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Jeudi 20 juillet.—Avant dîner, Céard donne quelques détails curieux sur les exécutions, auxquelles il a assisté. Il parle de la tête oscillante du condamné sur les épaules, comme si elle ne tenait plus, de la longueur du visage par la descente de la mâchoire, de la pâleur qui tourne au chocolat, et nous fait voir le couteau, remontant éclaboussé de sang, comme du papier peigne, avec la trace parfaitement indiquée des deux carotides. Ce sont des observations faites par lui, à l'exécution d'Allorto et de ses complices, les assassins du jardinier d'Auteuil.
Au dîner, il nous entretient de Maupassant déclare que chez lui, la littérature était toute d'instinct, et non réfléchie, affirme que c'est l'homme qu'il a connu, le plus indifférent à tout, et qu'au moment, où il paraissait le plus passionné pour une chose, il en était déjà détaché.
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Vendredi 21 juillet.—Schwob nous arrive aujourd'hui, avec dans sa poche, l'Américain Wittemann, qu'il est en train de traduire. Il nous traduit, au courant de la lecture: La Maison des morts de la Cité, un morceau étrangement poétique sur un cadavre de prostituée, un morceau d'un lyrisme fantastique, dont semble descendre Maeterlink.
Incidemment, il nous dit, que Maupassant avait fait la plus grande partie de ses nouvelles, avec les racontars des uns et des autres. Et il affirme que le sujet de le Horla lui a été donné par Porto-Riche, qui est tout à fait inquiet, quand on découvre en sa présence, dans cette nouvelle, le commencement de la folie du romancier, et ne peut s'empêcher de s'écrier: «Si cette nouvelle est d'un fou, c'est moi qui suis le fou!»
Le hasard fait, que les exécutions, racontées hier, par Céard, reviennent dans la conversation, et Schwob décrit l'exécution d'Eyraud, qu'il a vue. Lui, il dit que dans une exécution, la seule chose dramatique, est l'apparition du condamné sur la porte, et que la rapidité de la décapitation dans tous ses détails—il a compté—ne dépasse pas 50 secondes.
Il a eu la curiosité de suivre Eyraud, au champ des navets, où il l'a vu mettre en terre, après qu'on a retourné sa tête, dont le visage se trouvait tourné du côté de son dos, dans la bière, sur laquelle il y avait écrit son prix: 8 francs. Puis, il est allé boire, avec les bourreaux, un verre de vin, dans le cabaret en face. Là, il a constaté le respect, la considération qu'il y a pour les descendants de bourreaux de père en fils, et l'espèce de mésestime pour ceux qui le sont devenus, par une alliance, un mariage avec une fille de bourreau. Les premiers, dans le langage argotique de la guillotine, s'appellent des: bing.
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Samedi 22 juillet.—Dans notre promenade de ce matin, Daudet me parlant de son livre commencé: QUINZE ANS DE MÉNAGE, me confie qu'il y a dans son esprit, une évolution, semblable à celle qui s'est faite dans le mien: le dégoût de l'éternelle aventure, de l'éternelle complication de la chose romancée.
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Lundi 24 juillet.—La femme a la venette de la Vérité nue; elle la tolère à peine, en chemise de nuit.
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Samedi 29 juillet.—Soudain, au milieu du silence de nous tous, Léon, jetant en bas d'une chaise ses pieds, sur laquelle ils sont posés, s'écrit, se parlant à lui-même, dans un mouvement de révolte intérieure: «Je n'ai qu'un regret, je me trouve emberlingué de trop de philosophie… À quoi, ça sert?»
Ce cri me fait plaisir, parce que je le vois prêt à n'être plus l'homme des bouquins, mais tourné à bouquiner de l'humanité.
Dans l'engourdissement de la sieste, le ratissage des allées, me donne la sensation d'être peigné avec un peigne aux dents édentées.
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Lundi 31 juillet.—Une matelote au Vieux Garçon, avec les vieux et les jeunes Daudet, et les Masson.
Le soir, lecture de la pièce d'Hennique: LES DEUX PATRIES. Un prologue très original.
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Mercredi 2 août.—Fête d'Alphonse Daudet. Toute la maisonnée Allard, arrivée de Bourg-la-Reine, dans une voiture aux rideaux de cuir, d'où sortent successivement la mère, le père, les deux petits garçons, Renée, Marthe, Adeline, un petit monde de fillettes, distingué et pas bourgeois. C'est intéressant cette famille, où se sent dans une aisance très restreinte, une allègre insouciance mêlée à un certain désordre artiste.
Le soir, Léon nous lit, dans la Revue Nouvelle, son article sur Hugo, un article tout à fait remarquable, où foisonnent les idées, les images, les coups de lumière, dans une langue superbe. Ce jeune Daudet est incontestablement le premier critique de l'heure présente.
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Jeudi 3 août.—Avant dîner, causerie au fond du parc avec Rodenbach, sur la réforme de l'orthographe, sur cette révolution, non prônée par des littérateurs, mais par des professeurs, et par courtisanerie démocratique au profit de l'école primaire.
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Vendredi 4 août.—Zola dîne ce soir. Il parle du théâtre, dont, dit-il, il est dégoûté, mais cependant, où il sent qu'il pourrait se renouveler, et est au fond, tenté de faire une pièce entre ses romans de Lourdes et de Rome. Puis, passant d'un sujet à l'autre, avoue son goût passionné de pâtisserie, dont il mange toute une assiette, à son thé de quatre heures; ensuite se met à célébrer l'insomnie, disant que c'est là, où il prend ses déterminations, qui deviennent des actions, lors de la mise de ses bottines, qu'il chausse en pensant tout haut: «Me voilà sur mes pieds!»
L'on dîne, et un nuage noir qui fait craindre un orage, amène Mme Zola à reparler des terreurs nerveuses, qu'a son mari du tonnerre, et qui, dans le billard de Médan, les fenêtres fermées, et toutes les lumières allumées, se met encore un mouchoir sur les yeux.
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Lundi 7 août.—Il me restait sans doute un peu de fièvre de la crise d'hier, amenée par le froid, que j'ai eu dans une voiture découverte, en revenant de la gare de Lyon, et je rêvais ceci: M. Groult me faisait voir quelques tableaux et dessins, qu'il venait d'acheter. Puis désignant un tableau à la couleur anglaise du XVIIIe siècle, il me jetait:
—Connaissez-vous les tableaux de Burrow?
—Non.
—Eh bien, attendez… vous allez voir quelque chose de tout à fait étrange.
Et il prenait une palette, vendue avec le tableau, et il touchait avec un ton pris sur la palette—un tout à fait semblable à celui du personnage—et la femme touchée se mettait à faire des révérences… puis un mezzetin à danser… puis des musiciens à jouer du violon—absolument comme si, cette peinture d'un grand art, était un tableau mécanique.
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Mardi 8 août.—Les impatiences des animaux, n'ayant pas le langage pour se faire entendre des humains, sont curieuses. Je regardais la chatte, à laquelle on avait fermé une porte, qui l'empêchait de retrouver son petit chat. Elle ne miaulait pas, mais c'étaient des contractions colères de la gueule, comme si, elle en voulait faire sortir de la parole.
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Samedi 12 août.—Hennique vient de son Laonnais, nous demander à Daudet et à moi, nos observations, nos critiques sur LES DEUX PATRIES.
Il reste coucher, et le soir, il nous parle de sa famille, de son père: son père, élevé au séminaire, et destiné à être prêtre, s'engageant dans l'infanterie de marine, devenant général, gouverneur de la Guyane et de la Guadeloupe, et mourant à trente ans de vie exotique. Sa mort était précédée de la mort de sa femme.
Et l'auteur de PEUF se remémore quelques impressions de son enfance coloniale, entre autres, l'écoute, à l'orée d'une grande forêt, vers la tombée de la nuit, l'écoute de l'éveil de la forêt, où, de temps en temps, au-dessus de tous les bruits, s'élevait une grande lamentation d'animal, que toute la ville allait entendre: lamentation mystérieuse, et qu'on ne savait à quelle bête attribuer.
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Mardi 15 août.—Ce matin, vient déjeuner un M. Roguenand, secrétaire du syndicat des mécaniciens, un socialiste opposé aux grèves, un homme à la tête bonne et honnête.
