Le grand-père s'abstenait: Mme Rosin, ses hôtes servis, réservait de bons morceaux, et elle les empilait sur l'assiette de son fils.
On parla des voisins avec des allusions perfides; les deux jeunes femmes écoutaient attentivement. Mme Berthe, d'un air paisible, Toinette avec une curiosité enfantine; peut-être cachait-elle ainsi le malaise que lui causaient les yeux d'André, constamment fixés sur elle.
Il était d'autant plus frappé par le milieu où il se trouvait, qu'il l'observait pour la première fois. Ses inductions étaient assez justes, comme il arrive, lorsque pénétrant soudain parmi des étrangers, on prend garde à des menus faits, des intonations, des gestes que l'on ne remarquerait pas, huit jours après. À examiner tous les visages, l'intuition qu'il eut de la manière dont tous ces êtres vivaient, et de leurs rapports entre eux, l'effraya bien un peu.
Seule, livrée à elle-même, ayant vécu éloignée dans un couvent, voyant à la maison tous les soins et égards aller à son frère, et imprégnée du plus pur esprit de province, Toinette ne devait-elle pas avoir des défauts ou des préjugés invétérés, qui rendraient la communion d'idées difficile, impossible peut-être, entre mari et femme?—Puis sa jeunesse et son ingénuité plaidaient pour elle; le transplantement brusque ne lui ferait-il pas du bien? Ne s'assimilerait-elle pas des idées nouvelles?—Si! pensa-t-il.
Et il la regardait toujours, songeant:
«M'aimera-t-elle? M'aime-t-elle? Comment serait-ce possible, depuis hier? J'en aurai le coeur net!—puis avec hésitation: «Il me semble que moi je l'aime, oui, certainement!…»
Et comme s'il en doutait, il murmura mentalement avec force: «Mais oui, je l'aime! mais oui!»
Et il se dit:
«Je vais la regarder, si nos yeux se rencontrent, c'est qu'elle m'aimera aussi!»
Il se tourna vers elle: le nez baissé, elle mangeait des cerises, avec un petit air sérieux.
André se dit:
«Elle ne m'aime pas.»—Et il se sentit à la fois triste et absurde.
Mais pendant la soirée, il se rapprocha, et s'assit près d'elle. Toinette fut troublée. Le pied du jeune homme frôlait le sien. Elle n'osa le retirer. Elle rougissait, n'ayant plus sa sérénité coutumière. La visite de la veille l'avait laissée indifférente. Aujourd'hui, prise par un obscur et indéfinissable intérêt, elle faisait, inconsciemment, plus attention à lui, à ses paroles, à ses regards. Des choses qu'il avait dites lui revenaient, et ce qu'elle n'en comprenait pas sollicitait sa curiosité.
Elle entra un peu dans l'âme d'André: il paraissait, malgré sa gaieté apparente triste au fond pourquoi? Il ne ressemblait guère aux jeunes gens qu'elle connaissait. Il paraissait d'une autre race, plus délicat, mieux élevé. Mais n'était-il pas ironique? Peut-être se moquait-il d'eux, et d'elle-même? Elle ne le trouvait pas beau, mais aimable.
Tout cela, elle le pensait à mesure et confusément, sans rien prévoir, émue, souffrant d'un doux malaise. Il la regardait depuis deux heures, obstinément; pourquoi? Lui plaisait-elle, à lui? était-ce cela? Oui! elle le sentit.
«Quelle folie!» pensait-elle.
Et le soir, les impressions plus fortes qu'elle ressentait, s'élargissaient dans son esprit dormant, que la venue d'André avait frappé, comme ces grands cercles dans l'eau où une pierre est tombée.
La soirée cependant s'avançait, et André ne lui avait encore rien dit de net et de clair. Une insurmontable peur l'oppressait. Enfin, voyant que Crescent lui faisait un signe de départ, il s'efforça et dit à la jeune fille, avec une angoisse puérile:
—Vous vous plaisez beaucoup ici? mademoiselle?
—Oui!—dit-elle en rougissant, parce qu'elle n'avait pas le courage et le droit de dire «non» à un étranger.
—Et,—continua-t-il déconcerté,—vous auriez beaucoup de peine à quitter cette ville? Vous auriez horreur d'habiter Paris, par exemple?
—Mais non!—dit-elle vivement.—Paris me plairait beaucoup…—Mais subitement elle se tut, confuse. Un rapprochement se faisait dans son esprit. Crescent, la surveille, lui avait fait la même question. Et le malaise de la jeune fille s'accrut, son coeur commença de battre, elle s'attendit à quelque révélation grave, qu'elle eût voulu retarder et que, cependant, elle était aise d'entendre; voici qu'André, très pâle, lui disait:
—Je vous connais depuis longtemps, mademoiselle, je vous ai vue à
Paris?
—Moi?—fit-elle avec surprise,—je n'y suis jamais allée.
—Et cependant je vous ai vue, regardée et admirée bien souvent. Vous ne devinez pas? Chez les Crescent.
—Comment donc?—demanda-t-elle, inquiète.
—Dans leur album… votre portrait!…—et il baissa la voix, en la regardant dans les yeux.
Elle devint toute rose.
—Je l'ai aimé tout de suite; il m'a semblé que celle qu'il représentait devait être bonne, charmante, et que je ne pourrais la voir sans l'aimer!…
Toinette se taisait, ne sachant que répondre; elle avait jeté un regard de détresse à sa soeur, assise à l'autre bout de la salle; maintenant, elle baissait les yeux, et délicieusement troublée, la bouche mi-close, elle gardait un sourire d'enfant, tandis que ses seins, lentement, soulevaient son corsage étroit.
André se méprit, se crut dédaigné, et la voix tremblante, malgré son air enjoué:
—Je ne sais pas,—dit-il,—la sympathie (il n'osa dire: l'amour) vient peut-être plus vite aux garçons qu'aux filles?
Elle lui jeta un vif regard, et il lui échappa:
—Vous pourriez vous tromper!
Elle vit la joie de ses yeux et, confuse, s'éloigna de lui.
On parlait fort; ils écoutèrent: Crescent conviait les Rosin à un déjeuner à la campagne, le lendemain. Son ami partirait le soir même, dans la nuit. Les Rosin hésitaient, parce qu'Alphonse ne serait pas libre.
Mais Crescent insista; tous promirent de venir, sauf le grand-père, trop fatigué.
Crescent et André s'en allaient; on les accompagna dans la cour. La nuit était pleine d'étoiles. André serra fortement les mains des deux soeurs; en se retournant encore, il vit les doux et lumineux yeux de Toinette, et sans savoir pourquoi il s'éloigna mélancolique. Un doute le tourmentait. Les Rosin se doutaient-ils de quelque chose? jouaient-ils une comédie d'amabilités? Toinette elle-même?…
«Non! non!—se disait-il, avec un petit sentiment de vanité,—elle ne sait rien.»
Par une association d'idées involontaire, une réminiscence absurde de collège lui vint, le mot de César, qui s'implanta, comme une obsession ironique dans son cerveau:
«Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu!»
Et il ne pouvait chasser cette phrase bête.
X
Un beau soleil se leva sur la troisième journée. En homme avisé, Crescent avait commandé deux voitures. Ses parents et lui montèrent dans l'une, on combla les vides avec le grand-père Rosin, qui au dernier moment, ragaillardi par le beau temps, voulut venir. On mit Alphonse près de lui.
Dans l'autre voiture s'empilèrent M. Rosin, sa femme, ses filles et
André. Les cochers firent claquer leurs fouets, et l'on partit.
André était maussade; il avait pour vis-à-vis Mme Rosin, qui lui emboîtait les genoux avec une force terrible. Tout le long du trajet elle s'inquiéta:
—Mon Dieu! pourvu que Guigui ne tombe pas! Il doit être bien mal, le pauvre enfant!
