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Jours d'épreuve: Moeurs bourgeoises

Chapter 29: IV
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About This Book

The narrative follows André, a young clerk who confronts the constraints of poverty, familial obligation, and a longing for intimacy. Through his interior reflections and interactions with his mother and acquaintances, the text renders daily office drudgery, private ambitions, and the friction between social appearances and personal need. Episodes examine choices about marriage, maternal dependence, and the petty humiliations and compromises demanded by bourgeois respectability, while domestic scenes and character studies reveal hypocrisy, restrained desire, and the emotional toll of convention.

—Tiens, André, dit sa mère, voici pour Mme Rollin, voici pour le pharmacien, et rien pour toi, mon pauvre garçon. Courage!—Et elle disparut. André referma la porte. La vie lui semblait étrange.

Par sa faute, sa mère, réduite à des rentes dérisoires, allait végéter dans un trou de campagne; un nouvel enfant venait ajouter aux soucis d'hier des dépenses et des chagrins.

Cependant l'orgueil d'avoir un fils lui releva la tête: Jacques serait grand, puissant et riche. Il relèverait le nom, ferait des coups d'éclat.

Voeux ridicules! André, ex-copiste, scribe dans un bureau, baissa le front: que léguerait-il à son fils, en vérité?

À cet instant, par une fenêtre mal fermée, s'engouffra une bouffée d'air, et André eut une aspiration suprême, violente comme l'effort d'un prisonnier pour desceller les barreaux de sa prison.

«Ah! s'en aller, murmura-t-il, en tendant les bras dans un geste de fatigue écoeurée, chercher une vie nouvelle, être paysan, plutôt qu'un monsieur ridicule comme moi, habillé d'une redingote râpée, et méprisé par son concierge!…»

Et sans qu'il sût d'où lui venait cette association d'idées, il pensa à
Damours qui était en Algérie et à la terre que Mme de Mercy y possédait.
Mais avant d'avoir suivi le fil de son rêve, André s'arrêta: «Il ferait
un triste fermier, vraiment!»

—Mais il y a un courant d'air ici!—cria une voix, et la soeur parut, fermant la fenêtre.

André frissonna avec malaise et crut sentir retomber sur lui le couvercle de sa vie fermée.

Bien différente, la soeur novice, de la gaillarde soeur Ursule, qui avait régenté toute la maison, soeur Louise, asservie à la règle, faisait son service strictement, mais elle ne parlait ni ne mangeait, et se mouvait sans gaîté. Quand le médecin était là, incapable de lui faire un rapport, elle baissait les yeux, répondant par monosyllabes.

Les regards la gênaient. Elle n'avait point de sympathie pour la petite Marthe, devenue cependant gentille. Plus que la règle religieuse, quelque chose d'invisible la séparait de la vie et des vivants; et c'était le mal qui ne pardonne point, dont elle se mourait.

Quand elle égrenait son chapelet et que les prières couraient sans bruit sur ses lèvres, André, glacé par ce détachement froid, impassible, des êtres et des choses, devinait lointaine, ailleurs, la pensée de la soeur; ses yeux semblaient dire: «Que m'importe tout cela? puisque je vais mourir.»

Il eut un soulagement quand elle partit. Elle aussi parut allégée. Elle souffrait dans les intérieurs bourgeois, elle soignait de préférence les misères populaires dans des chambres froides et infectes.

Quelques mois après, la supérieure, qui pendant son séjour venait l'inspecter, apprit à Toinette, rencontrée dans la rue, la mort de soeur Louise.

Une femme de ménage provisoire, engagée pour le temps des relevailles, fut congédiée. Alors Toinette et son mari reprirent leur vie impossible. Elle leur parut beaucoup plus lourde. L'idée qu'ils faisaient leur devoir les consolait bien un peu mais l'avenir restait effrayant, sans sécurité, sans issue. André, bachelier, ne pouvait aller bien loin en donnant des leçons; et ses travaux de librairie, peu payés, étaient aléatoires.

XII

Depuis quelques jours, Crescent évitait, par délicatesse, André, dont la scrupuleuse amitié voulait rendre des comptes et n'accepter que moitié du prix des leçons.

On le vit pour le baptême, car il fut parrain: attention qui le toucha plus que toute autre. Ensuite il disparut jusqu'à un certain premier mars dont Toinette se souvint toute sa vie.

Crescent la trouva seule; il avait un air mystérieux qui intrigua et émut la jeune femme.

—Vous apportez une bonne nouvelle?

—Bonne, c'est selon, ça dépend d'André.

—Comment?

—Auriez-vous du plaisir à le voir rentrer dans l'Administration?

—Mais…—Toinette devint rouge, sans qu'on sût si c'était de plaisir ou d'humiliation.—Expliquez-vous.

—Eh bien, les mesures prises par le Ministre ont soulevé des protestations; l'influence de plusieurs sénateurs et députés a fait déjà réintégrer quelques employés. Le ministère a fait soigneusement reviser le dossier des révoqués, bref, celui d'André est bon, sans grief à sa charge, et à l'heure qu'il est, André est rétabli dans ses fonctions, appointements, etc..—Voici le papier, je m'en suis procuré copie.

—Ah!—dit Toinette songeuse: cette réparation tardive lui faisait sentir plus vivement l'injustice récente.—Le coup a été dur pour lui, on ne s'est pas soucié de savoir s'il aurait du pain; les puissants agissent sans réfléchir assez.

Elle se tut:

—Conseillez-moi?

—Tout dépend d'André. Son orgueil et son coeur ont souffert, veut-il continuer à ne demander de ressources qu'à lui-même, qu'à son énergie, je ne pourrais l'en blâmer, d'autre part, c'est chanceux. Préfère-t-il rentrer dans la maison d'où il est sorti, c'est humiliant peut-être, mais il gagnera moins péniblement sa vie, il aura moins d'imprévu.

—Mais, dit Toinette, si un autre ministre?…

—Je ne le crois pas, ces mesures radicales épouvantent les nouveaux venus. Le nôtre est une exception, heureusement. André peut rentrer sans crainte… Ah! je sais bien,—fit-il avec une pause, que l'avenir politique est incertain, mais quoi…—Et brusquement:—Je me sauve!

—Attendez André.

—Peut-être vaut-il mieux que vous lui expliquiez vous-même!…—Toinette comprit la délicatesse de leur ami.

—Si j'osais vous donner un conseil, dit-il, n'influencez pas trop votre mari, qu'il prenne librement son parti et surtout qu'il ne songe qu'à lui, qu'à vous…—Et honteux d'en avoir dit tant Crescent se sauva, laissant sur la table l'arrêté ministériel.

Toinette le relut, le palpa.

C'était une belle feuille double, frappée d'un timbre incrustant le papier; une belle écriture de scribe la paraphait, indifférente.

«On ne doute de rien, pensait-elle. Si André refusait pourtant!»

Quand il rentra, elle dit:

—Quelqu'un est venu te voir. Devine?

—Ah! Qui donc?

—Devine?… Crescent!

—Qu'est-ce qu'il voulait?

—Te montrer quelque chose.

