ANNÉE 1893
Dimanche 1er janvier 1893.—Je rêvais, cette nuit, que j'allais m'assurer, si Sizos avait reçu le camélia blanc, que j'avais acheté dans la journée, et avant de rendre visite à Sizos, je montais au paradis, pour voir l'effet de la salle. Et je voyais les acteurs jouant devant une salle vide, absolument vide. Le spectacle était si consternant, que je me sauvais, en courant, du Gymnase, où j'oubliais par ce froid mon paletot, et le froid que j'éprouvais dans mon rêve, me réveillait.
La première lettre, que je reçois pour mes étrennes, est une lettre de Koning m'annonçant, que les recettes de CHARLES DEMAILLY sont désastreuses, et que la pièce de Hugues Le Roux passera, le 18.
Dîner chez Daudet, en tout petit comité de famille, et le soir, avec Alphonse, une longue et captivante causerie sur la fin de terre touchant au pôle, où il n'y a plus d'humanité, d'animalité, de végétation, où plus rien n'est que glace et nuit,—et sur l'effroi du silence, qui règne dans ce monde glacé.
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Mercredi 4 janvier.—Robert de Montesquiou, venu aujourd'hui chez moi, pour me remercier d'une lettre écrite à son sujet à la comtesse Greffulhe, devient bientôt expansif, me parle avec une horreur rétrospective de son enfance passée chez les jésuites de Vaugirard, me dit que ses premières années auraient eu besoin d'un bain-marie de jupes de femmes, au lieu des sales soutanes de ces prêtres, me conte qu'à l'âge de quatorze ans, faisant déjà des vers amoureux de la lune, un jour, en se rendant au réfectoire, où l'on mangeait de si mauvais veau, le gros jésuite qui les conduisait, lui avait jeté avec une ironie asthmatique, «lueur rêveuse et blême, le morceau d'un vers sur la lune, que l'espionnage de l'endroit avait surpris en fouillant dans son pupitre, et que le sifflement méprisant de l'ironie de ce gros jésuite, l'avait fait se recroqueviller sur lui-même, et soigneusement en cacher la tendresse et l'exaltation.
Et Montesquiou m'entretient de son prochain volume de vers, qui sera tout entier consacré aux fleurs, et d'un pieux monument poétique, qu'il veut consacrer à Desbordes-Valmore.
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Jeudi 5 janvier.—Antoine est venu déjeuner ce matin, pour fixer le jour de la représentation de: À BAS LE PROGRÈS. Il causait des misères autour de lui, misères auxquelles souvent il ne pouvait donner d'argent, mais qu'il allégeait en les faisant manger avec lui, et il me parlait d'une de ses gentilles actrices, qu'il soupçonnait d'être dans une débine atroce, parce que, disait-il, la pauvre fille a une âme de blanchisseuse, et n'est point une chevronnée, comme tant d'autres, et à son sujet, il me contait, une triste impression qu'il avait dernièrement éprouvée.
Un matin qu'il était venu la chercher, pour répéter, et qu'elle devait déjeuner avec lui, son petit bonhomme à l'allure débrouillarde, lui dit en riant: «Maman va bien déjeuner… tant mieux… car chez nous, on ne mange pas tous les jours»: phrase qui fit fondre en larmes, la mère.
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Lundi 16 janvier.—Toute la journée, ce sont successivement dans le cerveau, ce sont des précipités d'espérance et de désespérance, qui se volatilisent, comme des gouttes médicinales dans un verre d'eau.
Au fond, je suis saoul du théâtre. Ça dérange votre vie, ça vous retire du vrai travail, ça vous agite bêtement, mauvaisement.
À huit heures, par une neige et une glace à ne pas savoir, si je ne serai pas obligé de coucher dans un hôtel de Paris—et seulement par un sentiment de déférence, de devoir envers mes acteurs—je me risque, j'attrape le chemin de fer, j'arrive à la gare Saint-Lazare, où le cocher qui doit me mener chez Riche, demande à un camarade le chemin pour m'y conduire, par ce temps: à quoi le camarade répond qu'il n'y parviendra jamais par le boulevard.
Chez Riche, je trouve Scholl, en train de dîner, et qui n'ose s'aventurer place du Châtelet, à l'Opéra-Comique, où il a une place, pour la première de WERTHER.
Une voiture consent à me mener aux Menus-Plaisirs, où sur la demande d'Antoine, je l'ai autorisé à jouer: À BAS LE PROGRÈS, à la fin du spectacle.
En attendant qu'on me joue, je me dissimule dans le fond de la loge de Daudet, et j'assiste à la pièce danoise de Strindberg: MADEMOISELLE JULIE, dans laquelle la pauvre Nau est fortement empoignée.
Enfin me revoilà dans un placard sur le théâtre. J'avais peur de la scène politique, mais tout passe, la scène politique et les autres, et il me semble qu'on rit et qu'on applaudit. Après tout, je n'ai pas dans ma caisse en bois, une notion bien exacte de ce qui se passe dans la salle.
À la fin mon nom est prononcé, au milieu de faibles applaudissements, et j'ai le sentiment que la chose n'a pas porté, comme je l'aurais cru. Mais dans le moment, comme toute la salle, j'ai la préoccupation du retour, plus que de tout le reste.
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Mardi 17 janvier.—Enfin, Dieu merci, c'est fini, des répétitions, des représentations… Quel retour hier! Pas de voiture du Théâtre-Libre à la gare Saint-Lazare, et la marche—mon parapluie oublié chez Riche—dans des tourbillons de neige. Puis, dans la gare Saint-Lazare, sur de la glace, glissade des deux pieds, et me voici sur le dos, ayant touché des deux épaules. Enfin, je me relève avec rien de cassé, de luxé, et je crois, diable m'emporte, guéri d'un commencement de lumbago.
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Jeudi 19 janvier.—Une presse, comme jamais je n'en ai eu. D'après le Figaro: «C'est une réunion de paradoxes vieillots, si ennuyeux que tout le monde a pris son chapeau»; d'après la Liberté: «une bouffonnerie à l'esprit de 100 kilos«; d'après la Libre Parole: «un radotage pénible de vieillard»; d'après le National, par la voix du sévère Stoullig: «C'est la prétention dans l'ineptie, la nullité dans l'incohérence, l'absence absolue de toute fantaisie.»
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Vendredi 20 janvier.—En lisant le ROMAN BOURGEOIS de Furetière, je suis étonné de l'originalité de sa définition du roman: «Le roman n'est rien qu'une poésie en prose.»
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Dimanche 22 janvier.—Aujourd'hui, les Rosny m'entretiennent longuement de l'hostilité haineuse du public à mon égard. Je ne puis m'empêcher de leur dire, dans un petit accès de nervosité: «Vous allez trouver que c'est prétentieux, eh bien, j'attribue cette disposition du public, à ce que, dans le moment, en France, on commence à avoir horreur et peur de l'honnêteté, qui devient gênante pour la masse du public, du public qui n'a pas à apporter dans ma vie, ou dans mon métier, l'indulgence pour une action basse, pour une faiblesse, pour une trahison de principe… car je crois être le type de l'honnête homme littéraire, du persévérant dans ses convictions, et du contempteur de l'argent… et j'oserai affirmer que je suis le seul, l'unique lettré de l'heure présente, qui, avec l'autorité de mon nom, ayant pu faire encore pendant dix ans, des romans bons ou mauvais, mais très bien payés, ne les a pas faits, dans la crainte qu'ils fussent inférieurs à ceux écrits, dans les années antérieures.
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Mardi 24 janvier.—Hier, on me contait une singulière histoire de tatouage. Une femme de Bogora, en Algérie, éprise follement d'un vétérinaire français, ne trouvait rien de mieux pour lui attester sa tendresse passionnée, que de se faire tatouer sur la poitrine, les différents fers à cheval, pris dans un livre technique de la bibliothèque du vétérinaire, pendant une de ses absences. Et l'amant fut fort refroidi, de retrouver, sur la peau de sa maîtresse, les images de son livre de maréchalerie.
