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Jours d'épreuve: Moeurs bourgeoises

Chapter 30: V
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About This Book

The narrative follows André, a young clerk who confronts the constraints of poverty, familial obligation, and a longing for intimacy. Through his interior reflections and interactions with his mother and acquaintances, the text renders daily office drudgery, private ambitions, and the friction between social appearances and personal need. Episodes examine choices about marriage, maternal dependence, and the petty humiliations and compromises demanded by bourgeois respectability, while domestic scenes and character studies reveal hypocrisy, restrained desire, and the emotional toll of convention.

V

Le printemps vint, qui lui apporta les bourdonnements de tête, la nostalgie des voyages, et aussi les délicieuses promenades, à travers les taillis jeunes éclaboussés de soleil, et les sous-bois humides exhalant l'odeur des champignons. Il fut plus gai. Depuis qu'il habitait la campagne, ses soucis d'argent étaient moindres; on liait presque les deux bouts. Mais on se privait, lui, de camaraderies, de dîners en ville; Toinette, de robes neuves, de chapeaux. Il en avait pris son parti, mais elle, souffrait vraiment, et faisait un sacrifice méritoire. Quand ils allaient au parc, par les allées solitaires sous les arbres rajeunis, elle se retournait parfois, entendant un pas, craignant qu'on ne regardât sa robe fatiguée.

Les enfants étaient encore petits; si petits et si charmants. Marthe avait deux ans et demi. Vêtue de rouge avec un grand chapeau de paille, sous ses cheveux d'un blond foncé, elle montrait une figure d'un blanc de lait, des yeux bleu-pensée, une petite bouche ouverte sur des dents pointues. Une vie précoce couvait en elle. Aux vivacités passionnées de la mère, elle joignait des silences rêveurs et pensifs du père. Câline et colère, avec un grand front développé et des mains mignonnes, elle frôlait tour à tour les mains caressantes, ou frappait les choses hostiles. Des mots estropiés, gentiment dits, lui faisaient un répertoire enfantin, et à chaque impression nouvelle, un mot, un rire, on voyait dans l'iris des grands yeux sombres, la prunelle tressaillir, changer de couleur, et la nerveuse enfant frémir toute, comme une sensitive effleurée.

André l'adorait; elle était si femme, avait de si beaux petits regards, tressaillait si joliment au moindre reproche. Il évitait de la regarder trop: ce regard d'enfant parfois le gênait, comme si elle eût pu lire en lui des pensées au-dessus de son âge. Sa paternité était délicate, tendre et inquiète, comme la petite fille elle-même.

Pour son fils, un moutard trapu, au nez impérieux et aux cris sauvages, il l'aimait autrement, ne craignait point de le faire taire, se promettait de le mater, de le diriger. Son orgueil était satisfait; il en ferait un homme.

Puis André souriait, retombait de ses rêves et, regardant jouer les pauvres petits, il accusait le temps, qui ne les faisait pas grandir plus vite.

Toinette les gardait de préférence, assise sur la terrasse en bas du jardin. Tandis qu'ils s'amusaient avec du gravier ou, juchés sur une chaise, regardaient dans la plaine courir un cheval ou un chien, leur mère, habillée comme pour sortir, des gants de Suède aux mains, un ruban dans les cheveux, examinait les passants, s'intéressait à eux.

Parfois elle amusait les enfants, les élevait dans ses bras avec une tendresse extraordinaire; plus souvent, elle les grondait, excédée de leurs cris ou de leurs mouvements. Elle bâillait, regardait au loin Paris, ou, longtemps rêveuse, elle suivait de l'oeil un officier à cheval, regagnant au petit trot une caserne d'où partaient des appels de trompette.

Elle lisait des romans: des hommes distingués, beaux comme des ténors d'opéra-comique, y enlevaient des femmes du monde, sphinx incompris, et étaient tués par des maris vulgaires. André, en revenant le soir pensait: «C'est pour moi qu'elle est là.»

De loin, la robe de Marthe lui semblait un coquelicot, celle de Jacques un point blanc. Toinette n'allait point à sa rencontre. Elle l'interrogeait, curieuse, le forçait à détailler sa journée. Et comme rien ne s'y passait, l'imagination de la jeune femme tournait à vide, comme une meule sans grains.

Des vols commis dans le voisinage décidèrent André à accepter un chien offert par un jardinier. Tob était fils d'une épagneule et d'un chien de garde. Tout petit, il jappait en remuant la queue, il suivait les enfants et les léchait. Il grandit vite, devint larron et aboya de toutes ses forces. Pour les enfants, il restait bon, se laissait tirer les oreilles, fermer les yeux. Il grattait dans le jardin; Toinette ne se plaignait pas trop.

Plus tard, une chatte perdue, toute noire avec des yeux verts lumineux, venant quotidiennement errer dans le jardin, André l'adopta, et comme elle avait de longs poils d'essuie-plume, on la nomma: Plume.

Au bout de quelques jours, Tob et Plume s'entendirent.

Une fois, Toinette à son poste d'observation, rappelait le chien, évadé dans la plaine, où il gambadait follement, quand le bruit d'une petite voiture lui fit tourner la tête. Un gentleman tenant les rênes, pincé dans une redingote et coiffé d'un chapeau gris, levait les yeux sur elle, la regardait fixement. Toinette se rassit, troublée. Ce regard, qui tenait à la fois du maquignon et du viveur, était amical et insolent. Toinette se promit de ne pas se tenir là, le lendemain. Elle y vint; mais la petite voiture ne passa plus.

Un jour, des propos tenus par une couturière à la journée, détachaient subitement la pensée de Toinette du gentleman correct.

Pendant quelque temps elle alla au bateau le soir avec les enfants, attendre André. Il prenait le petit Jacques dans ses bras; on s'en revenait doucement. Toinette se faisait tendre, plus câline, comme si, par une compensation bien féminine, elle s'accusait d'avoir pensé, si peu que ce fût, à un autre.

André, touché de cette affection, y répondit avec le besoin d'aimer et d'être aimé qui dormait en lui.

Bientôt Toinette craignit de devenir mère. Alors tandis qu'ils doutaient, n'osant, quel que fût le résultat prochain, se réjouir ou s'affliger, André éprouva un haut-le-coeur, une indignation.

«Quoi, leur vie précaire les réduisait à considérer comme un accident, un malheur, cette probabilité douce, ce bonheur, l'espoir d'un enfant? Ah! qu'il naquît seulement, bienvenu serait-il, ce pauvre fruit d'un amour de pauvres!»

Puis lui revenaient en mémoire la naissance de sa petite fille, sa maladie et celle de la mère, les brèches d'argent, les mémoires de médecin, de garde et de pharmacien; puis la seconde naissance, non moins ruineuse; et tout ce que coûtaient les enfants, de plus en plus, en grandissant.

Mais quand la froide raison avait dit cela à André, une révolte lui faisait souhaiter que Toinette, coûte que coûte, fût mère. Elle ne devait pas l'être; alors, tel est le coeur humain, il s'en réjouit avec elle, tristement.

Les Crescent avaient quitté Paris depuis six mois, réglé toutes leurs affaires, accordé une pension honorable à la marâtre, malgré ses torts. Séduits par la grande maison du mort, la Meulière, et le bois et les terres environnants, ils s'y installèrent, satisfaisant là le rêve de repos de toute leur vie. Lui, à cinquante ans passés, était las de se lever le matin à cinq heures, de partager sa vie entre le ministère et les leçons. Ils se reposèrent. Crescent écrivait souvent; c'est par lui qu'André était tenu au courant des faits et gestes de la famille Rosin.

Le mariage de Berthe était presque conclu: il se fit. Crescent fut témoin, il écrivit les détails, mais avec une réserve qui forçait André de lire entre les lignes. Berthe engraissée était devenue très provinciale. Le triste vieillard, son mari, était au comble du bonheur, mais maladif, soufflé de graisse. Un jour ou l'autre elle serait riche. Amen!

