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Jours d'épreuve: Moeurs bourgeoises

Chapter 11: IX
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About This Book

The narrative follows André, a young clerk who confronts the constraints of poverty, familial obligation, and a longing for intimacy. Through his interior reflections and interactions with his mother and acquaintances, the text renders daily office drudgery, private ambitions, and the friction between social appearances and personal need. Episodes examine choices about marriage, maternal dependence, and the petty humiliations and compromises demanded by bourgeois respectability, while domestic scenes and character studies reveal hypocrisy, restrained desire, and the emotional toll of convention.

André lui donna le change, sans mentir, rejeta son chagrin sur le bureau et, pour une fois, forcé d'être sincère et prolixe, il dit, avec une violence telle, ses amertumes et ses dégoûts quotidiens, son labeur bête, son salaire nul, que Mme de Mercy, bouleversée par cette confession de douleur, et pourtant heureuse de ce qu'il lui parlât si longtemps coeur à coeur, s'écria:

—Tu n'iras plus, reste avec moi!

Il la regarda, surpris, et l'admira; puis sachant qu'elle offrait l'impossible, et en tout cas l'inacceptable, il secoua doucement la tête, berçant sa mère de paroles douces, en refusant.

—Je ne veux plus que tu souffres ainsi, mon enfant! répétait-elle; nous sommes pauvres, mais grâce à Dieu! nous pouvons le devenir encore plus. Le peu que j'ai est à toi, donne ta démission! S'il le faut, nous irons nous enterrer dans un petit coin, en province, là où la vie sera la moins chère. Ce que je veux, c'est que tu ne souffres plus.

—Je ne souffrirai plus,—dit André et il regarda sa mère, pour voir si elle comprenait le sens caché de ces mots; mais elle insistait, ne pensant qu'à lui:

—Je vendrais bien la maison et la petite ferme d'Algérie, une mauvaise affaire que ton père a faite; mais si peu que me paye le fermier, nous aurions, si on vendait les terres, une somme bien inférieure à la valeur réelle, qui nous donne trois mille livres de rente. Quand aux titres et obligations, qui me rapportent quinze cents francs par an, les vendre, ne serait-ce pas une folie? Il faut vivre sur nos maigres revenus. Et nous le ferons! Donne ta démission, mon chéri!

«Hé! pensa-t-il, est-ce que cela ne se résout pas à être plus pauvres encore? Ma pauvre mère, dans la sincérité de son coeur, m'offre une vie bien plus misérable. Quant à être entretenu par elle, sans rien gagner de mon côté, sans l'indemniser un peu, comme je le fais, en lui payant une faible pension de cent francs par mois, impossible. Je n'en suis pas tombé là. Insuffisantes pour deux, ses maigres rentes lui suffiront, elle sera même plus à l'aise; quand Lucy est morte, nous avons été plus riches aussi! Mon Dieu! n'est-ce pas affreux!»

Il remercia sa mère avec effusion, elle en fut touchée. La bonne, une vieille servante dévouée, les prévint que le repas était servi; et ils dînèrent, l'âme un peu allégée, satisfaits naïvement, l'une d'avoir offert un sacrifice impossible, et l'autre de l'avoir refusé.

Mais quand, à dix heures du soir, Mme de Mercy se fut retirée dans sa chambre, André s'habilla, sortit.

La nécessité d'échapper à cette situation fausse, le frappait à l'évidence. Il comptait se tuer dans quelque endroit désert, ou sur une berge, afin que son corps tombât dans l'eau: peut-être le garderait-elle.

Quoiqu'il eût jugé plus digne de se taire, il regretta de n'avoir pas laissé sur sa table un mot de souvenir et de tendresse pour sa mère. Quel réveil pour la pauvre femme, lorsque le lendemain, elle chercherait son fils et ne le trouverait pas.

André erra et se perdit dans les rues. Il passait, de la lumière crue de certains endroits, à l'obscurité d'autres; il longea les quais, d'où s'exhalait la fraîcheur de l'eau. Sur un pont, il s'arrêta, regarda la rivière: d'un noir frissonnant, elle semblait vivre; les réverbères y miraient leurs clartés, qui se prolongeaient en tremblantes fusées d'or.

Les lanternes des bateaux, comme des yeux rouges ou verts, s'avançaient d'un mouvement rapide, ou s'éloignaient. Des points de lumière s'espaçaient à l'infini, dans l'horizon noir. Sur Paris, le ciel sombre et roux semblait refléter un perpétuel incendie; et toutes les vitres éclairées, découpaient, du haut en bas des maisons, des rectangles lumineux où se profilaient des ombres.

André s'en fut rue de Rivoli, puis avenue de l'Opéra, et aux boulevards. Il donna un regret à l'affiche des théâtres, et aussi aux livres neufs, brillant dans leur vitrine. Il eût aimé ces joies intellectuelles, que satisfaisaient mal les bouquins poudreux et les nouveautés fades d'un cabinet de lecture insipide, à bas prix.

Comme dans les théâtres, où à la lumière se dorent les décors ignobles, les vêtements salis, le paillon, Paris, à la clarté de ses milliers de becs de gaz, se parait d'une beauté féerique, où le tournoiement, le va-et-vient des lumières et des gens, prenaient une intensité surprenante, dégageaient le rêve et la griserie.

«Que Paris est grand, qu'il est beau! murmura André. Heureux ceux qui s'y font une place, les grands artistes, les savants! Heureux les puissants, les riches!»

Et le spectacle de ces rues agitées qu'il voyait pour la dernière fois, l'absorba au point qu'il sentit moins la vivacité de son chagrin. Par un revirement naturel, il alla au plus fort de la foule, comme s'il voulait une dernière fois se mêler, se frotter à la vie.

Il trouvait aux femmes un charme plus grand; et sa chair criait moins que son coeur, dans ce désir suprême d'amour.

La nuit s'avança, les heures passèrent. André reculait de se tuer. «J'ai le temps», se disait-il; et il reprenait sa marche nostalgique. Peu à peu des vitres s'éteignirent; le mouvement des voitures se ralentissait, les passants étaient moins nombreux, certaines rues désertes, tous les magasins fermés. Les omnibus disparurent. Paris s'endormait.

Machinalement, André marchait vers sa maison, comme s'il ne fût sorti que pour une promenade. Au ciel d'un bleu tendre scintillaient toutes les étoiles; la ville était plus douce, dans l'ombre qui l'envahissait. Les grands monuments se levaient informes, obscurs. Et André ne savait quel était ce sentiment de mollesse qui l'empêchait de mourir. Il n'osa rentrer chez lui, ne serait-ce pas ridicule; et puisqu'il avait pris sa résolution, pourquoi donc balancer?

Il entra dans un café, et sans voir s'accouda, l'âme accablée, écoutant le roulement mourant d'un fiacre, et un éclat de rire nerveux, prolongé, qui, passant par la muraille, arrivait, énervant, sans qu'on sut qui le poussait, et si c'était un rire de joie, ou s'il préludait, maladif, à de brusques sanglots de douleur. Tout à coup, ce rire cessa.

Il ne restait plus dans le café qu'une femme, assez jolie, qui, lasse d'attendre quelqu'un et de tourner les pages de journaux comiques, regardait André avec intérêt.

Elle vit l'heure, fit un geste comme si elle prenait son parti. Vêtue sans excentricité, pâle, et d'une beauté sensuelle, elle s'approcha et au moment de lui parler, hésita, sortit.

Il la suivit, ému comme un enfant par la simplicité de sa dernière conquête. «Une nuit d'amour, puis la mort!» se dit-il; il savait des passages de Rolla par coeur. Et docile, il accompagna l'inconnue, acceptant cette dernière ivresse, comme un étourdissement qui lui donnerait la force, le courage indispensables. Il éprouvait pour cette passante qui, miséricordieuse sans le savoir, lui donnait une nuit à vivre, une reconnaissance confuse et mélancolique.

Quand il rentra chez lui, au matin, quelque chose de doux se mêlait à sa tristesse intime, mais l'orgueil lui criait durement: «Lâche! qui a eu peur de se tuer!»

Cette idée lui devint intolérable; il voulut s'y soustraire, la nia.
Elle revint, s'ancra en lui; elle le persécutait, il la discuta.

Oui, il avait été lâche, il en convint et cela l'accabla.