* * * * * Mercredi 25 janvier.—Ce soir, le peintre Doucet me parlait des actrices anglaises, de leur aspect chaste, éphébique, et presque de cette apparence, qu'elles ont d'intactes et de glorieuses pucelles, apparence qui leur permet de dire, dans des rôles, comme ceux de Porcia, de dire des choses énormes, sans qu'on soit choqué: ce qui n'est pas donné à l'actrice française, qui, lorsqu'elle dit une obscénité, une cochonnerie, a l'air d'y goûter.
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Jeudi 26 janvier.—Au fond, je pense avec une certaine ironie, du haut de quel mépris, la critique dramatique d'ordinaire, si facile à la louange de n'importe quoi de pas original, a traité la pièce de l'homme assis sur quarante volumes, un peu en avant de tout ce qui avait été fait ou écrit avant lui.
* * * * * Lundi 30 janvier.—Le docteur Blanche, qui fait, ce soir, une visite rue de Berri, vient causer avec moi de Maupassant, et nous laisse entendre qu'il est en train de s'animaliser.
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Mardi 31 janvier.—Aujourd'hui, où je voudrais répondre à l'article de l'ami Bauër, qui vise un peu ma préface de: À BAS LE PROGRÈS, dans laquelle je repousse l'inspiration Scandinave et slave pour notre théâtre, je suis trop souffrant pour écrire l'article.
Aux inspirations, que le théâtre français, dit Bauër, a tirées de la tragédie grecque, de la comédie latine, des pièces espagnoles, et du bénéfice qu'il y aurait pour notre théâtre d'emprunter des inspirations au Nord, j'aurais voulu répondre que les inspirations grecques, latines, espagnoles étaient des inspirations de cervelles de la même famille, aux circonvolutions identiques, de cervelles latines et non hyperboréennes.
J'aurais voulu rappeler à Bauër, dans une conversation sur la mort, entre Zola, Daudet, Tourguéneff, la mention d'un certain brouillard habitant les cervelles du Nord, le brouillard slave, selon l'expression de Tourguéneff, et dont il disait: «Ce brouillard a quelque chose de bon pour nous: il a le mérite de nous dérober à la logique de nos idées, à la poursuite de la déduction.—Brouillard tout à fait contraire à la fabrication de notre théâtre, fait de clarté, de logique, d'esprit.
À cette assertion, que le théâtre naturaliste était mort de la représentation d'êtres exceptionnels, j'aurais voulu lui faire remarquer, qu'un tas de chefs-d'oeuvre, comme DON QUICHOTTE, WERTHER, LE NEVEU DE RAMEAU, LES LIAISONS DANGEREUSES, etc., sont des monographies d'êtres exceptionnels, qui imaginées par des auteurs de génie, trouvent au bout de cinquante ans, des scoliastes pour faire de ces êtres exceptionnels, des êtres généraux, et j'aurais voulu l'interroger sur sa conviction, que les femmes d'Ibsen, sont vraiment considérées, à l'heure présente, en Norvège, comme des types généraux de Norvégiennes.
J'aurai voulu aussi lui demander, dans LA PUISSANCE DES TÉNÈBRES, quand Nitika assis sur la planche fait craquer les os de l'enfant, et que l'on entend piauler le petit écrasé, s'il croyait que la pièce aurait été plus loin, si Tolstoï était Français, et s'il croyait encore, que les trois actes de MADEMOISELLE JULIE auraient été joués, si Strindberg était Français.
Enfin j'aurais voulu lui faire proclamer à nouveau—lui, qui a été le seul défenseur des tentatives révolutionnaires au théâtre, que tout ce qui est permis aux étrangers ne l'est pas à nous, de par notre critique actuelle, qui nous défend un théâtre élevé, littéraire, philosophique, original, un théâtre qui dépasse le goût et l'intelligence d'un Sarcey, un théâtre autre, que celui renfermé dans les aventures bourgeoises du ménage d'aujourd'hui.
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Jeudi 2 février.—Mme Ganderax, à laquelle quelqu'un demandait, si elle permettait à la loute, sa petite fille, de la tutoyer, répondait spirituellement: «Si j'habitais, rue de Varenne, un grand hôtel, entre cour et jardin, je lui imposerais le vous… mais je n'habite qu'un petit appartement; vous comprenez alors que le tu…»
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Lundi 6 février.—Aujourd'hui Carrière est venu faire une esquisse de ma personne, sur mon canapé de Beauvais, et ayant pour fond une des portières à fleurs, que je viens d'acheter.
Je parle à Carrière des choses homicides de ce temps, entre autres de la cherté de la vie. Il me dit que lui, habitant Strasbourg, à dix-sept ans, et recevant de ses parents dix sous, le dimanche, en compagnie d'un camarade, pas plus riche que lui, dansait, toute la soirée, dans un petit bal public, une danse arrosée de plusieurs bocks. Il ajoute que plus tard, à Saint-Quentin, il payait sa pension, où il était très bien nourri, quarante-cinq francs par mois, et que cette pension, à l'heure présente, est de quatre-vingts francs, sans que le traitement de ceux qui y mangent, ait augmenté d'un sou.
Je parle à Carrière de la tristesse des pays, où la vie est chère, où il y a chez tous, chaque jour un débat avec le prix de l'existence. Il me dit qu'il y a quelques années, faisant un voyage en Suisse, il entrait dans une brasserie, où le patron chantait, en faisant ses comptes, le garçon en rinçant les verres, la fille, en balayant, tandis que chez nos marchands de vin, patrons et domestiques, tout est morne.
Je parle à Carrière de la dépopulation de la France. Il me dit qu'il lui faut un certain courage pour sortir dans la rue, suivi de ses cinq enfants, qu'on s'étonne, qu'on rit, qu'on les compte tout haut, derrière lui.
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Jeudi 9 février.—Raffaëlli, en gaîté et en verve, cause à la fois d'une façon très amusante et très technique sur les cris de la rue, dont la mélopée le réjouit, l'intéresse, l'attache aux pas du crieur et de la crieuse; et sur ces cris, il se livre à des remarques physiologiques.
Ainsi, il prétend que chez l'homme qui crie: Tônneaux… tônneaux.» le cri est un cri du ventre, un roulement de basse à la Lablache, qui n'amène aucune fatigue, est, au contraire, une gymnastique des muscles intérieurs, tandis que certains cris nerveux, comme ré-pa-ra-teurs de por-ce-lai-ne, des cris produits par des contractions de la gorge, doivent amener, au bout de très peu d'années, une laryngite.
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Jeudi 16 février.—Au jour d'aujourd'hui, ces pauvres catholiques, les juifs, et même les protestants, leur marchent-ils dessus!… Le peintre Renoir, se trouvant, ces jours-ci, dans une maison protestante, où je ne sais quoi l'amena à parler des Valois, de Charles IX, le maître de la maison l'interrompit, en lui disant: «On ne parle pas de ces gens-là, ici!»
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Vendredi 17 février.—Dire—c'est indéniable—que pendant près de vingt ans, les trois maîtres absolus de la France ont été Reinach, Cornélius Hertz, Arton, et que la France, éclairée sur ces trois personnages, garde pour se gouverner, le personnel de leurs administrations, de leurs bureaux!
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Samedi 18 février.—Encore, ces jours-ci, une crise de foie, avec un glacement de l'être, que rien ne peut réchauffer, puis une fièvre de cheval. Et bientôt une insomnie cauchemarresque, où moitié dormant, moitié éveillé, je voyais que l'on faisait, de mon vivant, une vente de toutes mes collections, en un endroit pareil à une place de village, et dans laquelle les trois quarts des objets étaient égarés, perdus, volés, ne se retrouvaient pas, et au milieu de mes désespoirs, de mes fureurs, dire l'ironie muette des crieurs, de l'expert, du commissaire-priseur.
Au fond j'ai beaucoup lu, avant d'être homme de lettres, et très peu, depuis que je le suis, ne lisant guère que les livres documentaires, qui peuvent me servir pour mes travaux, et je me demande, si mon originalité ne vient pas un peu de cela, qui ne me fait pas du tout un réminiscent.—Je suis bien plus un méditant qu'un liseur.
