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Jours d'épreuve: Moeurs bourgeoises

Chapter 16: III
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About This Book

The narrative follows André, a young clerk who confronts the constraints of poverty, familial obligation, and a longing for intimacy. Through his interior reflections and interactions with his mother and acquaintances, the text renders daily office drudgery, private ambitions, and the friction between social appearances and personal need. Episodes examine choices about marriage, maternal dependence, and the petty humiliations and compromises demanded by bourgeois respectability, while domestic scenes and character studies reveal hypocrisy, restrained desire, and the emotional toll of convention.

—Parle! fit-il vivement, je t'aime, explique-toi, pas de malentendu, parle!

Muette, elle se mit à pleurer, étendue sans bouger, et de grosses larmes lui coulaient le long de la figure.

—Voyons! fit André tendrement, voyons! je ne t'ai jamais grondée, qu'est-ce que tu as? est-ce que tu me crois fâché, parce que nous dépensons trop?

Elle pleurait toujours.

—Est-ce que tu as peur que ma mère ne nous gronde, qu'elle ne s'en prenne à toi? tu n'as pas à le craindre!

Les larmes de Toinette coulèrent plus fort.

—Est-ce que tu n'as pas confiance en moi? tu ne sais donc pas combien je t'aime? Tu ne m'aimes donc plus? Es-tu jalouse de ma mère? la pauvre femme!…

À toutes ces questions, Toinette ne pouvait répondre, elle eût voulu crier:

—«Ce n'est rien, tu as raison, j'ai confiance, dirige-moi, protège-moi.»

Mais un cadenas fermait sa bouche; c'était plus fort qu'elle; et elle eut le triste courage de se taire, de voir André souffrir, s'irriter, pâlir; ce ne fut qu'à la fin, très tard, qu'elle finit par sourire, calmée.

Alors il dit, pour tout reproche:

—Ah! folle, pauvre petite folle!

Il l'embrassa, et l'endormit comme une enfant. Elle reposait, soulagée, paisible, elle ne souffrait pas. Mais lui avait reçu un coup cruel, car alors qu'elle ne pensait plus à rien, la peine qu'elle lui avait faite, volontairement ou non, s'agrandissait dans ce coeur d'homme. Inquiet, il soupira.

Toinette était jalouse, injustement jalouse; serait-il, entre elle et sa mère, comme le fer battu et pétri, entre le marteau et l'enclume? Ces deux êtres qu'il aimait meurtriraient-ils son coeur?

Peut-être, ce soir de la première scène, eut-il l'intuition de tous les chagrins, de tous les malentendus à venir; peut-être osa-t-il aller au fond de sa pensée, et reconnaître l'inintelligence cruelle de sa femme; mais écartant ses pressentiments, il se dit avec un soupir:

«C'est là le mariage!»

Et il ne désira plus tant que sa mère revint.

* * * * *

Les jours suivants il se sentit accaparé.

Il n'était plus lui. La nécessité de toujours penser, sourire, parler à sa femme, avait comme rapetissé son esprit. Sans vouloir se l'avouer, il respirait plus largement dehors, dans les rues; il se reprenait, avec la peur vague que le mariage ne l'absorbât, ne confisquât l'indépendance de ses idées.

Toutefois il n'entendait pas l'appel de sa vie passée, n'étant pas de ceux que le bonheur rassasie, et qui retournent à des amours vulgaires ou à des camaraderies banales; il n'avait aucun regret du célibat, qui avait été pour lui solitaire, spleenétique et pauvre; mais il s'étirait, la tête lourde, comme quelqu'un qui a dormi un peu trop longtemps dans un lit de plume.

Et ne pas penser de la journée à Toinette, le soulageait.

Puis, le soir, reposé d'âme et fatigué de corps, c'est presque gaîment qu'il rentrait chez lui; avant qu'il n'eût sonné, il devinait que sa femme était derrière la porte, l'entendant, l'attendant; la porte s'ouvrait, et les soucis du jour s'en allaient entre deux baisers.

III

Ils étaient mariés depuis cinq semaines, lorsque Mme de Mercy parut et entra dans leur vie.

Depuis trois jours elle était à Paris, où personne ne soupçonnait sa présence. Elle voulut, le premier soir, courir embrasser ses enfants, mais elle se retint. Une pudeur singulière, presque invincible, l'empêchait de pénétrer brusquement chez le jeune ménage, de s'annoncer en disant: «C'est moi!» Il lui semblait être devenue une étrangère pour son fils, depuis qu'il lui avait préféré une autre femme.

Deux journées s'écoulèrent pour elle en réflexions douloureuses. Son âme était dévorée par le scrupule; dans son esprit, pour la moindre chose, que de tergiversations, de doutes: elle s'était rendue ainsi longtemps malheureuse. Seuls, les événements graves, les nécessités violentes, lui rendaient une énergie subite, une volonté robuste et entêtée.

Elle se disait, aux cours des heures intolérablement longues:

«Ai-je tort? je devrais être dans leurs bras! Pourquoi ai-je passé en deuil un temps précieux, qui aurait dû être fête pour moi?…»

Le regard surpris de sa vieille servante, Odile, la gênait alors.

«Si elle leur écrivait son retour? ou qu'André eût l'esprit de le deviner? Il accourrait, la serrerait dans ses bras, lui confierait bien des choses. Elle avait tant besoin de le voir seul, de l'entendre, de le retrouver!»

Alors elle se levait, prête à courir chez lui, mais une mélancolie poignante l'arrêtait:

«Il n'est plus seul, mon grand garçon!… Mon Dieu!—s'écria-t-elle avec ferveur,—faites qu'il soit heureux!»

La précipitation de ce mariage l'avait assombrie. Quelles tristes journées passées chez Mme d'Ayral! Là-bas, le jour où son fils se mariait, elle n'avait fait que pleurer. Elle regrettait de n'avoir pas assisté aux cérémonies; quels vains scrupules, quelle gêne mauvaise l'en avaient donc empêchée? n'était-ce pas mal d'avoir ainsi voulu dégager sa responsabilité? Mais non, celle-ci lui restait entière. Alors à quoi bon cette abstention? Elle savait trop bien à quelles suggestions d'orgueil elle avait obéi; et ses préjugés incurables, reprenant le dessus, elle s'écria:

—Mon Dieu, pourvu que cette personne soit bien élevée, qu'elle fasse honneur à André dans le monde!

Le monde; André ne comptait pas y aller.

Le troisième jour, Mme de Mercy n'y tint plus; ayant communié le matin, afin que son âme, lavée de toute pensée trouble ou injuste, fût ouverte à toutes les tendresses et à tous les pardons, elle rassembla son courage, et se rendit chez ses enfants.

Le coeur lui battait fort, quand elle demanda à Mme Ouflon:

—Madame de Mercy?

Elle fut étonnée, ces paroles dites, d'avoir prononcé son propre nom. Il existait donc, maintenant, une seconde Mme de Mercy?

Elle attendit dans le cabinet de travail d'André, regardant les murs avec curiosité, comme si elle ne reconnaissait pas cet appartement, qu'elle avait loué, meublé, orné avec lui, pour lui.

La portière se souleva, Toinette parut, interdite, devina l'étrangère en deuil, puis après cinq ou six secondes de silence, les deux femmes s'embrassèrent, trop émues pour parler.

—André qui n'est pas là!—balbutiait Toinette, le coeur gros, comme si c'eût été sa faute.

—Je le sais, ma chère. Je ne suis pas venue pour lui, c'est vous que je veux connaître et aimer.

Et les yeux de Mme de Mercy, fanés et fatigués, s'animèrent d'un beau reflet, en regardant la jeune femme, dont elle tenait les mains dans les siennes.

—Mais asseyez-vous,—murmura Toinette, toute gauche.

—Mon Dieu! que vous êtes fraîche et jolie!—dit la mère.

Toinette rougit, puis sourit, gagnée par la bienveillance empreinte sur le visage, encadré de cheveux gris, de la vieille femme.

—Voulez-vous m'aimer?—dit celle-ci en l'attirant.

Toinette l'embrassa:

—Êtes-vous guérie au moins, vous avez été malade?