Dans sa situation d'esprit et la crise qu'il traversait, il ne pouvait, il le sentit, éviter le suicide. S'il le regardait comme inévitable, le retarderait-il de jour en jour? Aurait-il peur devant l'acte matériel? Mais alors, il serait lâche en face d'une épée, dans un duel? lâche sous les balles, devant l'ennemi? Sa fierté se révolta, et n'acceptant point que sa chair pût dominer son esprit, il raidit sa volonté, pour mourir, comme un autre l'eût raidie, pour vivre.

VI

Huit jours après, ayant déjeuné avec sa mère, André, au lieu de rentrer à son bureau, gagna à pied l'avenue des Champs-Elysées, comptant en finir, au bois de Boulogne, dans un fourré écarté.

Il avait un sang-froid singulier, et comme une vitalité cérébrale décuplée. Jamais il ne s'était senti si calme, si résolu. Il jouissait de cette lucidité, de cette rapidité de sensations, que l'on éprouve dans les circonstances extrêmes. Il se vit dans une glace,—il n'était point pâle,—et comprit qu'affronter la douleur physique, ne serait rien pour lui aujourd'hui.

«À quoi tient donc le courage ou l'héroïsme? à une disposition de nos nerfs, à l'état de notre estomac?» André souriait; en ce moment, au lieu de retarder la dernière minute, il avait une envie puérile de l'avancer. À quoi bon se fatiguer, aller si loin; ne pouvait-il s'asseoir sur un banc? pourquoi même n'être pas resté chez lui, dans sa chambre?

Alors l'idée des ennuis matériels que sa mort causerait, le harcela de nouveau. Il embrassa d'un coup d'oeil, mentalement, sa chambre de garçon, le lit étroit, la petite table chargée de livres, devant la fenêtre. Dans une hallucination, il vit sa mère: elle entrait, pleine d'angoisse parce qu'il ne revenait pas; elle furetait, cherchait un indice, et sur la table apercevait une lettre. C'était l'adieu, les douces et vaines paroles dernières. Elle lisait, hagarde, poussait un cri, et tombait évanouie.

André tressaillit, arraché à sa vision, et secoua le front, pour la chasser. Il se dit: «À quoi bon? ce qui doit être, sera. On ne fuit pas l'inévitable!»

Et voici qu'il revit, dans un rêve éveillé, la jeune femme qui, cette nuit, l'avait sauvé, en le gardant chez elle, en lui faisant de ses bras un collier, en l'enivrant et en le rendant voluptueusement lâche.

Il l'éloigna. Mais d'autres passèrent: Lucy, avec son regard de soeur, vision douce et lamentable; puis les indifférentes, Mariette, Germaine. Il les chassa. Il écarta aussi toute circonstance accessoire se rapportant à sa mort, et la supposition même de ce qui adviendrait ensuite; il s'absorba dans l'idée précise et fixe, de l'instant décisif qui le libérerait. Il regarda sa montre, et avec un sentiment de délivrance:

—Dans une demi-heure à peine, dit-il.

Soudain, il fit un écart violent.

Une voiture de maître courait sur lui à grandes guides, sans qu'il entendît les cris du cocher; elle allait l'écraser, il fit de côté un saut instinctif et le coeur battant, pris d'une peur invincible, il traversa en courant la chaussée.

En sûreté, il s'arrêta et se mit à rire, de mauvaise grâce, puis franchement. Quoi! il allait mourir, avait la vie en dégoût, voilà que la mort courait sur lui, et il s'était sauvé comme un enfant. C'est qu'il avait été surpris, sa volonté avait été violée, la faute était à cet instinct stupide de la conservation quand même. Il hâta le pas vers le Bois, qui au fond de l'avenue verdoyait.

—Encore un quart d'heure!

Arrivé, il ne put trouver un coin désert. Les routes étaient pleines d'équipages, de cavaliers; dans les allées se pressaient des familles entières; des amoureux sortaient des taillis, et dans les coins éloignés, se glissaient des figures louches, de pierreuses et d'hommes ignobles, venus au milieu de cette beauté du Bois et cette élégance du monde, on ne sait dans quels buts équivoques.

Il regretta de n'avoir pas été à Vincennes, ou plus loin; un instinct aristocratique l'avait guidé ici. Et d'un oeil moins distrait qu'il ne se l'avouait, il regardait dans leurs voitures légères, les femmes, sous leurs chapeaux de fleurs.

«Quoi, se disait-il, dans quelques instants, je ne verrai plus, je n'entendrai plus, je serai insensible, et un objet d'horreur?—Mais est-ce bien possible?»

Il s'éloigna du côté de Passy, vers la Muette, s'y trouva plus seul.

«Allons, pensa-t-il, voici l'instant.»

Il tâta son portefeuille, où l'on trouverait ses cartes et son adresse, il déboutonna sa redingote, car il l'avait mise par coquetterie; il avait aussi changé de linge, et mis un pantalon presque neuf. Il était debout, il s'assit, comme bien fatigué de sa marche, et aussi de toute sa vie passée. Tristement, il chercha la place de son coeur, et le sentit battre. «Je vis!» pensa-t-il, et un instant, il s'absorba dans la conscience de son existence et la certitude de sa mort. «Je vis encore! mais dans trois secondes, je ne vivrai plus!» et avec stupeur et pitié, il entendait le tic-tac persistant de son coeur. «Je vais mourir! murmura-t-il. Déjà je ne vis presque plus. Si! si! encore!…»—Et cette sensation palpitante et obstinée lui devint pénible, oppressive, angoissante, intolérable. Alors, brusque, il arma son revolver, qui rendit un bruit sec, appuya le canon sur le coeur, respira largement, et en fermant les yeux, suant d'angoisse, il pressa la détente.

* * * * *

Le chien s'était abattu avec un bruit mat, le coup avait raté.

André, stupide, regarda son arme. Son coeur avait des palpitations énormes. Il voulut armer de nouveau, ce qui amènerait une nouvelle cartouche sous le chien, mais auparavant il délibéra, pensif, presque ironique:

«Parbleu! le miracle n'existe point! la Providence ne s'occupe point de moi. La capsule était mauvaise, ou le fulminate humide, c'est clair. Pourtant, n'est-ce pas étrange? avant-hier, j'allais mourir, une passante dont je ne sais même plus le nom me sauve. Aujourd'hui, je presse la détente contre ma poitrine, le coup rate.»

Et indéfini, encore obscur, un pressentiment de vie naissait dans son coeur, comme l'intuition qu'il vivrait, que l'épreuve était faite, qu'on ne trompe point la fatalité, que les efforts pour devancer l'avenir restent stériles.

Cela se débattait, d'une façon trouble encore, dans son cerveau, tandis qu'il revenait, mal encore, de sa surprise.

Des gens parurent, au bout du sentier; machinalement il remit son revolver dans sa poche, pensant:

«J'attendrai qu'ils soient passés.»

Et luttant contre l'instinct de vivre, une envie aiguë le déchirait de recommencer l'épreuve, tant voluptueux avait été ce cruel instant. Les gens disparurent.

Mais ils furent suivis aussitôt d'un jeune homme de l'âge d'André, et qui lui ressemblait assez de taille et de visage; à son bras s'appuyait une jeune femme. Un enfant aux longs cheveux blonds les précédait. Ils défilèrent, détachant leurs profils jeunes sur la verdure baignée de soleil.

André crut, halluciné, se voir dans le chemin: cette femme était la sienne, cet enfant le sien; ce bonheur des autres qui passait ainsi, lui parut une promesse pour l'avenir.

«Le hasard, murmura-t-il, est bien étrange! Pourquoi sont-ils venus maintenant, ces êtres que j'envie? Tout à l'heure, ils m'eussent désespéré et poussé à me tuer; et en cet instant, ils m'inspirent je ne sais quel espoir, et quels rêves impossibles.

«Impossibles? qui sait! qui donc sait l'avenir? N'étais-je pas bien sûr que le coup partirait, tout à l'heure? et cependant…»

Il songeait toujours à faire un second essai, celui-là réussirait, il le sentait; une répugnance invincible l'arrêta. Manquerait-il de courage? mais la preuve venait d'être faite, il n'avait ni pâli ni tremblé, que fallait-il de plus?

Alors, pour la première fois depuis trois mois, peut-être depuis cinq ans, et il lui sembla aussi depuis le premier jour de sa vie, il respira avec une joie profonde l'odeur des herbes, et contempla le ciel. L'azur en était profond, doux et immaculé. Les arbres vigoureux étendaient leurs grands feuillages. De nouveau André se sentit vivre, et cette fois, avec joie, il écouta les palpitations heureuses de son coeur.