Ce soir dîner japonais chez Riche. Dans ce monde de bibeloteurs japonais, c'est une folie de surenchères entre Gillot, Havilant, Manzi, et le bijoutier Vever, le plus passionné de tous, et qui nous montre le billet de sa place sur le paquebot, pour l'Exposition de Chicago. Et ce n'est pas l'Exposition qu'il va voir, il va surprendre Hayashi, et lui enlever tout le dessus du panier des impressions japonaises, qu'il doit rapporter en France, après l'Exposition.
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Dimanche 19 février.—On me faisait le portrait d'un usurier fin de siècle. C'est un jeune homme, tout dernièrement commis à douze cents francs, dans le principe, intermédiaire entre des fils de famille et des usuriers, aujourd'hui exerçant par lui-même, tout en étant homme de cercle et cavalier du bois de Boulogne. Comme il lui était demandé, comment il avait pu prêter cinquante mille francs à un garçon sans espérance, sans avenir, et quel gage il pouvait avoir, le jeune usurier avait souri et n'avait pas craint de dire: «J'ai le meilleur des gages, le monsieur en question m'a donné un paquet de lettres de sa maîtresse qui est une femme du grand monde… s'il ne paye pas, c'est elle qui paiera.»
Ce soir, Daudet, comme je m'indignais du manque d'indignation de la France contre les saletés gouvernementales, me disait peut-être justement: «Ça tient à une chose, c'est que maintenant tout le monde est soldat, est maté, discipliné, asservi, et reste l'esprit, sous le coup de la salle de police!»
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Mercredi 22 février.—Je parlais à une Américaine, en visite chez moi, du roman d'ELSIE, ce roman, où la fille d'une femme mordue par un serpent, au commencement de sa grossesse, est un peu la fille de ce venin, a les goûts, les habitudes du serpent. Cette Américaine me disait, qu'elle connaissait l'auteur, qui est un médecin, et qui avait fait ce livre tout à fait d'imagination,—mais voici le curieux,—qu'il lui était venu de deux endroits différents de l'Amérique, deux lettres, où les signataires lui demandaient, comment il avait pu pénétrer ce secret de famille, si bien caché à tout le monde.
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Jeudi 23 février.—Mallarmé, auquel on demande, avec toute sorte de circonspection, s'il ne travaille pas, dans ce moment, à être plus fermé, plus abscons que dans ses toutes premières oeuvres, de cette voix légèrement calme, que quelqu'un a dit, par moments, se bémoliser d'ironie, confesse qu'à l'heure présente, «il regarde un poème comme un mystère, dont le lecteur doit chercher la clef».
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Mercredi 1er mars.—À la suite de la crise d'hier, où j'ai eu des vomissements si violents, qu'ils me causent des douleurs dans les clavicules, et me laissent les bras courbaturés, je me suis vu forcé d'appeler le docteur Barié. Il m'a trouvé le foie à peu près à l'état normal, et semble croire, comme Potain, que c'est un rhumatisme qui se promène sur l'estomac et sur le foie.
Mais quel régime il m'a prescrit… Pas de matière grasse, pas de foie gras, pas de beurre, pas de gibier, pas de poisson, pas même d'oeufs.
—Enfin, vous me défendez tout ce qu'il y a de bon à manger?
—Oui, tout ce qu'il y a de bon! reprend le docteur, avec un sourire ironique.
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Jeudi 2 mars.—Depuis plus d'un mois, Toudouze tourne autour de moi, pour m'enrégimenter dans la Société des romanciers, qu'il fonde. Je faisais l'homme qui ne dit ni oui, ni non. Ces jours-ci, sur une demande directe d'en faire partie, et sur une aimable indiscrétion de Daudet, m'apprenant que je devais en être nommé président, je répondais à Toudouze par un refus formel, même brutal, lui déclarant que j'étais un individu vivant hors cadre, et pas du tout fabriqué pour faire partie d'une société. Aujourd'hui, Daudet venant me voir et me trouvant assez souffrant au lit, il me contait l'ennui de Toudouze, de mon refus, ennui d'autant plus grand, que Daudet lui avait dit qu'il n'en serait, que si j'en étais… Et ma foi, à peine est-il parti que j'envoie un mot à Toudouze, revenant sur mon refus, et cela je puis le dire, rien que pour lui être agréable.
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Vendredi 3 mars.—Le crépuscule dans la maladie, n'est pas mélancolique comme dans la santé. C'est comme une mise en rapport de la lumière avec votre demi-évanouissement.
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Dimanche 5 mars.—Une visite d'Hérédia, qui me parle de Taine, qu'il doit aller voir, en sortant de chez moi. Après la guérison d'une embolie cérébrale, il aurait une embolie pulmonaire, et serait dans un état désespéré.
Hérédia me conte que, dans ces derniers temps, sur le désir que Taine lui avait témoigné de lire ses TROPHÉES, il lui avait envoyé, avant la publication, un exemplaire tiré à la brosse. À la suite de cet envoi, il était passé quelques jours après chez lui et il lui avait, à propos de son sonnet sur un poisson, au milieu de grands éloges, tenu un discours un peu délirant.
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Lundi 6 mars.—Ah! mes contemporains, comme ils défilent!… Hier, pendant que Hérédia me racontait sa dernière entrevue avec Taine—son fiacre attendant à la porte, pour le mener chez lui—Taine mourait.
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Jeudi 9 mars.—On me parlait d'une fillette d'une douzaine d'années qui, dans son désespoir d'être une fille, venait de faire une neuvaine, pour devenir un garçon.
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Vendredi 10 mars.—Cette mort de Gibert, un jeudi de la mi-carême, en lançant des confetti du haut d'un café, on serait tenté de la prendre pour le dénouement imaginé d'un roman, racontant la vie d'un comique, d'un farceur, d'une queue rouge.
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Jeudi 16 mars.—Le docteur Blanche disait, ces jours-ci, à Mlle Zeller: «Je ne vais pas voir M. de Goncourt, parce que si on voyait ma voiture à sa porte, pensez-vous à toutes les suppositions qu'on ferait?»
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Samedi 18 mars.—Comment se fait-il que la barbe, cette broussaille, ce bouquet de poils, qui ne devrait avoir rien de physionomique, rende une figure triste, triste, comme celle de X…, ou pompe funèbre, comme celle de Y… Oui, c'est positif, il y a les barbes lugubres et les barbes guillerettes.
Elles ne finiront donc jamais ces crises. Voici la deuxième cette semaine. Avec la morphine, c'est curieux, la crise se fait dans une espèce de dissimulation: c'est ainsi que dans cette dernière, je n'ai pas eu de vomissements, et si j'ai eu un rien de frisson, il a eu lieu sans l'abominable refroidissement de glace de tout le corps, de mes premières crises.
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Mercredi 22 mars.—Aujourd'hui, Alidor Delzant vient me voir. Naturellement la conversation est sur l'actrice Ozy, dont il vient d'hériter de 50 000 francs, qu'il destine à faire trois pensions à trois hommes de lettres. Il hérite aussi de papiers, parmi lesquels il y a des correspondances amoureuses de Gautier, de Saint-Victor, de Doré, et surtout tout un gros paquet de lettres d'About, qu'il déclare tout à fait charmantes de passion et d'esprit.
Delzant me dit, que la grande fortune d'Ozy n'a pas été faite par les dons, cependant très considérables, que lui ont faits ses amants, mais bien plutôt par les placements qu'elle a fait faire de ces dons par ses amants, qui étaient presque tous des gens de bourse. Du reste elle ne poussait pas ses amants à la prodigalité de choses bêtes, comme des bijoux, des diamants, elle était pour les choses sérieuses. C'est ainsi que M…, qui a été quinze ans son entreteneur en titre, invariablement, Ozy lui demandait dix, vingt, trente Lyon (actions du chemin de fer), au lieu de tout objet quelconque, qu'il était décidé à lui offrir.
Delzant est chargé de la direction de son tombeau, un tombeau monumental, mais tout fier qu'il soit d'avoir été choisi pour la direction artistique, il est ennuyé de ce que la défunte exige là dedans, de la sculpture de Doré… Sur quoi, je ne puis m'empêcher de lui dire: «Mais, voilà une occasion d'ériger dans son format gigantesque LA BOUTEILLE de Doré, et d'en faire la pyramide de celle qu'on accusait parfois de se piquer le nez.