Il nous entretient des mécaniciens, dit que ces gens qui courent, tous les jours, le risque d'être tués, sont des êtres loyaux n'ayant pas les côtés tracassiers des autres ouvriers, des êtres contents de leur état, et en assumant la responsabilité. Il nous les peint, comme des juifs-errants, n'ayant que le repos des dortoirs de refuge, et sentant bien qu'ils ont contre eux, gens de passage, la localité des gares, mais au fond se considérant comme une aristocratie, et ne consentant pas à être assimilés aux lampistes, au bas personnel de la compagnie. Enfin, il nous les montre, dans un accident, gravement blessés, courant au disque, pour constater que le mouvement n'a pas été fait.
Quand M. Roguenand a été décoré, il y a eu un banquet de cinq cents mécaniciens, où ils lui ont demandé de n'être ni député, ni conseiller municipal, pour continuer à leur appartenir, à être leur homme.
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Jeudi 17 août.—Dans une conversation sur la femme, Daudet disait aujourd'hui: «Il y aurait quelque chose de curieux à écrire sur le veuvage de la femme, après l'écoulement de la douleur. C'est en général, une ère de délivrance, de mise en liberté, de prise de possession de la maîtrise. Et au milieu de ces sentiments, comme un monument s'élevant dans leur coeur, fait d'un tas d'illusions de leur passé,—de leur passé à distance,—en sorte que des femmes, qui ont été peu heureuses dans leur ménage, se figurent avoir aimé leur tyran, et en chantent l'éloge. Maintenant à côté de celles-ci, des femmes trop écrasées par le mariage, redevenues libres, ne peuvent se relever de la servitude du passé.
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Samedi 19 août.—Hier soir, je suis allé avec les Daudet, voir la Lune et les étoiles, dans l'observatoire de Flammarion, à Juvisy.
Aujourd'hui, il me reste comme un souvenir de rêve de cette visite: le Flammarion avec sa tête de saint Jean-Baptiste, qu'offre dans un plat d'argent, la peinture italienne à Hérodiade, le monsieur qui a découvert la dernière planète, à la chevelure qui pourrait servir d'enseigne à la pommade du Lion, un jeune homme bancroche, qui nous est présenté par Flammarion, comme l'humain de toute la terre ayant la vue la plus longue. Un monde un peu fantastique, dans un milieu légèrement magique, autour de cette lunette, qui a dedans des fils d'araignées, d'araignées qu'on fait jeûner, pour que leurs fils soient tout à fait ténus, et deviennent des diviseurs de riens indivisibles: lunette dont la gravitation fait comme le bruit d'une usine céleste.
Une déception. Je m'attendais à voir des étoiles comme des fonds d'assiette. On m'en fait voir une. J'ai oublié son nom. Elle m'apparaît seulement grande, comme une grosse émeraude d'un bijoutier, de la rue de la Paix.
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Lundi 21 août.—La vieille Mme Clérambaud, la maîtresse de piano d'Edmée, qui a beaucoup vécu dans l'intimité de Rossini, nous apprend, ce matin, qu'il avait pris volontairement sa retraite, avant cinquante ans, disant, en faisant allusion aux opéras d'Halévy et de Meyerbeer: «Voilà l'invasion des Allemands!»
Et après, elle nous conte cette escarmouche, entre Wagner et Rossini.
—Vous ne comprenez pas l'harmonie du silence? disait Wagner.
—Si! si! faisait Rossini, qui prenait une feuille de papier, sur laquelle il jetait un point d'orgue.
Wagner ne revint pas.
Mme Clérambaud donne ce détail curieux sur son manger—qui le faisait accuser de gourmandise, de gueularderie: Rossini ne prenait, de son lever jusqu'à cinq heures de l'après-midi, où il buvait et mangeait nécessairement beaucoup, qu'une tasse de café glacé.
Visite à Nadar à l'Ermitage, et exploration des ateliers, des chambres, aux murs tout couverts de tableaux, de dessins, de photographies. Je remarque un portrait, d'une très blonde couleur, de Nadar fils, une spirituelle grisaille de Daumier, représentant un Don Quichotte ridicule, des Guys terribles, un chef-d'oeuvre de Manet, une lettre du peintre, au bas de laquelle sont trois prunes lavées à l'aquarelle, qui sont des merveilles de lavis et du coloriage artiste.
Et, au milieu du pittoresque bric-à-brac de la demeure, apparaissent et disparaissent, les dents blanches, les noires faces riantes, les madras de couleur de deux négresses, qui sont la domesticité du maître de la maison.
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Dimanche 27 août.—Visite de Geffroy. Son désir de quitter Paris, d'abandonner la bataille de la vie qui s'y livre, d'habiter la province, et là, d'y faire tranquillement et sereinement des livres, qui le feraient vivre.
Mlle Zeller me disait, que le vieux docteur Blanche, s'écriait devant elle, à la sortie d'une personne de chez lui, à laquelle il avait fait une grosse aumône: «C'est moi, bien plus que d'autres, qu'on devrait enfermer dans ma maison de fous!» Et son fils Jacques lui répétait plusieurs fois: «Si mon père avait vécu dix ans encore, il nous aurait mis sur la paille!» La bonne et douce figure du docteur disait un peu ses inépuisables charités.
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Mercredi 30 août.—Dans leurs romans et leurs nouvelles, les tout jeunes romanciers, avec leur actuel mépris de l'étude d'après nature, ne créent plus des personnages humains, ils fabriquent des êtres métaphysiques.
Une grande dame belge, tenant une haute position dans son pays, disait à un jeune Français de ma connaissance: «Il y a une chose sur laquelle je voudrais bien être éclairée. On m'a dit que, maintenant à Paris, dans l'intimité amoureuse, les femmes n'ôtaient pas leurs bas; de mon temps, nous les ôtions!»
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Lundi 4 septembre.—Peut-être est-ce bien, que dans la nouvelle Chambre, toutes les têtes, toutes les capacités, de quelque couleur quelles soient, en aient été rejetées. La politique se fera en dehors de la Chambre, et les gens de la Chambre ne seront plus que des mandataires domestiques d'électeurs, des distributeurs à la province, de tronçons de chemins de fer, de bureaux de tabac et de poste, de places de gardes champêtres, etc., etc., en un mot de bas ouvriers gouvernementaux, jouissant de la déconsidération des membres des parlements américains—et si quelque chose peut tuer le parlementarisme, ce sera cela…. Ça ne fait rien, la révolution contre l'intelligence va bon train.
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Mardi 5 septembre.—Visite du docteur Michaut, qui m'a envoyé du Japon «la biographie d'Hokousaï», et qui est de retour à Paris.
Il m'apprenait que l'affirmation absolue chez les Japonais, leur paraît une impolitesse, qu'ils éludent autant qu'ils le peuvent le oui et le non, en sorte que si vous demandez à un Japonais votre chemin, ou n'importe quoi, s'il ne vous répond pas, c'est qu'il ne trouve pas un faux-fuyant, pour échapper à l'affirmation.
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Jeudi 7 septembre.—Départ pour Jean d'Heurs. Dans ces gares, au passage incessant des trains, la pensée de ceux qui les habitent, ne doit avoir le temps de se poser sur rien, elle est sous le coup d'un ahurissement, produit par ce mouvement perpétuel.
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Vendredi 8 septembre.—Un continuateur de Shylock. Je lis dans la Tunisie française, ceci:
Un juge—et le récit est fait par le contrôleur civil de la région—dit à un Arabe assigné par un juif, en payement de 500 à 600 piastres.
—Pourquoi ne veux-tu pas payer?
—Parce que je ne le puis pas… Quand j'ai emprunté, j'avais une maison, un jardin, un henchir, du bétail, aujourd'hui, cet homme a ma maison, mon jardin, mon henchir, mon bétail, et je lui dois encore plus que je lui ai emprunté.
—Tu vois bien, dit le juge, se tournant vers le juif, que ce malheureux n'a plus rien… Que veux-tu donc de lui?
—Je veux, répliqua le juif, qu'il vienne travailler chez moi, sans salaire, jusqu'à ce qu'il se soit acquitté.