«Je vois de temps à autre le grand'père Rosin, écrivait Crescent dans une dernière lettre, et je lui parle de Toinette, de vous. Il paraît comprendre. Ses yeux, dans sa figure paralysée, ont gardé une expression lucide. On ne me laisse jamais seul avec lui. J'ai à ce sujet des choses bien singulières à vous dire de vive voix.

Nous allons bien, cependant depuis que je me repose, il me semble que je suis plus fatigué et que, le croiriez-vous, je m'ennuie même un peu? Je vais m'occuper de gérer nos biens, afin d'occuper utilement mon esprit. Quand donc viendrez-vous nous voir? Ma femme serait si heureuse. La fortune ne l'a pas changée: elle ne s'habille pas de la journée, et en simple robe de chambre, elle soigne son jardin, qui est une bien petite partie du jardin, et fait elle-même ses confitures. Nous en envoyons sept à huit pots à Marthe et à Jacques.»

VI

André, sur la fin de l'été, se sentait de plus en plus fatigué. Les soucis, gros ou petits, l'énervaient, l'irritaient davantage. Résigné et patient à l'ordinaire, il manquait de courage, souffrait des variations du temps, passait des nuits mauvaises. Et Toinette semblait traverser, moralement, une crise analogue. Si elle ne rêvait plus sur la terrasse, et si elle lisait moins de romans, elle avait l'humeur plus inégale, et elle en fit souffrir ses enfants et son mari. Elle se plaignait plus fort de leur vie close et s'insurgeait contre les privations.

Elle eût voulu des robes, des plaisirs de coquetterie, d'amour-propre. Une lassitude des petites corvées quotidiennes la rendait plaintive ou agressive. Et comme une protestation sourde, des regrets de jeune fille lui venaient aux lèvres, injustes, inutiles. Elle tendait les bras désespérément, disant:

«Oh! je m'ennuie! je m'ennuie!…»

… Tandis que Marthe, déjà maligne, l'entendait et semblait comprendre.

Cela irritait André. De ce côté, les préoccupations ne finiraient-elles donc jamais? Il s'était bien résigné, lui; pourquoi sa femme n'en ferait-elle pas de même? Quel meilleur sort eût-elle eu, vieille fille en province? Au lieu de lui, porteur d'un nom et d'une pauvreté sans reproche, quel cuistre eût-elle épousée? Mais, il se l'avouait, les provinciales se détachent difficilement de la crotte des rues natales. À quoi servait-il à Toinette de s'appeler Mme de Mercy? qui le savait? que lui en valait-il? tandis qu'à Châteaulus, elle était quelqu'un; passait-elle le dimanche sur le Cours, on disait: «Ah! voilà mademoiselle Rosin. Elle a mis sa robe bleue, etc.»—«À cela, pensait-il, je ne peux rien.

Mais pourquoi ne pas accepter notre vie, puisqu'elle est fatale, inévitable?»

Oui, lui, l'homme, qui avait du jugement et quelque expérience, pouvait raisonner ainsi, mais elle, encore presque enfant, ignorante de tout, loin de trouver les choses à son gré, les jugeait au contraire par trop différentes du vague idéal qu'elle s'en était fait.

Des souvenirs de couvent lui revenaient, et elle les disait à André, avec excès. À la longue cela l'agaçait. Il n'osait répondre:

«Oui, mais pendant ce temps-là, vous n'aviez rien à faire qu'a savoir vos petites leçons, pianoter, et caqueter avec vos amies, sans devoir ni responsabilité. Vous en avez aujourd'hui.»

Ou bien elle disait:

—Ah! quelle fatigue, il m'a fallu changer deux fois de pantalon à
Jacques; j'ai recousu trois paires de bas, j'en ai mal à la tête.

«Parbleu! pensait-il, moi aussi j'ai mal à la tête!»

Dans ces dispositions mutuelles, Toinette et André s'aigrirent, un mauvais vent souffla sur eux. Elle surtout était agressive, méchante. Dans les discussions elle répondait à côté, blessante souvent. Jamais elle ne revenait la première. André, las, cessa d'être faible, commanda. Elle dut se taire, céder; mais lui, épiant les regards hargneux et sournois de sa femme, se disait:

«Je suis peut-être trop dur? Et non! il faut être le maître.»

Et en même temps il trouvait cette idée prudhommesque, ridicule.

Le maître! Et il pensa à tous les compromis, à toutes les lâchetés de l'homme, aux surprises du coeur et des sens, aux raccommodements sur l'oreiller…

Un jour, au bureau, il se sentit la tête lourde; un peu de fièvre le prit. Il se disait, portant la main à son front:

«Pourquoi donc ai-je si mal?»

Et par moments, il s'arrêtait dans son travail, plein de stupeur, hébété.

Le lendemain, il dormait encore, d'un sommeil lourd de cauchemar, que les rideaux étaient tirés, Toinette debout, et les enfants habillés.

—Eh bien André!—cria-t-elle, et elle le secoua légèrement.

Il ouvrit des yeux effarés, dont l'expression vague était douloureuse et suppliante.

—Qu'est-ce que tu as?

—Mais rien, rien.—Et il fit effort pour se lever.

—Tu es malade?—Toinette lui prit les mains.

—Mais non, un peu fatigué, tout au plus.

La nuit, il eut une fièvre ardente, dont Toinette, presque hors du lit, sentait la chaleur, comme près d'un brasier. Au matin elle ne voulut pas le laisser se lever, et envoya chercher un médecin.

André avait la fièvre typhoïde.

Toinette le soigna, négligeant par accaparement jaloux, de prévenir sa belle-mère, «pour ne pas l'inquiéter inutilement.» Elle avait relégué les enfants dans une chambre, au second. Et redevenue calme, après le bouleversement causé par la déclaration du médecin, elle s'installa au chevet d'André et ne le quitta plus. Leur bonne, Félicie, la secondait. Sa mère gardait les petits.

Les deux ou trois premières nuits laissèrent peu de repos à Toinette.
Elle sommeillait sur un fauteuil, par instants.

Ses griefs contre son mari n'étaient plus si nets; elle se disait encore:

«Comme il était devenu grondeur.» Mais elle ajoutait: «C'est que la maladie couvait en lui.» Puis elle reconnaissait presque ses propres torts.

André eut le délire. Une nuit que Toinette relayait la bonne, elle eut horriblement peur; il jetait des mots sans suite; elle entendit son nom et des reproches incohérents, l'appel de ses enfants jetés d'une voix brève et sans timbre, qui l'épouvantait, dans le silence de la petite maison. Elle n'osait s'approcher de lui, craignant qu'il ne la frappât.

—Toinette!… répétait-il dans le délire.

Elle crut qu'il l'appelait; alors avec la même intonation que certains jours:

—Tu me fais mal!—disait-il,—tu as tort!… Tu as bien tort!

Elle le regarda encore et, vaincue par la pitié, honteuse jusqu'au fond d'elle-même, elle s'approcha, et de son mouchoir essuya la sueur qui coulait sur cette figure décomposée.

Il se tut, devint plus calme.

«Quoi, même dans le délire, il criait ces mots qu'il avait dits déjà, autrefois, quand elle était dure ou injuste pour lui. Il fallait donc qu'il souffrît bien! Oh oui! elle avait tort, elle le sentait violemment. Il était si bon, si dévoué, si laborieux. Elle, était injuste, demandait trop.»—Et soudain ces mots d'André: «Tu as tort!… tu me fais mal!…» tintèrent à son oreille, lui parurent avoir un sens terrible. Mon Dieu! si André était très malade? le médecin avait l'air bien grave; se faisait-elle illusion? s'il allait mourir!…

—André! André! cria-t-elle.

Il ne répondit pas, immobile et rigide.

—André! réponds-moi! mon André!

Il y eut un silence.

Alors l'idée terrible lui entra dans le coeur. André pouvait mourir! Et ce serait de sa faute à elle, peut-être! mais seule au monde, que deviendrait-elle, avec ses deux enfants? Ce n'est pas ses parents qui la nourriraient; mendierait-elle aux Crescent l'aumône? À cette idée Toinette souffrit mille morts, elle se précipita sur le lit de son mari, mit la tête sur sa poitrine, épia son souffle; des larmes jaillissaient de ses yeux, coulaient sur son visage, l'aveuglaient.