Et Toinette, en hésitant, présenta le papier, qu'André lut attentivement, plia et mit dans sa poche. Il parut honteux et sifflota pour dissimuler ses impressions.

Il était las de ses leçons et crotté de boue. Son visage trahissait la fatigue et l'écoeurement; Toinette n'osa l'interroger. D'ailleurs le dîner l'occupa. André, ayant changé de vêtements, jouait dans le cabinet de travail, avec la petite Marthe. L'enfant, qu'on n'avait jamais emprisonnée dans un maillot, avait, dans la liberté de la layette anglaise, développé ses petits membres remuants. De jolis rires lui partaient des lèvres, tandis que devant le feu, son père, agenouillé, la chatouillait.

Toinette ouvrit la porte et regarda son enfant et son mari; se demandant quelles pensées il roulait dans sa tête, elle attendit qu'il levât les yeux.

Il enleva Marthe et l'installa dans sa chaise. Le dîner fut silencieux. Toinette comprit qu'il ne fallait pas forcer André à peser tout haut ses doutes et ses résolutions. Il souffrait; elle le voyait à de soudains assombrissements passant sur sa figure. Pourtant, sans savoir ce qu'il ferait, elle espérait un avenir meilleur.

Le sommeil d'André fut agité; au matin il s'habilla, se brossa soigneusement, et demanda que le déjeuner fût avancé.

—Où vas-tu donc?—fit Toinette avec vivacité.

—Au bureau,—répondit-il.

Cette placidité apparente émut et déconcerta la jeune femme. Il y avait beaucoup de résignation dans ce ton simple. André apprenait quelque chose aux épreuves de la vie.

Il rentra par la grande porte et, froidement, alla saluer ses chefs, serra la main de Malurus, suspendit son chapeau, épousseta son pupitre et demanda de la besogne.

Malurus ne put se décider tout de suite à lui en donner. Il le regardait avec étonnement et malaise comme s'il n'eût jamais cru le revoir. Alors aussi André fut frappé de la mauvaise mine du commis: il s'était voûté, cassé, son oeil se brouillait davantage, ses vêtements noirs étaient aussi plus piteux, comme si, frappé par le désarroi soudain de l'Administration, il avait crû sa dernière heure arrivée. Sa toux sonna plus fêlée encore.

—Heuh! heuh! monsieur de Mercy, de la besogne? Grâce à Dieu, il n'en manque pas, j'ai été très accablé, monsieur, pendant votre absence. Et son regard semblait lancer un reproche, comme si André se fût prélassé en congé.—Voici donc du travail!

On eût cru qu'il allait soulever une montagne de paperasses, mais il apporta quelques expéditions.

«Allons, pensait André, rien n'a changé.»

Et il se remit à son insipide besogne, heureux de pouvoir restituer à
Crescent les leçons si généreusement prêtées.

* * * * *

La vie reprit, monotone, réglée. Du moins André ne s'excédait plus de fatigue; il conserva ses travaux de librairie, c'était un surplus pour le ménage. Puis au bout de trois mois, comme compensation minime et que cependant l'on fit sonner bien haut, on lui accorda une augmentation de trois cents francs.

Ils continuèrent à se passer de bonne. Une vieille femme de ménage seulement venait pendant deux heures le matin.

Si pauvres qu'ils fussent, Toinette voulut fêter le troisième anniversaire de leur mariage. Ce fut un dîner d'amis. Le lendemain, ils en regrettèrent la dépense. Dans les fausses pauvretés, les plaisirs du coeur ne sont jamais francs, la question d'argent les diminue, les salit.

Ils ne parlèrent bientôt plus du ministère; c'était la sécurité, faute de mieux ils s'y résignaient.

André n'avait même plus ses anciennes mélancolies devant le mur, l'horizon fermé. Au bout de six mois, complètement remis à la tâche journalière, il avait pris ses aises; son travail fini, il lisait des livres d'histoires ou de philosophie, tâchait de s'instruire, de s'intéresser à autre chose qu'à lui-même et qu'à sa vie manquée.

Il eût voulu faire le moins attention possible aux misères quotidiennes, élargir son esprit et hausser son âme au delà des questions terre à terre. Il demanda aux livres de pensée de l'affranchir de ses tristes préoccupations. Par la force de la volonté, il y arriva presque, se développa, se mûrit. Il s'assimila beaucoup de choses, sans se faire des idées personnelles et originales.

Quand il ne lisait pas, il jouait avec sa fille. La voyant peu à peu, gracieuse, balbutier des mots, il pensait au temps où elle serait jeune fille, à la nécessité de la marier. Et cette époque lointaine parfois lui semblait proche; il avait une peur comique de la rapidité de la vie.

Envisagée ainsi, sa position lui coûta moins; il se résigna aux tristes heures du bureau; son voisin de chaîne n'était pas gênant.

Hors les minutes où il remuait de vieux cartons, Malurus restait des heures assis devant son pupitre, immobile, le nez sur le papier, la plume au bout du dernier mot écrit. Dans ces mutismes, parfois l'appel d'un timbre électrique le faisait tressaillir. C'étaient des sursauts profonds, maladifs, un réveil effaré de la conscience perdue; et pendant un instant, ses lèvres battaient l'une contre l'autre, peureusement.

À quoi pensait-il dans ces moments de stupeur? Le long passé d'une pauvreté prudhommesque et navrante s'affichait dans ses tristes loques, et sa laideur falote d'homme sans âge.

Un après-midi, André à demi retourné vers Malurus, se faisait toutes ces questions. Avoir dit de l'employé: «Bah! un fou!» ou bien: «Un crétin!» n'était pas expliquer grand'chose. Il devait y avoir eu sous ce crâne déprimé des douleurs muettes, l'angoisse d'une vie ratée, des tendresses peut-être stériles, la honte de se sentir chaque jour ratatiner le corps et l'âme.

Et André se disait: «À quoi et à qui peut donc servir une existence pareille?».

À ce moment le timbre du chef de bureau eut un appel sec et pressant.

André s'attendit à voir frissonner Malurus qui ne bougea point.

La sonnette électrique vibrait impérieusement.

—Malurus, on sonne!

Le vieux restait immobile, André cria:

—Malurus!

Pas de réponse.

—Est-ce qu'il dort? ce serait la première fois.

Et s'approchant du commis qui s'appuyait sur le coude, il le toucha.

Le bras s'abattit roide, la tête choqua la table, avec un bruit sourd.

André devint pâle, crut à un évanouissement, releva Malurus par les épaules, mais le corps se renversa, les bras pendirent, la tête se rabattit en arrière, montrant un cou saillant, une bouche grande ouverte, des narines noires et, dans la lividité du visage, l'épouvantable regard mort des prunelles.

André cria, appela au secours.

On enterra Malurus le surlendemain. Aucun membre de la famille ne parut, malgré le fait divers des journaux. On ne trouva rien dans ses papiers.

La pièce où habitait André lui sembla insupportable; qu'on lui mit un compagnon, cela lui paraissait également pénible.

Par bonheur, il obtint d'être placé seul, dans un sombre petit réduit, donnant sur une cour étroite et vitrée. Le relent des cabinets voisins rendait l'endroit plus malsain encore.

