Nos yeux, au milieu de tout ce monde, ne se reposent et ne se consolent que sur une famille espagnole au grand complet: la grand'mère, la mère et trois petites filles. La grand'mère, l'aïeule avec ses cheveux gris, la ligne de blancheur de sa collerette, l'engoncement solennel dans le satin noir de sa robe montante, sa carnation ressemblant à une ébauche grasse et beurrée, de Vélasquez, en sa coloration violette aux glacis argentins. Et elle semble entourée des petites infantes du maître, assises à côté d'elle, de ces petites senoritas, la raie de côté, les cheveux piqués du rouge d'un ruban ou d'une fleur de grenadier, le sourcil tressaillant, le front bossué, le teint chaudement pâle avec la tache de fard de leurs joues, un vermillonnement à la Goya.—Je les voyais tout à l'heure dans le jardin, les petites senoritas, vives comme le vif-argent, et déjà jambées de mollets de danseuses, petites-filles des fameuses saltatrices gaditanes.
Et autour de ce monde de tous visages et de toutes langues, tournent les trois automates du service, la maîtresse d'hôtel, une Auvergnate à mine de misère, montrant sur elle la désolation d'une porteuse d'eau qui a renversé ses seaux, un petit domestique moyenâgeux, un espèce de varlet drolatique, arrivé tout ahuri de la charrue, les cheveux en essuie-plume, et la bouche riante montrant des dents en scie, enfin une pauvre petite bonne, au cou maigre de poitrinaire, aux omoplates perçant sa robe étroite, aux lobes d'yeux des prières d'Overbeck, marchant éternellement sur des pieds, comme morts de fatigue.
* * * * *
—Quelle misère de rouleuse, sous le costume de la chanteuse ambulante: un chapeau de paille noir avec un coquelicot, un canezou marron, une jupe violette à carreaux, troussée sur un jupon noir, et la bretelle de sa guitare sur l'épaule. Elle a la figure grise des pauvres. Et une voix, sortant de cette guenille, une voix d'un voyou qui muse, chante:
C'est la vérité pure,
Vous qu'avez bon cœur,
Plaignez une créature,
Q'az-évu des malheurs!
Et la créature crache.
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—Un chalet d'opéra-comique et de vaudeville, sur le balcon duquel on s'attend toujours à voir des groupes chanter une ronde, comme au théâtre, en levant au ciel des flûtes de Champagne; un jardin qui n'est presque qu'une salle à manger en treillage, avec des médaillons de célébrités en terre cuite, fouillés par Garrier-Belleuse: c'est le chalet de l'administrateur des eaux, C…, une maison dont on tourne sans cesse le bouton de cuivre, maison toujours mangeante, chantante, recueillant au passage toutes les notoriétés, et toutes les voix jeunes et vieilles: hier les frères Lionnet, aujourd'hui le vieux Tamburini!
Un type, ce C…, l'administrateur moderne, le créateur du jour, l'Haussmann d'ici. Tout dans la main: les eaux, les bains, l'exploitation de toutes les sources du Casino, le théâtre, les concerts, l'imprimerie et le journal, et un monde d'ouvriers, depuis les maçons jusqu'aux cartonniers des boîtes de pastilles, un monde de six cents manœuvres, hommes et femmes. Les paysans l'appellent Napoléon IV.
L'homme, un enragé d'activité, mais un peu brouillon, comme tous les trop actifs, et un touche-à-tout tyrannique. Bon enfant, mais un hôte à l'hospitalité à brûle-pourpoint, et quelquefois sans tact, et dur de paroles aux inférieurs… Au physique, l'œil clair, le nez à l'arête sèche, sanguin, sensuel, denté pour mordre au plaisir… et par là-dessous toujours à son affaire, faisant servir tous ceux qu'il reçoit à quelque chose, tirant de ses hôtes une idée, une réclame, une utilité: des plans à l'architecte, un premier-Vichy au littérateur, et plaçant à intérêt tous ses dîners. En somme, pratique en tout, avec la science de la vie et quelques goûts distingués de l'homme moderne, ayant un pantalon de nuance distinguée, un merveilleux chien d'Ecosse, un break de Binder,—enfin entouré de cette espèce d'aristocratie des choses, dont les parvenus d'aujourd'hui arrivent parfois à s'envelopper, sans la mettre en eux.
Une maison, pendant toute la saison de Vichy, une maison d'allants et de venants, où les honneurs sont faits par les M… un curieux ménage de nomades de la société, ne dînant jamais chez eux à Paris, et tout l'été se partageant entre des maisons de campagne d'amis: le mari, le chanteur comique, à la tête de capucin de la chansonnette, avec son front d'ivoire, ses sourcils d'astrakan, ses yeux et son rire de poussah; la femme, une très gracieuse et aimable femme.
Là, passent des femmes déclassées, des femmes du monde qui n'y ont plus guère qu'une jambe, des pianistes femelles qui semblent revenues de partout, et qui dans des robes noires, qui ressemblent à du papier brûlé, regardent avec la philosophie de la vieillesse de la femme laide, l'amour qui se fait dans les coins; et en fait d'hommes, beaucoup de messieurs de toute espèce, énormément d'architectes, et le dernier prix de Rome de paysage, le dernier, dieu merci, un peintre qui fait estimer le génie de Thénot.
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Dimanche 28 juillet.—Clermont.
A l'hôtel, une chambre aux rideaux de fenêtres couleur de pâte d'abricot, au canapé de fausse moquette suspecte, aux descentes de lit pouilleuses;—et le matin sur tout le corps des ampoules semblables à des boîtes de montres.
Nous prenons l'omnibus pour Royat, un coin de Suisse, gâté et violé par une école de tapins qui jouent du tambour sous les châtaigniers, et par l'horreur d'un dimanche auvergnat. Le village pétrifié, avec des silhouettes d'autochtones étagés sur leurs escaliers et finissant à un chien idiotisé sur la dernière marche: une population sans rire, sans voix, muette, concentrée.
Retour à Clermont. Nous battons la ville. A peine un passant. La tristesse plate et dominicale de la province, à laquelle s'ajoute ici le deuil de l'horrible pierre du pays, la pierre ardoisée de Volvic qui ressemble à ces pierres de cachot, dans les décors de cinquième acte des drames du boulevard. De temps en temps, un campo qui conseille le suicide, une petite place aux petits pavés pointus, entre lesquels pousse l'herbe d'une cour de séminaire, et où les chiens bâillent en passant. Une église, la cathédrale des charbonniers, noire au dehors, noire au dedans; un tribunal, un temple noir de la Justice, un Odéon de la loi, académiquement funèbre, et d'où l'on tombe sur une promenade, où les arbres maigrissent d'ennui dans une grande ombre moisie. Toujours et partout, ces fenêtres et ces portes encadrées de noir, ainsi que des lettres de faire part mortuaires. Et sempiternellement à l'horizon, cet éternel Puy de Dôme, dont le cône bleuâtre ressemble si épicièrement à un pain de sucre, enveloppé de son papier.
A la fin, nous nous sommes assis sur un banc moussu, tumulaire, devant des façades qui avaient les mélancolies des bords de canal, peints par Pierre de Hooghe, recelant des vieilles en chapeau de paille de mendiantes sur la tête, et qu'on eût dit peintes par un Memmling du fouchtra.
A l'hôtel, en rentrant, notre chambre nous paraît d'une saleté plus menaçante, et le lion représenté sur nos descentes de lit, plus triste et plus mangé de vermine que le matin. La peur nous prend, et nous nous sauvons de l'Auvergne.
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29 juillet.—Retour à Paris.
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3 août.—Saint-Gratien.
Eudore Soulié déclarait aujourd'hui très justement qu'il y avait deux Sainte-Beuve: le Sainte-Beuve de sa chambre d'en haut, du cabinet de travail, de l'étude, de la pensée, de l'esprit; et un tout autre Sainte-Beuve: le Sainte-Beuve du rez-de-chaussée, le Sainte-Beuve dans sa salle à manger, en famille, au milieu de la manchote sa maîtresse, de Marie sa cuisinière et de ses deux bonnes. Dans ce milieu bas, Sainte-Beuve devient un petit bourgeois, fermé à tous les grands côtés de sa vie d'en haut, une espèce de boutiquier en goguette, l'intellect rapetissé par les ragots, les âneries, les rabâchages imbéciles des femmes.
