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Journal des Goncourt (Troisième série, premier volume) / Mémoires de la vie littéraire cover

Journal des Goncourt (Troisième série, premier volume) / Mémoires de la vie littéraire

Chapter 5: ANNÉE 1888
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About This Book

The volume presents dated diary entries by a literary observer that chronicle salons, publications, theatrical and artistic life, and the people who move through them. Entries blend anecdote and criticism, recording dinners, meetings, reviews, jealousies, and social tactics alongside reflections on creation, ambition, and mortality. Concise portraits of contemporaries sit beside terse art criticism and caustic social comment, yielding a daily chronicle of cultural routines, gossip, and changing fashions. The result is an intimate, conversational record of literary society and the diarist's shifting judgments and moods.

Grelet, qui déjeunait avec nous, a parlé du corps des femmes japonaises, de l'exquise délicatesse de leur buste et de leur gorge, mais signalait chez toutes l'absence des hanches et du reste, et l'inclinaison en dedans de leurs jambes et de leurs pieds, par l'habitude qu'elles ont de se traîner à terre.

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Mercredi 15 juin.—La popularité! Ah! le beau mépris que j'ai pour elle. Pense-t-on que si Boulanger arrive à jouer en France le Bonaparte, il le devra, en grande partie à la chanson de Paulus?

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Samedi 18 juin.—Mme Daudet me lit des fragments de son livre: MÈRES ET ENFANTS. C'est vraiment une grande artiste.

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Dimanche 19 juin.—J'avais rêvé pour la fin de ma vie, des dernières années, paresseuses, inoccupées, remplies par la lecture de voyages, et il n'y a guère eu, dans mon existence, d'années plus laborieuses, plus fatigantes, par la multiplicité de petits travaux, et qui me font soupirer après de l'inactivité de la cervelle et des jambes.

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Mardi 28 juin.—Plus de jouissance dans la vie, que la jouissance de voir mon nom imprimé: Est-ce assez bête… Mais, après tout, c'est la petite monnaie de la gloire!

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Jeudi 14 juillet.—«Ne mentez pas, dit aujourd'hui, avec une très grande justesse, Daudet au petit de Fleury, et faites d'après nature, absolument comme vous voyez, c'est seulement comme cela, que vous aurez quelque chose de personnel. Si vous mentez, vous vous rencontrerez avec quelqu'un.»

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Mardi 19 juillet.—Après la lecture, dans mon JOURNAL, de la peinture descriptive des femmes, se trouvant à une soirée de Morny, peinture qui a un grand succès près du mari et de la femme, je dis à Daudet: «Voulez-vous mon appréciation bien sincère sur cette page? Eh bien! je trouve que la littérature y tue la vie. Ce ne sont plus des femmes, ce sont des morceaux littéraires. Oui, c'est très bien ici, comme croquis de styliste, mais si j'avais à me servir de ces portraits pour un roman, j'y mettrais des phrases moins travaillées, plus bonnement nature.

Au fond, dans le roman, la grande difficulté pour les écrivains amoureux de leur art, c'est le dosage juste de la littérature et de la vie,—que la recherche excessive du style, il faut bien le reconnaître, fait moins vivante. Maintenant, pour mon compte, j'aimerai toujours mieux le roman trop écrit que celui qui ne l'est pas assez.»

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Mercredi 20 juillet.—De grandes causeries esthétiques, tous les matins, par les allées du parc. Le feuilletage hier d'un cours de littérature, où nous avons lu l'article Bossuet, nous amenait à confesser, qu'un cerveau bien équilibré, ayant très peu de lectures, et par là, gardé des infiltrations inconscientes et des embûches du plagiat, devait être bien plus facilement original que nos cerveaux, à l'heure présente, remplis de livres et de noir d'imprimés.

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Jeudi 21 juillet.—Ce soir, dix-sept personnes à dîner: Geffroy, Hervieu, Ajalbert, le ménage Gréville, Gille du Figaro.

Daudet raconte qu'à l'âge de douze ans, après une absence de chez lui—c'était, je crois, sa première frasque amoureuse—rentrant à la maison, la tête perdue, et s'attendant à une terrible raclée, la porte ouverte par sa mère, il lui venait soudainement l'inspiration de lui jeter: «Le pape est mort!» Et devant l'annonce d'un tel malheur pour cette famille catholique, son cas à lui, Daudet, était oublié. Le lendemain, il annonçait que le pape, qu'on avait cru mort, allait mieux, et grâce à cette mirobolante invention, il échappait à l'emportement et aux sévices du premier moment. C'est bien une imagination farce à la Daudet.

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Vendredi 22 juillet.—Un détail sur le goût littéraire de Gambetta. Dans les derniers temps de sa vie, un jour Daudet lui contait ceci: passant sur la place du Carrousel, par une de ces journées d'août, où cette place a la chaleur torride du désert, il voyait, derrière une voiture d'arrosage, un papillon traverser toute la place, dans la fraîcheur de l'eau tombant en pluie, et Daudet s'extasiait sur l'intelligence de l'insecte, et le joli de la chose.

À ce récit, et au plaisir littéraire que Daudet y mettait, Gambetta le contempla, un moment, avec un regard tout plein d'une immense commisération, et qui semblait lui dire, qu'il était condamné à rester toujours le Petit Chose.

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Mardi 26 juillet.—Le beau mot! Dans une bataille, sous Louis XV, le marquis de Saint-Pern, voyant son régiment ébranlé par une volée de boulets, dit, en fouillant tranquillement dans sa tabatière: «Eh bien quoi, mes enfants, c'est du canon, cela tue, et voilà tout!»

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Vendredi 29 juillet.—Promenade dans la forêt de Sénart.

Daudet me cause de la misère qu'il a faite avec Racinet, le dessinateur. Un temps de misère effroyable, pendant laquelle ils avaient, tous deux, la toquade d'aller coucher, l'été, dans les bois de Meudon, emportant un pain, un morceau de fromage, et la couverture du lit de leur hôtel. Il remémore les curieux spectacles de nature qu'ils ont vus, les duels de crapauds, les ruts des chevreuils, et tout le surnaturel, que la nuit met dans l'ombre des grands arbres. Il parle d'un rire ironique qui les a poursuivis, une partie d'une nuit, et qui, après lui avoir inspiré une grande terreur, l'a jeté dans une colère qui l'a fait se précipiter dans un fourré d'épines, sans pouvoir rien découvrir.

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Dimanche 31 juillet.—Le bleu céleste des yeux d'Edmée, ma filleule, et les gentils gestes de guignol, venant au bout de ses mignonnes mains, si joliment se contournant. Sur sa petite chaise, où elle est attachée, quand elle est à table entre nous, elle a des renversements, comme en face de visions au plafond de choses ou d'êtres invisibles, auxquels s'adressent ses petits bras tendus et son gazouillement aimant.

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Mercredi 3 août.—J'ai été si malade cette nuit, et me trouve si faible ce matin, que, craignant de n'avoir plus la force de m'en aller demain, je pars convoyé par Léon, comme médecin auxiliaire.

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Mercredi 10 août.—Paul Margueritte vient m'apporter la première partie de PAUL GEFOSSE, parue dans la Lecture. Il me parle de son incertitude dans la bonté de ses oeuvres, dans son succès, dans son avenir, comparant ce timide et malheureux état d'âme, à la pleine confiance de Rosny, ne doutant pas un seul moment, avec l'aide de quelques circonstances favorables, de sa pleine réussite future.

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Jeudi 18 août.—À mon grand étonnement, en ouvrant, ce matin, le Figaro, je trouve en tête une exécution littéraire de Zola, signée des cinq noms suivants: Paul Bonnetain, Rosny, Descaves, Margueritte, Guiches. Diable, sur les cinq, quatre font partie de mon grenier!

Léon Daudet vient me prendre pour me conduire chez Potain, auquel il a demandé un rendez-vous pour moi.

Longue attente, dans ce roulement de voitures du boulevard Saint-Germain, dans ce bruit et cette trépidation de la vie parisienne, pendant laquelle vous vous demandez, si bientôt quelques mots, quelques paroles de l'homme qui est derrière la porte, ne vont pas, tout à coup, éveiller chez vous l'idée du silence éternel.