Du moins André y était seul. Et il ne voyait plus le grand mur.

Après six ans d'Administration, ce lui fut une grande joie. Il ne présageait pas que cette solitude lui deviendrait, plus tard, un supplice.

On ne le dérangeait guère. Il avait à l'ancienneté acquis le droit d'être tranquille. Il était exact aux heures et au travail. On l'oublia.

L'hiver, il avait trop chaud, étouffait, se préservait mal du feu par un grand paravent verdâtre; l'été, il suffoquait. Par la porte et la fenêtre passait l'odeur des plombs. Son bureau, sa chaise tenaient presque toute la place. Sur la cheminée, il y avait une cuvette, dans la cuvette une carafe. Des cartons vides occupaient les murs. Dans un des cartons moisissait un vieux pot de confitures. C'est tout ce que trouva André, dans l'inventaire qu'il fit de son nouveau bureau.

Il tâcha de s'y accommoder comme un homme qui sait qu'il doit vivre là des années.

TROISIÈME PARTIE

I

Une fois par mois, les de Mercy allaient à Chartrettes voir le petit Jacques. D'un de ces voyages, André garda un pénétrant souvenir, plein de douceur et de mélancolie.

Le printemps était revenu.

Descendu à la gare, seul, le matin, André suivait la grand'route ensoleillée. Il avait plu pendant la nuit, et la terre exhalait un arôme étrange. Les arbres, sous la feuillée neuve, d'un vert pâle, dressaient leurs troncs noirs. Les feuilles, menues comme celles du cresson, découpaient, palpitantes sur l'azur clair, leur délicieuse verdure d'or. Et ce feuillage enfant avait l'humidité d'une couleur fraîche, prête à rester aux doigts.

Dans les fossés, l'eau bruissait, rapide et sourde. Arrivé au pont, André s'arrêta, regardant la Seine paisible couler, sous un flot de soleil. À un endroit transparent, le fond d'herbes et de sable apparaissait; des poissons fendaient cette zone, lumineux, puis se fondaient dans l'eau sombre. Un vent frais la ridait, la brisait en écailles qui miroitaient. Un peu de vapeur bleue, presque invisible, s'évaporait sur la cime des bois, et à la mélancolie d'une heure sonnée, égrenée par un cadran d'église, répondait, très faible, un écho de sonnailles, agitées par des bêtes que l'on ne voyait pas.

André remonta la Seine en côtoyant la berge haute. De grandes herbes embarrassaient ses pieds; un oiseau s'envolait, ou un poisson, jailli de l'eau, étincelait dans un éclair. Les champs, pleins de rosée, s'étendaient à perte de vue, bruns ou verts. La terre était pleine de promesses; des carrés de blé, à tige courte, montaient.

Le coeur d'André se dilata. Il se grisait d'air et de lumière. Par un égoïsme involontaire, il se réjouissait d'être seul. Il oubliait bien des soucis, des petites douleurs, un terre à terre mesquin et trivial. Il ne pensait à rien, sentait l'odeur des herbes, respirait à pleins poumons.

Bientôt les maisons sur la hauteur parurent, plus blanches, plus grandes. Il retomba sur la route, gravit un raidillon, se trouva à l'entrée du village et s'arrêta à une petite maison de peu d'apparence.

Un voile de dentelle sur la tête, une femme en vieille robe de chambre, courbée sur les fleurs d'un étroit jardin, arrachait, avec un sarcloir, les mauvaises herbes. André reconnut sa mère.

Il voyait ses cheveux gris, une partie de sa figure blême. Elle semblait si calme, si résignée, qu'il se sentit honteux et triste. Comme elle avait vieilli! Il n'osait bouger. Et pourtant elle allait le voir, elle aurait une grosse émotion et cette surprise lui ferait mal. Tout à coup des suggestions folles lui traversèrent l'esprit; pour la première fois des idées de mort lui vinrent, dans le gai matin. Elle mourrait, la pauvre femme, un jour il la verrait mourir! Une angoisse indicible lui tordit le coeur; il poussa un cri:

—Maman!

Elle se retourna, comme si on l'eût frappée:

—Toi!…—Et elle courut à lui, bouleversée de joie, de surprise.—Tu vas bien? Et Marthe? Et… ta femme? Mais entre donc, mon pauvre ami!

Dans la cuisine, la vieille bonne sourit à André.

—Mon Dieu! y aura-t-il de quoi déjeuner? dit Mme de Mercy.

—Eh oui! eh oui!—bougonna Odile enchantée.

La fenêtre de la chambre, au premier, regardait les champs, par delà la rivière, les bois. André fut frappé, plus qu'à l'ordinaire, de la nudité de la pièce. Un paravent peint masquait le foyer; sur la cheminée reposaient deux grosses coquilles de mer; une vieille pendule, sous verre, dormait, arrêtée. Un petit lit très simple occupait un des côtés de la pièce, un fauteuil était près d'une table portant une écritoire et quelques livres familiers. Le papier de tenture, à fleurs bleues, se déchirait par places, sur le plâtre du mur.

Le parquet de bois blanc était propre, mais de tous les meubles paysans et de l'armoire s'exhalait une odeur un peu sure. André rechercha des objets délicats dont sa mère se servait à Paris; elle les y avait laissés. C'était une privation pour elle, mais son mobilier si ancien, si ruiné, serait plus en sûreté au Garde-meuble, que heurté en des déménagements provisoires.

Ce déjeuner fut intime et cordial, parce que André et sa mère évitèrent de parler de choses qui les attristaient toujours; Mme de Mercy était heureuse; il lui semblait qu'André lui revenait, était garçon, lui appartenait. Mais aussitôt on parlait du petit Jacques, et reprise du bonheur d'être grand'mère, elle s'écriait:

—Tu vas le voir, on l'apportera après le déjeuner, il est si gentil, si tu savais, il rit, m'appelle «gand'mèe», crois tu? à son âge?…

Et André souriait, ravi de parler de son fils. Un fils! Ce mot résonnait à son oreille plus grave que le mot de fille; son fils, qui réaliserait les ambitions paternelles, qui… Pauvre être encore, petite chair débile!

—Et il est fort! colère! il faut faire tout ce qu'il veut!

Le père souriait, fier que son fils eût déjà une volonté.

—Allons le voir!—dit-elle impatiente, et lisant le même désir dans les yeux d'André.

Dans la rue une douce paix régnait. Des chiens dormaient au soleil. Les portes de bois étaient closes, le village semblait désert. Quelquefois un rideau se soulevait; on distinguait un visage indécis, deux yeux curieux. Sur un banc, à l'ombre, un vieux tout cassé, regardait sans voir le clocher de l'église, marquant une heure.

Mme de Mercy poussa une porte à claire-voie, entra dans une cour. Près d'un tas de fumier, des canards barbotaient dans une mare noire, des poules picoraient, des poussins se pressaient autour d'elles et deux coqs, la tête en l'air, se promenaient, provocateurs. L'un d'eux avait le cou et le corps à demi plumés par son rival. Dans l'encadrement d'une porte, une vieille femme parut, mettant une main sur ses yeux.