—Mon Dieu! mon Dieu!—répétait-elle et elle ne savait dire que cela. Soudain elle se jeta à genoux, balbutiant à voix basse des prières rapides, avec de grands soupirs. Reprise aux superstitions de son enfance, elle invoquait Jésus, Marie et les Saints, leur promettait des cierges. Elle se releva soulagée, sans oser croire à l'efficacité de ses prières.

Ce ne fut que trois jours après que le médecin répondit d'André. Ensuite vint la convalescence, longue. La première fois que son mari, après le temps d'un régime sévère, put sucer une côtelette, Toinette pleura de joie. Les enfants étaient sur le lit, à côté de leur père, étonnés. Car il lui était poussé une barbe brune et drue, et ses yeux, cerclés de bleu dans une figure jaune, avaient le regard d'un homme qui revient d'un long voyage, en des pays mortels.

Toinette, malgré ses bons sentiments, ne lui demanda point pardon. Son dévoûment avait parlé pour elle. À son tour, elle tomba malade, de fatigue. Des soins la remirent.

La vie reprit son cours; en apparence rien n'était changé. Mais leurs âmes avaient supporté une épreuve salutaire. Toinette pensait: «Dire qu'il aurait pu mourir, pauvre André; que serions-nous devenus!» Et comme le médecin et le pharmacien purent être payés sans trop de peine, elle eut une petite joie d'orgueil, comme ménagère, et ne trouva plus la vie si rude.

André se disait:

«Si pourtant j'étais mort, que seraient-ils devenus?» Et la vie, le travail, à cette idée, lui semblèrent doux.

Un des derniers beaux jours d'octobre, il se promenait avec Toinette, dans le parc. Les feuilles séchées criaient sous leurs pas, l'automne épandait autour d'eux une froide mélancolie.

—Te souviens-tu, demanda André, de notre première promenade, ensemble, aux portes de Châteaulus, à la campagne des Crescent?—Nous étions gais et heureux alors.

—Nous étions jeunes,—dit Toinette; et elle crut avoir dit une niaiserie, mais le sentiment qu'elle exprimait était juste.

—Oui, dit André, et maintenant nous sommes plus sérieux, n'est-ce pas?

—Oui,—fit elle, rêveuse.

De nouveau ils se regardèrent: ils avaient changé.

Sa barbe vieillissait André, mais lui donnait l'air plus mâle, plus fort; il avait un regard bon, comme autrefois, mais plus grave.

Elle plus faite, plus forte, avait un charme de jeune femme, de jeune mère.

Ils se sourirent, car ils étaient jeunes encore, après sept ans de mariage, et ils éprouvaient un obscur désir, un besoin irréfléchi d'action, de lutte et d'énergie. En eux-mêmes, ils sentaient que leurs belles forces ne pouvaient être perdues, que quelque chose arriverait, ils ne savaient quoi, qu'une vie nouvelle occuperait leur volonté, leurs efforts. C'était en eux le mystérieux pressentiment d'un inconnu certain.

Et Toinette murmura:

—Nous nous souviendrons de cette promenade.

Ils n'eurent pas besoin d'en dire plus, car les rêves qu'ils eussent formulés en ce moment eussent été impossibles ou risibles, tandis que dans le silence, de vagues espérances les flattaient.

—Voici bientôt l'hiver,—dit Toinette en montrant de sombres nuages.

—Le printemps reviendra, dit André.

Et l'espoir qui les berçait, était presque aussi net que cette certitude, qu'après les jours de gel et de boue, apparaîtraient les jours de soleil.

Un soir, au retour du bureau, voyant sa femme ranger des papiers, il eut envie d'en faire autant; les tiroirs de son secrétaire étaient bourrés, et il n'attendait qu'une occasion.

Entre beaucoup de lettres qu'il brûla, certaines lui parurent intéressante, elles étaient de Damours.

Successivement, l'avocat y annonçait que son voyage à Alger s'était bien effectué, que les distractions, les excursions avaient fait grand bien à Germaine.

Puis venait une interruption, une ou deux lettres perdues.

Celle-ci, très longue, annonçait l'intention de se fixer à Alger, d'y vivre. La réputation de Damours lui garantissait une grande clientèle, très vite, une des premières places. André se rappelait même avoir dit à Toinette:

—C'est une bonne idée.

À quoi elle avait répondu:

—Vous ne regrettez pas de ne pas avoir épousé Germaine?

—Pourquoi donc?

Elle n'avait pas osé répondre: «Parce qu'elle est riche!» sentant bien que ce serait une méchanceté injuste.

Dans une autre lettre, venaient, selon la promesse donnée, des appréciations sur la propriété des de Mercy, sise dans la plaine du Chélif. L'avocat y constatait en substance, la beauté des terres, le bon état de la ferme, mais aussi la mauvaise foi du fermier, le peu de contrôle exercé par l'intendant d'une grande propriété, appartenant à une ancienne amie de Mme de Mercy. Cet homme, ne dépendant pas d'elle, acceptait des pots-de-vin, sa surveillance était nulle. «Il est malheureux, écrivait Damours, que vous ne puissiez gérer votre terre vous même, elle rapporterait le double.»

Ces lignes, André s'en souvenait, l'avaient frappé alors, comme émeuvent certains rêves, avant que le réveil n'en montre l'inanité.

Et pourtant, ce mot d'Alger, et l'évocation de ce pays, le troublaient de loin en loin, mystérieusement.

André, resté songeur pendant quelques jours, écrivit confidentiellement à Damours, qui ne répondit pas directement, «mais pourquoi André, jeune encore, ne s'intéresserait-il pas à l'agronomie, ne s'assimilerait-il pas des connaissances dont il ne pourrait que profiter, cette petite propriété devant, par la force des choses, lui revenir un jour?»

André eut alors un intérêt dans sa vie, mais il n'osa s'en ouvrir à sa femme.

VII

Sur la fin de l'hiver, on apprit la mort du grand-père Rosin.

Toinette pleura beaucoup. Il avait toujours été bon pour elle.

Ses parents héritaient d'une quinzaine de mille francs. Toinette, elle, de quatre mille, comme legs particulier. Crescent, qui tint André au courant de tout, lui transmit des détails à la fois répugnants et grotesques. «Les Rosin avaient été plus désolés par les quatre mille francs de leur fille; que réjouis par leurs quinze mille. Berthe, horriblement vexée, s'était renfermée dans sa maison.» Et Crescent disait toute l'âpreté de ces provinciaux, leur joie cupide, leurs colères honteuses, tout ce qui s'agitait de sordide dans leur âme.

Quand ils touchèrent l'argent, les de Mercy eurent la sagesse de le placer. André avait offert à sa femme des robes, des chapeaux, des futilités tant convoitées jadis; elle le remercia.

Les mois de nouveau passèrent.

Toinette ne sortait point, s'occupait de Marthe et de Jacques, si absorbants déjà.

Le petit garçon s'était emparé à son tour du vocabulaire de sa soeur; mais elle, déjà n'estropiait plus les mots, les prononçait avec des inflexions mignardes qui ravissaient André. Puis elle faisait des questions auxquelles il devait répondre. Ses quatre ans étaient curieux, précoces et charmants. Câline déjà comme une femme, souvent boudeuse ou rebelle envers sa mère, elle réservait à son père des baisers mignons, des frôlements de tête contre son épaule.

Bien des fois, il rentrait du bureau exténué, et rien ne le ranimait mieux que de bercer Marthe sur ses genoux ou de faire sauter Jacques en l'air. Toinette, dans la journée, apprenait à sa fille à lire, et le soir, André écoutait avec bonheur l'enfant redisant les lettres d'une voix hésitante, et que le sommeil éteignait; puis la leçon finie, elle se renversait en arrière, les cheveux au vent, réveillée avec un petit éclat de rire triomphant.