Véritablement il ressuscitait.

Craignant que sa mère ne trouvât la lettre d'adieu qu'il lui avait écrite, il hâta le pas. Le soleil déclinait, moins chaud; les voitures et les gens rentraient dans Paris. André suivit le flot: lui aussi rentrait dans le tumulte et la bataille pour la vie, mais ses chagrins ne lui semblaient plus irrémédiables, et il se sentit naître un pâle espoir, en admirant, sur les ponts, la Seine, teinte au coucher du soleil de reflets d'or et de pourpre.

Il dîna de grand appétit, fut gai et expansif, et passa avec sa mère une des meilleures soirées de sa vie.

En brûlant la lettre désespérée, qu'il avait laissée dans un livre, il pressentit que c'était fini, qu'on ne se tue ou qu'on ne se manque qu'une fois, qu'il vivrait, désormais.

Il ne put s'empêcher de rire, en s'endormant:

«Ah! ah! mon ami, tu n'aurais pas tenté une seconde épreuve?

«—Qu'importe! se répondait-il, puisque j'ai courageusement fait la première. Ce n'est pas ma faute si le coup a raté. Et d'ailleurs tant mieux!»

Un moment après il répéta, avec réflexion:

«Oui, tant mieux!»

VII

Le lendemain au ministère, il fut appelé chez son chef.

—Monsieur, dit ce fonctionnaire avec importance,—hier, vous avez manqué le bureau, que cela ne vous arrive plus! Vous aviez sans doute été faire une petite promenade?

André se mit à rire, dans l'escalier. N'avait-on pas raison? Tout ne s'était-il pas borné à une petite promenade?

Il trouva chez lui un rédacteur d'un autre service, qui attendait un renseignement. L'administration comptait tant d'employés que la plupart ne se connaissaient point.

L'homme, assis sur une chaise, soufflait avec un peu d'asthme, il se leva en souriant:

—Monsieur de Mercy?

Et il se présenta:

—Sylvestre Crescent.

Tandis qu'André donnait les explications attendues, Crescent le regardait, le voyant pour la première fois, avec une instinctive sympathie.

Il lui trouvait l'air distingué, la main blanche et la moustache fine.
Il le vit triste et s'en demanda la cause.

André constata que Crescent était court, commun, négligé; mais le visage lui plut: c'était une grosse tête ronde, aux traits accentués, dont les yeux, pensifs et doux, contrastaient avec le rire perpétuel de la bouche.

Tous deux se convinrent. Ils s'étonnaient, sans se le dire, de ne s'être jamais rencontrés avant ce jour. Crescent, son affaire réglée, ne s'en allait pas; il s'assit, et l'on causa. Il était là depuis dix-sept ans, rédacteur à trois mille francs, et ne deviendrait jamais sous-chef… Il avait conquis une liberté relative; son travail étant intermittent, il le liquidait en quelques semaines, trois ou quatre fois l'an, puis usait du temps qui lui restait. Il eut de la peine à se lever, et pressa longuement la main d'André, comme s'il ne pouvait se décider à le quitter. Enfin, avec un bon sourire, il s'écria:

—Allons, au revoir!

«Drôle de bonhomme, pensa André, il est marié, je crois qu'il a parlé de ses enfants, il n'est pas riche, il trime toute l'année et avec cela il a l'air heureux; comment fait-il?»

Il reprit sa besogne avec mélancolie.

«On dirait un brave homme!»—Et il mit dans son jugement un peu de bienveillance protectrice, car André, accusé à tort de fierté, ne se départait cependant pas d'une réserve assez froide. Sa poignée de main, au lieu d'attirer la familiarité, la coupait court.

«Comment se fait-il que depuis quatre ans, je vois ce… Crescent, pour la première fois? Alors si je m'étais tué hier, il aurait trouvé aujourd'hui visage de bois?… C'est comique, le hasard! Et qui sait où je serai, ce que ferai dans six mois?

«Ma foi! c'est la première figure supportable que j'aperçoive ici!»

Cette pensée lui fit bien accueillir le rédacteur, lorsqu'il revint, le surlendemain, sans prétexte, uniquement pour causer. André lui rendit sa visite. Crescent habitait, sous les toits, au bout d'un long corridor encombré de cartons et de liasses ficelées, une petite pièce, où l'on se croyait au bout du monde. Devant la fenêtre en tabatière, se balançaient des cimes d'arbres, des corbeaux voletaient d'une aile lourde.

Plusieurs fois, il passa prendre André, à cinq heures. Ils s'accompagnaient un moment. Isolés tous deux dans l'administration, ils contractèrent, malgré la différence de leurs âges, une affection simple et cordiale.

André, invité à dîner pour la troisième fois, accepta. Un scrupule lui venait, de n'avoir pu présenter Crescent à Mme de Mercy, mais était-ce possible? Aurait-elle compris que son fils se sentît à l'aise, confiant et familier, avec un homme du commun?

Et cette différence même entre les deux hommes, donnait quelque naïf plaisir de vanité à André, car il s'estimait supérieur à ces honnêtes gens.

Il alla donc dîner chez eux.

Ils demeuraient aux Batignolles, dans une vieille maison à immense cour, où une herbe rase pointait entre les pavés. L'escalier avait de grandes marches de pierres, comme en province.

Il sonna: un vacarme s'éleva, bruit de chaises, rires et cris; on déverrouilla la porte qui s'ouvrit, montra trois fillettes et un petit garçon joufflu, tandis qu'un jeune homme pâle et sa soeur, s'empressant, introduisaient André.

Crescent était dans le salon, tout réjoui:

—Monsieur André de Mercy, mon amie.

—Madame Crescent! Et des enfants, beaucoup d'enfants, n'est-ce pas? Que je vous les présente! ce grand-là, mon aîné, se prépare pour Polytechnique; sa soeur a ses deux brevets d'institutrice; ces trois demoiselles suivent les cours de la Ville. Thom, ce joufflu, ne sait encore que fureter dans les armoires; quant à celui-ci,—il montra un poupon que sa femme berçait,—c'est le plus méchant de la famille, il crie comme un veau, monsieur, comme un jeune veau!

À ces paroles, le rire des petites et l'exclamation des visages répandirent une telle gaîté franche autour d'André, que son coeur se dilata, et il envia les joies de cette famille. Ah! qu'il en était peu ainsi chez Mme d'Ayral, ou dans le salon froid des d'Aiguebère. Ici, plus de figures rogues et de gestes compassés, de jeunes filles sèches, anémiques et dédaigneuses; tous les êtres respiraient la santé et la vigueur.

Le fils aîné, un peu pâli par ses études, mais trapu et fort d'épaules, avait la bonne figure du père, un oeil intelligent et clair de mathématicien; la fille, Marie, n'était pas jolie, mais quel joli sourire, quel air de douceur pour racheter cela! Les trois fillettes étaient roses, avec des yeux bruns pareils, la même bouche ouverte sur de jolies dents gaies; elles se ressemblaient beaucoup.

Quant à Thom, abréviatif de Thomas, il n'avait d'autre occupation que de s'introduire les doigts dans le nez; les pantalons du monsieur paraissaient l'hypnotiser et lui suggérer des idées d'une profondeur infinie.

—Pas cette chaise!—s'écria Crescent, en la retirant des mains d'André, et il lui fit voir qu'elle ne tenait plus droite que par un miracle d'équilibre: un pied manquait.

—Asseyez-vous plutôt là, non! Mon Dieu, le fauteuil perd tout son crin. Fanny, ma chère, trouve un siège pour M. de Mercy! Attendez que je débarrasse le canapé.

Et il se rua sur le meuble, enlevant des vêtements, des papiers, des règles plates et jusqu'à un flacon vide, oublié là.

—Le dîner est servi, dit Marie.

Dans la pièce voisine où était mis le couvert, les enfants prirent leurs places, bruyamment. Un rire de contentement courut; Thom, attablé le premier, et à qui les coins de sa serviette faisaient deux oreilles d'âne, engloutissait, à l'aide d'une énorme cuiller, son potage, tout en roulant des yeux effarés.

—Il n'a que quatre ans!—dit le père avec orgueil.