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Lundi 11 septembre.—Il faut que ce soit vrai, qu'en vieillissant, on devient plus tendre à la souffrance de tout ce qui vit. Aujourd'hui, je suis entré dans la tendue, et arrivé à un rejet où une mésange, les pattes brisées, se débattait, en jetant de petits cris de douleur, j'ai rebroussé chemin, et suis sorti du bois.
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Mardi 12 septembre.—La fièvre de mes crises de foie est inspiratrice, elle me fait trouver, cette nuit, pour le dernier tableau de LA FAUSTIN, le mâchonnement de la Renoncule scélérate, qui peut amener à la rigueur l'agonie sardonique.
Dans une visite que me fait au lit, Rattier, qui a été sous-préfet de Doullens sous Napoléon III, il me parle de la prison de Doullens, de ses détenus, du pavillon où étaient enfermés les plus célèbres: Blanqui, Barbès, Raspail, Hubert, Albert, parmi lesquels, des haines violentes faisaient qu'un jour, Raspail, à la sortie de Blanqui, lui versait son pot de chambre sur la tête.
Il me conta qu'un soir, vers 1852, où il était en train de dîner, on lui disait qu'il y avait trois hommes dans l'antichambre. Ces trois hommes étaient deux agents de police, et Proudhon, qui s'écriait dans le trajet à la citadelle «qu'il ne pouvait comprendre cette décision, qu'il était un homme qui pensait, écrivait, passait pour être une intelligence, et qu'on l'enfermait avec des Raspail, des Blanqui, des Albert, les brutes du pavillon!»
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Samedi 23 septembre.—Depuis dimanche, que je suis dans mon lit, j'ai devant moi l'estampe de Nanteuil, représentant L'INFANTE D'ESPAGNE MÈRE DU ROI. Oh! l'ennui de ces belles tailles! Ah! la peu amusante gravure aux yeux, que cette gravure des Nanteuil, des Mellan, si bien en rapport avec la perfection géométrique de tout le siècle. Et quelle traduction chez eux de la beauté des femmes du temps, qui est toute monastique, et dont les portraits des jeunes et des vieilles, ont l'air de portraits d'abbesses!
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Dimanche 24 septembre.—Le capitaine de l'Isle, le descendant du chevalier, du favori de Marie-Antoinette, m'apprend que la famille Diez, la famille dans laquelle mon grand-père avait pris sa femme, avait été anoblie au XVIIe siècle, pour avoir fondé une messagerie, Laffitte et Caillard, qui allait de la Haute-Marne à Pont-à-Mousson. Puis les Diez auraient été de célèbres fondeurs de cloches.
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Dimanche 1er octobre.—Paul Alexis, de retour du Midi, me raconte qu'il a été faire une visite à Mme de Maupassant, qui, dans une conversation d'une heure à six heures, entre autres choses, au sujet de l'enterrement de son fils, lui disait: «J'aurais bien voulu pouvoir aller à Paris… mais j'ai clairement écrit, pour qu'il ne fût pas mis dans un cercueil de plomb… Guy voulait après sa mort, sa réunion au Grand Tout, à la Mère la Terre, et un cercueil de plomb retarde cette réunion… Il a été toujours très préoccupé de cette pensée, et l'a émise à Rouen, quand il a présidé à l'enterrement du pauvre Flaubert… Non, sa maladie ne tenait d'aucun de nous… son père, c'est un rhumatisme articulaire… moi, c'est une maladie de coeur… son frère qu'on a dit mort fou, c'est une insolation, à cause de l'habitude, qu'il avait de surveiller ses plantations, avec de petits chapeaux trop légers.»
Alors, Mme de Maupassant entretenait Paul Alexis, des derniers mois de la vie de son fils. Un an, avant sa mort, il lui écrivait une lettre, à peu près conçue en ces termes: «Les médecins disent que j'ai une anémie cérébrale, je n'ai pas d'anémie cérébrale, je suis seulement fatigué, et la preuve c'est que je viens de commencer L'ANGÉLUS, et jamais je n'ai travaillé avec une facilité pareille, et je marche de plain-pied dans mon livre, comme dans mon jardin. Je ne sais pas, si mon livre sera un chef-d'oeuvre, mais ce sera mon chef-d'oeuvre.»
Malheureusement MUSOTTE venait se jeter en travers de son livre, et le retardait.
À Noël, où il avait l'habitude de faire le réveillon, en bon fils, avec sa mère, il lui écrivait qu'il ne pouvait y aller, parce qu'il réveillonnait «avec nos amies», disait-il dans sa lettre, et que du reste ces dames iraient lui faire une visite, dans quelques jours.
Mais que se passa-t-il dans ce réveillon? Le lendemain, Maupassant envoyait à sa mère une dépêche, sans queue ni tête, lui annonçant que ces dames étaient fâchées avec lui et même avec elle, et en effet Mme de Maupassant ne les a jamais revues.
Le Jour de l'An suivant, huit jours après, il venait voir sa mère, et il n'avait jamais été si tendre, si affectueux, mais au dîner, il délirait complètement, disant que maintenant, il allait faire des choses sublimes… parce qu'on lui faisait prendre des pilules qui le conseillaient, et lui dictaient, de leurs petites voix, des phrases, comme il n'en avait jamais écrites. La nuit, à son retour, avait eu lieu sa tentative de suicide.
Paul Alexis a lu son testament, daté, de trois semaines avant sa mort, où il institue comme héritière sa nièce Simone, réserve le quart de sa fortune à ses ascendants, et fait quelques legs à des amis. Chose curieuse, les deux témoins qui ont signé, sont deux médecins. Il a voulu éviter que son testament fût cassé, comme celui d'un fou.
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Mardi 3 octobre.—Chez les Sémites, le cerveau ne se développe que jusqu'à vingt-cinq ans; chez les Aryens, le développement dépasserait de beaucoup cet âge. Cette particularité du cerveau s'appellerait: le mur.
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Mardi 10 octobre.—Déjeuner avec Sarah Bernhardt, chez Bauër, qui très aimablement, s'est entremis pour lui faire jouer LA FAUSTIN.
Arrive Sarah, vêtue d'une robe gris perle, aux soutachements dorés, une robe tombante sans taille, semblable à une tunique. De diamants, rien que sur une face-à-main, dont le manche en est tout couvert. Sur la tête, un chiffon de dentelle noire, qui a l'air d'un papillon de nuit et sous lequel se dresse une chevelure semblable à un buisson ardent, et éclairent des yeux à la prunelle d'un bleu transparent, dans la pénombre de cils noirs.
En s'asseyant à table, elle se plaint d'être toute petite, ayant en effet la longueur de jambes des femmes de la Renaissance, et tout le temps, elle est assise de travers sur un coin de chaise, absolument comme une petite fille, mise à la grande table.
Et c'est aussitôt, avec une vivacité, un entrain, un brio de la parole, l'histoire de ses tournées à travers l'univers, nous donnant ce curieux détail, que sur l'annonce de futures représentations aux États-Unis, annonce toujours faite un an d'avance, une cargaison de professeurs de français est demandée, pour mettre les jeunes gens et les miss de là-bas, en état de comprendre et de suivre les pièces qu'elle doit jouer. Puis, c'est son vol à Buenos-Ayres, où les huit hommes qui s'étaient constitués ses gardiens, ont été si bien ensommeillés, qu'ils n'ont rien entendu, qu'elle, il a fallu la jeter en bas de son lit, pour la réveiller, et que son chien a dormi trois grands jours.
Je suis à côté, tout à côté de Sarah, et chez cette femme qui toucherait à la cinquantaine, le teint du visage, qui, ce matin, n'a aucun maquillage, pas même de poudre de riz, est un teint de fillette, un teint d'un rose tout jeunet, sur une peau d'une finesse, d'une délicatesse, d'une transparence curieuse aux tempes, sous le réseau de petites veinules bleues. C'est le teint, dit Bauër, d'une seconde jeunesse.
Un moment Sarah parle de son hygiène, des haltères qu'elle fait le matin, d'un bain chaud d'une heure, qu'elle prend tous les soirs. Puis elle passe à des portraits de gens qu'elle a connus, pratiqués, de Rochefort, de Dumas fils, etc.
