Tout cela déplaisait à Toinette, mais non à André.
Il avait, dans sa pauvreté décente, souffert de la maison de Saint-Sulpice, où il sentait les réserves faites par les concierges. Il aimait mieux vivre ici, au troisième, dans une maison pleine de vie, au milieu de ces ménages pauvres. Socialement, c'était descendre, mais qui donc viendrait le voir? Sa mère?—Elle reconnaissait, la pauvre femme, au prix du peu d'argent qui lui restait, la nécessité formelle pour son fils de restreindre au plus strict ses dépenses.
Le logement étant vacant, ils se préparèrent à déménager. Faute d'argent, ils durent supporter les papiers vilains des murs, mais André, ingénieux, utilisa de vieilles étoffes, des soies éteintes dont Mme de Mercy gardait une malle pleine, reliques du beau temps; il les drapa aux murs et, tirant parti de ce piètre décor, au grand étonnement de Toinette joyeuse, il le rendit fort acceptable.
Seule Mme Ouflon se prêtait avec regret à ce changement de vie; sa dignité en était offusquée. Elle commença à négliger son service et parut absorbée. Elle cassa de nouvelles assiettes avec un mépris tranquille, comme si elle en avait plusieurs services de rechange. Tous les jours le facteur lui apportait une lettre, et, dès qu'elle l'avait lue, Mme Ouflon fondait en larmes, puis essuyait ses yeux rouges et grimaçait de bonheur. Elle mettait plus de distance entre ses maîtres et elle. Elle reparlait plus que jamais du temps où elle était dame, et de sa propriété dans le Nord, et de son mari, qui l'avait battue et ruinée; elle s'animait à ces détails, les ressassait avec satisfaction, comme si rien ne lui avait été plus agréable.
L'avant-veille de leur installation définitive, et comme il ne restait plus dans l'appartement quitté que les gros meubles et les malles, Toinette et André, assez intrigués, entendirent sonner à la porte.
Mme Ouflon, parée d'un cachemire, ornée d'un chapeau, et les mains dans le manchon jaune, fit la révérence et entra.
—Excusez-moi, madame,—dit-elle avec cérémonie, et passant dans le cabinet de travail, elle s'assit sur une chaise qu'on ne lui offrait point. Là, prenant un air de visite, souriante, elle dit, avec beaucoup de dignité:
—Mon fils est nommé sous-chef de gare, madame, j'irai le rejoindre demain. Quels regrets pour moi d'interrompre nos bonnes relations! J'espère que nous ne nous oublierons pas. Pour moi, je garderai un excellent souvenir de vous, madame, et de monsieur,—fit-elle en saluant.—Je compte partir demain soir.
Et se levant, Mme Ouflon salua cérémonieusement, ouvrit la porte elle-même et, au lieu de disparaître, alla droit à la cuisine, où, ôtant cachemire, chapeau et manchon, elle se mit à éplucher des navets et à plumer un canard.
Quelque fierté que lui eût causée sa visite, elle daigna servir à table, et, pour couronner son temps d'épreuves et sceller son affranchissement, calme, avec un bon sourire d'indifférence, elle cassa en deux le grand saladier.
VII
Ce déménagement, et aussi la santé de Toinette, modifièrent fâcheusement son caractère. Déjà sa première maternité, développant la femme, lui avait fait perdre ce qu'elle gardait encore d'enfantin. Ses habitudes, ses instincts, ses défauts, refrénés les deux premières années, se manifestèrent, sous le coup de l'irritation sourde où la jetaient l'exiguïté de leurs ressources, et le rapetissement progressif de leur vie. Alors elle montra de la sécheresse, devint impatiente et volontaire, comme si le sacrifice lui pesait, et qu'il lui fallût le temps de s'habituer au devoir et à l'abnégation.
C'était par un matin d'octobre. Ils s'éveillèrent.
Peu faits encore à leur nouveau logis, ils eurent ensemble le même dépaysement, et ce malaise qui accompagne le réveil dans les auberges inconnues. Ils se sentirent à l'étroit dans ce logis très petit. Toinette en souffrait, ce qui se traduisit sur-le-champ en mauvaise humeur et en paroles pointues; à propos de quoi? elle-même n'en savait rien.
Taciturne, André d'abord ne répondit pas, puis, haussant les épaules, il l'invita à supporter la situation, puisqu'il le fallait. Après tout, ils étaient comme des milliers de gens, et, même ainsi, plus heureux et plus riches que tant d'employés et de petits bourgeois. Raisonnements dont la justesse agaçait Toinette, qui sentait, et ne raisonnait point.
—Et pas de bonne!—fit-elle avec exaspération. (On venait d'en congédier une, au bout de huit jours.)—Oh! je n'irai pas au marché toute seule, la nourrice m'accompagnera, je ne porterai pas le panier!
—Peuh!—dit André, qui n'avait pas ces scrupules,—dans le quartier tout le monde fait ses affaires, on ne te regardera seulement pas. Nous ne sommes pas à Châteaulus!
Ce léger sarcasme manqua son but, et suggéra à Toinette d'âpres regrets. À Châteaulus, elle n'avait jamais été au marché. C'était bon pour la cuisinière. Elle ne se promenait que sur le cours, et en toilette de dimanche. Elle regretta sa province.
—Eh bien! emmène la nourrice,—dit André qui cédait toujours pour les petites choses,—mais l'enfant?
—Vous le garderez bien?—dit-elle avec intrépidité.
Et elle le laissa seul. D'abord, il marcha dans la pièce, le front soucieux, puis se rapprochant du berceau, il regarda la petite Marthe dormir.
Les premiers jours, déconcerté par ses sensations nouvelles, il n'avait su aimer l'enfant. Maintenant, elle l'attirait, par ses vagues sourires, ses regards sérieux, et ses remuantes petites mains qui semblaient dévider un perpétuel écheveau de fil.
Un rayon de soleil taquinant le visage blanc et paisible, il alla tirer le rideau et se rassit, ému. L'enfant dans le sommeil se contournait, les doigts perdus dans les plis de la couverture. Sa respiration s'entendait à peine, entre les lèvres rouges, ouvertes comme une petite fleur. André se sentit triste, sans savoir pourquoi. Dans la solitude momentanée, naissent ces impressions brèves, tant l'homme est habitué à voir et à entendre vivre autour de lui…
«Pauvre petite Marthe! venue au monde pour on ne sait quelle destinée singulière. Serait-elle heureuse? Qui épouserait-elle?» Ces pensées vieillirent soudain André, et le transportèrent dans l'avenir. Sa mélancolie s'accrut. Il entrevit son existence probe, étroite, laborieuse. Serait-il sous-chef de bureau à telle époque? Il songea aux maigres appointements, à la vie sans aises. Sa femme, ingénument coquette, n'aurait pas souvent, des robes neuves.
Il pensa aux jupes que porterait Marthe, ces jupes qui, après deux ou trois ans, trop courtes, attestent la pauvreté. Et il chercha, pour la baiser, la petite main de l'enfant.
L'idée du prochain bébé le harcela, lancinante. C'était trop! Et toutefois que faire? N'aimait-il pas sa femme; elle et lui étaient jeunes, pourtant.
Il tourna court, parce que ces pensées, l'attristaient et l'inquiétaient toujours.
À qui ressembleraient les petits? De qui tiendraient-ils?
Il cherchait sur le visage de Marthe une ressemblance impossible encore. Jamais la conscience des différences existant entre sa femme et lui, n'avait surgi si nette.
«Si les enfants tiennent d'elle, pensa-t-il, ils seront vifs, légers, colères, sanguins.
«S'ils tiennent de moi, ils seront froids, mélancoliques, rêveurs, patients.»
Puis il sentit qu'il s'arrêtait aux qualités et aux défauts superficiels, et que, pour lui comme pour sa femme, il n'osait pousser jusqu'au fond de sa pensée.
