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Journal des Goncourt (Troisième volume) / Mémoires de la vie littéraire

Chapter 3: ANNÉE 1867
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About This Book

The volume presents a sequence of diary entries recounting daily life and literary society, blending vivid dreams and anecdotal scenes with critical reflections on art, manners, and taste. Observational vignettes record meals, travels, encounters, and conversations, alternating close personal confession with sharp cultural commentary. Themes include the practice of writing, the dynamics of social interaction, aesthetic impressions of objects and foreign arts, and the pleasures and burdens of publicity; the tone is immediate, episodic, and richly descriptive rather than plot-driven.

ANNÉE 1867

1er janvier.—Une heure du matin. Année 1867, qu'est-ce que tu nous apporteras?

* * * * *

2 janvier.—Dîner chez la princesse avec Gautier, Octave Feuillet, et Amédée Achard, un homme du monde fané, un esprit sans accent, une voix sans timbre,—le type de l'effacement.

Éreintement de Ponsard, mené par Gautier et nous, à rencontre de la princesse; au bout de quoi, quelqu'un demande à Gautier, pourquoi il n'écrit pas ce qu'il dit: «Je vais vous conter une petite historiette, riposte tranquillement Gautier. Un jour M. Walewski me dit de n'avoir plus d'indulgence, et qu'il m'autorisait à écrire ce que je pensais sur les pièces.—Mais, lui dis-je, il y a cette semaine une pièce de X…—Ah! fit vivement Walewski, si vous ne commenciez que la semaine prochaine? Eh bien, j'attends toujours cette semaine prochaine.»

La princesse nous parle du prince impérial. Il paraît que c'est un conservateur en herbe, que son père appelle le petit éteignoir—et avec cela casseur en diable,—et dans une partie de jeu, ces temps-ci, un jour où son père ne l'avait pas mené au spectacle où il comptait aller, ayant brisé pour quarante mille francs de petits modèles de soldats exécutés par le sculpteur Frémiet: l'armée en réduction minuscule que l'Empereur a dans une armoire de sa chambre…

* * * * *

—Par le froid, les petits musiciens passent dans les rues, leur violon sous l'aisselle, perdus dans d'immenses redingotes, un képi sur le sommet de la tête: caricaturaux et sinistres, ayant l'air de petits singes en carrick.

* * * * *

—Un symptôme du temps. La boutique des libraires n'a plus de chaises. France fut le dernier libraire à chaise et la boutique où il y avait un peu de perte de temps entre les affaires. Maintenant les livres s'achètent debout. Une demande et un prix; rien de plus..

Voilà où la dévorante activité du commerce d'aujourd'hui a mené cette vente du livre, autrefois entourée de flânerie, de musarderie, et de bouquinage bavard et familier.

* * * * *

—On parle toujours de la création du créateur et jamais de la création de la créature. Cependant que de choses créées par l'homme; depuis, depuis… jusqu'au céleste d'un air d'orgue.

* * * * *

—Nous nous sentons antipathiques à Girardin, comme des gens qu'il estime.

* * * * *

—Je lis un récit sur les prodigieuses découvertes d'une ville à Siam, dont les ruines couvrent dix lieues, et où il y a des fragments de statues dont l'orteil mesure douze longueurs de fusil. Blague ou vérité, cela me fait rêver. Y aurait-il, en avant de notre humanité, une humanité plus grande, des hommes de vingt-cinq pieds, des monuments de géants, des villes comme des royaumes. Existerait-il enfin, derrière nous, un passé bien autrement colossal que celui que nous connaissons?… Ah! l'histoire, elle ne commence qu'à l'histoire: c'est-à-dire à l'humanité qui s'est fait de la publicité!

* * * * *

16 janvier.—On causait amour, caprice, sentiment. Une femme un peu grasse, d'un certain âge, mais encore des plus désirables, disait, en plaisantant, qu'elle pourrait avoir la tête montée par un homme de cinquante ans. Comme l'aveu faisait rire autour d'elle, elle reprit: «J'ai toujours été un peu portée vers les gens d'âge, je n'ai jamais apprécié les tout jeunes gens; ils sont d'un creux, d'un vide… Puis les jeunes gens, ça remue, il faut toujours que ça soit en l'air, que ça danse, que ça soit à cheval. Et comme j'ai toujours été un peu grasse, j'aimais mieux rester dans un bon fauteuil, ou sur un canapé, les jambes allongées, avec des gens qui restaient assis et qui causaient.»

* * * * *

—L'Exposition universelle, le dernier coup au passé: l'américanisation de la France, l'industrie primant l'art, la batteuse à vapeur rognant la place du tableau, les pots de chambre à couvert et les statues à l'air: en un mot la Fédération de la Matière.

* * * * *

—Je crois que nous finirons par mourir avec l'idée que personne n'a lu un livre ni vu un tableau.

* * * * *

3 février.—On raconte que dans les entrevues d'Ollivier avec l'Empereur, ce dernier le pria de lui dire, bien franchement ce qu'on disait de lui: de parler enfin comme s'il ne parlait pas à l'Empereur, et Ollivier ayant fini par lui déclarer qu'on trouvait que ses facultés baissaient: «Cela est conforme à tous mes rapports!» fit l'Empereur impassible.

Le mot lui ressemble, et par son impersonnalité, il atteint à une certaine grandeur.

* * * * *

9 février.—Aujourd'hui je feuilletais, chez un marchand, un carton d'estampes. Au bas de la planche de Lawreince: LE ROMAN DANGEREUX, sous la femme étendue sur le lit de repos, je vois écrit par une encre contemporaine de Manuel: la duchesse de Berry. L'histoire s'écrira encore longtemps comme ça.

* * * * *

—Il n'y a que deux situations dans les rapports avec ses semblables: ou vous avez besoin d'eux, ou ils ont besoin de vous. Notre niaiserie est malheureusement de ne jamais abuser de la seconde des situations.

* * * * *

—La révolution de l'existence parisienne est assez bien marquée par le passage de la taverne de Lucas à la taverne de Peters. L'une a été autrefois, l'autre est, à l'heure présente, la salle à manger des Parisiens. Eh bien! le dîneur chez Lucas était un artiste, un employé supérieur de ministère, un officier en bourgeois, un gentilhomme de 6000 livres de rente. Aujourd'hui le dîneur chez Peters est un boursier, ou un turfiste; ou un photographe.

* * * * *

—Rêve que font tous les danseurs. Ils rêvent qu'à force d'entrechats, ils vont se brûler au lustre.

* * * * *

5 février.—Singuliers Parisiens dans Paris que nous, nous, solitaires comme des loups. Depuis trois mois, à peine sommes-nous rattachés à nos semblables par les seuls dîners de Magny et de la princesse. Trois mois, sans presque une visite, sans presque une lettre, sans presque une rencontre de connaissances, en nos promenades de onze heures du soir. Nous amassons, moitié de gré, moitié de force, la solitude autour de nous, tout à la fois contents de n'être pas blessés par le contact des autres, tout à la fois tristes de n'être qu'avec nous.

* * * * *

—Le XIXe siècle a opéré l'humanité de la cataracte. Un exemple bien frappant. Jean-Jacques Rousseau le descriptif, a passé à Venise, sans être plus touché par la féerie du décor et la poésie du milieu, que s'il avait été secrétaire d'ambassade à Pontoise.

* * * * *

22 février.—Le romantisme n'est pas né en France. Il devait nous venir comme une plante des tropiques, du Nouveau Monde. Bernardin de Saint-Pierre le rapporte de l'île de France et Chateaubriand de l'Amérique.

* * * * *

—Voilà huit jours que nous sommes sur le flanc; huit jours que nous sommes malades avec des crises où l'on se tord sur soi-même et qui ont pris,—singulière rencontre de la sympathie,—ont pris, la même nuit, à l'un le foie, à l'autre l'estomac. Toujours souffrir! Et ne jamais être complètement sans un peu souffrir! Pas une heure de cette pleine et sereine plénitude et sécurité de santé qu'on voit aux autres. Toujours ou l'inquiétude de sa souffrance à soi ou l'inquiétude de celle de l'autre. Toujours disputer sa verve et arracher son imagination au mal-en-train de son corps, à la tristesse du mal.