Potain, une curieuse physionomie, avec l'humaine tristesse de sa figure, son crâne comme concassé, son oeil rond de gnome, sa réalité un peu fantastique. Il m'examine, m'ausculte longuement, au bout de quoi, en dépit de mes convictions intimes, et de tout ce que je peux lui dire de mes maux, il m'affirme qu'il n'y a ni néphrétisme, ni hépatisme chez moi, que je suis un rhumatisant, un rhumatisant ayant un rhumatisme sur l'estomac, et qu'il me faut les eaux de Plombières.

En sortant de chez Potain, nous prenons le train pour Champrosay, où je dîne. Daudet n'en savait pas plus que moi, du «Manifeste des Cinq» qui ont commis leur méfait dans le plus profond secret. Et le relisant tous deux, nous trouvons le manifeste mal fait, d'une écriture renfermant trop de termes scientifiques, et s'attaquant trop outrageusement à la personne physique de l'auteur.

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Dimanche 21 août.—Ce soir, à dix heures, au moment de me coucher, on m'annonce Geffroy, qui touché et peiné des éreintements de ma personne, à propos du «Manifeste des Cinq», me lit un article qu'il vient de faire, et qui nous dégage, moi et Daudet, de toute participation au Manifeste. Mais je lui demande de ne pas le faire paraître, lui disant que je ne veux pas répondre, que je trouve l'accusation au-dessous de moi, que j'ai ignoré absolument le manifeste, et que si je m'étais cru le besoin d'exprimer ma pensée sur la littérature de Zola, je l'aurais fait moi-même, avec ma signature en bas, et qu'il n'était pas dans ma nature de me cacher derrière les autres.

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Vendredi 2 septembre.—Saint-Gratien. Ce soir, le violoniste Sivori nous raconte sa vie de voyages, commencée à onze ans, et promenée continuement dans les cinq parties du monde. Et il nous conte, que tout jeunet, à l'isthme de Panama, naviguant sur la rivière, dans une étroite barque, et que le moindre mouvement pouvait faire chavirer, naviguant couché au fond de la barque, sa boîte à violon entre ses bras, soudain, en ce grand paysage, il lui avait pris une idée de préluder; mais au bout de quelques accords, ne voilà-t-il pas que les quatre sauvages qui menaient la barque, pris d'une exaltation furieuse, voulaient jeter à l'eau le sorcier. Et il ne put les faire revenir de leur détermination qu'en remettant son violon dans sa boîte, et en leur abandonnant sa provision de cigares.

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Dimanche 4 septembre.—Ce soir, est venu dîner à Saint-Gratien, le jeune ménage Walewski. La femme, de beaux yeux et un air aimable, l'homme, une tête à la détermination froide, et s'exprimant avec une netteté de la pensée et une correction de paroles, remarquables.

Il nous entretient, et très bien, de beaucoup de choses, entre autres de l'exécution de Barré et de Lebiez. Il était alors attaché au maréchal, et a pu assister à leur réveil, qui est une chose émotionnante même pour le directeur de la prison,—et où le silence, le terrible silence entre les paroles dites,—est d'un effet qu'on ne peut exprimer. Il nous décrivait, au moment où avait été annoncé à Barré le rejet de son pourvoi, l'affaissement, pour ainsi dire, la mort physique de l'homme, qu'on était obligé d'habiller, de porter, de soulever, comme un être qui n'était plus vivant.

Lebiez, lui, au contraire, montra un courage extraordinaire. Walewski le vit s'efforcer d'écarter le prêtre, qui s'était mis devant lui, pour apercevoir de côté la guillotinade de son camarade, et lorsqu'on lui cria: «Bravo, Lebiez!» il le vit encore parfaitement regarder en l'air, et chercher d'où venait l'applaudissement, avec le sang-froid d'un individu, qui serait tout autre part que sur l'échafaud.

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Mercredi 7 septembre.—La marquise de Beaulaincourt, la ci-devant marquise de Contades, contait aujourd'hui, que les deux fois qu'elle avait dîné, dans sa vie, à côté de Talleyrand, les deux fois, Talleyrand avait parlé de la mauvaise conformation physique de Mme de Staël, pour laquelle M. et Mme Necker avaient été obligés de faire fabriquer un tourne-cuisses, à l'effet de lui ramener les pieds et les jambes en dehors.

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Vendredi 9 septembre.—Aujourd'hui, la princesse parlait de son adoration de Versailles, disant qu'elle voudrait s'y faire construire une maison dans le style de Louis XIV, et où tout serait à l'imitation du temps, jusqu'aux crémones des fenêtres, et soudain s'interrompant, elle reprend: «Enfin là, à Versailles, je parle bas comme dans une église!» Et elle ajoute après un silence: «Car, on a beau dire, à Versailles est toute l'histoire de France…»

Tholozan, médecin du shah de Perse, depuis vingt-neuf ans, nous faisait une curieuse révélation: «Les Persans disent aux Européens: Vous avez, vous autres, des horlogers, des mécaniciens, des ouvriers dans les arts mécaniques, supérieurs aux nôtres, mais nous vous sommes bien supérieurs en tout,—et ils demandent, si nous avons des littérateurs, des poètes!»

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Mercredi 21 septembre.—Visite à la comtesse de Beaulaincourt, pour lui demander de reproduire dans la publication illustrée, que font les Didot de ma MADAME DE POMPADOUR, l'intaille représentant Alexandrine, l'unique portrait que l'on ait de la fille de la favorite,—un legs fait au duc de Chabot et qui lui vient de famille.

Je trouve la comtesse dans son petit salon, tendu de soie jaune, tout plein des portraits des Castellane et des Contades, et dont elle a fait au milieu un frais atelier de fleuriste, enfermé dans la barrière d'un ruban.

Tout en disant: «Quand on n'est plus jeune, il faut se faire des occupations qui vous tiennent compagnie», elle se lève d'un petit bureau, qui est comme une jardinière de glaïeuls naturels, en dedans desquels se pressent et se tassent des sébiles et des soucoupes, pleines de couleurs, pleines de pétales artificiels non encore colorés; elle se lève pour me montrer un imperceptible «Jugement de Pâris»; un pastel de la Lecouvreur, qui a bien certainement la touche des pastels de Coypel, et pourrait bien être l'original ou une répétition de la peinture à l'huile; un collier de perles, aux perles usées, qui viendrait de la femme du duc de La Rochefoucauld, l'auteur des MAXIMES.

Et la montre qu'elle fait de ces choses, est semée d'anecdotes du dix-huitième siècle, d'anecdotes de Louis-Philippe, d'anecdotes du second Empire, donnant à penser aux curieux mémoires, qu'on ferait sous la dictée de cette spirituelle vieille femme, à la parole intarissable.

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Jeudi 22 septembre.—Première de JACQUES DAMOUR. Un sentiment s'affirmant chez moi d'une manière bien positive. Un succès au théâtre, ne vaut pas les embêtements, et l'émotion qu'avait, ce soir, Hennique!

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Dimanche 25 septembre.—Nous causons avec Daudet, de retour des eaux très souffrant, nous causons de la survie par le livre, qui a été notre préoccupation à mon frère et à moi, toute notre vie. Daudet me dit, que la survie pour lui est tout entière dans ses enfants, et quant à la littérature, ç'a été tout simplement une expansion, une dépense d'activité se produisant dans un bouquin, comme elle aurait pu se produire dans toute autre manifestation.

On va ce soir, en troupe, visiter le cottage que Drumont vient de louer à Soisy, au milieu du jardin ruineux, créé par Hardy, l'ancien jardinier de Versailles, un potager aux allées mangées par les mauvaises herbes, aux arceaux croulants, aux vieilles quenouilles lépreuses, et comme tordues fantastiquement par la paralysie: une sorte de Chartreuse, faite pour la description d'un Edgar Poë.

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Jeudi 29 septembre.—À propos de PASCAL GEFOSSE, le roman de Paul Margueritte, Daudet disait, non comme critique du livre, mais théoriquement, qu'il y avait à la suite de Bourget, une suite de romans psychologiques, dont les auteurs, à l'instar de Stendhal, voulaient écrire, non ce que faisaient les héros des romans, mais ce qu'ils pensaient. Malheureusement la pensée, quand elle n'est pas supérieure ou très originale, c'est embêtant, tandis qu'une action même médiocre se fait accepter, et amuse par son mouvement.

Il ajoutait encore que ces psychologues, bon gré, mal gré, étaient plus faits pour les descriptions de l'extériorité que pour des phénomènes intérieurs, que par leur éducation de l'heure présente, ils étaient capables de décrire très bien un geste, et assez mal un mouvement de l'âme.

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Samedi 1er octobre.—Entre moi, prenant assis mon thé, et Daudet se promenant d'un bout de ma chambre à l'autre, avec une locomotion un peu fiévreuse, c'est une causerie vagabonde, avec des idées d'éveil, sur les sujets les plus disparates.

À propos du qualificatif doux, Daudet dit que le mot vient des troubadours, qui ont dénommé la femme «une douce chose» et que c'est curieux que la douceur soit ce qu'il y a de plus recherché, comme qualité et mérite de la femme, pendant la période révolutionnaire; et comme bientôt nous nous préoccupons de l'expansion du mot chose en littérature, de son emploi à tout bout de champ, il fait la remarque que le mot d'origine espagnole ou italienne, a été adopté par le romantisme, et surtout affectionné par Hugo, qui en a senti tout le charme diffus et vague.

Hier, c'était le divorce, dont nous parlions, le divorce, ce tueur du mariage catholique, ce radical métamorphoseur de la vieille société, dont il comparait l'action, en un temps prochain, à la trouée, au-dessous de la flottaison, dans les flancs d'un navire en train de couler.

Dans cette toquade de combativité qui a pris Drumont, il devient un personnage tout à fait original. La nature n'est plus pour lui, qu'un décor de champ clos. Quand il a loué sa maison de Soisy, il s'est écrié: «Ah! voilà un vrai jardin pour se battre au pistolet!» Telle allée du parc de Daudet lui fait dire: «Oh! la belle allée pour un duel à l'épée.» Et comme on causait ces jours-ci d'un mariage pour lui, n'a-t-il pas dit, à un moment, en souriant: «Oui, très bien, très bien, c'est parfait ce que vous me dites de la jeune fille… mais croyez-vous qu'elle s'émotionnera à l'entrée chez moi, le matin, de deux messieurs?»

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Lundi 3 octobre.—Ce matin, Daudet, en écartant le rideau de ma croisée, soupire presque: «Ce que j'aime la campagne!… voir ça, c'est une allégresse en moi!… il me semble, que j'ai une cervelle de diamant… que, dans la journée, je vais faire des choses!…»

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Lundi 10 octobre.—Je tombe sur un article de la Liberté contenant un compte rendu du livre de Paulowski et de ses conversations avec Tourguéneff. Notre défunt ami se montre très féroce à notre égard, attaque notre préciosité, nie notre observation en des critiques assez réfutables.

Par exemple, à propos du repas nocturne des bohémiens, au bord de la Seine, l'ouverture des FRÈRES ZEMGANNO, et où se trouve la description d'un saule, que je fais gris, sur une note prise d'après nature, il dit: «On sait que le vert devient noir la nuit.» N'en déplaise aux mânes de l'écrivain russe, mon frère et moi étions plus peintres que lui, témoin les très médiocres peintures et les horribles objets d'art qui l'entouraient, et j'affirme que le saule décrit par moi, était gris et pas du tout noir. Et encore dans cette description, l'épithète glauque, appliquée à l'eau, cette vieille épithète si employée, devenue si commune, le fait s'écrier: «Est-ce assez précieux!»

Parlant de la FAUSTIN, Tourguéneff s'abrite derrière Mme Viardot, pour dire que nos observations sur les émotions des femmes de théâtre, étaient archi-fausses. Et ce qu'il dit n'être pas vrai, c'est rédigé d'après des observations, en partie fournies par les soeurs de Rachel, en partie par une confession dramatique de Fargueil, dans une grande lettre que je possède.

Tourguéneff—c'est incontestable—un causeur hors ligne, mais un écrivain au-dessous de sa réputation. Je ne lui ferai pas l'injure de demander, qu'on le juge d'après son roman des EAUX PRINTANIÈRES! Oui, c'est un paysagiste, un peintre de dessous de bois très remarquable, mais un peintre d'humanité, petit, manquant de la bravoure de l'observation. En effet, il n'y a pas dans son oeuvre la rudesse primitive de son pays, la rudesse moscovite, la rudesse cosaque, et ses compatriotes dans ses livres, m'ont l'air de Russes, peints par un Russe qui aurait passé la fin de sa vie, à la cour de Louis XIV. Car en dehors de l'éloignement de son tempérament, pour l'aigu, le mot violemment vrai, la coloration barbare, il y avait chez lui une déplorable soumission aux exigences de l'éditeur: témoin l'HAMLET RUSSE, que je lui ai entendu avouer, sur les observations de Buloz, avoir amputé de quatre ou cinq phrases, faisant son caractère. C'est dans son oeuvre, cet adoucissement du caractère de l'humanité de son pays, qui amena un jour entre Flaubert et moi, la plus vive discussion que nous ayons jamais eue, me soutenant que cette rudesse était une exigence de mon imagination, et que les Russes devaient être tels qu'il les avait représentés.

Depuis, les romans de Tolstoï, de Dostoïewski, et des autres, je crois, m'ont donné raison.

Ce soir, chez la princesse, le capitaine Riffaut, qui a vu fusiller beaucoup de gens de toutes les nations, soutenait que les hommes montrant le plus stupéfiant dédain de la vie, devant le peloton d'exécution, étaient les Mexicains. Les Arabes condamnés à mort, en sa présence, ne laissaient rien voir de leur peur de la mort, dans l'expression des yeux, dans le port de la tête, dans l'ensemble des attitudes, mais en les regardant bien, on remarquait un battement de l'artère du cou, une agitation nerveuse de la pomme d'Adam. Chez les Mexicains, impossible de découvrir aucun signe de faiblesse humaine.

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Mardi 11 octobre.—Ce soir au Théâtre-Libre, on joue SOEUR PHILOMÈNE, la pièce originale, tirée de notre roman, par Jules Vidal et Arthur Byl.

J'y vais avec Geffroy et Descaves. Au bout de rues, qui ont l'air de rues de faubourg de province, où l'on cherche un lupanar, une maison honnêtement bourgeoise, où se trouve toute pleine une pauvre petite salle de théâtre; une salle à la composition curieuse, et qui n'est pas l'éternelle composition des grands théâtres: des femmes, maîtresses ou épouses de littérateurs et de peintres, des modèles,—enfin un public, que Porel baptise: un public d'atelier.

Étonnement. C'est bien joué, et avec le charme d'acteurs de société excellents. Antoine, dans le rôle de Barnier, est merveilleux de naturel. Il a un: Nom de Dieu, qui au lieu d'être jeté, d'être sacré debout, est lâché par lui, allongé, à demi couché sur la table, et ce «Nom de Dieu», accentuant la défense de ces saintes femmes, fait un grand effet.

La scène de la prière, avec les réponses des malades, coupée par la chansonnette de Romaine agonisante, est saluée par un tonnerre d'applaudissements, par l'émotion d'une salle vraiment remuée… C'est un succès à tout casser.

Et sait-on d'où vient le succès de cette pièce, effet que je n'avais pas prévu à la lecture? Il vient de la mêlée de la délicatesse des sentiments, du style et de l'action, avec son réalisme théâtral.

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Mercredi 12 octobre.—En réfléchissant à l'hostilité, à l'injustice littéraire, puis-je dire, de Tourguéneff, vis-à-vis de Daudet et de moi, je trouve la raison de cette injustice, dans une qualité de Daudet et de mon frère: l'ironie. C'est particulier comme les étrangers, ainsi que les provinciaux, sont intimidés par ce don tout parisien, et comme ils sont volontiers pris d'antipathie pour les gens, dont la parole recèle pour eux, de secrètes et mystérieuses moqueries, dont ils n'ont pas la clef.

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Samedi 15 octobre.—Chez Daudet, où je suis venu passer deux jours, pour conseiller des coupes et des percées dans le parc, on cause de ces yeux immenses, tournants et roulants des Orientaux, et qui seraient obtenus par un allongement, par un coup d'ongle donné dans l'angle extérieur, par de vieilles femmes qui ont la spécialité de ce coup d'ongle.

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Jeudi 20 octobre.—Ce soir, me promenant sur le boulevard, indécis sur le restaurant où je dînerai, je tombe sur Scholl, qui m'emmène à la MAISON D'OR. Lui aussi, à l'apparence si forte, et si vivant, et si dépensier d'esprit, le voici touché par la maladie et condamné à manger un pain, qui semble à la cosse de bois d'un fruit d'Amérique.

Il m'entretient de sa fatigue, de sa lassitude de corps, que chasse, un moment, son heure d'armes de tous les matins. Et il me dit son bonheur de se coucher maintenant, à deux heures du matin, revenant à ces années de vie commune avec sa danseuse de corde où il se couchait à cinq heures, forcé de s'installer avec elle, après la représentation, chez Riche jusqu'à une heure du matin, puis de déménager avec elle chez Hill, où ils demeuraient jusqu'à trois heures, puis de passer encore une heure dans un bar, en face, où se réunissaient tous les saltimbanques de Paris, l'homme qui marchait sur un doigt de la main, etc., etc., etc. Et enfin, sortant de là, désireux de se coucher, Scholl n'entendait-il pas l'enragée noctambule, une main tendue vers le lointain, s'écrier: «Est-ce que tout là-bas, je ne vois pas encore une petite lumière?»

Et il termine, en me disant aimablement, que la fréquentation de ce monde, lui a fait apprécier la vérité des FRÈRES ZEMGANNO.

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Lundi 24 octobre.—J'envoie à la princesse, un exemplaire de mon second volume du JOURNAL DES GONCOURT, paru ces jours-ci, avec cette lettre:

Princesse,

Je vous envoie un volume où il est parlé, plusieurs fois, de Votre Altesse. Je n'ai pas voulu sculpter en sucre, la figure historique que vous êtes, que vous serez. J'ai cherché à vous peindre, avec le mélange de grandeur et de féminilité qui est en vous, et même avec un peu de votre langue à la Napoléon; enfin j'ai cherché à vous peindre en historien, qui aime votre personne et votre mémoire, dans les siècles à venir. En tout cas, je crois pouvoir vous assurer que dans vos biographies passées, présentes, futures, on ne trouvera pas un hommage plus éclatant, rendu à votre coeur et à votre intelligence.

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Mardi 25 octobre.—Extraordinaire! Une presse comme je n'en ai jamais eu, jusqu'à Delpit qui nous traite, mon frère et moi, de grands écrivains!

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Vendredi 28 octobre.—Ah, la vérité! Que dis-je, la vérité!… non, mais tant seulement un millionième de vérité, comme c'est difficile à dire, et qu'on vous le fait payer. Tant pis, je l'aime cette vérité, et j'aime à la dire, ainsi que c'est permis de son vivant, à la dose d'un granule homéopathique… et oui, pour cette vérité telle quelle, s'il le faut, je saurais mourir, comme d'autres meurent pour une patrie… Puis vraiment, est-ce que nos illustres, nos académiciens, nos membres de l'Institut se figurent passer à la postérité, comme de petits bons dieux en chambre, sans alliage d'humanité aucune… Allons donc, ces hypocrisies de la convention, tous ces mensonges seront percés un jour, un peu plus tôt, un peu plus tard.

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Samedi 29 octobre.—Aujourd'hui, je me trouve si enrhumé, que je n'ose pas aller au cimetière. C'est la première fois que je manque, pendant cette semaine des Morts, à la visite sur la tombe de mon frère.

Mais je passe toute la journée à relire sa maladie et sa mort, écrites, jour par jour, heure par heure, et cette relecture me décide à donner le morceau tout entier, dans le troisième volume de notre JOURNAL, en dépit de la pudeur de convention commandée à la douleur, du cant littéraire infligé au désespoir: c'est vraiment une trop éloquente et une trop réelle monographie de la souffrance humaine.

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Lundi 31 octobre.—Deshayes attaché au Musée Guimet, en me rapportant un exemplaire de mon JOURNAL, envoyé à Burty, me dit qu'il est malade, en proie à des troubles nerveux, qui lui apportent une hésitation dans la trouvaille des mots: un cas, dit-on, de migraine ophtalmique. Il aurait désiré me voir, mais le médecin qui le soigne, a déclaré qu'il valait mieux qu'il ne vît personne, et qu'il avait besoin d'être traité tout autant par le silence que par le bromure de potassium.

Et comme Deshayes me demande à la place de l'exemplaire sur hollande, un exemplaire sur japon, ainsi que Burty en a reçu un du premier volume, et que je lui dis que je ne sais pas, si vraiment maintenant je pourrai lui en procurer un, il m'engage à ne pas lui faire cette réponse, mais à lui faire espérer un exemplaire, comme il le désire, parce qu'il craint que dans l'état nerveux où il se trouve, ma réponse n'amène une crise.

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Mercredi 2 novembre.—Le vieux Larousse, cet ouvrier ébéniste, qui a l'air de sortir d'un roman de Mme Sand, me parlait de la difficulté d'avoir des bois qui ne jouent plus, disant que le bois reste toujours vivant, et qu'il lui faut, par un long et fort chauffage, chasser du corps cette sève, qui persiste sous son apparente mort.

Il m'entretenait d'un de ses amis, d'un simple forgeron, devenu le marteleur artiste du fer, et qui fabrique à présent des feux en fer forgé, représentant un rosier, avec la légèreté, la souplesse, l'embuissonnement de l'arbuste. Savez-vous comment il devint artiste, l'homme qui forgeait des fers à cheval? Il aimait beaucoup sa mère, et quand sa mère vint à mourir, il eut l'idée de forger, pour mettre sur sa tombe, un petit saule pleureur. Et la réussite l'amena ensuite à forger une branche de rosier, où commença à se révéler son incomparable talent.

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Jeudi 3 novembre.—Quel singulier phénomène, que celui qui rend un auteur complètement dupe de ce qu'il imagine, avec tous les tâtonnements de l'imagination! C'est ainsi qu'aujourd'hui je pleure et étouffe un peu—étant toujours pris par la tousserie—en composant une scène de GERMINIE LACERTEUX.

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Mardi 8 novembre.—Aujourd'hui, ça ne va pas bien du tout. Je suis forcé de faire venir le docteur Malhené, qui trouve à mon rhume le caractère d'une forte bronchite.

Je fais quelques changements à mon testament, et je le lis à Daudet, mon exécuteur testamentaire, qui n'en avait pas encore connaissance.

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Jeudi 24 novembre.—Pillaut parlait curieusement ce soir, du son de la voix des anciens violons et violes d'amours, qui n'est pas une voix de gorge mais plutôt une voix de baryton: une voix un peu nasillarde.

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Lundi 5 décembre.—Avec l'élection de Sadi Carnot, c'est la tyrannie de la médiocratie qui commence, une tyrannie qui ne voudra plus à la tête du gouvernement d'un homme ayant une valeur, qu'il soit Ferry ou tout autre.

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Dimanche 18 décembre.—On pousse la porte du grenier… c'est Burty redivivus, tristement redivivus.

Il entre, s'assoit dans un fauteuil, son chapeau sur la tête, tenant sa canne avec un geste automatique de figure de cire. La narquoiserie de son visage s'est envolée, et il a le sourire inexpressif d'un gros et épais bourgeois, en visite. Alors il nous raconte avec un air béat et une joyeuseté gaga, qu'il est guéri, mais qu'il a passé un moment désagréable, agaçant… finissant ses phrases dont il ne peut sortir, avec des ronds tracés par sa canne sur le tapis.

Et le voici revenant sur sa maladie, disant que quand il désirait du vin, il demandait de l'eau, disant que c'était le plus souvent une interversion de syllabes dont il n'était pas le maître, et qui lui faisait prononcer du féca, quand il voulait du café, ajoutant qu'il lui était impossible d'écrire, répétant deux ou trois fois de suite le mot parce que, etc., etc.

Un moment il parle, sans que nous puissions le comprendre, d'un alphabet, que lui avait recommandé de lire, sa bonne Augustine, alphabet dont il avait perdu l'u et l'y, et ne pouvait les retrouver. Et cela, toujours dit avec d'énormes difficultés, et des mots estropiés, comme Vichy, qui devient Vichin, et la physionomie d'un homme qui a l'air de trouver cela farce, s'entretenant avec une sorte de complaisance, de l'heureuse somnolence sans irritation, qu'il éprouvait dans cet état, et qui lui donnait, c'est son expression, comme des hallucinations de blanc,—l'entourant pour ainsi dire complètement de blancheur.

