord de la faute, et qu'on y laisse vivre avec la tentation et la peur de cette faute.

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Samedi 12 mars.—Le pourboire, cette générosité essentiellement française, prouve l'humanité d'une nation. Elle veut, la France, qu'à la rémunération tarifée du travail ou du service, il s'ajoute pour le mercenaire, un peu de joie, un peu de bon temps, un peu d'ivresse.

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Dimanche 13 mars.—Rosny nous apprend cette chose amusante: c'est que les collectivistes répudient le vol, le repoussent comme une manifestation bourgeoise du sentiment de la propriété. Au fond le vol produit une propriété personnelle qui est contraire à la doctrine.

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Jeudi 17 mars.—Mme Commanville vient me lire la préface définitive, que sur mon conseil, elle a écrite, pour mettre en tête de la CORRESPONDANCE DE FLAUBERT. Elle me paraît curieuse, intéressante, cette petite biographie, par les dessous intimes qu'elle seule pouvait apporter sur la vie de l'homme qui l'a élevée.

Drumont, à dîner, nous apprend qu'il fait des conférences anti-sémitiques, place Maubert et ailleurs. Ce sont des ecclésiastiques qui l'ont déterminé à parler en public, en lui disant que le don de la langue lui viendrait avec le Saint-Esprit, et il constate que ce don qu'il croyait ne pas avoir, il le possède, et qu'il harangue avec une facilité qui l'étonne.

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Samedi 19 mars.—Voilà Séverine et les autres, prenant comme cri de guerre de la révolution future: À la Banque de France! à la Banque de France! ma phrase de Denoisel, dans RENÉE MAUPERIN, et qu'a citée Guesde, lors de la représentation de la pièce, tirée du roman.

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Mardi 22 mars.—Dîner chez Zola, nous racontant, que pendant un entr'acte de la lecture de RENÉE, hier, Deslandes collé à un carreau, et regardant tomber la neige, s'est retourné pour lui dire: «La neige, c'est le linceul des théâtres!»

Mise en lumière par Daudet et par moi, du livre de Rosny: LE BILATÉRAL, au milieu d'une ardente et sympathique discussion. De très hautes et de très rares qualités. Une profonde observation de l'humanité-peuple. C'est un constructeur d'individus, un metteur en scène des foules, des multitudes: tout cela avec un peu de confusion, un peu de brouillard à travers les pages du bouquin; mais ça ne fait rien, le BILATÉRAL est un maître livre.

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Jeudi 24 mars.—Daudet parlait, ce soir, d'un garçon de la littérature auquel il a fait quelquefois la charité, et dont la spécialité était de fabriquer des mots d'enfants, des mots de bébé, et qui lui disait: «J'ai fait aujourd'hui un bébé de trois francs!»

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Samedi 26 mars.—Dans les silences d'une grande dame de ma connaissance, silences un peu méprisants, je perçois souvent l'étonnement, qu'elle éprouve des basses relations qu'en général, nous avons, les uns et les autres, de la littérature. Elle ne comprend pas, que c'est une carrière de faire des femmes à peu près distinguées, et que les gens qui travaillent, et qui ne sont pas mariés, ne trouvent pas le temps de se procurer cet à peu près.

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Dimanche 27 mars.—C'est extraordinaire, qu'en dépit de ma vie de renfermement, de ma renommée de piochage, enfin de la publication de quarante volumes, le de qui est en tête de mon nom, et peut-être une certaine distinction de mon être, continuent à me faire prendre par mes confrères, qui ne me connaissent pas, et qui travaillent cent fois moins que moi,—continuent à me faire prendre pour un amateur.

À propos de mon JOURNAL, quelques-uns s'étonnent que cette oeuvre ait pu sortir d'un homme, considéré comme un simple gentleman. Et pourquoi, aux yeux de certaines gens, Edmond de Goncourt, est un gentleman, un amateur, un aristocrate qui fait joujou avec la littérature, et pourquoi Guy de Maupassant, lui, est-il un véritable homme de lettres? Pourquoi, je voudrais bien le savoir?

Comme je reprochais à Rosny l'alchimie de ses ciels, lui disant que l'effet produit par un ciel sur un humain, est une impression vague, diffuse, poétiquement immatérielle, si l'on peut dire, et ne pouvant être traduite qu'avec des vocables, sans détermination, bien arrêtée, bien précise, et qu'avec ses qualifications rigoureuses, ses mots techniques, ses épithètes minéralogiques, il solidifiait, matérialisait ses ciels, les dépoétisait de leur poésie éthérée… Rosny m'a répondu, avec l'assurance vaticinatrice d'un prophète, que dans cinquante ans, il n'y aurait plus d'humanités latines, et que toute l'éducation serait scientifique, et que la langue descriptive qu'il employait, serait la langue en usage.