Et pas un regard pour ses filles ni son mari qui, indisposé par le mouvement de la voiture, laissait pendre tristement sa lèvre inférieure et gardait un silence de carpe.
La campagne où l'on allait déjeuner appartenait aux parents de Crescent. C'était un pavillon d'été, fort simple, à un étage; une immense cuisine à l'âtre énorme occupait le rez-de-chaussée. Autour, un clos herbeux, entouré de grands arbres.
Dès l'arrivée, Crescent courut ouvrir les portes et les fenêtres de la maisonnette. Son père, courbant sa taille voûtée, ramassa du bois mort, près d'un hangar; alerte et vigoureuse, sa mère, avec une grâce de petite vieille, allumait le feu, brandissait les poêles. Chacun se multiplia.
On tira les paniers de provisions entassés dans les voitures. Et le grand-père Rosin, avec précaution, transportait les bouteilles de vin et les trempait dans un seau d'eau de la citerne, tiré de mauvaise grâce par Alphonse.
Plus d'une fois, les mains de Toinette et d'André se rencontrèrent. Ils se regardaient en dessous, avec des yeux tendres et parlants; ils riaient sans cause, avec un air qu'ils s'efforçaient de rendre naturel, et regardaient autour d'eux, craignant d'être devinés.
Ils trouvèrent le déjeuner bien long. Elle allait être à eux, cette moitié de journée, puis André partirait. Quand reviendrait-il? Si tout allait à son gré, toutefois il faudrait le temps…
On ne se levait pas de table; grisés par le grand air, les vins, le repas, les Rosin s'appesantissaient, les yeux las. Déjà, prestement, la mère Crescent rinçait les couverts et desservait, aidée de son fils. Mme Rosin, prétextant une migraine, accepta de dormir à l'étage au-dessus, sur un vieux lit à ramages. Son mari et Alphonse se couchèrent dans l'herbe. Les deux grands-pères allèrent sur un banc fumer lentement leurs pipes, côte à côte, au soleil, tandis que les cochers s'empiffraient, près des chevaux.
Les deux jeunes femmes et André se sauvèrent au fond du clos; Mme Berthe, en arrière, cueillait des violettes. Toinette et André poussèrent la clôture et se trouvèrent sur un chemin de mousse, qui s'enfonçait en se rétrécissant, sous un dôme de verdure inondé de soleil, jusqu'à un lointain arceau de jour bleu.
Des insectes d'or voletaient, avec un bruissement d'ailes de gaze, des papillons blancs s'envolaient des fleurs en grappe, et une odeur d'herbes chaudes parfumait la sente.
Ils gardèrent assez longtemps le silence; leurs bras pendaient, leurs fronts s'inclinaient comme alourdis par un secret; puis, si brusquement qu'il en fut étonné, André dit:
—Prenez mon bras?
Elle s'appuya sur lui.
Il la regarda dans les yeux. Elle, ne cilla point, mais son bras, légèrement, tremblait.
—Je vous aime bien! dit-il.
Après une pause, il reprit avec émotion:
—Je ne suis pas riche, je vis seul, il faudra beaucoup de courage à la femme qui consentira à m'épouser. Je suis triste et malheureux; il faudra qu'elle soit gaie et consolante. Il me semble que si vous m'aimiez un peu, cela irait facilement?
Il sentit le bras d'Antoinette presser le sien instinctivement.
—Voulez-vous être ma femme?—dit-il avec douceur.
Elle baissa la tête et d'une voix indistincte:—Je veux bien.
Leur bonheur était si rapide, si facile, qu'ils en furent étonnés.
Doucement il lui passa les bras à la taille et l'embrassa.
Aussitôt, comme s'il craignait que leurs paroles se fussent envolées, il répéta comme un enfant:
—Vous m'aimez? bien vrai?
—Et vous?
—Moi, je vous aime.
Rapprochant leurs têtes, ils mêlèrent leurs regards, et leurs lèvres s'unirent mollement.
—Oui! je vous aime, répétait André.
Et il sentit que ces mots, si souvent profanés, à cette heure étaient sacramentels, absolus. Alors, toutes les femmes, dont il avait eu le désir ou la possession, les Mariette, les Germaine du passé, devinrent vagues et s'évanouirent, puériles, à côté de la douce et fraîche vierge, dont l'âme, ingénue encore, serait toute à lui, en même temps que la beauté neuve de son corps. Ce qu'il éprouvait était sans nom, la joie d'un arrêt dans le cours des événements, d'une halte brève coupant l'aride route, d'une ivresse unique qui jamais plus ne reviendrait.
Il s'abandonna à ces sensations ailées, fugitives, délicieuses.
Son coeur se dilata, sa poitrine aspira l'air pur, et son âme s'ouvrit à un bonheur parfait.
Il se sentait jeune, il se sentait fort. Ses anciens chagrins, la monotonie du bureau, la pauvreté quotidienne, la vie, tantôt aigre, tantôt douce, auprès de sa mère, son suicide manqué, tout cela était vieux, se perdait dans le passé, comme un cauchemar presque oublié.
Alors il éprouva un furieux besoin de vivre. Il dit à Toinette ses rêves, son espoir, comment leur existence pouvait être gaie, bonne. Il entra dans les détails, parla de Mme de Mercy, dit, imprudemment, qu'elle l'avait fait souffrir, et aussitôt il ajouta qu'elle était tendre, si dévouée. Il supplia la jeune fille de l'aimer, d'être douce pour elle. Ensuite il parla de lui-même, de souvenirs d'enfance, du bureau. Il mêla tout, embrouilla tout, et crut qu'elle avait compris, parce qu'elle acquiesçait à tout.
Mais, tandis qu'il croyait à une communion de leurs âmes, ses pensées à elle étaient bien loin. Les phrases de son amoureux, murmurées avec tendresse, la berçaient comme une musique, mais elle n'en comprenait le sens que peu et mal. Son passé flottait dans son esprit: des souvenirs de petite fille, la mort de la grand'mère Rosin, une vieille acariâtre, le temps du pensionnat, les soeurs qui l'instruisaient, sa grande amie, soeur Flore, et les parloirs, les sorties, puis le mariage de sa soeur et comme elle venait souvent pleurer à la maison, les folies d'Alphonse, des dettes stupides, payées par la dot des filles, la mort du mari de Berthe et, depuis, leur vie commune, promenades du dimanche sur le cours, visites cancanières, jours monotones coulés sans trop d'ennui, dans l'attente de l'avenir, jusqu'à hier, où l'inconnu avait surgi. Et elle regardait André, l'examinant, dans l'ingénuité de son jeune coeur, avec une inquiète curiosité.
Il pensait:
«C'est la femme qu'il me faut, dévouée, résignée.
Toinette n'y songeait guère. Peut-être serait-elle tout cela si la vie l'exigeait, mais en attendant, elle rêvait un avenir chimérique, fait de surprises agréables, et où se mêlaient le plaisir de porter des chapeaux de dame, de sortir seule, et d'avoir un appartement à soi.
André rêvait de beaux enfants, il n'osa en parler. Toinette pensait à une amie de couvent, mariée l'an passé, et qui avait reçu de beaux bijoux. Elle n'osa en parler.
Si loin l'un de l'autre par leurs pensées, leur éducation, leur caractère, leurs habitudes, leurs qualités et leurs défauts, cependant ils étaient près, et se touchaient en un point: ils s'aimaient.
Mme Berthe, qui les surveillait de loin, les rappela. Sa soeur l'embrassa; elles se comprirent.
Ils regagnèrent les voitures, attristés de rentrer sous la surveillance indifférente des parents. Mais la mère exigea qu'Alphonse montât dans la même voiture qu'elle. Toinette et André grimpèrent vite dans l'autre, et le grand-père Rosin aussi.