Sa tristesse grandit: c'était un malaise gros de choses qu'il ne voulait pas s'avouer, clair d'une évidence contre laquelle il se débattait. Il n'était pas heureux. Mais elle-même, Toinette n'était pas heureuse, certainement!
Mais la cause? Il n'osa reconnaître qu'elle était en eux-mêmes, car ce n'est que tard qu'on fait cette constatation cruelle; il se dit seulement:
«Notre pauvreté est seule coupable. Tout nous la rappelle. Elle nous condamne à une promiscuité de petits actes. Je ne puis prendre trois sous dans la bourse, sans que Toinette ne le remarque, et moi de même pour elle… Cependant on pourrait être heureux étant pauvres. Les Crescent sont l'un et l'autre.»
Marthe s'éveilla, il eut peur qu'elle ne pleurât, et que sa femme ne s'en prît à lui, mais la petite fille sourit, s'agita; se penchant sur le berceau, il lui fit des risettes et, pendant deux ou trois minutes, il fut joyeux, oublia.
Une clef grinça dans la serrure, Toinette parut les joues en feu, suivie de la nourrice rechignée.
—Regarde Marthe, comme elle me rit gentiment,—dit André.
Toinette passa sans regarder, mécontente, éprouvant, si peu que ce fût, de la jalousie.
—Qu'as-tu donc?—demanda-t-il, passant dans la chambre voisine.
Elle ne répondit pas.
—Voyons, Toinon, dis-moi ce que tu as?
—J'ai que je ne sortirai plus sans bonne, que la nourrice ne veut pas porter le panier, et que j'ai l'air de je ne sais quoi…
Il n'essaya même pas de combattre l'amour-propre de sa femme.
—Une bonne,—dit-il,—justement je voulais t'en parler. Cela nous coûterait trop cher à nourrir; où la coucherions-nous d'ailleurs? Ne penses-tu pas…
Elle lui coupa la parole, le dévisageant:
—Vous croyez que je vais faire la cuisine? Ah non! par exemple!
—Qui te parle de cela? tu pourrais avoir une femme de ménage qui viendrait à l'heure des repas?
—Il est trop tard, dit Toinette, le boucher m'a recommandé une bonne, elle viendra cet après-midi.
—Sans me consulter?—dit-il doucement.
—Je regrette,—fit-elle d'un ton sec.
—Eh bien! tu la remercieras,—dit André d'un ton calme et décidé;—je n'ai pas de quoi la payer, nous prendrons une femme de ménage.
Toinette faillit se révolter, mais le regard de son mari lui fit baisser les yeux; elle se vengea en bousculant la nourrice, qui se plaignit amèrement.
«Voilà, pensa André, le front aux vitres, elle est égoïste…» Et après un temps d'arrêt: «Elle est jeune, on l'a gâtée, elle se corrigera.»
Mais de toute la journée, il resta sérieux, le coeur triste.
* * * * *
Entrée à la maison, si maigre et avec si peu de lait, que la soeur Ursule avait failli la congédier, la nourrice, autrefois assise continuellement avec une pose raide et un profil maladif, devenait rapidement, à force de nourriture dont elle se crevait, une rougeaude commère remuante, poussant partout sa courte et grosse personne. Polie et timide naguère, elle acquérait de l'aplomb, répliquait. Et la femme de ménage la gâta complètement.
Élisa, une maigre et sèche femelle d'ouvrier usée par le labeur, avait une figure plate, le nez pointu, et des lèvres fendues au couteau.
D'abord obséquieuse et prolixe, elle devint muette, fit son service avec une précipitation, une rage froide, toute déçue de ne pouvoir glaner dans le petit ménage, un reste de pain ou d'os, car la nourrice, bouleversée par des fringales imaginaires, dévorait tout. À elles deux, elles emplissaient la cuisine. S'étant déplues d'abord, bientôt elles s'associèrent.
Ce furent des causeries interminables, où elles s'excitaient à demander des gages plus forts.
Quand les maîtres s'absentaient, elles passaient la revue des buffets, des armoires. Marthe, quelquefois, criait dans le berceau, Élisa en blêmissait de colère.
Elle avait trois enfants, dont un boiteux, et un mari qui la battait. Elle était bilieuse, méchante et fausse. La nourrice la craignit; Élisa la méprisa. Mais leurs rancunes communes contre le servage, les liaient.
André ne s'occupait point des domestiques; il partait tôt pour son bureau, rentrait tard.
Mais Toinette ne dédaignait pas d'entendre causer les femmes; à travers les murs, les cancans de la maison lui arrivaient; et elle s'y intéressait, comme en province.
Elle annonça à André que le petit ménage d'en face était juif; un petit garçon leur était né, le rabbin était venu, on avait circoncis l'enfant, tellement, paraît-il, qu'il avait failli mourir.
André souriait, indifférent.
La cour de la maison était pleine de musiciens ambulants; tous les dimanches un groupe d'Italiens revenait, jouant les mêmes airs. Une fenêtre s'ouvrait, une pâle figure de femme se penchait, écoutant la musique:
—C'est l'Italienne,—disait vivement Toinette,—elle est séparée de son mari, tu sais qu'elle leur jette chaque fois une pièce d'or.
—Pas possible!
—Il n'y a rien de plus vrai, elle est poitrinaire, elle regrette son pays, vois comme elle leur sourit.
Et quelques semaines après:
—Tu sais, la dame est morte, elle a laissé par testament sa fortune aux musiciens qui venaient chanter, eh bien! le mari, crois-tu, le mari a défendu au concierge de dire aux Italiens qu'elle était morte, parce qu'ils réclameraient la fortune, tu comprends?
—Quelles bourdes!
—Ah! toi, tu ne crois à rien!—et de dépit elle haussait les épaules.
Ces puérilités l'occupaient.
Élisa prenait de l'influence. Quand elle était maussade, elle ne desserrait pas les dents, servait d'un air grognon. Alors Toinette la désarmait par un petit cadeau, qui faisait ouvrir des yeux de boeuf à la nourrice.
André, forcé de reconnaître la puérilité de sa femme, compta sur le sevrage prochain, le soin de deux enfants, la nécessité de les élever. D'ailleurs si Toinette, médiocre ménagère, préférait faire une jolie tapisserie que de ravauder des bas, elle flattait, par certains côtés, son amour-propre. Elle était gracieuse, coquette. Ses rapports avec Mme de Mercy étaient bons; bons, parce que celle-ci n'apportait plus dans le ménage ses observations inquiètes, ses suggestions craintives, mêlées de remarques vexées. Mais ce silence gardé pesait à Mme de Mercy; ses yeux, malgré elle, prenaient une expression de sévérité ou de blâme, ses mains fines et maigres, sa bouche avaient d'imperceptibles tressaillements nerveux. Son air affecté d'indifférence décelait l'agitation de son esprit. Toinette voyait cela, et intérieurement en ressentait des petites joies mauvaises. André, par une lâcheté qui était de la lassitude, fermait les yeux, et se dérobait en termes vagues, quand sa mère, s'ils étaient seuls, se plaignait des dépenses. «N'étaient-elles pas inévitables? On ne mangeait cependant qu'à sa faim.»
Et sourdement irrité contre les deux femmes, il leur donnait dans sa pensée successivement tort. Il exécrait leur politesse menteuse qui recouvrait tant de sentiments amers ou injustes, qu'il présageait grandir avec l'âge, et contre lesquels nul raisonnement n'aurait prise.
Cependant, par cela même qu'il fuyait les explications, évitait d'accepter à déjeuner seul, chez sa mère, force lui fut de s'avouer l'accaparement de plus en plus grand qu'il subissait. D'autres petits faits lui revinrent. Rentrait-il tard du bureau, invariablement Toinette s'en étonnait, le questionnait sur l'emploi du temps, l'usage de cinq sous, les gens vus par lui et ce qu'ils lui avaient dit. Ce besoin jaloux, qu'elle avait de savoir et de dominer, l'inquiéta, et il voulut y échapper.