Elle a, cette femme, incontestablement une amabilité innée, un désir de plaire qui n'est pas de commande, mais naturel.
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Lundi 16 octobre.—La France n'a plus la mesure d'une nation bien portante. Dans ses sympathies, ses affections, c'est une détraquée, dont les engouements ont l'humble domesticité d'une courtisane amoureuse.
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Mardi 17 octobre.—Dîner ce soir, chez Sarah, pour la lecture de LA FAUSTIN.
Le petit hall, ou plutôt l'atelier où la tragédienne reçoit, a quelque chose d'un décor de théâtre. Aux murs, deux ou trois rangées de tableaux posés sur le parquet, sans être accrochés, ayant quelque chose d'une préparation de vente chez un expert: tableaux que domine, sur la cheminée, son grand portrait en pied de Clairin. Devant les tableaux, des meubles de toute sorte, des bahuts moyenageux des cabinets de marqueterie, une infinité d'objets d'art rastaquouères, des figurines du Chili, des instruments de musique de sauvages, de grands paniers de fleurs, où les feuilles et les fleurs sont faites de plumes d'oiseaux. Là dedans, une seule chose d'un goût personnel, de grandes peaux d'ours blancs, mettant dans le coin où se tient la femme, une blancheur lumineuse.
Au milieu de cela, une cage, où un perroquet et un singe vivent en famille, un perroquet à l'immense bec, que tourmente, que martyrise, que plume, le petit singe, toujours en mouvement, toujours faisant du trapèze autour de lui, et que couperait en deux de son formidable bec, le perroquet, qui se contente de pousser des cris déchirants. Comme je m'attendrissais sur la vie affreuse faite à ce perroquet, on m'affirmait qu'un moment, on les avait séparés, qu'à la suite de cette séparation le perroquet avait manqué de mourir de chagrin, et qu'il avait fallu absolument le remettre avec son bourreau.
Vers huit heures arrive Sarah de sa répétition, et qui dit mourir de faim.
Elle est toute en blanc, avec une espèce de grande bavette flottante sur la poitrine, et sa robe à longue traîne, toute constellée de paillettes d'or, se contourne autour d'elle, dans un ondoiement gracieux.
Le dîner avec son fils, sa belle-fille, Bauër, Jean Lorrain, et la Guérard, qui est sa Guénégaud.
Un dîner fin, délicat, où la maîtresse de la maison ne boit que d'une boisson, dont le nom anglais m'échappe, et qui est faite avec du vin de Bordeaux, de jus d'orange, d'ananas, de menthe.
Sarah se montre très aimable, très occupée de moi, très attentive à ce que je n'aie pas froid. Toute la conversation est nécessairement sur les Russes. Bauër conte qu'il a vu un petit enfant, criant dans les bras de sa mère: «Vive la Russie!» pris par l'amiral Avellan, et passé à toute son escorte, qui l'a embrassé tour à tour, et dont l'un des officiers, pour lui donner quelque chose, lui a donné son aiguillette qu'il avait arrachée.
Enfin l'on passe dans l'atelier pour la lecture. Pas de lampe, un éclairage de bougies, et une copie à la mécanique aux maigres lettres, beaucoup moins lisibles que la grosse ronde des copistes, ce qui fait que Bauër est fort empêché dans sa lecture, et c'est froid, très froid.
Enfin après le septième tableau, je demande à lire le huitième et dernier tableau. Je ne lis pas bien, mais nerveusement, et Sarah me semble prise par la dernière scène.
Alors, une préparation de thé et de rafraîchissements, pendant laquelle il n'est plus question de la pièce.
Puis, Sarah vient s'asseoir à côté de moi, me dit que la pièce est pleine de passion, que le dernier tableau lui paraît superbe, et me demande de lui laisser, pour lire le quatrième et le cinquième tableau, qui n'ont pas été lus. Et se succèdent dans la bouche de Sarah, des paroles qui ont l'air d'affirmer le désir de la jouer, et même une phrase, où il est question de me mettre en rapport avec le directeur, mais au fond de ce bout de conversation, il n'y a pas une parole décisive.
Maintenant, il y a bien des choses qui me sont hostiles. Sarah est une romantique; elle a certainement, dans ce moment, par le bruit qui s'est fait autour de Réjane, la velléité de tenter de la modernité, mais son tempérament littéraire s'y refuse, puis elle jouit, dans ma pièce, d'une bien vilaine soeur, et dans la vie, elle se trouve avoir une soeur, ce que je ne savais pas du tout.
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Samedi 21 octobre.—Abordé par Stevens, qui me parle du travail incessant, effréné, de son vieil âge, me jetant dans l'oreille: «Je n'ose pas le dire, j'ai fait soixante-quinze tableaux, depuis le mois de janvier!»
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Dimanche 22 octobre.—Visite de Villedeuil, qui tombe avec sa petite fille, tous les six mois, chez moi, et m'intéresse, et à la fois me séduit et m'étonne, par sa conversation sur les révolutions économiques, qui ont lieu autour de moi, et dont je ne me doute pas. Aujourd'hui, il me fait un tableau très curieux de la mort du demi-gros par l'introduction des colis-postaux, qui tuent l'intermédiaire.
À Villedeuil succède Roger Marx, venant m'annoncer qu'il fait un bouquin pour les écoles, un choix de morceaux de littérature de Chateaubriand à nos jours, choix qui sera autrement brave que les Selectæ courants, et où il va se payer de donner beaucoup des Goncourt.
Et c'est Hennique, qui m'annonce la réception des DEUX PATRIES à l'Ambigu, et sa toute prochaine entrée en répétition.
Ce soir dîner chez Daudet, dîner avec Loti, qui un moment a hésité à venir, parce qu'on lui avait dit, que je disais un tas d'infamies sur son compte. Quand il s'en va, je lui dis, en lui donnant la main: «Loti, ne croyez pas à ce qu'on vous a dit de moi. Oh! je ne vous le cache pas, je n'ai pas aimé votre discours à l'Académie, et je l'ai dit bien haut…. Mais c'est tout.»
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Mardi 24 octobre.—La soirée de gala à l'Opéra: une déception. Vraiment, cette salle n'est pas favorable à l'exhibition de la beauté de la femme. Ces oeils-de-boeuf de lumière du fond des loges, ça tue tout, ça éteint tout, et le doux éclat des toilettes claires et des décolletages, et aujourd'hui, comme me le disait la comtesse Greffulhe, qui était charmante en blanc, il y avait trop d'uniformes de militaires, attirant l'oeil à leurs chamarrures, et empêchant les femmes de ressortir du fond sourd des habits noirs.
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Mercredi 25 octobre.—«Eh bien, la pièce de Goncourt, comment la trouvez-vous? C'est Jean Lorrain qui interroge.
«Mais très bien, répond le fils de Sarah Bernhardt, mais vraiment, est-ce que vous pensez que ma mère puisse la jouer?»
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Samedi 28 octobre.—Ah! il devient embêtant mon foie. Tous les deux ou trois jours, une petite crise, à propos d'on ne sait quoi, et le dégoût croissant de la nourriture, et des suées de faiblesse, tous les matins, et de la rejaunisse à tout moment dans la figure.
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Jeudi 9 novembre.—Voici qu'en sortant de table, Léon Daudet, avec son emballement ordinaire, se met à proclamer que Wagner est un génie supérieur à Beethoven, et se montant, se montant, arrive à affirmer, que c'est un génie aussi grand qu'Eschyle, que son Parsifal égale le Prométhée.
Là-dessus, son père lui dit que, dans le langage non articulé, qui est la musique, Wagner lui a donné des sensations, comme aucun musicien, mais que dans le langage articulé, qui est la littérature, il connaît des gens qui sont infiniment au-dessus de lui, notamment, le nommé Shakespeare.
Alors Rodenbach qui est là, prend la parole—et ce soir, il parle merveilleusement—déclarant que les vrais grands, sont ceux qui s'affranchissent des modes, des enthousiasmes, des engouements épileptiques d'un temps, établissant que la supériorité de Beethoven est de parler à la cérébralité, tandis que Wagner ne s'adresse qu'aux nerfs, déclarant, qu'on sort de l'audition de Beethoven, avec un sentiment de sérénité, tandis qu'on sort de l'audition de Wagner, endolori, comme si on avait été roulé par les vagues, un jour de grosse mer.