André observait ce milieu, si nouveau pour lui. Marie avait une sollicitude charmante pour ses soeurs, elle prit de force le poupon à sa mère, et l'alla coucher. André regardait Mme Crescent; belle certainement, autrefois, les grossesses, le souci du pain quotidien l'avaient fatiguée. Elle gardait de beaux cheveux cendrés, un teint animé et un doux sourire.

Le dîner fut gai, troublé seulement par une querelle entre deux des petites soeurs; l'une, vive, avait renversé de la sauce sur la jupe de sa soeur, et l'autre, avec désolation, se lamentait, criant que la robe était perdue. Marie lava la tache.

Comme on prenait le café, le bébé poussa des cris gutturaux, d'une violence exceptionnelle. Mme Crescent disparut. Son mari et André allèrent au salon, tandis que les enfants desservaient, que Marie nettoyait les couverts et que le fils aîné, sur un coin de table, le nez sur un livre et le crayon à la main, se remettait obstinément à travailler.

Seul à seul, Crescent regarda André avec un bon sourire, et quittant le ton de cérémonie:

—Excusez-nous de vous recevoir si mal, la maison est toute en l'air, ma femme va revenir; tant d'enfants, vous savez…

Il sembla à André que cet homme pensait bonnement: «Que de tracas, de soucis, n'importe, la vie est bonne!»

—Tant d'enfants!—répéta Crescent avec un geste d'excuse,—que voulez-vous, les gens riches économisent là dessus, ils me font rire avec leur Malthus. Eh, sapristi, que voulez-vous qu'on fasse, là, entre nous deux? Ne pas avoir d'enfants, mais est-ce que ce ne serait pas une abomination? Je ne veux pas savoir comment font les autres,—dit-il avec énergie,—non! je ne veux pas le savoir, mais j'aime mieux être à ma place qu'à la leur. J'aime ma femme d'ailleurs, je ne saurais pas la traiter en maîtresse. Que diable!…

Il s'arrêta court: Marie lui apportait sa pipe, toute bourrée, elle lui présenta un papier enflammé, puis disparut.

Les deux hommes s'étaient assis.

Dans le grand salon rendu silencieux par l'absence des enfants, André, redevenu mélancolique, fumait sa cigarette, sans parler.

—Vous êtes triste, monsieur André, je n'ose pas vous demander pourquoi?

—Je suis pauvre, répondit-il, sans avenir, et j'envie votre bonheur de famille, je voudrais me marier, mais je ne le puis, dans mon milieu…

L'ennui d'avoir à s'exprimer longuement pour être compris, le fit taire.

—Moi, dit Crescent, j'ai eu plus de bonheur que je n'en méritais. Fanny,—il baissa la voix,—appartenait à une des meilleures familles du pays,—elle est de la Saône-et-Loire,—son père s'était remarié. La belle-mère, très mauvaise, prit tant d'ascendant sur le père, qu'il refusa tous les prétendants de sa fille; il déclara que l'argent seul les attirait et qu'il la marierait sans dot, en se bornant à une faible rente. Fanny était très malheureuse. J'étais alors employé à la sous-préfecture; nous nous sommes aimés, bien innocemment; tout s'est découvert. Le père était furieux, mais la marâtre, trop heureuse d'un mariage qui mettrait Fanny dans la crotte (ce sont ses propres paroles!) a consenti avec empressement. Nous nous sommes mariés. La première année, la rente a été payée; puis au premier prétexte on s'est brouillé. Depuis ce temps, nous n'avons pas reçu un centime. Nous sommes venus à Paris, ma femme était enceinte, nous avons passé un dur hiver, je donnais des leçons par-ci par-là; elle faisait le ménage et vendait des ouvrages de dentelle. À la fin, j'ai pu me caser au ministère, les enfants sont nés à la grâce de Dieu, et en dépit des soucis, et malgré tout ce que notre vie a de précaire, je me trouve content.

«Oh! j'avais rêvé autre chose, à vingt ans. J'étais ou je me croyais peintre, je dessinais toute la journée, je voulais conquérir la gloire artistique: tout cela s'est apaisé. Apparemment, ce n'était pas ma vocation; et quand bien même, il faut se résigner, n'est-ce pas? J'ai un exemple admirable sous les yeux: ma femme. Elle était de riche famille et elle m'a épousé, moi fils de pauvres gens. Elle a été tendre et bonne pour mes vieux, ils l'aiment comme leur enfant. Et cette femme, monsieur, qui avait une santé délicate, des mains blanches, ne craint pas, depuis dix-huit ans, de faire les plus durs travaux du ménage!

Mme Crescent entra; les yeux humides, avec un mélancolique sourire, elle mit la main sur l'épaule de son mari, et doucement:

—Tu ne crains pas d'ennuyer M. de Mercy?

—Lui! mais il veut se marier. Il croit, lui aussi, qu'il faut avoir dans sa vie une femme et des enfants, des préoccupations et des devoirs. Je suis sûr que si nous connaissions une jeune fille qui lui convînt, il la prendrait de nos mains, sans hésiter, tout de suite. Est-ce vrai?

Et il regarda avec malice André, qui s'étonna d'être deviné et compris.

Mme Crescent resta pensive. Elle n'ignorait pas le désir d'André: il n'était pas facile de le satisfaire.

Pour leur compte, bien qu'ils eussent une fille à marier, elle et son mari, d'instinct, écartaient, par délicatesse, l'idée et jusqu'à la possibilité de cette union.

Elle répondit:

—M. de Mercy est jeune, il a l'avenir. Nous avons beaucoup parlé de vous, monsieur, mon mari et moi, excusez-nous. Ce n'est pas par bavardage, mais Sylvestre vous aime tant. Et lui et moi ne pensons pas tout à fait de même.

—Comment cela?

—Excusez-moi, encore une fois, de me mêler de ce qui ne me regarde pas. Sylvestre vous voit marié, avec une fille de notre milieu; moi, je crois que si vous voulez vous marier si jeune, vous ne devez le faire que dans votre monde, à titre égal et à fortune égale.

André fit un geste.

—Oui, reprit-elle, car votre position et votre nom sont un capital. Une autre alliance désolerait, je le crains, madame votre mère, et vous mettrait, vis-à-vis d'elle et de vous-même, dans une position fausse et pénible. Êtes-vous sûr que vous ne reprocherez pas un jour, malgré vous, à votre femme, d'être sinon un obstacle, du moins un retard à votre ambition? Ne craignez-vous pas qu'un ménage et des enfants ne vous soient autant de chaînes très lourdes à porter. Il faut tant de courage pour mener une vie semblable!…

Et elle exprimait sans le vouloir, un doute qui, au lieu d'ébranler
André, le raffermit.

—Ma chère, dit Crescent, M. de Mercy n'est pas dissipé, il a des sentiments droits et son intention lui fait honneur; pour moi, je me ferais une joie de l'aider à être heureux, si mes faibles moyens m'en donnaient le pouvoir.

Les enfants, sur ce mot, entrèrent, guidés par Marie et souhaitèrent le bonsoir; ils avaient des cheveux emmêlés et des yeux gros de sommeil. Leur vivacité était tombée; debout, les bras ballants, ils se tenaient dans une pose d'abandon, avec un gauche sourire.

La porte refermée, l'entretien reprit; et peu à peu, gagné à la sympathie franche de ces honnêtes gens, André se confessa entièrement, et s'adressant surtout à Mme Crescent, dont les yeux le plaignaient, il dit sa situation particulière, vis-à-vis du monde et de sa mère, combien il était seul, et à bout de courage. Une pudeur l'empêcha d'avouer qu'il venait d'échapper au suicide: il l'eût dit au mari, il n'osa le dire à la femme.

Il y avait tant de sincérité dans sa voix, une si grande lassitude morale, et en même temps, une telle bonne volonté à lutter pour l'avenir, que les Crescent, touchés, échangèrent un regard, et le mari s'écria:

—Nous allons le marier, Fanny! donne-moi l'album!

Elle partit d'un éclat de rire encore jeune et clair, et regardant André surpris et souriant, elle dit:

—Mais tu n'y penses pas, mon ami.

—Pourquoi pas? nous avons presque tout Châteaulus dans notre album; et d'ailleurs toi et moi nous connaissons toutes les familles, ce sera bien le diable si nous ne trouvons pas quelque chose.—Donne-moi l'album!

Alors on le chercha partout et on le découvrit, glissé derrière une commode.

Sous la lampe, l'album fut placé devant André; des figures défilèrent.