Bracquemond, que je n'ai pas vu depuis des siècles, remplace Delzant. Il entre d'un pas traînant, se laisse tomber sur un fauteuil, et d'une voix qui n'a plus sa chaude nervosité sourde, il se plaint de maux d'entrailles qui l'ont fait maigrir de quinze livres, en six semaines. Comme je lui dis qu'il travaille trop, il me répond: «C'est vrai, mais que voulez-vous… Maintenant le travail est chez moi une maniaquerie… Quand je ne travaille pas, je me promène dans mon atelier, en remuant les bras et les jambes, comme un épileptique!»
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Dimanche 26 mars.—Trois jours de suite, des crises hépatiques, à crier.
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Lundi 27 mars.—Dans ces jours, où je ne peux pas travailler, j'ai l'horreur de la lecture des romans. Les livres de voyage même, qui sont la lecture préférée des malades, ces livres ne m'intéressent pas. Mon esprit est attiré par les coins inconnus et mystérieux de notre histoire reculée, légendaire, par les récits troubles des Grégoire de Tours, des Frédégaire, par les ténèbres de la période mérovingienne.
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Mercredi 29 mars.—Aujourd'hui une faiblesse à ne pas même regarder des images.
Helleu vient me demander à faire des pointes sèches, d'après mon facies.
Il choisit bien son moment.
Pas de chance, Daudet, l'ami qui m'apportait, tous les deux ou trois jours, tantôt sur le bras d'Ebner, tantôt sur le bras d'Hennique, un peu de vie intellectuelle, est souffrant, et ne peut sortir de sa chambre.
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Vendredi 31 mars.—Ah! que je donnerais tous les condors de Leconte de Lisle, et même une partie du bagage lyrique de Hugo dans la LÉGENDE DES SIÈCLES, pour cette page des MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE, où Chateaubriand peint dans l'antichambre de M. du Theil, l'agent du comte d'Artois à Londres, ce paysan vendéen, cet homme qui n'était rien, au dire de ceux qui étaient assis à côté de lui, ce héros obscur qui avait assisté à deux cents prises et reprises de villes, villages, redoutes, à sept cents actions particulières, à dix-sept batailles rangées; et qui, dans l'étouffoir fade de l'antichambre diplomatique, devant une gravure de la mort du général Wolf, se grattait, bâillait, se mettait sur le flanc, comme un lion ennuyé, rêvant de sang et de forêts.
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Samedi 1er avril.—C'est vraiment curieux, que le livre, les MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE, sur lequel mon frère est tombé mourant, ait recommencé à être la lecture des jours, où je n'étais pas bien certain de la continuation de ma vie.
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Dimanche 2 avril.—La matière catholique, que Huysmans a brassée pour son dernier bouquin, en aurait fait un pratiquant, et à l'heure présente, on le rencontre le dimanche, à Saint-Séverin. Il serait à la Trappe, dans le moment. Il aurait annoncé que le roman qu'il fait, une fois terminé, il n'en ferait plus, et que seulement, de temps en temps, il donnerait une nouvelle, écrirait un salon, et ce serait tout.
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Mercredi 5 avril.—Rochegrosse vient m'emprunter le portrait, qu'il a fait sur la couverture du livre de son père adoptif, pour de ce portrait, qui est bien certainement le portrait le plus ressemblant qui ait été peint du poète, faire un Banville dans son intérieur, du format d'un petit tableau de chevalet.
Après Rochegrosse, Jean Lorrain tombe chez moi, de retour d'Alger, de Tunis. Il parle avec passion de ces pays, qui apportent une espèce d'assoupissement à la nervosité parisienne. Mais son admiration enthousiaste est surtout pour le désert, le soir, et il le peint tout à fait en peintre-poète.
Dans la journée, la terre, le ciel, les burnous même sont d'une couleur rougeâtre de la vilaine poterie; mais au crépuscule, le ciel se fait rose, et les montagnes de l'horizon apparaissant plus légères, moins denses que le ciel, ressemblent à des vapeurs mauves, et la terre du désert se voit bleue, bleue, comme la mer, avec des ondulations du sol ayant l'air de vagues, sous le souffle d'une brise, vous mettant du sel sur les lèvres.
Puis, c'est Alexis qui m'apporte une lettre de Dumény, lui écrivant que CHARLES DEMAILLY a été joué, sept fois, au théâtre Michel, avec le plus grand succès, et que ces sept représentations à Saint-Pétersbourg, équivalent à cent cinquante représentations à Paris.
Enfin, c'est Montesquiou qui vient savoir de mes nouvelles, en même temps qu'il vient chercher son exemplaire des CHAUVES-SOURIS, pour le faire illustrer de son portrait, par Whistler.
Montesquiou me dit qu'il a rassemblé beaucoup de notes et de renseignements sur Whistler, qu'un jour il veut écrire une étude sur lui, laissant échapper de l'admiration pour cet homme qui, dit-il, a réglé sa vie, de manière à obtenir de son vivant des victoires, qui sont pour les autres, la plupart du temps, des victoires posthumes. Et il revient sur le procès du peintre avec le journaliste anglais, qui avait parlé de l'impertinence de demander mille guinées pour «jeter un pot de couleur à la figure du public». Et la réponse de Whistler est vraiment belle, quand on lui demande, combien il a mis de temps à peindre sa toile, et qu'il jette dédaigneusement: «Une ou deux séances,» et que sur les oh! qui s'élèvent, il ajoute: «Oui, je n'ai mis à peindre qu'une ou deux matinées mais la toile a été peinte avec l'expérience de toute ma vie!»
Whistler demeure, dans ce moment, rue du Bac, dans un hôtel, qui donne sur le jardin des Missions Étrangères. Montesquiou, invité dernièrement à dîner, a assisté à un spectacle qui a laissé chez lui la plus grande impression. C'était dans le jardin des Missions Étrangères, la nuit presque tombée, un choeur d'hommes chantant des Laudate, un choeur de mâles voix s'élevant—Montesquiou suppose, que c'était devant de mauvaises peintures, représentant les épouvantables supplices dans les pays exotiques—s'élevant et s'exaltant en face de ces images du martyre, comme si les chanteurs du jardin étaient pressés de leur faire de sanglants pendants.
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Vendredi 7 avril.—Je n'ai eu vraiment cette année qu'une seule satisfaction, qu'un seul plaisir: c'est l'élévation de ce treillage au fond de mon jardin, de ce treillage avec ses chapiteaux tout à fait réussis, et qui doit être dans quelque mois habillé, en son architecture à jour de roses, et de clématites du Japon. C'est pour moi, en petit, la Salle des Fraîcheurs de Marie-Antoinette, à Trianon.
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Dimanche 9 avril.—Enfin après six semaines d'enfermement, ma première sortie pour un dîner chez Daudet. Je revois, avec une émotion attendrie, les êtres aimés et le milieu de mes habitudes de préférence: cette salle à manger et ce cabinet de travail.
J'avais ce soir, en chemin de fer, vis-à-vis de moi, une vieille femme, toute charmante, d'une grâce séductrice. Une toilette entièrement noire, gants, robe, grand manteau à deux pèlerines, capuchon, une toilette où il n'y avait de blanc qu'une dentelle bordant son capuchon, qui courait sur les bandeaux bouffants de ses cheveux gris, et encadrait son visage. Ce visage était la ruine de la plus jolie, de la plus aimable, de la plus douce figure, avec seulement sur la chair pâlie, de la meurtrissure dans l'orbite de ses beaux yeux, et comme une dépression de fatigue dans les lignes de sa bouche. Et l'on ne peut s'imaginer la musique harmonieuse de ses paroles, comme soupirées, et l'élégance de ce vieux corps, se remuant avec les mouvements las d'une coquette malade.
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Mercredi 12 avril.—Je trouve dans ma boîte, une affiche sur papier rouge, ayant pour titre: MANIFESTE DES DYNAMITEURS, et qui prêche une oeuvre d'émancipation, fondée sur les chairs pantelantes et les cervelles éparses, en annonçant de nouvelles explosions, et déclare qu'il faut que la société bourgeoise disparaisse, dussent les belles cités—c'est de Paris, que les dynamiteurs parlent—être réduites en cendres.