La première année, il s'était montré doux, patient, poli, craignant toujours de blesser sa femme. Néanmoins il avait eu alors le verbe franc et clair, n'avait pas craint d'exposer sa façon de voir, d'imposer sa façon de faire.
Maintenant, il en convint, il avait changé, s'était amoindri; ses réserves, ses concessions ne partaient plus du même motif: elles avaient pour cause, moins une délicatesse exagérée, qu'une fatigue, une soif de repos. C'était une abdication: céder pour avoir la paix.
Mais n'avait-il pas tort? ne manquait-il pas à son devoir? N'avait-il pas charge d'âmes? Ayant épousé une femme, n'en avait-il pas la responsabilité?
Si; mais comment agir? Est-on le maître des petits événements? comment modifier des caractères vieillis comme celui de sa mère, déjà formés par vingt ans d'éducation, comme celui de Toinette?
Au bout de ces réflexions, il trouva le mot qui le condamnait: «sa faiblesse».
Bon et tendre, comment n'eût-il pas été faible? Par pudeur, par dignité même, il souffrait en silence. Son grand malheur était de voir dans sa femme son égale, de la traiter et de lui parler en conséquence; mais tout jeune mari n'y est-il pas porté? D'ailleurs, le mal accepté, Toinette envisagée avec ses qualités et ses défauts, comment faire?—Accepter la situation. Pour romanesque ou inconsidéré qu'il avait pu être, ce mariage, consommé maintenant, scellé par la naissance d'un enfant, et bientôt d'un second, lui créait des devoirs inévitables. Il se résigna donc, et compta sur l'avenir, c'est-à-dire sur l'inconnu.
Mais rien n'advint. On se raidit ainsi bien souvent en pure perte. Et tandis qu'André se préparait à des situations extrêmes, sa femme, ennuyée, maussade ou tendre, selon la couleur du temps et le jour de la semaine, allait et venait d'un air pensif, ou assise, les traits fatigués, bâillait joliment, en agaçant du pied, sur le tapis, Marthe, roulée en boule comme une chatte.
VIII
—Il me semble,—dit une fois son mari,—qu'il y a longtemps que tu n'as vu Mme Crescent?
—C'est possible.
—Est-ce que tu n'iras pas un de ces jours?
—Je ne sais pas.
—Vas-y, je t'en prie. Ce sont d'excellents coeurs, je ne voudrais pour rien au monde qu'ils te crussent un peu… fière; songe,—ajouta-t-il vivement,—que c'est à eux que je dois mon mariage, et tu admets, n'est-ce pas, que je leur en aie un peu de gratitude?—fit-il en souriant.
—Mon mariage! mais c'est Sylvestre qui l'a fait, sa femme n'y est pour rien.
—Sans doute!—et il admira comme les femmes répondent toujours à côté de la question,—ce n'est pas une raison pour ne pas la voir, elle est très bien élevée, très bonne, très maternelle.
Toinette objecta:
—Elle est beaucoup plus vieille que moi.
—Raison de plus, elle ne peut te dire que des choses bonnes et utiles.
—Oh! je n'ai besoin de personne!—Et le petit ton sec reparut.
«Mais encore une fois, pensa-t-il, est-ce une raison pour délaisser une femme excellente? Que diable! on a un peu plus de chaleur au coeur!…» Et mécontent, il prit son journal.
Le lendemain Toinette alla chez Mme Crescent et resta deux heures. Vite regagnée par la bienveillante causerie de celle-ci, elle rit, causa, passa une excellente journée, joua avec Thomas qu'elle emmena acheter un superbe polichinelle; puis le soir, à André:
—J'ai fait votre volonté, j'ai été voir Mme Crescent—et écartant la tête du baiser affectueux qu'il lui donnait:
—Ah! tenez, il y a là une lettre de faire-part. Monsieur Damours a perdu quelqu'un,—et méchamment:—Est-ce sa fille ou sa femme?
—Ah!…
André déplia avec angoisse le papier mortuaire.
—C'est sa femme, n'est-ce pas?—dit Toinette qui le savait bien.
—Oui.—Et il resta frappé, pensant au chagrin de son vieil ami:
—Pauvres gens! je m'étais habitué à penser qu'elle vivrait encore longtemps! c'est un rude coup!
Après un moment de silence:
—Nous irons à l'enterrement, c'est à onze heures.
Et il se tut. La mort venue chez des amis inquiète davantage, il semble qu'elle ait passé plus près de nous. André songeait à l'avocat si paternel, si délicat, si réservé. De la morte, entrevue rarement, il n'avait qu'un souvenir vague, douteux.
Il regretta d'avoir peu vu Damours les derniers temps et que Toinette même eût négligé des visites. Peut-être ce simple faire-part au lieu d'une lettre était-il un reproche? Toinette ne pensait pas à cela, mais:
—Je ne pourrai pas aller avec toi demain,—déclara-t-elle.
—Pourquoi donc?
—Je n'ai pas de chapeau de crêpe…
—Mais…—Et André se tut, étonné qu'elle pensât à cela.
—Qu'importe, fit-il. Nous leur devons une marque d'affection; tu as un chapeau de velours foncé.
—Oh! ce ne serait pas convenable! dit-elle.
Le lendemain elle eut la migraine. André partit seul.
Au seuil, tendu de noir, reposait la bière entre des lueurs pâles de cierges, qu'un peu de vent agitait; les passants se découvraient; des femmes, sortant de la maison, aspergèrent le cercueil d'eau bénite. Dans l'escalier stationnaient des gens en deuil. André se fraya difficilement un passage et, en levant la tête, il aperçut Damours, défait, les yeux rouges et la face bouleversée.
Damours aussi le vit et tous deux se regardèrent d'une façon pénétrante et pénible. En se serrant les mains, ils ne trouvèrent pas une parole, comme si leurs yeux avaient tout dit. Damours tira André par le bras, et de ses robustes épaules que le chagrin voûtait, il fendit la foule des invités qui s'écartèrent, et passa dans une chambre pleine de femmes. Au fond, sur une chaise, Germaine sanglotait, la tête dans la poitrine d'une parente.
À la vue d'André, elle eut une petite inclination de tête, un sanglot plus douloureux, et elle reprit sa pose d'abandon aux bras de la cousine, une grande femme, à l'air plus maussade qu'affligé.
André se retira; mêlé à la foule des invités, il passait en revue les visages qu'il ne connaissait pas, et lisait sur tous l'ennui et l'indifférence.
Il avait échangé un salut avec une ou deux personnes, quand Damours revint et d'une voix étouffée:
—Seul! J'espère que…
—Ma femme est un peu souffrante,—dit-il, honteux de ce petit mensonge.
—Ah!—fit Damours distraitement; et sans transition:
—En deux jours, mon ami, en deux jours… et ma pauvre fille est orpheline maintenant.
Aussitôt André revit Germaine et sa pauvre figure de petite poupée en deuil; il s'en voulut de cette idée, de ce mot qui dépréciait la jeune fille, et cependant il n'en pouvait trouver un autre.
Le maître des cérémonies, en bas de soie et chapeau à claque, un manteau sur l'épaule, salua gravement.
—Messieurs, quand il vous fera plaisir!
À ce moment, André se sentit donner une tape sur l'épaule; une voix très forte lui disait:
—Bonjour, Mercy!
Il se retourna; un grand garçon aux yeux insolents et au sourire singulier, lui dit:
—Comment vas-tu?
André hésita un moment devant la main tendue, puis s'écria:
—Tiens!
Et vivement il pressa la main de son cousin, Hyacinthe de Brulle, perdu de vue depuis des années et dont il ne conservait qu'un médiocre souvenir.
Ralentissant le pas, ils laissèrent passer du monde devant eux.
—Tu n'as pas changé,—dit de Brulle,—j'arrive de New-York, et toi?
André, en quelques mots, le mit au courant.
—Ah! tu es marié? J'espère que j'aurai l'honneur de présenter mes hommages à Mme de Mercy?
André, à qui la question déplut, affirma que ce serait pour lui un grand plaisir.