C'était une joie inattendue. Ils se regardèrent malicieusement. Au bout de quelques minutes, le vieillard parut s'assoupir; aussitôt, ils entrelacèrent leurs mains; leurs genoux se frôlaient. Ils parlaient bas. Le soir fraîchissait, le vent rougissait leurs joues. Ils ne souhaitaient rien, sinon que le trajet durât longtemps, ainsi. Mais bientôt parurent les premières maisons de la ville.
Comme on arrivait, le grand-père leva la tête, et regarda les mains unies des deux enfants. Ils tressaillirent et dégagèrent leurs doigts, mais déjà il avait refermé les yeux, et ils préférèrent croire qu'il n'avait rien vu, quoiqu'un bon sourire errât sur ses vieilles lèvres.
En descendant de voiture, les Rosin, à leur tour, insistèrent pour garder Crescent et André à dîner; c'était impossible, les préparatifs du départ n'étant point faits. Ils offrirent alors de conduire à dix heures, à la gare, André, qui accepta.
Rentré chez les Crescent, il les remercia de leur affectueuse hospitalité, il bouscula ses effets, boucla sa valise, dîna mal et attendit l'heure. On sonna à la porte.
Mme Berthe et sa soeur entrèrent, suivies du père. Mme Rosin était restée à la maison.
Sur le quai de la gare, dans la nuit très sombre, tandis qu'appuyé sur le bras de sa fille aînée, M. Rosin, habitué à se coucher tôt, marchait d'un pas lourd et endormi, en profilant sur le mur l'ombre d'un nez et d'une lèvre démesurés, Toinette et André se tenant par le bras, se promenaient lentement, le coeur serré. Crescent à l'écart, pensif, regardait les rails lumineux se prolonger sur la voie.
André eut un remords. Si ce mariage se faisait, ne le devrait-il pas à Crescent? Il se rappela leur maison de Paris, et qu'il y avait dîné, tant de fois triste. En le voyant si discret, si peu gênant, se retirant presque, sa promesse accomplie, il s'approcha vivement, et lui montrant Toinette:
—Je vous devrai mon bonheur, dit-il.
Crescent eut un geste de modestie; et il y avait dans son sourire quelque regret peut-être. Si ces jeunes gens n'étaient pas heureux, plus tard?… Ce sentiment lui étant une souffrance, il répondit, là où André attendait toute autre parole:
—Avez-vous pris votre billet? je crois qu'il est temps!
André y courut.
En l'attendant, Crescent et Toinette, côte à côte, se taisaient, par une gêne inconsciente. La nuit était fraîche, des rumeurs confuses couraient dans la campagne. Pénétrés par la mélancolie de cette séparation, ils éprouvèrent la même inquiétude, sans se l'avouer. André reviendrait-il? N'était-ce pas un caprice? un engoûment de sa part? Personne ne l'influencerait-il?
Il reparut, avec un bon sourire.
Un quart d'heure après, le train gronda, siffla, s'arrêta brusquement.
André serra des mains tendues, embrassa Toinette en l'étreignant bien fort, puis il sauta dans un compartiment; le train, à un appel de cloche, siffla, s'ébranla lentement, accéléra sa marche. On ne vit plus que les lanternes rouges du dernier wagon, puis elles s'éteignirent, tout bruit mourut, André était loin.
XI
Après les premiers entretiens avec Mme de Mercy qui, résignée, reculait devant un voyage, mais se décida à écrire, et à faire remettre par Crescent la demande en mariage, André alla rendre visite aux Damours; ne le devait-il pas à l'avocat, si bon pour lui?
Il le trouva soucieux; la santé de sa femme empirait, et Germaine était souffrante. Il craignait pour elle l'hérédité d'une maladie de coeur, transmise par la mère. Dès qu'André parla mariage, il se mit à rire.
—Pourquoi riez-vous?
—Parce que j'en sais plus que vous, mon ami, Vous avez été à Châteaulus, chez les Rosin, une famille assez mal composée, pas plus d'ailleurs que beaucoup d'autres…
Et il lui dépeignit les membres de la famille, avec assez d'exactitude.
—Vous les connaissez donc?
—N'est-ce pas mon métier d'avocat de tout savoir?—fit-il en riant. Et il ajouta:—Pensez-vous que Mme de Mercy vous eût laissé marier sans prendre de renseignements?
Damours au reste n'en avait que d'une façon vague, par un ami.
—Alors vous la connaissez, elle?
—Oui, André, je crois que vous auriez pu plus mal choisir, peut-être mieux aussi, C'est une enfant, et vous êtes presque aussi jeune qu'elle. Enfin! le sort en est jeté.—Et lui mettant sa grosse main sur l'épaule, il ajouta avec tristesse:—L'expérience, voyez-vous, ne sert qu'à celui qui l'acquiert à ses dépens, jamais aux autres. Mariez-vous donc, et tâchez d'être heureux. Souvenez-vous que vous avez en moi un ami sûr, et…
«Allons voir Germaine!—dit-il en se levant brusquement.
Ils la trouvèrent sur une chaise longue, dans une jolie chambre, pleine de bibelots. Elle sourit à André, qui fut ému.
En écoutant son babil d'oiseau, il l'admirait, frêle, avec ses grands yeux à la fois précoces et ignorants, tout son petit être troublant, et il faisait une comparaison égoïste entre elle et Toinette, autrement vigoureuse et fraîche.
Tout à coup, sans motif, un des éclats de rire de Germaine se brisa en sanglots. André fut confondu. Mais déjà Germaine s'essuyait les yeux, souriait. Il prit congé et, dans l'antichambre, il interrogea l'avocat, qui eut un geste rude et hésitant:
—Est-ce qu'on sait? Elle est si sensible! De vous avoir vu peut-être?…
Dans la rue, André pensa que cela pouvait être vrai; enfin, il l'avait aimée, autrefois!
«Et Mariette? pensa-t-il. Qu'est-elle devenue? voyage-t-elle toujours? ou de retour à Paris, a-t-elle pour protecteur quelque triste individu, qui la bat?»—Puis cette curiosité tomba.
Huit jours après arriva une lettre de Crescent. Les Rosin consentaient au mariage.
À partir de ce jour, il se fit de grands préparatifs: l'achat du trousseau, la publication des bans.
Accompagnant sa mère, chargée d'acheter le mobilier et les robes, André mêlait, dans ses lettres à Toinette, aux protestations d'amour, des explications détaillées sur la couleur d'un tapis ou les galons d'un corsage.
Le temps, toutefois, lui semblait long, surtout au bureau; il y travaillait de façon distraite et inconsciente.
Un jour, las de regarder le mur et d'en compter les moellons, il fut pris d'une joie égoïste et d'un besoin de la crier. Il regarda son compagnon, Malurus, qui, le teint jaune de bile et les yeux gonflés, ouvrait des cartons poudreux et toussait d'une toux fêlée.—«Pauvre diable!» pensa-t-il, et il lui cria:
—Je vais me marier, Malurus!
L'employé tourna vers lui sa figure usée, et lugubre dans ses haillons noirs, cocasse comme un huissier des pauvres, il regarda son collègue, en faisant une grimace triste:
—Je vous félicite, monsieur de Mercy.
Et une grande minute après:
—Moi aussi, j'ai été marié.
Il dit cela d'un ton si étrange, que l'autre sentit un frisson de malaise. Que savait-il au juste sur ce pauvre diable? Rien. Avait-il une famille, des enfants? Sa femme l'avait-elle planté là? On ne savait lire sur cette face morne. André regretta de lui avoir annoncé son mariage.
Malurus s'était approché de lui, un point brillait dans ses yeux vitreux, et ses lèvres tremblaient, comme si des paroles muettes encore y remontaient. Il fronça le sourcil, devint verdâtre, et murmura avec effort:
—Monsieur de Mercy…
Puis d'une voix changée:
—Voulez-vous me prêter votre grattoir?
Et vite, il retourna dans son coin, où il fit, tout le jour, un grand bruit de cartons et de paperasses.