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Lundi 28 mars.—Un portrait de femme. En robe de chambre de soie claire, et molle, et bouffante, et garnie de haut en bas de gros noeuds floches, elle est paresseusement enfoncée dans un profond fauteuil, avec la mobilité fiévreuse de ses deux yeux de velours noir, avec la coquetterie des poses maladives, et ayant sur ses genoux une caniche noire, aux pattes montrant la ténuité d'une petite serre d'oiseau.

Et le décor est charmant autour de la femme. Sur un panneau, en face d'elle, se trouve un splendide Nattier, qui représente une grande dame de la Régence, en son volant costume de naïade, s'enlevant au-dessus d'une forêt de roseaux, et sur le milieu de la cheminée, contre le marbre de laquelle la maîtresse de maison appuie parfois son front, se contourne une élégante statuette en marbre blanc, au faire de Coysevox.

La causerie est une causerie esthétique sur l'amour, et elle dit qu'après la possession, il est bien rare, que les deux amants s'aiment d'un amour égal, et que cette inégalité dans le sentiment de l'un et de l'autre, fait des attelages boiteux, et qui ne marchent pas en mesure. Un moment même, elle célèbre le bonheur d'être seule dans la vie, et sur ce que je lui fais remarquer que c'est bien vide une maison, un grand appartement pour un être seul, elle m'interrompt, et s'écrie, que, lorsque dans cette maison, dans ce grand appartement, il y a deux êtres, comme elle en connaît, qui ne s'emboîtent pas, c'est encore plus triste.

Et lâchant sa dissertation sur l'amour, elle revient à ses caniches, à l'histoire de leurs moeurs, parlant d'un prédécesseur de la caniche ayant l'horreur des bains, et qui lorsqu'on lui en préparait un, simulait le plus admirable rhume de cerveau qui se puisse imaginer.

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Jeudi 31 mars.—Mme Daudet rentre de la séance de l'Académie intéressée, amusée, égayée. Elle dit que c'est presque une réunion de famille, que les cinq cents personnes, qu'on rencontre partout à Paris, se donnent rendez-vous là, et qu'entre ce monde, il s'établit des courants curieux sur les choses qui se disent, sur les jugements qui se produisent.

On lui demande ce que faisait Coppée, pendant le discours de Leconte de Lisle, elle répond qu'il regardait la coupole. Et regarder la coupole, semble un moment devoir devenir l'expression, pour peindre l'abstraction d'un académicien, d'une séance de l'Académie, la dissimulation de ses impressions, de ses sensations, quand un antipathique parle.

Et Mme Daudet revient élogieusement sur le compte de Leconte de Lisle… Quant à Daudet, après s'être agité, sans rien dire, il s'écrie qu'il trouve tout à fait extraordinaire ces chinoiseries, et que si, par hasard, il s'y trouvait, il serait pris de l'envie de siffler, voire même, au milieu d'applaudissements d'idiotes comme Mme X… et Mme Z…, de commettre une inconvenance encore plus grande, et de se faire mettre à la porte, en disant bien haut à tout ce monde: «Eh bien oui, c'est moi!»

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Samedi 2 avril.—Comme article critique de mon JOURNAL, je donne cet extrait du Français. Ces articles se perdent, s'oublient, et lorsque quelqu'un les cite de mémoire, on ne veut pas y croire. Il est bon qu'il reste quelque chose de leur texte authentique, pour donner plus tard à juger l'intelligence du parti conservateur et catholique—du journalisme de notre bord, à mon frère et à moi:

«Un chef-d'oeuvre d'infatuation en ce genre, c'est le JOURNAL DES GONCOURT. Un premier volume a paru, il n'a pas moins de quatre cents pages, et sera suivi de huit cents autres. Impossible d'y trouver un chapitre intéressant, une ligne qui nous apprenne quoi que ce soit…

… «Voulez-vous devenir auteur?… Voulez-vous voir, dans quelques années, votre nom sur une couverture beurre frais, avec l'indication du tirage? Commencez dès aujourd'hui, et mettez-vous hardiment à votre journal: «27 mars.—Déjeuner ce matin à huit heures. Parcouru les journaux… pluie, soleil, giboulées… dîner chez X… nous étions douze à table, les six messieurs avaient la barbe en pointe, les six dames avaient les cheveux roux.»