Où elle était belle aussi, c'était le soir, déshabillée, tendant, hors de sa longue chemise flottante, ses bras nus aux baisers. Toute endormie, elle répétait une enfantine prière, aux rimes naïvement absurdes:

     Petit Jésus, mon Sauveur,
     Venez naître dans mon coeur,
     Ne tardez pas tant
     Parce que la petite Marthe vous attend.
     Mon Dieu, donnez la santé à papa, à maman
     Et à tous mes parents,
     Faites-moi grande et sage,
     Comme une image.
     Au nom du Père et du fils et du Saint-Esprit,

Ainsi-soit-il.

André obtint qu'on y substitua Notre Père qui êtes aux Cieux. Peu à peu ses idées avaient perdu de leur absolu. Avait-il eu lieu de regretter que Toinette ne fût pas plus fervente? Peut-être. Souvent la religion, par sa règle rigide, l'espoir du Paradis, la crainte de l'Enfer, maintenait dans le bien ceux qui manquaient d'intelligence ou de courage pour marcher droit, seuls.

Et n'était-ce pas beaucoup aussi que tant d'âmes meurtries trouvassent là un dernier refuge, un baume à la souffrance de vivre, un grand courage pour mourir?

«Que deviendraient sans la foi, des âmes comme celle de sa mère? Trop mondaines jadis, et restées trop vaines pour se résigner à la vie telle qu'elle est et se contenter de la satisfaction austère du devoir accompli, incapables de renoncer à une sanction après leur mort, avides d'idéal et de justice, n'était-il pas heureux que la religion leur fit une existence tolérable, une agonie presque douce?

Ces impressions, la dernière visite qu'André avait faite à sa mère avec la petite Marthe, les avait renforcées.

Il l'avait trouvée très affaiblie; les rideaux à demi fermés au jour d'hiver, ne laissaient passer que peu de clarté. Elle se tenait assise, droite, comme elle s'était tenue toute sa vie, avec des regards perdus vers un coin de la chambre, où, sur le mur, un christ d'ivoire tordait ses bras.

—C'est toi, André,—dit-elle d'une voix sans timbre,—bonjour, mon enfant.

La petite Marthe, à qui, s'il était seul, son père parlait fréquemment de sa grand'mère, s'avança les bras tendus.

Mme de Mercy l'embrassa sur le front.

—Ta fille a grandi,—et elle tendit la main vers une vieille bonbonnière d'où elle tira quelques anis.

—Plume va bien?—demanda-t-elle, avec intérêt,—son fils est en bonne santé;—et elle appela son chat, donné jadis tout petit par André; il sortit de l'obscurité, miaula et sauta sur les genoux de la vieille dame qui le caressait.

—Et l'autre, le petit Jacques, on ne me l'a pas amené?

—Il est enrhumé!

Elle ne répondit pas, comme si elle n'eût pas entendu, et sans voir André ni Marthe, elle caressait le chat, une bête émasculée, soyeuse, aux yeux verts; elle lui passait la main sur le dos avec tendresse, sans se lasser, comme si le dernier besoin d'amour dont son coeur de mère et d'aïeule était plein, se reportait sur cet animal.

—L'aumônier est bien excellent, dit-elle, le connais-tu? il n'est pas encore veau me voir aujourd'hui. Il dirige ma conscience. Je m'en trouve bien. Reste-là, mon pauvre chéri,—dit-elle au chat qui voulait s'en aller.

Un malaise oppressait le coeur d'André, dans cette grande chambre sombre, près de sa mère si vieille, si jaunie, et dont les regards n'avaient plus d'expression pour lui, pour la petite fille; il en souffrait, et Marthe ouvrait de grands yeux étonnés. André sentit qu'on ne l'aimait plus; c'était le châtiment.

—Ma mère, dit-il, en lui prenant la main, je t'aime bien!

Elle abaissa sur lui ses yeux errants, et son visage, à cette voix chère, parut se souvenir.

—Je le sais, moi aussi, je vous aime, mon pauvre enfant!

André pâlit, ému par ce mot, où il y avait bien de la pitié; il était donc à plaindre; il serra plus fort la main de sa mère.

—Marthe lit à livre ouvert, crois-tu,—dit-il avec un sourire forcé.

—Ah!—Et comme si seulement elle rentrait en elle-même:—Mais je ne l'ai pas encore bien vue, tire donc les rideaux, André!

Il s'empressa d'obéir.

—Mais,—dit Mme de Mercy en croisant les mains—qu'elle est belle! m'aimes-tu donc aussi, toi, mon petit ange?

—Oui!—cria Marthe, avec un accent indéfinissable, comme si elle comprenait.

—Oh! la mignonne!—s'écria la grand'mère—viens donc m'embrasser?

Et laissant tomber le chat, ses amours, elle étreignit fiévreusement l'enfant, lui baisa coup sur coup les yeux. Elle redevenait elle-même; elle causa et sortit par une fièvre du noir spleen dévot qui l'enveloppait. Elle rajeunissait de dix ans. Elle exigea qu'André envoyât une dépêche à sa femme et acceptât à dîner. Elle bourra l'enfant de confitures, et Marthe, par compensation, bourra le chat de meringues.

Mais il fallait partir.

André, dans le train qui le ramenait à la campagne la nuit, tenant dans ses bras l'enfant endormie, roulait des pensées pénibles. Des visites pareilles tueraient peu à peu sa mère; le lendemain quelle prostration, quel ennui reprendraient la pauvre femme! Et à l'idée de cette solitude, qu'emplissaient les paroles d'un aumônier et l'amour d'une bête, il frémit de pitié. «Ah! pensa-t-il, pour ces âmes désolées et presque mortes, il n'y a plus que Dieu!»

Et regardant aux vitres les étoiles, il se sentit dévoré de tristesse sans pouvoir pleurer; il eût voulu lui aussi espérer et croire.

—Enfin,—s'écria Toinette en les entendant rentrer,—une autre fois tu auras l'obligeance de me prévenir; je le savais bien que tu dînerais à Paris. Ce n'était pas la peine de dépenser une dépêche.

Il haussa les épaules. «Eh quoi! toujours jalouse! de qui donc? mon
Dieu! D'une morte bientôt.» Toute la nuit il eut des songes funèbres!

VIII

À mesure que l'année s'écoulait, le ministère semblait plus lourd à André. Ces longs trajets pour y aller, le temps bêtement perdu lui coûtaient. Il avait bien renoncé au bateau peu coûteux, mais trop long, et pris le chemin de fer. Mais c'était une autre monotonie.

Sorti par la porte du haut jardin, péniblement, par des sentes en pente raide, il atteignait la gare. Sur la voie il attendait à la minute fixée sur le cadran, le train. Il se reculait quand la locomotive arrivait sur lui, avec un sourd grondement, un déplacement d'air dont il sentait le souffle. Une fascination lui faisait craindre de tomber sous les roues. Ce serait un suicide si court, presque un accident; et chaque fois, il montait dans un wagon avec l'idée qu'on ne devait pas souffrir de cette mort. Mais un jour, un pauvre diable d'employé qu'il connaissait bien, ayant été surpris, écartelé, jeté en pièces à vingt pas par un express passant à toute vapeur, André n'eut plus qu'une horreur mêlée d'effroi pour les monstrueuses machines. Il s'éloignait des rails; un froid lui courait le long des vertèbres.

Le trajet, coupé d'arrêts fréquents, aux grincements stridents des freins qu'on serre, lui semblait interminable. Il l'occupait en lisant. Puis descendu, il allait à pas pressés vers son bureau.

Il connaissait son chemin, comme un prisonnier connaît tous les pavés de la cour de geôle. À tel endroit coulait une fontaine où les bonnes jacassaient; plus loin, des voitures en plein vent promenaient dans une rue populaire le va et vient, le brouhaha d'un marché. Dans une grande rue triste, il n'était d'autre boutique qu'une boulangerie devant laquelle chaque fois, il se mirait, dans la grande glace de devanture.