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Dimanche 12 novembre.—Réouverture du Grenier.
Dans un coin, le vieux Rosny parle de Napoléon, et de temps en temps, à une phrase brillante prononcée par lui, se retourne pour voir, si elle a été entendue de la chambrée. Léon Daudet, dans un autre coin, esthétise avec le jeune Rosny. Raffaëlli cause avec Geffroy de ses essais d'eaux-fortes en couleur, qui vont paraître cette semaine. Daudet souffre, et malgré cela, jette dans la conversation générale, un joli mot, une remarque fine. Roger Marx m'entretient de la danseuse Loïe Fuller, qui le fréquente, et qui aurait un véritable goût d'art, s'étendant de sa danse à un tableau, à un bronze, et me dit, que rien n'est amusant comme une répétition, où elle essaie les couleurs de l'arc-en-ciel, dans lesquelles elle va développer la grâce de ses attitudes.
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Samedi 25 novembre.—À ce qu'il paraît, j'ai été anathématisé, à la mairie du VIe arrondissement, par les femmes de la Ligue de l'Émancipation, pour le mal que j'ai dit du beau sexe, dans mes livres, et qui, si elles ne sont pas encore décidées à venir me battre à domicile, sont résolues à m'adresser une lettre énergiquement motivée. C'est du moins ce que m'apprend un reporter de l'Éclair, venant me demander, si j'avais reçu la lettre en question.
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Dimanche 26 novembre.—J'ai écrit à Sarah Bernhardt de me renvoyer ma pièce, et j'ai reçu d'elle aujourd'hui un petit bleu, où elle me dit qu'elle a un tel désir de jouer quelque chose de moi, qu'elle me demande de garder encore ma pièce six semaines, pour la lire, à tête reposée. Ma conviction est qu'avec un certain désir de la jouer, elle ne la jouera pas.
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Dimanche 3 décembre.—Chez Plon, on disait ces jours-ci, que la bicyclette tuait la vente des livres, d'abord avec le prix d'achat de la manivelle, puis avec la prise de temps, que cette équitation obtient des gens, et qui ne leur laisse plus d'heures pour lire.
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Mardi 5 décembre.—Daudet m'a amené hier, le docteur Rendu, médecin de l'hôpital Necker, qui m'a mis à l'huile de Harlem.
Cette huile de Harlem, ordonnée par un médecin de ce temps, est un médicament qui semble avoir été inventé par un hermétique moyenageux, et dont le prospectus commence ainsi: «En Jésus Christ se trouvent tous les trésors de guérison, tant du corps que de l'âme.» Au fond, un médicament qui doit avoir une terrible action, car après en avoir pris quelques gouttes, il vous remonte de l'estomac des fumées, qui ont l'odeur de l'asphalte en fusion, pour la réparation des trottoirs.
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Mercredi 6 décembre.—Alidor Delzant s'est amusé, ces derniers mois, au rangement, au classement des autographes d'Ozy. Parmi ces lettres des contemporains amants ou amoureux de la femme, il y a tout un volume de lettres de Charles Hugo, de lettres très intéressantes, de lettres très belles, au moment, où Ozy, courtisée par le vieil Hugo, est prête à lui céder, et où le fils lui écrit, qu'il ne veut pas partager cet incestueux commerce, et qu'il se retire, le coeur déchiré.
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Jeudi 7 décembre.—Jeanniot m'amène l'éditeur Testard. Il veut faire une édition de grand luxe de LA FILLE ÉLISA, tirée à trois cents exemplaires seulement. Elle serait illustrée d'une dizaine, d'une douzaine d'eaux-fortes de Jeanniot. Maintenant il aurait l'idée—je trouve l'idée malheureuse—de faire graver en double, et bourgeoisement par un buriniste, les dessins de Jeanniot, qui auraient servi à ses eaux-fortes. Puis il voudrait en marge de petites gravures, jouant les croquetons au crayon noir et à la plume, qu'on jette, à l'heure présente, sur les marges des livres, déjà imprimés.
Quelle verve surchauffée, quelle vitalité fouettée, quel diable au corps de la cervelle, chez Scholl! C'est depuis la soupe jusqu'au fruit, depuis le lever de la table jusqu'à sa sortie du salon, une suite d'échos parlés, une avalanche d'anecdotes, une succession de racontars, une enfilade de petits récits sans exposition, comme enfermés entre deux astérisques, un débordement de choses drôles, amusantes, spirituelles, ne laissant la parole à personne, et faisant Coppée silencieusement consterné.
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Vendredi 8 décembre.—J'ai reçu enfin hier la fameuse lettre d'anathématisation des femmes de la Ligue d'Émancipation, lettre signée: Mme Potonié. La lettre est polie, et je ne réponds pas.
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Dimanche 10 décembre.—Ce soir, on affirmait sérieusement chez Daudet, qu'un populo assistant par hasard à la Chambre, et qui était blessé, avait cru, dans le premier moment, à un feu d'artifice, qu'on avait l'habitude de tirer, dans l'intérieur du Palais-Bourbon, après un discours remarquable.
Montégut, le cousin de Daudet, qui fait la cuisine de l'Intransigeant, après dîner, dans une réminiscence reconnaissante, se met à parler de son opération chez les frères Saint-Jean-de-Dieu, des trois mois qu'il y a passés, de son premier lever, de son premier regard par la fenêtre, dans ce jardin qu'il avait vu à son entrée, tout dépouillé, complètement mort, et où la pousse d'une petite bande d'herbe, le faisait pleurer bêtement.
Montégut s'étend sur les soins maternels, donnés par ces hommes, ces gardes-malades appartenant tout entiers à la souffrance, et si en dehors de la vie du siècle, que celui qui le soignait, et qui était à Paris depuis dix ans, n'était sorti que trois fois de la maison, une fois pour aller à Notre-Dame, une autre fois au Sacré-Coeur, une autre fois pour une visite semblable. Il célèbre leur discrétion à l'égard de votre vie, de vos opinions, de vos lectures, de vos journaux, et ne trouve dans sa mémoire comme blâme de ses relations, quand il recevait la visite des actrices du Théâtre-Libre, ou de femmes du quartier Latin, en toilette exubérante, que ce rappel ironique du frère qui le soignait, jetant à haute voix dans ce monde féminin: «C'est l'heure de prendre votre lavement!»
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Mardi 12 décembre.—Pouvillon, de passage à Paris, et qui venait de terminer un roman, en forme de mystère, sur la Bernadette de Lourdes, parle d'un malaise nerveux, qui l'a fait passer deux jours dans son lit, et bientôt il nous entretient de sa grande névrose, qui est chez lui une entêtée hantise de la mort, avec l'effroi de ce qui peut arriver après—et que sans doute, lui donne une éducation religieuse.
Descaves, dont le roman sur les aveugles, va paraître dans le Journal, après le roman de Vandérem, s'extasiait devant moi sur la perfection de l'ouïe, chez les aveugles. Il me disait que l'un d'eux assurait reconnaître chez des gens, en train de causer, que la lampe était emportée ou éteinte, par le rien qui venait à la voix des causeurs.
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Lundi 18 décembre.—Barrès me fait l'historique de sa campagne électorale à Neuilly, impute à la police la tentative d'assassinat faite sur lui par les anarchistes, m'assure que dans cette bataille, sa vie était en jeu, qu'on voulait le jeter en bas de la tribune qui était très haute, et qu'il était obligé de se rendre aux assemblées, dans l'escorte de quarante domestiques, prêtés par ses amis, quarante domestiques qui lui servaient de gardes du corps. Et il interrompt son récit, deux ou trois fois, pour répéter: «C'était très amusant… très amusant!»
Barrès est en train d'écrire une pièce politique: UNE JOURNÉE PARLEMENTAIRE, où il n'a pas osé risquer une séance; toutefois il craint que la pièce ne soit arrêtée par la censure.
Alors le petit Hahn s'est mis au piano, et a joué la musique composée par lui, sur trois ou quatre pièces de Verlaine, de vrais bijoux poétiques, une musique littéraire à la Rollinat, mais plus délicate, plus distinguée, plus savante, que celle du poète berrichon.