C'était la mère de la nourrice; on la salua. Placide, elle les introduisit dans une salle basse, carrelée; une grande horloge à poids et à balancier faisait entendre de lents et gros tic-tac. Le grand-père, un vieil homme déjeté comme un cep de vigne, se leva, souriant dans sa barbe frisée, couleur de mousse roussie.

La nourrice arriva, tenant l'enfant. Il venait de s'éveiller, il riait. André, doucement, délicatement le prit, sans que Jacques pleurât. Les paysans s'extasièrent sur la ressemblance. Était-ce vrai? Il chercha sur la figure, dans les yeux troubles, quelque chose de lui-même. Et ce qu'il éprouvait était amer et doux.

On leur proposa de passer au jardin. Des rosiers y poussaient pêle-mêle avec les choux et toutes sortes de légumes. Les roses n'avaient pas encore fleuri. Mais les pêchers et les abricotiers étaient en fleur, roses et blancs. Au vent frais qui les secouait, les pétales, comme une neige parfumée, tombaient sur André et l'enfant. Mme de Mercy se taisait. La nourrice récoltait sur la haie des pièces de lessive qui avaient séché; au bout d'une heure, Jacques ayant pleuré, elle lui donna à téter.

L'enfant avait un mouvement de cou joyeux, on sentait le lait descendre en lui, gonfler sa petite poitrine.

—Il boit bien!—dit Mme de Mercy avec admiration.

—Oh! il boit!—reprit la nourrice avec énergie, comme si on eût pu en douter.

-Il boit!—faisait André en hochant la tête d'un air béat.

Le temps passa trop vite. André embrassa l'enfant et prit congé. Les vieux parents firent un mouvement.

—Va devant!—dit Mme de Mercy.

Il l'attendit dehors, un instant.

—Eh bien?

—Rien! rien!—dit-elle. Mais pendant le trajet elle parla peu; elle pensait aux exigences des paysans qui, n'osant grossir le prix convenu, réclamaient des compléments en nature.

De nouveau, ils se retrouvèrent dans la petite chambre de Mme de Mercy; l'heure de partir était venue.

Déjà!

Le ciel était aussi bleu, le soleil aussi beau, et André se sentait triste, profondément triste.

Une angoisse poignante le suffoquait maintenant, dans ce dépaysement de la campagne, de la maison pauvre, des meubles laids. La grandeur, la simplicité du sacrifice de Mme de Mercy, lui apparurent entières. Et du passé se levaient tous les dévoûments, tous les héroïsmes maternels; ils pesaient sur lui, l'accablaient. Il sentit que sa mère morte, il ne serait jamais quitte envers elle, ne lui aurait jamais rendu le quart de ce qu'elle avait fait pour lui.

Il craignit qu'elle ne le devinât; aussi se détournait-il vers la fenêtre. Il pensa:

«Non, je ne m'acquitterai pas envers elle, mais envers mes enfants. Le dévoûment ne se paye pas à qui en fait preuve, mais à ceux qui en ont besoin à leur tour. La loi du devoir se transmet de père en fils, et c'est ainsi que je paierai ma dette.»

Alors il se sentit plus calme et son chagrin n'eût plus rien d'amer. Sa mère n'était-elle pas résignée? Lui de même devait l'être, et les enfants, en grandissant, bénéficieraient de leur mutuel amour.

—Adieu, mère, il est temps.

—Je vais t'accompagner un peu.

Ils descendirent, suivant la grand'route. Des nuages blancs moutonnaient dans le ciel. Bien qu'ils marchassent lentement, on arriva au tournant, et Mme de Mercy fatiguée s'arrêta.

Ils se dirent adieu.

Longtemps, en se retournant, André l'aperçut, immobile dans la poussière, et qui lui faisait signe de la main. Quand il franchit le pont, il ne la vit plus. Alors, il hâta le pas, sans regarder autour de lui.

II

Quelques mois plus tard, il retrouva des joies dans ce pays. Il jouissait de son congé; tous trois logeaient chez leur mère. Toinette sevra le petit Jacques qui, âgé de seize mois, se portait à merveille.

Marthe courait toute seule, chancelant parfois sur ses petites jambes. Elle daignait s'humaniser pour son frère, voulait le porter, comme une poupée aussi grande qu'elle, et trop lourde. Elle s'était fait tout un vocabulaire enfantin, estropiait les mots, avec de jolies intonations. Une grâce de petite femme fleurissait en elle, ses gestes avaient une coquetterie ingénue, dont les parents s'extasiaient.

Le mois de vacances se passa là, et malgré le repos qu'ils goûtèrent tous, et leur liberté, grâce à la réservée et délicate hospitalité de Mme de Mercy,—Toinette et son mari restaient pourtant soucieux. L'impossibilité de vivre sans dettes à Paris leur était bien démontrée, ou alors c'était une vie étroite, misérable, d'ouvriers. Tout les inquiétait, jusqu'à l'exiguïté de leur appartement. Les enfants y vivraient serrés, sans air. Pendant l'hiver, Marthe rarement sortie, avait gardé un teint d'anémie, une pâleur mate.

Si heureusement qu'il se laissât sevrer, Jacques subirait vite l'influence de l'appartement. Et que de difficultés à Paris, où le lait coûtait si cher, les oeufs frais aussi. Autant de préoccupations. Toinette surtout y songeait, et cela la rendait grave, mais non plus nerveuse. Elle était moins agressive, moins boudeuse qu'autrefois; elle aussi la vie la modifiait. André le constatait avec plaisir.

Ils envisagèrent dès lors la nécessité d'un parti décisif. Plusieurs se présentaient.

Vivre en province, ils ne pouvaient s'y résoudre. Ils aimaient Paris. Bien qu'ils ne vécussent pas de sa vie bruyante et affairée, ils respiraient son air, marchaient dans ses rues, coudoyaient sa population. Ils y possédaient une indépendance relative; leur pauvreté y était moins pénible qu'ailleurs; perdue entre tant d'autres, on ne la remarquait pas. En province, ils rentraient dans la hiérarchie, selon l'emploi qu'André y tiendrait; puis quelle existence pénible! Cependant ne serait-ce pas plus sage?

Que Mme de Mercy continuât ses sacrifices, impossible! elle était à bout de ressources. Réduite strictement à trois mille francs de rente, elle ne pouvait plus que prendre pension dans quelque couvent, à moins qu'ils ne vécussent tous ensemble, unissant leurs efforts et leur médiocrité? Le fils et la mère eurent le courage d'y renoncer. André expia ainsi, tardivement, son désir d'autrefois, son besoin de s'évader de la maison maternelle. Aujourd'hui, Toinette n'ayant su comprendre ni aimer sa belle-mère, il était trop tard pour tenter la vie commune.

Mais alors n'était-il pas juste, Mme de Mercy s'étant sacrifiée sans réserve, que les parents de Toinette à leur tour aidassent le jeune ménage? C'étaient des négociations à renouer. Depuis quatre ans et demi que leur fille était mariée, les Rosin avaient de moins en moins donné signe de vie. C'est par Crescent, qui tous les ans, allait voir les siens, à Châteaulus, qu'on avait des nouvelles. Ce fut lui qu'on chargea de rappeler nettement aux Rosin, leur devoir.