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5 août.—La princesse fait ordinairement, après déjeuner, des promenades où elle jette comme la dictée de ses pensées. Aujourd'hui elle crache ses amertumes à propos de l'ingratitude des artistes, au sujet de X… et de Y…, qu'elle accuse d'avoir mené toute l'intrigue, pour empêcher la première médaille d'Hébert. Elle rappelle tout ce qu'elle a fait pour eux. Et elle s'étend éloquemment sur la peine qu'elle a eue à donner le goût de l'art à l'Empereur et à l'Impératrice, à imposer la mode de la peinture et des peintres à la société, «si bien, dit-elle, qu'aujourd'hui tout le monde a son artiste… Mon avoué a son peintre: c'est Corot… Positivement.»
Puis changeant de sujet: «Moi je n'ai jamais fait mon chemin avec l'Empereur, parce que je vais tout droit… On ne m'a jamais prise dans des tripotages, jamais, jamais!… On n'a jamais pu faire de moi, de ces gens qui pleurent, et se font payer leurs dettes, tous les six mois…» Cela sort d'elle avec une indignation et une montée de sang qui lui empourprent le teint.
Puis elle nous promène dans le château, nous faisant voir sa chambre, son cabinet, tout pleins de lumière ensoleillée, et tout amusants d'un encombrement de petits meubles à ses goûts, de commodes de petites filles et d'armoires pour les gâteaux de ses chiens. Elle nous dit, heureuse de nous montrer toutes ses chambres d'amis, qu'elle n'a qu'un plaisir, c'est d'avoir du monde, c'est de vivre au milieu de gens qui lui sont sympathiques et qu'elle aime, qu'elle aurait bien pu, si elle avait voulu, faire des choses extraordinaires, des monuments, des palais de financiers, mais qu'elle aime bien mieux sa perse avec de vieux amis assis dessus.
Il faut un ou deux jours pour rentrer dans la pleine intimité de sa connaissance et retrouver la caresse de sa parole: «le cher» au lieu de «monsieur». Son amitié qui n'oublie pas, s'échauffe pourtant avec la présence des gens.
J'ai remarqué chez la princesse un goût de toilette, particulier: le goût du ton; ses robes sont toujours des robes de coloriste.
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8 août.—Nous passons chez Sainte-Beuve. Une particularité, et qui indique et signifie bien l'essence démocratique de cet homme: c'est la toilette intime de son chez lui: la robe de chambre, le pantalon, la chaussette, la pantoufle, tout le lainage peuple qui lui donne l'aspect d'un portier podagre. Après avoir passé par tant de milieux, élégants, distingués, il n'a, pu s'élever à la tenue d'un vieillard du monde, à l'enveloppe honorable de la vieillesse chez elle.
Il nous a longuement conté toute son affaire du Sénat, et toute la grosse popularité qu'elle lui avait faite. Et involontairement, pendant qu'il parlait, nous pensions comme un seul article d'une plume amère et vraie, un coup d'épingle de sincère honnête homme dégonflerait ce ballon de blague d'un martyr à trente mille francs de traitement,—un article où l'on rappellerait que, seul parmi, les lettrés, ce Sainte-Beuve a été l'écrivain qui, en 1852, pendant la terreur blanche de l'écriture littéraire, lors de notre poursuite en police correctionnelle, lors de la poursuite de Flaubert, en ce temps du silence, de la servitude universelle, a été, on peut le dire, le souteneur autorisé du régime. Et ce serait amusant de rappeler que c'est l'émargement qui a été son illumination et sa conversion à la liberté, et que son courage ne lui est venu qu'avec son traitement d'inamovible et ces palmes de sénateur, gagnées à servir avec de la mauvaise foi de prêtre, toutes les viles rancunes du 2 décembre.
En sortant de chez Sainte-Beuve, nous entrons chez Michelet. Nous le trouvons assis sur son petit canapé, les mains sur les cuisses, dans une pose d'idole, avec un sourire extatique sur la figure.
Il nous parle de Rousseau qu'il nous dit n'avoir fait quelque chose, que parce qu'il ne pouvait, un moment, ni avancer ni reculer, qu'il était réduit au désespoir. Ainsi de Mirabeau… Et il se met à nous faire une loi providentielle de ces extrémités du destin des grands hommes, de ce cul-de-sac de malheur, où ils sont obligés de se jeter à la mer. Il termine en disant: «Il y a un joli mot d'émigrant là-dessus «il faut arriver en Amérique noyé sur une planche, l'homme qui y débarque avec une malle n'y fait rien.»
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13 août.—Saint-Gratien.
Une journée splendide et torride. On dresse la table dans le jardin: ce qui donne toujours à un dîner l'air d'un dîner de théâtre. Puis la nuit descendue, tout le monde roule en voiture; et l'on vague dans du clair de lune, qui transfigure tout ce pays de Montmorency, en un rêve de paysage parisien. L'on passe par la vaporeuse fraîcheur du Bois-Jacques, et l'on revient au lac, inondé de lumière argentine dans le rideau de ses arbres tout noirs. Et les uns sur les bateaux, les autres sur des périssoires, semant le lac d'éclairs, en coupant de la rame ou des palettes l'eau scintillante, évoquent dans cette banlieue un souvenir d'un lac de cette Italie, dont la langue revient en musique, sur les lèvres des hommes et des femmes.
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—Des hommes sont tentés par la mort comme par une dernière aventure.
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—Il n'y a que les domestiques qui savent reconnaître les gens distingués.
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—Un côté caractéristique des ménages troubles: ce sont ces froids qui tout à coup tombent dans l'intimité, en présence de tiers, ces absences de la femme qui chantonne en se livrant à un battement nerveux d'un pied sur un barreau de chaise, cette ombre qui vient sur le front du mari, enfin tout ce qui vous donne envie de vous en aller. Et l'on se trouve gauche et gêné, et l'on sort avec une tristesse faite de ce mystère de choses inconnues, de tous les sous-entendus qu'on sent et qu'on tâtonne dans ces ménages, sur lesquels on cause.
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Août.—Trouville.
Heilbuth nous emmène le voir laver une aquarelle à Honfleur. Un drôle d'être, décousu, braque, et très fin et délicat et méphistophélique observateur, avec son nez crochu et son œil clair d'Allemand du Nord.
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27 août.—Dégoût ici de cette société d'anonymes. Nous souffrons maintenant au coudoiement de populations d'inconnus et de bourgeois vagues.
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—Les étrangers parlent haut en public, ils ont la conscience de parler une langue qu'ils sont seuls à comprendre. Le Français parle bas, parce qu'il se sait compris de tous, et parler la langue universelle.
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30 août.—Aujourd'hui nous accompagnons Feydeau sur la falaise. Il est dans le moment toqué de conchyologie qu'il veut fourrer dans un roman, et il va travailler à ramasser dans la glaise toutes sortes de coquilles antédiluviennes, passant des quatre heures en plein soleil, avec son panier, son marteau et son ciseau à froid, et accompagné de son fils, un petit blondin aux cheveux de la nuance du chanvre, le ventre couvert d'un tablier de cuir, qui en fait comme un Amour en sapeur.
Feydeau a toujours une vanité ingénue qui lui sort de tous les pores, mais tout à fait inoffensive. Il nous conte, du plus grand sérieux du monde, qu'il éprouve un certain ennui de finir son roman, tant il est attaché à ses personnages… Au milieu du développement de son ennui, un coup de sifflet dans la falaise: c'est Mme Feydeau qui arrive avec un pliant, toute charmante en sa fleur de beauté, et délicieusement coiffée d'une de ces coiffures du Directoire, qui ont l'air d'en faire une fille de Mme Tallien.