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Mercredi 20 décembre.—Tissot m'a amené Helleu, qui veut décidément faire une pointe sèche d'après moi.
Causerie avec Tissot sur sa vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, dont il va exposer plus de trois cents compositions aux Champs-Élysées, au mois d'avril. Il n'a pas encore trouvé pour le livre, un éditeur en France, mais il ne doute pas d'en trouver en Amérique.
Tissot parle d'un texte avec notules, donnant la vie intime de Jérusalem dans ces temps, d'après des détails du Talmud, non encore traduits, et qu'il a fait traduire par un juif russe.
Et vraiment, les détails donnés par ces notules sont curieux. On brûlait tellement d'encens dans le Temple, qu'il y avait toujours dans le ciel, un nuage allant jusqu'à la mer Rouge, et qui faisait éternuer un troupeau de boucs, près de Jéricho. À propos de l'encens qui joue un grand rôle dans le Talmud, il y est parlé comme d'un magicien, d'un prêtre célèbre, qui faisait monter l'encens en colonne, au moyen d'une herbe qu'il mêlait à l'encens.
Une notule, au sujet de la Femme adultère, nous apprend, que les femmes adultères étaient habituellement déshabillées au Temple, mais qu'elles ne l'étaient pas, quand leur corps était trop beau, de peur d'exciter les jeunes lévites.
Et un tas de curieux renseignements, sur le service qui se faisait au Temple. Les pieds nus sur les dalles de marbre donnant la diarrhée aux vieux prêtres, un médecin ad hoc séjournait dans une partie du Temple. Il y avait aussi un corridor spécial, passant sous le Temple, pour se rendre à une certaine fontaine affectée aux prêtres, qui avaient eu des pollutions dans la nuit.
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Jeudi 21 décembre.—Toute la soirée, la conversation est sur Rosny, dont on proclame la valeur littéraire, et l'on s'étonne que, dans ce temps de la bombe de Vaillant, aucun journal ne fasse allusion à son livre MARC FANE, qui est, pour ainsi dire, le compte rendu par avance du fait d'hier.
Daudet, qui sort tout enthousiasmé de la lecture de la CORRESPONDANCE DE
GOETHE ET DE SCHILLER, me disait:
—Ah! Goncourt, la belle page à écrire sur l'amitié littéraire!
—Allez, lui ai-je répondu, c'est encore mieux de la mettre en pratique, comme nous le faisons.
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Vendredi 29 décembre.—Léon a fait, dans son nouveau volume, une satire des médecins contemporains, quelque chose comme les pérégrinations d'un Gulliver, dans le monde médical. Or il dit, que ce travail ne lui présente pas d'intérêt, parce qu'il y met tout ce qu'il y a d'emmagasiné en lui, et que ça ne lui offre pas la jouissance d'inventer, d'imaginer. À quoi, je lui dis de se défier de l'imagination, et que je crois que ce qui fait le beau des vrais livres, c'est la sélection de cet emmagasinage.
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Dimanche 31 décembre.—Carrière m'apporte un portrait de Daudet, un grand lavis lithographique. C'est un portrait de cette série, dont nous avons parlé, pendant qu'il faisait une esquisse de ma tête, et qu'il devait graver à l'eau-forte et que bien heureusement il n'a pas fait par ce procédé, qui lui aurait pris un temps énorme, étant donné la grandeur de ces images. Tout à fait merveilleux, le fondu, le flou, le corrégianisme de cette planche, et c'est étonnant qu'il se soit rendu maître du procédé, aussi rapidement. Un portrait de Daudet crucifié, golgotant, mais de toute beauté, comme facture.
Aujourd'hui, au Grenier, quelqu'un demandant l'heure, on parle de la différence de l'heure, sur les montres tirées des poches. Cela me fait dire: «Il y a un homme, dont cette différence de l'heure a été l'empoisonnement de la vie. Cet homme qui possédait deux cent cinquante pendules, peut-être les deux cent cinquante pendules les plus admirables, qui aient été jamais fabriquées au monde, n'avait dans la vie qu'une préoccupation, c'était l'accord simultané de la marche de toutes ces pendules, auquel il n'a jamais pu arriver. Oui, oui, ç'a été l'empoisonnement de la vie de lord Hertfort.» Alors Rodenbach de s'écrier: «On en ferait un conte fantastique—parfaitement, lui dis-je, et le possesseur des pendules, mourrait au moment, où toutes les pendules sonnent ensemble minuit, et encore n'aurait-il pas la jouissance de les entendre jusqu'au bout, il mourrait au onzième coup.»
Grand dîner chez Daudet en l'honneur des fiançailles du jeune couple Hugo et Mlle Ménard-Dorian, auquel le maître de la maison dit gracieusement, que le reste des convives n'est, ce soir, que de la figuration.
La petite Dora, que je vois pour la première fois, une délicieuse tête au charme slave, et d'une ressemblance curieuse avec une tête au pastel de Doucet, qui est chez la princesse.
Après dîner, Mme Ménard-Dorian vient s'asseoir dans un fauteuil proche le mien, et nous causons art moderne. C'est chez elle une parole juste, sensée, technique, une parole coupée par des temps, et comme sortant du somnambulisme d'un être. Puis elle me parle du mariage de sa fille, qu'elle me dit se marier à Paris, à l'encontre de l'assertion des journaux, annonçant la célébration du mariage en province, mais un mariage évitant toute publicité.
Mme Ménard-Dorian a un corsage, à bandes diaprées de petites fleurettes de couleur, rappelant le souvenir de ces images de parterre du XVIIIe siècle, et ainsi galamment habillée, avec ses grands yeux ombreux, et le caractère de sa tête d'un autre temps, elle est vraiment originalement belle.
ANNÉE 1894
Lundi 1er janvier 1894.—D'aimables souhaits de la bonne année, qui commencent dans un petit bout de lettre, gentiment affectueux de Raffaëlli.
Puis ce sont Roger Marx, Frantz Jourdain, et Jean Lorrain, narrant la vie, à la Renaissance, de Sarah Bernhardt, de cette femme répétant tout l'après-midi, jouant toute la soirée, tout en étant régisseur, metteur en scène, contrôleur, etc., etc., et réduite à dîner dans sa loge. De curieux dîners, où l'on mange couché sur le tapis: cela s'appelle manger sur l'herbe.
Et se succèdent les Charpentier, m'amenant ma filleule Jane, et les Daudet, m'amenant ma filleule Edmée. Mme Daudet me rappelle dans le landau, nous menant rue Bellechasse, que commence aujourd'hui la vingtième année de notre intimité.
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Mardi 2 janvier.—Dans le chemin de fer, en face de moi, un monsieur au teint de papier mâché, aux traits nerveusement tiraillés, aux yeux doucement ironiques, et qui, d'après ses paroles, semble un compositeur de musique. Il cause avec un voisin, un peintre que je ne connais pas plus que lui, et parlant un moment des compositeurs français du XVIIIe siècle, il dit: «La préoccupation de ces hommes était avant tout de traduire leurs sentiments… le métier chez eux n'était qu'un domestique… tandis que chez nos contemporains, c'est le patron!»
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Mercredi 3 janvier.—Une visite inattendue. M. Larroumet, vient me voir, et me conte ceci: il avait publié un gros livre sur Marivaux, et se présentait, je crois, à un examen de doctorat, quand son examinateur lui dit:
—Comment, monsieur, un livre de 600 pages sur un auteur de second ordre?
—Croyez-vous, monsieur, lui aurait-il répondu, que si ces 600 pages avaient été consacrées à Crébillon père, mon livre vaudrait mieux?
L'examinateur ne répondait rien, et continuait à feuilleter l'énorme monographie, lorsque, tombant sur notre nom, au bas d'une note, il s'écriait: «Ah! c'est trop fort, ce nom dans votre livre…. N'est-ce pas, c'est bien eux les Goncourt, ai-je lu dans un article de Sainte-Beuve, qui ont dit que l'antiquité a peut-être été faite, pour être le pain des professeurs? Les noms de ces écrivains ne doivent jamais être cités par un auteur, qui se respecte!»
Au fond, c'est curieux qu'une boutade comme celle-là, ait le pouvoir d'inspirer de tels ressentiments dans une classe de gens.