Et dès qu'il avait refermé fa porte de sa petite pièce, il sentait le spleen coutumier le reprendre. La solitude lui pesait alors, il éprouvait l'angoisse de la réclusion forcée, ne se souvenait plus des longs et oiseux tête-à-tête avec Malurus. Pendant des heures, nul bruit ne s'entendait, que la toux désespérée d'un vieil asthmatique, enfoui comme lui dans quelque trou perdu. Il pensait:

«Je pourrais mourir là, après avoir remis ma besogne et personne ne s'en apercevrait avant le lendemain. Je mourrais inutile. Un autre eût aussi bien griffonné les montagnes de paperasses que j'ai amoncelées depuis que je suis ici. Dans le temps j'avais Crescent, maintenant je n'ai plus personne.»

Alors il ressentait un triste et furieux besoin de vivre.

Il croupissait, agonisait: ah! de l'air, du mouvement, une vie autre, si l'on ne voulait pas qu'il devînt fou, enragé. Il pensait à sa jeunesse, à son essai de suicide, et regrettait qu'il eût manqué.

Puis au dehors, l'heure du départ sonnée, il rentrait dans le cruel bon sens qui fait se résigner, lâchement.

C'est qu'alors il pensait au pain quotidien, aux enfants, à la femme.

Cependant, pour anormale qu'elle parût, la suggestion de Damours n'avait pas été perdue. Bien souvent l'idée d'aller en Algérie, d'émigrer, revenait à André. Tout à coup, il se mit résolument à apprendre l'agronomie, à s'en assimiler les théories. Dans un cabinet de lecture spécial, il trouva les livres nécessaires. Puis il s'en allait dans les champs de grand matin, il s'intéressait à la valeur du sol, aux promesses du blé et aux époques où il pousse vert clair, puis tout d'or. Les semailles et la moisson, la fenaison, les labours, tous les grands travaux des saisons l'occupèrent. C'était bien sans application immédiate; peut-être cela ne lui servirait-il jamais? du moins était-ce une occupation, un intérêt. Il apprit ainsi peu à peu à distinguer les graines, les racines, les herbes, les arbres. Puis, il connut les méthodes d'irrigation, de boisement, etc., et il s'intéressait à ses progrès, il en avait un faible orgueil. À trente et un ans pouvait-il se laisser enterrer vivant? Non! Par la pensée et le travail, sinon par l'action, il combattrait la torpeur qui l'envahissait et qui l'eût enfin amoindri, éteint.

Il exerçait ses bras, trompant ainsi son désir d'agir. Il bêchait son jardin et il y récolta des pommes de terre, des haricots et des pois. Toinette, bonne ménagère, s'intéressa à la récolte. Elle s'agitait en peignoir ou en robe de maison, faisait la récolte des fruits, les comptait, les mettait dans le cellier. Elle avait un livre à cet effet; puis elle se mit résolument aux confitures. Elle resta trois mois sans aller à Paris, qui jadis à l'horizon l'attirait, la fascinait. Elle sortait tous les jours avec les enfants, aguerrissait leurs petites jambes. André faisait de grandes marches. C'était une vie saine; ils s'en trouvèrent bien, et leur santé devint forte.

Le parc de Saint-Cloud, solitaire, semblait leur appartenir, et aussi, à l'entour les grandes plaines de blé et d'orge, de sarrazin, de trèfle. Et André parfois, par l'illusion d'un esprit simple et imaginatif, se disait:

«Mais n'est-ce pas à moi tout cela, pourquoi désirer autre chose? qui m'empêche de croire que c'est pour moi que ces paysans labourent, que ces vaches paissent, que dans la forêt, les gardes-chasse battent les taillis?» Mais cette façon trop sommaire de raisonner, ne le contentait pas. Il rêvait quelque coin où il pût vivre, libre chez soi, travaillant sans devoir rien à personne.

Un peu de ses préoccupations à l'égard de Toinette cessait; elle lui donnait plus de joie, et même quelque fierté. En tout ce qui ne touchait pas ses sentiments froids pour sa belle-mère, la jeune femme peu à peu avait changé. Le séjour à la campagne lui faisait du bien. Elle semblait, avec ses caprices, son injustices, l'enfantillage de ses raisonnements, comme ces malades envers qui les remèdes semblent impuissants; puis un beau jour la campagne, la nature opèrent une guérison sourde, et c'est à vue d'oeil que leur santé refleurit.

De même, pour Toinette, la santé morale semblait lui venir.

Elle-même n'eût su dire ce qu'elle éprouvait. Sans doute, elle avait encore bien des accès d'impatience, bien des mouvements irréfléchis, mais elle les sentait plus rares. Son esprit, presque fermé à l'heure de son mariage, s'ouvrait un peu; elle voulait comprendre des livres et des choses, qui, il y a trois ans, restaient clos pour elle. Elle s'étonnait de ne plus voir son mari du même oeil, de ne plus le traiter avec une familiarité d'enfant tour à tour câline, gâtée, colère; sa tendresse pour lui prenait racine profondément. La maladie d'André l'avait éclairée; elle l'aimait davantage, et mieux, comme le père des enfants, le maître du foyer, son maître à elle.

Aussi la question de prédominance s'était enfin résolue, sans affirmations despotiques, sans récriminations insultantes, par la force et la raison des choses. S'intéressant davantage à son ménage et à ses enfants, Toinette comprenait quel vide ce lui serait, si tout cela lui manquait soudain. Son rôle d'honnête femme et de bonne mère commença à lui suffire, dès qu'elle l'eût reconnu assez beau par lui-même.

Elle n'avait plus ces aspirations vagues, ce rêve d'un bonheur infini et romanesque. Des livres d'amour et d'aventures qu'elle avait lus avec rage, il ne lui restait qu'une fatigue. Peu à peu sous l'influence des paroles d'André, de ses actes, l'esprit de Toinette, sorti du chaos, s'ordonnait. Déjà des pensées fortes mûrissaient en elle: la conscience du devoir et l'esprit de famille; sentiments neufs pour elle, et qui prendraient sans doute la vigueur des plantes vierges.

De gros soucis, des chagrins puérils, des choses qui l'énervaient autrefois, la laissaient froide; des partis pris dont elle avait souffert s'évanouissaient, comme des fantômes au soleil.

Elle pensait, raisonnait par elle-même davantage.

C'était une initiation mystérieuse, une vie d'âme nouvelle.

Déjà elle acceptait tacitement la vie, elle savait le prix de sa jeunesse, et vivait au jour le jour, sans déplorer le passé, indifférente à l'avenir.

Enfin dans ce cerveau d'enfant, débarrassé peu à peu des empreintes provinciales, se développait, comme en une terre sarclée et fécondée, assez d'intelligence pour subir la vie, assez de tendresse pour en jouir, assez d'esprit pour en faire, jouir les autres.

Toutes ces impressions, Toinette eût été incapable de les formuler, d'en analyser la millième partie, mais elles se traduisaient, significativement, dans sa façon d'être, plus courageuse et plus tendre, plus résignée, plus gaie, plus saine.

André la regardant, pensait:

—Ah! elle n'est plus la même; pourquoi donc? m'étais-je trompé sur elle? est-elle arrivée à un moment de crise, à une puberté de l'esprit? Je ne puis croire que ce soit moi qui aie eu quelque influence sur elle?

Il était devenu modeste, c'était beaucoup; et son esprit aussi avait donc mûri et gagné; mais il se trompait, car peu à peu, de concert avec les événements, il avait modifié sa femme, moins par ses paroles que par sa façon d'être et d'agir. Son calme, sa bonté, son travail avaient à la longue plus fait sur elle que les raisonnements et les supplications.

«Mais, pensait-il, ces bonnes dispositions continueront-elles?… Oui! car maintenant c'est à moi de les entretenir…»—Un triste sourire passa sur ses lèvres:

«Mieux vaut tard que jamais! mais c'est bien tard, non pour moi ni les enfants qui avons la vie devant nous, mais pour ma mère, elle avait le droit d'être heureuse, pourtant! Ah! j'ai été trop faible!»