* * * * *

25 février.—A nous convalescents, la santé de Flaubert, grossière, sanguine, et campagnardisée par un plein air de six mois, nous fait paraître l'homme un peu blessant ou au moins trop exubérant pour nos nerfs,—et son talent même se grossit de son encolure dans notre pensée.

* * * * *

—Les belles choses en littérature sont celles qui font rêver au delà de ce qu'elles disent. Par exemple dans une agonie, c'est un geste sans raison, un rien vague qui n'est pas logique, un rien qui est un symptôme inattendu d'humanité.

* * * * *

—Pourquoi une porte japonaise me charme-t-elle et m'amuse-t-elle l'œil, tandis que toutes les lignes architecturales grecques l'ennuient, mon œil! Quant aux gens qui prétendent sentir les beautés de l'un et de l'autre art, ma conviction est qu'ils ne sentent rien, absolument rien.

* * * * *

—Il y a autour de nous une mauvaise volonté du temps et des gens. Nous nous sentons vivre dans une hostilité ambiante. Il est comme une entente, pour nous empêcher de prendre possession, de notre vivant, de notre petit morceau de gloire. Cela ne nous ôte rien de notre confiance et de notre conscience dans l'avenir; mais cela nous est amer de sentir que, pendant toute notre vie, rien ou presque rien ne nous sera payé pour tout ce que nous avons apporté de neuf, d'humain, d'artiste; tandis qu'à côté de nous, le tintamarre des moindres petits talents fait tant de bruit, et que ces petits talents touchent un si retentissant viager.

* * * * *

—En ce moment nous achetons force mémoires, correspondances, autobiographies, tous documents d'humanité:—le charnier de la vérité.

* * * * *

6 mars.—La princesse a un charmant sourire, un aimable sourire humain, plein de choses. Il eût fallu le lui voir sur les lèvres, ce sourire, quand elle disait, ce soir, à Sainte-Beuve: «Oh! si un jour on fouille nos correspondances, monsieur de Sainte-Beuve, on verra que nous avons tendu la main à pas mal de coquins!»

* * * * *

8 mars.—Nous nous sauvons comme des voleurs avec deux gros volumes sous le bras: les «Mémoires de Gavarni,» que son fils vient de nous confier. Nous avons eu peu, dans notre vie, de joies aussi vives. Et avant d'aller prendre notre leçon d'armes, au premier café borgne, sur le marbre taché de roupies de café, nous voilà à nous plonger dans cette cervelle et ce cœur, tout ouverts.

* * * * *

15 mars.—Mémoires curieux que ces mémoires de Gavarni. Pas un parent, un ami, un passant, nommé dans son existence,—une absence complète des autres.

Des mémoires remplis uniquement par la femme qui semble avoir pris absolument possession de son moi: et un mélange de cynisme et de «petite fleur bleue». Plus tard la mathématique chasse la femme, mais sans laisser plus reparaître dans le journal l'homme avoisinant l'artiste… La plus étonnante inégalité dans le niveau des idées, les plus grandes vues à côté de balivernes, de calembours, de désossements enfantins de mots.

Au fond Gavarni n'a écrit dans ces deux volumes que ses mémoires amoureux, et en un temps où il est encore un soupireur du bataillon sentimentaire et, romanesque de 1830, allant presque, dans la pratique, à l'échelle de corde et à la lanterne sourde,—et cela dans une prose lamartinienne mélangée de casuistique amoureuse à la Karr, et tournant autour d'Elvires de bals masqués.

Ah! c'est vraiment bien malheureux qu'on n'ait pas de lui, jetée sur le papier, sa pensée de 1852 à 1860, en ces années, où nous avons rencontré chez lui la plus originale cervelle philosophique de ce siècle.

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—Le plus grand signe du noble est de parler à son domestique; l'homme, qui n'est pas un peu né, lui commande et ne lui parle pas.

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16 mars.—Première des IDÉES DE MADAME AUBRAY. C'est la première que je vois de Dumas fils, depuis la DAME AUX CAMÉLIAS. Un public particulier, et que je n'ai guère vu que là. Ce n'est plus une pièce qu'on joue, c'est la célébration d'une sorte de messe devant un public de dévots. Il y a là une claque qui semble officier, et des renversements d'extase et des pâmoisons de plaisir qui rabâchent à chaque mot: «Adorable!» L'auteur dit: «L'amour c'est le printemps, ce n'est pas toute l'année.» Salve d'applaudissements. Il reprend appuyant sur le trait: «Ce n'est pas le fruit, c'est la fleur!» Redoublement de battoirs. Et ainsi tout le long. Rien ne se juge, rien ne s'apprécie, tout s'applaudit avec un enthousiasme apporté d'avance et prêt à crever.

Dumas a un grand talent. Il a le secret de parler à son public, à ce public des premières; il en est le poète, et sert aux hommes et aux femmes de ce monde, dans une langue à leur portée, l'idéal des lieux communs de leur cœur.

* * * * *

17 mars.—Je vomis mes contemporains. C'est dans le monde actuel des lettres, et dans le plus haut, un aplatissement des jugements, un écroulement des opinions et des consciences. Les plus francs, les plus coléreux, les plus pléthoriques, dans la bassesse des événements, du ciel, des fortunes de ce temps, au contact du monde, au frottement des relations, au ramollissement des accommodements, dans l'air ambiant des lâchetés, perdent le sens de la révolte, et ont de la peine à ne pas trouver beau, tout ce qui réussit.

* * * * *

19 mars.—Un garçon qui veut faire notre portrait littéraire, nous a écrit pour nous voir. Il s'appelle Puissant.

Une tête excentrique, un Bourguignon aux joues allumées du vin de son pays, le crâne nu, brillant de ce blanc poli qu'ont souvent les têtes des toqués, rasé comme un acteur, une petite mouche noire d'ouvrier sous la lèvre, et vêtu d'habits de village. Quelque chose d'un comédien, d'un fou, d'un vigneron, avec une parole bizarre qui dramatise ce qu'elle conte, et parfois s'arrête, au milieu de ricanements troublants.

Au lieu de nous confesser, il nous raconte son histoire. Il y a six mois, il est tombé de son pays, d'Auxerre, sur le pavé des basses lettres à Paris, en compagnie de sa femme, une jeune femme de dix-sept ans, et réduit, pour vivre, à copier de la musique sur d'imbéciles paroles gaies de Debraux…

* * * * *

20 mars.—A propos du grand nombre de fous chez les musiciens,—enfermés ou non enfermés,—Berthelot disait finement: «Ce sont des gens qui sentent et ne pensent pas!»

* * * * *

1er avril.—Le marchand d'estampes Vignères nous racontait, que M. Thiers, avait voulu exiger de lui qu'il lui communiquât les commissions, données pour les ventes, et que, sur son refus, il s'était fâché avec lui. Ce petit abus de confiance, que du haut de son nom de M. Thiers, il voulait arracher à ce pauvre diable d'honnête homme, me pousse à la crédulité sur beaucoup de choses, prêtées à l'ancien ministre.

* * * * *

2 avril.—Nous partons pour Rome.

* * * * *

19 mars.—C'est du bonheur presque, en sortant du gris de Paris, de trouver, comme ce matin, en approchant de Marseille, un ciel bleu, léger, riant, de la verdure de printemps, des villages qui ont l'air d'être bâtis avec une boue d'or.

Quand on regarde ce pays, sa surface vous paraît trop heureuse et trop égayée, pour produire un talent tourmenté et nerveux: le talent moderne. Il ne peut pousser ici, qu'un blagueur comme Méry ou un talent clair et plat comme Thiers.[1] Jamais ici il ne poussera du Hugo ou du Michelet.

[Note 1: Depuis Daudet et Zola se sont chargés de donner un démenti à ma note.]

* * * * *

5 avril.—Sur le Pausilippe. De ma cabine je regarde bêtement par l'œil rond, par le hublot du bateau, l'échevèlement éternel des vagues, où dedans parfois, un petit bateau s'encadrant dans cette grosse lentille, semble une marine peinte sur un galet de cristal.

Sur le pont, il y a des enrôlés dans les zouaves pontificaux, des Belges surtout, de pauvres jeunes gens, aux mines hâves, dont quelques-uns lisent, sur des cordages, des livres de piété, à tranches dorées: enrôlés de misère que le mal de mer ne rend pas jaunes, mais terreux.