—Te souviens-tu, quand nous étions au collège ensemble?
André s'en souvint désagréablement. Aux récréations, son cousin le bousculait, le bafouait. Aux sorties, chez les de Mercy qui lui servaient de correspondants, il brisait tout, taquinait Lucy. On l'avait expulsé du collège pour avoir jeté un encrier à la tête d'un pion. Depuis, trop gâté par son père, un veuf, vieux viveur, de Brulle, tôt ruiné, s'était jeté aux passions et aux aventures. Son père mort, des héritages de temps à autre le remontaient. Puis il disparaissait, voyageait. Cette vie excessive et cette morale relâchée en avaient fait un aventurier sans fiel, mais sans bonté, aussi capable d'une bonne que d'une mauvaise action.
Tout cela, André le démêla peu à peu, en combinant ses souvenirs et en écoutant parler de Brulle:
—Maintenant, je suis fatigué, je veux mener une vie calme, je vieillis, regarde!
André le toisa, étonné qu'à trente-cinq ans Hyacinthe eût les yeux si perçants, les cheveux si noirs, un tel air de jeunesse virile, tandis que lui-même, à vingt-six ans, se sentait las, avait quelques cheveux blancs. L'orgie, les passions, conservaient-elles donc mieux que le repos et la vie chaste?
À l'église, ils se turent. Puis l'on se dirigea vers le cimetière. Bien qu'il ne voulût pas se montrer expansif, et gardât une instinctive défiance envers son cousin, questionné par lui avec une curiosité chaude, mensongère au fond, André dit sa vie et, par fierté, la dépeignit telle qu'elle était, étroite, précaire, résignée.
De Brulle, plein d'étonnement, le regardait en dessous d'un air narquois et protecteur, en pinçant les lèvres sous sa longue moustache.
—Et tu as une femme?—dit-il d'un ton dont l'inconscient cynisme blessa
André.
… Et une fille? Allons, tous mes compliments!
André ne se sentait aucun plaisir à lui annoncer son prochain enfant; il se tut.
Le silence tomba entre les deux hommes, comme lorsqu'on a trop parlé et qu'on le regrette.
Cependant, sur la fin de la cérémonie, ils reparlèrent, puisqu'il le fallait, de choses quelconques; leurs voix avaient repris une tonalité indifférente.
André, gêné par le tutoiement, demanda avec un sérieux poli, et de l'air qu'il aurait dit «Vous»:
—Restes-tu longtemps à Paris?
L'autre haussa les épaules, ignorant:
—J'irai voir ta mère, répondit-il, adieu!
—Bonjour!
Et ils se séparèrent.
Rentré chez lui, André fit à sa femme, qui l'exigea, le récit détaillé de sa matinée, sans omettre la rencontre de de Brulle, qu'il dépeignit en quelques mots sévères. S'apercevant que Toinette s'y intéressait, il se tut.
—André,—disait le surlendemain Mme de Mercy,—sais-tu que j'ai trouvé Hyacinthe bien changé et tout à son avantage. Je l'ai vu quelques instants chez les d'Aiguebère; il a été charmant. Je l'ai invité à dîner mardi; sais-tu ce que tu devrais faire? venir, avec ta femme?
—Mais je ne sais,—et il chercha, irrésolu, le regard de Toinette qui sourit, disant:
—Moi, je ne demande pas mieux.
Cela fit grand plaisir, à sa belle-mère; elle se répandit en louanges sur de Brulle, et parla de ses folies passées avec cette indulgence singulière qu'ont pour les libertins les femmes les plus vertueuses. Pour la première fois peut-être, Toinette l'écouta attentivement, au lieu d'aller et de venir dans l'appartement. Mme de Mercy y vit une marque de déférence pour elle, et s'en réjouit.
Quoi qu'André lui eût pu dire, Toinette s'était, pour le dîner, mise en grande toilette; le corsage étroit la gênait, la jupe à tablier plat soulignait sa grossesse avancée. Devant un magasin, elle entra résolument, disant: «J'en ai besoin!» et paya une paire de gants à cinq boutons, beaucoup plus cher qu'au Bon Marché.
Ils arrivèrent de bonne heure chez leur mère. Dans la salle à manger toute claire, la vieille Odile tournait autour de la table. À sept heures précises, de Brulle arriva, baisa la main de Mme de Mercy, et salua Toinette cérémonieusement. Du premier coup d'oeil il vit sa taille déformée. Son sourire n'en resta pas moins, mais son oeil prit une expression indifférente.
Au dîner, il fut aimable, spirituel, mais un involontaire changement s'était fait en lui. D'un coup d'oeil, il fit l'inventaire de la salle à manger, inspecta sa tante, sévèrement, simplement vêtue, prêta à Toinette une attention polie, et parla avec bienveillance à André. Il semblait se réserver pour une soirée meilleure, et n'être aimable que par le sentiment de sa supériorité. Il parla de son dernier voyage en Amérique, avec une insouciance affectée. En eux-mêmes, André et sa mère sentaient une petite gêne inexplicable. Toinette plus jeune, attribuait les façons d'être de de Brulle, à l'effet qu'elle devait avoir produit sur lui. Troublée par ce qu'il disait, elle le regardait à la dérobée, admirant son teint fauve et ses yeux un peu durs.
Puis, comme André, jaloux, l'observait, elle baissa les yeux, feignit de l'indifférence.
De Brulle consentit à chanter, au piano, quelques airs singuliers qu'il avait retenus d'un voyage en Asie.
C'étaient des sons tristes et pénétrants, soutenant des paroles inconnues. L'imagination de Toinette s'envola, elle eût voulu voir des pays lointains; ce jeune homme n'eût-il pas été un compagnon doux et terrible? Il avait dû avoir des passions, courir des dangers.
Elle était encore sous le charme, quand il se leva, ravi d'avoir fini sa corvée, et se retira, avec empressement.
Toinette, en le saluant, reçut un regard si froid qu'elle en ressentit l'impression glacée; son enthousiasme tomba soudain, et elle se rappela que de Brulle, dès son entrée, l'avait, du premier regard, presque déshabillée. Comprit-elle qu'il n'avait vu en elle qu'une bourgeoise en position intéressante? En tout cas, son rêve mourut. De Brulle partit huit jours après pour Londres, et elle ne le revit jamais. Si quelquefois elle pensait à lui, c'était avec un malaise et une pudeur physique, qui lui rendaient cruel ce souvenir.
André avait un peu souffert, il oublia.
IX
Sa grande préoccupation était pour le mois de janvier. Serait-il augmenté au ministère? Dans les bureaux, chacun pensait à cela et discutait les chances, les droits, avec une mélancolie inquiète. Le manque de fonds au budget retardait, depuis longtemps déjà, l'avancement réglementaire, situation fausse, à laquelle les ministres, à tour de rôle, ne remédiaient point, et dont les employés, anxieux, souffraient sans se plaindre.
«Et comment se fussent-ils plaints?—pensait André,—quiconque eût murmuré se fût vu révoqué le lendemain: célibataires pauvres, pères de famille prolifiques, les employés ne pouvaient pas même se mettre en grève, comme les ouvriers. Et cependant il fallait vivre; était-ce possible avec des traitements dérisoires, sur lesquels on retenait encore quelque menue monnaie pour la retraite?»
C'étaient thèmes à longues causeries, dans le petit bureau de Crescent.
—Convenez-en,—disait André,—la position des employés est fausse et injuste.
—Injuste, non; pourquoi prennent-ils ce métier?
—Soit, mais enfin, ils l'ont, ils le font!
—Vous savez ce qu'on répond; leur travail est maigre et le temps qu'ils dépensent minime.
—Ah! voilà ce que j'attendais, dit André; les employés sont des paresseux, ils sont assez payés pour ce qu'ils font; je vous dirai comme dans Molière: «Et pour ne rien faire, monsieur, est-ce qu'il ne faut pas manger?» D'abord je vous ferai observer que dans certains bureaux, le mien, par exemple, la besogne n'a jamais manqué. Ensuite, croyez-vous que les employés, tous sans exception, n'aimeraient pas mieux double besogne et double salaire? N'est-il pas indécent de recevoir cent soixante-deux francs par mois, quand on a une femme et des enfants à nourrir?