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3 septembre.—Entre nous deux, il n'y a pas d'autre froissement, d'autre choc de nervosité agacée, que ceux produits par l'angoisse souvent désespérée de la carrière littéraire et de la production du livre. Cela nous jette dans des tristesses irritées contre nous-mêmes, et qui rejaillissent quelquefois, de l'un sur l'autre, en mutuelle amertume. Cela arrive, quand le travail ne va pas, quand il y a de l'impuissance à rendre ce que l'on sent, et d'atteindre à cet idéal qui va toujours dans les lettres, en s'élevant et en se reculant de votre plume. Alors de mornes désespoirs, où dans le pessimisme momentané qui pousse les choses à l'extrême, il y a des tentations de suicide… et c'est une revue rageuse, dont on s'empoisonne l'âme, de tout ce que, tous deux, nous avons eu de dénis de justice, de mauvaises chances, d'échecs, de faillites du succès, tombant au milieu de cet état maladif qui ne nous laisse pas un jour sans la souffrance de l'un de nous ou l'inquiétude de la souffrance de l'autre.
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4 septembre.—Nous ouvrons, au déjeuner du Bras-d'Or, une lettre de la princesse: l'aîné de nous deux, est nommé chevalier de la Légion d'honneur. Comme toutes les joies, celle-ci arrive incomplète, et le décoré est très embêté… Quelque orgueil pourtant de cette décoration, qui aura cette rareté de n'avoir été ni demandée, ni sollicitée même par un mot, une allusion, mais arrachée par une amitié qui y a pensé toute seule, et des sympathies d'inconnus…
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—Il me revient, ce mot de Sainte-Beuve, que me rapportait de lui, l'autre jour, Soulié: «C'est du dîner Magny que sort mon discours du Sénat.» Et c'est vrai! Le dîner Magny aura été, en dépit de quelques empêcheurs, un des derniers cénacles de la vraie liberté de penser et de parler.
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5 septembre.—Monologue d'un bourgeois devant l'océan: «La mer est silencieuse et trop loin… Il y a vingt-cinq ans, la mer se retirait moins loin… l'espace est monotone, si on n'a pas le flot… et le flot, on ne l'a que deux heures avant et deux heures après: en tout quatre heures, c'est déjà quelque chose… Mais c'est monotone… du reste ça m'est parfaitement égal…»
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8 septembre.—En voyant une méduse à moitié desséchée sur la plage, je me demandais si la mort dans les animalités végétantes de la vie inférieure ne serait rien qu'une insensible cessation de vivre, et si la douleur de la mort, montant l'échelle animale, et s'aggravant à chaque échelon de l'organisme et de l'intelligence, ne réserverait pas à l'homme seul, toute la cruauté et toute la souffrance de la conscience de mourir.
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15 septembre.—Saint-Gratien.
On causait ce soir des puissances et des effets de la transmission du sang. Viollet-le-Duc parlait de gestes d'enfant qui dénoncent le père, le nomment presque, et il soutenait qu'un cocu philosophe, qui étudierait la question, pourrait, sans se tromper, reconnaître dans le cercle de ses amis et de ses connaissances, le père de son enfant. Au milieu de la conversation, une femme de dire: «J'ai une bien jolie histoire là dessus. Une dame de ma connaissance accouche d'un enfant qui avait deux doigts du pied palmés. Le soir je rencontre un monsieur que je savais avoir cette infirmité, et qui n'était pas du tout du monde de la dame. En le plaisantant, je lui fais mes compliments, le pousse un peu… ma foi, il avoue!».
Ce soir, la princesse a une toilette charmante. Sur une robe décolletée de soie cerise qui lui laisse les épaules et les bras nus, une enveloppe de dentelle noire jette le filigrane noir de ses ramages sur le rose de la peau, et la splendeur d'un collier à sept rangs de perles se détache, en leur luminosité nacrée, d'une cravate de dentelle noire qui s'y emmêle.
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16 septembre.—Hébert travaille au portrait de la princesse, que nous lui avons vu fusiner avant de partir: un portrait de la princesse en buste, dans le joli format restreint des petits portraits d'Holbein, un portrait intime, qui doit être gravé de la même grandeur pour les amis.
Hébert peint ce portrait avec des pinceaux fins, fins, et presque pas du tout chargés de couleur, miniaturant et miniaturant le soupçon de ton qu'il pose.
Pendant ce, Soulié lit le CADIO de Mme Sand dans la Revue des Deux Mondes, le prince Gabrielli, qu'on appelle ici le prince Charmant, brunit les duretés d'une eau-forte, représentant le profil de sa femme, qui, dans la berceuse, paressant, et inoccupée, et joliment boulotte, rappelle la Doudou de Byron. De la comtesse Primoli, se tenant au fond de l'atelier, on voit la raie nette dans ses beaux cheveux noirs, et un bout de front penché sur un livre. La muette Mme Benedetti s'arrête de temps en temps dans sa tapisserie, et prend un repos, avec un regard vague devant elle. Le gros Primoli passe, jetant une égrillardise dissimulée dans de l'italien, et s'en va. Mais voici le maire de Saint-Gratien arrivant, accompagné de Charles Blanc, qui déroule et lit un factum contre le chemin mortuaire d'Haussmann. La princesse s'anime, fulmine, devient rouge… Hébert continue à donner, du bout de ses longs et fins pinceaux, des caresses, au visage furieux de la princesse. Et les heures passent.
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Mardi, 17 septembre.—En flânant dans les serres de Saint-Gratien, nous pensions à tout ce que ces plantes originales pourraient apporter d'imagination créatrice à l'industrie, à la mode. Quelle source de renouvellement pour nos soieries de Lyon! Quelle révolution à faire dans l'académique des dispositions d'étoffes, dans cette abominable géométrie, de notre goût. Ici, quelle fantaisie, quel imprévu de taches et de couleurs. C'est le naturisme heureux et libre, et sans règle pédante, de l'art chinois, de l'art japonais, de ces arts calomniés comme arts fantastiques et qui n'ont besoin que de cueillir une feuille, que je vois là-bas, pour en faire, sous les doigts d'un ouvrier de Yedo, la plus ravissante des coupes.
Retour ce soir. Des voyous en gaîté au chemin de fer. Le Français dans l'ivresse n'est point bêtement heureux d'être ivre comme les autres peuples. Il faut qu'il se montre très ostensiblement ivre à tous, par la bruyance, les cris, les blagues, la crapulerie exubérante. Sa grande gaîté dévoile son esprit de vanité et d'inégalité: elle a besoin d'être écrasante pour les autres.
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18 septembre.—Rien, rien et rien, dans cette exposition de Courbet. A peine deux ciels de mer… Hors de là, chose piquante, chez ce maître du réalisme, rien de l'étude de la nature. Le corps de sa «Femme au perroquet» est aussi loin du vrai du nu, que n'importe quelle académie du XVIIIe siècle.
Puis le laid, toujours le laid, et le laid bourgeois, le laid sans son grand caractère, sans la beauté du laid.
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—L'homme de la Morgue répondait à quelqu'un lui parlant de l'émotion qu'il devait ressentir aux sinistres reconnaissances des cadavres: «Oh! on se fait à tout… il n'y a qu'une chose, c'est, quand c'est une mère… voyez-vous, le mort serait-il décomposé, pourri, serait-il du papier mâché, comme il y en a… quand c'est une mère, elle se jette dessus et l'embrasse… Il n'y a qu'elles pour cela!»
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—Nous sommes des assidus de l'Arène athlétique, de ce spectacle de la lutte, qui se répercute dans tous vos nerfs, et dont vous vous en allez avec un peu de la tristesse et de la déception des vaincus. Ce soir nous avons vu, pour la première fois, «l'homme masqué», une figure du paladin du biceps, qui nous est restée, ainsi qu'une apparition du Chevalier noir, dans le chapitre d'un roman de Walter Scott.
Cette force masquée, une force étrange, mystérieuse, différente de toutes les forces que nous avons vues à l'ouvrage, une force qui part comme un ressort et qui, en ses deux petites mains gantées de noir, pétrit un torse et des flancs, comme avec des mains d'acier. Ç'a été un spectacle étonnant et tout inattendu, que ce gros Farnèse de Bonnet, étendu, aplati par terre, rendu inerte, la puissance de sa masse brisée sous cet homme, à tête de satin noir, couché presque doucement sur lui avec la pesée légère et fantastique d'une chimère et d'un cauchemar.