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5 avril.—L'homme du gouvernail, accoudé à cette roue déroulant l'immensité des mers, et tournant autour du monde,—une main morte sur le cuivre de la roue, l'autre tenant un de ses montants;—cet homme à la figure tannée, boucanée par le vent salin, sa toque de marin sur la tête, et sa robuste silhouette se détachant sur un ciel qui se perd dans une clarté mourante de feu de Bengale, ponctué du vol noir de quatre ou cinq mouettes, cet homme ayant derrière lui la barque de sauvetage. Quel superbe et simple frontispice pour un livre de voyage!

La mère de Napoléon n'est dans l'histoire que le ventre qui l'a porté. Pareille à la femme de la Fable, elle fit le rêve d'être accouchée de la foudre—et ce fut toute sa vie.

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6 avril.—Civita Vecchia.

Dix heures du matin… Enfin des rues tortueuses, des carrefours, des marchés sales, vivaces, grouillants, une population habillée de taches, des bâtisses de raccroc, du pittoresque, de l'artistique,—une ville sans édilité, avec des coulées de picturales ordures.

J'éprouve une singulière impression, mes yeux sont heureux, je me sens en rupture de ban avec cette France américaine, avec ce Paris au cordeau de maintenant.

Allant au hasard, je tombe sur un morceau de grille rousse, pareil à un soupirail de maladrerie du moyen âge. Soudain, d'un des petits carrés de fer treillissé, sort au bout d'un bâton une pochette en loques, avec une voix d'imploration qui me jette: Monsu, Monsu…. C'est un prisonnier,—car c'est la prison,—et cette fenêtre est comme un parloir avec la rue, et où l'enfermé a le secours de la pitié, et du bavardage faisant, sous le soleil, sonore le pavé…. Je ne sais pourquoi, j'aime cette bonne enfance de la répression.

Ces villes des États Romains, me semblent les dernières villes, où le pauvre est encore chez lui. Il y a là, un apitoiement, une miséricorde de nature, presque une familiarité du petit bourgeois pour le pauvre, le misérable, le haillonneux, qui vous étonne, quand on vient d'un de ces pays durs aux sans-le-sou, où l'on fait des cours officiels de philanthropie. C'est presque avec une caresse, que le maître de café pousse doucement le mendiant à la porte.

Six heures. Arrivée à Rome. Un individu, que nous avons pris à Civita Vecchia, sort de la voiture des prisonniers, des menottes de fer aux mains. C'est le vrai brigand poncif de Schenetz. Il est gras, fleuri, insoucieux, et visiblement flatté de l'attention sympathique du public, pendant qu'il marche entre deux carabiniers, qui semblent avoir, sur le front, la honte que devrait avoir le brigand.

* * * * *

9 avril.—La femme du Midi ne parle qu'aux sens; son impression ne va pas au delà. Elle ne s'adresse qu'à l'appétit masculin.

Et le soir, après avoir passé en revue tous ces types de beauté éclatante ou sauvage, que montrent la rue, le Pincio, le Corso, je trouve qu'il n'y a qu'une Anglaise ou une Allemande qui vous donne la sensation aimante, le remuement tendre.

* * * * *

12 avril.—Une chose est incalculable: le carré de bêtise que développe, à table d'hôte, Rome chez les bourgeois.

—Ce peuple romain a la loterie et le paradis, ces deux horizons, à la cantonade, de la félicité d'un peuple.

—Tout est unique dans la vie. Le plaisir physique que vous a donné, à telle minute, telle femme, le plat réussi que vous avez mangé, tel jour, vous ne le retrouverez plus jamais. Rien ne recommence et tout n'est qu'une fois.

—Ah! le peuple heureux que ce peuple gai de la gaieté de son ciel, avec ses bonheurs à bon marché, achetant la viande de première qualité, douze baïoques, et le vin rien, pour ainsi dire, et sans la conscription, et sans presque d'impôts, et sans humiliation dans la pauvreté, et sans amertume dans la misère, soulagé qu'il est par tant d'institutions de bienfaisance, et aussi par la main à la poche des un peu moins pauvres que les plus pauvres.

Quand je compare ce peuple aux peuples de progrès et de liberté, marqués au signe de ce sinistre affairement moderne, en lutte avec le budget de chaque jour, massacrés d'impôts, y compris celui du sang, je trouve vraiment que les mots se payent bien cher.

* * * * *

—Le mystère des mystères restera toujours ceci: c'est que le dessin d'une bouche, la ligne d'un geste, la lumière d'un certain regard, fassent de femme à homme, des attractions comme de sphère à sphère.

* * * * *

17 avril.—Une chose est en train de défaire le style de la rue et de la femme à Rome: la cotonnade, cette affreuse chose neutre qui fait penser à un temps, où il n'y aura plus dans les cinq parties du monde qu'une même robe du même ton, pour habiller toutes les femmes de tous les peuples.

* * * * *

20 avril.—Ce voyage que nous craignions, que nous avons fait par conscience, par dévouement à la littérature (MADAME GERVAISAIS), c'est singulier! nous y éprouvons un sentiment de délivrance, de légèreté de notre être, d'allégresse presque, que nous n'attendions pas.

Ici on sent que rien n'a été fait sur l'antiquité, en dehors de l'archéologie, et qu'il manque un résurrectionniste de cette antiquité, à la façon d'un Michelet, pour l'histoire de France… La belle besogne pour un malade de Paris, pour un jeune blessé de la société moderne, de venir s'enterrer ici, de faire une suite de monographies qui s'appelleraient le Panthéon, le Colisée … ou mieux, s'il en avait la puissance, de reconstituer, dans un grand et gros livre, toute la société antique, et s'aidant des musées, de tout le petit monde de choses et d'objets qui a approché l'homme ancien, le montrerait comme on ne l'a pas encore montré,—et, avec la strigille accrochée dans une vitrine, vous ferait toucher la peau de bronze de la vieille Rome.

Ce soir, un inoubliable tableau à l'hôpital des Pellegrini. Sur des bancs, des files de paysans sauvages, de vrais pouilleux, un bec de gaz, au-dessus de leurs têtes dans l'ombre, qui ne montre de blanc que le col de leurs chemises ouvertes,—et leur dépiotant les bas, et leur lavant les pieds dans un baquet, des confrères de la Trinité, des pèlerins en rouge à rabats, et à tabliers blancs, avec des serviettes sous le bras, à l'instar des garçons de café,—des confrères qui sont des cardinaux, des princes, de jeunes gentilshommes, dont on voit les bottes vernies sous la robe du servant, et que leurs voitures attendent sur la place.

Et quand ces immondes pieds sont lavés et essuyés, les confrères, les approchant de leur bouche, les baisent à deux places.

Une certaine émotion devant cet impitoyable rappel à l'égalité. Au fond une grande source d'humanité que cette religion catholique, et je m'irrite de voir des intelligences et des esprits se mettre à genoux devant la religion sans entrailles de l'antiquité. Tout le tendre, tout le sensitif, tout le beau ému du moderne, vient du Christ.

* * * * *

21 avril.—Les dernières paroles de la bénédiction du pape flottaient encore dans l'écho de l'air, alors que trois femmes—c'est le premier spectacle qui m'est donné—trois femmes cherchent à s'arracher des morceaux de visage, au milieu de la joie d'hommes riant et se frottant les mains.

Ce peuple-là, même sur les marches de Saint-Pierre, descend toujours de son cirque.

* * * * *

23 avril.—-Je dînais hier à l'ambassade, à côté d'une jeune femme, la femme de l'envoyé des États-Unis à Bruxelles, une Américaine, et voyant à l'œuvre cette grâce libre et conquérante, ce diable au corps d'une jeune race, cette virtualité de la coquetterie qui garde le charme et la domination de la flirtation chez ces jeunes filles devenues des épouses, et me rappelant d'autre part l'activité et l'entrance de certains Américains de Paris, je me disais que ces hommes et ces femmes semblaient destinés à devenir les futurs conquérants du monde.

—Plus on va, plus on voit que, dans ce monde, rien ne se traite sérieusement que les choses légères, et légèrement que les choses sérieuses.

* * * * *

—MUSEO VATICANO.

Parmi les statues d'hommes nus, un certain rentrant des reins qui n'existe, dans les temps modernes, que chez les gymnastes et les faiseurs de tours.

Un des caractères de la beauté de l'œil dans les statues grecques—caractère que je n'ai vu indiquer nulle part—c'est la retraite de la paupière inférieure, en sorte que si on regarde un œil de profil, il se dessine en une ligne complètement fuyante, tandis que dans les bustes romains, et cela est très marqué dans la sculpture médiocre, la paupière supérieure est sur la même ligne que l'inférieure.

Une beauté, dans la beauté grecque, une beauté que les poètes nous montrent appréciée, c'est la forme et la délicatesse des joues, le masque osseux de la figure devait être singulièrement resserré, amenuisé aux pommettes. Ce n'est pas la tête romaine, qu'enfle déjà la saillie des arcades zygomatiques, qui a tout son développement dans les têtes barbares.

N° 66. Tête présumée de Sylla. Une tête ayant le type de l'acteur Provost. Un vieillard, le front raviné de rides, l'œil sans prunelle dans le creux d'un orbite froncé de patte d'oie, la chair lasse et débridée du vieil âge dans les joues, la bouche avec son hiatus de côté, entr'ouverte par l'édentement, un coin baissé, un coin relevé, et respirant une ironique et intelligente amertume; rien d'admirable comme les flottants modelages du dessous du menton, et les deux belles cordes faisant la fourchette du cou.

Et quoi de plus artiste dans cette tête, aux dessous et aux plans précieusement modelés, que ces coups de ciseau qui ont gardé la rudesse de l'ébauche, et griffent cette tête des fortes rayures de la vie et des années? Il y a dans cette tête des parties, ainsi que dans la fuite des joues, dans l'oreille, qui laissent voir sous le rocheux du travail, et dans le gros grain du marbre, comme le lâché d'un dessin de génie. Singulière et rare union de la beauté de la sculpture grecque avec le réalisme de la sculpture romaine.

Une statue, grande comme deux fois un homme, une statue de bronze doré, à la dorure épaisse comme un sequin rongé de vert de-gris par les siècles, une statue qui semble un corps de géant dans la damasquinure d'une armure d'or,—c'est l'Hercule nouvellement trouvé. Un morceau de splendeur que le jour caresse avec joie, et qui se lève dans sa grande niche, comme l'échantillon rayonnant de la richesse et du luxe du Temple antique.

César Auguste. Les cheveux versés sur le front comme des gerbes. Une tête où, dans la solide construction de l'ancienne tête romaine, il y a comme le poids pesant de la pensée. Une matérialité méditative. La sévère et profonde beauté des yeux, qu'on sent plutôt qu'on ne perçoit dans leur cernure d'ombre. Dans le bas de la figure, autour de la bouche, comme un tourment apaisé et un travail de haut souci. La cuirasse toute chargée d'histoire et d'allégories, bardant l'empereur de bas-reliefs, dont la saillie d'art rappelle le casque du centurion de Pompéi, et dont les couleurs effacées, délavées, font songer au rose pâle des vieux ivoires. Et le grand et tranquille retroussement de draperie porté sur le bras droit, dont la main tient le sceptre du monde,—un manche à balai pour l'heure.—Apparition de grandeur et de majesté de l'humanité. C'est comme un Dieu mélancolique du commandement.

—Ici je le reconnais et je le proclame,—ce que j'ai toujours reconnu du reste dans mes discussions avec Saint-Victor:—la supériorité écrasante de la sculpture grecque. Pour la peinture je ne sais pas; ç'a peut-être été un très grand art. Mais la peinture n'est pas le dessin, la peinture est avant tout de la couleur, et je ne la vois que dans les pays de brouillards froids ou chauds, dans les pays où un certain prismatique monte de l'eau dans l'air, en Hollande ou à Venise. Elle ne m'apparaît pas dans le clair éther de la Grèce, pas plus que dans le bleu clair de l'Ombrie.

Au Musée Égyptien. L'élégance de la petite nature d'Egypte et le suave enveloppement des formes. Des figures qui ont l'air de sortir d'un suaire de basalte, qui les moule d'un jet coulant et sans pli.

* * * * *

25 avril.—Ce jour-ci, j'ai été porter une lettre de Charles Blanc à Chenavard, dans une maison du Transtévère, une habitation de peuple.

Chenavard, une belle tête de philosophe antique empreinte de la tristesse des vieux artistes aux ambitions écroulées. Une voix éteinte, strangulée comme par l'extinction d'une parole usée et répandue depuis quarante ans. Un grand causeur, comme on me l'avait dit, remuant les idées par le haut, avec un flux qui va toujours…. Il me dit qu'il a l'habitude de sortir à quatre heures, et me donne rendez-vous pour une de ces promenades péripatéticiennes à la Poussin, à travers la vieille Rome.

Aujourd'hui, je me rends chez lui. Je l'entrevois en chemise, se levant de sa sieste. Et il arrive presque aussitôt, accompagné de l'ami chez lequel il demeure, un vieux Français, échoué à Rome depuis 1826, marié à une grosse femme qui nous a ouvert, et qui me semble avoir eu sa carrière d'artiste, sa patrie, sa langue, enfin tout, dévoré par cette femme.

Nous allons, nous marchons, nous cognant à des morceaux de forum, pendant que Chenavard nous expose des théories de découragement et d'écrasement de l'art sous son passé, son victorieux passé, comparé à son triste présent…. Et de cette promenade, de cette causerie, de la société de ces deux vieillards, de ces ruines de rêves que sont ces deux hommes: l'un qui songea à être le rénovateur de l'art contemporain, l'autre qui eut l'ambition d'être peintre en 1820, et dont je ne sais pas le nom, j'emporte une mélancolie plus noire que la mélancolie de ce grand passé, enterré dans le champ Palatin, où nous avons erré.

* * * * *

—Se jeter, en se levant, dans l'étude courante et passegiante de quelque église, de quelque ruine, déjeuner sur une table boiteuse du café Greco, dans l'ombre de son chez soi, fumer des cigares en écrivant des notes, devant un bouquet de roses blanches au cœur de soufre; puis, vers quatre ou cinq heures, faire une promenade, en voiture, dans les environs de Rome: c'est là notre vie de tous les jours.

—Choses et gens: tout est ici, un peu comme l'odeur de la rue de Rome, où l'on ne sait pas trop ce que l'on sent, si c'est la m… ou la fleur d'oranger.

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1er mai.—Le Torse du Vatican entame un peu l'admiration qu'on apporte de France au Moïse de Michel-Ange. On est frappé dans cet effort de la force, d'une rondeur ronflante qui n'existe jamais dans la sculpture antique, dans la chair de marbre d'Apollonius. Les veines en racines, sillonnant les bras, un malheureux emprunt à la très médiocre sculpture dramatique du Laocoon. L'œil aux beaux temps de la Grèce, si bellement et si majestueusement s'enfermant, et se reculant dans de l'ombre, a dans le Moïse, la petite et misérable indication de la prunelle.

Enfin devant toute cette robustesse de l'œuvre molle et soufflée, un esprit indépendant arrive à se demander quand il compare le Moïse au Torse, si Michel-Ange n'est pas, dans le grossissement du muscle, et dans la recherche de la tourmente de la force physique, un décadent aussi corrompu que l'est Boucher, en sa recherche de la grâce.

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3 mai.—Ici, au bout de quelque temps, la poétique de la vie amène chez un Français un revenez-y au parisianisme. Et il se surprend, à l'heure du crépuscule, dans le Corso, à mâchonner, à se répéter quelque énorme mot cynique à la Grassot ou à la Lagier, comme pour se rendre l'odeur saine du ruisseau de Paris.

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La beauté du sang ne se fait que dans la prodigalité de la procréation humaine. Il n'y a que les races, que les peuples, que les quartiers de ville ne malthusianisant pas, qui jettent dans le flot de la fécondité naturelle, de beaux enfants.

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La grande question moderne—et aujourd'hui dominant tout, et menaçante—c'est ce grand antagonisme du Latin et du Germain: ce dernier devant dévorer le premier. Et cependant, prenez, dans le tas de ces deux humanités, un échantillon de chacune, l'intelligence personnelle sera presque toujours du côté du Latin, de l'Italien par exemple. Mais cette intelligence n'est-elle pas semblable au soleil purement artiste de Rome, qui ne fait que des fleurs et pas de légumes?

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Je suis frappé combien le caractère du Français se dénationalise à l'étranger, et combien vite et naturellement le pays qu'il habite, déteint sur lui et jusqu'au fond de son être. En France l'étranger se frotte à la France; il ne s'y noie jamais.

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Tout ce qui est beau en Italie: la femme, le ciel, le pays, est crûment, brutalement, matériellement beau. La beauté de la femme est la beauté d'un bel animal. L'horizon est solide. Le paysage est sans vapeur et sans rêve.

L'au-delà nuageux de toutes les choses du Nord n'existe pas ici.

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4 mai.—La Transfiguration de Raphaël. La plus désagréable impression de papier mal peint, que puisse donner la peinture à l'œil d'un peintre coloriste. Impossible de voir—quand on voit—un désaccord, une discorde plus criarde, de tons vilainement bleus, jaunes, rouges et verts—un vert surtout, un vert de serge abominable; et tous ces tons associés dans des contrariétés hurlantes, relevées de lumières zinguées toujours en dehors de la tonalité de l'étoffe, et éclairant du violet avec des glacis jaunes et du vert avec des glacis blancs.

Mais ne nous appesantissons pas sur la misère du coloriste, étudions ce chef-d'œuvre du dessin et de la composition, le Sursum corda du christianisme. Un Christ qui est un frater commun, sanguin et rose, peint, ainsi que disent les scoliastes du tableau, peint de couleurs pour le jour de l'autre vie,—montant pesamment au ciel, au bout de pieds de modèle; un Moïse et un Élie s'enlevant, en sa compagnie, avec des poings sur la hanche de danseurs, et rien là, d'une fulguration, d'un rayonnement, d'une gloire, avec lesquels les moins imaginatifs des peintres essayent de faire le ciel des bienheureux. Là dessous le Thabor, une colline ronde comme un dessus de pâté, où sont aplatis, et comme désossés, trois apôtres-marionnettes, de vraies caricatures de l'ahurissement; puis en bas une incompréhensible mêlée d'académies, de têtes d'expression à copier dans les collèges, de bras aux brandissements tels qu'on les voit dans les tragédies de Saint-Charlemagne, d'yeux, où un professeur bien appliqué semble avoir mis le trait de force dans le point visuel.

Dans tout cela, pas un atome du sentiment, qui, chez Simon Memmi, Filipo Lippi, Boticelli, Pietro di Cosima, enfin chez les plus petits primitifs, donnèrent à ces scènes, l'expression d'émotion recueillie, presque de componction, enfin de cette sainte placidité dans l'étonnement, angélisant, pour ainsi dire, les yeux de ceux qui assistent à un miracle. Chez Raphaël la résurrection est purement académique, le paganisme y passe partout, y éclate au premier plan, dans cette femme, un morceau de statue antique, en cet agenouillement de païenne à laquelle l'Évangile n'a jamais parlé, etc., etc., etc.

Cela chrétien! je ne connais pas de tableau défigurant le christianisme par une plus grosse image matérielle, et je ne connais pas de toile l'ayant représenté dans une prose plus commune, dans un beau plus vulgaire.

—Au fond, l'infériorité de la race italienne, je l'ai cherchée longtemps et je la trouve aujourd'hui: c'est, de n'avoir pas de nerfs. On le perçoit dans une bien petite chose, l'absence de toute impatience pour la lenteur de tout ce qui se fait ici.

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6 mai.—Penser qu'il n'y a jamais eu un paysagiste—et personne ne l'a remarqué—un paysagiste depuis le Poussin et Claude Lorrain jusqu'à ce triste Benouville, qui ait eu l'idée de rendre les deux plus frappants, les deux plus visibles caractères de cette campagne romaine; la spécialité du bleu du ciel et le vert-de-gris particulier de la verdure du chêne-liège et de l'olivier.

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Au Vatican. Le Torse, le seul morceau d'art au monde gui nous ait donné la sensation complète et absolue du chef-d'œuvre. Pour nous, c'est au-dessus de tout, à vingt mille pieds au-dessus de la Vénus de Milo. Il nous confirme dans cette idée, déjà instinctive en nous, que le suprême Beau est la représentation de génie exacte de la Nature, que l'Idéal qu'ont cherché à introduire dans l'art, les talents inférieurs et incapables d'atteindre à cette représentation, est toujours au-dessous du vrai. Oui, c'est le sublime divin de l'art que ce Torse qui tire sa beauté de la représentation vivante de la vie, avec ce morceau de poitrine qui respire, ces muscles en travail, ces entrailles palpitantes dans ce ventre qui digère:—car c'est sa beauté de digérer contrairement à l'assertion de cet imbécile de Winckelmann qui croit relever et exhausser ce chef-d'œuvre, en disant qu'il ne digère pas.

Le découragement tombe de là sur tout ce qu'on a vu, comme un écrasement. C'est l'œuvre unique sortie d'une main d'homme, au delà de laquelle on ne rêve rien.

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17 mai.—A bord de l'Hermus. Sur ma couchette, après avoir lu du Joubert. Des pensées si fines, qu'elles ressemblent à des ailes d'insectes disséquées. En somme Joubert est le La Bruyère du filigrane.

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18 mai.—Marseille, c'est encore de l'Italie. Sur une affiche de pédicure se voit une apparition de la Vierge. Ce midi de notre France: de l'Italie ratée.

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Dimanche 19 mai.—L'Italie finit par donner la nostalgie du ciel gris. La pluie en revenant semble une patrie… Paris encore une fois.

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Vendredi 24 mai.—Théophile Gautier, qui est dans ce moment maestro di casa, nous présente à la Païva, en son légendaire hôtel des Champs-Élysées. Un vieille courtisane peinte et plâtrée, l'aspect d'une actrice de province, avec un sourire et des cheveux faux.

On prend le thé dans la salle à manger, qui, en dépit de tout son luxe et de la surcharge de son mauvais goût renaissance, en dépit des sommes ridicules qu'ont coûté ses marbres, ses boiseries, ses peintures, ses émaux, et la ciselure de ces candélabres d'argent massif venant des mines du Prussien entreteneur se trouvant là, n'est au fond qu'un riche cabinet de restaurant, un salon des Provençaux pour millionnaires.

Là dedans, une conversation de gens gênés comme dans du faux monde et qui se traîne. Gautier, malgré son imperturbabilité, ne trouve pas dans cette maison son équilibre. Turgan, que nous voyons là, pour la première fois, cherche laborieusement des effets. Saint-Victor froisse et pétrit son chapeau pour trouver des phrases. Et on sent tomber sur cette table magnifique, éclairée de l'incendie des lustres, le froid spécial aux maisons de filles jouant la femme du monde, ce froid composé d'ennui et de malaise, qui glace, dans les palais de la prostitution et les Louvres de la putinerie, le naturel et l'esprit des gens qui passent.

Et cela est d'autant plus marqué que le monsieur est un personnage allemand, muet et bellâtre, un gandin de la Borussie, dominant la fête de sa raie au milieu de la tête, et d'un sourire diplomatique, et que la femme, au milieu de son effort de grâce, a je ne sais quoi d'inquiétant d'une femme d'affaire en sa personne, avec des absorptions et des absences, où on dirait que son attention vous quitte pour aller aux deux petits cabinets de sa chambre: qui sont des coffres-forts de pierres précieuses,—et qu'on croit deviner en la terrible implacabilité de son visage de blonde, un passé qui fait peur.

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27 mai.—Nous sommes dans une grande pièce au-dessus de l'okel de l'exposition égyptienne. Par les dentelles de bois des moucharaby, le soleil entre dans la salle et découpe des rosaces lumineuses au-dessus des boîtes de momies et des sarcophages, sur lesquels sont piqués avec une épingle des morceaux de papier, où sont inscrits, en leurs noms d'Égypte, la ligne paternelle et maternelle de ces morts et de ces mortes. Tout autour, sur des rayons de bois blanc, des têtes séchées, des crânes ficelés avec des morceaux de chiffon; des crânes de toute couleur, les uns verts de la patine du bronze, d'autres, sous le soleil, tout suintants de bitume et de naphte; d'autres noirs avec de petits morceaux carrés de feuilles d'or plaqués dessus, d'autres avec les belles pâleurs d'ivoire des vieux os et les grands creux d'ombre du vide des yeux. Et dans le tas, au milieu des fronts fuyants, un front renflé de pensée et de sagesse, noblement socratique, et à côté, une tête de femme toute décharnée, et qu'on rêve avoir été belle, coiffée de la luxuriance d'une chevelure roussie et carminée ainsi que tous les cheveux que l'on voit, et dont la grosse natte, à demi émiettée, lui aveugle les yeux.