Et André songea, avec amertume, que le bonheur des uns s'achète avec le malheur des autres, et qu'il avait fallu que Toinette fût susceptible, sotte et injuste, afin de l'être moins aujourd'hui, et de ne l'être plus demain.

IX

Les animaux donnaient à André, un jour, l'impression qu'il vieillissait.

Plume était grand'mère. Elle avait des airs posés, des mouvements alourdis; sa fourrure lustrée revêtait des formes grasses. De tous les chats et chattes qu'elle avait engendrés, il restait un petit-fils, un souple et comique animal, couleur de lait, charmant à voir batifoler, blanc, avec sa grand'mère noire.

Tob était un bon chien: ses yeux bruns avaient une expression humaine; vif et joueur avec ses maîtres, il se laissait tyranniser parles enfants et, sans se plaindre, léchait leurs petites mains.

Habitué aux chats, il jouait avec eux avec condescendance ou, fatigué, regardait avec fixité des canaris en cage, suspendus à la fenêtre de Toinette. Heureuse de jouir d'un plaisir sans en avoir la peine, elle laissait l'entretien des oiseaux à Félicie qui, ravie d'avoir bêtes et gens à soigner, disait:

—Ici, c'est la maison du bon Dieu.

Un soir d'été, une fraîcheur commençait à sortir du gazon; Toinette appela la bonne pour qu'elle passât aux enfants des vêtements plus chauds.

Félicie accourut. Elle les prit avec tendresse et les emporta comme s'ils ne pesaient rien; ils riaient dans ses bras, heureux d'être aimés.

—Brave fille! dit André.

Toinette en convint; depuis plus de deux ans qu'elle était à leur service, elle s'était attachée à eux de plus en plus. Pendant la maladie d'André, elle s'était multipliée. On n'avait jamais de reproches à lui faire.

Nature peuple, à la fois rude et bonne, de corps trapu, de figure forte et sans beauté, où une bonté de chien s'exprimait par les yeux, humides, elle se tuait de travail, afin de s'en porter mieux. Tendre pour les animaux, l'hiver, dans sa chambre, elle laissait dormir Plume sous l'édredon, et Tob sur une natte. Elle les épuçait dans ses moments de loisir, ou lisait un vieil almanach de Liège, qui composait toute sa bibliothèque.

Elle aimait les enfants, Jacques surtout, d'une passion sourde, qui dominait en elle toutes les autres; elle servait madame avec des soins touchants; pour monsieur, elle brossait délicatement ses vêtements, cirait frénétiquement ses souliers. Sans le savoir, elle aimait son maître.

André pressentait en elle un secret de jeunesse, une liaison avec un bourgeois aisé, qui l'avait ensuite honteusement abandonnée. Il estimait surtout sa probité.

Toinette avait été longue à se rendre, à convenir des rares qualités de Félicie; mais ce qui, à la fin, l'avait conquise, c'est que la servante, vivant de café au lait et d'un peu de légumes, ne touchait jamais à la viande ni au vin.

Sa seule gourmandise était des galettes en pâte levée, et toute la maison aimait tant ces gâteaux qu'il en restait à peine à Félicie; être ainsi privée faisait sa joie.

Ses gages étaient exigus, et elle ne demandait rien; avec cela, elle économisait.

Ses maîtres l'admiraient presque, souhaitaient qu'elle ne les quittât point, qu'elle fût et devînt pour eux une de ces servantes du vieux temps qui voyaient naître les enfants, les servaient devenus hommes, et morts leur fermaient les yeux.

Après le dîner, quand Marthe et Jacques furent couchés, Toinette et André ne purent se résigner à remonter si tôt. Il avait fait pendant le jour une chaleur étouffante; ils respiraient seulement à cette heure la fraîcheur nocturne. La lune, toute ronde, éclairait le jardin de ses rayons bleus, les allées luisaient, blanches.

Le silence planait sur le village et la campagne. L'horizon de Paris était piqué de points de feu, comme une illumination lointaine. Des vers luisants brillaient dans l'herbe, de grosses phalènes voletaient.

Depuis longtemps Toinette et André n'avaient eu une soirée pareille, ils en goûtaient le charme tendre et vivifiant.

Ils se taisaient; André avait passé son bras autour de la taille de Toinette. Un nuage, comme un crêpe noir, passa devant la lune; tout fut sombre. Il chercha la joue de la jeune femme, et celle-ci ne détourna point les lèvres. Ils sentaient dans le renouveau de cette belle nuit, parmi les roses en fleur, qu'ils s'aimaient encore et toujours, quand même, hélas! et malgré tout!

Les chagrins, les méprises inévitables qu'ils traînaient à leur suite, n'empêchaient pas leur tendresse, lui donnaient, au contraire, une saveur plus grande, un peu amère. Quand la lune reparut versant sa lumière, il leur sembla que ses rayons entraient dans leur coeur.

De la terre, ils avaient peu à peu levé leurs yeux vers le ciel d'un azur sombre, où la Voie lactée jetait un voile de gaze; tous les astres tremblotaient dans la clarté lunaire.

—Que d'étoiles, mon Dieu!—murmura la jeune femme,—alors ce sont des mondes?

—Oui, dit André, des mondes.

—Sont-elles habitées?

—On peut le croire pour certaines.

—Les a-t-on comptées?

—Elles sont innombrables.

—Mais le ciel finit bien quelque part?

—Non, c'est l'infini, il n'a ni commencement ni fin, ni haut, ni bas.

—Mais enfin, un Dieu a créé cela?

—Oui, une force inconnue a vivifié la matière, mais la matière peut aussi bien avoir existé de toute éternité.

—Qui donc a créé la religion?

—Ce sont les hommes, il y a autant de religions que d'époques, que de peuples.

—Crois-tu que Dieu nous entende, qu'il exauce nos prières, qu'il fasse des miracles?

—Non,—dit André,—les lois de la nature sont immuables.

—Mais alors, pourquoi vivons-nous?

—Nous vivons, c'est assez: le mot du mystère nous échappe, mais une intelligence moyenne, mise en présence de la nature et des hommes, peut comprendre que nous avons un devoir à remplir.

—Lequel André? celui de vivre?

—Tout simplement, de vivre selon les idées de bien et de justice qui sont innées en nous, et que l'éducation développe.

—Mais André, après la mort?…

—Eh bien?

—Tout sera donc fini?

—Pourquoi serait-ce fini? Rien ne meurt, tout se compose et se décompose.

—Mais notre âme, notre conscience, meurt-elle ou nous survit-elle?

—Je ne peux pas te répondre, chacun peut suivre l'espoir qui le flatte le plus.

—Et toi, que voudrais-tu, André?

—Me reposer, ce doit être si bon, après la vie.

—Et une récompense ou un châtiment?

—La conscience nous la donne de notre vivant.

—Mais les pauvres gens, André, ceux qui n'ont jamais eu de joie?

Il soupira et dit:

—Regarde une forêt, les grands arbres étouffent les petits; regarde les animaux, les gros mangent les petits. Le mal est nécessaire, il est la condition de la vie.

—André, est-ce que tu ne penses jamais à la mort?—Et Toinette eut un frisson léger.

—Souvent!—dit-il.

—Et elle ne t'effraye pas?

—Non, chère femme, je ne la souhaite pas, tant que les miens auront besoin de moi, ni même tant que je pourrai être utile à quelqu'un; mais vieux, la tâche finie, sans gros remords, ayant fait de ses enfants des êtres vigoureux et honnêtes, ne crois-tu pas que ce soit un grand soulagement que de s'éteindre?

—On doit bien souffrir?

—C'est un moment; il n'est terrible que pour notre imagination.

—Nous mourrons ensemble, André?

—Espérons-le, ma chère!…

La nuit devenait fraîche; ils rentrèrent, pensifs.

Les enfants dormaient, d'un gros sommeil, en souriant. Penchés aux chevets de Marthe et de Jacques, premiers-nés de leur tendresse, chair de leur chair, ils ne purent s'en éloigner.