—Oui,—dit Mme de Mercy qui hésita, avec la confusion de ne pas dire vrai,—oui! mais maintenant je vais mieux, très bien même; regardez-moi encore: vos yeux sont bons, ils sont francs, vos lèvres sont belles; vous avez une blancheur de peau qu'envierait la comtesse de Suzy, une beauté blonde, pourtant. Allons, ma chère, vous êtes parfaite, et la vraie femme d'André! il sera heureux!

Toinette sourit.

—Ah! maligne, vous me jugez égoïste pour mon fils, comme toutes les mères; hélas! mon pauvre André n'est pas parfait, lui mais tel qu'il est, il vous aime bien…—Et vous?

Toinette n'osant répondre, baissa les yeux, toute rose; l'idée qu'elle rougissait la fit rougir plus fort, et toute éperdue, elle jeta son visage, empourpré jusqu'aux épaules, contre le sein de Mme de Mercy. C'est dans les bras l'une de l'autre, causant, les mains unies, mais l'esprit en éveil, et s'observant déjà mutuellement, qu'André les trouva, en rentrant, une heure après.

Il exigea que sa mère dînât avec eux. Et Toinette discrètement sortit, les laissant seuls.

Souvent, au sortir d'un dîner d'apparat, André avait vu le visage de commande et le sourire mondain de sa mère, faire place à une expression d'amertume et de vieillesse; il eut la même impression quand, d'un mouvement spontané, elle lui prit la main, lui jetant, avec un éclair dans les yeux, ce seul mot âpre:

—Eh bien?

Tout un monde de questions tenait là.

—Eh bien,—répondit-il doucement,—tu as vu ma femme? (Ce mot faisait mal à l'oreille de sa mère.) Tu vois comme elle est tendre, bonne, jeune de coeur et d'esprit; elle t'adore déjà, sois-en sûre.

Mme de Mercy eut un fin mouvement de lèvres, et son regard impatient sembla dire:

—Ensuite?

—Je suis heureux,—dit André, mais tu nous as bien manqué; un mois et demi sans venir! Vite, parle-moi de toi?

Mme de Mercy se leva, et tirant avec soin des écrins d'un petit sac en cuir de Russie:

—Tiens, André, tu donneras ces bijoux à ta femme. Une vieille femme comme moi n'en a plus besoin, cache-les,—dit-elle en les mettant dans un tiroir.

—Maman!…

—Je te les aurais donnés plus tôt, mais je n'étais pas là; puis tiens! je voulais avoir vu ta femme. Ces bijoux-là,—dit-elle avec un indéfinissable orgueil de caste,—n'iraient pas à tout le monde. Tu vas dire que je suis folle, André, car je me sens toute triste.

—Pourquoi, bonne mère?

—Vous êtes, nous sommes si pauvres, mon enfant. Aurez-vous la sagesse, l'économie? Il vous faudra presque vivre comme des ouvriers. Soyez donc un de Mercy, pour mener une vie semblable!

—Ah!—dit-il gaîment, mais son sourire n'était pas très net,—tu parles à propos, je n'ai plus d'argent, veux-tu m'en donner?

—Plus d'argent, André?…

Et l'angoisse s'empreignit sur le pâle visage maternel.

—Oui, fit-il avec embarras; pardonne-moi, les premiers jours, le ménage, un peu de théâtre…

—De théâtre,—dit Mme de Mercy qui venait de faire un long trajet dans un compartiment de secondes.—Bien!

Et après avoir repris un visage calme, et s'efforçant de sourire:

—Veux-tu tout ton argent demain!

—Oh non!—dit André, qu'une si grosse somme effraya, cent francs suffiront.

—Je serai donc votre caissière,—dit-elle avec un sourire forcé, et voyant son fils attristé:

—Cet argent est à vous,—dit-elle,—puisque je vous l'ai donné; et tu es assez grand pour savoir ce que tu dois en faire, mon bon ami.

Après le dîner, où tout le monde se força à être gai et expansif, André fit à sa femme, affolée de trouble et de joie, la surprise des bijoux donnés; et il ramena sa mère chez elle. Elle eut la délicatesse de ne pas lui reparler d'argent; pensive, elle dit seulement quand ils se séparèrent:

—Rien encore?

—Ce serait trop tôt, mère, laisse-nous nous aimer un peu auparavant..

Mais les enfants naissent, en dépit des désirs ou des non-vouloirs; et chaque mois qui s'écoulait, devait donner aux deux jeunes mariés l'espoir d'une maternité future: sentiment mêlé de peur et de naïve fierté.

André sut se résigner à quelques visites. Mais il ne satisfit point sa mère; elle eût voulu qu'il promenât sa femme dans le salon des d'Aiguebère et chez beaucoup d'autres. Il refusa, mais vit les Damours.

La mère était de plus en plus malade, l'avocat soucieux, pensant à quitter Paris, à mener sa femme à Alger, et à s'y faire une haute place comme avocat. Germaine, mieux portante, les reçut avec une grâce de petite fille; ses robes l'ajustaient comme une poupée; elle avait un sourire vague et un bleu d'émail dans les yeux. Elle et André se regardaient à la dérobée.

En sortant, Toinette, par une étrange intuition, dit brusquement:

—Pourquoi ne l'avez-vous pas épousée plutôt que moi?

—Je ne l'aimais pas, chérie.

—Oh!—fit-elle avec incrédulité. Et André rougit, craignant qu'elle n'eût pressenti presque toute la vérité passée.

—Mais vous?—dit-il, taquin, pour détourner la conversation,—vous avez pensé à quelqu'un, avant moi?

—Mon Dieu, non! répliqua-t-elle avec franchise.

Les de Mercy visitèrent aussi et reçurent les Crescent, dont ils ne purent assez louer l'affection cordiale et la discrétion.

Leur propre vie s'organisa, s'équilibra au bout de quelques mois.

* * * * *

André se résignait presque à son bureau. Toinette s'habitua à employer les heures de solitude. Elle s'installait dans sa chambre, près d'une fenêtre dont, avec curiosité, par désoeuvrement, elle relevait le rideau, si quelqu'un traversait la cour. Elle faisait quelque tapisserie ou lisait. Mais le goût des livres ne lui était pas encore venu; la diversité des oeuvres la stupéfiait, et toute tension d'esprit lui était pénible. Souvent même, elle ne pouvait suivre les conversations qu'André tenait avec elle; passé un certain point, elle manquait d'attention, perdait le fil; souvent elle posait des questions qui embarrassaient son mari. D'autres fois, des mots qu'elle n'avait jamais entendus frappaient son oreille, et leur sens inconnu la tourmentait, sans qu'elle osât s'informer.

Le retour d'André vers cinq heures, la tirait d'une demi-torpeur où elle vivait. Elle le caressait, à table lui disait souvent les histoires de la maison, recueillies par Mme Ouflon; ou ils s'ébahissaient sur le prix des choses et la cherté du ménage. Mais ces riens ne leur paraissaient pas dénués de poésie, parce qu'ils étaient mêlés à leur vie même, qu'ils faisaient, en quelque sorte, partie d'eux-mêmes.

Toinette d'abord avait soutenu une correspondance assidue avec ses parents, mais les Rosin répondirent très mollement. Le père, tous les deux mois, n'exprimait que des pensées banales et soporifiques. La mère n'avait pas le temps. Quant à Berthe, secouée par le mariage de sa soeur, elle semblait retombée à une apathie provinciale. Elle n'avait rien à dire, ne voyait rien qui pût les intéresser; son coeur et son esprit s'étaient rendormis.

Mme de Mercy dînait souvent chez ses enfants; eux aussi, chez elle.

Après cinq ou six mois de bons rapports entre la mère et la fille, les caractères peu à peu reprirent leur naturel. Celui de Toinette montra ses défauts. Elle était très jalouse, redoutait que son mari ne subît l'influence maternelle. Mme de Mercy, conseillère, prêchait l'économie. Il eût fallu que Toinette fût bien avisée et prudente, pour ne pas avoir ni montrer d'amour-propre.