Et comme des montreurs de curiosités, les Crescent faisaient une glose, à chaque portrait. D'abord vinrent les grands-parents:

—Mon père!

—Ma mère!

Devant une photographie prétentieuse, à la figure hypocrite et méchante, ils tournèrent la page, sans rien dire. C'était la marâtre de Mme Crescent.

Venaient des amis et des amies, avec des airs de province. Endimanchés, ils se tenaient raides; et leur visage revêtait une solennité de circonstance.

Le portrait d'un vieux monsieur arracha de fous rires aux Crescent; à mots entrecoupés, ils se remémorèrent, en se coupant la parole, une histoire incompréhensible Puis ils devinrent graves:

—Celle-ci est Élise, une amie de ma femme, elle est morte à vingt-six ans.—Et Élise disparut, sans qu'André en sût jamais plus sur son compte.

Passèrent des communiants, un bébé gras, un sous-lieutenant en buste, une jeune fille en pied, mince comme une perche.

—Pas celle-là, monsieur André, elle est un peu maigre.

Sur chaque personne, des détails grossissaient, reliant les photographies entre elles, évoquant peu à peu, pour André, toute la société de Châteaulus avec ses alliances, ses fortunes et ses scandales.

—Ah! fit Crescent, Jeanne Lénizeul?

C'était une belle personne, qui souriait avec affectation.

—Elle n'est pas assez riche, mon ami.

La page tourna.

—Et celle-ci?

Mme Crescent hésita:

—Tu sais, sa mère, et puis l'histoire des boucles d'oreilles?…

Passons! passons!—dit-il vivement, et la demoiselle disparut, sans qu'André pût connaître l'histoire des boucles d'oreilles.

—Diable! dit Crescent, c'est plus difficile que… Ah! Mme de Saintré; celle-là ferait l'affaire?

Elle avait la pâleur d'une vierge prête à prendre le voile; son visage d'un blanc mat, non sans noblesse, était éclairé par deux grands yeux pensifs, ses lèvres restaient fermées.

Mme Crescent baissa la voix.

—On craint pour sa santé, le docteur la disait poitrinaire.

—Hum!

D'autres passèrent, le mari les proposait, et pour chacune la femme avait une objection.

Tout à coup André remarqua une petite photographie mal faite, cassée dans le coin. Il en reçut comme un regard vivant qui lui plut; déjà la feuille avait tourné, sans que les Crescent eussent nommé la jeune fille.

Ils tombèrent d'accord sur le portrait d'une demoiselle vigoureuse, fille d'un gros propriétaire. On ne pouvait lui opposer que la fille d'un ancien magistrat, riche aussi.

Mais ces belles offres laissaient André froid, et il avait envie de revoir la petite photographie cassée, dont on ne lui avait pas dit le nom. Il refeuilleta l'album et finit par la trouver.

—Qui est-ce? demanda-t-il d'un air indifférent.

—Oh! c'est Toinette,—dit Crescent d'un air détaché.

Ni lui ni sa femme ne semblaient y attacher d'importance, comme si ce fût un mariage trop pauvre, ou méprisable.

—Toinette qui?—demanda André, à qui la simplicité de la pose, la naïveté du regard, la grâce du corsage inspiraient un obscur désir que cette jeune fille fût à marier.

—Antoinette Rosin,—dit Mme Crescent,—c'est une parente éloignée de
Sylvestre, elle achève ses examens, afin d'être institutrice.

—Cette figure me plaît, dit André.

—Pauvre petite!—dit Crescent pensif,—elle ne se doute guère qu'en ce moment un beau monsieur de Paris la dévisage; oui, celle-là vous aurait convenu, mais…

—Elle n'a pas de fortune,—dit Mme Crescent avec un ton ferme qui masquait un attendrissement, car elle aussi s'était mariée pauvre.

—C'est de la bien petite bourgeoisie, monsieur André, et si un mariage, socialement, est impossible pour vous, c'est celui-là,—dit Crescent.

—Pourquoi donc?

—Votre mère n'y consentira jamais. D'ailleurs,—ajouta Mme
Crescent,—on nous a écrit qu'Antoinette allait se marier, n'est-ce pas,
Sylvestre?

—Oui, sans doute, je crois!—balbutia-t-il, gêné par un mensonge qu'il reconnaissait nécessaire, car André, pensif et l'oeil brillant, contemplait fixement le portrait.

L'album, retiré doucement par Mme Crescent, lui glissa des mains; et il lui sembla que son bref bonheur s'évanouissait. On lui remontra les deux demoiselles riches, on renchérit sur leur compte.

—Laquelle préférez-vous?

—Ni l'une ni l'autre, dit-il d'un ton boudeur.

Les Crescent se mirent à rire, et elle:

—J'ai donc eu tort de vous montrer l'album, puisqu'aucune des jeunes filles de notre pauvre ville ne vous plaît?

—Si, dit André, Mlle Toinette.

—Bah! elle est peut-être fiancée à l'heure qu'il est, demain vous n'y penserez plus!

André sourit, d'un air gêné, et prit congé; il était tard.

Dans l'antichambre, ils trouvèrent le fils aîné; il avait suspendu au mur un tableau noir et, un morceau de craie à la main, il y traçait de formidables équations algébriques, tandis que Marie, à la clarté d'une bougie, raccommodait le linge des enfants, dans le silence du quartier endormi.

Elle leva les yeux sur André et rougit.

VIII

Le lendemain ni les jours suivants, l'image de Toinette Rosin ne s'effaça du souvenir d'André. Épouser une provinciale naïve, d'honnête famille, pourvu qu'elle fût bonne, intelligente et saine, n'avait à ses yeux rien que de naturel et de très tentant. Aussi son désir bientôt devint-il idée fixe.

Et toutefois, n'ayant pas perdu tout jugement il s'avouait qu'il était dans des conditions déplorables pour agir, et qu'il allait, avec un empressement irréfléchi, aussi bien vers son malheur peut-être, que vers son bonheur. Nulle force humaine cependant n'eût pu l'arrêter. Il ancra au plus profond de lui-même le portrait et la vision de la jeune fille, devinée plus qu'entrevue sur la petite photographie, et pressentit que ce mariage, pour invraisemblable qu'il parût, s'accomplirait.

Il ne s'étonnait point d'en remettre ainsi sa vie future à un coup de dés, à la chance de tomber bien ou mal. Et d'abord amusé de se choisir ainsi, par sa volonté, une femme vivant à une centaine de lieues et ignorante de sa destinée, peu à peu en y pensant, il trouva cela tout simple.

«Tout mariage,—arguait-il,—hors le cas où les fiancés se sont connus dès l'enfance, ou pendant de longues années,—n'est-il pas tout aussi improbable, la veille? Connaissait-on hier, celle que l'on épouse aujourd'hui? Ne sont-ce pas des parents, des amis, des indifférents même qui négocient le mariage, entre des gens qui ne se connaissent point, et qui ne se seraient jamais connus?

«Étudier longuement une jeune fille, discerner ses qualités et ses défauts, dans quel milieu est-ce possible? l'éducation française ne s'y oppose-t-elle pas? Puis, promis l'un à l'autre, se sentant observés l'un par l'autre, les fiancés sont-ils sincères, se montrent-ils tels qu'ils sont? Jamais. On s'épouse donc sans se connaître, et au lendemain seulement des noces, le masque dont on s'est paré tombe, et les véritables caractères sont aux prises.

«Donc, il faut risquer, comme chacun, l'avenir; et le mariage, sauf exception, est une loterie, dont le résultat est chanceux.

«Cette jeune fille me plaît! Il me semble que son image révèle des qualités simples, douces et fortes, de la santé, de la franchise. Si ses parents sont sortables, pourquoi balancerais-je?

«C'est étrange,—ajouta-t-il—à moins d'événements que je ne puis deviner, mon nom, mon emploi feront qu'on m'accordera Antoinette, non, j'aime mieux Toinette; quel gentil nom! Ainsi, je la tiens en mon pouvoir: sa destinée de vierge, de femme, de mère est dans mes mains, dépend de mon caprice. Que je ne veuille pas d'elle, elle épousera un autre, ou restera vieille fille. Sera-t-elle heureuse?—Que je le veuille, c'est moi qu'elle aimera. Et… sera-t-elle plus heureuse?…»

Cette pensée l'attendrit, car il ne voulait pas d'un bonheur égoïste; décidé à plaire, avec la vague confiance qu'il saurait faire le bonheur d'une femme, il cessa d'hésiter et passa à l'action.