—Ne vous mariez pas.
—Tant pis pour les pauvres, n'est-ce pas? Eh bien! non, c'est bête, je le dis. Un employé jeune, intelligent, bachelier ou licencié, à quoi l'emploie-t-on? À compulser des registres comme vous, ou à copier des paperasses comme moi! ce qu'un garçon de bureau pourrait faire!
—Peut-être avez-vous raison de penser cela, mon ami, mais vous avez tort de le dire, les murs ont des oreilles.
—Mais enfin,—dit André en baissant la voix,—est-ce juste, est-ce moral? Le règlement veut que je sois augmenté tous les trois ans; si je ne le suis pas en janvier, comme j'ai cinq ans de service, c'est deux ans qu'on me vole; si je suis augmenté, c'est deux ans de perdus. Sortez de là!
Crescent se mit à rire, ses contradictions n'étaient pas sérieuses, mais il était devenu sceptique:
—Il y a dix ans, je parlais comme vous. Aujourd'hui je suis résigné. Si pénible que soit votre situation, estimez-vous encore heureux qu'il ne vous arrive rien de pire. C'est ma devise, vous savez!
André pensif, regagna son bureau. Et pendant toute la semaine, il se dit:
«Serai-je ou non augmenté! Ce souci est grotesque? Non: vingt-cinq francs de plus par mois sont une somme énorme dans un petit ménage.» Puis il haussait les épaules, trouvant la vie trop mesquine.
Janvier arrivé, André n'eut pas d'avancement. Peu d'autres en eurent, mais cela lui semblait plus amer à lui, qui avait de lourdes charges. Crescent non plus n'eut rien. Peut-être malgré ses objections d'une bonhomie sceptique, s'était-il attendu à une augmentation méritée; car ce jour-là, il semblait, assis dans un fauteuil, plus fatigué, malgré son bon sourire, avec sa respiration courte, annonçant l'asthme.
Plusieurs mois passèrent.
Un dimanche les Damours déjeunaient chez les de Mercy.
Le père et la fille étaient arrivés en noir, contrastant tellement entre eux, qu'on ne leur trouvait aucun air de famille. D'abord régnait un silence pénible, tandis que Toinette empressée aidait Germaine à ôter son chapeau. Damours se dégantait lentement, avec pesanteur, comme s'il faisait un effort extraordinaire. Ses gants tirés, il parut soulagé, regarda autour de lui les murs du petit cabinet de travail d'André:
—Ah! voilà votre père, dit-il, il est bien ressemblant!—Et pour mieux voir la photographie, il se leva. Son dos voûté inspirait de la tristesse. Cependant Toinette pressait le déjeuner, qu'on servit.
—Des huîtres!—fit Damours avec un sourire vague.—Ah! vous nous avez gâtés!
Ils s'attablèrent. Damours mangea de grand appétit.
—Je n'ai pas grand'faim,—disait-il.
Germaine mangeait comme un oiseau; elle avait pâli et semblait plus petite, plus mignonne.
«Quoi! pensait André, si je m'étais obstiné, elle serait ma femme, aujourd'hui, tout ce qui m'entoure lui appartiendrait, je l'aurais là, assise, en deuil, toute triste; mais alors Toinette?…» Et il lui vint au coeur un malaise indéfinissable. Certes, Germaine n'était pas la femme qui lui eût convenu, mais Toinette l'était-elle plus?
«Peut-être elle et lui… s'étaient-ils mépris? Triste idée!…»
—Oui, mon cher, disait Damours, nous partirons à la fin du mois; Germaine a besoin de distraction: nous ferons un voyage à Alger; de tout temps j'ai voulu le faire, et même si j'avais cru les médecins, j'y aurais mené plus tôt (il étouffa sa voix) ma pauvre femme. Oui, j'aurais dû, peut-être cela aurait-il (il toussa, comme étranglé) prolongé sa vie!…—Mais les affaires, le travail, l'argent, tout cela m'a retenu; nous sommes de misérables égoïstes.
Il s'arrêta indécis, vit son verre et le vida.
—C'est un voyage nécessaire, nous en avons tous deux besoin.—Il regarda Germaine, à qui les larmes montaient aux yeux.
—Ma mère a une propriété dans la plaine du Chélif,—dit André vivement;—la visiterez-vous?
—Certainement.
—C'est un coin de terre, mais je ne crois pas que cela rapporte ce que cela devrait donner; les fermiers, vous savez… et puis nous n'avons pas un contrôle bien sûr, là-bas. Vous qui vous y connaissez, voulez-vous vous rendre compte de ces choses? cela m'obligera, et ma mère surtout.
—De grand coeur,—dit l'avocat. Et il y eut un silence.
À cet instant une musique se fit entendre dans la cour.
—Oh! ce sont les Italiens,—cria Toinette,—venez-vous voir? ils ont un singe.
Germaine la suivit, bien quelle n'en eut guère envie. Tout le temps du repas, à la dérobée, elle avait examiné Toinette, sa façon de se tenir, de parler; elle-même était restée distraite, parlant peu.
Seuls, André offrit à Damours de fumer.
—Je ne fume plus, dit celui-ci.
—Comment, vous qui fumiez toute la journée!
—Oui,—et il fut embarrassé,—Germaine est beaucoup plus seule, vit davantage avec moi et elle… Bref, je ne fume plus; c'est une mauvaise habitude de perdue.
André regarda son vieil ami et fut touché; cet homme, à quarante-six ans, se privait d'une habitude invétérée, par tendresse pour sa fille.
—Vous ne fumez pas, d'ailleurs,—dit Damours; et d'un air vague:—Les jeunes gens fument moins que de mon temps. Affaire de mode, sans doute?
Le silence retomba. Derrière la porte on entendait les femmes. L'avocat leva les yeux sur André comme pour une confidence; mais gêné il se tut:
—Madame de Mercy est charmante,—dit-il enfin,—vous êtes heureux!
André sourit, sans conviction, acquiesçant, comme par politesse.
—Votre petit appartement est très bien arrangé,—et Damours se remua sur sa chaise, regardant autour de lui.
André souriait toujours, muet.
Damours devint rouge.
—Je pense que vous êtes parfaitement satisfait? sans soucis d'aucune sorte, n'est-ce pas? Ma vieille amitié, et bref,—dit-il en rougissant encore,—si jamais… vous aviez besoin d'argent, un jour… (il perdait pied), j'en ai, moi…—dit-il brutalement.
—Mon ami!… Et André fit un geste confus.
—Ne m'en veuillez pas. J'ai été l'ami de votre père, je suis le vôtre; et si vous m'estimez un peu et qu'un jour… Eh bien! ne vous adressez qu'à moi!
—Merci de coeur, mon bon cher ami, mais je vous proteste…
—Oh! je sais!…—s'écria l'avocat, se défendant de paraître avoir deviné l'état précaire du jeune ménage.—Mais enfin, avec la politique du jour, les changements de ministère…
—Qu'ai-je à craindre?
—Sans doute, sans doute; enfin, ne m'oubliez pas! Voilà ce que je voulais vous dire, je m'y suis mal pris, je n'ai pas de délicatesses. Votre main, voulez-vous?
Leur étreinte fut silencieuse et forte.
Peu de jours après, les Damours partaient pour l'Algérie.
—Les voilà embarqués, dit André; à l'heure qu'il est, ils sont en pleine mer, demain matin, ils verront la côte d'Algérie. Quel beau pays ce doit être! Mon père en parlait avec admiration. La mer y est bleue; mais le soir on respire dans les jardins; les bananes, les goyaves, les ananas y poussent. Les Arabes aussi sont beaux.
S'apercevant qu'il avait parlé avec emphase, il s'arrêta court. Étaient-ce seulement des réminiscences qui flottaient en lui? Non, mais l'attrait du merveilleux, des pays inconnus.