André avait loué, dans le quartier Saint-Sulpice un appartement cher, qu'il meubla coquettement. Dans la chambre à coucher, assez vaste, il y eut un grand lit à ruelles, une psyché, un secrétaire et des meubles, pareils aux tentures, de perse bleue à dessins. Point de salon, un tout petit cabinet de travail tendu de bleu, une salle à manger meublée en vieux chêne et la cuisine.
Plus d'une fois, Mme de Mercy avait dit avec une voix de reproche:
—André! André!…
Elle était soucieuse de l'avenir; bien que les Rosin eussent promis une rente de quatre cents francs par an, elle restait inquiète. Les derniers jours, elle gardait André avarement, le couvrait de caresses, avait des paroles tendres, qui imploraient.
«Était-il donc si malheureux, pour la quitter, l'ingrat?
L'aimerait-il encore, quand une autre, étrangère, serait là? Du moins était-il heureux? Les années qu'ils ont vécues, mère et fils, ensemble, ont été pourtant douces! (Elles le paraissent surtout, à ce moment final.) Ils n'ont rien à se reprocher l'un à l'autre, n'est-ce pas?»
Et elle évoquait des souvenirs, le passé; ils parlaient de Lucy, leur chère morte. Qu'elle serait heureuse, maintenant, de voir son frère se marier, qu'elle aimerait sa belle-soeur!…
—Mais elle nous voit,—disait Mme de Mercy en levant les yeux. André baissait la tête.
Le jour du départ arriva enfin.
André et sa mère devaient quitter Paris, le même jour, lui pour Châteaulus, elle pour aller passer quelque temps à Compiègne, dans la maison de campagne de Mme d'Ayral.
Le soir venu, il conduisit Mme de Mercy à la gare.
Elle partit sans pleurer; tous deux furent fermes quoique, au fond, près de sangloter.
—Adieu, mère, cria-t-il.
Il lui sembla qu'ils étaient séparés, pour toujours, que sa vie se brisait en deux: derrière lui était le passé maternel, devant, l'avenir conjugal. Il lui vint des regrets, presque des remords.
Il arriva à la garé une heure trop tôt. Là son attente s'éternisa. Rien de triste comme ces halls immenses où se presse la foule. Sur les bancs des soldats dorment, des paysannes rigides patientent, de gros paniers entre les jambes, des élégantes, sentant l'iris, sous des manteaux de voyage, passent au bras d'hommes corrects, des familles endormies se tassent autour du mari, qui s'éloigne en courant, revient et fait des gestes désespérés, parce qu'on a oublié quelque objet sans importance. Plus tristes encore, les salles d'attente, le quai, la voie où circulent des trains, lentement, avec le fanal rouge qui grossit ou diminue avec eux, triste le wagon où André se blottit.
Une lâcheté le prend, de ne point partir, mais elle l'empêche de se lever; les portières se ferment, et l'on roule. André rêve, soulagé, et peu à peu le mouvement accéléré du train le berce et l'égaie. Il a franchi ses doutes et il a soif d'action. Le train court, l'emporte vers la vie nouvelle.
La nuit s'écoula.—Châteaulus!
Toinette est là, qui l'attend, et ils s'étreignent, ardemment.
Elle a embelli, son teint à une animation fiévreuse, ses yeux brillent; dans l'enfant presque gauche, à l'allure provinciale, un invisible rien a changé le tour des cheveux, assoupli la démarche et changé presque en femme, la vierge.
André n'entrevit ses beaux-parents et Berthe, qu'à travers une brume: il ne vit que Toinette, elle seule emplit les cinq jours d'attente qui les séparaient du mariage. Il logeait chez les Rosin, on l'installa dans une grande chambre, où la fenêtre s'ouvrait sur la campagne.
Du matin au soir, il ne quitte pas Antoinette.
Le père est au bureau, le fils aussi. Le grand-père passe les après-midi dehors, ou enfermé à lire. Berthe gênée, s'efface. La mère, indifférente, vaque à ses affaires et les deux fiancés restent seuls, dans le salon.
Quand ils sont las de parler, de se regarder, ils s'embrassent.
Un grand canapé les attire: s'y tenant par la taille, ils semblent vivre, les yeux noyés, dans un rêve.
Toinette est confiante, naïve, et rougit à peine, sous les lèvres chaudes de son ami.
Vierge et toute pure, elle ne sait rien du mal, n'a pas d'hypocrites pudeurs. Ses yeux sont beaux. Sa bouche est fraîche comme un fruit.
Les aveux coulent de leurs lièvres.
«Que le temps a été long? Qu'ont-ils faits, loin l'un de l'autre.»
Ils se le disent.
Puis ce sont des riens, des enfantillages, la joie des repas, des promenades, où il faut garder un air sérieux. Toinette rit, car son soudain mariage a mis la ville en tumulte. Leur maison n'a pas désempli de visiteurs. Des amies se sont fâchées. Personne n'a voulu croire à une union si rapide; en province, à Châteaulus surtout, on reste deux ans, trois ans fiancés; les familles se brouillent, se raccommodent, les enfants en souffrent; qu'importe! c'est la coutume.
Et dans la rue, André reçoit d'étranges regards qui lui arrivent, comme des coups. Il sent qu'on le hait, qu'on le dénigre. On n'aime pas que l'étranger vienne prendre les filles; n'appartiennent-elles pas de droit au groupe de la jeunesse fainéante, cancanière et stupide, qui perd son temps au café et au cercle?
De retour à la maison, les amoureux sont aux bras l'un de l'autre.
Mais André devient impatient, inquiet; il est homme, il sait ce que l'enfant ignore, et le sang lui bat, à coups saccadés, aux tempes et au poignet. Il souffre, du supplice de Tantale.
Une fois, il a dénoué ses bras de la taille de Toinette, comme honteux:
—Qu'avez-vous? dit-elle, vous ai-je fait de la peine?
Et ingénue, elle le regarde, troublée.
—Il me tarde que nous soyons tout l'un à l'autre—dit-il en rougissant.
Et à voix basse:—Ne trouvez-vous pas le temps bien long?
—Oh si!
Et elle rougit, comme lui, sans avoir bien compris.
Depuis ce jour, un instinct s'éveilla en elle. Toinette n'embrassa plus son ami, comme si elle pressentait que ses caresses lui faisaient mal, et qu'à leur bonheur pour qu'il fût entier et libre, manquait encore la sanction des hommes et de Dieu.
Le surlendemain, le mariage se fit, à la mairie. On y alla par petits groupes; personne n'y assista que les témoins.
Mais le soir, les Rosin n'avaient pu se priver d'inviter une quinzaine de personnes. La messe serait dite à minuit. Les mariés aussitôt après partiraient pour Paris.
Le dîner, commandé à l'hôtel, fut servi. Le repas fut long. On était en vêtements de noces. Bien qu'André, qui passa pour fier, empêchât par son air réservé, d'éclater cette gaieté triviale propre aux petits mariages bourgeois, cependant il la sentait latente. Des visages étrangers, évités par lui jusqu'à présent, entraient de force, ce soir, dans sa vie et sa pensée. Il en eut, injustement peut-être, un retour de dédain et d'orgueil, et souffrit.
Immédiatement il pensa à sa mère. Seule, là-bas, elle devait être bien triste. Et il songeait: «Combien elle souffrirait davantage ici, vraiment ce n'est point sa place, et sa fierté serait humiliée.» Ce souvenir donné à l'absente, il se retrouva, comme réveillé, au milieu du bruit, des rires, des lumières: quel malaise! Et ses yeux faisaient le tour de la table.
Ses beaux-parents, il les subissait, ne faisait plus attention à eux; mais les autres… Si restreinte que fût la noce, il s'y trouvait des étrangers, leurs femmes, des enfants. Tous les yeux étaient fixés sur lui; il détournait la tête. Toinette était près de lui, ce qui le consolait, mais il la trouvait moins bien, dans cette robe blanche, que dans sa simple petite robe brune de tous les jours.