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Mercredi 21 décembre.—En ses lectures, les imaginations de la femme, du côté de la cochonnerie, sont au delà de ce qu'on peut imaginer. Une jeune femme du monde me disait, ce soir, à propos d'un rêve sur Balzac, donné dans notre JOURNAL, et où il y est parlé de lacunes, comme il y en a dans le Satyricon:

—Qu'est-ce que vous avez pu vouloir dire par là… ça doit être salé… si vous saviez comme je me suis creusé la tête pour le deviner.

—Mais je n'ai pas voulu dire autre chose, que dans mon rêve, il y avait des trous, des lacunes comme dans le livre de Pétrone, où il manque des morceaux du texte.

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Jeudi 29 décembre.—Daudet, avant l'arrivée du monde du jeudi, me contait des incidents bizarres, comme tout arrangés pour de curieux mémoires.

C'est ainsi qu'il avait acheté à Munich, trois petits chapeaux en drap vert, et dont il avait fait cadeau d'un à Bataille, à Bataille, dit-il, qui me ressemblait en charge. Or, un jour qu'ils faisaient une grande course aux environs de Meudon, Bataille se laissait aller à lui dire, que son père était un alcoolique, qui s'était noyé dans une mare de purin, et lui demandait qu'il l'empêchât de boire, parce qu'il sentait qu'il mourrait dans de la m… Et pendant qu'il lui faisait ses confidences sur ses commencements de déraison, avec sur la tête un des trois chapeaux verts, l'oiseau du chapeau était si comiquement placé, et le faisait si macabrement drolatique, que Daudet partait d'un éclat de rire nerveux, qu'il ne pouvait arrêter.

Le second chapeau vert était donné à du Boys, garçon doux et tranquille, qui, un jour, venait conter à Mme Daudet des choses d'une violence terrible, coiffé de ce chapeau.

Enfin le troisième chapeau était donné à Gill le caricaturiste.

Et tout le monde sait que les trois porteurs des chapeaux verts, sont morts fous.

Après dîner, je cause avec Rodin qui me raconte sa vie de labeur, son lever de sept heures, son entrée à l'atelier à huit, et son travail, seulement coupé par le déjeuner, allant jusqu'à la nuit: travail debout ou perché sur une échelle qui l'écrase le soir, et lui donne le besoin de son lit, au bout d'une heure de lecture.

Il me parle de l'illustration des poésies de Baudelaire, qu'il est en train d'exécuter pour un amateur, et dans le fond desquelles, il aurait voulu descendre, mais la rémunération ne lui permet pas d'y mettre assez de temps. Puis, pour ce livre qui n'aura pas de publicité, et qui doit rester enfermé dans le cabinet de l'amateur, il ne se sent pas l'entrain, le feu d'une illustration, commandée par un éditeur. Et comme je lui dis un mot du désir, que j'aurai un jour de lui voir illustrer: Venise la Nuit, il me fait observer, qu'il est un homme du nu et non de draperies.

Il s'étend ensuite longuement sur le buste de Hugo qui n'a pas posé, mais qui l'a laissé venir à lui, autant qu'il a voulu, et il a fait du grand poète un tas de croquetons—je crois soixante, à droite, à gauche, à vol d'oiseau,—mais presque tous en raccourcis, dans des attitudes de méditation ou de lecture, croquetons avec lesquels, il a été contraint de construire un buste.

Et Rodin est plaisant à entendre conter les batailles, qu'il a eu à livrer, pour le faire tel qu'il le voyait, les difficultés qu'il a rencontrées, à se faire permettre par la famille, de ne pas adopter l'idéal conventionnel, qu'elle se faisait de l'écrivain sublime, de son front à trois étages, etc., etc., enfin à rendre et à modeler le masque qui était le sien, et non celui qui avait été inventé par la littérature.

Gustave Geffroy, qui vient de réveillonner chez Rollinat, racontait que le curé de l'endroit, qui leur a donné à déjeuner le lendemain de Noël, quand il se mettait à dire, ce curé singulier, quelque chose d'un peu vif, d'un peu audacieusement philosophique, jetait au commencement de sa phrase: «Si j'étais un homme!»

C'est vraiment un intelligent et original commencement de phrase pour un curé!

ANNÉE 1888

Dimanche 1er janvier 1888.—Un triste jour de l'An. À neuf heures du matin un feu de cheminée qui se communique à la chambre de fumisterie, et qui nous fait craindre un incendie de la maison. C'est vraiment de la malechance, que moi, dont toute la fortune est en bibelots, je sois tombé sur une maison, où un architecte, pour avoir la ligne décorative d'un toit couronné par une seule cheminée, ait adopté un système de chauffage qui vous tient toujours sous la menace du feu.

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Mardi 3 janvier.—Pensées crayonnées, dans un «Journal intime» de jeune fille inconnue, qui m'est arrivé par la poste:

«Les femmes vraiment tendres ne sont pas sensuelles. La sensualité les dégoûte. Elles sont seulement voluptueuses de coeur, dans toute l'étendue de la tendresse de ce coeur.»

«Oh le pauvre coeur de femme qu'un rien de l'être aimé, émeut, exalte, froisse!»

«Instruites, comme elles sont en train de l'être, les femmes ne s'appuieront plus seulement sur leur coeur.»

«Le premier livre, que je me rappelle avoir reçu en cadeau, était un PAUL ET VIRGINIE. Ce livre a laissé dans mon coeur une empreinte, qui a grandi en moi, comme l'entaille faite à l'écorce d'un arbre. C'est pourquoi je ne puis me décider, comme tant d'autres, à me marier sans mon coeur.»

«Une femme qui n'a ni mari ni amant, ne peut écrire des romans. Elle ne sait rien de la vie vécue. La seule littérature qu'on puisse supporter d'elle, est de la littérature à l'usage des enfants.»

«À deux jeunes mariés, qui arrivent déjeuner et s'embrassent encore: «Vous ne pourriez pas descendre de votre chambre tout embrassés

Et sur l'un des derniers feuillets du carnet se trouve: Histoire de plusieurs coeurs de jeunes filles, que j'ai connues. Malheureusement il n'y a que le titre, un titre alléchant s'il en fut jamais.

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Mercredi 4 janvier.—J'ai tout lieu de croire, que le JOURNAL DES GONCOURT va faire des petits. Jollivet me disait, ce soir, qu'un de ses amis en faisait un à mon instar, et après avoir murmuré: «Oui, un paysage, une anecdote, une pensée… ça fait un ensemble amusant!» il ajoutait: «Et moi-même, je suis tenté d'en commencer un.»

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Dimanche 8 janvier.—La causerie du Grenier est aujourd'hui sur le Supplément littéraire du Figaro, tripoté par Bonnetain et Gustave Geffroy. On parle de cet Almanach de Bottin, où passent les deux critiques fraîchement décorés, Brunetière et Lemaître. Il est question de l'amusant «Dialogue des Vivants» entre Sarah Bernhardt et Renan, du distingué morceau sur le monde, par Hervieu, du philosophique morceau de Geffroy, intitulé: les Deux Calendriers, etc., etc.

Et l'on se demande l'effet produit dans les hautes et sages régions littéraires, par ce démasquement inattendu dans le Figaro d'une petite levée de plumes, railleuses, blagueuses, batailleuses.

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Lundi 9 janvier.—Toute la journée, je la passe à voir planter une quarantaine de pivoines, qu'Hayashi m'a envoyées du Japon, et qu'il m'a fait dire être les espèces les plus remarquables et les plus rares.

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Mardi 10 janvier.—Dans la préface de son nouveau roman, Maupassant attaquant l'écriture artiste, m'a visé,—sans me nommer. Déjà à propos de la souscription Flaubert, je l'avais trouvé d'une franchise qui laissait à désirer. Aujourd'hui, l'attaque m'arrive, en même temps, qu'une lettre, où il m'envoie par la poste son admiration et son attachement. Il me met ainsi dans la nécessité de le croire un Normand, très normand.

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Dimanche 15 janvier.—Ce matin, fini la pièce de GERMINIE LACERTEUX.

Ce soir, dîner en tête à tête chez les Daudet, et arrangement pour la lecture de la pièce à Porel. Daudet se défendant d'y assister, pour me laisser mettre la main tout à l'aise sur le directeur: «On ne met pas la main sur Porel, lui dis-je, savez-vous qu'il me fait l'effet de cette chose coulante et fugace entre vos doigts, qu'on appelle le mercure.»