André, dont les sentiments les plus intimes, les plus délicats, étaient en jeu, se tut, gardant une neutralité dont ne pouvait s'accommoder personne. Par égard encore pour lui, sa mère et sa femme gardèrent le silence, imitèrent sa froideur; seulement, si Mme de Mercy souffrit sans se plaindre, Toinette sans parler, leur visage, leurs regards, leur mutisme avaient une cruelle éloquence. Toinette avait des raidissements d'âme, des entêtements de silence cruels. Puis ces bouderies se résolvaient en sanglots rageurs. Toute seule, Mme de Mercy versait des larmes rares et âcres. Qui des deux avait raison? Aucune, toutes deux. Toinette était injuste, et se défiant à tort de son mari. Mme de Mercy était trop timorée; ses conseils, fatigants à la longue, étaient sans portée, parce que ce n'étaient qu'insinuations et réticences.

Tout à coup Mme de Mercy crut avoir l'explication de ce changement:
Toinette était enceinte.

Cela suffit pour que sa belle-mère oubliât tous ses griefs. Malheureusement la grossesse ne faisait qu'accroître chez la jeune femme, les dispositions naturelles de son caractère.

Pourtant telle est la force de la jeunesse, que malgré ces points noirs, malgré le plus sombre:—l'argent coulant aux nécessités journalières, deux mille francs nouveaux dépensés en six mois, rien que pour vivre,—malgré ces soucis, ces craintes, Toinette et André étaient encore heureux.

Seule, Mme de Mercy atterrée, pensait, voyant s'accroître les dépenses:

«Que feront-ils, une fois ruinés? Ah! je suis trop faible; pourquoi ai-je consenti à ce mariage?»

Regrets stériles. L'idée qu'elle serait grand'mère lui fut une nouvelle préoccupation; pour les jeunes mariés, c'était une grande joie naissante.

Ils escomptaient trop vite leur bonheur. Toinette se fatigua, fit une fausse couche, heureusement peu avancée.

Alors, ce furent des larmes et des lamentations, puis des journées de repos qu'imposa le médecin, un homme maigre, petit et vêtu de noir. Il employait des termes de la vieille école, avait une politesse grave. Ses reproches, et le chagrin d'André, firent sur Toinette une grande impression.

Ainsi elle aurait été mère et, par sa faute, voilà qu'elle avait compromis sa santé future. Elle pleura longtemps le petit être informe, le débile germe d'homme ou de femme, ce rien qui s'en allait, et qui pourtant avait un nom. Elle l'eût appelé André; aucun de ses enfants à venir ne porterait ce nom, comme s'il eût été celui d'un réel petit mort.

Elle se remit, resta grave, songeuse, se reprocha d'être étourdie, puérile.

«C'était terrible, le mariage, elle n'était qu'une enfant; elle le reconnaissait. Et cependant, un jour, bientôt peut-être, elle serait mère d'un bébé vivant, appelé à grandir!» Elle le voyait à l'école, puis homme fait. Était-ce possible? Quel mystère que celui de cette vie mystérieuse, transmise de père en fils, de génération en génération!

Elle eut conscience de la responsabilité qui pesait sur elle, et sentit le devoir s'imposer à son existence instinctive et vide, de jeune fille ou de jeune mariée. Car Toinette était à cet état incertain où les grâces folles de la vierge d'hier se mêlent aux gravités précoces de la femme d'aujourd'hui.

Elle devint un peu plus sérieuse, s'attacha à la lecture, écouta avec plus de patience les conseils de Mme de Mercy.

IV

Toinette tenait un de ces petits almanachs, alors à la mode, illustrés par Kate Greeneway.

—Il y a déjà quatorze mois, mon cher mari, que vous êtes venu à Châteaulus.—Et d'un lent mouvement de femme souffrante, elle se coula près de lui:

—Te rappelles-tu?

Et passant à une autre idée:

—Dis, sera-ce une fille ou un garçon?

—Je ne sais pas…

—Oh, mon Dieu, je vais devenir laide, tu ne m'aimeras plus?

—Mais si! bien plus.

—Et pendant que… je serai malade, tu ne penseras pas à voir d'autres femmes?

—Veux-tu bien! vilaine.—Et il l'embrassa.

—Oui, tu dis cela!… L'aimeras-tu au moins, ton enfant?

—Non, c'est toi que j'aimerai en lui.

—Ah! que c'est long: encore cinq mois, crois-tu? Souffrir tout le temps, de ces horribles maux de coeur! C'est qu'il pèse déjà, je t'assure. Non? Si, il pèse, je le sens bien.

Elle babillait avec des intonations d'enfant gâtée, quand sa voix changea, devenant sérieuse:

—André, c'est terrible, j'ai fait les comptes du mois, c'est cher! c'est cher!

—Oui, mon amie, je sais que tu fais ton possible, ne te chagrine pas, je tâcherai d'avoir au ministère du travail supplémentaire. Le tout, vois-tu, est d'équilibrer nos dépenses, d'arriver à une moyenne fixe chaque mois.

Mais cette moyenne ne se rencontrait jamais.

Toinette se plaignait ainsi souvent, accusant les fournisseurs, la maladresse de Mme Ouflon, etc. Elle-même ne pouvait savoir. Ce n'était pas sa faute.

—Eh non, qui t'accuse?—finissait par dire André avec un peu d'impatience.

—Toi, tu m'accuses,—reprenait-elle en boudant un peu.

—Je ne dis rien!

—Mais tu n'as pas l'air content?

Alors force lui était de rire.

Deux mois plus tard, Toinette eut une grande joie, son enfant avait remué; puis elle douta, jusqu'à ce que de nouveaux, fréquents, intimes tressaillements, l'assurassent qu'il était là, bien vivant. Chaque secousse lui causait une douleur, qui se transformait en joie, après.

Et il fallait la rappeler à l'ordre, la supplier d'être sage, de ne se point fatiguer. Car elle avait des jours de turbulence où elle courait les rues, regardait les magasins; des semaines de langueur et maussades succédaient. La tête emplie de rêvasseries vaines et de terreurs vulgaires, elle voulait se faire tirer les cartes, ou craignait d'avoir des envies.

Elle n'en eut aucune.

Elle et son mari parlaient le moins possible de Mme de Mercy. André avait reconnu la jalousie des deux femmes. Comment arriverait-il à les faire s'aimer, s'entendre? car il le fallait à tout prix, pour le bonheur commun.

Quand sa belle-mère venait, Toinette se montrait avenante, aimait à parler, à rire. Mais dès que, les nouvelles échangées, la conversation se ralentissait, pour peu que Mme de Mercy s'adressât à André, Toinette s'enfonçait en des mutismes défiants; si sa belle-mère touchait à quelque objet ou dérangeait un meuble, Toinette, après son départ, remettait, sans parler, les choses à leur place. D'autres fois, ses préventions injustes tombaient. Elle se montrait alors affectueuse et douce.

Mme de Mercy supportait ces écarts de caractère avec une grandeur d'âme exagérée.

Elle disait tout bas à André:—C'est pour toi que je souffre sans me plaindre!—Puis elle offrait à Dieu ses chagrins.

Quand Toinette avait été raisonnable, elle guettait un regard reconnaissant de son mari. Et lui, sentant qu'il était la cause involontaire du conflit ou de l'accord entre ces deux femmes, souffrait en silence, s'efforçant de se résigner, et de penser à autre chose. Il comptait sur le temps, qui éteint les passions vives; parfois il eût voulu être plus vieux, avoir des enfants grands, vivre calme.

Il s'isolait dans son cabinet de travail, après avoir, d'une main rapide de copiste, fait quelques travaux obtenus, non sans peine, au ministère, et assuré par là un petit supplément d'argent à la fin du mois. En entendant dans la chambre voisine sa femme se mouvoir, donner des ordres à Mme Ouflon, il pensait:

«Il y a deux ans, j'étais seul, malheureux. Aujourd'hui le décor de cet appartement, ces meubles, cette vie nouvelle, et la jeune femme qui est là, qui porte mon nom, et va avoir un enfant de moi, tout, jusqu'à la servante qui l'écoute, c'est moi qui, par ma volonté, l'ai créé.

«Rien de cela n'existait. J'ai voulu que cela fût: Cela est!»