Toinette semblait distraite. Il reprit:
—Sais-tu ce que disait mon père, quand j'étais encore au collège?
«Quand nous serons ruinés (il était déjà accablé de procès), nous nous en irons tous à Alger, nous habiterons la ferme et nous cultiverons la terre; nous serons des gentilshommes paysans!»—Cette idée, m'est souvent revenue! Ah! si je savais seulement distinguer le blé de l'avoine, si nous pouvions nous résigner à vivre là-bas, ce ne serait pas si sot!
—Je ne vous vois pas en paysan,—dit Toinette;—et moi je ne me vois pas en paysanne.
Étonné de cette voix sèche qui coupait toujours son rêve:
—Peut-être,—dit André. Et il parla d'autre chose.
X
Forcé d'apporter beaucoup de circonspection aux amitiés de sa femme, il s'étonnait qu'elle ne se liât pas davantage avec les Crescent. Quant à s'épancher avec Mme de Mercy, à tâcher, au moins par devoir, d'égayer un peu la solitude de la vieille femme, Toinette, là-dessus, ne donnait aucun espoir.
Ses relations se bornaient à deux ou trois jeunes femmes, dont André, au cours de la vie, avait rencontré les maris. De loin en loin les de Mercy offraient une tasse de thé, ou, sans cérémonie, perdaient la soirée chez les uns ou chez les autres. Parmi les femmes, pas plus que parmi les hommes, aucune figure saillante, aucun esprit qui dépassât la moyenne. C'étaient de ces personnages qui donnent la réplique, jouent dans l'existence un rôle de comparses. Là non plus, Toinette ne se fit pas d'amie.
Pour André, il vivait dans une solitude d'esprit douloureuse. La lecture, qu'il aimait passionnément, emplissait pour lui des heures, et longtemps dans la nuit. Il regrettait de n'être ni peintre, ni musicien; il eût voulu savoir écrire, mais n'avait point là d'ambitions vulgaires; un instinctif respect des choses de la pensée et des arts l'empêchait de s'y essayer.
Son coeur, bien que mal rempli, avait au moins de l'affection pour sa femme et sa mère. Mais son esprit restait solitaire; il remuait des pensées pour lesquelles un confident manquait, et que n'eût compris personne de son entourage.
Il lisait le matin le journal avec détachement, s'intéressant peu aux articles de première page, où s'épuise la chronique quotidienne; il parcourait rapidement la gazette des théâtres, dans lesquels il n'allait plus du tout,—grande privation pour Toinette!—il s'arrêtait aux articles de biographie, rares, courts, faits à la diable. Ce qui l'attirait de préférence était la gazette des tribunaux, souvent intéressante comme un roman.
Une fois, il dit négligemment:
—Tiens! nous avons un nouveau ministre.
—Pourvu qu'on t'augmente!
—C'est peu probable, ma chère; les employés n'existent guère pour un ministre; il ne nous connaît pas, n'a pas affaire à nous.
—Comment est-il, ce nouveau?
André fit un geste de parfaite ignorance.
—Je ne sais pas, je ne l'ai jamais vu; ce que je pourrais te dire, c'est comment est son cocher!
—Pourquoi?
—Parce que la voiture de Son Excellence attend dans la cour près du perron; si je ne connais pas le ministre, je connais le cocher; or tu sais qu'on dit: «Tel maître, tel valet!» Eh bien! mon avant-dernier cocher était un petit homme gros, rouge, éclatant dans sa culotte, tandis que le dernier était grand comme un cierge et glabre comme un prêtre.
Toinette sourit et elle fit, en lui montrant ses dents blanches:
—Tu es drôle!—du même ton qu'elle aurait dit: «Tu es bête.»
D'abord on ne s'aperçut guère, dans les bureaux, du changement ministériel; tout allait comme devant, les paperasses ne s'augmentaient ni ne diminuaient. Quant au nouveau cocher, il était sec, sombre, tout pareil à son cheval, un grand trotteur noir à l'oeil méchant.
Le ministre était installé depuis huit jours quand un effroi bouleversa l'administration; on parlait d'épurations de personnel, de renvois, de mises à la retraite; un grand vent de terreur courbait les têtes. Les employés, tremblants et pâles, apportaient plus d'application à leur besogne; leur écriture devenait meilleure, leur exactitude exagérée.
Et, coup sur coup, l'orage éclata. De vieux commis, sous-chefs et chefs, qui s'éternisaient sur leurs ronds de cuir, furent mis à la retraite, de jeunes employés auxiliaires congédiés comme inutiles, des employés anciens révoqués à la suite de dénonciations viles, qui amenèrent des pugilats. André figurait sur la liste de renvoi, un des premiers.
Ce n'était pas qu'on eût à se plaindre de lui, mais son nom avait attiré l'attention:
—«Bon! un noble, un réactionnaire!»
Et sans en savoir plus, le ministre l'avait biffé.
André, dans son bureau, causait avec Malurus tout blême, tout remué par ces exécutions sans cause, quand le chef de bureau entra annonçant la mauvaise nouvelle.
C'était un homme grand et fort; il bredouillait en jetant autour de lui des regards de lièvre. Il expédia les regrets, les condoléances, puis se sauva.
Malurus et André, seuls, se regardèrent.
Le vieil employé avait un tremblement nerveux, l'oeil atone.
—Heuh! heuh!—Et il fut pris d'un accès de toux sèche, péniblement, regardant André faire ses préparatifs de départ. À ce moment, Crescent entra rouge, indigné, la bouche ouverte; mais voyant Malurus, il se tut, par prudence.
André était pâle. Que faire? Il avait envie de se précipiter dans les couloirs, de forcer les portes, de parler de force au Ministre et de lui réclamer, avec colère, son gagne-pain perdu; une haine le soulevait contre ce politique riche qui, bien assis dans un fauteuil, rayait, d'un seul coup de plume, des existences entières. Si encore André s'était affiché d'une façon quelconque; mais, depuis son mariage surtout, il travaillait avec patience, enfermé dans sa besogne.
Il serra ses affaires, endossa son paletot, tandis que sans parler, dans le grand silence du ministère terrifié, Crescent et Malurus le regardaient.
Ce qui étreignait André à la gorge était la nécessité de rentrer chez lui, d'annoncer sa révocation à sa femme, de lui dire: «Je n'ai plus d'emploi.» Et demain il faudrait vivre. Comment?
Il se couvrit, jeta un regard à la salle triste, où moisissaient les cartons, à la cheminée où rôtissaient d'énormes bûches, à son bureau d'une propreté neutre et triste, aux plumes dont il s'était servi comme un manoeuvre, et au grand mur de moellons qui, maintenant, semblait le narguer encore.
Il serra la main de Malurus, accompagna Crescent dans un couloir. Là, ils se séparèrent, encore stupides de ce coup imprévu; puis André, sans dire adieu à personne, descendit par un obscur petit escalier de service, et blême comme quelqu'un qu'on chasse, s'en fut. Comme il passait le porche, il recula; un coupé traîné par un cheval noir, conduit par un cocher qu'il reconnut, entrait: le Ministre, dans sa voiture, et l'employé à pied se regardèrent sans se connaître, d'un oeil vide.
André n'osait pas rentrer chez lui. L'humiliation était trop forte: quoi! il avait diminué, ravalé son existence afin de ne devoir rien à personne; il vivait modeste et laborieux, et on lui enlevait sans raison, par arbitraire, son strict gagne-pain! Il erra par les rues; le temps lui semblait ne vouloir passer.
Alors, par faiblesse, ou par cette confiance qui fait qu'on aime mieux chagriner le coeur éprouvé d'une mère que celui, incertain encore, d'une jeune femme, André monta chez Mme de Mercy et lui dit tout.
Elle ne pleura pas.
Il l'avait souvent vue gémir ou récriminer pour des faits sans importance; mais là, elle se leva stoïque, et se raidissant contre la douleur:
—Va, André, va retrouver ta femme, nous arrangerons cela, mon enfant!