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Mercredi 18 janvier.—Sans qu'il y eût de traité signé et d'engagement verbal absolu, il était presque entendu avec Hébert de chez les Didot, que, la du Barry serait le livre illustré de l'année prochaine, comme la Pompadour avait été le livre illustré de cette année. Aujourd'hui, je vois Hébert, et lui demande, s'il faut ramasser les éléments de l'illustration du livre, il me répond que les Didot renoncent à la publication, devant l'article qui vient de paraître dans la Revue des Deux Mondes, et il me tend un article de M. Brunetière, intitulé: LES LIVRES d'ÉTRENNES. (Décembre 1887).

Le critique s'exprime ainsi: «Parmi ces beaux livres, il y en a d'abord deux ou trois, dont nous sommes un peu étonnés d'avoir à parler dans le temps des étrennes, tel est le volume de MM. Edmond et Jules de Goncourt sur Mme de Pompadour… Mais enfin, si les livres d'étrennes, selon l'antique usage qui avait bien sa raison d'être, et sans prêcher la vertu et le renoncement, devraient pouvoir être lus et feuilletés indifféremment par tout le monde, on eût sans doute mieux fait d'attendre un autre temps et une autre occasion pour publier, cette nouvelle édition de Mme de Pompadour…

Cette Revue des Deux Mondes, à l'heure présente, est vraiment,—vraiment, bien pudibonde.

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Jeudi 19 janvier.—Je ne sais comment, aujourd'hui, mes mains se sont portées sur une petite glace de toilette de ma mère, en ont fait glisser le couvercle, et la glace entr'ouverte, devant sa lumière comme usée, et d'un autre monde, j'ai pensé à la nouvelle délicatement fantastique, qu'on pourrait faire d'un être nerveux, qui dans de certaines dispositions d'âme, aurait l'illusion de retrouver dans une glace, au sortir de sa nuit, la vision, pendant une seconde, de l'image reflétée du visage aimé, restée fixée dans l'obscurité.

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Samedi 21 janvier.—Porel est venu, ce matin, déjeuner avec Daudet chez moi, et je lui ai lu la moitié de la pièce avant déjeuner, et l'autre moitié après. Avant le déjeuner la pièce paraissait reçue, mais au fond j'avais comme une crainte, que cette apparente réception fût dans l'intérêt de la gaîté du déjeuner, et je redoutais qu'un tableau quelconque de la seconde partie de la pièce, servît à Porel, de prétexte à un refus, aussi quand au septième tableau, il fit une mine de tous les diables: «Bon, dis-je, je suis refusé!»

Enfin la lecture s'acheva, et Porel me demanda un petit changement au tableau de la BOULE-NOIRE, voyant un bal de ce genre, non pris de face, mais de côté et par un coin de la salle, me demanda encore,—c'était plus grave,—la suppression du septième tableau, disant: «Je vous jouerai, et je vous jouerai avec ce tableau, si vous l'exigez», mais, pour moi, il compromet la pièce… car, il faut vous attendre, que pour cette pièce, dans les conditions où vous l'avez faite, vous allez avoir tous vos ennemis prêts à vous agripper… eh bien, il faut leur donner le moins possible de prise sur vous.»

L'observation de Porel sur le bal de la BOULE-NOIRE est parfaitement juste, et rend le tableau plus distingué. Quant au septième tableau, c'est incontestablement d'un comique, canaille, dangereux, mais c'est enlever un morceau important de la biographie de Germinie, puis c'était pour moi un tableau comique, placé avec intention entre deux tableaux dramatiques. Enfin soit, il est permis, n'est-ce pas, à tout auteur amoureux de son art, d'espérer que ses pièces seront jouées après sa mort, telles qu'elles ont été écrites, telles qu'elles ont été imprimées. Et j'ai consenti à la suppression.

Porel me quitte, en allant à la sortie de chez moi, aux Variétés pour engager Réjane.

Forte émotion, et brisement de l'être. Et cependant il faut aller, ce soir, à un dîner privé chez Frantz-Jourdain. À ce dîner, se trouve Périvier, du Figaro, que je n'avais jamais vu, et qui conte cette curieuse anecdote, sur l'entrée d'Ignotus au Figaro.

Alors secrétaire, et dépouilleur du courrier de Villemessant, Périvier reçoit, un matin, un article, auquel était jointe une lettre très mal rédigée, et le voilà jetant l'article et la lettre au feu.

Par un hasard, le feu s'était éteint, et l'article et la lettre n'étaient point brûlés le soir, quand Périvier se déshabille pour se coucher. Un remords de conscience le prend. Il retire l'article de la cheminée, le lit, le trouve très bien, va réveiller Villemessant, chez lequel il demeurait.—Il faut dire, pour le bonheur de l'auteur de l'article, que dans le moment Saint-Genest absent manquait à la rédaction, et que l'article était un article politique sur un de Broglie quelconque.—Villemessant de lui commander de porter l'article à l'imprimerie et de le faire composer de suite. L'article était signé Unus, mot que n'aime pas et ne comprend pas Villemessant, qui, on le sait, n'avait pas fait ses humanités. Il veut qu'on signe l'article d'un mot, comme inconnu. Sur ce désir, Périvier prononce le mot: Ignotus, qui est agréé par Villemessant.

L'article a un grand succès. On appelle l'auteur au journal, mais pendant trois mois, avant de donner son nom de Platel, le nouveau rédacteur envoie de province des articles, signés: Unus.

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Mercredi 25 janvier.—Un grand, un grandissime dîner chez la princesse. On reçoit les Alphonse Rothschild: Mme Alphonse, hélas! bien changée depuis les années, où je l'ai vue à Ferrières, et chez mon cousin de Courmont. Avec elle, dîne sa fille mariée à un Ephrussi, une jeune mariée qui a toutes les grâces, toutes les gentillesses, toutes les fraîcheurs d'une fillette, dans une robe de lampas rose, aux immenses fleurs, rappelant la richesse des étoffes peintes dans les anciens tableaux.

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Lundi 30 janvier.—Le général russe Annenkoff, cet ingénieur extraordinaire, qui a fait huit cents kilomètres de chemin de fer en trois mois, qui a fait le chemin de fer allant à Samarcande, disait à une personne de ma connaissance, que dans cette ancienne cité, maintenant sous la domination absolue des Juifs, qui ont monopolisé tout le commerce à leur profit, on ignore qu'il y a en Europe un homme politique du nom de Bismarck, on ignore qu'il y a un pays qui s'appelle la France, on sait seulement qu'il y a, dans la vague Europe, un particulier immensément riche, nommé Rothschild.

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Mercredi 1er février.—Ma pièce remise à Porel, je ne puis m'empêcher de penser à tous les embêtements que m'amènera bien certainement la représentation de la pièce… Porel a vu un succès, un clou dans ce dîner des sept petites filles, servi par Germinie Lacerteux, et voilà une note dans les journaux qui annonce qu'on va défendre l'apparition sur les planches d'acteurs et d'actrices de moins de seize ans… puis, tout ce que je sens de luttes et de batailles autour de l'originalité de la pièce… puis tout ce que je crains des prudences et des timidités, qui, dans l'élaboration d'une pièce, succèdent chez Porel, à la bravoure de l'acceptation, au risque de la toute première heure.

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Vendredi 3 février.—Je m'étais promis d'avance, comme une occupation charmeresse de travailler, toute cette quinzaine, à notre JOURNAL, et de mener à sa fin la copie du troisième volume. Mais, soudain au milieu du déchiffrement de la microscopique écriture de mon frère, pendant les dernières années de sa vie, je me sens un trouble dans les yeux, qui se remplissent de sang. Je ne puis continuer. La lumière me fait mal, et me force à passer des journées, couché dans une chambre à demi obscurée… Alors la pensée noire de ne pas pouvoir finir mon travail, pour l'impression, et devoir interrompre la publication de ce JOURNAL, dont je ne puis confier le manuscrit à personne,—et au fond le hantement de l'idée fixe de devenir aveugle, ce que je crains depuis vingt ans, oui, de devenir aveugle, moi, dont tous les bonheurs qui me restent sur la terre, viennent uniquement de la vue.

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Samedi 4 février.—Parmi les écrivains, il n'y a jamais eu un brave, qui ait déclaré qu'il se foutait de la moralité ou de l'immoralité, qu'il n'était préoccupé que de faire une belle, une grande, une humaine chose, et que si l'immoralité apportait le moindre appoint d'art à son oeuvre, il servirait de l'immoralité au public carrément, et sans mentir, et sans professer hypocritement qu'il faisait immoral dans un but moral, quelques criailleries que cela pût amener chez les vertueux journalistes, conservateurs ou républicains…

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Lundi 6 février.—F… vient déjeuner, et c'est pour moi un plaisir de revoir ce grand diable, que j'ai vu tout petit garçon. Il revient d'une mission, sollicitée par lui, pour surprendre quelque chose de ce que machine contre nous, l'inquiétant Bismarck, et il revient terrifié, non seulement de la puissance militaire, mais encore de la puissance commerciale, et de la puissance industrielle de cette Prusse.

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Mardi 7 février.—Ce matin, Raffaëlli me demande à faire mon portrait en pied, pour l'exposition, avec l'insistance la plus gracieuse. Il le fera chez moi, et s'engage à ne pas dépasser quinze séances.

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Vendredi 10 février.—À propos de jolis détails amoureux, sur les vieux et les vieilles de Sainte-Périne, je répétais au jeune Maurice de Fleury, qu'il avait là un admirable roman à écrire,—le roman manqué par Champfleury,—et qu'il fallait continuer à prendre des notes, tous les jours, et à ne pas se hâter, et à attendre que son talent fût mûr, pour faire avec tout le temps nécessaire, une belle étude bien fouillée sur ces vieillesses des deux sexes.

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Dimanche 12 février.—Ce soir, dîner chez Bonnetain, qui pend la crémaillère de son nouvel appartement. C'est un petit corps de logis, dont la pièce principale est un grand atelier. Bonnetain l'a meublé, l'a égayé avec de la japonaiserie à bon marché, d'immenses éventails, quelques objets grossiers rapportés de là-bas; mais toute cette bibeloterie colorée est amusante par sa fantaisie, et son exotisme. Et là dedans encore, il a eu l'idée d'installer deux paravents qu'il a fait couvrir d'affiches de Chéret, dont les colorations se marient au mieux avec la japonaiserie des murs.

Un dîner, où se succèdent des bouteilles, des bouteilles, des bouteilles.

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Mardi 14 février.—Aujourd'hui, qui se trouve être un mardi gras, ignoré par moi, et où est fermée la bibliothèque du Musée Carnavalet, me voilà dans le faubourg Saint-Antoine, au milieu duquel le carnaval se révèle seulement par la vue d'enfants ayant, sur leurs jeunes et frais visages, de gros nez pustuleux d'ivrognes, et sous ces nez pustuleux d'horribles moustaches grises.

Si près de la Bastille, moi, habitant d'Auteuil, qu'un hasard mène si rarement dans ces quartiers lointains, je me sens le désir de revoir ces vieux boulevards: ce boulevard Beaumarchais, ce boulevard des Filles-du-Calvaire, ce boulevard du Temple; ces trois boulevards, qui d'un bout à l'autre exposaient à leurs vitres, et un peu en plein air, le musée du rococo;—ces boulevards aux candides et sales boutiques de ferrouillats, ignorant encore la mise en scène et le montage de coup, par la brochure et la photographie, de l'objet d'art, montré sous un coup de jour, dans le clair-obscur d'un petit salon ad hoc.

Bien rares, hélas! sont les noms connus du temps de ma jeunesse.

Qui peut reconnaître dans le remaniement de la bâtisse, l'endroit où était la boutique de Vidalenc, cet antre aux carreaux poussiéreux, à la ferraille infecte garnissant la margelle de la porte, et tout bondé à l'intérieur de trésors? Ah! les merveilles, que j'ai vues là, et dans tous les genres, mais surtout quelles boiseries! quels lits à la duchesse, à la polonaise, à tombeau! quelles ottomanes! quels fauteuils à poches, à cartouches, en cabriolet, en confessionnal! Quelles chaises en prie-Dieu! Il semblait que ce magasin fût le garde-meuble de tout le mobilier contourné et si adorablement sculpté du dix-huitième siècle. Et vous marchiez de surprise en surprise, de tentation en tentation, précédé de Mme Vidalenc, au pas, ne faisant pas de bruit, à la robe d'Auvergnate, mais au bonnet garni de vieilles dentelles jaunes, si belles, si belles, que chaque fois que la princesse Mathilde les voyait, elle voulait les acheter.

Voici encore le pavillon de Mme Gibert, où derrière les vitres apparaissent encore quelques lions, en affreuse faïence ocre, mais sur toutes les fenêtres, est collée une large bande portant: Grand appartement pour le commerce à louer.

Et tout près de là, mon Dieu, je me rappelle, il y a bien longtemps, s'ouvrait la porte d'une allée, d'une allée, qui était tout le magasin du marchand anonyme de dessins et de gravures, où j'ai manqué, faute d'argent, toute une série de grandes sanguines de Fragonard, à huit francs pièce, représentant des danseuses du plus beau faire, et bien certainement, dessinées d'après des sujets de l'Académie royale de musique—sanguines, que je n'ai jamais vues repasser dans une vente.

Crispin, lui, existe toujours, Crispin chez lequel j'ai acheté un splendide lit, provenant du château de Rambouillet, et qui passait pour le lit, dans lequel couchait la princesse de Lamballe, quand elle habitait chez son beau-père, le duc de Penthièvre; Crispin, dont le rez-de-chaussée, autrefois tout plein d'une flamboyante rocaille dorée, de marbres, de bustes en terre cuite, d'objets de la plus haute curiosité, laisse apercevoir maintenant des meubles en imitation de l'ancien, des pendules en lyre, des feux aux sphinx du premier Empire.

Oui, à l'heure présente, Mme Gibert et Crispin—qu'est devenu Cheylus?—sont les seuls noms anciens demeurés sur les devantures de boutiques de bric-à-brac. Quant aux marchands qui sont morts ou qui ont déserté ces boulevards, ils sont remplacés par des vendeurs de meubles modernes, aux expositions se composant de mobiliers de salon en bois de chêne pour dentistes, de pendules de cabinet en marbre noir, de baromètres en noyer, de coffres-forts Huret et Fichet, entremêlés de vieux anges coloriés d'églises et de fausses poteries étrusques.

Les boulevards ont fait plus que de perdre leur caractère d'exposition permanente de la curiosité, ils ont pris un aspect provincial, avec leurs pauvres petites boutiques de modes, leurs salons de coiffeurs, tels qu'on en voit dans les plus misérables sous-préfectures, leurs marchandes de lainage, de corsets à 2 fr. 25, dont l'étalage se répand sur le pavé. Je remarque un certain nombre de papeteries et de miroiteries, où, aux photographies de toutes les actrices de Paris, sont jointes des peintures à l'huile anacréontiques, représentant de petites femmes nues, et qui coûtent de 5 à 6 francs. C'est aujourd'hui le grand commerce de ce boulevard.

Puis des industries à la fois hétéroclites et locales, des boutiques, sur lesquelles se voit: Ressemelage américain en 30 minutes; des boutiques de lunettes d'approche et d'instruments de mathématiques d'occasion, affichant sur leur auvent: Achat de reconnaissances du Mont-de-Piété; des boutiques de cordes et de poulies pour balançoires et trapèzes, des boutiques de boissellerie, qui se chargent de la réparation des tamis, etc., etc.

Et j'allais quitter le boulevard du Temple, quand en face du CAFÉ TURC, je m'arrêtai, un moment, devant le n° 42, la maison à la petite porte cochère basse, où demeurait autrefois Flaubert, la maison aux bruyants déjeuners du dimanche, et où dans les batailles de parole et les violences du verbe, la spirituelle et crâne Lagier apportait une verve si drolatique, si cocasse, si amusante. La maison n'a plus le sourire d'autrefois, son plâtre a vieilli, des persiennes fermées disent des appartements sans locataires, et dans une boutique du rez-de-chaussée, semblant avoir fait faillite, on lit sur une immense bande de toile, qui a l'air d'une ironie au-dessus du local vide: CABARET DE LA FOLIE: Tout Paris voudra voir les bandits corses.

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Jeudi 16 février.—Raffaëlli a commencé mon portrait aujourd'hui. Il me dit qu'il a d'abord été l'élève de Gérome, pendant trois mois, mais voyant qu'il ne trouvait pas là son affaire, il s'était mis à voyager en Italie, en Espagne, en Afrique, à l'effet d'attraper l'originalité, la personnalité qu'il voulait conquérir. Et cette originalité, il l'avait trouvée, tout bêtement, à son retour dans la banlieue, sans que tous ses voyages lui eussent servi à rien.

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Vendredi 17 février.—Dîner offert par les amis de la personne et du talent du sculpteur Rodin: dîner dont je suis le président, avec un courant d'air dans le dos.

Je me trouve à côté de Clemenceau qui raconte des choses assez curieuses sur les paysans malades de sa province, et sur les consultations en plein air qu'on lui demande au milieu de ses pérégrinations à travers le département.

À un départ d'un endroit quelconque, au moment où les chevaux de son break allaient prendre le galop, il nous peint une énorme femme, appuyée sur la croupe des chevaux, et lui jetant: «Ah! monsieur, je suis battue des vents! pendant que le député radical, enlevant ses chevaux d'un coup de fouet, lui crie: Eh bien, ma bonne femme, il faut p…

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Samedi 18 février.—Raffaëlli, un esprit inquiet, bouleverseur du travail de la veille, tourmenté par la trouvaille d'intentions littéraires et psychiques en peinture.

Il me parlait aujourd'hui d'une biographie, où on l'avait fait naître dans un campement de bohémiens, et fait élever dans une école chrétienne par charité. Au moment de ladite biographie, sa mère était venue le voir, et tombant sur ledit imprimé, s'était mise à pleurer à chaudes larmes. Il m'affirme qu'il appartient au contraire à une grande famille italienne, qui se rattache au cardinal Gonsalvi, et à des papes.

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Dimanche 19 février.—Aujourd'hui, Rosny m'effraye un peu par ses imaginations de livres, où il veut faire voir des aveugles au moyen du sens frontal, entendre des sourds par l'électricité, etc., etc. annonçant une série de livres fantastico-scientifico-phono-littéraires. Au fond c'est une cervelle très curieuse, et de toutes les cervelles de jeunes que je connais, la plus disposée et la plus prête à donner de l'original et du puissant.

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Mardi 21 février.—Je dîne avec Loti, chez Daudet.

Tout en entrant, il déclare qu'il a fini d'écrire, qu'il publiera encore quelques nouvelles, mais qu'il ne publiera plus un volume, qu'il se sent complètement épuisé, vidé. Cela est dit d'un ton froidement désespéré, avec une mélancolie, un découragement de la vie tout à fait extraordinaire.

Un moment, il cause de 250 à 300 dessins, exécutés par lui, pour un MARIAGE DE LOTI, que Guillaume a donnés à graver, par un graveur, qui a fait des Parisiennes, de ses Tahitiennes, et il travaille à les faire regraver.

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Dimanche 26 février.—Rodin m'avoue que les choses qu'il exécute, pour qu'elles le satisfassent complètement, quand elles sont terminées, il a besoin qu'elles soient exécutées tout d'abord, dans leur grandeur dernière, parce que les détails qu'il y met à la fin, enlèvent du mouvement, et que ce n'est qu'en considérant ces ébauches dans leur grandeur nature, et pendant de longs mois, qu'il se rend compte de ce qu'elles ont perdu de mouvement, et que ce mouvement, il le leur rend, en leur détachant les bras, etc., etc., en y remettant enfin toute l'action, toute l'envolée, tout le détachement de terre, atténués, dissimulés par les derniers détails du travail.

Il me dit cela, à propos de la commande que vient de lui faire le gouvernement du «Baiser», et qui doit être exécuté en marbre, dans une figure plus grande que nature, et qu'il n'aura pas le temps de préparer à sa manière.

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Mercredi 29 février.—Dans cette intimité qui se fait entre un peintre et son modèle, Raffaëlli me conte sa vie à déjeuner.

Il n'avait que quatorze ans, quand son père est ruiné dans le commerce, et le jeune homme de quatorze ans se trouve avoir une famille à soutenir. Il cherchait une carrière qui lui permît de gagner quelque argent, en faisant deux heures de peinture par jour; et il la trouvait cette carrière, à la suite d'une audition au théâtre, où on lui trouvait une belle voix et un sentiment musical, qui le faisaient engager.

Et le voilà gagnant 125 francs par mois, qu'il double de 125 autres francs, conquis comme soliste, au moyen de cachets de 15 francs, pour un grand enterrement ou un grand mariage; en sorte que le matin, il dessine à l'École des Beaux-Arts, qu'à onze heures, il chante dans une église, que dans l'après-midi il est à une répétition, que le soir, il joue. Et par là-dessus il passe une partie des nuits à lire et à écrire. Car il a une énorme ambition, et le désir irrité de devenir le premier de tous, en peinture, en littérature, en musique, en tout.

Enfin, avec le premier argent de sa peinture, avec les premiers 500 francs gagnés, il part avec sa jeune femme pour l'Italie. Mais à Rome, plus d'argent, et les voyageurs sans le sou, quand un peintre dont ils avaient fait connaissance, aide Raffaëlli à vendre un tableau, avec l'argent duquel il peut gagner Naples, où un hasard heureux le met en rapport avec une famille anglaise, qui lui demande des leçons pour deux grandes filles. Et dans ce pays des cailles à trois sous pièce, du vin à un sou la bouteille, des corbeilles de figues pour rien, les soixante francs que lui rapportent les deux miss, permettent à Raffaëlli et à sa femme de passer tout l'hiver, et de vivre dans une aisance que le ménage n'avait jamais connue.

Les voyages terminés, la multiplicité des occupations, la fièvre du travail, donnaient au peintre une maladie nerveuse, qui le privait absolument de sommeil, et lui apportait les maniaqueries de ces terribles maladies: le faisant emménager soudainement dans une maison de banlieue, entrevue par hasard, et lui faisant passer deux ou trois mois d'hiver, en cette location d'été.

Enfin il se guérit de sa maladie nerveuse, en se livrant à des promenades à pied de six heures, passant toujours par les mêmes routes, en évitant ainsi l'inquiétude des nouveaux et inconnus chemins. Il me dit que l'habitation à Asnières lui a fait beaucoup de bien, que le voisinage de l'eau l'a calmé, et que, tous les matins, il va faire un tour de dix minutes, au bord de la Seine, et qu'il revient de cette promenade avec un singulier bien-être.

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Jeudi 1er mars.—Le côté Pompes Funèbres dans les journaux! On parlait, ce soir, des cartons du Figaro portant: Affaires en souffrance. Ce sont les articles faits d'avance sur les gens qui sont en train de mourir, et qu'on garde, même quand ils réchappent, pour éviter de payer un autre article dans l'avenir. Et il était question des expressions employées ad hoc. On dit c'est: un mort d'un écho, pour le distinguer du mort des simples informations, dont l'enregistrement dans les colonnes du Figaro, est payé de quelques sous moins cher la ligne, que le premier.

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Dimanche 4 mars.—Un mot qui peint l'érotisme cérébral, dans lequel est plongé ce pauvre Burty. Il rencontre, il y a un mois, Céard, et lui dit: «Je suis en train de lire le JOURNAL DES GONCOURT, dont il m'a envoyé un exemplaire sur papier du Japon… sur ce beau papier lisse… c'est une jouissance pour moi, comme si je le lisais sur des cuisses de femmes.»

Dîner avec Zola chez les Charpentier.

Au régime de ne plus boire en mangeant, et de ne plus manger de pain, Zola, en trois mois, est maigri de vingt-huit livres.

C'est positif, son estomac s'est fondu, et son individu est comme allongé, étiré, et ce qui est parfaitement curieux surtout, c'est que le fin modelage de sa figure passée, perdu dans la pleine et grosse face de ces dernières années, s'est retrouvé, et que, vraiment, il recommence à ressembler à son portrait de Manet.

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Lundi 5 mars.—Une juive répondait à une dame de sa connaissance l'avertissant d'une liaison de son mari avec son amie intime: «Non, je ne crois pas que mon mari coure, mais s'il court, j'aime mieux que ce soit avec mon amie.» La juive se révélait dans cette phrase. Elle voyait dans la trahison de son mari avec une femme de la société, moins de scandale, moins de casse, et moins de dépense, qu'avec une cocotte.