«Intitulez: «Journal de ma vie» ou «Documents sur Paris» ou comme vous voudrez. Ajoutez l'indication troisième mille». Et je vous garantis une vente de quarante exemplaires[1].»

[Note 1: Certes le tirage pour moi, n'est pas une marque de la valeur d'un volume, toutefois le livre, que le critique du Français estimait devoir se vendre à quarante exemplaires, est à son vrai huitième mille.]

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Dimanche 3 avril.—Pour les objets que j'ai possédés, je ne veux pas, après moi, de l'enterrement dans un musée, dans cet endroit où passent des gens ennuyés de regarder ce qu'ils ont sous les yeux, je veux que chacun de mes objets, apporte à un acquéreur, à un être bien personnel, la petite joie que j'ai eue, en l'achetant.

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Mercredi 6 avril.—Ce soir, en prenant un coupé à Passy, pour aller dîner chez la princesse, je rencontre le jeune Montesquiou Fezensac, dans la correction d'une de ses toilettes suprêmement chic, et tenant à la main une sorte de paroissien. Il me tend le petit livre très bien relié, et me dit: «Regardez quel est mon bréviaire… et certes je ne croyais pas vous rencontrer!»

Le petit livre est une MADAME GERVAISAIS de la petite édition Charpentier: un léger dédommagement de tous les échecs de ces temps.

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Dimanche de Pâques, 10 avril.—Au fond c'est dur de n'avoir pas une oreille, un coeur de femme intelligente, pour y déposer ses souffrances d'orgueil et de vanité littéraire…

… Tout manque, tout casse, tout croule. Ç'a été un peu comme ça, tout le long de ma carrière littéraire, mais dans ce moment-ci vraiment la malechance a pris des proportions grandioses, une intensité suicidante.

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Mercredi 13 avril.—On causait ce soir, rue de Berri, du parler spécial aux gens des clubs: parler ayant quelque chose du parler de l'acteur en scène; parler, que M. de la Girennerie, je crois, inspectant l'École de Saumur, trouva dans la bouche de tous les jeunes gens, et dont il tâcha de leur faire sentir le ridicule et le mauvais genre.

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Jeudi 14 avril.—Chez Noël où je déjeune, j'ai à côté de moi deux enfants, au type juif, presque des bébés, qui causent avec leur précepteur, tout le temps du déjeuner, de l'état comparatif de la dette française avec la dette allemande.

Porel qui a dîné, ce soir, chez Daudet, me prend dans un coin, et me sollicite de faire le scénario de GERMINIE LACERTEUX, mais ce n'est plus le directeur révolutionnaire de l'automne dernier, voulant utiliser pour GERMINIE, la rapide machination anglaise, en faire une pièce de huit ou dix tableaux, sans entractes, coupée seulement au milieu par une demi-heure de repos, ainsi que dans les concerts ou dans les représentations du Cirque.

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Dimanche 17 avril.—Aujourd'hui je ne sais pourquoi, je suis hanté par le souvenir de ma nourrice, cette Lorraine aux cheveux et aux sourcils noirs, chez laquelle il y avait bien certainement du sang espagnol, et qui m'adorait avec une sorte de frénésie. Je la vois, le jour d'un grand dîner à Breuvannes, et où je venais de manger sur l'abricotier de la cour, le seul abricot mûr, et que mon père se faisait une fête d'offrir au dessert, je la vois soutenir, avec une belle impudence, que c'était elle qui l'avait mangé, et recevoir les quelques coups de cravache, que mon père lançait sur moi, ne la croyant pas, la chère femme!

Je la vois encore quelques heures avant sa mort, à l'hospice Dubois, sachant qu'elle allait mourir, et préoccupée seulement de l'idée, que la visite que ma mère lui faisait, allait la faire dîner une demi-heure plus tard. La mort la plus simplement détachée de la vie que j'aie vue, oui, une en allée de l'existence, comme s'il s'agissait d'un déménagement.

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Dimanche 24 avril.—Un ciel, à la fois tout noir et tout constellé d'étoiles, un ciel, semblable à la gaze noire piquée de paillons d'or, habillant les danseuses de l'Inde. Sur ce ciel, les grands arbres noirs, non feuillés encore, mais à la ramure infinie en éventail, et pareils à ces fougères gigantesques du monde antédiluvien, qu'on découvre calcinées au fond des mines; et sous cette obscurité toute cloutée de feu, des souffles énormes balançant, et faisant gémir ces arbres couleur de charbon, comme les arbres d'une planète autre que la terre, d'une planète en deuil.