Et sa voix, décisive le raffermissait, sans qu'il sût pourtant vers quel espoir se tourner.
—N'y pense pas trop, dit-elle, il viendra un temps meilleur.
Et elle se tut, ayant besoin de toute sa force.
Ils s'embrassèrent. Alors, un peu soulagé, mais fiévreux, André alla à pied vers la Bastille. Qu'allait dire sa femme? Et un doute cuisant lui tenait au coeur. Serait-elle à la hauteur de l'épreuve? Allait-elle se répandre en doléances inutiles? Hélas! c'est à cette heure qu'il sentait, quoique innocent, la responsabilité terrible de ses devoirs de mari et de père. Cet entourage qui ne vivait que parce que sa propre volonté l'avait créé, cette femme aux qualités et aux défauts d'enfant, cette petite fille frêle, ces deux servantes mercenaires, cet appartement plein de meubles familiers, tous les êtres et les choses qui entouraient André, qu'allaient-ils devenir?
Et dans le brouillard de la fin d'hiver, trébuchant sur le pavé gras, il remuait mille doutes, souffrait mille angoisses.
Il monta résolument l'escalier, puis s'arrêta, n'osant sonner, devant la porte.
Elle s'ouvrit. Toinette, derrière, avait deviné sa présence. Elle le regarda aux yeux, le vit furieux, navré, et se jetant dans ses bras:
—Qu'y a-t-il? Un malheur?
—Oui! on m'a révoqué de ma place, sans cause, par bêtise, parce que je porte un nom noble.
—Oh!—fit-elle atterrée.
Il se dégagea, jetant avec violence son chapeau. Quoi! ne le comprenait-elle pas? Allait-elle pleurer maintenant? Elle ne le lâchait point, tout contre lui, elle le préservait de ses bras contre un malheur pire.
—André,—cria-t-elle et de tout son coeur,—ne te fais pas de chagrin, ça n'est rien!
Et comme il se taisait, elle l'embrassa doucement, le mena à un fauteuil. Une maternité nouvelle, une pitié douce; se révélaient en elle. Elle courut chercher l'enfant, l'apporta sur les genoux d'André, et murmura:
—Petit père, ne vous faites pas de chagrin; ayez courage, petit père; embrassez-nous, petit père.
Il regarda sa femme et son enfant, puis il les embrassa gauchement et laissant tomber sa tête sur l'épaule de Toinette, il pleura, doucement.
Quand il fut plus calme, et plus tard quand des scènes pénibles, comme dans tous les ménages, éclatèrent, André se souvint de cet instant de tendresse. Et parce qu'elle n'avait pas douté de lui à ce moment cruel, et qu'elle avait mis ses lèvres, avec pitié, sur ses yeux pleins de larmes, il lui pardonna beaucoup et ne cessa point de l'aimer.
Ce soir-là, ils n'osèrent ou ne purent prendre de résolutions. Ils se sentaient seuls, abandonnés, et pour la première fois, avaient conscience du peu que tient la vie d'une famille dans la grande mêlée des hommes.
Des roulements de voitures leur mouraient aux oreilles. Tout se taisait dans la maison, le feu s'éteignait dans la cheminée, la lampe baissait, les choses elles-mêmes étaient tristes. Et eux restaient assis, les mains ouvertes, trompant leur angoisse par de vaines paroles.
Pour éviter le supplice de se sentir vivre ainsi, à vide, ils se couchèrent, se pressant dans leur faiblesse, l'un contre l'autre.
—André,—disait Toinette,—tâchons de dormir.
Et ils feignirent le sommeil, avec la respiration pénible des gens éveillés. Tous deux ressassaient l'intolérable question:
—Que devenir?
XI
André, le lendemain, se mit en quête d'une place. De huit jours il ne trouva rien. Un homme intelligent pouvait donc mourir sur le pavé de Paris, sans avoir su gagner un morceau de pain!
Toinette d'elle-même dit:—La nourrice coûte trop cher, Marthe va bien, sevrons-la.
Cela fut fait, malgré les gémissements de l'énorme femme, à qui la colère faillit donner un transport au cerveau. Bien que, par Mme Rollin, une autre place lui fût trouvée dans la journée, elle ne décoléra pas, et partit en jetant des injures, entre les portes qui claquaient.
Toinette passa les nuits, se réveillant toutes les heures, épiant le souffle de l'enfant, pour lui présenter, à son premier cri, du lait tiède. Le sevrage réussit. La petite fille s'accoutuma; aussitôt les dents commencèrent à la faire souffrir. Après un souci, l'autre.
Quinze jours après:—À quoi sert Élisa, disait Toinette, ne pouvons-nous faire le ménage nous-mêmes?—Ainsi fut fait.
Le soir, un peu tard, on sonna à la porte; fatigués, ils faillirent ne pas ouvrir.
Crescent parut, disant à André, sans préambule et d'un air gêné:
—Voulez-vous me rendre un service?
—Certes! fit l'autre étonné.
—Je suis souffrant, accablé par mes leçons,—Crescent en donnait beaucoup,—je n'ose les perdre et cependant je ne puis les mener toutes de front.
Il s'arrêta, visiblement déconcerté.
—J'ai pensé,… ne voudriez-vous pas m'aider… en vous chargeant d'une partie, moi de l'autre? ce serait un véritable service que…
—Je ne suis pas dupe,—dit André en se levant, et il serra la main de
Crescent:
—J'accepte, et merci!
Il s'étonna de ne ressentir nulle honte, comme si entre braves gens, la reconnaissance était légère, agréable.
Par un camarade, André obtint aussi quelques travaux de librairie, une soixantaine de francs par mois.
Déjà Mme de Mercy avait apporté sa part de dévouement, et pris une résolution grave pour elle, qui n'aimait que Paris. Elle donna congé de son appartement, quoi que son fils lui pût dire, et fut s'installer en Seine-et-Marne, à la campagne, dans une petite maison de paysans.
—Vois-tu, disait-elle, là je dépenserai moins, car je suis à bout de ressources. Quand l'enfant naîtra, vous me le confierez, je le mettrai en nourrice au village, je le verrai plusieurs fois par jour, et vous n'aurez pas à vous en occuper.
—Mais, mère, vous ne pensez pas rester toute votre vie là?
—Mon enfant, quand vous n'aurez plus besoin de moi, je pense qu'avec mes faibles revenus, je prendrai pension dans un couvent; ce sera mon dernier morceau de pain, et je sais que vous ne me l'enlèverez pas.
Ce n'était pas un reproche; et que sa mère sauvegardât un jour la dignité de ses dernières années, André l'entendait bien ainsi; toutefois il souffrit, se reconnaissant la cause, bien qu'involontaire, de ces privations.
Donc il avait eu tort de se marier? Les gens pauvres ne se marient point! Que ne s'était-il éteint, dans une pauvreté fière, ne léguant à personne le poids de son nom?
Ces pensées l'eussent assombri; l'activité forcée à laquelle il était condamné le sauva; certes, à cette heure douloureuse, chacun fit son devoir, mais fébrilement, comme lorsqu'on traverse une période de transition: si cela avait duré, tous le sentaient, la persévérance eût été impossible.
Toinette se levait à six heures du matin. Aidée, d'André, elle faisait la chambre, habillait l'enfant, sortait faire son marché, servait le déjeuner, passait sa journée à coudre ou à frotter les meubles, entretenait, par orgueil provincial, une propreté exagérée, puis on dînait, et André et elle, sitôt Marthe couchée, lavaient la vaisselle.
Ils avaient beau s'aimer, l'amour fut parti au bout de quelques mois.
Quoique leur orgueil les raidît, ils ressentaient une humiliation, se sentaient déchus, devant leur passé commun de douceur relative, leur passé de maîtres. À présent, ils étaient domestiques.