Il y a une heure là, quand le gaz baisse et s'embrume, que le brouillard des cigares devient intense, qu'une pâleur nerveuse est sur toutes les figures, que les teints de Paris se plombent d'émotion, une heure où, sur les gradins de la salle de bois, la foule de ces têtes de photographes et de journalistes, fait comme des tas blafards et effacés de vivants, dans une ombre à la Goya[1].
[Note 1: Une description prise dans le même temps de l'Arène athlétique, et que je retrouve dans le cahier documentaire de nos ROMANS FUTURS, qui n'ont point été faits, hélas!]
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—Après dîner, au restaurant Philippe.
Du talent, peut-être en avons-nous, et je le crois, mais d'avoir du talent, il nous vient moins d'orgueil, que de nous trouver des espèces d'êtres impressionnables d'une délicatesse infinie, des vibrants d'une manière supérieure, et les plus artistes à goûter l'aile de poularde braisée que nous mangeons ici, un tableau, un dessin, une boîte de laque, un bonnet de linge de femme, le suprême et l'exquis de toute chose raffinée et inaccessible aux gros sens d'un public.
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27 septembre—Voltaire, et encore et toujours cette histoire de sa fièvre à l'anniversaire de la Saint-Barthélémy. Lui, la sensitive de l'éphéméride! Allons donc, lui bon, tendre, pitoyable! Mais, je le répète, il n'y a qu'à regarder ses lèvres, dans sa statue de Houdon. Et bien, moi aussi je te baptiserai, Voltaire, tu es Satan-Prud'homme.
La lumière blanche du gaz, réverbérée par les disques de métal, faisant des remous comme argentés sur le rouge des banquettes. La salle blanchie à la chaux, sur laquelle s'enlève la couleur naturelle du bois des poutrelles et des planches des petites loges, en forme de box. Dans l'ombre profonde des deux extrémités de la salle, le scintillement des boutons et des poignées d'épée des sergents de ville.
Les membres luisants des lutteurs s'élançant dans la pleine lumière.—Les défis des yeux.—Les claquements de mains sur la peau dans l'empoignade.—Une sueur qui sent la bête fauve.—Des pâleurs se mêlant à la blondeur des moustaches.—Des chairs qui se rosent aux places talées.—Des dos suintant comme des pierres d'étuves.—Des marches se traînant à genoux.—Des virevoltes sur la tête, etc., etc.
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28 septembre.—Dans les coulisses des Français. Le cor d'Hernani:—c'est un cornet à pistons de la Garde impériale,—et Ruy Gomez se plaignait, ce soir, d'avoir trop mangé à son déjeuner de tripes à la mode de Caen. Oh! toutes les choses du monde, lorsqu'on les voit par derrière!
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29 septembre.—La race des ministres est descendue, et je crois qu'elle ne peut guère descendre plus bas. Sous Louis-Philippe, c'étaient encore des professeurs; aujourd'hui j'en vois un, qui est un vrai Gaudissart, avec des favoris de marin de la Méditerranée, l'encolure d'un placeur de gros vins et d'un homme à femmes de la Cannebière, enfin le brun poilu qu'on voit dans les lithographies obscènes de Devéria. Ce ministre est à la fois plat, humble, rogue et haut.
Et le voilà, à table, prenant ses aises d'homme mal élevé, et s'épanouissant en vieilles histoires marseillaises usées jusqu'à la corde, et faisant un gros bruit bête de troun de l'air, en habit noir.
Le soir, au fumoir, il s'est étendu, en se vautrant sur un divan, avec cette habitude des hommes d'État actuels, auvergnats et marseillais, de décrotter les talons de leurs bottes à la soie des meubles, et à la fois dédaigneux, et contempteur du monde qui était là, et tout ahuri à la question ébouriffamment intime que lui adresse, sous un air parfaitement bête, Théophile Gautier, sur ses rapports conjugaux avec son épouse.
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3 octobre.—La maladie effraye la femme du peuple, comme l'orage les bestiaux. L'inconnu du mal qui vient à elle, l'hébète. Ainsi que les enfants, les femmes du peuple disent au médecin, qu'elles souffrent de partout.
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Dimanche 7 octobre.—Saint-Gratien.
Avant dîner, dans la chambre d'Eugène Giraud, pendant qu'on se chausse, qu'on se lave les mains, qu'on passe l'habit de circonstance, qu'on fume une cigarette, Charles Giraud raconte qu'à Taïti, les femmes ont l'habitude de s'oindre le corps d'une certaine préparation jaune qui leur enlève l'apparence solide d'un corps humain, et donne à leur corps, à leur chair, la transparence d'une bougie transparente, en fait des statues étrangement douces à l'œil, presque diaphanes.
Et la description de ces femmes est remplacée, je ne sais par quelle transition, dans la bouche de Penguilly, par les effets du canon. Il se met à conter, comme il sait conter, vous donnant avec son récit lent et détaillé, récit d'officier et de peintre, l'idée d'une veillée de camp, il se met à conter un des derniers coups de canon de 1814.
Une batterie française, aux portes de Paris, avait devant elle du brouillard; et des formes à peine visibles se montraient, un instant, dans ce brouillard, tiraient et disparaissaient, en se jetant à plat ventre au milieu de broussailles. C'étaient des tirailleurs suédois, dont l'un venait d'abattre ou de blesser, coup sur coup, trois canonniers. Cela agaçait les Français, quand le capitaine s'adressant au meilleur pointeur, lui dit: «Tâche de toucher ce bougre!» La pièce de service était un petit obusier. Le coup partit, à l'instant où la silhouette du Suédois se levait de terre. «Je crois avoir touché, mon capitaine,» dit le pointeur, et la canonnade continua toute la journée.
Le soir, au moment, où on relevait les blessés pour les porter aux ambulances, le canonnier dit au capitaine: «Je voudrais bien aller voir mon coup de ce matin!» Le canonnier va à l'endroit où son coup avait dû porter, et trouve un vivant encore chaud, mais un vivant dont le boulet avait fait, dans la face, le creux rond d'une serpe, avait enlevé le nez, les yeux, la bouche, tout ce qui est la figure d'un homme.
Le canonnier porte le Suédois à l'ambulance. Le cas est trouvé curieux. On le panse, on s'ingénie en inventions pour le faire boire, pour le faire un peu revivre, avec des tuyaux de plume, avec je ne sais quoi… Mais voilà l'effroyablement terrible: l'homme pansé, bandé, revient à lui. On le voit, dans le premier moment, ignorant de sa blessure, se tâter de ses bras étendus, d'abord les jambes, tout doucement remonter, se tâter les cuisses, puis le ventre, l'estomac, la poitrine, puis arrivé là, s'arrêter un moment, avoir un mouvement d'épaules qui fit peur, porter enfin les mains à sa tête, à la place de sa figure, au bandage qui la recouvrait et l'arracher… On le fit vivre cinq jours.
Penguilly racontait encore que la fameuse maréchale Lefèvre, cette haute gueule de la première cour impériale, apporta, un beau matin, le bâton du maréchal au Musée d'artillerie, et comme le conservateur, tout en la remerciant, s'étonnait que la famille ne conservât pas une telle relique. «Ah! bien oui, ma famille, vous ne les connaissez pas,—et faisant le geste,—ils seraient capables de s'en servir pour abattre des noix!
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8 octobre.—Dîner Magny.
Oh! l'intolérance du parti de la tolérance! J'ai pensé au mot de Duclos.
«Ils finiront par me faire aller à la messe!»
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11 octobre.—Fini aujourd'hui notre pièce: Blanche de la Rochedragon (LA PATRIE EN DANGER).
La rue Childebert va disparaître. Goguet le marchand de cadres anciens déménage. Drôle de bonhomme et drôle de rue.
La rue lépreuse avec son air de cul-de-sac provincial, et qui fait brusquement le coude à une petite entrée de Saint-Germain-des-Prés: une rue où le bric-à-brac coulait sur le pavé, où des fauteuils étaient à cheval sur le ruisseau, une rue où l'on marchait au milieu de cadres dédorés, une rue où aux devantures et sur les portes, c'était un méli-mélo de vieux portraits sur des chaises n'ayant plus que des sangles, des tapisseries représentant des saintes brodées à l'aiguille, des crucifix, des portoirs de fayence, des fontaines de cuivre, des plats en étain, une ferronnerie et une ferraillerie moyenâgeuses, et des bouts de cors de chasse, passant sous des habits de membres de l'Institut, et des guitares pendues sur des châssis, représentant des têtes d'expression de femmes grecques en turban de Mme de Staël, peintes aux années philhellènes, et des ciels de lit aux vieilles soieries faisant des auvents de boutiques.