—Comme ils nous ressemblent?—disait-elle.

—Ils sont nous!—répondait-il.

C'était vrai; tout le jour dans leurs jeux, leurs impatiences, leurs fougues, Marthe et Jacques, en plus des ressemblances physiques accusaient déjà l'hérédité du geste, de la voix, de l'âme.

X

Un matin André dormait encore, quand un employé du télégraphe apporta une dépêche. Félicie remit l'insolite papier bleu à Madame qui le prit, le retourna et le jeta sur la table.

Cependant la curiosité l'emportant, elle releva le rideau afin qu'un rayon de soleil tombât dans le visage d'André, dont les paupières troublées s'ouvrirent.

—Il y a là un télégramme.

—Ah! donne!

Et dans le court instant qui s'écoula, il sentit battre son coeur et eut l'intuition d'un malheur; toute dépêche arrivant brusquement l'étonnait ou l'inquiétait; mais jamais il n'avait éprouvé une telle crainte. Il ouvrit, et une expression de douleur, comme une grimace effarée, passa sur son visage; on l'appelait en hâte au couvent.

—Tiens, lis…

… Et précipitamment, il s'habilla.

Toinette restait muette, la mauvaise nouvelle dans les mains.

—Pauvre femme! répétait André, pauvre femme!

—André, veux-tu que j'aille avec toi?

—Non, merci! où est ma cravate? vite, mes bottines! Et il répétait:

Ah! pauvre femme!—d'une voix tremblante qui bouleversa Toinette.

—Ne t'effraye pas, la dépêche ne dit pas que ta mère…

—Sans doute! oui!…—Et fébrilement il se vêtait, tournant dans la chambre avec une angoisse indicible.

«Non, la dépêche ne disait rien, mais il devinait, elle était bien malade, elle allait mourir. Mon Dieu! pourvu qu'il arrivât à temps.»

—André, prends quelque chose, ne t'en va pas à jeun!

—Oui, oui!…—En même temps il descendait l'escalier quatre à quatre.

—Félicie, ayez bien soin de Madame, ma mère va peut-être mourir!

—Jésus!—murmura la pauvre créature. Et le coeur subitement retourné, elle regarda André fuir vers le chemin de fer.

Il courut comme un fou, sauta dans un wagon. Ses oreilles bourdonnaient. Il se répétait: «Elle va mourir!» et le bruit des roues sur les rails, comme un refrain obsédant et monotone, ronronnait:

«Elle va mourir, mourir, mourir!»

Et ce mot funèbre se répétait de plus en plus vite, torturant comme un cauchemar. André s'enfonça la tête dans les mains, se boucha les oreilles. Il était seul.

Quand il releva les yeux, une vallée creuse était pleine de soleil, des maisons blanches se détachaient entre les arbres, la Seine, au loin, brillait comme un ruban d'argent, les jardins étaient en fleur. Était-ce possible, la mort?

Et de répugnants détails préoccupaient, hantaient André: les déclarations officielles, le choix des tentures funèbres, l'enterrement; il se voyait tête nue, suivant le cercueil. Cette pensée l'étouffait.

Et tout à coup il se moqua de lui-même. Il relut la dépêche, elle n'était pas signée: «Votre mère très malade, venez vite.» Très malade? lui aussi avait été près de mourir! Elle vivrait. Pourquoi s'effrayait-il tant? Il n'avait qu'à rejeter ce poids écrasant qui lui pesait sur le coeur.

Il n'y parvint pas.

Hors du train, il sauta dans une voiture.

«Elle ne marche pas», pensait-il! Et il grinçait des dents. Puis il eut peur qu'elle n'arrivât trop tôt, car il se sentait lâche devant le spectacle qui l'attendait. Il écarta les visions mortuaires. «Tout ceci est un rêve», murmurait-il. La rapidité de l'événement le confondait. «Quel stupide cauchemar!»

Mais depuis huit jours il ne l'avait pas vue. Elle était bien pâlie alors, il s'en souvenait! Comment eût-il pu se douter, pourtant!…

La voiture s'arrêta devant la porte à linteau de pierre ornée d'une croix.

«C'est vrai! c'est vrai!» murmura André et, pour payer le cocher, sa main tremblait.

Il sonna. La soeur tourière, qui l'introduisit, avait une mine grave.
Elle parla de la miséricorde de Dieu, puis d'un ton très simple:

—Oh! elle est tout à fait mal! dit-elle.

André s'élança dans l'escalier, la précédant. Au fond du corridor il vit la porte entrebâillée; une odeur d'éther traînait. Et devant cette porte presque ouverte, il n'osa entrer, se jeta dans le petit salon à côté, cherchant Odile.

Elle parut, les yeux rouges. À la vue d'André, elle faillit laisser tomber la tasse qu'elle portait et hocha la tête avec reproche:

—Ah bien! il est grand temps! elle mourrait toute seule, comme un chien!

Ce mot injuste le bouleversa.

—Odile, je n'ai la dépêche que de tout à l'heure!

Et il s'accusait tout bas: «C'est vrai, depuis huit jours; ah! égoïste, mauvais coeur!»

—Peut-on la voir?

Elle eut pitié de son état et s'effaça devant lui. Il entra dans la grande pièce sombre, à l'air raréfié. Tout au fond, dans la blancheur des draps, Mme de Mercy reposait, livide.

Il s'avança; le sol manquait sous ses pieds. Il vit le docteur de la famille assis près d'elle.

Ils échangèrent un signe de tête. André, tout près du lit, vit que sa mère reposait. Son nez s'était pincé, ses yeux cavés, une sueur perlait sur son visage ossifié.

Il eut presque un soulagement de voir qu'elle, dormait.

Le docteur s'était levé, il s'approchait de la fenêtre.

—Eh bien!—dit André avec anxiété, mais n'espérant déjà plus.

—Elle meurt d'une maladie de coeur. Depuis un an qu'elle souffrait beaucoup, elle ne m'a pas fait demander une seule fois. Voilà trois jours qu'elle est au plus mal; on ne m'a fait prévenir qu'hier soir!

Sans parler, André le regardait avec angoisse.

Le médecin haussa les épaules tristement, et ajouta pour dire quelque chose:

—Quand la lampe est usée, que l'huile manque…

Il agita les lèvres, comme s'il soufflait une, lumière.

—Alors… quand?…—Et André n'osa préciser. Le médecin n'osa comprendre; il alla prendre son chapeau disant:

—Quand je reviendrai? Ce soir.

—Que faudra-t-il faire?

«Rien!» pensait le médecin. Il dit évasivement:

—Toutes les deux heures, une cuillerée de la potion alcoolique. La bonne est au courant.

Il hésitait comme s'il avait encore quelque chose à dire, mais il préféra se taire, et avec un geste d'impuissance, il serra correctement la main d'André et sortit.

André le remplaça au chevet du lit.

«Cinq jours, s'il était venu cinq jours plus tôt il l'aurait trouvée alitée, il eût immédiatement fait appeler le docteur, il… mais non, puisqu'elle était condamnée! Pauvre mère!… Il se la rappelait quand il était petit enfant, plus tard jeune homme. Qu'elle était faible! C'est elle qui avait consenti à ce mariage dont elle n'avait retiré que déboires!» Et sa douleur s'avivait par le remords de n'être pas venu la voir. «Maintenant perdue, parlerait-elle, retrouverait-elle quelque force, la lucidité nécessaire? Par sa faute, il avait perdu le meilleur d'elle, ses adieux de tendresse, ses recommandations suprêmes.» Et comme une litanie qu'il ne pouvait étouffer, revenait ce mot:

—Ah! pauvre femme!

Comme les défauts de son caractère paraissaient petits, nuls à cette heure dernière, à côté de ses qualités aimantes de son dévouement. Et André se sentit déchiré de remords. Aurait-il dû la quitter jamais? Elle, veuve, encore jeune, avait repoussé plusieurs partis, afin de se consacrer à ses seuls enfants. Sa fille Lucy, sa chère tendresse, était morte. Puis son fils l'avait quittée, pour une étrangère.