Au retour de son voyage, il vint passer une journée à Chartrettes. Il était gêné et soucieux; cependant sa franchise l'emporta, et comme il était en ce moment seul avec André:

—Loin des yeux, loin du coeur! dit-il. J'ai trouvé Rosin très affaibli, il baisse beaucoup. D'ailleurs, dominé par sa femme, il n'a jamais eu voix au chapitre; elle, est très affectée, à cause de son fils. Il va bien, Alphonse! il dépense de l'argent, où le prend-il? il fait des scandales! La mère est furieuse, mais son amour jaloux s'en accroît. Elle vendra sa dernière chemise pour ce chenapan. N'espérez rien!

—Ah!—fit André avec calme, quoiqu'il sentît bien le coup—et pourtant vous avez parlé?

—Parlé, crié, prié, mais, mon ami, je vais dire le mot terrible: ils ne comprennent pas. Leurs sentiments sont atrophiés. La mère n'a jamais aimé ses filles, elle se soucie bien qu'elles soient malheureuses. En ce moment, inconsciente, elle pousse au mariage de Berthe, et Dieu sait…

—Comment, elle se remarierait?

—Ah! dans de tristes conditions. Depuis son veuvage, elle a toujours été à charge à ses parents; au figuré, car le grand-père payait son entretien. Elle est recherchée depuis quelques semaines par un vieillard riche, très connu dans Châteaulus. Sa famille est peu honorable. C'est un homme usé, flétri par la débauche. Berthe est encore une belle femme. Comment en est-il devenu amoureux? Sans doute par le dégoûtant calcul d'acheter pour rien des plaisirs qui lui reviennent fort cher.

—Et Berthe accepte… cela?

—Eh! mon cher!—dit Crescent avec amertume—le prestige de l'or! Elle sera riche, dominera le vieillard, l'enterrera, n'est-ce pas?

—Et les parents?

—Ravis. Tous, le frère en tête, célèbrent les louanges du vieux, c'est
Alphonse d'ailleurs qui a négocié ce mariage.

—Joli! fit André. Pouah! Et le grand'père Rosin?

—Il attend sa troisième attaque de paralysie, il ne peut remuer le visage ni les mains. Comprend-il? Peut-être, alors il doit bien souffrir.

Il se tut, et il y eut un long silence, comme pour laisser à ces idées pénibles, agitées dans leur cerveau, le temps de se tasser.

—Mais enfin,—dit André,—j'ai donc affaire à une famille exceptionnelle?

—Eh non! La province…

Et Crescent raconta à son ami des histoires effrayantes et grotesques, la légende invraisemblable d'une petite ville mise à nu, de ses habitants dévoilés dans leur bêtise, leur méchanceté, leurs vices.

—Bref, il n'y a rien à espérer d'eux?—dit André.

L'autre haussa les épaules, et soupira.

André mit Toinette au courant, en lui déguisant ce que la vérité avait de trop cruel. La jeune femme pleura. Elle aimait ses parents, après tout. Elle ne les avait pas revus depuis longtemps. Dans l'absence et l'éloignement, un prestige les revêtait. Elle oubliait leurs défauts, parlait avidement de les revoir, enseignait à Marthe leurs noms, et celui de son frère, heureuse quand l'enfant répétait bien: Gui-gui.

Elle se résigna.

Ils s'arrêtèrent alors à l'idée d'habiter la campagne. Toinette s'y était toujours refusée, ce fut elle qui le proposa.

Mélancolique, elle évoquait de laides banlieues, des avenues vides, des terrains vagues ou bien des rues populaires, grouillantes et empestées. Ils pensèrent à l'inévitable Levallois, à Saint-Mandé, aux tramways où l'on s'entasse, et devant lesquels, les jours de fête, on se bouscule un numéro en main, pendant des heures.

Puis la raison, une raison de pauvre, sans fierté et comme amoindrie, faisait valoir l'absence des octrois, le meilleur marché du vin et des denrées.

André avait peine à se résoudre; il demanda:

—Pourquoi ne pas aller loin? là où l'air est plus pur? Avec les chemins de fer et les bateaux, pour un prix fixe, on peut tout aussi facilement aller à Paris. Au lieu d'un appartement, nous pourrions avoir une maison?

Et brusquement décidés, laissant les enfants à la grand'mère, mari et femme se mirent en quête. La ligne de Saint-Lazare était bien fréquentée, desservant beaucoup de petits coins charmants, trop chers peut-être. La gare Montparnasse fut préférée. Clamart parut trop près, Meudon leur plut, mais les belles maisons qu'ils y virent, ainsi qu'à Bellevue, les effrayèrent. Il descendait du train un public de femmes en toilette, de fonctionnaires en redingote.

Ils poussèrent plus loin, vers Sèvres, et là toute la journée cherchèrent. D'abord ils ne virent que des villas trop riches. Puis tout à coup, ils débouchèrent sur une plaine en triangle, où des chevaux paissaient. Plus loin, des enfants se roulaient dans l'herbe. Une avenue descendait obliquement vers le parc de Saint-Cloud.

Cette plaine libre avait quelque chose de naïf, d'invitant.

—Les petits seraient bien là?—dit Toinette.

—J'y pensais.

Sur un coteau plein d'arbres, des maisons s'étageaient. D'abord aucune ne convint. Puis André en vit une, toute petite, à volets fermés et à écriteau.

—Tiens, vois donc!

Et Toinette montra, sur la porte du jardin, un papier déchiré, où était écrit: S'adresser au n° 10.

—Allons demander!

Ils allèrent au 10. Une grosse dame leur dit:

—Nous pouvons visiter. Les propriétaires sont mes amis (elle cita leur nom), vous les connaissez?

—Non!—dit André.

Cela l'étonna beaucoup; comment ne connaissait-on pas ses amis? Elle précisa: de gros commerçants? rue du Sentier? leur fille avait été malade? et l'ignorance persistante d'André lui inspirait de la défiance.

Elle ouvrit la porte. Quelques marches donnaient sur une petite terrasse, en hauteur sur la rue. On monta par un escalier caché par la verdure.

—Le jardin d'abord, n'est-ce pas?

Il n'était pas grand, mais on avait une tonnelle, deux ou trois grands arbres, tout un joli coin frais de feuillage.

Derrière, était un potager, avec des pommes de terre. Le long des allées, mûrissaient des poires et des pommes. La dame désigna un cerisier, un abricotier et deux pruniers. Le long du mur grimpait une vigne.

En haut du jardin, une haie et une petite porte donnaient sur une ruelle.

—La sente des Lilas, en trois minutes, vous êtes au chemin de fer!

Près de la maison, Toinette, en femme pratique, s'écria:

—Tiens! une pompe!

—On a de très bonne eau de citerne.

On visita la cuisine, la salle à manger. Un escalier de bois mena à deux chambres. Le second étage contenait, sous le toit plat, deux petites pièces, dont on ouvrit les fenêtres.