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Dimanche 1er mai.—Mes rêves sont maintenant toujours des cauchemars, et ces cauchemars se réduisent à un cauchemar unique. C'est dans un voyage en un pays vague, l'oubli de l'hôtel où je suis descendu, l'oubli et la non-retrouvaille de la chambre qu'on m'a donnée, avec la perte de tous mes effets; un cauchemar produisant les troubles et les anxiétés les plus terribles, dans mon pauvre sommeil d'être frileux.

Je me demande, si la persistance de ce rêve, n'est pas un symptôme, une indication dissimulée d'une mémoire qui se perd.

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Mercredi 4 mai.—Bertrand, ce soir, racontait une anecdote assez drôle sur Meilhac.

Meilhac se présentant à l'École polytechnique, était venu le trouver, lui demandant de convenir d'une question sur laquelle il l'interrogerait, lui déclarant que s'il se présentait, c'était uniquement pour la satisfaction de son père.

Sur l'objection, que lui faisait Bertrand qu'il serait peut-être reçu. «Oh! il n'y a pas de danger!» s'écriait, avec une telle conviction, le futur auteur dramatique, que Bertrand faiblissait, lui accordait sa demande. Mais le jour de l'examen, au moment où Bertrand lui adressait la question convenue, Meilhac, regardant dans la salle, disait tout haut: «Papa n'est pas là,» et ne répondant pas même à la question, s'en allait.

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Samedi 7 mai.—Me voici au bout de mon existence intellectuelle. Encore la compréhension et même l'imagination de la construction, mais plus la force de l'exécution.

Avec cela une détente de l'activité, une paresse du corps à bouger de chez moi, quand il n'y a pas là, où je dois aller, l'attrait de retrouver des personnes tout à fait aimées. C'est ainsi que ce soir, au lieu d'être à la première de la reprise de CLAUDIE, dans la loge de Porel, prévenu que les Daudet n'y sont pas, je reste chez moi à rêvasser et à me réjouir, les yeux, sous la lumière de la pleine lune, de la légèreté de la grille de fer qu'on vient de poser au fond de mon jardin… Et regardant cela, je pensais avec tristesse au bourgeois imbécile, ou à la cocotte infecte, qui aura bientôt cette petite demeure de poète et d'artiste.

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Dimanche 8 mai.—Curieux, ce Rosny, avec son profil de Persan et sa maladie de la contradiction. Et ça le prend comme une crise physique, la contradiction! On le voit tout à coup abaisser la tête, regarder le plancher, tenir ses bras étendus entre ses cuisses ouvertes, et lâcher, lâcher de la parole, mêlée à des choses agressives. Puis l'expectoration faite, se lever et se tenir debout, en quelque coin, en quelque angle de meuble, et y demeurer tout gêné, et comme peiné de ce qu'il a fait.

Daudet m'arrache de chez moi et m'emmène dîner chez lui.

Sur un emportement du petit Zézé, il me parle des colères des Daudet, légendaires dans le pays: des colères de son père à propos de rien, et qui, un jour que son frère avait demandé du vinaigre, lui faisait remplir son assiette, et le forçait à l'avaler. Il citait un autre Daudet, dont le dîner était en retard, et qui va faire des reproches à sa cuisinière. Entre un poulet effaré qui jette des pipi plaintifs, à travers ses reproches. Agacé, il lui flanque un coup de pied, qui le jette à demi mort au milieu de la cuisine. Le chat saute sur le poulet; ce que voyant ledit Daudet, il décroche furieux le fusil du portemanteau de la cheminée, et tue le chat sur le seuil de la porte.

Et faisant un retour sur lui-même, sur la peine qu'il a eue à dompter ses colères, il dit qu'il y a bien certainement en lui, le restant d'une race sarrasine.

Là-dessus, je ne sais comment la conversation saute aux infirmes, et il soutient qu'il y aurait un beau livre à faire avec l'infirme, qui est presque toujours un vicieux, un chauffe-la-couche. Ceci amène des noms, et des anecdotes sur ces noms.

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Mardi 10 mai.—Je ne sais qui racontait, au dîner de ce soir, que dernièrement se présentait au conseil de révision, un jeune homme réunissant les deux sexes, et disant que toute sa famille était ainsi, et qu'il avait une soeur, qui se mettait quinze jours avec un homme, quinze jours avec une femme. Déclaration qui amenait de la part du médecin, homme très froid et très correct en paroles, cette question: «Monsieur, pourriez-vous me dire, quelle est la longueur de la verge de Mademoiselle, votre soeur?»

Une définition supercotentieuse de Gounod: il appelle la cathédrale de
Milan, une cathédrale en fa majeur.