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Jeudi 4 janvier.—Carrière m'entretient de son tableau du Théâtre de Belleville, auquel il travaille, et qu'il espère avoir fini pour l'Exposition. Il me dit les soirées qu'il y passe, pour en emporter l'impression morale, sensationnelle. Il ajoute qu'il va voir aussi des verreries, des fonderies, des agglomérations ouvrières, pour bien portraiturer ces multitudes dans leur ensemble, car il ne s'agit pas ici de détacher des portraits particuliers: ils ne se voient pas dans une foule.
Il a tout à la fois l'observation et l'esprit, ce Carrière. Ces jours-ci, le chirurgien Pozzi, auquel il était allé recommander pour une opération, un pauvre diable, après de grands compliments sur sa peinture, l'invitait à venir le voir, un jour, à sa clinique. Le spirituel blagueur le remerciait par cette phrase: «Merci, docteur, je ne tiens pas à jouir de la douleur des autres!»
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Dimanche 7 janvier.—J'étais si bien portant, ces jours-ci, que j'ai dit au docteur Rendu de ne pas revenir d'ici à quinze jours, et ce matin, soudainement, j'ai un tel froid dans les bras que, couché dans mon lit, tout habillé, avec deux paletots sur le corps, et encore des fourrures jetées sur mes couvertures, je suis obligé de me faire repasser les bras avec des fers chauds.
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Mardi 9 janvier.—Le peintre Helleu, des yeux fiévreux, une physionomie tourmentée, et avec cela, la peau et les cheveux du noir d'un corbeau.
Il vient faire une pointe sèche d'après moi, disant qu'il est très intimidé, qu'il a rêvé toute la nuit qu'il manquait mon portrait, et que pour se mettre en train—lui, qui ne fait que des femmes—il a essayé de se portraiturer lui-même.
Il travaille sur le cuivre non recouvert, avec une pointe de diamant, ayant un tournant sur le métal, que n'a point la pointe d'acier, et avec lequel, il se vante de pouvoir faire un 8. Cette pointe de diamant, qui vient d'Angleterre, serait l'objet de la convoitise de graveurs à l'eau-forte contemporains, qui font de la diplomatie pour la lui emprunter, à la fin de la faire exécuter par un bijoutier parisien.
Pendant qu'il travaille, penché sur la planche de cuivre, qui lui met un reflet rouge sur la figure, il me confesse ses goûts de bibeloterie, son amour des bois sculptés du XVIIIe siècle, et il m'avoue que pour le tableau qu'il finit dans le moment, tableau vendu seulement 2 000 francs, il vient d'acheter un cadre, aux armes de France, de 1 500 francs.
Puis il parle du besoin de s'entraîner, de se monter, des quatre heures qu'il lui faut, pour attraper l'assurance, quatre heures au bout desquelles, il est quelquefois mort de fatigue. Et il me parle aussi de ses tentatives, pour obtenir des sortes d'instantanés dans le monde, au moyen de planches remisées au fond de son chapeau, et me conte la réussite d'une petite planche, ainsi enlevée, où il a reproduit les yeux concupiscents de Tissot sur un décolletage de femme.
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Mercredi 10 janvier.—Robert de Montesquiou vient m'inviter à une conférence, à la Bodinière, où il doit parler sur Marceline Desbordes-Valmore, dont les poésies ont été, selon son expression, la consolation de ses années sèches. Alors il se répand sur le bonheur de sa vie dans le pavillon, où il vient de s'établir à Versailles, sur cette séparation qui se fait entre le monsieur en vareuse bleue de là-bas et le monsieur habillé de Paris, sur la satisfaction de ne plus être sous le coup d'une visite imprévue…. Puis c'est de l'enthousiasme délirant, au sujet de Sarah Bernhardt, à laquelle il s'apprête à faire cadeau, dit-il, d'un collier en corail rose laqué, qui aurait appartenu à une Impératrice du Japon.
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Jeudi 11 janvier.—Courteline, un petit homme de la race des chats maigres, perdu, flottant dans une ample redingote, les cheveux en baguettes de tambour, plaqués sur le front, et rejetés derrière les oreilles, et de petits yeux noirs, comme des pépins de poire, dans une figure pâlotte. Ce petit homme: un gesticulateur, ayant dans le sac de sa redingote, des soubresauts de pantin cassé, et cela, dans des conversations, où, piété sur ses talons, sa parole a la verve comique à froid de ses articles, et où son dire débute ainsi: «N'est-ce pas, je n'ai pas l'habitude de mettre mon pied sur un étron?…»
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Mercredi 17 janvier.—Ce soir, je dînais à côté d'une jolie et distinguée femme, d'origine russe. Elle me confessait, à l'âge de quatorze ans, dans l'abandon et la non-surveillance des livres traînant partout, en la maison de ses père et mère—et qui avait fait que sa soeur avait lu, à six ans, MADAME BOVARY—avoir parcouru toute la littérature avancée des langues, française, russe, anglaise, allemande, italienne. Et comme je l'interrogeais, sur ce que cette incroyable avalanche de mauvaises lectures avait dû produire dans son cerveau, elle me répondait que cette ouverture par les livres sur la vie aventureuse, lui avait donné l'éloignement des aventures, mais en même temps lui avait fabriqué une pensée, toute différente de la société, au milieu de laquelle elle vivait.
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Dimanche 21 janvier.—Aujourd'hui la visite de Bonnetain, que je n'ai pas vu depuis son retour du Soudan.
Il proclame qu'on peut aller d'un bout de l'Afrique à l'autre, avec une canne, en courant moins de danger, que dans la banlieue. Mais, ajoute-t-il, quand il y a des militaires envoyés pour ces promenades, ils veulent absolument des coups de fusil, pour avancer, et c'est d'eux, que viennent toutes les complications.
Il parle de la politique française là-bas, de sa soumission aux exigences de l'Angleterre, nous confiant qu'un gros bonnet de l'administration, lui avait dit, dans un mouvement d'expansion: «Si je pouvais vous faire lire les dépêches, que j'ai dans ce meuble, sur notre humiliante attitude vis-à-vis de l'Angleterre, nous pleurerions!»
Il donne de tristes détails sur le gaspillage, sur la malhonnêteté générale de l'endroit, signalée par cette phrase qui revient dans sa conversation, comme un refrain: «Vous savez, là-bas, il se gagne une maladie, qui fait voir les choses sous un autre angle qu'en Europe… ça s'appelle la soudanite.» Et la soudanite ferait faire de vilaines et féroces choses.
Puis avec l'accent tendrement passionné, qu'il a, lorsqu'il parle de sa fille, il nous disait: «Elle n'a pas été une minute souffrante… et c'est un enfant que rien n'étonne… Elle aperçoit un lion, savez-vous ce qu'elle dit: «Oh! j'en ai vu de plus beaux que cela au Jardin des Plantes… et surtout le grand, auprès de ma marraine, qui a des poils sur le dos et des bouquets entre les jambes.» Elle parlait du lion de Belfort, qu'elle voyait en allant chez sa marraine, à Montrouge.
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Mardi 30 janvier.—Dîner chez Jean Lorrain, avec le ménage de la Gandara, Henri de Régnier.
Une beauté tout à fait gozzolienne, cette Mme de la Gandara, avec ses beaux yeux songeurs au grand blanc, l'ovale long de sa figure, les lignes pures de son nez, de sa bouche, la délicatesse extatique de sa physionomie, ses blonds cheveux lui tombant le long de la figure, en ondes dépeignées, comme les cheveux d'une Geneviève de Brabant, enfin avec ce caractère d'une tête, où la nature s'associe au coquet effort de se rapprocher des primitifs, et qui lui donne dans de la jeune vie, le charme archaïque d'une tête idéale d'un vieux musée. Et le cou un peu décolleté, sans un bijou, sans une fanfreluche distrayant le regard, elle est habillée d'une robe de satin blanc, toute plate, toute collante aux formes, avec seulement au bas, cinq ou six rangs de petites ruches, qui font un remous de luisants et de reflets de soierie, à ses pieds.