Il annonça à sa mère qu'il voulait se marier, qu'il avait en vue une jeune fille sans fortune, mais honorable, et qu'il la suppliait, elle, de réfléchir et de consentir.

Ces paroles tombèrent, comme autant de coups de marteau, sur le coeur de Mme de Mercy. Elle devint si pâle qu'André crut qu'elle allait mourir. Mais elle se raidit, et parla avec la violence d'une âme ulcérée au plus profond. L'air de résolution froide d'André la mettait hors d'elle. S'il avait supplié en pleurant, peut-être attendrie eût-elle prêté les mains à tout. Mais l'idée que son fils allait revendiquer cette liberté si longtemps retardée, épouser une étrangère, et quitter celle qui l'aimait plus que tout, la jalousie, l'irritation, l'angoisse, et la terreur aussi de l'avenir, bouleversèrent cette femme, que le malheur et la ruine avaient intérieurement brisée, et qui ne vivait plus que par devoir et religion. Elle se répandit en paroles amères.

Fort de son droit, et la jugeant injuste, il répliqua, mais sans ménagement, avec ce tour d'esprit cassant, qui froisse si cruellement le sentiment des mères. Une scène affreuse s'ensuivit et Mme de Mercy fut prise d'une attaque de nerfs.

«Ah!—répétait André avec rage, quand sa mère, soutenue par la vieille servante, eut regagné sa chambre,—nous nous aimons! et voilà le mal que nous nous faisons!… Ne vaudrait-il pas mieux, cent fois, n'éprouver l'un pour l'autre que de l'indifférence? Si je suis coupable, est-ce de préférer la vie à la mort? car si m'évader de l'existence que je mène est impossible, je préfère me faire sauter la cervelle, et cette fois le coup ne manquera pas!…»

Puis il compta qu'après cette grande émotion, le lendemain, sa mère, plus calme, se résignerait et même, les jours suivants, accepterait la possibilité d'un tel événement.

Il ne la vit point au déjeuner, mais au dîner elle lui tendit la main, très pâle sous ses bandeaux gris. Il baisa cette main et, par une illusion singulière, il crut tout terminé.

De son côté, Mme de Mercy attendait des excuses, des regrets, l'aveu d'un coup de folie, et la promesse d'un renoncement. Le silence ému d'André la trompa, mais aux premières paroles, le malentendu s'éclaircit; voyant que de part et d'autre rien n'était changé, le fils et la mère se rembrunirent, et gardèrent un silence plein de rancoeur, de lassitude et de tristesse.

D'instinct ils supprimèrent la familiarité, l'intimité des entretiens. Et les mots qu'ils échangeaient avec une gravité acerbe, leur retombaient sur le coeur.

Une semaine s'écoula ainsi, puis une autre.

Cependant André, s'entêtant d'autant plus qu'il éprouvait une résistance, obsédait Crescent de questions sur sa parente, et le suppliait de s'employer pour lui.

N'ayant cru d'abord qu'à un caprice, le brave homme s'était prêté à ce jeu, entretenant par là sans s'en douter, la curiosité naissante d'André. Les Rosin, une vieille famille de Châteaulus, avaient trois enfants: un fils aîné, une fille veuve, et Toinette. Le père était sous-chef de bureau dans les chemins de fer, le grand-père Rosin, ancien fermier, vivait avec eux. Mme Rosin, la mère, une femme concentrée, dominait toute la maison. Antoinette avait fait ses études au pensionnat d'une ville voisine.

Ces détails, l'imagination d'André les grossissait, et il en pressait Crescent davantage; mais celui-ci voyant qu'on parlait sérieusement, en devenait d'autant moins empressé, par scrupule. Toinette étant sa parente éloignée, il n'eût point voulu sembler capter l'engoûment du jeune homme. Puis la pauvreté de cette enfant, mariée à celle dont André se plaignait, l'effrayait pour eux. Enfin il subissait l'influence de sa femme qui, dans leurs entretiens, le dissuadait de s'entremettre: car par là n'endossait-il pas une responsabilité terrible? Malheureux, le jeune ménage n'aurait-il pas le droit de rejeter sur lui son infortune?

Cependant elle parlait ainsi comme à regret, et sans doute, ayant bravement élevé ses enfants et soutenu son ménage, trouvait-elle simple et louable, que chacun en fît autant; ou, attendrie pour André, dont la grâce et la politesse l'avaient touchée, s'assurait-elle, en son for intérieur, qu'il serait droit, vaillant, honnête et ne faillirait point à sa tâche.

Crescent, lui, n'était que trop porté à contribuer au bonheur de son ami. C'est ainsi que peu à peu, vaincus par André, ils furent amenés à l'aider, et enfin à négocier son mariage.

Mme Crescent y mit une condition: l'adhésion de Mme de Mercy. Cette exigence, légitime et digne, parut lourde à André, dont les rapports avec sa mère devenaient de plus en plus sombres et taciturnes.

Tous deux s'observaient et, se voyant souffrir mutuellement se plaignaient, sans consentir pourtant, l'un ou l'autre, à céder.

Il s'irritait, de ce silence gardé, et Mme de Mercy s'en épouvantait; connaissant l'entêtement de son fils, elle n'osait s'avouer sa peur, qu'il fût capable de passer outre, de faire les sommations légales. À la vérité, il n'y aurait jamais pensé, se fut jugé cruel d'agir ainsi.

Mais ignorant cela, elle tremblait. Et dans son esprit, imbu des idées de respect filial et d'autorité maternelle, la pensée d'une telle injure l'indignait plus que tout ce qu'elle pouvait craindre et déplorer d'un tel mariage, que le bonheur douteux de son fils, sa pauvreté, sa mésalliance, et l'obscurité à laquelle il se vouait.

Aussi, n'y pouvant tenir, un soir, avec un accent solennel, elle l'adjura de déclarer, quelle qu'elle fût, la vérité:

—Si je refuse mon consentement, André, passeras-tu outre?

Il eut envie, par révolte, de répondre:—Oui! mais par pudeur, et aussi sincère, il répondit tristement:

—Tu sais bien que non! jamais.

Et il s'agenouilla près d'elle, comme s'il la suppliait, sans parler.

Ces seuls mots la bouleversèrent; et touchée plus par là que par mille explications, ne raisonnant point, tout emportée par le sentiment, elle dit d'un trait:

—Eh bien, marie-toi donc! et sois heureux!

À peine eut-elle dit cela, qu'elle s'en repentit amèrement, sentant qu'il était trop tard, et que ces mots, arrachés à son émotion, avaient une force sacramentelle, absolue.

—Ah! méchant, enfant! tu veux donc me quitter?

Et ce dernier regret où elle cria sa solitude et son veuvage, fit répondre à André:

—Jamais! jamais! nous serons trois, et nous t'aimerons tant.

Ils bâtirent, dans la nuit, mille projets d'avenir et force plans impossibles.

Avec cette mobilité d'esprit qu'ont les femmes, Mme de Mercy espérait, était presque joyeuse, et les objections graves, profondes, qu'elle semblait ne faire plus que pour la forme, André, d'un baiser ou d'une parole, les dissipait, soufflait dessus, comme sur des bulles de savon.

Le lendemain, il courut chez les Crescent. Il était ivre de joie, et leur assura que sa mère était ravie; ils ne refusèrent plus alors de s'entremettre pour lui, mais ils restèrent pensifs, comme s'ils craignaient un revirement et que, maintenant acculés, ils eussent presque peur de l'avenir. Mais André, devinant leur souci, les rassura gaîment. Enthousiaste, il ne voyait rien autour de lui, parlait d'abondance, sans prêter d'attention aux petites filles qui, ébahies, contemplaient cet homme si triste devenu tout d'un coup si gai, ni à Marie, qui, les yeux baissés et un peu pâle, fermait les lèvres, comme sur un secret candide et tendre, qu'André n'avait pas deviné et qu'il ne saurait jamais.

* * * * *

—Mon cher ami,—disait quelques jours après Mme de Mercy, avec un sourire un peu sceptique,—nous nous sommes laissés aller, toi à ton enthousiasme, moi, à ma faiblesse, et j'ai cédé pour que tu sois heureux. Maintenant parlons affaires, et si tu m'en crois, établis ton budget.

—Mais, mère, est-ce que nous ne vivrons pas ensemble? je te donnerai tout le peu que je gagne, et tu…

—Mon enfant, je n'habiterai pas avec vous.