«Telle est la vie,» soufflait une voix à André. Mais il s'indignait de cette réponse bête, trop facile et pourtant vraie.

«Pour sortir de sa torpeur, pour échapper au suicide, André trop jeune avait dû se marier. C'était la vie! Sa femme, enfant elle-même, n'avait su comprendre, ni aimer sa belle-mère: c'était la vie! Et seule, après tant de sacrifices de tendresse et d'argent, la vieille femme devait mourir sans la consolation d'être aimée, sauf par son fils, de la famille nouvelle que son dévouement avait fait subsister: c'était la vie! l'étroite, l'inepte et inexorable vie!…

Cette pensée lui déchira le coeur; il pleura.

Mme de Mercy, au bout d'une heure, sortit de sa prostration; il se pencha sur elle:

—Mère, dit-il doucement, mère, c'est moi, ton fils.

Il rencontra un oeil sans pensée; la bouche livide resta muette. Odile fit prendre à sa maîtresse la potion ordonnée, écarta André du lit, donna quelques soins minutieux.

Quand ce fut fait, il revint et se rassit accablé.

À deux heures, il n'avait encore rien pris. La vieille bonne, qui s'en doutait, le tira par la manche et, dans le salon à côté, lui servit un bouillon.

—Merci, Odile,—dit André, et il ne put manger.

—Allons,—dit-elle bourrue,—dépêchez-vous, ce sera froid!

Il obéit comme un enfant, mais les premières cuillerées l'étouffèrent et il se mit à pleurer. Attendrie, elle le regardait, avec des lèvres balbutiant à vide:

—Ah c'est un grand malheur que Madame soit venue ici, c'était du mauvais air pour elle.

Et avec une cruauté inconsciente qui déchira le coeur d'André, elle racontait les jours de spleen de Mme de Mercy, ses dévotions, ses pénitences, ses longs entretiens avec l'aumônier, sa défense formelle qu'on prévînt son fils.

Maintenant, il comprenait; tant qu'un devoir continu, un service à rendre, un sacrifice à faire avaient raidi sa mère, elle avait vécu. Puis tout lui avait manqué, et depuis son entrée dans le couvent, elle s'était abandonnée au mal, laissée mourir, ne pensant plus qu'à son salut.

Il rentra dans la chambre. Le temps s'écoula. L'état de prostration de la moribonde la tenait blême, rigide et cadavérique; le drap dessinait sur elle des plis mortuaires, et dans les orbites caves étaient deux taches d'ombre, comme les trous d'une tête de mort. Des plaintes d'enfant montaient de cette bouche fermée, des râles sortaient de ce pauvre corps en détresse; et André jugeait son impuissance lamentable et grotesque. Parfois, les paupières s'ouvraient lentement, un oeil perdu, aux rayons vagues, apparaissait sans voir, puis les paupières s'abaissaient lourdement, et il semblait qu'à chaque fois, un peu d'elle s'en allât, pris par la mort.

Vers quatre heures, André entendit un bruit de voix étouffées dans la pièce voisine. Il y courut: sa femme était là avec les enfants; timides, ils levèrent sur lui leurs yeux inquiets; il les embrassa, le coeur bien gros.

—Eh bien!—fit Toinette d'un air d'angoisse.

Il ouvrit les bras et les laissa retomber.

—Pauvre André!—dit-elle, et des larmes faciles lui vinrent aux yeux.

Elle attendait, prête à entrer, s'il le demandait; il bredouilla.

—Elle n'a pas sa connaissance, elle est bien bas!… bien bas… Je vais passer la nuit, toi tu vas retourner avec…

Il s'interrompit, le médecin entrait; il salua.

—Rien de nouveau?

—Rien, docteur!

—Allons!

Et il passa dans la chambre; André le suivit, laissant Toinette et les enfants. La jeune femme était pâle; elle s'assit dépaysée, prêta l'oreille, n'entendit aucun bruit. Derrière elle parut Odile. Toutes deux se dévisagèrent, elles ne s'aimaient pas; mais la vieille servante baissa les yeux, toute remuée par la vue des petits.

Elle les embrassa, et de ses mains tremblantes chercha dans un placard des gâteaux secs. Le silence des enfants l'attendrissait.

—Pauvres petits! on dirait qu'ils comprennent.

Voyant le visage de Toinette tout changé, elle eut pitié et dit:

—Madame ne devrait pas quitter Monsieur cette nuit.

—Oh! oui, Odile, n'est-ce pas. Il est malade de chagrin. Comment faire?

—Je vais bâtir un lit pour les mignons, ils coucheront ici. Madame dormira bien sur le canapé? pour une fois?…

—Oh! je ne dormirai pas!—dit-elle avec vivacité. Et elle se sentait heureuse et soulagée.

André rentra seul; le docteur était sorti par l'autre porte. Il avait constaté un léger mieux, avant-coureur de la mort.

—Nous restons, dit Toinette, je ne te quitterai pas.

—Ah!…—dit André, qui d'un coup d'oeil vit les préparatifs. Cela le touchait et le gênait à la fois; il eût voulu être seul, et que sa famille ne l'envahît point au moment où sa mère allait mourir. Il ne répondit pas et s'assit près de la fenêtre, regardant sans voir les maisons voisines; son accablement était extrême.

Une heure après, Odile, qui venait de garder sa maîtresse, fit signe à
André: il s'empressa.

—Elle reprend connaissance.

Il se précipita dans la chambre, vint au lit; une vie blême semblait remonter au visage de Mme de Mercy. Ses yeux éteints s'animèrent; ses bras s'agitèrent faiblement.

—André, c'est toi?

—Oui, mère, je suis là…

Elle se laissa baiser le front, inerte; une expression étrange passa sur ses traits, et d'une voix brisée, sourdement:

—Je ne croyais pas revenir… j'étais morte, André… Dieu allait me juger… Quelle angoisse!

Epuisée, elle soupira tout bas, comme en rêve;

—L'heure n'est pas encore venue…

Il y eut un silence. Puis d'une voix forte:

—Qu'on aille chercher M. l'Aumônier!

Odile y courut.

—Mère, souffrez-vous?

—Beaucoup… mais pas trop…—Et son oeil égaré ajoutait au mystère de sa parole.

—Mère, vos petits-enfants sont là!

Il n'osa nommer sa femme.

—Voulez-vous embrasser Marthe et Jacques?

—Ah! plus tard!—dit-elle; et tout d'un coup des larmes commencèrent de couler une à une, lentement, sur ses joues maigres.

—Mère, ne pleure pas! mère, ne pleure pas!—cria André en suffoquant.

Mais les larmes tombaient toujours, sans qu'elle parlât; et à chacune les sanglots d'André redoublaient. Elles lui semblaient, ces larmes d'agonie, protester contre toute une vie de souffrances, et aussi contre cette mort abandonnée. Elles étaient terribles, ainsi inexpliquées.

On toussa discrètement à la porte; le prêtre entra. C'était un vieil homme au visage dur et triste. Il s'approcha lentement; son regard, aussi expert que celui du médecin, jugeait l'état de l'agonisante:

—Ma soeur,—dit-il d'une voix affectueuse et étouffée,—je suis prêt à vous entendre…

Elle s'agita à cette voix, ses larmes tarirent, et d'une bouche articulant avec peine, elle dit le mot: «Confession».

Le prêtre regarda André, qui s'éloigna lentement. Il trouva les enfants assis autour de la table; Odile leur avait noué de grandes serviettes autour du cou; ils dînaient. Toinette ne prit presque rien, André ne put manger. Il se mit la tête dans les mains, et s'absorba dans la contemplation des petits. Dépaysés, condamnés au silence, pâlots, ils avaient, entre deux cuillerées, des tours de tête effarés, des espiègleries qui faisaient place à une gravité subite; et cette parodie inconsciente du chagrin sur ces petits visages était comiquement lugubre. Les yeux de Jacques étaient pleins de sommeil; il se laissa pencher en avant et s'endormit dans ses grands cheveux, la joue sur la table.