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Jeudi 13 avril.—Aujourd'hui, où Zola vient prendre de mes nouvelles, et me trouve encore au lit, il se plaint de malaises, de souffrances intérieures, d'angine de poitrine, de maux dont il souffrait, aux premiers jours de sa liaison avec Flaubert. Il croit son coeur en mauvais état, et va consulter un médecin, son livre fini.
Et comme je lui disais qu'il devrait se reposer, que son travail, dans ces derniers temps, avait été excessif, abominable: «Oui, abominable, c'est le mot, reprend-il, oui, je me suis surmené, puis dans LE DOCTEUR PASCAL, j'ai dû me livrer à beaucoup d'études, d'investigations, de recherches pour que ce dernier livre des Rougon-Macquart, ait un lien avec les autres… pour que l'oeuvre eût quelque chose de l'anneau du serpent qui se mord la queue.
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Dimanche 16 avril.—Rodin se plaint près de moi de se trouver cette année sans entrain, de se sentir veule, d'être sous le coup d'une influenza non déclarée; il a travaillé cependant, mais il n'a exécuté que des choses sans importance.
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Mardi 18 avril.—Ce qui parfois me fait peur, c'est chez moi le refroidissement du corps. Il n'y a plus de maison assez chauffée, et en dépit de mes quatre gilets de flanelle, de laine, de drap, de tricot de chasse, il me faudrait partout où je vais, même dans les temps les plus doux, il me faudrait un paletot d'hiver, une fourrure.
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Jeudi 20 avril.—Ce soir chez Daudet, Bauër nous parlait des neuf années, qu'il avait passées en Calédonie, de l'âge de dix-neuf ans à vingt-huit ans, à la suite de sa condamnation, après la Commune. Il signalait la dépression morale, qu'à la longue amenait l'état du condamné, disant qu'il était arrivé à ne plus parler, et qu'à sa rentrée en France, il était resté, pendant des années, silencieux, muet.
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Dimanche 23 avril.—Descaves tenait de quelqu'un de l'Assistance publique, que jamais il n'y avait eu tant d'enfants abandonnés à Paris, qu'il y en a eu, un jour de la semaine dernière.
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Lundi 24 avril.—Dès huit heures du matin, je suis dans le bateau, pour aller prendre la description du pastel de La Tour, représentant la danseuse Sallé, et provenant de la récente vente de Mlle Denain, puis des courses d'affaires, arriérées par ma dernière maladie, puis des visites aux marchands de bibelots, et après un déjeuner composé d'une pauvre tasse de thé, jusqu'à quatre heures, à la bibliothèque de l'Opéra, à travailler à la Camargo.
Je sens en moi, sur mes jambes de coton, une petite allégresse de reprendre possession du pavé de Paris, allégresse mêlée du vague de la faiblesse.
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Mercredi 26 avril.—En compagnie de Delzant, j'ai la visite de M. Henry Standish, qui m'apporte le volume des lettres de son frère Cecil Standish.
M. Henry Standish me parle du marquis de Herfort et de son fils Richard Wallace. Il conte que ce dernier était très aimé du baron d'Ivry, qui avait été le compagnon de plaisir du marquis, et quand arriva la vente de ce dernier, avant la mise aux enchères de la collection, les filles du baron voulurent absolument lui offrir un objet, un objet important de la vente, dont elles lui donnèrent le choix. «Eh bien, puisque c'est votre désir, s'écria Wallace, je ne veux que ce petit tableau, et uniquement ce petit tableau…. Un jour, où j'étais réduit aux derniers expédients, ce tableau que j'avais acheté quelques années auparavant, je le portais à votre père, en lui disant: J'ai besoin de 600 francs…. Je ne veux pas vous les emprunter, mais achetez-moi ce petit tableau…. Votre père me les donna de suite…. Ce tableau, voyez-vous, me rappelle un souvenir d'allégement, de délivrance, de bonheur.»
Et de la collection du baron d'Ivry, il est amené à me parler de la belle collection de livres provenant du prince de Poix et de sa mère, qui était une bibliophile passionnée: collection qui fut brûlée, lors de l'incendie du Pantechnicon à Londres. Avec les livres il y avait aussi quelques tableaux, quelques porcelaines, et il arriva cela de bizarre, qu'il n'y eut qu'une tasse de Sèvres qui resta intacte, mais dont le bleu de roi fut changé en le plus beau noir du monde: tasse qui fut offerte au Musée de Sèvres, comme témoignage de la solidité de la porcelaine.
Et de cet incendie, il saute à un incendie aux environs de Londres, où sa femme ne se sauva qu'en sautant par la fenêtre, où une femme de chambre fut brûlée, où tout fut anéanti, sauf un coffret de fer à bijoux, qu'on retira du feu tout rouge. Les diamants étaient intacts, et un magnifique collier de perles était aussi intact, mais les perles étaient devenues toutes noires, et chose curieuse, toutes noires qu'elles étaient, avaient conservé leur orient. Et l'extraordinaire de la chose lui en fit demander quelques-unes par le Kensington Palace.
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Lundi 1er mai.—A propos du juif, qui pendant la guerre, avait demandé à être décoré, et avait offert pour ce, de verser 30 000 francs, à la souscription de chaussures, lancée par Thiers, quelqu'un disait, ce soir, que le caractère de la race juive diffère absolument du caractère de la race aryenne, en ce que chez cette race, toute chose au monde a une évaluation en argent. Or, pour le juif, la croix c'est telle somme, l'amour d'une femme du monde c'est telle somme, une vieille savate, c'est telle autre somme. Ainsi dans une cervelle sémite tout est tarifé: choses honorifiques, choses de coeur, choses quelconques.
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Jeudi 11 mai.—Le jardin mange mon temps, ma vie. Depuis l'installation d'un arrosage chez moi, avec l'eau de la ville, après cette desséchante sécheresse, faire de la pluie sur les feuilles, qui revivent verdissantes: ça m'enlève à tout, à la biographie de la Camargo, au scénario de LA FAUSTIN, que je veux tirer de mon roman.
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Dimanche 14 mai.—Morel disait chez moi, qu'autrefois à la Bibliothèque Nationale, les demandes de livres qui ne s'élevaient pas au delà de deux à trois cents, étaient montées depuis dix ans, à dix-sept cents.
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Lundi 15 mai.—Exposition des Champs-Élysées nº 2954. Une jolie imagination. Sur la nacre d'une vraie coquille, une petite naïade toute longuette, modelée en cire rose, travaille à détacher la perle de la coquille.
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Jeudi 18 mai.—Leconte de Lisle dîne chez Daudet. Il est en vérité joliment méchant. Il comparait l'oeuvre de Cladel à du «nougat fait avec des cailloux», il récite une épitaphe anticipée de Bornier, bien cruelle, enfin il conte son moyen d'abréger les ennuyeuses visites des aspirants académiciens, en leur déclarant qu'il a engagé sa voix pour dix ans.
Tout cela dit et joué avec de savantes intonations, et une mimique, où semblait mêlée l'ironie du cabotin et du prêtre.
Comme il est question de Vigny, de son grand caractère, Daudet faisant allusion à sa pièce, le Loup, raconte qu'il était mort un peu à la façon de son loup, gardant un mutisme effrayant dans d'affreuses douleurs. Je ne sais plus qui ajoute, comme trait du caractère décoratif de l'homme, qu'il avait fait jeter sur le pied de son lit un manteau d'officier, s'ensevelissant d'avance dans son ancien uniforme.
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Lundi 22 mai.—Un amusant tableau à faire: la barbe le matin, au bord de la Seine. Une rangée d'hommes, assis sur le quai, et le barbier allant de l'un à l'autre, et les réveillant de leur demi-sommeil, avec un: «C'est à toi!» et opérant dans la lumière matinale du jour.