—Ah!… firent à la fois André et Toinette, et ils eurent peine à cacher leur surprise joyeuse.

Une vue immense s'ouvrait devant eux.

En bas, la plaine; et encadrant à droite et à gauche le décor, deux collines boisées: l'une, ancien domaine de maîtresse royale, l'autre, le parc de Saint-Cloud. Entre ces deux portants d'une immense scène de théâtre, se déroulait l'horizon, maisons et arbres, banlieues d'où montaient des fumées d'usine, panorama confus, arrêté par une grande toile de fond, le ciel, sur lequel se détachaient nettement l'Arc de Triomphe et le Trocadéro, tout petits.

Ils se nommaient tout cela, aidés par la dame qui réformait leurs erreurs. Les fournisseurs, assurait-elle, étaient proches. Le parc attendait les enfants, à défaut la plaine ou le jardin. Ils devinaient, à voir passer les gens, une vie simple et libre. L'espace leur emplissait les yeux, l'air les frappait au visage. «Il ferait bon vivre, respirer ici.»

Cependant leur guide les inspectait en dessous, sceptique, ennuyée d'avance de son dérangement inutile. Leur silence paraissait de mauvais augure.

—Nous disons que le loyer?…—demanda André.

—Six cents francs!—dit la grosse dame, en faisant une petite bouche, comme pour diminuer la valeur du chiffre.

—Six cents francs!—s'écria-t-il, ravi du bon marché.

—Mon Dieu!—balbutia-t-elle confuse,—je vous assure, voyez! tout est propre, les papiers sont presque neufs; peut-être obtiendrez-vous une diminution!…

—En ce cas, nous pourrions consentir à un bail,—dit majestueusement
Toinette.

—Peuh!—dit André,—en conscience, la maison ne vaut que cinq cents francs, et encore!…

Huit jours après, le bail était signé à ce prix, pour trois ans.

III

Une année passa.

Au bureau, Crescent semblait singulier. Depuis quelques jours, il jetait de-ci de-là des regards préoccupés, distraits, il entendait mal les questions, haussait les épaules avec un petit rire étouffé. Et soudain il redevenait grave, comme un écolier pris en faute.

Très intrigué, André lui demanda:

—Qu'avez-vous donc, Crescent?

Le petit homme le regarda d'un oeil vague, se recueillit et dit:

—Je me moque de moi!

—De vous?

—De moi! en qui je découvre des sentiments bien singuliers. Figurez-vous, le père de ma femme est à la mort, n'est-ce pas! le chagrin de sa fille une fois épuisé, car moi j'en aurai peu, je suis franc, la question sera de savoir si nous hériterons en partie ou si sa seconde femme aura tout détourné. Croyez-vous qu'il y a en moi un tas de mauvais sentiments qui bataillent? l'espoir, puis la peur, la colère d'être évincé, le regret de n'avoir pas été plus politique. Ah! non, le coeur de l'homme est bien curieux!

Et Crescent ricana encore:

—Car enfin je gagne ma vie, mon fils est officier d'artillerie. Marie a deux mille francs d'appointements comme directrice d'école maternelle, mes autres filles travaillent bien, Thomas a eu tous les seconds prix au lycée. Donc je n'ai besoin de rien, et voilà que bêtement je m'émeus, à propos de cette fortune.

—Mais,—dit André,—cela n'a rien que de naturel, puisque cet argent devrait revenir à votre femme; une spoliation n'est jamais agréable.

—Dites ce que vous voudrez,—fit Crescent avec une sévérité comique,—ce que je pense n'est pas bien, non, ce n'est pas bien!

Trois jours après il se précipita dans le bureau d'André. Il semblait partagé entre des sentiments contraires qui donnaient à son visage une expression extraordinaire.

Il est mort!—dit-il.

—Ah!

Et il y eut un silence.

—Oui, il a peu souffert.

—Ah!

Et le silence recommença.

—Nous héritons!—dit Crescent avec un soupir.

—Ah!—fit André.

—Le croiriez-vous? mon beau-père a tout laissé à sa fille et rien à sa femme. Elle a eu des torts: Dieu lui pardonne! La voilà sur le pavé! Pensez que nous ne l'y laisserons pas! C'est vingt-cinq bonnes mille livres de rente qui nous tombent du ciel. Ma femme est navrée, elle aimait son père quand même. Pour moi, je suis honteux de ce que j'éprouve, car enfin j'ai vécu sans désirs, laborieusement, et croiriez-vous que cet or me donne une joie grossière, immense. Tenez, c'est trop bête!

Il but à même à la carafe et s'essuya le front. Peu à peu la rougeur de son visage, la fièvre de son regard disparurent et sur les traits agités par une émotion trop forte, André, peu à peu, vit revenir la bonne expression paisible, un peu fatiguée, du Crescent qu'il connaissait.

—Vous ne deviez rien comprendre à mon agitation, tous ces jours-ci? Je n'aurais jamais cru que la fortune pût troubler le cerveau à ce point. Sans doute, je peux m'en réjouir pour mes enfants, pour ma femme; mais non, je sens bien que j'en ai une joie égoïste pour moi-même, pour le plaisir d'être riche.

André raisonna Crescent, le rassura. N'était-il pas piquant que ce fût le pauvre qui consolât le riche.

—Mais,—continuait Crescent,—croyez-vous que cela me rende plus heureux? Que me manquait-il?

André se consulta, et envisageant quelle vie plus intelligente, plus libérale, plus utile, la fortune permet, il le fit valoir.

—Oui, peut-être,—dit l'autre, et il se laissait convaincre.

—Tenez,—reprit-il,—je suis comme un homme qui aurait mis en été une pelisse de fourrure. Il est fier, mais il a trop chaud. Cette fortune me gêne! si je la refusais?

—Mais non,—s'écriait André. Et il le sommait en riant d'accepter.

«Que de façons! pensait-il. Ou bien par délicatesse vis-à-vis de moi, ou un peu d'orgueil vis-à-vis de lui-même, veut-il nous prouver qu'il est au-dessus de son bonheur?»

Crescent se résigna à sa fortune et André à sa pauvreté. Il n'avait pas d'envie, mais comment ne pas admirer la loterie du sort, qui distribue aux uns les gros lots, aux autres rien?

«Il le mérite du moins! pensait-il; seul, sans aide, il a su nourrir sa femme et ses enfants. Ce n'est que juste!»

Mais un sentiment amer lui faisait se demander malgré lui, pourquoi les oeuvres ne portaient pas en elles-mêmes leur rétribution, pourquoi la justice n'était pas de ce monde? Toute sa philosophie ne l'empêchait point de se répéter cette phrase concluante: «Cinq cent mille francs font vingt-cinq mille livres de rente. En province, aux environs de Châteaulus, dans le château qu'occupait le mort, c'est plus que l'aisance, c'est l'opulence.—Eh bien! tant mieux, à quoi vais-je penser?»

Mais pendant quelque temps, André imitant à son tour Crescent, s'en voulait furieusement du comique bouleversement de ses idées; plusieurs fois par jour il se prenait à répéter mentalement: «Cinq cent mille francs font vingt-cinq mille livres de rente!»