—Comment! Pourquoi?—Et André, dans un égoïsme involontaire, se sentait presque heureux et confus de cette solution, qu'il n'eût osé espérer et encore moins proposer, et il ne comprenait pas que sa mère si seule, si triste, préférât vivre abandonnée, qu'avec eux.

—J'ai longuement réfléchi, dit-elle, j'ai demandé à l'abbé Lurel de m'éclairer, et Mme d'Ayral pense comme moi. Vois-tu, j'ai une vie qui n'est plus que l'ombre de celle que j'avais autrefois, mais si peu qu'il me reste de mes habitudes, j'y tiens. Que ta femme entre ici, et notre vie sera bien différente, car il est probable,—fit-elle avec une moue de dédain,—que ta femme (le mot passa difficilement) aura des goûts différents des miens; avec sa naissance, sa famille, son éducation… donc,—abrégea-t-elle,—nous nous séparerons. Et comment ferez-vous pour vivre?

Comme André allait répondre, elle le fit pour lui, d'une voix assez ferme et avec bonté.

—Je vais te le dire: ton traitement, tes gratifications, plus les rentes qui te reviennent sur la ferme d'Algérie, font deux mille six cent francs. Voilà ton avoir légal; si la jeune fille ne t'apporte rien, comment vivras-tu avec cela?

—Mais, dit André, des gens plus pauvres que nous…

—Mon ami, habiteras-tu dans une mansarde, vous priverez-vous de viande? Ta femme fera-t-elle tous les nettoyages? la transformeras-tu en servante, en cuisinière et en frotteuse? J'admets,—fit-elle pour répondre à un geste d'André,—j'espère même qu'elle fera la cuisine et quelques petits savonnages; il vous faudra, pour le moins, une femme de ménage, un appartement décent, une nourriture saine et des vêtements propres. Pardon si ces détails te répugnent, ils me choquent, moi, bien davantage!

«Voici ce que je compte faire.

«La maison de Médéah vaut une vingtaine de mille francs. Il se présente un acquéreur et je vais la vendre. Elle m'appartient en toute propriété, nous partagerons le prix de la vente, et ce sera, si ton argent est bien placé, quatre ou cinq cents francs de rentes à ajouter à ton petit revenu. Voilà mon cadeau de noces.

—Mais toi, mère?…

—Moi, mon cher enfant,—fit-elle avec une tendresse infinie,—je restreindrai un peu plus mes dépenses, je suis seule, je vivrai petitement, parmi mes vieux meubles, avec mes souvenirs, et ma vieille Odile qui me soignera. Je n'implore qu'une chose,—et elle dit cela d'un ton solennel et inquiet—, quand tu seras marié, que ta vie sera organisée, ne me demande pas au delà de ce dont nous sommes convenus. Je ne le pourrais pas, mon cher enfant, et il faudra que vous ayez un ordre et une économie extrêmes pour vivre avec 3.000 francs par an. Songe que ta femme peut devenir grosse, les médecins coûtent cher. Sois prudent et ferme, car les jeunes mariées sont souvent coquettes, et il faut que la jeune Mme de Mercy soit vaillante et sage. Ainsi ne me demandez jamais plus rien, car si tu me ruines de mon vivant, que trouveras-tu après ma mort? Tu es un honnête garçon, j'espère que tu ne feras pas de dettes et de folies, comme ton malheureux père, si bon, mais si léger. Tâche que ta femme t'aime, car alors elle m'aimera peut-être. D'ailleurs, je ne lui demande rien. Nous nous verrons autant qu'il vous plaira, pas davantage. Vous aurez votre liberté, moi la mienne.

«Et tâche d'être heureux, mon pauvre ami!

Troublé par ces graves dernières paroles, il ne put, deux larmes lui coulant le long des joues, que baiser longuement les mains de sa mère.

—Ne faites donc pas de dettes, je ne pourrais pas les payer. Dans quelques semaines, si les circonstances s'y prêtent, et si cette jeune fille te convient, votre mariage se fera. Je compte ne pas y assister; tu me diras malade. Et ce ne sera pas mentir, car je serai bien triste, bien abattue. Vois-tu, il me semble que tu agis à faux, que tu n'épouses pas qui tu devrais. Je ne parle pas de l'honnêteté de cette famille, il ne manquerait plus que cela… Mais assister au mariage, serait me rendre complice de ton coup de tête. Non! Que ceci d'ailleurs ne t'afflige point; de retour à Paris, j'ouvrirai les bras à ta femme.

Mme de Mercy s'arrêta, car l'émotion la gagnait; élevant les yeux vers le ciel et réunissant les mains, elle s'écria:

—Mon Dieu! nous élevons nos enfants, nous leur donnons notre âme, et c'est alors, au moment où ils pourraient nous payer de nos soins et de nos souffrances, qu'ils nous quittent pour ne plus revenir!

«Ingrat! dit-elle à André, ingrat! me diras-tu tes peines au moins? car tu en auras!…

Un mois après, Crescent, de concert avec sa femme, prit un congé au ministère, et alla voir ses vieux parents, à Châteaulus, André devait arriver trois jours après, comme de passage, et loger chez Crescent; tout ce qui serait alors possible, on le tenterait.

Ce fut avec un sentiment d'angoisse inexprimable et une joie sourde et fébrile, qu'André, l'heure venue, se jeta dans le train qui l'emporta, à toute vapeur, vers la ville où ignorante de ses destinées, en province, Antoinette Rosin vivait.

IX

Sautant de wagon, André tomba dans les bras de Crescent, qui le mena chez son père.

—Tout va bien, répondait-il, j'ai sondé les parents. Quoique leur fille soit un peu jeune, ils consentiraient à un bon mariage. Nous irons dans la journée leur rendre visite.

—Et… se doute-t-elle?

—Ah! sait-on jamais? avec les jeunes filles…

Le long des vieilles rues cahoteuses, pavées de cailloux pointus, André, frappé de la vie morte de Châteaulus, éprouvait un indéfinissable malaise.

Loin de Paris, agissant si singulièrement, et entré dans l'inconnu, il s'étonnait, doutant de son identité, se demandant s'il rêvait et si c'était bien lui, André de Mercy, qui volontairement venait échouer en ce coin, pour y chercher un bonheur étroit et un amour de province. Puis il se troublait, pensant:

«Elle vit donc ici! Dans laquelle de ces maisons? Peut-être vais-je la rencontrer tout à coup. Qu'éprouverai-je alors? Et sera-t-elle conforme à mon idéal?»

Cela surtout l'inquiétait; car André, comme chacun, portait en lui l'image d'une femme imaginaire. Cet idéal, fait ordinairement de réminiscences de tableaux, de statues, de beaux vers, de souvenirs et de rêves, s'incarnait pour lui dans l'évocation d'une grande jeune femme blonde, à la voix musicale et câline; vision si précise, que peintre il en eût fixé immédiatement les traits. Il savait quel esprit elle avait, quels défauts même, ses gestes habituels et tous ses charmes.

Sans doute, en voyant pour la première fois le petit portrait de Toinette, avait-il trouvé qu'elle différait de son rêve, mais non absolument. Et peu à peu, sans qu'il s'en doutât, son idéal blond, blanc et vaporeux, s'était modelé, conformé aux traits vagues et indécis de la photographie. Mais était-elle ressemblante?—Non, disait les Crescent. Et il craignait que la jeune fille ne lui plût pas.

La journée lui parut éternelle. Ne sachant comment tromper son impatience, il écrivit à sa mère quatre pages d'aveux et de tendresses; jamais il ne s'était montré si expansif et si confiant. Mais cette lettre, qui l'eût ravie, il ne l'envoya point, par une pudeur bizarre.

Enfin vers quatre heures, Crescent, qui le remorquait, s'arrêta et sonna à la porte d'une maison blanche. Un petit chien aboya. Une servante ouvrit. Et ils passèrent d'un couloir obscur et frais à une grande pièce claire. Là, trois femmes qui cousaient se levèrent, saluant Crescent et regardant avec curiosité l'inconnu.

D'abord André ne vit rien, qu'une taille de jeune fille et un visage rose; puis ayant rapidement dévisagé la mère, une femme sèche et brune, et la soeur aînée, assez belle personne en deuil, il ramena les yeux, invinciblement, sur Antoinette Rosin.

Elle ne ressemblait pas à sa photographie!

Elle ne ressemblait pas davantage à l'idéal d'André!