M. Villard m'entretenait d'un voyage qu'il avait fait en Norvège, où il était tombé dans une verrerie, qui était une colonie française, réfugiée là, à la suite de la révocation de l'édit de Nantes, ayant conservé très reconnaissable le type français, mais n'ayant gardé de leur ancienne langue, que le mot «Sacré nom de Dieu».
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Vendredi 26 mai.—Tristes les départs de son domicile à mon âge. Il faut songer à l'éventualité d'une mort subite, et laisser des instructions.
Ce matin, Geoffroy et Carrière entrent dans mon cabinet, un énorme bouquet de fleurs des champs à la main, venant fêter mes 71 ans. L'attention de ces deux coeurs amis m'a touché. Cet après-midi, Mme Sichel vient me voir et m'offrir de la façon la plus gentille, la plus affectueuse, les soins de son fils à Vichy, pendant huit jours, quinze jours.
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Dimanche 28 mai.—Vichy. Le docteur Frémont m'examine ce matin, et pendant qu'il me tripote le foie, il me dit qu'il n'est pas très volumineux, mais que sans que j'y sois pour rien, il sent dans mon côté la rétraction, la mise en garde d'un organe malade, qui se défend contre l'attouchement de l'auscultation.
Une triste impression que de se retrouver ici, où mon frère était déjà si malade, d'avoir en face de soi cette maison de Callou, autrefois si bruyante, si joyeusement sonore, maintenant silencieuse, de marcher solitaire, sous ces arceaux de pâles platanes, qui font ressembler le vieux parc, plein de jaunes figures, à de mélancoliques Limbes.
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Mercredi 31 mai.—Vichy, avec son improvisation de bâtisses, de baraquements, de boutiques pour la grande saison, a quelque chose de la construction féerique d'une ville d'Amérique.
J'ai voulu travailler au scénario de LA FAUSTIN, et j'ai été pris de tristesse, en me sentant, pour le moment, incapable d'en faire une pièce. Ce sentiment d'impuissance, c'est la première fois que je l'éprouve.
Ce soir, au Guignol lyonnais. C'est curieux comme la marionnette, cet insenséisme de la mimique humaine, me produit une singulière impression. Au bout de quelque temps, j'éprouve pour ce spectacle des acteurs en bois, la répulsion que me donne la vision de fous.
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Dimanche 4 juin.—C'est curieux, du Sardou, de l'Erckmann-Chatrian, du Bisson, du Moinaux, du n'importe qui, joué par la même troupe: ça paraît de la même qualité littéraire—et, le dirai-je, la même pièce.
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Mardi 6 juin.—Ici, avec le traitement, on n'a pas une parfaite conscience de soi-même. Il ne semble pas bien positivement qu'on soit l'individu qui était à Paris, il y a dix jours.
Je ne sais dans quel livre, illustré de Tony Johannot, un être fantastique, juché derrière un monsieur tranquillement assis, et sans qu'il s'en doute, le moins du monde, lui retire du haut du crâne mis à découvert, des cuillerées de cervelle. Cette image me donne un peu l'idée de l'effet produit par l'action de l'eau d'ici, sur l'intelligence.
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Jeudi 8 juin.—Hier, au moment ou j'étais arrivé aux jours, dans lesquels les médecins probabilisent une crise pour les buveurs d'eau, j'ai reçu une sommation d'un M. Faustin, armateur de la Rochelle, etc., etc., m'interdisant d'appeler ma pièce (la pièce que dernièrement les journaux ont annoncé que je tirais de mon roman de LA FAUSTIN) du nom de mon roman et ma principale actrice du nom de mon héroïne.
Voici ma réponse:
«Monsieur,
«Vous ignorez sans doute que j'ai publié, en 1882, sous le titre de LA FAUSTIN, une étude d'actrice tirée chez Charpentier à 16 000 exemplaires, republiée par Lemerre, et traduite en plusieurs langues, notamment en anglais, un roman enfin, jouissant en Europe, depuis douze ans, d'une certaine notoriété.
«Maintenant, je comprendrais votre réclamation, arrivant à son heure, si le nom de Faustin était la propriété exclusive de vous, monsieur, et de votre famille, mais il n'en est rien, indépendamment des Faustin de toutes professions qui peuvent exister en province, j'ouvre le Bottin de Paris et je trouve M. Faustin, fabricant de sacs de papier, 12, rue de la Ferronnerie.
«Je n'ai pas commencé ma pièce, je ne sais pas si mon état de santé me permettra de la faire, mais si elle est jouée, j'ai l'honneur de vous prévenir en dépit de votre interdiction qu'elle portera le nom de mon livre, que je ne changerai pas le nom de mon héroïne, tout prêt en mon nom et au nom de la littérature, à courir les risques d'un procès, parce que, si des prétentions semblables devaient prévaloir, le roman et le théâtre de nos jours seraient, dans un temps prochain, contraints de baptiser leurs personnages, féminins et masculins, des noms de Célimène, Dorine, Oronte, Valère, Eraste, etc., etc., ce qui vraiment n'est pas admissible.»
«Agréez, monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.
EDMOND DE GONCOURT.
«P.S.—Et ainsi que vous l'avez ajouté à la plume sur votre carte de visite: chevalier de la Légion d'honneur.»
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Une excursion à Thiers en compagnie de mon jeune et charmant compagnon d'eau, Maurice Pottecher. Une ville moyenageuse aux ogives de ses portes, à l'arc surbaissé de ses boutiques, au treillis de fer de ses fenêtres, et où la pourriture du bois des maisons, la lèpre de la pierre sont telles, que jamais je n'en ai rencontré de pareilles, dans aucune ville du monde. Et les petites portes basses, et les petits escaliers noirs, et les petites chambrettes, qui sont plutôt des trous à humains que des logis, vous mettent sous les yeux, comme l'apparition d'un moyen âge marmiteux, auquel on ne s'attend pas.
Là, dans une population hirsute, je n'ai vu qu'une jolie fille, une ouvrière au visage, tout noirci par la poussière de fer, ayant dans la bouche un brin de fraisier, avec au bout, sa fraise toute rouge.
Dans le quartier de la coutellerie, je traverse une salle, où des hommes, couchés tout de leur long sur des planches, ressemblent à des noyés de la Morgue. Ce sont des rémouleurs qui travaillent toute la journée, à plat ventre, aiguisant des pièces de coutellerie, sur une petite meule placée au-dessous de leur tête. Et dans ce travail horizontal, où la circulation se fait assez mal, quelques-uns ont deux ou trois chiens couchés sur eux, pour leur tenir chaud.
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Vendredi 9 juin.—Dans l'espèce de foire, qui se tient autour des bâtiments de la source de la Grande-Grille, il y a un étalage en plein air, au coin duquel se tient un vilain juif, à l'oeil dormant d'un chat qui guette une proie. Ce sont des bandages, des seringues à injections, un tas d'objets louches, énigmatiques parmi lesquels figurent des anneaux de Vénus, des rondelles de caoutchouc dentelées, au moyen desquelles, un peintre me disait qu'on procurait à la femme des jouissances cataleptiques. Or, c'est amusant, devant le mystère de cette boutique sous une tente, où le marchand fait la bête, de voir s'arrêter des femmes cherchant à comprendre ce qu'on y vend, et tout à coup devinant le commerce de l'endroit, s'enfuyant toutes rouges, inquiètes, si un passant a surpris leur attention devant l'étalage.
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Lundi 12 juin.—Au théâtre du Casino, où l'on joue une pièce à tirades sur l'éducation des jeunes filles, j'entends une jeune spectatrice, qui dit à sa mère: «Maman, ne me regarde pas tout le temps, comme ça, quand on dit quelque chose de pas convenable… je suis déjà bien assez gênée!»
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Mardi 13 juin.—Mme Octave Feuillet est ici; elle a quelque chose de la tournure d'une fée bienveillante et proprette de féerie.
La mode pour les femmes est ici de porter deux ou trois roses thé, à la ceinture, et pour les hommes un numéro de la Revue des Deux Mondes, sous le bras.