Cette obsession, il la chassa à la suite d'une sensation singulière. Il déjeunait chez Crescent. Déjà mieux disposé, leur appartement s'emplissait de tapis neufs, de jolis meubles. Comme ils prenaient le café, on présenta une facture, Crescent dut ouvrir son secrétaire. Instinctivement, les yeux d'André s'y portèrent.

Il le connaissait, ce vieux secrétaire. Autrefois le tiroir en était vide ou contenait des papiers d'affaire. André y vit des titres de rente et des rouleaux d'or. Crescent tira d'un portefeuille des billets de banque et en remit un à sa femme. En attendant la monnaie, il laissa le tiroir ouvert et surprit le regard d'André attaché à l'argent.

Aussitôt Crescent devint rouge; sa délicatesse le traita tout bas de parvenu et de butor; il n'osait refermer le tiroir, craignant de blesser André, ni le laisser ouvert, de peur d'étaler sa richesse. Dans ce conflit, il regarda André qui, avec une indifférence voulue, tapotait sur la table légèrement.

André lut, sur la face tourmentée de Crescent et sur ses lèvres, ces mots du coeur: «Ah! si vous vouliez accepter une partie de cette fortune, si je pouvais vous le proposer sans injure! Dites, voulez-vous! cela me ferait tant de plaisir!»

André sourit et le brave homme sourit aussi: son embarras avait disparu.

—Eh bien! et ma monnaie!—cria-t-il gaîment, et il la jeta dans le tiroir qu'il referma en haussant les épaules.

Oui, c'était impossible, tous deux le savaient, l'un ne pouvait offrir ni l'autre accepter. Dans un temps plus reculé, c'eût été tout simple, mais la société avait créé l'amour-propre et faussé l'amitié. Tant pis.

Depuis ce jour, André ne pensa plus qu'avec une joie sincère à l'héritage de ses amis.

IV

Le couvent où Mme de Mercy se retira et prit pension, quelques mois après l'installation de ses enfants à la campagne, était une maison triste, aux murs blafards, proche l'Observatoire. La grand'porte en fer, surmontée d'un linteau de pierre orné d'une croix, était toujours close.

Une soeur tourière introduisait les visiteurs dans le parloir, puis d'escaliers en corridors, les conduisait au petit logement de Mme de Mercy: une grande chambre à coucher et un petit salon. Les fenêtres se fermaient sur la rue silencieuse. Une chambre assez éloignée servait à la vieille Odile.

Des soeurs converses apportaient les plats de la cuisine.

Rien ne troublait le recueillement de la maison, que la cloche sonnant les offices ou tintant des appels pour les soeurs. L'aumônier plut à Mme de Mercy; ancien officier noble, il avait, dans des circonstances cruelles, perdu sa femme et ses enfants. Plus rien ne le rattachant au monde, il s'était donné à Dieu.

Les premiers temps, la tristesse du couvent pesa sur elle. Plus que jamais, elle se sentait seule. Quelques entretiens avec les soeurs, la conversation de l'aumônier, la lecture de quelques livres pieux bornèrent sa vie. Peu à peu la religion prit et absorba son âme délaissée, son coeur meurtri. Elle pensa à son salut. De ce jour elle souffrit moins, s'humilia et, par amour et sacrifice, s'offrit au Seigneur comme elle s'était donnée à son fils, comme elle se serait donnée, mieux comprise, à sa belle-fille aussi.

Elle devint plus calme et regretta moins un passé sur lequel elle ne pouvait rien. Ce qui la tirait de son demi-repos religieux, c'étaient les visites d'André, surtout quand il amenait la petite Marthe.

Alors l'amour maternel la ressaisissait tout entière, et elle avait des heures dont elle gardait des souvenirs de joie ineffables, puérils et attendrissants.

Toinette et André s'accoutumaient à leur nouvelle vie.

L'hiver leur parut dur.

La campagne, si remplie l'été, se dépeuplait l'automne. Le parc, solennel et vide, n'avait plus d'amoureux errant à l'écart, de familles mangeant sur l'herbe. Les maisons, avec leurs volets clos, leurs tonnelles de lattes vertes, inspiraient la tristesse. Vinrent les brouillards, la pluie, enfin la neige.

Calfeutrés dans leur petite maison, les de Mercy essuyaient aux vitres la buée, et regardaient au loin la plaine détrempée d'eau ou toute gelée. La neige épaisse stationnait longtemps sans fondre; à peine y avait-il des sentiers frayés.

C'était une solitude absolue, inconnue encore pour Toinette, qui la subissait en souffrant. Toutefois, elle se plaignait moins. Sa petite maison, les soins du ménage, ses enfants l'occupaient, et André constata qu'elle y prenait goût. Une petite bonne, nommée Félicie, les aidait, secondée le samedi par sa mère; c'étaient alors de grands nettoyages. Toinette se mêlait de cuisine, surveillait tous les apprêts, et le soir, les enfants endormis, elle cousait sous la lampe, enfilant l'aiguille au bout de ses doigts fins.

À quoi pensait-elle, durant ces longs silences? André cherchait à les interpréter et à lire dans l'esprit de sa femme.

Maintenant qu'ils étaient plus seuls encore, livrés à eux-mêmes, il espérait qu'une révolution se ferait en Toinette. Faible et tendre, moins tiraillé dans ses sentiments depuis l'absence de sa mère, aimant et ayant besoin d'être aimé, il cherchait à sa femme des qualités. Il voulait s'expliquer pourquoi elle n'avait su comprendre ni aimer Mme de Mercy. Il y cherchait sinon des excuses, du moins une explication satisfaisante.

Lui ayant offert de l'épouser, elle, ignorante de la vie, avait accepté, se fiant à lui. Comment eût-elle pu supposer qu'il se mariait imprudemment, avec des ressources insuffisantes? Sans doute, elle avait vite souffert dans son amour-propre, son orgueil provincial. Les sacrifices de Mme de Mercy pour le ménage ne lui avaient point inspiré de reconnaissance, mais de l'humiliation: ils étaient pour André, non pour elle, en somme. Et peu à peu, les légers torts de sa belle-mère l'avaient indisposée.

C'était cela, il le devinait.

Mais alors quelle dureté, quelle sécheresse chez une si jeune femme. Quoi! ne savoir accepter ce qui était donné de si grand coeur! ne pouvoir supporter de légers conseils, d'amicales observations, toute une bienveillance insidieuse, mais au fond si maternelle!

«Ah! par égard pour lui, n'eût-elle pas dû être meilleure, plus patiente? Car enfin ne devinait-elle pas combien il en souffrait?…»

Il la regardait; les enfants, Marthe dans son petit lit, Jacques dans son berceau, faisaient entendre leur respiration égale, et la mère, parfois, levant les yeux, pensive, les écoutait.

«Enfin Toinette était sa femme, et la mère de ces petits-là!» À cette pensée, le coeur du pauvre homme s'amollissait. Il les aimait, eux trois, d'une affection glissée peu à peu en lui, invétérée maintenant, comme une habitude qu'on ne peut arracher, sans en mourir. Il s'accusait:

«C'est moi qui ai eu tous les torts. C'était à moi à connaître la vie, à apporter à Toinette l'aisance et le luxe qu'elle aimait. J'étais un fou, un enfant alors, maintenant j'ai vieilli. Me voici plus raisonnable.