Il se fit alors comme un silence, dans les sentiments tumultueux qui l'agitaient; et détournant la tête, il se mêla à la conversation, tâcha de deviner l'âme et l'esprit de ces gens, qui joueraient, s'il se décidait, un si grand rôle dans sa vie. Et du coin de l'oeil, il observait la jeune fille. Ingénue, elle souriait à Crescent, et regardait, sans savoir ni pressentir rien, André, à la dérobée.

«Elle me trouve laid, absurde!» pensa-t-il, soudain gêné, et il essaya de sourire, d'être spirituel; mais un malaise l'oppressait, de s'agiter ainsi sous les yeux de cette enfant, qu'il n'avait encore pu contempler en face, deux minutes. Il se retenait de crier aux parents: «Allez-vous en donc! Ce n'est pas pour vous que j'ai fait ce voyage. Laissez-moi lui parler, lui plaire!»

—Toinette, dit Mme Rosin, sers à ces messieurs des rafraîchissements.

Aidée de sa soeur, elle tira d'un placard, de la chartreuse et de l'anisette, courut emplir une carafe à la fontaine.

Les regardant aller et venir, André trouva que l'aînée, Mme Berthe était belle, et que Toinette était jolie. La jeune veuve avait un port fier et un air de femme faite. Sa soeur séduisait par sa fraîche jeunesse, sa santé, ses mains un peu rouges, sa robe qui l'habillait mal.

Et André ne pensait plus au choc éprouvé à première vue, se disait: «Il faut voir, réfléchir!»—En même temps, il sentait que c'était inutile, tout vu et tout réfléchi déjà, qu'il s'habituerait vite, qu'elle lui plaisait enfin. Seulement, qu'il y avait loin entre la jeune femme blonde et séraphique de son rêve, et cette fraîcheur paysanne, cette ingénuité provinciale!

Tandis que sa soeur offrait un verre à Crescent, elle-même en présenta un à André. Droite devant lui, avec un sourire, elle lui entrait dans les yeux un beau regard franc, coulé par deux yeux bruns. Sa gorge bien faite se soulevait légèrement. Elle avait tant de bonne grâce simple, qu'il faillit la serrer entre ses bras, pour un baiser de fiançailles. Il prit le verre, gauchement.

Déjà il ne pouvait plus, qu'à grand'peine, détacher ses regards d'elle; mais Crescent bientôt se levait et l'arrachait à ses premières impressions. On les invita à diner pour le lendemain.

Dans la rue, André marcha, rêveur, confus de n'avoir pas trouvé une parole.

—Eh bien? dit son compagnon.

André le regarda, sourit et ne répondit pas.

Ils visitèrent l'église, quelques monuments. Crescent, érudit, donnait des renseignements, que l'autre distrait, n'écoutait pas. Il songeait à Toinette.

Il dormit mal et fit des rêves saugrenus.

Le lendemain, il alla se promener seul dans la ville. Elle était laide. Derrière les vitres, des tremblements de rideaux trahissaient l'espionnage. Il devinait sa présence, sa visite chez les Rosin commentées. Il lisait, dans les yeux des passants, l'ironie, la stupeur ou l'envie. Il était l'étranger, l'ennemi. Il voyait défiler des dévotes; un livre de messe à la main, elles lui glissaient de côté un regard renchéri. Les chiens grognaient à son passage. Des gamins sortant de l'école, le regardèrent avec impudence. Il se mira dans une glace, craignant que quelque chose en lui fût ridicule. Un gros homme, sur le trottoir, s'arrêta, les yeux écarquillés. Et trois vieillards qui gagnaient ensemble, péniblement, un banc au soleil, tordirent leur cou, pour le voir, comme de vieux perroquets.

La journée s'écoula avec une lenteur intolérable.

Tout à coup, André qui se tenait à la fenêtre de sa chambre, vît passer Mme Berthe. Crescent parla d'elle. Un très malhonnête homme l'avait épousée, rendue malheureuse, et laissée veuve, sans fortune. Rentrée chez ses parents,—dit Crescent avec un léger embarras,—elle n'y était pas très bien, souffrait de leur humeur. Le grand-père Rosin, en payant une pension pour elle, lui assurait le gîte et la table.

Mme Rosin, dut-il avouer aussi, aimait peu ses filles, et idolâtrait son fils, un garçon d'une trentaine d'années, employé dans une maison de banque. Il avait fait des folies bêtes, et si ses soeurs n'avaient point de dot, c'est qu'il la leur avait mangée. La mère en prenait son parti. Le père manquait d'autorité. Le vieux passait pour original; bien qu'il l'eût peu vu, Crescent en pensait du bien.

En allant dîner, André se sentit mal à l'aise. Sa destinée allait se décider là. Ferait-il un pas en avant? Son dépaysement s'accroissait. Quelle morne petite ville! S'accommoderait-il de cette famille étrangère?—Mais Toinette, avec son frais visage, lui faisait franchir ses doutes. Toutes les villes de province se ressemblent. Ses beaux-parents ne seraient-ils pas les mêmes, pires peut-être, ailleurs? On les disait honnêtes, que fallait-il de plus! Puis, avait-il le droit d'être trop difficile? Enfin, ce dîner ne l'engageait à rien. Il étudierait, observerait simplement.

Il fut tout surpris, au bout de ces réflexions, coupées de répliques distraites à Crescent, de se trouver devant la porte, et une minute après, dans le salon, assis entre M. Rosin et sa femme.

—Mes filles sont sorties, dit-elle, elles vont rentrer.

Et presque aussitôt elle se leva et disparut pour vaquer au dîner.

Crescent causait avec le père, André l'examina. Chauve, gras et blême, parlant d'une voix blanche et sans ressort, il ouvrait de gros yeux bleus fixes, et laissait pendre sa lèvre inférieure. Il ne répondait à une question qu'une minute après, comme si un travail difficile se fût opéré dans son cerveau. On le disait ordinairement fort absorbé, surchargé de besogne. Très borné, en réalité, il n'imposait que par sa tenue soignée, et le masque de sa figure figée. Quand sa femme était là, il ne la quittait pas du regard, comme un enfant qui a peur d'être puni. La présence d'un étranger l'intimidant toujours, il affectait de ne pas voir André, et presque entièrement tourné vers Crescent, il l'entretenait avec obstination.

Mme Berthe entra, soutenant son grand-père.

—Serviteur!—fit-il, avec un brusque salut, et il s'assit, courbant son grand corps maigre.

—Ma soeur arrive,—dit la veuve en regardant André.

Les yeux du vieillard allèrent dans la même direction, se fixèrent sur le visage du jeune homme, et le toisèrent de la tête aux pieds, sans curiosité apparente, avec un sourire mince; puis il baissa la tête, et muet s'enfonça dans une immobile rêverie.

Il avait un grand nez courbe, de petits yeux brillants, le menton relevé, l'air goguenard. Son fils le craignait, sa bru s'en méfiait, seules ses petites-filles l'aimaient, et il ne parlait guère qu'à elles. Il regardait peu M. Rosin, avait pour Mme Rosin de brefs regards qui réduisaient l'altière femme à des silences enragés; quant à son petit-fils, il ne pouvait le sentir.

Celui-ci justement poussa la porte et entra.

C'était un laid gros petit homme, à paupières bouffies, à mauvaise bouche, et bedonnant déjà. Il s'avança, poussé par Mme Rosin, qui s'écriait avec orgueil:

—Guigui! voilà Guigui!

Il salua d'un air maussade et déplut à André. Par bonheur, aussitôt
Antoinette entrait.

Elle offrit son front au vieillard qui la retint, la regarda dans les yeux, puis la laissa aller avec un sourire éteint.

Le coeur d'André se mit à battre. Les beaux yeux de Toinette venaient, subitement, de le rendre tout joyeux; mais quand elle fut près de lui, troublé, il ne sut rien lui dire, balbutia et adressa la parole, non à elle, mais à sa soeur.

Pendant cinq minutes, ils parlèrent de choses banales, de riens, mais un sourire, un mot leur prêtait un charme infini; André souriait, ravi; il cherchait le regard de l'enfant, et quand il l'avait rencontré, il étouffait avec peine le brusque, le jaillissant aveu de ses lèvres.

Le dîner fut servi.

Un étalage extraordinaire de plats surprit André; il remarqua que profitant de la bonne aubaine, Rosin et son fils se gorgeaient.