Gandara tout en étant simple, naturel, est un monsieur distingué, qu'on sent en rapport avec les gens du vrai monde. Dans sa causerie sur la peinture, où ses trois admirations semblent se porter sur Rembrandt, Velasquez, Chardin, il a une expression caractérisant bien le premier et le dernier, quand il dit: «Chez Rembrandt, c'est une lumière d'or, chez Chardin, une lumière d'argent.»
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Mercredi 31 janvier.—Aujourd'hui, la comtesse de Biron vient me demander mes conseils, pour l'Exposition de Marie-Antoinette, qui doit avoir lieu au musée Galliera.
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Dimanche 4 février.—La petite bonne qui a remplacé un moment Blanche, et qui s'en va de chez moi, disait: «Décidément je vais chercher une place chez une cocotte… on y travaille peu… on y mange bien… et on a la chance d'être emmenée au spectacle, aux bains de mer!»
Daudet soutenait que les locutions des gens sont, la plupart du temps, en rapport avec la nature de leurs facultés. Ainsi les gens qui ont le don de la vision des choses, disent toujours: «Vous voyez bien ça?» tandis que ceux qui ne sont pas picturaux, et qui ont plutôt la compréhension, que la vision des choses, disent: «Vous comprenez bien ça?»
Ce soir, Rollinat, venu pour placer ses morceaux de musique à Engel, qui lui a fait un traité par lequel, il ne peut lui en fournir que la demi-douzaine par an, nous joue ces morceaux. Il les interrompt, de temps en temps, nous faisant face par une virevolte du tabouret du piano, et nous parlant de sa vie plantureuse de là-bas, des chevennes de trois livres, qu'il met bien ficelés à la broche, et dont il arrose la peau craquante d'une livre de beurre, avouant que pour lui «bien manger a son importance». Et il se répand sur ses pitancheries, avec son curé rabelaisien, s'écriant à table: «Ah! je ne sais pas comment on est là-haut, mais je me trouve bougrement bien ici!»
Dans sa vie provinciale, Rollinat ne se plaint que des temps de neige qui l'emprisonnent chez lui, et il cite une année, où il a été enfermé quarante jours chez lui, et où pour se distraire, il s'est livré à de voluptueuses cuisines.
Il nous répète qu'il n'a jamais pu écrire à une table, que c'est en marchant dans la campagne, qu'il fait ses vers, et la carcasse musicale de sa musique, avant de la reprendre au piano.
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Lundi 5 février.—Helleu qui recommence une pointe sèche, d'après moi, me raconte les premières années de sa vie d'artiste; et me parle d'affreuses pannes, de deux jours qu'il a passés sans manger, n'ayant que l'argent du modèle, d'après lequel il a travaillé, ces deux jours, fiévreusement, pour oublier sa faim. Heureusement qu'en farfouillant dans son atelier, à la fin de la seconde journée, il a trouvé une boîte de fer-blanc, dans laquelle trois ou quatre biscottes avaient été oubliées.
Puis Helleu m'entretient d'une centaine de croquis, qu'il a faits dans un séjour à Bois-Boudran, de la comtesse Greffulhe, croquis dans toutes les attitudes, et montrant la charmante femme, du lever au coucher, croquis qu'il avait demandés un jour, pour les exposer, et qui lui avaient été refusés, parce qu'il y avait des croquis trop intimes, que la femme était montrée trop dans son déshabillé.
Helleu est avant tout, un croqueur des ondulations et des serpentements du corps de la femme, et il me disait qu'il avait chez lui, tout un arsenal de planches de cuivre, sa femme ne pouvant faire un mouvement qui ne fût de grâce et d'élégance, et dix fois par jour, il s'essayait à surprendre ces mouvements, dans une rapide pointe sèche.
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Dimanche 11 février.—De la gaieté douce, du comique léger, de la parole joliment malicieuse, et de l'entrain communicatif, qui fait tout le monde causant autour de lui, ce sont les qualités de la conversation de Rodenbach.
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Mercredi 14 février.—Une crise avant-hier, une crise ce matin. Une impossibilité de travailler, d'écrire même une lettre. J'ai vraiment peur, quand arrivera la correction des épreuves de mon JOURNAL, de n'être plus en état de faire cette correction.
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Dimanche 18 février.—C'est vraiment extraordinaire chez Schwob cette science universelle qui va de Tacite à Wittemann: des auteurs les plus anciens aux auteurs les plus modernes, et les plus exotiques. Et cet érudit n'est pas seulement un homme de bouquins, il a la curiosité des coins d'humanité excentriques, mystérieux, criminels. Il nous décrivait, ce soir, le repaire du Château-Rouge, nous contait une visite faite par lui, à la salle des femmes.
Il est en train de traduire un roman complètement inconnu de l'auteur de ROBINSON CRUSOÉ: roman qu'il me dit avoir quelque ressemblance avec GERMINIE LACERTEUX.
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Jeudi 22 février.—Enfin aujourd'hui, sans une ligne, sans un mot de Sarah Bernhardt, le renvoi du manuscrit de: LA FAUSTIN.
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Vendredi 23 février.—Représentation de la JOURNÉE PARLEMENTAIRE, au Théâtre-Libre, représentation du Figaro.
Dans l'entr'acte, visite de l'académicien d'hier, visite d'Hérédia qui nous raconte qu'il a bien manoeuvré, qu'il a démoli les intrigues de Camille Doucet, qu'il s'est montré un habile stratégiste.
Au fond, la JOURNÉE PARLEMENTAIRE n'est pas si méprisable, que je l'entends dire par quelques-uns, seulement, c'est une pièce faite rapidement, pas assez fouillée, et où Thuringe et les parlementaires de son entour ne sont que silhouettés.
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Dimanche 25 février.—Interrogé sur son ami Paul Adam, de Régnier nous dit que c'est un corpulent, un sanguin, dont même la rêverie n'est pas contemplatrice, mais est active, et tout en reconnaissant, en exaltant ses mérites littéraires, il déclare toutefois que chez lui, l'occultisme prime la littérature.
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Lundi 26 février.—À l'anarchique heure présente, dans les maisons où les magistrats ont un appartement, il y a une porte intérieure en glace fermée, qu'ouvre seule la portière. Cette porte existe chez le juge Meyer, qui habite le logement du dessous de Quesnay de Beaurepaire.
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Mercredi 28 février.—Lisant aujourd'hui, dans la brochure, la JOURNÉE PARLEMENTAIRE, je trouve à la pièce de très grandes qualités, dont je ne m'étais pas tout à fait rendu compte à la représentation, et je trouve le suicide par contrainte, un acte parfaitement original et très bien fait.
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Dimanche 4 mars.—Au Grenier, arrive Rodenbach, auquel on demande, où il en est de sa pièce, et qui dit que Claretie est prêt à la jouer, mais qu'il ne veut pas de sa composition. C'est un hasard, ajoute-t-il, qui lui a fait faire du théâtre, qu'il n'en fera sans doute plus, et qu'alors il aime mieux ne pas être joué, que d'être joué avec une interprétation, qui n'est pas dans ses vues. Claretie lui propose Baretta, et il désirerait avoir Moreno qui, pour lui, donnerait l'illusion d'une figure avec son recul dans le passé.
Ce soir, Schwob apporte, chez Daudet, un volume de Daniel de Foé, qu'il nous traduit, qu'il nous interprète. C'est un traducteur très séduisant, avec son mot à mot trouvant si bien l'expression propre, ses petites hésitations balbutiantes devant un terme archaïque, ou un terme d'argot, avec son intonation à mezza voce qui, au bout de quelque temps, a le charme berçant d'une cantilène. Ce volume, je crois, s'appelle LE CAPITAINE JACK, et c'est l'histoire d'un voleur-enfant, écrite avec un sentiment d'observation moderne, et mille petits détails d'une vie vécue, contés bien certainement à l'auteur, enfin avec toute la documentation rigoureuse et menue d'un roman réaliste de notre temps.
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Mercredi 7 mars.—Dîner chez Zola, dans sa belle et grande salle à manger nouvelle.
Un très beau et très fin dîner, au milieu duquel est servi un plat exquis: des bécasses au vin de Champagne, dont la recette a été rapportée par Mme Zola de Belgique, et dans la sauce duquel salmis, est écrasé du foie gras: ce qui fait un velouté sucré inénarrable.