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Mercredi 14 juin.—Le café:—tous les charabias de l'étranger et de la province;—les tonitruants: Versez! des garçons distributeurs de café;—les expansions sur les analyses d'urine, mêlées aux: «Je suis calme comme le Destin, attaquez en choeur;—les courses des petits chasseurs efflanqués, à la recherche des journaux et des petits bancs;—le tapage des dominos;—le grommellement des boissons;—le bruissement des pas lointains des promeneurs dans le sable des allées;—les lourds écroulements sur les chaises, des femmes obèses et d'hommes pachydermiques;—les figures rieuses d'enfants, dans la bouche desquels, on met une cuillerée de café.
Ici le café, c'est au fond l'émancipation de la femme bourgeoise de province, hors de sa vie d'intérieur, et son intronisation dans la vie extérieure de la cocotte.
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Jeudi 15 juin.—Une tête de joueur, une face mafflue de dogue. Des cheveux rares, coupés ras sur un crâne, qui a l'air d'une lande. Pas de gilet. Chemise noire aux bouquets de roses jaunes, serrée aux hanches par une large ceinture, et sur cette chemise noire, un veston et un pantalon de flanelle blanche à raies bleues. Et le joueur a aux lèvres un énorme cigare, dans un bout d'ambre monumental.
Dans la nuit, une voix m'appelle par mon nom. C'est Gille du Figaro, arrivé ce soir, avec sa belle-soeur, sa dévouée garde-malade, et qui se lamente et gémit, tout fatigué qu'il est, d'avoir à faire, avant de se coucher, un article sur LE DOCTEUR PASCAL.
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Vendredi 16 juin.—Ma voisine de table d'hôte, une aimable et élégante habitante du Morvan, possédant une propriété en Algérie, où elle va passer les trois mois d'hiver, me conte qu'une de ses grandes distractions là-bas, ces dernières années, était d'aller voir dans une excavation de rocher, aux environs de Bougie, et abrité par une colossale tige de ricin, un fumeur de kif, fumant toute la journée, les yeux sur une cage où voletaient deux petits oiseaux, dans un état d'extase complètement emparadisée.
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Samedi 17 Juin.—À déjeuner, on parle jeunes filles de l'heure présente. Ma voisine me dit qu'à présent, elles ne dansent plus sous l'oeil de leurs mères, et que dans un bal, qui avait lieu chez une très grande dame de sa connaissance, toutes les chambres étaient occupées par un jeune homme et une jeune fille, en train de flirter—rien de plus—mais qu'un groupe flirtait même dans le cabinet de toilette de la maîtresse de maison.
Je me trouve à la musique, assis à côté du prince d'Annam, interné à Alger, et en traitement ici. Il est coiffé d'un madras noir, coquettement tortillé sur sa tête, et habillé d'une élégante blouse-veston gris perle, avec un large pantalon flottant de la même étoffe, recouvrant des souliers de cuir de Russie et avec ses gants chamois et son ombrelle d'été, il est tout charmant dans sa pose molle et affaissée, sur une chaise de fer, pendant que d'une main jaune, dégantée, il marque la mesure d'une valse.
C'est curieux cette tête, à l'ovale ramassé, aux yeux retroussés, aux grosses lèvres, et qui a quelque chose de féminin qu'il doit à sa coiffure; et à deux mèches de cheveux, lui faisant des espèces d'accroche-coeurs aux tempes: tête tantôt égayée de vrais rires d'enfant, tantôt s'enfermant dans un sérieux, mauvais, perfide.
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Dimanche 18 juin.—On citait un ménage de vignerons, près d'Auxerre, qui avait bu dans l'année vingt-sept feuillettes de vin, et quatre feuillettes d'eau-de-vie. Le mari était mort, mais la femme avait résisté.
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Lundi 19 juin.—C'est absurde, ce ferment batailleur qu'il y a en moi, avec cette impressionnabilité du système nerveux, qui dans les imaginations de la nuit et de l'insomnie, à propos des choses les plus simples, me fait entrevoir les complications les plus malheureuses, les conflits des plus violents.
Ce soir départ de Vichy.
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Lundi 26 juin.—À l'exposition des portraits des Journalistes et des Hommes de lettres.
Un portrait de Villemain, par Ary Scheffer, d'un modelage admirable. Je n'aurais pas cru Ary Scheffer, un portraitiste de cette science. Quand on compare ce portrait au portrait de Guizot par Delaroche, Delaroche paraît un bien pauvre peintre.
Une parenté dans la construction de la tête de Chateaubriand et de
Lamartine, tels que nous font voir les deux écrivains, les deux peintres
Guérin et Decaisne.
Un curieux portrait que celui de Proudhon, se promenant au bord de la mer, par Tassaert. C'est le peintre qui a été le dernier continuateur de la couleur anglaise, importée par Delacroix, dans le MASSACRE DE SCIO.
Le jeune Philippe Sichel racontait, qu'il avait disséqué le matin, une jambe de frotteur, la jambe sur laquelle il posait, dont toutes les veines étaient variqueuses, et avec des varices, comme jamais on n'en avait vu. Et il me parlait de viciations organiques amenées par chaque état chez les individus, des tumeurs séreuses au-dessus du genou des cordonniers, là, où ils martèlent les chaussures, des tumeurs séreuses des religieuses au-dessous du genou, là où elles s'agenouillent, etc., etc.
Je rencontre ce soir, montant en voiture le ménage Forain, la femme très coquettement enrubannée, le mari terriblement pâle. Il m'annonce qu'il va partir pour Plombières, qu'il souffre d'affreux maux d'estomac. J'avais envie de lui dire, que ça se voyait bien dans ses légendes.
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Mardi 27 juin.—En buvant un verre d'ale, rue Royale, dans le roulement incessant des voitures sur le pavé de bois, je pensais que l'activité humaine est arrivée à faire le bruit continu d'un élément.
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Mercredi 28 juin.—Ce pauvre Jean Lorrain doit être opéré, vendredi, d'une tumeur dans les intestins, et tous ces jours-ci, pour que sa pensée aille le moins possible à vendredi, il déjeune ou dîne chez des amis, et donne à déjeuner ou à dîner à des amis, chez lui.
Aujourd'hui il m'a invité à dîner chez lui, et m'a servi comme curiosité:
Yvette Guilbert.
Non elle n'est pas belle! Une figure plate, un nez qui n'a rien de grec, des yeux à l'éclair fauve, des sourcils à la remontée un peu satanique, un enroulement autour de la tête de cheveux potassés, un buste aux seins attachés très bas: voilà la femme.
Maintenant chez cette femme, c'est dans une animation enfiévrée du corps, une vivacité de paroles tout à fait amusante. Elle entre, décrivant le fameux déjeuner Rougon-Macquart du bois de Boulogne, faisant le tableau des diverses catégories de femmes épatantes qui y figuraient, des silhouettes caricaturales des orateurs qui ont pris la parole, du bafouillement de Zola émotionné: un compte rendu drolatique qui aurait eu le plus grand succès dans un journal.
Ce qu'il y a d'original dans sa verve blagueuse, c'est que sa blague moderne, est émaillée d'épithètes de poètes symboliques et décadents, d'expressions archaïques, de vieux verbes comme «déambuler», remis en vigueur: un méli-mélo, un pot-pourri de parisianismes de l'heure présente, et de l'antique langue facétieuse de Panurge.
Et comme je la complimente sur la manière intelligente, dont elle a dit les vers de Rollinat, elle me dit le peu de succès qu'ils ont eu, et que justement dans cette soirée, où elle les disait, on lui a crié pendant sa déclamation: «Et la messe!»
Et contre cette porte fermée, où il y a les bocaux d'eau phéniquée, les éponges, la table pour le charcuter, Lorrain dit des choses légères, rieuses, plaisantes, comme en dit un homme d'esprit, pour lequel le lendemain est sans bistouri.
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Vendredi 30 juin.—Malgré moi, toute la matinée je ne puis m'empêcher de penser à Lorrain, que Pozzi opère dans ce moment.
À cinq heures, je vais savoir de ses nouvelles. Sa mère qui est à la porte, me dit: «De son lit, il vous a vu traverser la place… entrez donc quelques instants… vous lui ferez un vrai plaisir.» Et tout bas: «Ç'a été bien dur.»