En travers, jetée sur une table, la momie qu'on va débandeletter. Tout autour des redingotes décorées. Et l'on commence l'interminable déroulement de la toile emmaillotant le paquet raide. C'est une femme qui a vécu,—il y a deux mille quatre cents ans,—et ce redoutable et si lointain passé d'un être, dont nos regards commencent à tâtonner la forme, et dont on va violer l'infini sommeil, semble mettre, en la salle, en la curiosité historique qui est là, je ne sais quoi de religieux dans l'avidité de voir.

On déroule, on déroule toujours, toujours, toujours, sans que l'empaquetage semble diminuer, sans qu'on sente, pour ainsi dire, s'approcher du corps. Le lin paraît renaître et menace de ne jamais finir, sous les mains des aides qui le déroulent interminablement. Un moment, pour aller plus vite et pour dépêcher l'éternel dépiotage, on la pose sur ses pieds, qui cognent comme des pieds au bout de jambes de bois, et l'on voit tournoyer, pirouetter, valser épouvantablement, entre les bras hâtés des aides, ce paquet qui se tient debout: la Mort dans un ballot.

On la recouche et on déroule encore. Les mètres de toile s'entassent, montent en montagnes, couvrent la table de ce linge, au joli ton de safran rouillé, d'une toile qui n'a pas été blanchie, et des senteurs étranges se lèvent, des émanations chaudes et poivrées d'aromates et de myrrhe funéraire: les odeurs de volupté noire du lit de la mort antique.

Enfin, sous le débandelettement, commence à s'esquisser un peu de la forme humaine d'un corps. «Berthelot, Robin, voyez cela!» crie Mariette,—et d'un canif qui fouille l'aisselle, il fait sortir quelque chose qu'on se passe et qui semble une fleur qui a senti bon: un petit bouquet planté par l'Égypte sous le moite du bras de ses mortes.

Les dernières bandes sont arrachées, la toile est à son dernier bout, et voilà un morceau de chair, il est tout noir, et fait presque un étonnement, tant on s'attendait, sous ce linge si bien conservé, à trouver la vie de la mort et l'éternité du cadavre gardée. Du Camp s'est précipité avec une sorte de frénésie nerveuse au dépouillement du cou et de la tête. Tout à coup, dans le noir du bitume figé au bas du cou, reluit un peu d'or. «Un collier! crie quelqu'un. Et avec un ciseau, dans le pierreux de la chair, Du Camp fait sauter une petite plaque en or, portant une inscription écrite au calame, et découpée en forme d'épervier. Puis on détache encore un tout petit Horus et un gros scarabée vert. Mariette, qui s'est emparé de la petite plaque d'or, dit que c'est une prière de cette femme, pour la réunion de son cœur et de ses entrailles à son corps, au Jour éternel.

Les pinces, les couteaux enfiévrés descendent le long de ce corps desséché, qui sonne le cartonnage, dénudent cette poitrine et ce ventre aplatis, déformés, insexuels, sillonnés dans leur noirceur de taches rouges d'un sang cuit; ils dépouillent ses bras collés au corps, ses mains, qu'un mouvement ankylosé de pudeur, le mouvement même de la Vénus de Médicis, abaisse sur le pubis avec ses doigts aux ongles dorés.

Une dernière bande, arrachée de la figure, découvre soudainement un œil d'émail, où la prunelle a coulé dans le blanc, un œil à la fois vivant et malade, et qui fait un peu peur. Et le nez apparaît camard, brisé et bouché par l'embaumement, et le sourire d'une feuille d'or se montre sur les lèvres de la petite tête, au crâne de laquelle s'effiloquent des cheveux courts, qu'on dirait avoir encore la mouillure et la suée de l'agonie.

Elle était là cette femme ayant vécu, il y a deux mille quatre cents ans, elle était là, étalée sur la table, frappée, souffletée du jour, toute sa pudeur à la lumière et aux regards de tous. On causait, on riait, on fumait. Pauvre cadavre profané, si bien enterré et voilé, et qui devait si parfaitement se croire sûr du repos et du secret de l'inviolabilité éternelle, et que le hasard d'une fouille jetait là, comme une crevée de notre temps, sur une table d'amphithéâtre, sans que personne, autre que nous deux, en ressentît une profonde mélancolie.

Le soir venu, nous avons vagué avec Théophile Gautier, autour de ce grand monstre de choses, qu'on appelle l'Exposition. En cette Babel d'industrie, c'était comme une promenade dans un songe, où un élève de l'École centrale aurait montré à Paris, inondé du rendez-vous des peuples et de la fraternisation de l'Univers, un raccourci en liège de tous les monuments de la terre…. Et peu à peu les choses prenaient autour de nous un aspect fantastique. Le ciel du Champ-de-Mars revêtait les teintes d'un ciel d'Orient; le tohu-bohu des constructions du jardin silhouettait, sur le violet du soir, la découpure d'un paysage de Marilhat; les dômes, les kiosques, les minarets colorés mettaient dans la nuit parisienne les transparences reflétées de la nuit d'une cité d'Asie; le bœuf gras empaillé du boucher primé Fléchelle, blanchissait des blancheurs sacrées d'Apis.

Et par moments, il nous semblait marcher dans une image peinte du Japon, autour de ce palais infini, sous ce toit avancé comme celui d'une bonzerie, éclairé par des globes de verre dépoli, tout pareils aux lanternes de papier d'une Fête des Lanternes; ou bien sous le flottement des étendards et des drapeaux de toutes les nations, il nous venait l'impression d'errer dans les rues de l'Empire du Milieu, peintes par Hildebrand dans son TOUR DU MONDE, sous les zigzags claquants de leurs enseignes et de leurs oriflammes.

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Vendredi 31 mai.—«Pardon, je suis en retard… c'est que le surtout de la table n'est arrivé qu'à six heures, et le comte a voulu absolument le monter lui-même.» C'est la Païva qui nous dit cela. Elle a une robe de mousseline, qu'elle dit lui avoir coûté 37 francs, et 500 000 de perles au cou et aux bras.

Nous sommes dans ce salon fameux, et qui ne vaut pas le bruit qu'il fait, au milieu de ces peintures faites et encore à faire, destinées à représenter l'Assomption de la courtisane, et commençant à Cléopâtre et finissant par la maîtresse de la maison aumônant des égyptiaques.

Dans toute cette richesse, rien qui soit de l'art que le plafond de Baudry, un semis de divinités un peu délié, un Olympe disjoint, mais d'une distinction de coloris délicieuse, et au milieu duquel se lève une Vénus hanchant sur sa belle cuisse gauche qui est, dans une riante apothéose de chair véronésienne, une adorable académie. Le reste, une œuvre de tapissier, sans un morceau du passé, sans un meuble, une statue, un tableau, qui sauve une maison du tout neuf, et y met l'intérêt et l'amusant de l'historique.

On passe dans la salle à manger et on dîne. Alors c'est l'exhibition du surtout, et c'est la bourgeoise invitation sans pudeur à admirer cela, et à toujours l'admirer. On n'en dit pas le prix, mais on déclare que chez tel fabricant il coûterait 80000 francs. Et il faut que chacun, le poing sur la gorge, accouche de son admiration, de son compliment, et le compliment, si gros qu'il soit, ne satisfait pas encore. Saint-Victor vante le talent du banal sculpteur de cela, de Carrier-Belleuse, ce pacotilleur du XIXe siècle, ce copieur de Clodion. Il se vante de lui avoir fait obtenir cette année la médaille de sculpture, s'indignant qu'on n'ait pas décoré le modeleur du service… Le dîner est bon, très bon, mais sans rien de ce qui étonne un estomac.