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Samedi 14 mai.—Tous ces jours-ci, possession absolue de ma personne par le jardin. Se tenir derrière un homme qui met de la terre de bruyère sous des arbustes verts, qui creuse des cuvettes monumentales à des rhododendrons,—être pris par ce travail bête,—et tout ce qui vous appelle d'intelligent dans votre cabinet de travail: lectures, notes, corrections d'épreuves, laisser tout cela.

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Vendredi 20 mai.—On sonne. Il est dix heures. Qui, ça peut-il être? C'est le Japonais Hayashi, de retour d'Amérique, et qui part demain pour le Japon, dont il reviendra, au mois de décembre. Il parle de trois mois de séjour au Japon, où il écrémera tous les marchands des petites villes de province, absolument comme nous parlons d'une partie de bibelotage à Versailles. En descendant l'escalier il me jette d'en bas: «Vous savez, c'est notre navire qui a coupé en deux, le… (je n'entends pas le nom). J'étais dans le moment sur le pont, et j'ai vu l'autre disparaître… C'était très curieux.»

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Mardi 24 mai.—Ce soir, au dîner de Brébant, Perrot de l'Instruction publique affirmait, que les jeunes gens qu'il voyait, ne lisaient plus les journaux, n'avaient plus d'opinion politique, tant ils étaient écoeurés par les blagues et le charlatanisme des hommes politiques du moment, et il signalait comme un danger, cette génération nouvelle complètement désintéressée de la politique.

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Jeudi 26 mai.—Tout se tient. C'est fini des belles grosses roses bourgeoises, bien portantes, à la façon de la Baronne Prévost. Aujourd'hui l'horticulture cherche la rose alanguie, aux feuilles floches et tombantes. Dans ce genre est exposée une merveille, la rose, appelée: Madame Cornelissen, une rose à l'enroulement lâche, au tuyautage desserré, au contournement mourant, une rose, où il y a dans le dessin comme l'évanouissement d'une syncope,—une rose névrosée, la rose décadente des vieux siècles.

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Vendredi 27 mai.—Cet incendie de l'Opéra-Comique a été vraiment une première à cadavres, où l'on a été pour avoir son nom imprimé dans les feuilles. Jamais ne s'est montré aussi bien, en un événement triste, l'affamement de publicité qu'a le Parisien du XIXe siècle.

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Samedi 28 mai.—Je me suis trouvé quelque part, où il y avait la duchesse de ***, la duchesse de ***, la princesse de ***. Saperlotte! je n'ai jamais rencontré réuni tant d'aristocratie dans un salon. Ces femmes, ou brunettes ou blondinettes, et généralement gentillettes, ont une distinction, mais pas une distinction de grande dame, une distinction bourgeoise de demoiselles de magasin, suprêmement chic. C'est mignon, c'est genreux, et ça papote dans les coins, en grignotant des petits fours, avec d'élégants froufrous, et un caquetage d'oiseau.

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Lundi 30 mai.—Je demandais hier à Rosny, pourquoi il avait quitté la France, et était allé habiter l'Angleterre, il me répondait que, vers ses dix-huit ou vingt ans, il avait été tout à fait pris par les romans de Gabriel Ferry, et qu'il avait voulu se faire coureur de bois en Amérique. Puis quand il avait été en Angleterre, dit-il en souriant, l'Amérique lui avait paru beaucoup plus loin que la France.

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Jeudi 2 juin.—Lu dans le Figaro, un extrait des CHOSES VUES de Hugo, extrait dans lequel, il me semble, avec une certaine fierté, reconnaître une très grande parenté, dans la vision des choses, avec celle de mon JOURNAL.

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Mardi 7 juin.—Ce soir, au dîner de Brébant, Spuller, le nouveau ministre de l'Instruction publique, dîne en face de Berthelot, l'ex-ministre, dont l'ironie aujourd'hui me semble un peu plus acide que les autres jours. Spuller, je dois le dire, a une très bonne et très simple tenue. Il affirme n'avoir voulu être ministre que pour renverser Boulanger. Il ne se fait du reste aucune illusion sur la solidité du ministère, disant que pas plus tard que mardi prochain, il se pourrait que le ministère eût les quatre fers en l'air.

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Samedi 11 juin.—Déjeuner chez Burty. Déjeuner servi par une bonne, qui n'a pas l'air timide, fichtre! Quant au maître de la maison, au milieu de ses bibelots, largement nourri et abreuvé de tout ce qu'il y a de mieux, gavé jusqu'au goulot de toutes les jouissances de la gueule, il est heureux comme un coq en pâte japonais.