—Ah! fait-il, en me voyant entrer, on a été six minutes avant de m'endormir… je croyais que je ne dormirais jamais… Pozzi m'a dit: Vous avez pris de l'éther… Oui c'est vrai, j'en ai beaucoup pris, à la suite d'un grand chagrin, qui me donnait des contractions de coeur… et ces contractions, l'éther les calmait… vous savez, l'éther c'est comme un vent frais du matin… un vent de mer qui vous souffle dans la poitrine… Ah, après ce que j'ai souffert… il me semblait que j'avais le corps rempli de phosphore et de flamme… Il faudra encore que dans trois semaines, je fasse une saison de Luchon… C'est bien ennuyeux d'être obligé de refaire son sang.
Puis après un silence, ses bras jetés hors de son lit, dans un étirement douloureux: «Oh, dans la vie, il n'y a peut-être que quelques jouissances littéraires, et quelques jouissances d'exquise gourmandise.»
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Samedi 1er juillet.—J'avais à table, près de moi, une femme aux yeux bistrés, au langage mélancoliquement polisson, à la distinction souffreteuse, au décolletage excitant. On vint à parler d'une de ses amies, toujours en traitement, sans être malade. Alors ma voisine me dit: «Quand une femme est arrivée au moment, où l'essai de ses robes ne lui prend plus tout son temps, où l'amour ne l'amuse plus, où la religion ne s'en est pas emparée, elle a besoin de s'occuper d'une maladie, et d'occuper un médecin de sa personne.»
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Mardi 4 juillet.—Là, en ce centre de Paris, au milieu de ces habitations, toutes vivantes à l'intérieur, là, en ce plein éclairage a giorno de la ville, sur cette MAISON TORTONI; 22, cette maison avec ses lanternes non allumées, avec ses volets blancs fermés, son petit perron aux trois marches, où dans mon enfance, se tenaient appuyés, un moment, sur les deux rampes, de vieux beaux mâchonnant un cure-dent, aujourd'hui vide, il me semble lire une bande de papier, écrite à la main: «Fermé pour cause de décès du Boulevard Italien.»
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Samedi 8 juillet.—Enterrement de Maupassant, dans cette église de Chaillot, où j'ai assisté au mariage de Louise L… que j'ai eu, un moment, l'idée d'épouser.
Mme Commanville, que je coudoie, m'annonce qu'elle part le lendemain, pour Nice, avec le pieux désir de voir, de consoler la mère de Maupassant, qui est dans un état inquiétant de chagrin.
Ce soir, comme je dînais au restaurant Voisin, j'entendais le Bordelais Marquessac, le propriétaire actuel du restaurant, dire à des clients, à propos de la chaleur de cette année, que les vendanges qui se font dans son pays, en octobre, allaient se faire à la mi-août. Le raisin, ajoutait-il, était si abondant qu'il y aurait, cette année, la récolte de la moyenne de quatre années.
Un détail curieux sur le sulfatage de la vigne. Il disait que dans le Bordelais, il y avait nombre de foires, et que ces foires mettaient dans les chemins, beaucoup de saltimbanques, mangeant les raisins sur la route. Alors, on s'était imaginé d'enduire les ceps de vigne du bord de la route de vert-de-gris, et quand la vigne avait été malade, on avait remarqué que ces ceps avaient échappé à la maladie, et le procédé avait été généralisé pour toute la vigne.
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Dimanche 9 juillet.—Des nuits pleines de cauchemars, et qui me font avant de me coucher, peur du lit; des journées pleines de prévisions pessimistes pour le restant de ma vie.
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Mercredi 12 juillet.—De bien imbéciles jugements littéraires, formule ce Delacroix, notamment sur Balzac, et sur ce chef-d'oeuvre: EUGÉNIE GRANDET. Et pas peintre du tout en écriture, des gens qu'il a rencontrés dans la vie. Et pas styliste non plus. Je n'ai guère rencontré de bien, dans les deux volumes, que cette phrase: «l'arrêté, le tendu de la peau, qu'a seulement une vierge.»
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Jeudi 13 juillet.—Daudet me parlant de sa faiblesse, à la suite de la crise d'estomac de ces trois jours, je lui disais, que la douleur devait amener une dépense de force supérieure à celle exigée et obtenue par tous les exercices physiques; et qu'un jour peut-être, on trouverait un instrument qui vous donnerait le chiffre de la déperdition, amenée par une crise de foie, par des douleurs rhumatismales, et qu'on serait étonné de la dépense de force, faite dans une maladie aiguë.
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Vendredi 14 juillet.—Aujourd'hui, à propos d'un article sur l'anniversaire de Marat, je pensais que pendant les guillotinades de la Révolution, le coeur n'avait jamais armé le bras d'un fils, d'un amant, d'une épouse; que le cerveau seul, en son indignation désintéressée, avait mis un couteau homicide dans la main de Charlotte Corday. Mais dans cette note, je crains de me répéter.
Quels intéressants noms d'hommes et d'endroits, donne le relevé d'une carte quelconque, d'une carte de Seine-et-Oise. Ainsi Macherin ferait-il un original nom d'ouvrier républicain, et les charmantes localités pour un roman: le Grand-Vert et: le Petit Vert!
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Samedi 15 juillet.—Ce soir, Léon lit la mort de Socrate dans le Phédon: ça fait très fort penser à Jésus-Christ, au Jardin des Oliviers…
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Dimanche 16 juillet.—La satisfaction intérieure, la plénitude heureuse de la reprise du travail, de la dramatisation du commencement de LA FAUSTIN. C'est après la paresse de la maladie, après une trêve de plusieurs mois, comme une résurrection de l'être pensant, si longtemps en catalepsie.
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Lundi 17 juillet.—Nadar, que je trouve, ce matin, dans le cabinet de Daudet, parle de souvenirs, qu'il veut publier sous le titre de: CAHIERS DE NADAR. Mais il n'a pris aucune note, et ses souvenirs, seront plutôt des commentaires autour des lettres autographes qu'il possède: lettres très nombreuses, très curieuses, de Veuillot, de Proudhon, de Baudelaire, etc.
Sur Baudelaire, il cite ce mot d'Asselineau, disant qu'à l'hôtel Pimodan, il se couchait sous son lit, pour l'étonner. Et au sujet de Veuillot, il s'étend sur son intimité avec l'écrivain catholique, malgré les divergences d'opinions, et sur le dîner qu'ils faisaient, toutes les semaines, ensemble, déclarant que Veuillot lui pardonnait plutôt de n'avoir pas fait baptiser son fils, que de s'être marié à une huguenote.
Un moment, il me dit gentiment, qu'il y a une chose qu'il regrette dans sa vie, c'est sa caricature sur Villedeuil, s'en excusant près de moi, en disant que c'était un temps, où l'on était «rageur comme des chats-tigres.»
Ce soir, comme on causait de la croyance de Banville aux lutins, dont il cherchait à endormir la malfaisance, avec de petits morceaux de papier vert, la causerie, bientôt après, allait aux apparitions.
Mme Daudet racontait alors, que veillant son fils, menacé d'une fièvre typhoïde, elle avait le sentiment que le monde surnaturel, dont elle se voyait séparée, comme par un cristal ondulé, s'ouvrait et laissait sa grand'mère s'approcher d'elle,—d'elle, qui toute frissonnante, le bras étendu, criait: «Non! non!»
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Mardi 18 juillet.—Aujourd'hui, Jeanne parlait d'une jeune femme de la société d'une ville du Nord, des mieux apparentées, et richement mariée à Paris. Au bout de quelques années de mariage, elle faisait une série de visites, au faubourg Saint-Germain, au faubourg Saint-Honoré, où elle prévenait les gens, pour leur éviter tout embarras, et leur donner la liberté de ne plus la saluer, que cette vie de femme honnête l'ennuyait, qu'elle allait carrément se faire courtisane.
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Mercredi 19 juillet.—Daudet nous disait, ce soir qu'il était tombé à huit ans, sur un volume dépareillé de Tom Jones, et qu'il avait lu, que la chose qui avait amené sa naissance, avait été une distraction d'une demi-heure. Cette phrase avait apporté un bouleversement dans ses idées, et mis son esprit en quête, du comment de la fabrication des enfants.