Une boutique entre autres, à la porte de Goguet, pareille à une palette de la loque, de toutes ses usures et de toutes ses flétrissures, ouvrant entre des verdures brûlées, râpées, mangées, pourries, enfin une espèce de trou, aux amoncellements de paquets de lisières, aux tas de morceaux de cordons de tirage, d'effiloquages de soie et laine, un trou plein à déborder, pour ainsi dire, d'un fumier de tissus.
Puis l'escalier tout noir, et tout suintant d'eau, et la loge du concierge au premier, où, dans l'humide coup de jour glauque du vitrage, on voyait le portier et la portière à côté de trois pots de joubarbe, comme des noyés sur un banc d'herbe, dans le fond jaune d'un fleuve.
Et Goguet et son acolyte, avec leurs mines glabres, leurs physionomies humbles de brocanteurs-sacristains.
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16 octobre.—Dîner avec Hébert chez Philippe.
Il nous parle d'un de ses élèves de Rome, un jeune sculpteur, le frère de Barrias le peintre, lequel était tourmenté depuis longtemps de la toquade d'aller en Grèce, pour mettre au bas d'un buste ou d'une figure: Αθηνη, suivi de Εποιει. Il vient de recevoir de lui une lettre désespérée, dans laquelle il lui dit, que dans l'ancienne patrie de Phidias, il n'y a plus de modèle, plus même de terre à modeler, et qu'un sculpteur qu'il a fini par découvrir lui déclarait que, lorsqu'en Grèce, quelqu'un s'avisait de vouloir faire une œuvre d'art quelconque, il se rendait à Rome, et qu'à Athènes on ne sculptait absolument plus que d'après des gravures.
Nous lui parlions du musée de Grenoble, du splendide Rubens représentant Saint Bonaventure, et nous lui demandions s'il n'avait pas eu une action sur sa vocation. Il nous répondait que sa vocation n'était pas venue de son musée natal, mais qu'elle lui était venue des ruisseaux de sa province, de ces ruisseaux pas très grands, larges comme la table, à l'eau très courante, et cependant paraissant immobile, avec l'ondulation verte de toutes sortes d'herbes, sur le fond gris, où il y a des cailloux jaunes. Ces tons doux et lisses, sous la fuite du ruisseau, cette lumière noyée, cette transparence de choses aquatiques, sous ce vernis trémulant,—ce vernis qu'il comparait à un vernis copal,—ce fut pour lui son miroir d'idéal et l'inspiration de sa vocation.
Berlioz est son compatriote. Ils étaient de deux maisons dans la montagne, l'une un peu au-dessus de l'autre. Il l'avait vu le matin même, et Berlioz lui racontait avoir été amoureux à douze ans, dans le pays, d'une jeune fille de vingt ans. Depuis, il avait passé par bien des amours, romanesques, farouches, dramatiques, avec toujours cependant, au fond de lui, la sourde mémoire de ce premier amour, auquel il était passionnément revenu, en retrouvant à Lyon sa jeune fille, âgée de 74 ans. Et maintenant lui écrivant, et ne lui parlant que des souvenirs de son cœur de douze ans, il ne vivait plus que de cette flamme passée!
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—Le beau Louis XVI, est le beau Louis XV, le Louis XV de 1760, le Louis
XV contemporain du Garde-Meuble, et personne ne l'a vu. Le vrai Louis XVI
est déjà de l'Empire, il n'y a qu'à voir l'horrible coffret à bijoux de
Marie-Antoinette.
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—Il y a des hommes, il y a la femme.
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21 octobre.—Aux buffets anglais de l'Exposition.
Les femmes tirent un aspect fantastique de leur éclat, de leur blancheur crue, de leurs cheveux fulgurants, un aspect qui leur donne l'apparence de prostituées de l'Apocalypse; elles ont quelque chose d'inhumain, d'alarmant, d'effrayant. Des yeux qui jamais ne regardent, un mélange de clowns et de bestiaux: des bêtes splendides et inquiétantes.
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27 octobre.—A Bellevue, chez Charles Edmond qui vient de se faire bâtir un petit palais bourgeois.
Nous allons avec lui chez Berthelot, son voisin, et tombons dans l'intérieur du chimiste. Une petite maison dans les bois. Un jardin plein d'enfants, un salon plein de femmes. Mme Berthelot, une beauté singulière, inoubliable: une beauté intelligente, profonde, magnétique, une beauté d'âme et de pensée, semblable à ces créations de l'extra-monde de Poë. Des cheveux à larges bandeaux presque détachés, à l'apparence d'un nimbe, un calme front bombé, de grands yeux pleins de lumière dans l'ombre de leur cernure, un corps un peu plat avec dessus une robe de séraphin maigre. Et une voix musicale d'éphèbe, et un certain dédain dans la politesse et l'amabilité d'une femme supérieure. Un enfant, son aîné, est venu s'asseoir tout contre elle, beau comme un enfant fait au ciel.
Nous battons toute la journée, en compagnie de Berthelot, les bois de
Sèvres et de Viroflay, et nous retombons le soir dîner dans le ménage
Charles Edmond.
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—La vie est une telle peine, un tel travail, une telle occupation, que des hommes comme nous doivent arriver à se dire, à l'heure de la mort: «Avons-nous vécu?»
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5 novembre.—Philoxène Boyer est mort de la maladie de Fontenelle, de l'impossibilité de vivre. Il n'y a que ce temps-ci pour faire mourir les gens de vieillesse à 38 ans.
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14 novembre.—Ce soir, Sainte-Beuve donne à dîner à la princesse. La petite cuisinière Marie nous fait entrer dans la salle à manger, où se dresse comme le dîner monté d'un curé, recevant son évêque, et de là dans un salon du rez-de-chaussée tout blanc, tout doré, avec son meuble jonquille battant neuf, qui semble le meuble fourni à une cocotte par un tapissier.
Les invités arrivent: la princesse, Mme de Lespinasse, le vieux Giraud de l'Institut, le docteur Phillips, Nieuwerkerke. La princesse a la mine toute gaie; elle s'amuse d'avance, comme d'une partie de garçon. A dîner, elle veut tout servir, tout découper. Son père découpait toujours. Il avait de très jolies mains. Il mangeait même la salade avec les doigts, et quand on lui disait que ce n'était pas propre, il répondait: «De mon temps, si nous ne l'avions pas fait, nous aurions été grondés, on nous aurait dit que nous avions les mains sales!»
Au bout de la table, Sainte-Beuve a l'air d'un maître d'hôtel d'une cérémonie funèbre, de son repas de mort. Je le trouve cassé, vieux, rabâchant, ayant pour se plaindre du mal qu'il a à vivre, cette mimique sénile, ces fermements d'yeux qui disent: «Allez, je me sens!» ces gestes de componction triste, et ces paroles qui se plaignent avec des mots vides.
Il ne mange pas, se lève deux ou trois fois pendant le dîner, demande qu'on ne fasse pas attention à lui, revient comme le revenant de sa maison, comme une ombre de vieillard qui ne veut déranger personne.
Chacun se bat les flancs. On essaye d'égayer le champagne, mais le rire est froid et se glace. La princesse devient sérieuse et paraît souffrante… Dans le salon, Sainte-Beuve, tâchant de sourire, assis au bout du canapé jonquille, arc-bouté de ses deux poings sur la soie, se laisse aller à conter les tristesses de sa jeunesse, de sa vie sans chaleur avec les gens du Globe, Cousin, Vitet: gens qui ne lui donnaient que leur esprit, leur amabilité, rien de plus, et souvent le déconcertaient par des discussions, où il était tout étonné d'entendre Cousin appeler Louis XIV «un godelureau».
Il nous parle de son temps d'interne à Saint-Louis, en 1827, de sa chambre, rue de Lancry au dix-huitième étage, «où je vivais si seul, dit-il, que pendant sept mois, personne n'est entré que ma mère, et une seule fois»… C'est depuis ces mélancolies de l'isolement, qu'il a réagi contre, qu'il a eu toujours besoin de monde, qu'il a voulu dans sa salle à manger des femmes, des chats. Et il cite l'exemple de Saint-Evremont s'entourant, à mesure qu'il vieillissait, de bêtes, d'animaux… et d'hommes, ajoute-t-il en souriant, pour faire plus de vie autour de lui. «Ah! si j'avais eu là, à l'hôpital, un maître, mais c'était Richerand, un charlatan…»
Là-dessus le docteur Phillips, avec sa grosse tête dans les épaules, ses yeux saillants, sa personne ankylosée, se met à parler chirurgie, opérations, nous entretient de Roux, cet artiste du pansement qui tuait ses malades par la coquetterie de ses bandes. La princesse l'interrompt, en lui jetant au nez la barbarie des chirurgiens, leur insensibilité, le peu d'émotion qu'il faut qu'ils aient… «Si, riposte Phillips, j'en ai beaucoup, mais seulement pour les enfants… Ces pauvres petits êtres auxquels on ne peut pas faire comprendre que c'est pour leur bien… Oh! cela est horrible…» Puis après un silence: «Voyez-vous, dans notre métier on ne voit plus que la science… la science c'est si beau… Mais il me semble que je ne vivrais plus, si je n'opérais plus… C'est mon absinthe!»
Et la fatalité de cette conversation, ce qui planait dans cet intérieur, la fin prochaine de l'hôte qui nous recevait, avaient jeté tous les dîneurs dans une triste songerie.
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—Vie d'enfer tout ce mois de novembre: publier un livre, arranger un appartement, avoir affaire à tous les corps de métier, ranger une bibliothèque, écrire un travail de casse-tête sur les vignettistes du XVIIIe siècle, et suivre chacun un régime, et essayer de se refaire un peu le corps. Notre devise en ce bas monde devrait être: Malgré tout.—En attendant que nous la prenions, nous la donnons au héros de notre pièce.
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25 novembre.—Bar-sur-Seine.
A la campagne et en famille pour changer. Nous laissons derrière nous
MANETTE SALOMON en plein succès.
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4 décembre.—Contraste de la vie! Nous emplissons un peu Paris en ce moment du bruit de notre livre, et nous voici ici devant l'âtre de la cheminée de la baraque, où sur le manteau de brique encore taché de la main des maçons marquée en chaux, noircit un bouquet desséché d'immortelles, couleur de vieux bois. Dans la cheminée, des souches fantastiques, flambant, se tordant, rougeoyant comme des racines de mandragores. Et dans la baraque, un banc, un cor de chasse, un vieux nid de frelons à une solive, rien que cela.
Au dehors, le soleil sur la neige, une route comme un champ de mottes, toutes blanches et étincelantes aux ombres doucement bleuâtres de la ouate, et de chaque côté de la route, le bois roux, avec çà et là, comme un de ces paquets de feuillage mort qu'on voit à la porte d'une auberge. En se retournant, un soleil tout blanc, qui fait aux ramures noires des arbres un fond d'argent; et de distance en distance, une brindille perdue portant à sa dernière feuille une sorte de marguerite de givre; au loin un fouillis, un lacis, une confusion de ramilles maigres qui se perdent dans du violacé, saupoudré d'une poudre de neige, leur donnant la légèreté d'une forêt de plumes.
Et, sous un ciel sourd, lamé de bleu froid et de jaune pâle, la route tout au loin, blanche, blanche, blanche, avec ses fréquentations, les pas de la nuit, la trace de l'animal, l'impression de son pied et la bifurcation de la corne sur la blancheur du chemin.
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—Lu un peu du MÉMORIAL DE SAINTE-HÉLÈNE. A faire, dans Napoléon, tout un chapitre sur cette tête, un monde,—ce cerveau plein des affaires du monde et des comptes de boutons d'une armée[1].
[Note 1: Un moment nous avons eu l'idée de faire une histoire du cerveau de Napoléon, idée qui nous a persécutés quelques années, mais qui a été abandonnée, sans qu'il y ait eu d'autre travail que des notes prises.]
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17 décembre.—Nous aimons ces changements d'existence, ces triomphes de l'animalité au retour de la chasse, ces coups de fouet de fatigue, ces griseries des fonctions physiques, où le boire, le manger, le dormir, deviennent comme des félicités divines de bêtes.
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—La vie, ah! la vie, même pour les plus heureux et les plus écrasés de fortune, même pour les meilleurs. Un saint, un grand seigneur, un propriétaire de deux millions de rente, un homme qui a eu une si bonne volonté au bien et au beau,—j'ai nommé le duc de Luynes,—un jour accablé par la vie, ne put retenir: «Mais je suis donc maudit!»
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25 décembre.—Jour de Noël.
Délicatement aimable et bien femme, la princesse! Elle a pensé à mettre, pour notre retour, une toilette que nous lui aimons. C'est son jour de loterie de tous les ans, jour qu'elle a choisi pour faire les honneurs de sa serre à son intimité. Luxe tout nouveau que ces salons-serres, qui n'ont guère plus de vingt ans de date, et dont le goût remonte peut-être à Mlle de Cardoville d'Eugène Sue. Avec son goût de bric-à-brac, la princesse a semé dans cette serre qui contourne son hôtel au milieu des plus belles plantes exotiques, toutes sortes de meubles de tous les pays, de tous les temps, de toutes les couleurs, de toutes les formes: un capharnaüm qui a l'étrange et l'amusant du déballage d'un magasin de bibelots dans une forêt vierge.
Et là dedans, des lumières sur des feuilles de bananier, qui semblent des lumières électriques, et partout ce doux vert «cendre verte» de la plante des tropiques, détaché, découpé, digité sur la pourpre d'un drap rouge, chiffonné à grands plis contre les murs.
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Jeudi 26 décembre.—Été voir Thierry, pour lui demander la lecture aux Français de nos cinq actes sur la Révolution. Les politesses de Thierry nous ont fait trembler.
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29 décembre.—Chez la princesse, ce matin. Pendant les tintements de la messe, dite pour la princesse dans une pièce voisine, tintements coupés, dans le salon où nous sommes, par des blagues d'Arago, Vimercati raconte un curieux départ de la vie d'un de ses amis, le dernier inscrit sur le livre de la noblesse de Venise. Ce monsieur, qui avait cent mille livres de rente, un jour, prit congé de ses amis, de ses connaissances, du monde, les prévenant qu'il s'en allait mourir dans la montagne. Il s'y faisait bâtir une maison, et servir par une espèce de jardinier, qui lui fricotait son petit repas du matin et du soir, et sans vouloir recevoir âme qui vive, il restait sept ans en cravate blanche, sur cette hauteur, à prendre son vol pour l'éternité.
… A quatre heures, nous allons chez Sainte-Beuve, savoir de ses nouvelles. Il nous fait dire qu'il désire nous serrer la main. Nous montons l'escalier étroit, nous passons le petit pas, entrons dans cette chambre à la fois nue et encombrée, au lit de fer sans rideaux, et qui a l'air d'un campement dans une bibliothèque en désordre.
Du lit, deux mains se tendent chaudes et douces. Vaguement, nous percevons une tête tout enchiffonnée, un corps auquel la souffrance et le ramassement sous les draps ont presque ôté sa forme.
—«Mal… cela va mal!» C'est sa première phrase.
—Mais pourtant les médecins…
—Qui, les médecins? répond-il, avec une note colère dans la voix, je n'ai plus de médecins, ils m'ont abandonné!… D'Alton-Shée m'a donné Johnston… Phillips a été très gentil, mais c'est pour la chirurgie… peut-être y viendrai-je demain… je ne peux plus maintenant passer trois heures sans me sonder… et puis je vais sur le vase… et des minutes à me tordre… des spasmes de vessie… oh, affreux!»
Et il entre dans tout le détail technique de son horrible maladie, parlant du pus qu'il rend par l'anus, comme s'il voulait, en appuyant sur les dégoûts qu'il a de lui-même, désarmer le dégoût des autres… Il nous paraît désespérément résigné… Un moment il reprend haleine, puis nous dit: «Je me fais encore lire… mais à bâtons rompus… vous comprenez… je ne peux plus assembler mes idées.» Un silence. Et le mot: «Adieu» et il nous retend les deux mains, retournant la tête au mur.
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ANNÉE 1868
1er janvier.—Allons, une nouvelle année… encore une maison de poste, selon l'expression de Byron, où les Destins changent de chevaux!
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2 janvier.—Avant-hier on nous a rapporté la copie de notre pièce sur la Révolution. Nous en avons presque peur instinctivement, comme d'une chose d'où va sortir l'infernale angoisse des émotions du théâtre.
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3 janvier.—Par une neige, qui vous fait frissonner pour les mal vêtus de la misère à Paris, nous sommes à cet hôtel des Champs-Élysées, insolent de lumières, fulgurant de la flambée des lustres et de la pourpre de ses tentures, par les volets ouverts.
Dans le salon énorme, dans la cheminée gigantesque, pas de feu, rien que la chaleur d'un calorifère qui s'allume. La Païva n'aime pas le feu. Elle arrive bientôt, ruisselante d'émeraudes sur la chair de ses épaules et de ses bras: «Ah! je suis encore un peu bleue… c'est que je viens de me faire coiffer par ma femme de chambre, les fenêtres toutes grandes ouvertes,» dit-elle. Cette femme est bâtie d'une manière toute spéciale. Par ce temps, elle vit dans l'eau et l'air glacés, à la façon d'une espèce de monstre boréal, inventé par la mythologie scandinave.
Toujours la même, désagréable, antipathique, coupante et blessante dans la contradiction.
A table, la Païva expose une théorie de la volonté à faire peur… et que tout arrive par la volonté… et qu'il n'y a pas de circonstances… et qu'on les fait quand on veut… et que les malheureux ne le sont, que parce qu'ils ne veulent plus l'être. Alors sur les effets de la concentration du vouloir qu'apporte, à l'appui de la thèse de la maîtresse de la maison, Taine,—qui débute aujourd'hui—et qui nécessairement cite Newton, se vouant pour ses découvertes pendant des années à une telle concentration de pensées et de méditations qu'il en resta, un temps, presque idiot, la Païva cite l'exemple d'une femme qui, pour accomplir une chose qu'elle ne dévoile pas, resta trois ans enfermée, retranchée du monde, touchant à peine au manger, dont il fallait la faire souvenir, murée en elle-même, et toute à la combinaison de son plan. Et après un silence, elle ajoute: «Cette femme, c'était moi!»
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21 janvier.—… La princesse a dîné hier aux Tuileries, et il reste en elle comme une satisfaction d'avoir débouché le sphinx, de l'avoir fait un peu parler. L'Empereur lui disait:
—Moi qui aimerais tant lire… Je n'ai pas le temps… Je suis accablé sous le faix des affaires, sous le poids des papiers… Devinez cependant ce que j'ai lu aujourd'hui… C'est ce volume qui était là, je ne sais comment, et qui m'est tombé sous la main: MADAME DE POMPADOUR, par… par… Mais comme c'est singulier, elle est fort laide dans le portrait qui est en tête de l'ouvrage… Est-ce qu'il y a un portrait d'elle?
—Comment? fit la princesse, en partant d'un gros éclat de rire. Oh! ne dites pas cela trop haut!
—Où est-il donc, ce portrait?
—Eh! au Louvre!… Comment, on ne vous l'a jamais montré?
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—Tout bien vu, le théâtre doit être une épopée ou une fantaisie. La pièce de mœurs, comparée au roman de mœurs contemporain, est trop une misère, une parodie, un rien.
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—La générosité de l'homme implique presque toutes les autres vertus sociales, et l'avarice le manque de ces mêmes vertus.
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2 février.—Il y a des gens qui voient partout la Providence dans la vie: nous, nous sommes bien forcés d'y voir le contraire. Quand les grands ennuis font un moment trêve dans notre existence, il semble qu'un hasard méchant, et d'une imagination diabolique, met son ingéniosité à nous tourmenter par des persécutions insupportables, ironiques et bêtes. Notre appartement est le seul de la maison où il y ait des objets d'art; et c'est aussi le seul où il pleuve, quand il pleut. Nous venons de nous agrandir d'un petit logement, et nous croyions avoir admirablement arrangé notre chez nous: voilà un homme d'écurie qui pendant six heures, tous les jours, en criant, en beuglant, en sifflant, nous rend impossible le sommeil du matin et le travail dans la journée. Ce bruit nous met dans un état nerveux abominable.
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—Je crois que beaucoup d'hémiplégies viennent de la disproportion de l'homme avec sa place: les trop grandes positions font sauter les petites cervelles.
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—Un paysan, un ancien châtreur de cochons, tombe chez nous, pour nous acheter nos fermes des Gouttes. Il se trouve que la moitié de nos titres a été perdue par nous et l'autre moitié par le notaire.
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—Nous emportons de chez Pierre Gavarni, des cartons de papiers, des morceaux de la vie de Gavarni, et nous nous y plongeons, du lever au coucher. Une espèce d'autopsie qui semble aspirer, absorber notre existence, si bien qu'il nous semble ne plus exister de notre vie propre, mais de la vie de l'homme que nous étudions, que nous fouillons, que nous creusons, de l'homme derrière lequel nous emboîtons le pas, entraînés dans le tourbillon de cette activité vagabonde de Juif-Errant d'affaires et d'amour, qui nous fatigue à sa fatigue.
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—L'éloignement est excellent pour la gloire et le retentissement d'un homme vivant: Voltaire à Ferney, Hugo à Jersey, deux solitudes qui riment et semblent se faire écho. Pour un homme de génie ou de talent: se montrer, c'est se diminuer.
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—Quand on est très ennuyé, la vie perd de sa réalité; il semble qu'il y ait du songe dans les faits, les spectacles, les passants.
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—Sous l'agacement du bruit, il arrive une espèce de maladie nerveuse de l'oreille, l'acuité de la perception devient douloureusement infinie, et l'on ne souffre pas seulement du bruit, mais de la prévision et de l'attente du bruit, et le bruit fait, on souffre encore de ce qui est si long à mourir dans les ondes sonores.
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8 février.—Toute cette semaine, enfoncés dans cette vie de Gavarni. Quel chasseur de femmes! Quel passionné de l'inconnu féminin! Quel suiveur de toutes celles qu'il voit, et que de rendez-vous!… Et quelquefois, je ne sais quoi de noir et de machiavélique, une méchanceté de LIAISONS DANGEREUSES, curieuse d'expériences cruelles, un jeu amer avec les faiblesses de la femme…
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—Une des joies d'orgueil de l'homme de lettres,—quand cet homme de lettres est un artiste,—c'est de sentir en lui la faculté de pouvoir immortaliser, à son gré, ce qu'il lui plaît d'immortaliser. Dans ce peu de chose qu'il est, il a comme la conscience d'une divinité créatrice. Dieu crée des existences, l'homme d'imagination crée des vies fictives, qui quelquefois, dans la mémoire du monde, laissent un souvenir plus profond, pour ainsi dire, plus vécu.
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11 février.—A une soirée d'Arsène Houssaye…
Une des premières fois que notre succès nous arrive à l'oreille, et qu'il se fait autour de nous un petit moutonnement de curiosité. Il y a des gens, presque aussi inconnus de nous que du public, qui disent nous admirer.
Au milieu de ce monde, un beau jeune homme, au gilet en cœur, à la chemise en échelle, au revers d'habit noir en velours, et décoré d'un camélia blanc, et odorant de senteurs qui puent: un mélange bâtard d'un jeune député du centre sous Louis-Philippe et d'un gandin de Napoléon III. C'est Marcelin, autrement dit Planat, un de mes anciens condisciples, le directeur de la VIE PARISIENNE. On nous présente, et deux heures après, nous soupons ensemble au café Anglais. Au bout de quatre ou cinq phrases, dites avec le ton suprême des journalistes du grand monde, je le trouve agaçant à l'image de son journal. C'est le Parisien des opinions chic, l'amateur à fleur de peau, un ami de Worth citant Henri Heine. Donc il me déplaisait déjà, quand il m'est devenu odieux, en disant d'une fausse peinture de Rubens qu'il a chez lui: «C'est si honnête!» Si honnête!—Non je n'aime pas cette qualification pour célébrer un tableau.
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14 février.—Chez la Païva.
Belle chose, la richesse. Elle fait tout pardonner. Et personne de ceux qui viennent ici, ne s'aperçoit que cette maison est la plus inconfortable de Paris. Impossible, à table, de boire un verre d'eau rougie, parce que la maîtresse a eu la fantaisie d'avoir, pour carafes, des cathédrales de cristal qu'il faudrait des porteurs d'eau pour soulever. Dans la serre où l'on fume après dîner, on est gelé par des courants d'air venant de la couverture, ou étouffé par les bouffées de chaleur des bouches du calorifère. Et à peu près ainsi de tout. Il y a un thé splendide, mais demandez n'importe quoi absent du programme, c'est un aria pire que dans la plus petite et la plus pauvre maison.
Et Gautier dans ce logis inhospitalier de tous les côtés, près de cette femme s'en reculant bourgeoisement, de crainte que son cigare ne brûle sa robe, Gautier sème intarissablement les paradoxes, les propos élevés, les pensées originales, les fantaisies rares. Quel causeur,—bien, bien supérieur à ses livres, quelque valeur qu'ils aient,—et toujours dans la parole au delà de ce qu'il écrit. Quel régal pour les artistes que cette langue au double timbre, et qui mêle souvent les deux notes de Rabelais et de Henri Heine: de l'énormité grasse ou de la tendre mélancolie.
Il parlait, ce soir, de l'ennui, de l'ennui qui le ronge… et il en parlait, comme le poète et le coloriste de l'ennui.
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—Un critique juge toujours un peu avec le public: il accepte l'opinion plutôt qu'il ne la donne.
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—Paul et Virginie, un chef-d'œuvre, le chef-d'œuvre d'un sentiment général particularisé: l'amour renouvelé par le milieu.
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—De son mari, malade, poitrinaire, et qui a les caprices d'estomac de la mort, ma femme de ménage disait: «Il mange ses idées!» Ah! les mots du peuple, l'homme, même de génie, ne les trouvera jamais.
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—Combien de temps faudra-t-il encore—peut-être des siècles—pour que notre barbare civilisation ait le moindre confortable, et qu'une salle de plaisir quelconque, une salle de café ou de bal ou de spectacle, ne soit pas une boîte à maladie ou à malaise pour le lendemain.
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22 février.—Commencé à paperasser dans nos notes de Rome, à remuer l'embryon de notre roman (Mme GERVAISAIS).
—Le sommeil dans le travail et la prise de la pensée par la création, une suspension taquine, un arrêt bête du cerveau.
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23 février.—Accroché à notre porte le plan de Rome, pour continuer à y être, à nous y promener les yeux.
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24 février.—Il y a juste vingt ans, vers une heure, du balcon que nous avions, rue des Capucines, je vis le chaudronnier d'en face, grimper très vite sur une échelle, et abattre à coups de marteau pressés, les mots du Roi qui suivaient le mot Chaudronnier. Alors nous avons été aux Tuileries. Auprès du bassin, près du pavillon de l'Horloge, il y avait une tête de chevreuil coupée par terre, et une amazone de l'Hippodrome qui caracolait à cheval. La statue de Spartacus avait un bonnet rouge et un bouquet à la main. L'horloge était arrêtée. Et au grand balcon, un vainqueur, dans la robe de chambre de Louis-Philippe, singeait, caricatural comme un Daumier, le salut de sa vieille phrase: «C'est toujours avec un nouveau plaisir…» Aujourd'hui, en repassant rue des Capucines, je regarde par hasard l'enseigne, et je lis, à la place de «Chaudronnier du Roi»: Chaudronnier de l'Empereur.
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—Les objets d'art aujourd'hui ressemblent aux souliers et aux paquets de chandelle du Directoire. Ce n'est plus l'objet qui tient aux entrailles, la chose inaliénable des collectionneurs d'autrefois; c'est une valeur qu'on se passe de main en main, une circulation de plus-value entre brocanteurs millionnaires, se dépêchant de vendre comme à un jeu de «petit bonhomme vit encore».
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6 mars.—Tant d'ennuis, tant de contrariétés, une sorte de désespoir de la vie venant de ses impitoyables taquineries, nous ont mis en bon état philosophique pour le refus de notre pièce: ce sera une amertume qui passera dans la masse.
Rops, qui nous a envoyé le dessin d'une fille du plus artistique style macabre[1] portant cette dédicace: A MM. Edmond et Jules de Goncourt, après MANETTE SALOMON, vient nous voir. Un étrange, intéressant et sympathique garçon. Il nous parle spirituellement de l'aveuglement des peintres à ce qui est devant leurs yeux, et qui ne voient absolument que les choses qu'on les a habitués à voir: une opposition de couleur par exemple, mais rien du moral de la chair moderne.
[Note 1: C'est le dessin gravé dans le PARIS de Victor Hugo.]
Et Rops est vraiment éloquent, en peignant la cruauté d'aspect de la femme contemporaine, son regard d'acier, et son mauvais vouloir contre l'homme, non caché, non dissimulé, mais montré ostensiblement sur toute sa personne.
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4 mars.—La princesse disait ce soir: «Je n'aime que les romans dont j'aimerais à être l'héroïne!» Le mot donne parfaitement le criterium littéraire de la femme en fait de romans.
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7 mars.—Ce matin, terreur de migraine. Nous n'en avons pas, mais l'agacement du bruit de la maison, et les ennuis de notre vie, depuis tant de jours, nous ont délabré absolument l'estomac. Du reste, nulle illusion, pas un espoir à avoir, nous le sentons d'avance. En chemin, le lecteur de nous deux, pris d'un barbouillement de cœur qui lui fait l'affreuse peur de ne pouvoir lire. Nous entrons dans un café, avalons un grog au rhum et reprenons le chemin du théâtre.
Et nous voici, avec la complète sensation de notre refus dans la salle de lecture, où les acteurs débandés se décident à se traîner, en nous demandant «si ce sera très long». Quelques-uns déclarent tout haut que si cela durait plus de trois heures, ils ne pourraient rester. Thierry est là de trois quarts, évitant de nous regarder. Il nous donne une poignée de main froide comme une corde à puits. Les attitudes des acteurs s'arrangent sur les canapés, les fauteuils, pour l'ennui et la fatigue de la lecture.
Malgré tout, nous nous sommes promis de lire la pièce condamnée d'avance, de façon à leur en enfoncer de notre mieux le souvenir. Et parfaitement froid, parfaitement maître de mes effets, aussi calme que si je lisais dans ma chambre, avec un parfait et supérieur sentiment de mépris pour ceux qui m'écoutent, je lis posément, pendant que Coquelin, dessinant des caricatures, pousse le coude de Bressant pour les lui faire regarder. Cependant les autres, Got, Régnier, Delaunay, écoutent la pièce et semblent s'y intéresser. Il y a toutefois pour ces gens qui ne connaissent la Révolution que d'après Ponsard, une certaine stupeur devant cette Révolution de vérité et d'histoire sur le vif.
Pendant le repos des actes, Thierry, qui se tient, tout le temps, la figure masquée avec la main, et qui écoute cela, comme un supplicié, échange à voix basse quelques mots avec les acteurs. Avant le troisième acte, qui aurait été le grand acte de Delaunay, il le retient longtemps contre la cheminée, comme s'il le prémunissait contre la tentation du rôle.
La lecture continue, intrépide, et peu à peu les auditeurs s'immobilisent, et de temps en temps, avec la pupille dilatée de leur regard, ils fixent mon frère, avec l'air de se demander s'ils n'ont pas affaire à des gens de talent, devenus fous.
La pièce finit sur le mot terrible, et que je puis trouver sublime, parce que je l'ai trouvé quelque part, la pièce finit sur le mot de la vieille femme montant dans la charrette de la guillotine: «On y va, canaille!»