La maîtresse de maison, je la regarde, je l'étudie. Une chair blanche, de beaux bras et de belles épaules se montrant par derrière jusqu'aux reins, et le roux des aisselles apparaissant sous le relâchement des épaulettes; de gros yeux ronds; un nez en poire avec un méplat kalmouck au bout, un nez aux ailes lourdes; la bouche sans inflexion, une ligne droite, couleur de fard, dans la figure toute blanche de poudre de riz. Là dedans des rides, que la lumière, dans ce blanc, fait paraître noires, et, de chaque côté de la bouche, un creux en forme de fer à cheval, qui se rejoint sous le menton qu'il coupe d'un grand pli de vieillesse. Une figure qui, sous le dessous d'une figure de courtisane encore en âge de son métier, a cent ans, et qui prend, par instants je ne sais quoi de terrible d'une morte fardée.

Et pendant tout le dîner, dans un dialogue de la Païva avec son architecte et son comte, c'est un entonnement d'hosannah sur son hôtel et toutes les choses de son hôtel.

Après le café on s'assoit dans le petit jardin muré, aux dessins de verdure de tapisserie, pareil à un jardin de Pompéi, dans lequel arrivent, par bouffées sonores, la musique de Mabille, les quadrilles de la prostitution à pied, venant expirer aux pieds de la fille, qui se vante d'avoir par jour 1 000 francs de loyer à Paris et 1 000 de loyer à Pontchartrain.

Elle reste en ce jardin, presque nue, par le froid de la soirée qui nous gèle tous, dégageant autour d'elle la froideur d'un marbre, et manquant de l'éducation, de l'amabilité, de l'acquit, du tact, sans la douceur du charme, sans la caresse de la politesse, sans le liant de la femme, sans même l'excitant de la fille, et sotte tout le temps,—mais jamais bête, et vous surprenant, à tout moment, par quelque réflexion empruntée à la vie pratique ou au secret des affaires, par des idées personnelles, par des axiomes qui semblent l'expérience de la Fortune, par une originalité sèche et antipathique qu'elle paraît tirer de sa religion, de sa race, des hauts et des bas prodigieux de son existence, des contrastes de son destin d'aventurière de l'amour.

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10 juin.—Lefebvre de Béhaine, chez lequel nous sommes allés passer quelques jours, cette semaine, disait, nous racontant sa mission à Vienne, après Sadowa: «Ce Bismarck, un homme étonnant! Je l'ai trouvé à Brunn, le 15 juillet, à deux heures du matin, dans son lit. Il avait sur sa table de nuit des bougies allumées et deux revolvers. Il lisait, et savez-vous ce qu'il lisait, l'HÔTEL CARNAVALET de Paul Féval, oui l'HÔTEL CARNAVALET!»

Pendant que nous sommes chez lui, il se laisse aller à nous conter le détail de sa bizarre campagne, d'un avant-poste à un avant-poste, tandis que sa femme nous fait voir ses mouchoirs de parlementaire avec les inscriptions écrites à l'encre. Il nous lit les lettres qu'il lui a écrites, les gîtes, les couchers de la campagne, son départ de Nickolsburg, son passage au milieu des blessés arriérés et des cantiniers attardés, ses nuits dans les villes aux rues à arcades, devenues un lit de paille pour la mort. Une curieuse lettre, est une lettre adressée à son fils âgé de six ans, où il lui raconte, sur le ton de la plaisanterie, sa promenade de pékin dans tout ça, escorté de son trompette prussien: on ferait quelque chose de charmant de la guerre, ainsi contée par un père à son enfant.

Puis il nous parle de choses ignorées, d'une proposition de la Russie, effrayée des résultats de la bataille de Sadowa, proposition, répétée deux fois, de se donner franchement à la France, mais à la condition qu'on ne lui parlerait plus de la Pologne, offrant une alliance entière, et déclarant qu'il n'y avait que cette union des deux grandes puissances pour remettre l'équilibre en Europe,—dût cette alliance ne pas durer plus longtemps que les traités de 1815, une cinquantaine d'années, un laps de temps suffisant pour faire la gloire des deux souverains qui auraient signé cette alliance.

Mais M. de M…, agent de la Russie, demandait une conclusion immédiate aux Tuileries. Solution, si elle avait été acceptée, capable de faire d'autres destins à l'Europe, mais que repoussa au néant des grandes choses enterrées, l'esprit temporisateur de l'Empereur et rétractile aux larges décisions.

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17 juin.—Berthelot nous disait à Magny, que non seulement la France est le pays qui a le moins, d'enfants, mais que c'est, par là-dessus, celui qui a le plus de vieillards, et dont le chiffre est comme 100 à 58, relativement à la Prusse. Il attribuait à cela le ganachisme actuel.

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24 juin.—Roqueplan que j'arrête dans la rue, et auquel je fais compliment de sa solidité et de sa résistance physique, me dit: «Ah! c'est que je n'ai jamais bu de mauvais vin. Il faut faire très attention à ce qu'on prend et à ce qu'on rend!»

Ce soir, aux Champs-Élysées des filles causaient près de moi sur des chaises: «Laisse donc, dit l'une, je suis franche. On fait huit cents francs. On vit avec trois, et on en place cinq cents à la caisse d'épargne.» La basse prostitution présente pourrait prendre comme enseigne: «Au Gagne-Petit.»

—J'ai vu à l'Exposition une horrible chose: des couronnes d'immortelles en porcelaine. Souvenirs et regrets, voilà que vous devenez une dépense une fois faite!

—Les fautes que les hommes d'État font sur le théâtre de la politique, ils les feraient comme hommes, en famille ou dans la société, qu'on les enfermerait.

—Oh! l'inconnu de Paris. On nous citait une femme gagnant une très grosse somme par jour, avec le talent qu'elle a seule d'enfiler un collier de perles: c'est-à-dire d'assembler les perles, de les faire valoir l'une par l'autre, de les harmonier, de chercher pour ainsi dire leurs accords, sur des espèces de registres de musique en ébène. L'arrangement d'un collier, qu'elle cherche souvent toute une journée, lui est payé de 60 à 80 francs.

—A propos d'HERNANI. Tristesse de songer qu'il faille quarante ans, presque un demi-siècle, pour être autant applaudi qu'on a été sifflé.

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3 juillet.—Vichy.

Cette vie avec ses bains, ses verres d'eau de demi-heure en demi-heure, ses petites promenades de l'hôtel aux sources, le règlement et les coupures de la journée, la discipline de la cure, dissipe un peu en nous le spleen abominable de nos derniers jours à Paris, à peu près comme la vie monastique devait suspendre l'ennui des grands ennuyés des siècles passés.

—Le directeur des eaux me disait qu'on vendait les chaises sur lesquelles l'Empereur s'était assis. Ainsi, il y a des gens pour adorer la place de ses hémorroïdes. Et nous nous moquons encore des peuples qui rendent un culte aux fientes du Grand Lama.

—La race bourbonnaise, cette race du Centre, marquée à tous les bons signes de la pauvreté d'une province et de l'éloignement d'une capitale, race laide, rabougrie, a une caresse dans l'accueil et le service que je n'ai rencontrée nulle autre part. On dirait que les peuples ont les vices de leur beauté et les vertus de leur laideur.

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9 juillet.—Je lis ce matin que Ponsard est mort. Il restera l'immortel exemple de toutes les sympathies de la France pour la médiocrité, et de toutes ses jalousies contre le génie. Je ne lui vois guère d'autre immortalité pour le sauver de l'oubli.

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9 juillet.—Parc de Vichy. Sept heures et demie du soir. Une broussaille de genêts, toute fleurie de jaune; au-dessus de petits arbres, aux feuilles argentées, glacées de soleil couchant, et toutes emplies d'une illumination rose, et s'enlevant sur un ciel bleu si pâle qu'il semble blanc: un coin de coucher de jour d'un tableau primitif, un éther angéliquement pâle, plein de petits cris d'oiseaux qui volent si haut qu'on ne les voit pas, et aussi du rire d'une petite fille qu'on ne voit pas non plus, remplissant de sa gaieté rieuse, le chalet où elle court.

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—Tous les faiseurs de petits travaux d'art et d'histoire, tous les Chinois d'érudition que je connais, prennent un aspect chinois par le ventre et la graisse qui leur chinoise les yeux.

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12 juillet.—Sur l'Allier. Une petite laveuse, les bras nus, le casaquin clair, un ruban couleur feu dans les cheveux pour toute élégance, de petits tétons ronds qu'on sent baller comme une paire de pommes, le corps libre, souple, m'a fait repasser devant les yeux la toilette matinale de peuple d'une ancienne maîtresse.

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—La musique au théâtre, au concert, ne me touche pas, je ne la sens un peu qu'avec le plein air et l'imprévu du hasard.

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—A faire notre Catéchisme de l'art en aphorismes, et ne dépassant pas dix pages. Comme summum du Beau absolu: le Torse du Vatican.

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—Je trouve qu'autour de nous; de jour en jour, dans notre monde, le respect de la postérité diminue bien. La littérature chez les hommes de lettres que je vois, ne me semble plus qu'un moyen de mettre le gratis dans beaucoup de choses de la vie. C'est comme un droit à un parasitisme n'apportant pas trop de déconsidération.

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—Il n'y a que deux grands courants dans l'histoire de l'humanité: la bassesse qui fait les conservateurs et l'envie qui fait les révolutionnaires.

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—Oh! le Siècle! Un ami, qui n'est pas un imbécile, voulait me soutenir, ce soir, que c'étaient les Jésuites qui avaient fait faire des obscénités aux Chinois.

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—Il est assez curieux que jamais un legs n'ait été fait à l'auteur d'un livre, n'ait été fait par un mourant riche à un esprit. Si jamais un écrivain a hérité d'un lecteur, il a fallu que le lecteur le connût, le fréquentât, approchât du corps de cet esprit.

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—Aujourd'hui seraient morts en bloc Jésus-Christ, Socrate, Franklin, que les journaux ne seraient pas plus en deuil. Lambert Thiboust n'est plus. Il est question d'un monument; d'une colonne, d'un enterrement national.

On cite du mort des traits de bonté divine, comme d'avoir reconnu un ami dans la dèche, et s'il n'a fait toute sa vie que des cascades, c'est qu'il avait la pudeur des hautes aspirations à la littérature, si ridicules dans ce siècle, sans grands talents.

En lui meurt la gaieté de Paris, et dans tous les cafés, on voit les garçons s'essuyer les yeux du coin de leur tablier.

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—Avez-vous remarqué que les femmes qui ressemblent physiquement à vos maîtresses, ont une sympathie pour vous?…

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20 juillet.—Il y a ici une espèce de gentilhomme, qui est un prestidigitateur, un sorcier avec ses mains commandant au visible et à l'invisible, élevant l'escamotage au merveilleux, et faisant voir ce que les dix doigts de l'homme peuvent réaliser du miracle. Cet A… m'emmène ce soir chez lui, pour voir une table machinée pour ses trucs, sur ses indications. Une petite chambre, où il y a deux lits, tout encombrée de paquets vagues et couleur de misère, au milieu desquels reluisent les dorures de la table. La dedans une femme, Mme A…, me dit-il, une espèce de paysanne; deux caniches crottés, ses aides en train de fouiller le dessous du lit; et sur le marbre d'un chiffonnier, une pauvre colombe, habituée à être escamotée, immobile et qui semble de bois.

Et le gentilhomme disparaît… Je ne vois plus dans cet intérieur de bohème, dans cette chambre de faiseur de tours aux chiens savants de Stevens, que le campement d'un saltimbanque en chambre.

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Dimanche 21 juillet.—Puissant, sur lequel nous sommes tombés ici, où il fait le Programme de Vichy, nous amène Vallès, débarqué ce matin du train de plaisir, en paletot d'hiver, gesticulant de la canne, parlant haut, et avec son accent bon garçon auvergnat, ayant l'air de crier: «Vallès est dans vos murs!»

On improvise une partie de pêche. On part, la Madeleine, Burty, une chanteuse, la Gonetti, une fille toute ronde, qui a mis avec bonheur de gros souliers pour la partie de campagne. La partie ne sourit plus à Vallès, qui demande un endroit, où l'on puisse manger une grillade de porc, arrosée de vin blanc. On l'entraîne vers le Sichon… Il marche bougonnant, en demandant le frigus opacum, en jetant dans la verdure des mots du café des Variétés. Il hèle, à travers les champs, une vache: «Superbe, la vache de Fénelon!»

Cela, mêlé de paroles amères, de paradoxes sauvages, de rampements amoureux sur l'herbe vers la jupe de la diva. Puis il blasphème spirituellement et drolatiquement Hugo, et redemande de la grillade.

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22 juillet.—Ce soir Burty revient à l'hôtel s'habiller pour un bal. Il entre chez nous, se met à causer de son père, du premier Empire, allume un cigare, et pris par l'intérêt de ce qu'il raconte, par le souvenir du passé et de la famille, nous fait toucher les changements survenus dans les habitudes, les mœurs, le train de vie de la bourgeoisie marchande.

Aujourd'hui les Delisle, les Cheuvreux-Aubertot ont des châteaux, avec le luxe, la chasse, tout le tra la la de l'aristocratie. Dans le temps, dont il nous parle—et remarquez qu'il n'y a pas plus de cinquante ans, —le premier marchand de soieries qui était son père, louait, l'été, une maison de campagne de 300 francs à Groslay, et la grande distraction du dimanche pour les invités et les grands commissionnaires américains et russes, était l'achat, pour 12 francs, d'un cerisier dans la campagne, d'un cerisier que la société mangeait sur pied.

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—Jamais un homme, si riche qu'il soit, n'achètera un bel enfant, une belle petite fille, pour avoir sous les yeux un chef-d'œuvre de nature, de l'art de Dieu. Il préférera toujours acheter un tableau, une statue, quelque chose que l'on revend, et où on retrouve sa mise.

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—Table d'hôte de l'hôtel de Madrid à Vichy.

Au bout de la table, en haut, un ménage d'origine mexicaine, d'insulaires venus d'une Canarie quelconque: la femme, une vraie femelle avec une tête de bonne singesse, une peau café au lait, les bras comme des antennes de sauterelles, des gestes pour découper qui lui retournent les mains à la façon de spattes, horriblement maigre, séchée, ratatinée sous son châle de petite fille, couleur caca d'oie, et attaché à son cou par une immense plaque, remplie par la photographie de son mari; on croirait voir une contemporaine de Montezuma, exhumée de ces cruches mexicaines, où l'on empote les morts.

A côté une espèce de vieux petit mayeux bordelais, le menton dans son assiette, au fausset inouï, aux notes comiques de casse-noisette, le soprano du gazouillement, et sa femme, une figure qui fait penser à la Reine des Merlans dans une féerie.

Après un jeune Hollandais et sa mère, tous deux juifs, tous deux comme éclairés par le reflet du soleil des juifs, la pièce d'or derrière le grillage des changeurs; le jeune homme, un brun à barbe noire et à lunettes, promenant éternellement, dans les escaliers de l'hôtel, le cylindre d'un clysopompe; la vieille femme, à laquelle on ne sait quel passé donner de marchande à la toilette ou de brocanteuse de chair humaine, possédant des restes de beauté diabolique, et ayant dans le cerné de son vieil œil, l'apparence d'un sourire de jouissance, mêlé à je ne sais quelle profondeur de coquinerie. La nourriture l'excite, et, à la fin des repas, se renversant à demi sur sa chaise, comme sur un canapé, et branlant un peu la tête, elle a des chantonnements d'harmonica fêlé, des notes cassées d'échos de musicos.

Puis toute la palette des teints de jaunisse et de la bile dans le sang, depuis la pâleur hépatique jusqu'au bronze vert, depuis le bronze vert jusqu'à la jaunisse nègre, et des têtes de femmes, où la maladie de foie semble avoir développé une répugnante pilosité. Là dedans, une jeune chlorotique à marier, assidue aux sources ferrugineuses de Mesdames, un bubon en deuil, dont la mère, dans sa grossesse, semble avoir eu un regard d'une caricature idiote de Grandville: Puis deux Anglais, deux Anglais du Palais-Royal: l'un, le neveu, capitaine aux Indes, à l'abominable tête d'artiste, à la barbe en queue de vache, au front de lézard, à la raie médiane d'un modèle pour Jésus-Christ, et se livrant tout le temps à des calembours internationaux. L'oncle, lui! ressemble à un commodore joué par Odry, avec ses cheveux et ses favoris lui mangeant la figure à la façon de deux perruques, avec ses yeux de taupe, ses cravates de Mazulipatam; et les bijouteries qui le sillonnent, en serpentant, font de lui comme le Laocoon des chaînes de montre.