Il ajouta: «Cela est mien, et cependant distinct de moi: un petit monde qui marche avec moi, que j'entraîne. Peut-être sera-ce lourd plus tard?» Et il entrevit une responsabilité, des devoirs lourds.

Sans oser se demander s'il était plus ou moins heureux qu'auparavant, écartant ce doute, il ne pouvait s'empêcher d'admirer le pouvoir que l'on a de diriger sa vie dans un sens ou dans l'autre, et d'être, selon son plus ou moins de sagacité ou de raison, l'artisan de sa joie ou de sa douleur.

Mais la vie n'aurait-elle pu tourner autrement?

Il en doutait. Tous les événements, les accidents qui l'avaient heurté, il les reconnaissait inévitables et croyait à la fatalité. En cela, il différait de sa mère, âme tourmentée, toujours prête à déplorer sa faiblesse, à s'accuser comme d'un crime de ce qu'elle avait fait ou laissé faire.

Tout ce qu'André éprouvait, il le renfermait en lui, par pudeur. Mme de Mercy ne sut jamais rien de ses troubles secrets. Bien que Crescent fût d'âge mûr et de bon conseil, André jamais ne lui confia le fond de ses pensées.

Au ministère, Crescent, soucieux, lui disait, un matin:

—Voilà le père de ma femme très malade; vous savez qu'il n'a jamais rien fait pour sa fille, et que sa femme le mène. Il paraît qu'il s'affaiblit beaucoup. Moi qui ai une vie très rude, et l'avenir de mes enfants à assurer, je me demande si le père aura été subjugué par cette femme au point de dépouiller complètement sa fille, j'en ai peur.

Et après un moment de silence:

—Enfin! on travaillera encore.—Et il regardait André avec un bon sourire, tout en soufflant d'un air fatigué.

Crescent, outre son travail au ministère, donnait des leçons; il se levait à cinq heures, se couchait à onze, avec un fonctionnement de machine. Mais à la fin il s'usait; et toujours cette expression de lassitude résignée et courageuse avait frappé André.

Il en parla à sa femme.

—Pourquoi travaille-t-il tant?—demanda-t-elle ingénument.

—Et vivre, ma chère, et nourrir les enfants?

Elle hocha la tête et écouta une lecture qu'André reprit tout haut, des vers de Victor Hugo. En dessous, il observait sa femme, prêt à s'interrompre, craignant que son esprit ne fût ailleurs ou qu'elle ne comprît pas.

—André, je voudrais tant savoir, apprends-moi, je t'en prie?

—Quoi donc?

—Tout, je sais si peu de chose, on ne m'a rien enseigné.

Alors il lui pardonna ses inattentions. Peut-être devait-il lui faire des lectures plus simples. Mais lesquelles? Balzac n'intéressait pas la jeune femme. Et elle n'avait même pas achevé les Trois Mousquetaires.

D'abord déconcerté, il en avait pris son parti. Pourtant, il trouvait pénible de ne pouvoir parler à son gré, et qu'elle ne le comprît pas. Parfois il se résignait, comptait qu'elle serait bonne mère, bonne ménagère, n'en demandait pas plus.

Il la regarda. Paisible et fatiguée, elle tirait la laine de sa tapisserie.

«Ah! les beaux, essors du rêve, les passions de roman, ce menteur idéal sacrifié courageusement en se mariant, tourmentaient encore André. Il pensait aux heurts de l'amour et de la jalousie, aux enlèvements, à l'adultère, aux douleurs tragiques, à la passion. Cela, il ne le goûterait jamais! Mais n'était-ce pas chimérique? et n'avait-il pas pris le meilleur lot, le bonheur terre à terre, strict et résigné, mais sûr?

«À quoi pensait-elle en ce moment?

«Suivait-elle les mêmes réflexions mélancoliques, regrettait-elle un idéal cavalier, une vie de rêve, tout un romanesque de jeune fille?» Il voulut le savoir et se penchant, lui prit la tête, la leva vers lui et la regarda.

Sous le jour qui tombait, il se vit reflété dans les prunelles de sa femme, comme en un miroir: impression douloureuse. Pourquoi ne pouvait-il pénétrer au fond de ces beaux yeux bruns? pourquoi, alors qu'il voulait la connaître, était-ce lui-même qu'il rencontrait, dans ce reflet? Il pensa que Toinette, de même, se mirait dans ses yeux à lui, et il sentit qu'ils étaient à mille lieues l'un de l'autre, que même aux heures où se mariait leurs âmes, ils étaient deux, et ne pourraient jamais, jamais être un! Cette constatation le rendit égoïste, et il eut des regrets, mais elle, dont le regard ne l'avait pas quitté, lui dit:

—N'est-ce pas que tu m'aimes, tout de même?.

Hasard ou divination, la pensée de Toinette avait répondu à la sienne. Troublé, il sentit des larmes lui monter aux yeux, et plein de pitié pour elle, pour lui, il la prit dans ses bras, brusquement.

—Prends garde! fit-elle.

Il eut horriblement peur:

—Pardon!

—C'est passé!

L'idée que sa femme serait bientôt mère l'attendrit; cela lui créait de nouveaux devoirs. Alors il congédia les rêves impossibles, les espoirs trahis, les voeux stériles; il s'en fit ensuite un mérite, et d'instinct, et par raisonnement, se dit qu'il fallait accepter la vie, ne lui rien demander d'impossible, et en tirer ce qu'elle contient de bon.

Déjà elle s'annonçait inquiète, nécessiteuse.

Le terme d'octobre approchait.

Ils connaissaient déjà ce souci périodique dont on s'effraye d'avance, pour en rire après: comme beaucoup de gens, ils n'avaient pas la somme nécessaire pour le payer. Seulement, cette fois sa mère ne pouvait avancer à André de l'argent; il le savait. Elle-même vivait parcimonieusement, se privant de robes et allant en omnibus; elle craignait d'être rencontrée par les d'Aiguebère ou par d'autres.

Ce fut Toinette qui, avec un sens inquiet de ménagère, et sachant qu'André n'avait nul moyen de se procurer de l'argent, et qu'il ne voulait pas emprunter, lui dit:

—Voici le terme, comment ferons-nous?

Il essaya de plaisanter.

—Si nous profitions de l'occasion pour rappeler humblement à tes parents la modeste pension qu'ils nous ont promise? Soit dit sans reproche,—ajouta-t-il avec la secrète rancune qu'on a pour les mauvais payeurs,—il s'est déjà écoulé plusieurs mois sans qu'ils aient daigné nous manifester leur bon vouloir.—Il s'arrêta, regrettant ces mots; Toinette toute rouge se retenait de pleurer.

—Pardonne, dit-il, ce n'est pas ta faute, mais songe aux sacrifices que ma mère a faits; eux, là-bas, vivent tranquilles, égoïstement. Tu es fière, n'est-ce pas, autant pour ton mari que pour tes parents?—Puis avec la lassitude soudaine d'un homme délicat que ces sujets révoltent:

—N'en parlons plus, c'est trop mesquin.

—Ce n'est pas cela, dit Toinette, c'est que je leur ai déjà écrit, et…

—Et?

—Ils ne m'ont pas répondu.

—Qu'à cela ne tienne!—fit-il vivement,—je m'en charge…

Puis il hésita, en proie à des scrupules, et parlant haut comme pour penser clair, il allait et venait dans l'appartement.

—Voyons, d'abord, amie, ne t'afflige pas, cela arrive dans tous les ménages. Les beaux-parents transportés de joie promettent, puis ne tiennent pas; moi je ne leur demanderais rien, si je m'écoutais. Cependant ils ont promis, donc ils doivent. À tel point que cet argent, tu t'en souviens, était destiné à payer nos termes. Si j'étais plus riche, j'aurais l'orgueil de ne jamais réclamer un sou. Le puis-je ici? le dois-je? Non, que diable. Il est juste que tes parents nous aident dans la mesure du possible. Est-ce vrai?

—Oui, dit-elle, sans conviction.

«D'autant plus, n'osa-t-il dire tout haut, que ma mère se sacrifie bien, elle qui n'a rien promis, qui ne doit rien.»

Il reprit:

—Dans tous les pays du monde, on aide les enfants.

—Chez moi,—dit-elle tristement,—ce sont les hommes qu'on aide, vois
Guigui, il a mangé tout l'argent de ma soeur et le mien.

—Oui, dit André, aussi je n'en fais guère compliment aux tiens. Que faire? Dicte-moi ma conduite, vois, décide.

—Écris!—dit sa femme. Et lui passant les bras autour du cou, elle abdiqua bravement ce qu'elle avait d'orgueil et d'amour-propre.—Seulement, ajouta-t-elle, écris gentiment!

André s'adressant aux Rosin, fit valoir dignement ses droits, rappela leur promesse, dit combien les difficultés d'un jeune ménage étaient pressantes, impérieuses, fit appel à leur tendresse et à leur dévouement.

Ce fut le père qui répondit. Sa lettre portait comme toujours l'en-tête des Chemins de fer, et calligraphie et paraphe étaient d'une netteté et d'un calme admirables. Il faisait l'étonné. Les jeunes gens n'étaient donc pas assez riches? Quoi! ils demandaient à des gens plus vieux qu'eux, et qui avaient toujours travaillé? Il les exhortait avec bonté à ne pas se décourager, et il leur envoyait sa bénédiction paternelle.

De la rente promise, pas un mot.

—C'est fort! dit André.

—Maman a dicté,—dit la jeune femme, et elle se sentit triste et honteuse des siens. Leur mauvaise foi la frappait. André ne l'aimerait plus. Il la serra fortement dans ses bras, et dit, comme par acquit de conscience.

—Écrirai-je à ta mère?

—Si tu veux!…—Elle n'espérait plus.

La réponse de Mme Rosin fut un chef-d'oeuvre.

«André parlait d'une rente, l'avait-on stipulée? Elle en doutait, car nul souvenir ne lui était resté. D'ailleurs, quatre cents francs par an étaient une somme énorme, écrasante; où aurait-elle pu les prendre? Elle était la plus malheureuse des mères, elle en pleurait,—il y avait en effet des taches d'humidité sur le papier—elle aurait donc toujours des chagrins? Ah! si elle n'avait pas de consolation dans son propre fils… Il allait bien. Dimanche dernier, on avait fait une partie aux environs, c'est Alphonse qui avait le mieux dîné, il avait chanté des chansons à faire mourir de rire. Elle embrassait ses enfants de Paris en leur recommandant de travailler, d'être sages, et surtout de ne pas se tracasser; les ennuis s'en vont comme ils viennent, mon Dieu!»

Cette lettre jeta André dans une stupeur qui se changea vite en colère, mais Toinette le calma. Elle avait l'habitude de ses parents. C'était ainsi, on n'y pourrait rien changer.

Alors tous deux se résignèrent.

Mais ces lettres échangées devaient longtemps leur rester sur le coeur. Si André et sa femme s'étaient moins aimés, la malpropre question d'argent les aurait aigris. Ils évitèrent cette brouille et se serrèrent plus fort l'un contre l'autre.

Mais ce ne fut pas sans souffrir.

Ne parlaient-ils plus de cela, ils en gardaient le poids sur la poitrine. En parlaient-ils, leurs paroles étaient choisies, mais acerbes. Et André s'inquiétait. Toinette, qui maintenant souffrait de ses parents, ne se laisserait-elle pas reprendre un jour à l'habitude? Alors, excusant les siens, c'est son mari qu'elle blâmerait, pour ses paroles justes, mais âpres.

Les Rosin, dans leur égoïsme, ne se souciaient guère de cela. Ils écrivirent depuis sans jamais parler des conventions faites, comme s'ils ne doutaient pas que leurs enfants fussent heureux, prospères, très enviables.

Le terme échut.

Toinette demanda avec anxiété:

—Qu'allons-nous faire?

André se mit à rire.

—Je prêterai ma montre à une administration bienveillante, qui me comptera une centaine de francs en échange; que veux-tu?—fit-il en la voyant humiliée,—plus d'un Parisien y passe. Et puis personne ne le sait. Enfin est-ce que devoir à un ami ne te gênerait pas davantage?

Toinette pensive ouvrit un écrin, choisit un bracelet et ajoutant sa petite montre de jeune fille:

—Va, dit-elle, porte cela, mais confie-moi ta montre, je ne veux pas que tu l'engages.

Le débat fut long, André céda et porta les bijoux de sa femme au
Mont-de-Piété. À sa gratitude attendrie, s'ajoutait un peu d'orgueil.
Elle comprenait donc son devoir. Elle se dévouait. Il l'en aima
davantage.

Le terme fut payé, mais d'autres dépenses surgirent, et comme on avait là un moyen commode de trouver de l'argent, peu à peu, en moins d'un trimestre, tous les bijoux partirent. Toinette semblait fière de ce sacrifice. Mais André en souffrait, humilié et chagrin.

Il travailla double, en revanche. Mais avec tout le mal qu'il se donnait et des travaux supplémentaires, il n'élevait pas son salaire mensuel à plus de deux cent cinq francs par mois. Des réformes s'étant faites dans le ministère, André retomba à cent soixante francs pour vivre.

Dur problème, insoluble. Le peu qui lui restait des sommes données par
Mme de Mercy fondrait avant six mois.

Toinette, qui avait supporté patiemment les premiers mois de sa grossesse, trouvait les suivants pénibles. Le dernier surtout fut intolérable. Cependant elle avait bon espoir. La jeune sage-femme qui l'assistait était contente.

V

Un soir que Mme de Mercy devait dîner chez eux, vers six heures,
Toinette ressentit les premières douleurs.

Elles étaient courtes, lancinantes et espacées. Tandis qu'André gardait sa femme, la mère, montée dans un fiacre, courut chercher la sage-femme.

D'abord vaillante, Toinette riait, bravant les douleurs qui se rapprochaient, plus vives. Au bout d'une demi-heure, elle eut peur que la sage-femme n'arrivât trop tard. Ce que lui disait André pour la tranquilliser était vain. Elle prêtait l'oreille au bruit des voitures, et debout, nerveuse, s'impatientait. Trois quarts d'heure passèrent ainsi en un long silence. Toinette s'était assise, un peu pâle.

Sur sa figure fatiguée passait, par éclairs, l'expression d'une douleur aiguë. Se retenant de crier, elle soupirait doucement.

Une sueur perla au front d'André. Il allait, son devoir l'exigeait, assister au plus abominable spectacle, celui de la douleur ravageant et défigurant la femme qu'on aime, un pauvre être faible qui va, dans la torture, donner la vie à un être plus faible encore. Toute quiétude le quitta, ainsi que l'image de leur bonheur et de leurs tendresses passées. Il ne songea plus qu'à l'épreuve qu'ils devaient tous deux subir, lui spectateur, non moins cruellement qu'elle; d'avance, il fut pénétré de l'effroi des souffrances, et déchiré à l'idée de la mort possible.

Deux coups de sonnette pressés retentirent. André courut à la porte, Mme de Mercy était là, contrariée. Elle lui souffla à l'oreille:

—La jeune sage-femme n'a pu venir, c'est la mère que j'ai amenée, aie confiance, mais préviens ta femme.

Quand elle sut que ce ne serait pas Mme Rollin qui l'assisterait, Toinette poussa un cri, trépigna et se refusa absolument à recevoir la vieille; et ce gros chagrin et ce refus entêté s'exhalaient en mots colères, que la matrone, dans la pièce à côté, entendait sans sourciller, avec la philosophie d'une femme qui en a vu bien d'autres.

Une nouvelle douleur, bien mieux que toute exhortation, coupa court au débat. Toinette chancela, les yeux pleins de larmes, et dit, avec cet air de souffrance animale qui attendrit les plus forts:

—Faites de moi ce que vous voudrez. Ah! mon Dieu!

Trois minutes après, elle et Mme Pâquot étaient bonnes amies.

—Rien à craindre avant cinq ou six heures,—dit la grosse femme, en sortant de la chambre, à André et à Mme de Mercy qui, debout, anxieux, se regardaient sans parler.

—Faut-il qu'elle se couche?

—Non, elle peut marcher, nous avons du temps devant nous.

—Alors,—proposa insidieusement Mme Ouflon, montrant sa figure digne,—on pourrait peut-être dîner?

La sage-femme y consentit tout de suite, et l'on s'attabla sans cérémonies. Mme de Mercy fit en cela preuve d'une condescendance réelle. Car, elle n'ignorait pas que, dans les châteaux où la sage-femme se vantait d'être continuellement appelée, il est séant de servir à part; mais quoi! l'on était pauvre, il fallait s'accommoder, et elle découpa elle-même, dînant peu, toute troublée. Mme Pâquot mangea placidement, avec une expression de sérénité tout à fait rassurante. André ne put et ne voulut rien prendre; il trouvait cruel de dîner, comme si rien ne se passait, sous les yeux de sa femme, qui allait et venait, s'asseyant près de lui, voulant le servir.

Après le repas, on prit les dispositions d'usage.

Le grand lit, dans le fond, resta vide. Toinette s'étendit sur un petit lit bas, un drap jeté sur elle. Dans le foyer, de grosses bûches se consumaient doucement, toutes rouges. Point d'autre bruit dans la pièce aux rideaux tirés et aux tentures closes, que le tic-tac régulier d'un cadran. Une lampe sur la cheminée tombait d'aplomb sur le lit; seule la tête de la femme restait dans l'ombre; une veilleuse perdue dans un coin, éclairait vaguement ses traits, qui pâlissaient à chaque minute davantage.

Peu à peu les gros soupirs d'enfant, devenus une plainte, un sanglot rauque, se changèrent en cris forts, plaintifs. Rien ne pouvait soulager Toinette; elle devait, selon la parole cruelle, enfanter dans la douleur. André lui avait livré sa main et son poignet; et cette main d'homme et ce poignet vigoureux, Toinette les broyait par instants, dans une étreinte violente, où les ongles crevaient la chair. Il la sentait, cette pression désespérée, et il souffrait d'être impuissant; une colère sourde montait en lui, contre l'injuste douleur. Le silence lui semblait aussi trop calme, et l'immobilité des personnages l'angoissait. Il les voyait, rigides dans l'ombre: Mme de Mercy pâle comme du marbre, avec des yeux brillants et un sourire crispé; la sage-femme étendue dans un fauteuil, tournant benoîtement ses pouces et dodelinant de la tête, déjà presque assoupie.

Toinette aussi avait vu cela, et une colère et un chagrin lui emplissaient le coeur. Comment pouvait-on être aussi indifférent? Mais la vue de son mari la consola: il était blême et inondé de sueur.

Elle lui sourit, et ce faible sourire fit monter des larmes aux yeux d'André. Une douleur la tordit, et elle poussa un grand cri.

—Oh! madame Pâquot! madame Pâquot—répétait-elle avec une intonation enfantine, tout à fait navrante.

La sage-femme s'approcha et se pencha sur le lit, masquant la lumière; alors dans l'obscurité monta une plainte horrible et une voix aiguë de petite fille:

—Non, non! ne me touchez pas, je ne veux pas! je ne veux pas!—Et la révolte mourut en un sanglot brisé; Toinette murmurait avec une douleur monotone:

—Oh! que je souffre! oh! que je souffre!

—Courage, madame,—disait la bonne créature,—tout va bien, pensez au bébé.

—Oui, madame Pâquot. Oh!…

André serra ses dents à les briser. Toinette lui racla le poignet contre le pied du grand lit, et le mal qu'elle lui faisait le soulageait un peu.

Une heure s'écoula, minute par minute: un siècle. Mme de Mercy tisonna le feu, puis se rassit. Et le temps était comme arrêté. Le cadran avait des tic-tac ralentis. Le drap du lit, agité de tressaillements nerveux, semblait vivre, s'enfler d'une vie douloureuse; soudain la lampe baissa brusquement, s'éteignit, troublant la somnolence de la sage-femme; et dans cette obscurité de nouveaux cris éclatèrent, coup sur coup.

Tandis que Mme Ouflon apportait une autre lampe, mettait devant le feu une bassine d'eau chaude, la sage-femme s'approchait de Toinette et disait:

—Courage, madame!

Et se tournant vers André, elle lui fit signe que le moment approchait.

—Le champagne est-il là?—demanda-t-elle.

On prit la bouteille, dont le bouchon partit avec un bruit de fête.

—Qu'on lui en donne un verre, tenez, madame!

André, avec malaise, reprit le verre vide aux lèvres de sa femme; on la soutenait, on la grisait pour qu'elle souffrît moins!

—André, viens! viens!

Il accourut, et les ongles rentrèrent dans sa chair, son poignet fut tordu par une force surhumaine.

—Allons, madame, aidez-nous!

Les yeux de Toinette se convulsèrent, une plainte sourde, puis une clameur prolongée, sortirent de sa bouche, horriblement tordue. Et André regardait cela, les mains tremblantes, avec rage et pitié.

L'enfant ne venait pas. La sage-femme leva un front rouge et, mécontente, échangea avec Mme de Mercy un mauvais regard, qu'André surprit.

Alors il se fit un grand froid en lui, ses yeux se brouillèrent; la vie qu'ils attendaient était douteuse, perdue peut-être; il eut la vision du médecin appelé en hâte, de l'extraction par les fers, d'horreurs glaçantes; et il lui sembla que, dans la chambre sombre où montaient aux rideaux des reflets d'aube, dans deux heures, avec le jour, ce n'était point la vie qui entrerait, mais la mort. Il détourna la tête, et ne raisonna plus. Un désespoir sans pensées, un désert de ténèbres l'enveloppèrent; alors ses yeux malgré lui, se fixèrent sur sa jeune femme.

Elle claquait des dents, en même temps que de grosses gouttes de sueur coulaient sur sa figure, comme des larmes. André prenant un grand éventail, l'éventa machinalement. La matrone versa dans un nouveau verre de champagne une poudre roussâtre, et s'approcha.

Mais les douleurs arrêtées reprirent avec violence. Trois cris se succédèrent, le dernier désespéré sans rien d'humain, épouvantable. Mme de Mercy maintenait sous le drap Toinette pâle comme une femme qu'on assassine; puis il y eut un de ces silences qui suivent le dernier soupir, et tout à coup de cette mort, s'éleva un vagissement de vie, rauque et joyeux.

Tous trois comprirent, et André, le coeur retourné comme par une main de fer, se mit à trembler de tous ses membres.

La sage-femme déjà donnait ses soins à l'enfant.

Une angoisse tourmenta le père, était-ce un garçon ou une fille?
Toinette n'y pensait pas… elle demanda seulement d'une voix faible:

—Est-il beau?

—Très beau, madame, ne vous agitez pas!

Elle regarda son mari, le fit se pencher à ses lèvres et, très bas, avec des lèvres qui claquaient encore, elle lui dit des mots qu'il n'entendit pas.

Pour ne pas la fatiguer, il répondit:

—Oui, oui! repose-toi, ma chérie.

Et les vagissements continuaient, et un petit corps vivant, net et chevelu, se battait avec la sage-femme, qui l'essuya, après l'avoir baigné. Alors André fut infiniment soulagé, la chambre lui parut un palais; par les fenêtres, où le jour blanchissait, ce qui était entré n'était point la mort, mais la vie!

La vie sous sa forme la plus belle, l'enfant, chair et âme nouvelles, nées de deux chairs et de deux âmes, l'enfant, joies et chagrins, soucis et espoirs, l'enfant, tout l'avenir!

Il était né! Il était là, tout grouillant de vie! Quel doux mystère!

On le donna à garder à André, qui s'assit sur une chaise basse, le tenant gauchement dans ses bras. À sa joie succédait une stupeur presque pénible.

«Comment! c'était à lui, ce pauvre être grimaçant, à la face indécise et rouge, et dont il ne pouvait seulement deviner le sexe?…» Il regarda sa mère; penchée vers lui, elle le baisa longuement au front, en disant tout bas, afin que Toinette n'entendit pas:

—Une fille!

—Ah!…—Et il ne fut ni content ni fâché; c'était un enfant, le sien: dans ce mot tenait tout son bonheur. Toinette le regardait, et d'une voix douce et traînante:

—On ne veut pas me dire ce que c'est; je vous assure que ça m'est bien égal; je n'ai pas du tout de préférence!

On finit par lui avouer une petite fille:

—Ah! tant mieux,—dit-elle. Et elle ferma les yeux, tout heureuse; pourtant elle avait rêvé un garçon; mais en ce moment de calme, après de si terribles épreuves, elle était bien contente que «ce ne fut qu'une fille».

—Montrez-la moi, dit-elle; si je lui donnais le sein?

On lui apporta l'enfant, qui ne devait boire jusqu'au lendemain que des petites cuillerées d'eau sucrée.

Alors elle se tourmenta de savoir si elle serait bonne nourrice.

Ce ferme désir, cette conscience qu'il était beau et nécessaire à une mère, après avoir donné la vie à son enfant, de la lui donner doublement, c'est André qui l'avait inspiré à Toinette. Ce n'était pas la coutume dans la famille Rosin; seul, Alphonse avait été nourri par sa mère, avec une telle frénésie maladive qu'elle avait été mauvaise nourrice, et avait toujours dissuadé ses filles de l'imiter.

—Monsieur va m'aider,—dit la sage-femme—à transporter madame dans le grand lit.

André prit Toinette dans ses bras, elle se suspendit à lui, épuisée et tendre. Plein d'angoisse, il porta ce corps meurtri, dont la tête pâle, renversée en arrière, souriait, avec l'expression d'accablement d'un enfant qui a failli mourir.

Alors, un calme singulier, emplissant la chambre, pénétra les coeurs. On éteignit la lampe et le feu fut couvert; une ombre blême envahit la pièce, le berceau fut approché, et les grands rideaux du lit tombèrent sur le sommeil de la mère et de l'enfant.

La sage-femme s'étendit dans un fauteuil; l'heure du repos était venue.

À pas muets, André et sa mère passèrent dans le cabinet de travail, ils causèrent bas, longtemps, à la clarté d'une bougie, près des cendres. Ils firent des rêves d'avenir, pour l'enfant à peine né. Ils éprouvaient un accablement délicieux, et une surprise infinie de leur situation nouvelle.

Lui était père; cela le vieillissait, lui imposait des charges, une responsabilité. Elle était grand-mère, une vieille femme déjà, et elle fit de ce jour le sacrifice du peu de jeunesse qui lui restait. Son deuil même deviendrait plus austère, plus simple, comme si une dernière coquetterie l'avait quittée.

Ils causèrent du passé perdu, plus riche et plus beau, résumèrent leur vie aisée dans la maison de province, la mort du père, la liquidation ruineuse et les procès perdus. Cela défila, mais avec moins d'amertume qu'autrefois, car ils sentaient bien qu'en échange du passé, il venait de leur naître un peu d'avenir et d'espoir, dans l'attendrissante petite personne de l'enfant.

La vie était précaire, il fallait la subir. Le mariage d'André, en somme, avait été nécessaire à ce garçon, différent des autres. Mme de Mercy le comprit alors, et mieux, depuis que l'enfant était là, dans son berceau, rendant irrévocable l'union du père et de la mère, la scellant à jamais.

Cet entretien pacifia leur âme. Mais leur inquiétude resta entière pour l'avenir. La pauvreté croissante menaçait:

—Que faire? demanda-t-elle.

Le jour entrait, un rayon de soleil pâle filtra dans la chambre où mourait la flamme incolore d'une bougie, qu'André souffla. L'inquiète demande de Mme de Mercy resta sans réponse.

VI

La journée fut bonne, la mère raisonnable. Mme Pâquot ne revint pas, et ce fut à sa fille que Toinette rendit avec reconnaissance une relique de Sainte-Marguerite, que la grosse sage-femme avait, avant l'accouchement, glissé sous le chevet, avec l'adresse d'un escamoteur.

Mme Rollin loua tout et trouva l'enfant superbe.

La fièvre de lait fut intense et l'enfant, ayant tété un peu trop tôt, attira une grande quantité de lait dans les seins gonflés qui, presque aussitôt, gercèrent. André, de plus, par imprudence força sa femme à prendre des bouillons gras, trop nourrissants, qui accélérèrent dangereusement la sécrétion lactée.

Cependant on n'avait point d'inquiétude encore.

Déclarer sa fille, en présence de témoins, la montrer au médecin de la mairie venu exprès à la maison, un pauvre homme las, qui mit dans un coin sa canne et fit tenir son chapeau dessus, occupèrent prodigieusement André. Sa vie lui parut toute changée. Sur un petit lit dressé dans le cabinet de travail, il se réveillait la nuit, prêtant l'oreille, pris de peurs sans cause. Entendre pleurer l'enfant lui semblait doux: ce bruit attestait que l'on vivait à côté.

Marthe fut baptisée selon le rite catholique. On dut attendre longtemps le prêtre à l'église. Mme de Mercy fut marraine avec Crescent, représentant le grand'père Rosin, absent. On ramena du baptistère l'enfant à sa mère. Elle s'était levée pour la première fois. On eut le tort de la laisser dîner. André lui versa du bordeaux; elle éprouvait une ivresse inconnue, sachant sa fille baptisée. Le lendemain elle était malade.

Les seins tuméfiés versaient, du côté droit, un lait rare et difficile, à travers les gerçures innocemment faites par les lèvres de l'enfant, et qui arrachaient à Toinette des cris de douleur. Un abcès se forma.

Chose étrange, la petite fille, venue au monde ses mamelles pleines de lait, que l'on pressait chaque jour et qui se remplissaient le lendemain, avait bientôt elle aussi, au même sein que la mère, un abcès.

Devant la crainte de tous, l'impuissance de Mme Rollin, l'appel brusque du médecin, Mme de Mercy prit un grand parti et dit à son fils: «Une garde est indispensable. Je vais écrire aux soeurs du Bon-Secours de Reims.»

Le lendemain sonnait à la porte et entrait, joviale, une grosse soeur sans âge, rougeaude et puissante, aux yeux malicieux et fureteurs. La soeur Ursule aussitôt, avait avant toute chose fait son lit minutieusement, congédié Mme de Mercy épuisée de fatigue, et déjeuné de grand appétit, montrant dans tous ses actes l'habitude de la règle, et cette pratique des religieuses, qui, habituées à veiller jour et nuit les malades, ménagent leur santé afin de rendre des services durables. À André, elle dit pour premier mot:

—Cette petite femme ne pourra pas nourrir.

Gros crève-coeur pour le jeune mari. Et une tristesse plus grande l'envahissait, de voir l'enfant rejeter le lait maternel trop échauffé, et pleurer et crier, pendant des heures. Sur sa plate petite poitrine pointait déjà un deuxième abcès. Le médecin opéra la mère, et pensif, sachant bien que c'était une triste et coûteuse nécessité, il déclara à regret:

—Il faut que vous preniez une nourrice.

Mme de Mercy leva les yeux et dit simplement:

—Il y en aura une dans une heure.

Et vaillamment, courant à pied chez elle prendre de l'argent, elle emmenait soeur Ursule, qui exigea, d'abord, un grand bureau; elle y choisit, naturellement, une femme mariée, une paysanne pâle, à qui l'on promit soixante-cinq francs par mois: chiffre exorbitant. Mme de Mercy, par un grand sacrifice, se disait:

—C'est moi qui paierai.

Elle ne pensa pas un instant à éloigner la petite, à la confier à une mercenaire de la banlieue, sachant combien fréquents, affreux, arrivaient chez elles les accidents. Puis, priver les parents de leur enfant, n'était-ce pas bien dur? Et elle se disait, égoïste volontairement, et comme pour donner le change à son dévoûment:

«C'est pour moi que j'agis, c'est pour jouir de cette petite chérie!»

Et elle se sentait une tardive, une nouvelle maternité. Au retour, elle trouva Toinette pâle, gardant le froid du bistouri entré dans sa chair; elle examinait avec André, douloureusement, la poitrine de leur fille, dont le sein portait maintenant trois gros abcès, livides et fermés. À démailloter le triste petit corps, ils désespéraient: les côtes, soulevées par la respiration saccadée, semblaient prêtes à trouer la peau maigre; les cuisses et les jambes déjà s'atrophiaient.

L'enfant cria, la mère l'approcha de ses seins tuméfiés et gercés, mais il ne put téter, sans force.

À ce moment entra la nourrice. Toinette tristement, sans la regarder, lui tendit l'enfant. La nourrice le mit à ses mamelles; et il but; avidement, la bouche en suçoir, les yeux démesurément ouverts. Le lait, soulevant sa gorge, descendait avec un petit bruit dans tout son corps; à cette vue, Toinette ne put réprimer ses regrets, et elle éclata en sanglots.

Le lendemain, un quatrième abcès venait à la petite. Mécontent, gardant un silence de mauvais augure, le médecin donna deux coups de bistouri dans cette chair d'enfant. Puis il regarda la nourrice et hocha la tête.

Dans l'antichambre il dit à André la vérité.

—C'est bien grave, bien dur, quatre abcès pour un si pauvre petit corps. Si l'enfant tétait pourtant… elle est entre la mort et la vie.

Dures paroles, qui firent qu'André resta morne, n'osant rentrer, le coeur étouffé, dans la chambre des malades. Quelles graves responsabilités pesaient maintenant sur lui! Comme cette femme, cet enfant, tout cet entourage qu'il avait créé par sa volonté seule, retombaient de tout leur poids sur lui!…

La vie l'emporta, grâce au régime suivi par la soeur, une vieille expérimentée; les abcès sous des cataplasmes coulèrent d'eux-mêmes. Marthe vécut. La mère se remit. Le docteur, discrètement, se retira en se frottant les mains. Seule la soeur Ursule restait quelques jours encore. Et elle faisait plaisir à voir.

Rassurée et rassurante, elle n'avait plus sa figure de gendarme, ne grondait plus Toinette, la bordait doucement, et après l'avoir irritée et choquée, elle faisait maintenant sa conquête.

Près de la petite fille, être sans plainte, résigné et pourtant obstiné à vivre, dont la peau devenait blanche, le sourire plaisant, et les sombres yeux bleus attentifs à la flamme des bougies, la soeur avait un verbiage, des mots répétés qui frappaient l'enfant; sa virginité religieuse faisait place à une maternité provisoire, attendrie et babillarde. Marthe souriait vaguement, comme si elle avait conscience qu'elle revenait de bien loin. Alors l'expression sérieuse qui montait à son petit visage, expression vieillotte qu'ont certains petits enfants, troublait André et le bouleversait jusqu'au fond de l'âme.

La soeur Ursule faisait de bons sommes, abandonnait le soir les deux jeunes gens pour aller au salut, surveillait la nourrice, déjeunait et dînait largement, avec une bonhomie souriante; et sa grande joie enfantine était qu'on lui servît de la salade de pissenlits. Elle fredonnait alors, de sa grosse voix, avec un sourire sur sa figure sans âge, une chanson de son pays qui se rapportait à cela.

Un soir elle s'en alla, payée pour son couvent, et contente.

Tous les jours, sur la recommandation du médecin, on pesait la petite. Quelques grammes de plus accusés par l'aiguille sur le cadran, remplissaient de joie André, et Toinette debout et rétablie.

La nourrice n'était plus pâle; arrivée de son pays exténuée et taciturne, elle reprenait des forces, des couleurs.

Toinette faisait la toilette de la petite, et lui donnait des bains: l'enfant y témoignait un calme heureux, des battements de bras, et dans les yeux étonnés le reflet d'une joie animale.

Mais une maternité violente s'était emparée de Toinette, au point de frapper et de peiner son mari. Il semblait n'être plus rien à sa femme. S'il lui parlait, elle était distraite ou désobéissante. Pour son enfant, elle avait des crises de tendresse, des étouffements de baisers, qui marquaient en rouge dans la cire moite du petit visage; et André reconnaissait, avec malaise, chez sa femme, une brusque apparition de l'hérédité maternelle, croyait revoir Mme Rosin, si férue de son Alphonse. Il restait troublé devant cette manifestation physiologique où la volonté de sa femme n'était pour rien, et qui l'envahissait et la dominait toute.

Cela allait jusqu'à énerver Toinette si son mari prenait l'enfant. Elle était pleine de défiance; il la tenait mal. Longtemps elle resta bouleversée ainsi, s'étonnant d'être devenue mauvaise; puis, au bout d'un ou deux mois, ces fâcheuses dispositions cessèrent; elle reparut bonne et tendre, se laissa reprendre, câline, aux bras d'André.

* * * * *

Mme de Mercy, discrète, étant rentrée dans l'ombre, Toinette accepta le sacrifice de sa belle-mère, les mille francs nouveaux dont elle se priverait pour eux. Il fallut, trois mois après, payer le médecin, le pharmacien.

André apprit alors qu'il ne restait rien des dix mille francs que lui avait donnés sa mère; et qu'elle-même, vaillante pour les grandes choses, si elle défaillait souvent pour les petites, avait déboursé plus de deux mille francs à elle, prélevés sur le maigre capital qu'elle possédait.

Elle en parla froidement, noblement. Mais l'avenir de misère n'en était pas moins là, menaçant.

«Mon Dieu! disait-elle tout bas, pourvu qu'ils n'aient pas de sitôt un enfant!»

Voeu légitime, mais ingénument absurde. Les jeunes gens, mariés de la veille, se priveraient-ils donc à jamais de s'aimer? fermeraient-ils leurs lèvres? desserreraient-ils leurs bras? seraient-ils, dans leur propre maison, des étrangers l'un à l'autre?

André, bien des fois, l'avait trouvée horrible et contre nature cette peur bourgeoise des enfants, et quand sa mère tout bas lui dit:

—Mon Dieu! puissiez-vous n'en pas avoir pendant quelques années!

… André, tout homme et expérimenté qu'il fût, ouvrit de grands yeux clairs, puis baissa la tête, et il lui sembla que sa mère et lui, sans le vouloir, remuaient des choses louches. Il rougit, et riant:

—Ah! ça, vois-tu, on n'y peut rien…

Mme de Mercy faillit répondre, puis elle se tut, tant la matière était pénible et délicate.

Ses craintes n'étaient que trop justifiées. Trois mois, après la naissance du premier enfant, Toinette redevint enceinte.

De ce jour, ils prirent le grand parti de déménager, d'habiter un appartement moins cher, éloigné.

Tout absorbée qu'elle fût par son ménage, le soin de nourrir suffisamment la nourrice, fort exigeante, Toinette n'accepta pas qu'André s'occupât seul du choix d'un logement. Elle l'accompagnait à sa sortie du bureau. Longuement ils exploraient des quartiers différents. Un besoin de luxe la poussait vers les grandes maisons neuves en plâtre humide, du côté du Trocadéro, et vers les avenues désertes aboutissant à l'Arc de Triomphe, où s'alignent des hôtels, loin des fournisseurs et des marchés. Il combattit difficilement ces goûts, et ramena Toinette vers les centres populeux où abonde et grouille la vie. La rue Saint-Antoine lui plut par sa vie ouvrière, ses ressources et le bon marché des loyers. Ils se logèrent à la Bastille, dans un coin de rue coupée par le boulevard Henri IV. L'endroit calme aboutissait au canal. Les maisons ne longeaient qu'un trottoir; en face, de grands entrepôts de bois de démolition étageaient des amoncellements rectangulaires. Sur le trottoir, tout le jour, des polissons jouaient à la marelle, tandis que, d'un cabaret aux murs peints en vert-pomme, sortaient des chocs de verre et des clameurs d'hommes.

Plus que son mari, Toinette discuta les prix, inspecta l'appartement, petit et donnant sur la cour, auquel on arrivait difficilement, en suivant plusieurs escaliers numérotés.

La maison, immense, divisée en plusieurs corps de logis, était bondée de petits bourgeois, d'ouvriers descendant le matin, avec un bruit de gros souliers. Dans l'escalier noir on frôlait toujours, sans savoir qui, des femmes plaquées contre le mur, des vieillards raides, et des enfants qui dégringolaient à toutes jambes.