En face d'eux, un juge de paix cramoisi, au visage couvert de loupes phénoménales, susurrait à Mme Berthe des galanteries de mauvais goût.
Un jeune homme barbu, le cousin de Rosin, à tête piriforme et à l'air méticuleux, coupait son pain en petits cubes. Une vieille femme, à face bestiale, dévorait.
André eût pu lire sur les visages ce que chacun pensait.
L'un le dénigrait, l'autre enviait Toinette; et on disait d'eux tout le mal possible.
Les chansons, dès qu'on eut porté la santé des mariés, commencèrent. Un avoué chanta Mimi Pinson. Le cousin, un refrain d'opérette à la mode de l'an passé. Mlle Ambroisie, soeur du juge de paix, poussée par un groupe de gens hostiles aux mariés, se leva, dressant sa tête presque sans cheveux, et roulant des yeux verdâtres, cria d'une voix aigrelette une complainte monotone, et à laquelle sans doute elle attribuait un sens méchant, car à chaque refrain, elle regardait en face les mariés avec un mauvais sourire.
Puis elle se rassit, au milieu d'applaudissements.
Dès qu'ils le purent, Antoinette et André quittèrent la table.
Au salon, des gens fumaient, gorgés de nourriture. Dans la cuisine, des hommes mûrs et Alphonse embrassaient les servantes. Ailleurs, des femmes jacassaient.
Ils poussèrent la porte de la cour.
Elle était solitaire. La petite ville dormait. La brise d'été roulait une odeur de fleurs. Un chat miaulait d'amour, au loin. Dans un coin, un puits couvert d'un treillage de feuilles, blanchissait sous la pleine lune; elle oscillait, dans un seau d'eau, comme un disque d'argent liquide.
Longtemps ils se rappelèrent la sensation ineffable de cette minute perdue, où ils ne parlaient point et se regardaient gravement.
On les appela. L'heure de la messe approchait. Une voiture les mena devant la cathédrale. Au son des cloches, et comme les douze coups de minuit sonnaient, les larges vantaux s'ouvrirent. Toinette et André s'avancèrent dans une nuit profonde; au loin seulement brûlaient deux cierges. Puis ils tournèrent et virent, dans un des bas-côtés, une petite chapelle illuminée.
Ils attendirent. Une clochette tinta. Le prêtre célébra la messe. Bientôt l'alliance d'or cercla leur doigt, comme l'anneau d'une chaîne nouvelle, qu'ils porteraient ensemble, jusqu'à la mort.
Toinette, abîmée dans ses voiles et prosternée, priait. André songeait.
Une fraîcheur emplissait la petite chapelle, mais ailleurs et partout la cathédrale était sombre. C'était bien dans la vie obscure et froide, l'arrêt lumineux et féerique d'une heure unique, inoubliable.
Toinette dans la sacristie, chancelait, un peu pâle.
—Ne partons pas, dit André, restons ce soir, voulez-vous?
—Oui,…—Et elle l'en remercia d'un sourire.
Alors, chez les Rosin, dans la plus belle chambre, on leur dressa un lit. Mme Berthe, qui occupait la pièce voisine, aidait aux préparatifs, pensive, se souvenant d'elle-même. Mais André devint triste, regretta de n'être point parti. La mère mettait les draps avec lassitude; ses yeux ternes n'avaient pas d'expression.
Songeant qu'elle allait lui confier sa fille, André eut une impression inattendue qui le surprit, et se demanda pourquoi tant de vieilles femmes ont sur leur visage usé, et dans leurs yeux éteints, l'air déplaisant de vieilles entremetteuses.
En bas, Toinette s'arrachait aux baisers envieux des femmes et des filles; André descendit. Sur l'escalier, le grand-père Rosin le croisa et, avec un sourire un peu triste et une expression singulière, lui fit un signe de tête amical, en levant un doigt en l'air, comme s'il l'avertissait… de quoi?
Toinette était sa préférée. Le signe s'adressait-il à toute leur vie future? Qui le savait?… Et André, troublé, revit le doigt maigre levé, qui s'agitait, pour un conseil ou un avertissement.
Toinette n'était plus en bas, on la déshabillait, chez Berthe.
Quand elle entra dans la chambre nuptiale, aux bras de sa mère et de sa soeur, un peu pâle et vêtue d'un peignoir blanc, le coeur défaillit à André. Ainsi on la lui livrait, elle était à lui, et c'était le prix du marché conclu. Mme Rosin se retira, Berthe passa dans la chambre à côté. Deux heures sonnèrent, mélancoliques dans la nuit; et debout, près du lit entr'ouvert, André et Toinette se regardèrent. Ce qu'ils éprouvaient, était sans paroles et même sans pensées. Pleine d'appréhensions devant l'inconnu, l'âme trouble, elle souriait, avec un imperceptible tressaillement nerveux. Lui plein d'angoisse devant la vierge, cherchait de vaines paroles, et bouleversé d'amour et de peur, il souriait aussi, confus. Les mots expiraient à leurs lèvres. Alors en silence, il lui tendit les bras, puis les lèvres; et ils s'étreignirent frissonnants, elle toute enfant, lui redevenu enfant, pour cette nuit de tendresses et de caresses, pour cette nuit unique au monde.
DEUXIÈME PARTIE
I
Huit jours après, un matin, ils se réveillèrent à Paris, comme au sortir d'un songe. Leur départ, le voyage, les heures écoulées, défilaient devant eux d'une façon confuse. Le coeur gonflé de tendresse, doucement ivres, ils ne savaient si leur arrivée était bien réelle, et s'ils ne dormaient point encore.
Pourtant, descendus sur le quai de la gare, et entrés dans la grande ville bruyante, ils se secouèrent, regardèrent autour d'eux, et se sourirent. Ils s'occupèrent enfin de leurs bagages et d'une voiture. Mais cela les étonnait d'agir, et ce fut d'une voix indécise qu'André cria au cocher l'adresse.
Le fiacre roula; bercés doucement, ils retombèrent à leur molle ivresse. Ils se contemplaient, perdus dans une pensée douce, ils se trouvaient beaux, admiraient leurs yeux battus et brillants, leur visage pâli par l'amour; ils se tenaient la main et se taisaient, tant leur bouche avait proféré de fois les aveux, les appels, les caressantes paroles.
La voiture s'arrêta brusquement; ils sursautèrent. On était arrivé, ils se mirent à rire.
—Montez,—dit André en désignant un escalier, dans la cour. Il la suivit, regardant la robe qui dépassait, sous le manteau de voyage.
«Ma femme! c'est ma femme!» répétait-il, et au sentiment délicieux de l'avoir possédée, s'ajoutait la joie de l'avoir sienne à jamais, de l'introduire dans l'existence nouvelle, de lui faire, dans l'appartement où elle vivrait, la surprise des meubles frais, de lui dire: «Vous voici chez vous, c'est bien modeste, mais j'espère que vous vous y plairez.»
—Là!—et il introduisit la clef dans la serrure—nous sommes au premier!
Cela déjà lui semblait une aubaine; tant de Parisiens habitent au cinquième. Mais Toinette, habituée à vivre dans une grande maison, ne prêta aucune attention à cet avantage. Elle s'étonnait même qu'on pût vivre, tant de locataires ensemble, entassés les uns sur les autres.
Le concierge déposa les malles. André ferma la porte.
—La domestique ne viendra que demain, dit-il. Nous sommes seuls, nous mangerons dehors, cela vous déplaît-il?
—Mais non!
—Vous voici chez vous, c'est bien modeste, mais…
Et il répéta la phrase qu'il pensait dans l'escalier. Elle sourit, étonnée, et s'avança rapidement, par curiosité enfantine; elle ne jeta qu'un coup d'oeil: le cabinet de travail d'André lui plut, mais elle eût préféré un salon, elle aima la chambre à coucher, dont la grandeur imposante ne lui parut que raisonnable, elle traversa deux grands cabinets à portes vitrées, passa dans la cuisine qu'elle trouva sombre, et dans la salle à manger, sombre aussi. Il lui semblait avoir tourné sur elle-même, et déçue:
—Comme c'est petit! s'écria-t-elle.
Timidement, elle regarda André avec regret, et le voyant gêné, l'embrassa.
—Chère, chérie! nous ne sommes pas en province. Cet appartement, voyez-vous, est très grand pour notre budget, et même très grand pour Paris.
Et il entra dans des détails qui firent hocher la tête à la jeune femme; elle se résignait, sans être convaincue.
—Bah! fit-elle, ça ne nous empêchera pas d'être heureux?
—Mais viens voir, regarde en détail, est-ce que le papier de ta chambre te plaît?
—Attends que je me mette à l'aise.
Et tout de suite après, elle alla regarder aux vitres, vit une grande cour et, sur trois côtés, des murs percés de fenêtres; tout en haut, s'ouvrait un carré de ciel bleu; en face d'elle, par delà un mur sur lequel un chat promenait sa silhouette maigre, montait une maison de pauvres gens, noire de suie.
André comprit le regard de la jeune femme.
—Oui, je sais, c'est un peu triste une cour, mais que voulez-vous? l'appartement est si avantageux.
Ce n'était pas trop l'avis de Toinette; elle se laissa prendre aux bras du jeune homme.
—Vois-donc, disait-il tendrement, aimes-tu ces meubles?
—Oui.
—Et ce lit?
—Aussi.
—Cette psyché?
—Oui,—dit-elle en hésitant; elle aurait préféré une armoire à glace.
—J'ai fait de mon mieux, êtes-vous contente?
—Je vous remercie,—dit-elle très bas, car depuis leur mariage, ils se tutoyaient dans les moments d'expansion, mais revenaient au «vous» malgré eux, presque aussitôt. C'était leur pudeur mutuelle qui s'exprimait ainsi, avec une contrainte et une cérémonie involontaires.
Car telle était la bizarrerie de leur situation, commune à tous les jeunes mariés: ils ne se connaissaient qu'à peine, et d'autre part, liés par la possession amoureuse, ils ne pouvaient être plus intimes. De là, chez eux, un mélange ingénu de chatteries, d'effusions et de réserves subites, de gênes délicates.
Toinette et André prirent possession de leur appartement, ouvrirent les armoires, mirent les mains sur tout; elle s'assit à un petit bureau de laque et écrivit à ses parents, la plume grinçait; lui prit un livre et le lut, sans intérêt: leur dépaysement ne pouvait de sitôt cesser, il leur faudrait des jours et des mois avant qu'ils se sentissent chez eux.
André, en regardant écrire sa femme, goûtait d'avance les plaisirs de l'intimité, des matins d'été dans la chambre ensoleillée, des soirs d'hiver, quand pétillerait la flamme.
Ils sortirent sur la place Saint-Sulpice; André désigna l'église:
—Veux-tu entrer?
—Oui.
Devant une des petites chapelles consacrées à la Vierge, elle s'agenouilla. Debout et en arrière, il la regardait, penchée, le front dans ses mains; les cheveux bruns, durement tordus, dégageaient la nuque fraîche, d'un blanc d'ivoire. Il resta pensif; que de fois il avait vu sa soeur Lucy, prosternée ainsi en de longues prières, lui revenir avec des yeux d'extase et une clarté sur le visage. Mais Toinette se signa rapidement, lui prit le bras en souriant.
Frappés par la même idée, ils se rappelaient la messe de leur mariage, et leurs impressions troubles, en cet instant.
Ils déjeunèrent dans un restaurant cher. Toinette avait faim. Pleine de curiosité, elle regardait autour d'elle les couples assis à de petites tables. Le tumulte de la rue ébranlait les vitres; grisée de couleurs et de bruits, elle murmura avec étonnement:
—C'est drôle, Paris!
—Préfères-tu Châteaulus?
—Oh non!
La note l'épouvanta.
—Mais on te vole!
—Je le sais bien.
—Refuse de payer!
Il se mit à rire:
—Pour une fois… nous ne dînerons pas souvent ici, ni chez Bignon, va.
Ils prirent une voiture qui les mena au bois.
André indiquait au passage, les monuments, les rues; Toinette distraite, regardait les voitures de maître, tournant autour du lac. Pourquoi était-elle en fiacre? Et avec une ignorance enfantine du prix de l'argent, la jeune femme trouvait sa robe trop simple. Elle se consola en dédaignant les omnibus et les piétons.
De temps en temps, elle désignait à son mari une dame empanachée ou quelque fille au chignon doré, conduisant un dog-car:
—Connais-tu cette dame?
… comme s'ils eussent été sur le cours d'une ville de province. Les réponses d'André l'effrayèrent. Personne ne les connaissait. Ils ne connaissaient personne. Quelle solitude! Elle garda le silence.
—À quoi penses-tu? demanda-t-il.
—À rien.
Car elle pensait à trop de choses à la fois, voyait trouble. Aux images vagues et pompeuses d'un avenir inconnu, se mêlaient l'impression tourbillonnante du présent, et les évocations précises du passé.
André, déjà las de ce spectacle monotone, avait grand'hâte d'être chez eux. Sa femme, dans le plein air de Paris, semblait lui appartenir moins. Des gens la regardaient; il en était froissé.
—Veux-tu que nous dînions chez nous? Ce sera une économie.
Elle battit des mains:
—C'est cela! tu verras la bonne cuisine que je sais faire!
Ravis à l'idée de cette dînette, courant les magasins, ils entrèrent dans les plus beaux.
Toinette, qui s'empara du porte-monnaie, acheta une livre de fraises, des oeufs, une bouteille de Médoc, un pâté fin.
On n'oublia que le pain, André ressortit.
Déjà Toinette avait mis la table; la vue de leur porcelaine, de leurs couverts, les ravit.
Il n'y avait pas d'eau, André alla emplir une carafe dans la cour.
Ce fut un gracieux dîner, leurs verres se touchaient, leurs chaises se rapprochèrent. Les bougies jetaient sur les murs des clartés amies. La porte, fermée à double tour, les isolait du reste des vivants. Ils connurent, pour la première fois, avec une intensité décuplée par leur amour, l'égoïste confort de famille quand, les rideaux tirés, on se replie en soi-même, laissant passer les heures. Ils mangeaient lentement, André s'écria:
—Ne sommes-nous pas mieux ici, tout seuls?
—Si!
Elle était sincère. Chaque impression nouvelle mettait une empreinte en elle, comme dans de la cire.
L'heure était douce et pénétrante. Ils inaugurèrent, avec une ivresse sourde, ce premier soir de leur vie future. Leurs mains se mêlaient sur les meubles et les objets. Désormais tout leur serait commun, jusqu'au grand lit vierge, caché dans l'ombre des rideaux.
II
Ils dormaient profondément, le lendemain, quand sept à huit coups de sonnette, retentissant chaque fois plus stridents, réveillèrent brusquement Toinette. Effarée, elle jeta autour d'elle le regard surpris des gens qui s'éveillent pour la première fois, dans un lieu inconnu, elle frotta ses yeux, tressaillit, secoua son mari, qui murmura tranquillement:
—C'est la bonne, je vais y aller.
—Non, non, dormez!—dit-elle avec importance,—c'est mon affaire.—Elle courut à la porte, et recula étonnée.
Portant un grand chapeau de crêpe, une vieille dame aux yeux rougis par les larmes, les mains enfouies dans un manchon à longs poils jaunes, fit une révérence, en disant poliment:
—Madame de Mercy, je crois?
Toinette fit un signe d'assentiment.
—Madame Ouflon…—dit la vieille dame en se nommant.—On peut m'appeler aussi Marie.
—Ah!—dit Toinette troublée—très bien! très bien!—et elle introduisit la bonne.
«Mon Dieu! pensait-elle, pourquoi André a-t-il pris cette dame-là? Je n'oserai jamais la commander.»
La vieille la couvait d'un bon regard, comme si elle comprenait:
—Monsieur a peut-être dit à madame, que je n'ai pas toujours été en condition? J'ai longtemps habité le Nord, j'avais une belle maison et des champs, madame. Mon mari a tout bu, tout perdu, il est mort avec tant de dettes, que nous n'avons su, mon fils et moi, comment nous retourner. Mais maintenant Polyte,—c'est pour abréger, remarqua-t-elle avec beaucoup d'aménité,—Hippolyte est dans les chemins de fer, et dès qu'il sera sous-chef de gare…
Elle n'acheva pas; un avenir divin s'étalait devant ses yeux. Elle tira un grand mouchoir et s'essuya les yeux.
—Madame sera contente de moi, j'espère? Je dois dire que madame me plaît beaucoup. Faut-il faire du chocolat?
—Attendez, oui, ayez l'obligeance de préparer le chocolat!—dit Toinette d'un petit air entendu, et elle courut rejoindre André, qui ne put se tenir de rire.
—Chérie, dit-il, il paraît que c'est une personne sûre; si vous saviez comme c'est rare à Paris; j'espère qu'elle vous conviendra?
—Mais je n'oserai pas la commander.
—Par exemple!—Et il sonna:
—Bonjour, Marie, vous m'apporterez de l'eau chaude pour ma barbe.
—Bien, monsieur.
Une demi-heure après, le chocolat parut. Mme Ouflon le portait avec un petit sourire gourmand, de l'air de quelqu'un qui transporte son déjeuner dans une chambre voisine, afin de le déguster plus à son aise.
Le chocolat était détestable.
—Bah! fit André, c'est la première fois…
Et il cria:
—Eh bien, Marie, et cette eau chaude?
—Voilà, monsieur.
L'eau était froide.
—Sapristi!
Toinette se mit à rire; ils se regardèrent, un peu penauds.
—Il faudra la dresser, dit-il avec conviction.
—Comptez sur moi!
Le congé d'André touchait à sa fin. Il employa les quelques jours qui lui restaient à promener sa femme dans Paris. Elle s'arrêtait devant tous les magasins; des étoffes, des bijoux la tentaient. Il les lui promettait pour plus tard, dès qu'ils seraient riches.
Ce mot n'avait aucun sens pour elle. N'étaient-ils pas riches, puisqu'ils dépensaient de l'argent, prenaient des voitures, allaient au théâtre. Elle trouvait cela tout simple. Dans sa facile vie de province, n'ayant pas de besoins, elle n'avait manqué ni souffert de rien. Pourquoi n'en serait-il pas de même à Paris?
Mme de Mercy avait écrit plusieurs fois, souhaité de loin la bienvenue à sa belle-fille. Son retour ne pouvait tarder.
André, à la veille de rentrer au bureau, fit ses comptes.
—Il est temps que ma mère revienne, je n'ai plus un sou!
—Ah! mon Dieu!
—Elle a encore cinq mille francs à moi, elle me les garde, je lui parlerai.
Le lendemain, il alla à son ministère. Les jours d'après furent pénibles.
André fut malheureux. Avant son mariage, la nécessité de griffonner des paperasses lui pesait. Maintenant, au contraire, il eût voulu plus de besogne, et gagner bravement sa vie. N'était-ce pas absurde qu'il fût là, rivé à son pupitre, astreint à une exactitude niaise, n'ayant qu'une besogne inutile de copiste? Il eût travaillé gaîment du matin au soir, pour gagner davantage que ses cent soixante francs de salaire. Comment vivre, avec cette somme dérisoire?
Le bureau, que jusqu'à présent André avait supporté avec ennui, redevint pour lui une préoccupation irritante, pénible.
Encore, s'il avait pu se retirer et gagner sa vie autrement. Mais comment? L'Administration donnait le gagne-pain incomplet, mais immédiat. À l'âge d'André, entré dans une carrière, on n'en sort point, quand on est pauvre. Rigide sur certains points et fier, il ne voulait demander ni devoir rien à personne. D'ailleurs qu'eût-il su faire? Avec cet enseignement classique, qui fait tout au plus des hommes de lettres ou des ratés, à quoi eût-il été bon?
Il n'y avait donc rien à faire qu'à attendre, continuer sa vie puérile et vide, sortir râpé, et manger peu.
Mais, auraient-ils de quoi vivre?
Deux ou trois années étaient presque assurées, grâce à la moitié restant des dix mille francs donnés par sa mère. Ensuite l'on verrait, quitte à vivre en province, délégué dans quelque emploi. André se disait cela pour se donner espoir, mais cette perspective lui faisait horreur; en effet, la liberté de Paris serait loin. Ici il avait, en dehors de l'Administration, une indépendance réelle. Que deviendrait-elle, ailleurs?
Toinette s'accoutumait.
Prise dans des liens d'habitude douce, elle vivait d'une vie tendre, facile et calme. Les heures, l'après-midi, lui paraissaient longues. Elle n'avait pas l'habitude de lire, n'aimait ni coudre ni broder; André tâcha de lui inspirer ces goûts. Il n'aimait pas que l'esprit des femmes se perdît en rêvasseries inutiles. Il voulait que Toinette sentît toujours l'obligation, l'utilité d'un travail, si petit fût-il.
Leurs rapports étaient bons, leurs caractères ne s'étaient pas encore heurtés. Ils se cédaient toujours.
Au lieu de s'approfondir, ils reculaient l'un devant l'autre. À tout ce que sa femme disait, André répondait amen; et il se croyait sincère. Ils se faisaient ces concessions mutuelles, où la raison n'est pour rien, toutes de sentiment et qui cessent, dès que l'esprit et le caractère, tôt ou tard, revendiquent leur indépendance. Alors naissent les petits heurts, les raisonnements stériles, les abdications sans conviction, les entêtements bêtes, les bouderies cruelles sans le savoir, les mots brutaux sans le vouloir, mille discussions où la femme, vaincue, est humiliée, où vainqueur, l'homme est amoindri.
Car tout se combat, dans les deux êtres que la vie a associés: les origines, l'éducation et l'instruction, tout, jusqu'aux préjugés et aux manies.
Chez les êtres les mieux doués d'intelligence et de coeur, ce n'est qu'au contact journalier, après des mois et des années, que les caractères s'assouplissent, se conforment l'un à l'autre; la tâche est rude, quotidienne, fastidieuse.
Souvent l'amour y sombre. Et ce jeu cruel et irritant, où parfois aux mauvaises heures, mari et femme semblent se complaire, met en cause le bonheur de toute la vie, et l'avenir des enfants.
Toinette et André n'en étaient point là encore; cependant ils n'étaient pas tellement enivrés, endormis par leur tendresse, qu'ils ne pressentissent pas déjà, l'un chez l'autre, des malentendus, peut-être éternels.
André était si affectueux, si prévenant qu'elle le trouvait trop bon et lui baisait la main de force, avec une tendresse reconnaissante; il lui semblait supérieur aux hommes, aux parents qu'elle avait connus.
André jugeait Toinette assez intelligente, peu instruite, et fine; car elle avait ce tact féminin d'écouter sans comprendre, et de sourire à propos.
Ils s'admiraient, se flattaient l'un l'autre, car la vie leur était douce. L'intérêt, ni le sacrifice, ni la pauvreté mesquine n'avaient encore ouvert leurs yeux, ni réveillé leur égoïsme endormi.
Ils perdaient la conscience de leur moi. André était Toinette, et Toinette était André. Ils vivaient l'un par l'autre, mais c'était l'homme qui s'abandonnait le plus, car ayant vécu et souffert, il avait besoin d'effusions. Ignorante, expectante, Toinette se livrait moins.
André l'étonnait par ses phrases sérieuses, son désir d'être câliné, sa tendresse nerveuse. Elle l'aimait tout uniment parce qu'il était jeune et aimant. Elle ne comprenait guère ce qu'il lui disait, ou souvent l'interprétait à côté, peu perspicace d'ailleurs, ou peu curieuse de deviner l'esprit de son mari. Elle ne pensait point, elle sentait.
Quand elle le regardait avec de beaux yeux tendres, et qu'elle lui caressait les cheveux, il lui confiait souvent d'amers chagrins, ou des projets d'avenir, et lui demandait si elle pensait comme lui; elle répondait:
—Oui!
… d'une voix doucement grave; et André se sentait le coeur réchauffé; mais Toinette, le plus souvent, avait parlé d'instinct, sans comprendre.
Qu'importait? puisque leurs yeux se cherchaient, puisque leurs lèvres se souriaient, puisque l'ardeur de la jeunesse les jetait aux bras l'un de l'autre, puisqu'ils s'aimaient.
Leurs nuits étaient douces et longues. Une veilleuse emplissait la chambre d'une faible clarté amie. Leurs sommeils amoureux s'éveillaient en un sourire, tandis que Mme Ouflon, tirant gravement les rideaux, leur présentait le chocolat, devenu meilleur.
Ils paressaient encore, n'avaient pas besoin de parler: se regarder et se sourire suffisait. Ils lisaient le journal, distraits; elle pensant à des emplettes, car bien que rien ne manquât, chaque jour elle s'avisait d'un bibelot nouveau; lui, inquiet et parlant d'économie, car il ne restait presque rien du traitement du premier du mois.
Ils se levaient, s'habillaient lentement, et André partait pour le bureau. Toinette s'occupait du déjeuner, envoyait Mme Ouflon plusieurs fois dehors, car la vieille n'avait pas plus de mémoire que la jeune. Vers onze heures on entendait un pas dans l'escalier. Toinette se jetait sur la nappe, mettait en hâte le couvert.
—Un petit moment, mon ami! criait-elle.
Les premiers jours, le repas avait tant tardé, qu'André, en retard à son bureau, avait été admonesté. Toinette désolée pressait le service, Mme Ouflon cassait des assiettes, et le repas était à peine cuit, peu mangeable. Puis une réaction vint. Toinette se levait tôt, bousculait la vieille dame, et quand André arrivait, on lui servait des viandes calcinées, des sauces gélatineuses. L'équilibre fut long à se faire.
Un soir que Mme Ouflon était montée se coucher, Toinette qui furetait dans les armoires, poussa un cri, André accourut. Dans un petit buffet de cuisine, comme un gros chat qui a trop mangé, l'indicible manchon à poils jaunes de Mme Ouflon reposait sur une montagne de croûtes de pain. Il y en avait pour plusieurs livres, en fragments secs, en blocs de mie, en croûtons fantastiques.
Le lendemain Toinette constatait le désordre, l'excès des dépenses, elle eut une sévère explication avec la bonne, et l'accompagna dans ses achats. Elle fut vite édifiée.
Mme Ouflon ne pouvait se passer d'un bonnet neuf, elle marchait, dans la rue, à petits pas, d'un air indifférent, comme une vieille dame sortie en coiffure du matin.
Très digne, elle achetait ce qu'il y avait de meilleur, comme pour elle, sans marchander; les fournisseurs la prenaient pour une rentière.
Toinette s'apercevant du manège, bouscula Mme Ouflon, mais celle-ci se mit à sangloter dans la rue, disant qu'elle n'avait pas été toujours en condition, et que quand Polyte serait sous-chef de gare, elle partirait avec lui dans un fiacre à deux chevaux.
Toinette ne la gronda plus.
Mais c'était elle-même qu'André reprenait doucement. Il sentait leur petit ménage aller à la dérive, les dépenses s'accumuler; beaucoup de provisions étaient perdues, on laissait la bonne les revendre. Elle troquait ainsi au marché, des portions de viande, de poisson, contre des assiettes de moules, qu'elle dégustait avec ravissement, en essuyant ses yeux rouges, et en soupirant après un avenir meilleur.
Malgré leur tendresse, Toinette et André sentaient bien que les choses allaient de travers, et qu'il fallait enrayer. Ils avaient été souvent au théâtre; maintenant que l'argent manquait, ils passaient leurs soirées ensemble. Il lisait tout haut, elle n'écoutait pas. Rarement ils parlaient du désarroi de leur petit ménage, mais ils y songeaient. Une fois André s'écria, en pensant au besoin d'argent:
—Ouf! il est temps que ma mère revienne!
Toinette lui jeta un regard vif comme un éclair, et s'enferma dans un silence têtu. Avait-elle cru à une arrière-pensée d'André, et qu'il souhaitait que sa mère dirigeât leurs affaires? Les jeunes femmes ont de ces défiances. D'ailleurs c'était avec appréhension qu'elle attendait de connaître Mme de Mercy. Que seraient-elles, l'une pour l'autre? Et sans savoir, d'avance, elle aimait peu sa belle-mère inconnue.
André murmura, pensif:
—Elle a été souffrante, sans cela elle eût été à Paris, pour nous voir, au premier jour. Avec cela, tu sais, très fière, très réservée. Elle a trop peur de paraître gênante, de s'imposer à nous. Elle a l'âme très haute, vois-tu, et dès qu'elle te connaîtra, vous vous entendrez si bien; n'est-il pas vrai, ma chérie?
Toinette ne répondit point, et baissa le capuchon de la lampe, car le regard franc d'André gênait le sien. Elle avait presque envie de pleurer; pourquoi donc?
Il continua:
—Si tu savais comme elle est bonne, et affectueuse. Elle a toutes les politesses du temps passé, elle est très délicate sur les convenances; un rien lui fait de la peine, mais un rien lui fait plaisir. Tu seras bonne pour elle?
Elle se leva, cherchant la laine de sa tapisserie, qui était tombée.
André parlait toujours; la mélancolie qui passait parfois sur son front,
Toinette l'attribua à l'absence de Mme de Mercy. Elle faillit répliquer:
«—Elle vous manque, avouez-le? elle a été toute votre vie; et moi que suis-je, si peu de chose encore?»
Elle aurait dit cela avec dépit, mais André l'aurait rassurée tendrement; elle l'aurait cru.
Elle ne parla point, c'était le tort de son caractère fermé; les malentendus commencent ainsi. Pour se soustraire à la conversation, elle bâilla:
—Tu as sommeil?
—Non,—dit-elle par contradiction.
Et cependant, quelques minutes après, elle était couchée.
Quand André fut seul, il passa la main sur son front, chercha un livre, le lut mal, respira une ou deux fois, comme oppressé, puis pensant aux tendresses, à la jeunesse d'Antoinette, il sourit et passa dans chambre à coucher.
Elle avait les yeux ouverts; à la vue de son mari, elle les ferma, puis les rouvrit, silencieuse.
—À quoi penses-tu? dit-il.
Et il pressentit qu'elle allait répondre:
«À rien!»—Et effectivement:
—À rien! dit-elle.
—Tu n'as pas de chagrin?
—Pourquoi en aurais-je?—et sa voix était sèche.
Ce ton déplut à André, qui se contint et dit:
—Embrasse-moi!
Elle se laissa embrasser, passivement, immobile comme une souche.
—Bonsoir! dit-il.
—Bonsoir!—dit-elle, avec une imperceptible rancune.
Il y eut un long silence, ni l'un ni l'autre ne dormaient; ils n'avaient pas de cause à rupture, et cependant, comme dans un ciel bleu, d'invisibles souffles d'orage passaient.
—Voyons!—fit-il brusquement,—qu'as-tu? parle-moi! qu'est-ce qui te peine?
Elle ne répondit pas.