«Mais elle? sera-t-elle sage, comprendra-t-elle les nécessités de la vie, renoncera-t-elle au bonheur impossible qu'elle rêve peut-être, se résignera-t-elle à tirer de l'existence tout le bien qu'elle contient. N'aurons-nous plus de batailles?»

Et il se penchait pour la mieux voir.

La tête baissée elle tirait patiemment l'aiguille, d'un mouvement sec et long; par moment sa respiration plus forte soulevait son corsage. Elle avait les lèvres fermées, obstinément, et un pli au front se dessinait, comme une barre d'entêtement et d'orgueil. Sa figure ovale était un peu triste.

«Pauvre enfant, pensait-il, elle ne me demandait pas, elle m'ignorait, c'est moi qui ai été la chercher, l'épouser. Puisse-t-elle être heureuse!»

Heureuse, Toinette eût pu l'être; son mari l'aimait, après tout.

Mais, fidèle à André, elle ne lui savait pas autrement gré de sa fidélité à lui. D'ailleurs raisonnait-elle comme lui? Non, elle était d'instinct et sentait. Elle ne s'expliquait pas en vertu de quoi elle agissait. Souvent, lui ayant fait de la peine, elle en souffrait, mais, pour rien au monde elle ne lui eût demandé pardon, ou ne se fût privée de recommencer. Le raisonnement même, ni le sentiment n'avaient de prise sur elle. André lui criait-il: «Je souffre, tu as tort de me faire du mal», cela la troublait, mais sa conscience ne lui reprochait rien. Elle se sentait instable, rêveuse, passionnée. Des entraînements subits, des révoltes sans cause soulevaient son coeur. Le soleil, la pluie, les accidents, jusqu'aux plus petits faits l'énervaient ou l'exaltaient: c'étaient en elle comme de grands mouvements, stériles.

Cependant elle avait des qualités: un sens pratique, une franchise qui la rendait brutale plutôt qu'hypocrite; sa réserve même, ses silences étaient souvent comme une pudeur. Elle aimait André, certainement, comme elle aimait ses enfants. C'étaient des êtres, des choses lui appartenant, qui gravitaient autour d'elle.

Elle n'éprouvait pas le besoin de se donner toute, de s'assimiler à un homme, de vivre en lui, pour lui.

Certains côtés d'esprit d'André la déroutaient. Elle ne s'expliquait pas plus son mari, que lui-même ne la comprenait.

Souvent Toinette parlait, et dans le sourire d'André, ou l'ironie amicale de son regard, elle devinait qu'il ne pensait pas comme elle, et cela l'agaçait, la rendait injuste.

Et que de fois, parlant à sa femme de l'avenir, ou lui exposant une façon de voir, lui indiquant tendrement sa volonté, André se disait, en la voyant distraite: «Elle ne comprend pas, cela n'entre pas, ne peut pas entrer dans sa tête.»

Tous deux avaient raison, mais leurs griefs ne tenaient point, car la promiscuité de la vie de tous les jours, de tous les instants, les rapprochait quand même; vivant ainsi mêlés, ils ne pouvaient que se haïr ou s'aimer bien. Ils ne se haïssaient pas.

L'hiver ne finissait point. Tous les matins, André sorti vers neuf heures et demie de la maison, après un déjeuner rapide, descendait le jardin, et traversait la plaine tantôt gelée ou couverte de neige, trop souvent défoncée par les pluies, transformée en bourbier.

Il relevait le bas de son pantalon, marchant avec des précautions risibles. Parfois une petite voiture de maître, attelée d'un petit cheval, emportait au trot un grand domestique au marché; la boue rejaillissait, et le drôle avait l'air heureux.

André descendait la grand'rue, jusqu'à la Seine, toute froide, à reflets jaunâtres. Sur le ponton, où soufflait une bise aigre, il regardait une île où frissonnaient en été des bouleaux et des saules; toute nue, elle dressait ses squelettes d'arbres; au loin, dans le décor rétréci de Saint-Cloud, le bateau venait, tout petit et peu à peu grossissant.

Dedans régnait une chaleur pesante, plus pénible les jours de pluie. C'était toujours le même public, un soldat ou un prêtre, une bonne femme avec de gros paniers, des employés, quelques femmes seules, des mères avec des enfants remuants qui aplatissaient leur petit nez aux vitres.

Puis il descendait et gagnait vite son bureau au ministère.

La petite pièce sombre, entre ses casiers de cartons poudreux, exhalait une tristesse indéfinissable. À deux heures, André demandait la lampe. Et avec un rétrécissement d'idées, un besoin lâche de se blottir, son travail fini, il s'asseyait devant les braises, à tisonner et à rêvasser comme un vieux.

Presque personne ne venait le déranger, comme si, à la longue, il avait conquis le droit de vivre dans son coin, délaissé.

Bien des souvenirs lui revenaient, à ces heures crépusculaires, silencieuses: toute sa vie d'employé repassait devant ses yeux. Son entrée à vingt ans, et depuis huit ans les jours innombrables qui s'étaient écoulés, la besogne de copiste toujours la même. Si indécise, si peu caractéristique cette existence, qu'André ne parvenait pas à fixer les traits même des gens qu'il voyait ordinairement. Aucune parole n'en sortait que des phrases verbeuses, tristes comme la pluie. Depuis huit ans rien n'était advenu, sinon le déménagement d'une pièce dans l'autre, l'enlèvement, chaque jour, d'une feuille du calendrier, et la mort de Malurus, dont la face se détachait énigmatique dans le passé.

L'avenir? Il serait pareil, écoulé aux mêmes jours, aux mêmes heures. Et l'âge venu, l'intelligence s'atrophierait. Après les malheurs inévitables de la vie, les grandes déceptions, il marierait ses filles à quelque rédacteur laborieux, ou elles vieilliraient dans un froid célibat. Lui-même peu à peu deviendrait un employé ventru, ou trop maigre, une silhouette falote et ridicule.

Était-ce possible?

Il ne pouvait répondre. De quel autre côté se retourner? Quel emploi trouver? Comment quitter, même pour un jour, son bureau, son salaire?

Sa vie était manquée; il était trop tard pour la refaire.

À cela près, mon Dieu! les enfants ne donnaient-ils pas des joies? Sa femme ne lui était-elle pas fidèle? Tous les soirs, en rentrant, après avoir pataugé dans la boue, le coeur navré de mélancolie, ne trouvait-il pas sa petite maison, dont les vitres au loin brillaient, éclatantes? La cheminée était pleine de braises et le dîner apparaissait, cuit à point sur la table, au tumulte joyeux des enfants?

Presque toujours on peut choisir son bonheur. André avait choisi. Pourquoi se plaindre? Aux autres l'ambition, l'intrigue, la débauche, les aventures. Jeune homme, il avait repoussé cela, et voulu autre chose. Il l'avait, cet «autre chose». Tant pis pour lui, si cela ne comblait pas son coeur.