Cette humiliation sourde, André l'éprouvait aussi en courant Paris pour donner des leçons; il se trouvait cuistre, s'amoindrissait, à ce métier, car il n'avait pas la bonne humeur philosophique de Crescent. Pourtant, à la pensée que ces leçons, Crescent les avait prélevées sur les siennes, André oubliait sa peine, ému de reconnaissance. Le soir, il corrigeait des épreuves d'imprimerie ou rédigeait des compilations.
Les silences qui duraient alors entre sa femme et lui, avaient quelque chose d'orgueilleux et d'amer. Ils se taisaient, contre l'injustice du sort. À la dérobée, ils se considéraient. Lui, souffrait de voir les mains de Toinette rougir: elle, plaignait les yeux cernés, la fatigue de son mari.
Mme Crescent avait dit des prières pour eux, planté deux cierges à Sainte-Antoinette et à Saint-André. Car elle était d'une piété naïve, trouvait des joies d'enfant aux petites pratiques du culte, et ne pouvait s'expliquer la froideur religieuse de la jeune femme.
Toinette en effet, pratiquant comme jeune fille, avait, au courant de son mariage, délaissé peu à peu ses habitudes pieuses. Elle avait fait, d'elle-même, à son mari, le sacrifice de la confession; peut-être avait-elle des pudeurs délicates, elle aussi, ou le souvenir pénible d'un prêtre indiscret. Elle suivit d'abord la messe, peut-être, pour se prouver qu'elle était ferme dans sa foi. André, avec son respect des croyances, la laissait libre, et quelquefois l'accompagnait.
Peu à peu les besoins du ménage absorbant Toinette, elle manquait la messe. Quand elle sortait au bras de son mari, devant le portail d'une église il lui disait:
—Veux-tu entrer?
Elle acceptait, et tandis qu'il regardait les grands vitraux, vite agenouillée sur un prie-Dieu, devant quelque petite chapelle illuminée, elle récitait une prière, et l'on sortait.
Mais il ne voyait point dans ses yeux cette flamme dont il avait vu, autrefois, le visage de sa mère ou de sa soeur s'éclairer.
Toinette, dont la foi était toute de superstition, de pratiques, et sans racines, entra moins dans les églises, cessa d'y aller.
Cette crise qu'ils traversaient, la ramènerait-elle à la religion des femmes: simulacres dévots, petites prières, bonnes résolutions, qu'on oublie par légèreté, une fois dehors?—Il n'en fut rien.
Il s'en étonna, sans s'en réjouir; sur quoi s'appuierait Toinette? Pourrait-elle, sans idées fortes et profondes, marcher cependant droit? Il y repensait souvent, s'étonnait de l'incurie d'âme, de l'indifférence de la jeune femme sur ces questions éternelles qui règlent et déterminent notre vie.
Mme de Mercy s'était décidée pour Chartrettes, un joli village, sur un coteau, dominant la Seine et la plaine de Bois-le-Roi. Elle ne serait pas trop loin de Paris.
La solitude lui semblait cruelle à son âge, mais elle, qui n'eût su modifier les petits défauts de son caractère, était capable des plus grands sacrifices. Aussi bien les chagrins ne lui avaient pas manqué. L'abbé Lurel était parti. Sa vieille amie Mme d'Ayral, perdue au fond d'un château de Bretagne, y vivait, paralysée, attendant sa fin.
Ses chères affections se détachaient d'elle.
La meilleure, André, ne lui appartenait plus. Il était à une autre, et cette autre, hélas! n'aimait point la mère de son mari.
Mme de Mercy avait éprouvé un grand trouble en embrassant Marthe pour la première fois. Un moment, elle avait espéré rattacher sa vie déracinée à la frêle existence de l'enfant. Elle eût voulu que celle-ci grandît vite et l'aimât. Elle cherchait sur le petit visage la ressemblance d'André, sa ressemblance à elle-même. Mais comment assouvir sa soif de tendresse? le bébé était encore dans les limbes, de pâles sourires erraient sur son petit visage, ses mains s'agitaient à vide, dans une vie inconsciente et heureuse. Alors elle s'attendrissait:
«Pauvre petite, que de peines elle aura; sans fortune, trouvera-t-elle un mari? sera-t-elle heureuse?»
Quand Marthe eut six mois, et qu'elle commença à rire et à reconnaître les figures, c'eût été pour Mme de Mercy une joie douce de la prendre, de la faire sauter, de la couvrir de baisers; mais Toinette l'abandonnait rarement à sa grand'mère; d'un air méfiant elle regardait celle-ci porter l'enfant, et s'il pleurait, elle le reprenait vite, accusant tout bas la vieille femme de maladresse, injuste elle-même, cruelle, sans s'en douter. Et sous les yeux ternes de sa belle-mère, Toinette secouait alors follement sa fille, la roulait par terre, relevait en l'air, avec des cris de tendresse, l'exaltation d'un amour égoïste, tandis que Mme de Mercy, le coeur gros, souffrait d'être si peu comprise.
Aussi était-elle bien changée, pâlie. Les craintes de l'avenir, le chagrin de voir le ménage de son fils si pauvre, l'avaient rapidement vieillie et comme usée. Malgré son effroi devant les lourdes dépenses d'un accouchement, elle attendait que l'enfant, un garçon, espérait-elle, fût né.
Un garçon! Il saurait agir, se débrouiller plus tard, servirait d'aide et de protection à sa soeur. Et d'abord ce petit serait à sa grand'mère, à elle seule, au moins pendant une année. Elle l'aurait sous la main, dans le village, elle lui tricoterait des bas et des guimpes, elle seule aurait ses sourires, ses pleurs, elle le consolerait, le ferait rire.
Le neuvième mois étant venu, les couches de Toinette furent heureuses.
André n'avait eu que le temps de courir chercher et de ramener la jeune sage-femme. Elle et lui préparèrent le lit; à peine était-on prêt à le recevoir que l'enfant naquit. Mme Rollin, selon son habitude, dissimulant le sexe, ces retards alarmèrent l'accouchée, André et surtout la grand-mère. Ils eurent un pressentiment.
«C'est une fille», pensaient-ils, et l'idée d'en élever une seconde les effrayait.
Mais la sage-femme dit:
—C'est un garçon!
Alors un beau sourire fier éclaira le visage de Toinette, André se frotta nerveusement les doigts, Mme de Mercy soupira, et ses traits s'animèrent d'une tardive espérance.
Jacques-Jean de Mercy, héritier du nom, s'agitait, démesurément petit, dans des langes trop larges, et criait avec une vivacité colère. La petite Marthe réveillée dans son berceau se mit à pleurer aussi. La vue de son frère l'indigna. Elle se refusa à l'embrasser, et elle se reculait avec peur aux bras de son père. On la recoucha. Le nouveau-né s'endormit aux bras de sa grand'mère. Et le calme et le repos descendirent encore une fois dans la famille augmentée. Le surlendemain, arrivèrent la nourrice de la campagne, et pour garde une soeur novice.
Toutes deux, prenant possession de leurs fonctions se tenaient au pied du lit de Toinette, la dévisageant.
La nourrice grande, jeune, belle, avait des joues rouges et d'admirables seins. Mme de Mercy, à qui les propriétaires de sa petite maison et le curé de Chartrettes l'avaient fait trouver, en était toute fière.
La novice était pâle, chétive, avec la poitrine rentrée, l'oeil pâle et le regard indéfinissable des phtisiques.
—Ma soeur, voulez-vous donner l'enfant à la nourrice, que je le voie téter?—demanda la jeune femme.
La novice, rigide dans sa robe noire, prit gauchement l'enfant, et le tendit à la nourrice, dont apparut la gorge blanche et le sein au mamelon pointu. Et les deux femmes se regardèrent. La nourrice souriait avec un orgueil naïf, pleine de vie. La soeur semblait ravaler le dégoût, l'horreur physique que lui inspirait la vie grouillante de l'enfant, et la mamelle gonflée de la femme.
Deux jours après, la nourrice et Mme de Mercy partirent; ce fut un déchirement, mais on devait se revoir.
Dans le cabinet de travail: