Marthe vint instinctivement rôder près de son père, guettant un sourire; dès qu'elle en vit un, elle sauta dans ses bras, s'installa sur ses genoux, et lui tout doucement lui fit faire à cheval, tandis que Toinette discrète, ajoutait des points à une broderie, qu'elle avait toujours dans sa poche.
André, parmi les siens, dans ce calme cercle de famille, étouffait, pensant à l'autre, qui, à côté, solitaire, agonisait. Impatient, il attendait que le prêtre se retirât. Celui-ci, introduit par Odile, s'inclina devant la jeune femme, sourit aux enfants et s'adressant à André:
—Du courage, monsieur. Dieu vous éprouve cruellement, mais votre mère est une sainte, et la miséricorde éternelle lui rend justice en l'appelant au ciel!—Il changea de ton et plus bas:
Je vais revenir administrer les derniers sacrements!
André le suivit dans le corridor, il aperçut des robes de religieuses attirées par la mort, il ne trouva rien à dire au prêtre, qui s'en alla à grands pas, comme si l'heure pressait.
Il rentra chez sa mère; elle avait un air de beauté calme, de repos et de méditation. Il n'osait la troubler; ce fut elle qui, sans bouger la tête, dirigeant seulement son regard vers lui, murmura:
—André!
Il s'agenouilla, elle sourit lentement.
—Courage, André! ce n'est qu'une séparation. Je dirai à Lucy que tu l'aimes toujours. Je sais que tu m'aimes moi, et je m'en vais tranquille. Tu es un bon mari, sois un bon père… allons, enfant, ne pleure pas… Qu'est-ce qu'un voyage? quelques années à peine?
Et calme, comme pour un départ ordinaire, elle ajouta d'une voix très simple:
—Tous mes papiers sont dans le portefeuille à ferrure. Pas d'invitations, aucune cérémonie…—et accentuant les mots:
—Ceci est ma dernière volonté!
—Après,—dit-elle, ses derniers sentiments mondains reprenant le dessus,—envoie des lettres de faire-part à tout le monde, la liste est faite.
Elle ferma les yeux, épuisée; après un long instant:
—Ta femme est là?
Il fit un signe affirmatif.
—Venez tous,—dit-elle.
Alors Toinette entra, tenant Jacques endormi; André portait Marthe éveillée.
À la vue de sa belle-mère, Toinette devint affreusement pâle; une pitié lui mordit le coeur, et peut-être connut-elle le remords d'avoir été légère, injuste et sans bonté, pour sa bienfaitrice.
Le regard de l'agonisante, son sourire, remuèrent plus cruellement la jeune femme que des paroles. Longtemps elle devait revoir, avec un malaise indicible, l'énigmatique regard et le sourire de la mourante.
Cependant elle s'approcha.
Mme de Mercy lui dit:
—Embrassons-nous!
Et les deux femmes se baisèrent sur les lèvres, comme pour un grand pardon.
—Marthe!—appela la grand'mère.
L'enfant pencha sa tête, ses grands yeux remplis de terreur; cramponnée au bras de son père, elle palpita tout entière, comme un oiseau effrayé, au contact des lèvres froides.
—Jacques!—soupira la grand'mère.
Toinette inclina l'enfant; il ouvrit deux yeux effarés, ivres de sommeil, sourit, et se rendormit.
—André!—dit sa mère.
C'était le dernier appel, il se pencha sur elle, convulsivement secoué et l'embrassa pour la dernière fois.
Alors retentirent des pas, une clochette tintait, la porte s'ouvrit, on vit deux enfants de choeur portant des cierges, une odeur d'encens se répandit, et le prêtre en habit d'officiant parut. Les enfants furent emportés par leur mère, dans la chambre à côté; la petite Marthe sanglotait tout bas comme une femme. Toinette revint près de son mari. Le prêtre se hâtait, la vie quittait rapidement le visage de la moribonde; elle parut revivre un quart de minute pour recevoir dans l'hostie, le corps divin de Jésus-Christ. Puis les enfants de choeur retirés, les cierges disparus, le prêtre dépouillé de ses vêtements sacerdotaux et récitant des prières tandis que la nuit entrait peu à peu dans la chambre, l'agonie se précipita, et Mme de Mercy mourut vers trois heures du matin.
XI
Ce dont André se souvint toujours avec reconnaissance, fut la façon discrète, à la fois grave et tendre, dont sa femme soigna le profond chagrin qui le dévorait.
Elle ne le plaignait pas, et n'eut point d'apitoiement, d'expansions familières, de rappels maladroits du passé, toutes ces évocations charitables, qui font momentanément revivre la mort. Mais, sérieuse, elle le forçait en quelque sorte à vivre, et n'appelant point l'attention sur elle-même, elle lui jetait dans les bras ses enfants, le prenant ainsi par sa plus intime tendresse; et lui, sans voir le piège, les caressait, prenait chaque jour plus d'intérêt à leurs jeux. Alors, il en vint à regarder sa femme, il la vit pâlie, et comme désormais plus grave, maîtresse d'elle-même, menant la maison avec ordre. Il sentit les soins délicats dont elle l'entourait; et il en fut touché.
C'était surtout seul, au bureau, qu'il souffrait. Souvent il était forcé de n'y point paraître. Car après l'épreuve des cérémonies mortuaires, il avait l'odieux tracas des affaires, de signatures à donner, une vente de meubles en perspective, le renvoi dans son pays de la vieille Odile, à qui Mme de Mercy léguait une petite rente.
Mais quand il était livré à lui-même, que personne près de lui ne distrayait sa douleur, il la ressentait, âpre et cuisante. À ces moments, le regret de la morte était si fort, qu'André ne trouvait de prix à rien, souhaitait de ne plus vivre, ou que quelque chose d'inconnu adoucît son amertume. De quoi lui servaient les trois mille francs de rente dont il héritait? Cette somme, dont il lui fallait toucher les semestres, l'indignait, comme un bien ayant appartenu à un autre et auquel il n'avait aucun droit.
Six mois s'écoulèrent, très lents, très sombres; puis un matin il s'étonna de se lever moins triste. Des oiseaux becquetaient le gazon. Le chat et le chien se poursuivaient dans les allées. Les enfants, assis près de Félicie, lui faisaient raconter une histoire; alors, cessant de regarder à la fenêtre, André se retourna, surprit sa femme qui, derrière lui, l'épiait, avec un visage inquiet et suppliant.
Ils s'embrassèrent. André, les jours suivants, se montra un peu plus gai.
De nouvelles lettres de Damours venaient de loin en loin, tomber dans la boîte fixée à la porte du jardin, où le facteur les annonçait par un double coup de sonnette. L'avocat avait été très affligé de la mort de Mme de Mercy. Crescent serait venu, sans une chute douloureuse où il s'était démis le pied et qui exigeait du repos.
«Pourquoi, insistait affectueusement Damours, André ne quitterait-il pas la France avec sa famille, ne viendrait-il pas s'installer en Algérie, habiter lui-même sa propriété? Qui l'empêcherait d'en tirer quatre ou cinq mille livres de rente, d'avoir de bons travailleurs sous la main, au besoin de garder un an encore le fermier, afin de s'instruire par la pratique?»
André resta songeur, puis au bout d'un mois, l'idée prit corps en lui; il sentit se réaliser ce trouble et confus désir d'une vie nouvelle, d'un pays plus heureux, d'un labeur différent. S'en aller!… Ce rêve lui souriait, comme une chose improbable, longtemps souhaitée.
Il fallut qu'il s'en entretînt avec sa femme, dont le sens pratique s'effraya de l'incertain. La contradiction affermit le désir d'André; il réfléchit, chercha, trouva de bonnes raisons d'agir:
—Que faire ici? n'es-tu pas lasse de la vie que nous menons. Veux-tu qu'à soixante ans, je sois un vieux scribe hébété? L'avenir nous attend là-bas. Au moins, nous vivrons chez nous, sous un beau ciel.
Toinette peu à peu se laissait convaincre. Mais André n'osait croire qu'il allait bientôt rompre ses chaînes. Quand la certitude l'en frappait, il était tout ému.
«Quoi! pensait-il, ce rêve que j'avais fait, il faut que ce soit elle, la pauvre morte, qui le réalise, encore, comme par un suprême sacrifice!»
Il songea qu'il allait la laisser. Reviendrait-il jamais avec Toinette au cimetière. Où était son père? Dans un cimetière de province. Où l'enterrerait-on, lui, sa femme et ses enfants?
«Qu'importe, se disait-il, il faut vivre.»
Et les années qu'il avait vécues, si abominablement lentes, il les trouva courtes, en se retournant vers le passé. Tant d'épreuves, de rares plaisirs, des semaines, des mois, des années, des siècles où il avait pensé, senti, souffert, tout cela lui paraissait tenir dans le creux de sa main.
«J'ai trente ans, se disait-il, nous voilà, ma femme et moi, arrivés au milieu de notre vie. Que ce passé nous serve et nous enseigne l'avenir. Nous avons, avant d'arriver à la vieillesse inactive, si la santé ne vous fait défaut, une trentaine d'années encore devant nous: marchons!»
Un an après la mort de sa mère, André, ayant longuement pesé le pour et le contre, était résolu à partir.
Il donna sa démission.
Quand il sortit pour la dernière fois du ministère, il éprouva peu de joie, et presque une involontaire mélancolie. Il avait pâli, étouffé dans sa cellule, mais au dehors, quand il se dit; «Je ne rentrerai jamais plus ici, jamais plus», il fut triste.
Au tournant de la rue, il se consola et en rentrant chez lui, il prit Toinette par la taille et l'embrassa. Aussitôt lui revint, comme une douleur perçante, le souvenir de sa mère. Il l'avait donc oubliée un instant. On pouvait donc ne plus penser aux morts qu'à travers une rêverie et un souvenir résignés? Cette épreuve lui fut utile. Sa douleur se transforma peu à peu en une tendresse pure, un culte grave.
Le départ fut fixé au 1er septembre.
Il fallut penser aux préparatifs. Alors, sur la réserve des quatre mille francs du grand-père Rosin, on prit quelques cents francs pour les achats.
Plusieurs fois de suite, Toinette alla dans les grands magasins où l'on vend pêle-mêle lingerie, mercerie, papeterie, vêtements, joyaux, chaussures, robes, etc. Jamais elle n'y terminait ses emplettes, elle revenait le lendemain. Plus d'une fois André l'accompagna.
Étouffant vite dans l'air chaud, poussé, pressé par une foule compacte et moutonnante, les yeux aveuglés par les couleurs, le pêle-mêle des objets, il suivait sa femme avec une curiosité effarée. Il avait remarqué l'effet produit sur elle par les tentations perpétuelles de ces bazars monstres. Il voyait lui monter aux yeux une lueur de désir fixe, comme il en vient au visage des femmes enceintes. Il l'appelait, elle ne se retournait pas; il lui parlait, les mots ne lui entraient pas dans l'oreille; et par de brusques écarts elle s'éloignait de lui, palpant une étoffe, remuant un objet de luxe, caressant un chapeau, avec des sourires d'enfant, des regards humides, une expression de tristesse et de convoitise.
—Oh! ce n'est pas cher! André, regarde, c'est pour rien!
Tout autour de lui, il entendait des exclamations pareilles; les femmes, de tout rang et de toute condition, se bousculaient, rouges et affolées: le même désir ardent, imprécis, l'envie de tout prendre, de tout emporter, passaient dans tous les yeux, ceux la modeste petite femme à voilette baissée, des demi-mondaines empanachées, et des cuisinières en cheveux.
André suivait Toinette patiemment; elle le promenait, de-ci de-là, par mille détours, dépensant une heure pour un achat de quelques francs.
Et quand, enfin, son mari l'arrachait de là, elle était nerveuse, distraite; l'affolement subit qui lui était monté au cerveau était long à disparaître.
Il fut heureux que ces impressions malsaines prissent fin; le jour du départ approchait.
Après quelques réflexions les de Mercy convinrent de ne rien laisser derrière eux. Ils vendirent leur mobilier, trop vieux pour être emporté. Ce ne fut pas sans tristesse; beaucoup de leur vie intime tenait là; ce fut une grande pitié de voir ces meubles amis s'en aller aux mains des étrangers. Ils gardèrent la table à ouvrage de Toinette, un grand fauteuil rouge où chacun à son tour s'était reposé, et les petits lits d'enfant.
Mais ils ne purent se résigner à quitter aussi les êtres qui avaient vécu avec eux; Plume était morte d'un refroidissement; on convint d'emmener le chat son petit-fils, et le chien. Quant à Félicie, elle n'hésitait point et eût été en Amérique; par son dévoûment elle entrait dans la famille.
Pendant les derniers jours on logea à l'hôtel.
André, avant de quitter leur petite maison, y revint, en parcourut les pièces vides: trois années de leur vie s'étaient écoulées là. Il monta au second, longtemps regarda entre les deux collines l'horizon de Paris: la ville s'étalait au loin, sous un dôme de nuages violets que frangeait l'or du soleil couchant. André sentit combien il est difficile de se détacher du passé, même quand il a été cruel: cependant, pourquoi tarder? La résolution prise, il fallait agir. Alors, d'un mouvement brusque, il ferma les volets, redescendit.
En bas, Toinette, accompagnée des petits, tenait un gros bouquet de soucis et d'anémones; elle le fit sentir à André, avec un sourire d'intelligence: il lui sembla respirer l'âme du jardin où ses enfants avaient grandi.
XII
Trois jours après ils couraient en chemin de fer.
Jamais Marthe et Jacques n'avaient été si heureux; agenouillés devant les vitres ils regardaient, avec des cris de joie, défiler le paysage, ou bien ils s'enquéraient du chat que Félicie gardait dans un grand panier, sur ses genoux. L'animal était fort mécontent de voyager ainsi; un peu de mou frais, offert à propos, l'apaisa. Le pauvre Tob s'ennuyait dans un compartiment de chiens.
On arriva à Châteaulus à neuf heures du matin. Bien que les Rosin fussent prévenus, personne n'attendait à la gare. On mit les bagages à la consigne, on rendit sa liberté à Tob, et Félicie suivit ses maîtres, tenant toujours le chat dans son panier.
Ce fut seulement à cet instant, boitant sur les pavés pointus de la petite ville, traînant ses enfants entre les maisons, que Toinette se reconnut différente d'elle-même, du temps où elle avait quitté Châteaulus, jeune fille, femme de la veille. Elle se sentait bien changée, tout autre, mûrie.
Châteaulus, dont elle avait souvent rêvé, et que, pleine de souvenirs d'enfance, elle croyait plus beau, plus grand dans son imagination, elle le vit alors petit, vulgaire et laid. Aussi marchait-elle sans parler. André, qui n'avait jamais eu d'illusions sur cette triste ville, s'étonnait de la trouver pareille, immuable, tandis que lui ressemblait si peu à l'André d'autrefois. Il s'irritait un peu que les Rosin ne vinssent pas à sa rencontre.
«Peut-être ne se soucient-ils pas de nous voir? Toinette elle-même n'y tient que par convenance, afin de leur montrer les petits et de leur dire adieu avant un lointain voyage. Ouf!—pensait-il, en trouvant lourd un sac de nuit qu'il tenait à la main—je voudrais bien être chez les Crescent.»
On arriva devant la maison, une femme les regardait venir: Mme Rosin. Elle était toute grise de cheveux, blêmie, très vieille. Sa robe, d'une couleur sombre, était usée.
—Vous voilà, bonjour ma fille,—et elle l'embrassa.—Bonjour… (et elle fit un effort de mémoire) André! Ah! voilà vos enfants, bonjour petit, et toi, Madeleine?
—Elle s'appelle Marthe, maman.
Mme Rosin, sans répondre, hochait la tête.
—Ah!—dit-elle enfin—je n'ai envoyé personne, je n'ai pas été non plus à la gare, il vaut mieux laisser les gens se débrouiller tout seuls. Restez-vous longtemps ici?
—Mais non, maman, dans ma lettre…—fit Toinette, très étonnée.
—Ah! je vous dis ça… Vous savez que Guigui n'est pas là, il voyage!
On trouva dans un fauteuil le père Rosin étendu, goutteux, faible de tête. Sa lèvre inférieure pendait, presque morte. La paralysie héréditaire le menaçait. Il dodelina de la tête, se laissa embrasser, et sa main, une main molle, d'un blanc de cire, caressa les cheveux des enfants.
Tandis que Mme Rosin, avec un air distrait installait les arrivants,
Toinette et son mari se regardaient, pleins de stupeur.
La maison était froide, les murs nus. On servit le déjeuner, maigre, et le pain, à la fin, manqua. Cependant la mère, comme un robinet d'eau ouvert, laissait tomber les faits et dires d'Alphonse, mais son regard était fuyant, et elle n'exaltait plus son fils: c'était un bavardage puéril, la répétition monotone de pensées, de tours de phrases qui revenaient d'eux-mêmes; elle subissait l'obsession de l'idée fixe, les premières atteintes de la monomanie.
Le père Rosin était de plus en plus vague; sa femme lui mesurant le pain et le vin, le surveillait d'un air renfrogné.
Du départ de leurs enfants, les Rosin en parlèrent à peine, comme si cela ne les intéressait point. Et cette sécheresse faisait grandir dans le coeur d'André et de Toinette, le malaise dont ils souffraient depuis leur arrivée, tant ils étaient dépaysés, incapables de communiquer avec les deux vieillards. La pendule avait de si longs tic-tac emplissant la maison vide, il tombait un tel spleen des murs, que les jeunes gens avaient l'envie irrésistible de se lever et de se sauver, leurs enfants entre les bras.
Si indifférents, si égoïstes qu'eussent été les Rosin pour eux, au moment où le jeune ménage restait en détresse, pourtant c'étaient le père et la mère de la femme, les grands-parents des enfants; et en les voyant si desséchés, si racornis, si rétrécis d'idées et pauvres de sentiment, Toinette et André éprouvaient pour eux une pitié découragée, triste comme les choses qui les entouraient.
André se leva.
—Eh bien!—dit Toinette,—à tout à l'heure, nous allons visiter ma soeur, puis nous reviendrons vous dire adieu. Les Crescent nous ont fait promettre de dîner avec eux. Est-ce loin d'ici, la Meulière?
Personne ne répondit, les Rosin étaient devenus lugubres. La femme dit:
—Crescent! bien mal pour Guigui!—puis elle fit demi-tour et sortit.
Rosin dodelinait de la tête d'un air d'acquiescement.
—À tout à l'heure, papa,—cria Toinette.
—Ou-i,—prononça difficilement le père.
Dehors, devant les enfants, ils n'osèrent, par pudeur, échanger leurs impressions. André serra le bras à sa femme; elle essuya une larme, et à voix basse:
—Si changés,—dit-elle,—oh! je suis sûre que c'est Alphonse qui les rend comme ça. As-tu vu ma mère, elle ne paraît plus avoir sa tête à elle. Et la maison, on dirait qu'on a vendu la moitié des meubles.
«C'est le châtiment de leur faiblesse», pensa André. Il dit évasivement:
—Ils ont vieilli, en effet.
Ils arrivèrent devant la porte des Chabanne, qu'on leur indiqua. Leur maison grande et neuve donnait sur la promenade. Ils sonnèrent.
On les introduisit près d'un gros petit vieillard, aux joues pendantes, si grosses qu'on ne voyait plus ses yeux. Il se mit à grogner, et commença de tourner ses pouces en les regardant d'un air profond; à la fin, après beaucoup d'efforts, il parvint à dire, en appuyant sur le premier mot.
—Elle va venir.
Enchanté de sa phrase, il répéta:
—Elle va venir.
Puis il se mit les doigts sous le nez, les sentit, et parut tout absorbé, comme s'il cherchait à déterminer leur odeur. Toinette et André se regardaient à la dérobée, les lèvres pincées pour ne pas rire; Jacques et Marthe, d'abord hébétés, commençaient à se pousser du coude.
Il y eut un bruissement de robe, et Berthe, majestueuse et empâtée, entra, avec un air de dignité bourgeoise.
André, qui l'avait connue belle, pour qui elle avait été cordiale, au moment du mariage, ne se lassait pas de la regarder. Il espéra la retrouver dans ses paroles, mais après les compliments, les premiers mots de Mme Chabanne lui parurent aussi singuliers, aussi faux et pauvres de ton, que les ronds de laine verte, sur lesquels il posait les pieds, et les horribles gravures qu'il voyait au mur.
—J'espère, dit-elle, que vous accepterez demain à dîner? je pourrai vous montrer ce qu'il y a de mieux dans la bonne société de Châteaulus.
Ils refusèrent, ce qui la mortifia; elle dut se résigner.
—Ah! vous allez en Afrique?—dit-elle;—on dit qu'il y a beaucoup de serpents dans ce pays-là!
Et, d'un regard sévère, elle intimida les enfants que le mari amusait beaucoup. Il faisait maintenant une grimace risible, un sourire élastique qui tendait jusqu'à éclater ses énormes joues.
—Monsieur Chabanne!—s'écria Berthe.
Le vieux redevint sage.
—Il est très malade,—dit-elle avec sang-froid.—Alors vous partez aujourd'hui?
—Oui, les Crescent nous ont fait promettre de passer un jour avec eux.
—Ce sont des personnes très distinguées,—dit-elle avec réserve,—mais à mon sens, ils vivent trop à l'écart; quand on est du monde, on a des devoirs.
André croyait rêver, il avait gardé le souvenir d'une autre femme. Huit ans de province avaient eu raison d'elle. Du moins en épousant le père Chabanne, avait-elle fait une bonne affaire. Gavé de mangeaille, engraissé comme une oie, comblé de tendresses, il n'était plus qu'un gâteux bénévole. Sa femme, maîtresse absolue des biens, enrichissait les prêtres, donnait le pain bénit, et faisait de bons repas.
—Peut-être tes enfants,—dit-elle à Toinette,—accepteraient-ils un peu de friandises?
Elle sonna vigoureusement, fit apporter un service de table en argent: quand tout fut déposé sur la table, elle coupa elle-même deux petites tartines et y mit de la confiture avec ostentation.
Puis elle pressa sa soeur et son beau-frère d'accepter quelque chose. Vers la fin de la visite, sa morgue était tombée, et elle apparaissait peu à peu ce qu'elle était: une femme sans méchanceté, gonflée par sa richesse, égoïste en sa vie étroite, un de ces êtres incomplets que les petites villes élèvent sur le pavois pour leur fortune, et qui subissent alors, par réciproque, toute les tyrannies de la province.
Berthe fut émue au moment de la séparation; mais en songeant que le refus des de Mercy l'avait empêchée de les livrer, le lendemain soir, dans un somptueux dîner, à la curiosité et aux commérages de toute la ville, elle leur en voulut.
Dehors, Toinette et André souffraient d'un malaise inexprimable, comme si tout ce qu'ils voyaient n'était pas assez gai pour les faire rire, ni assez triste pour les faire pleurer. En rentrant chez les Rosin, la vue de Crescent qui les attendait leur causa un grand soulagement, comme la vue d'un homme sain au sortir d'un hôpital ou d'une maison de fous. Les Rosin, indifférents, assistèrent aux effusions d'André et de Crescent; puis les de Mercy embrassèrent leurs parents. Ceux-ci leur rendirent leur étreinte, les yeux secs. Toinette pleurait. Crescent pressa les adieux, fit monter la jeune femme, les enfants, Félicie portant le chat, enfin Tob, dans le breack qui attendait devant la porte. Lui et André grimpèrent sur le siège; le fouet claqua.
—Adieu!—cria Toinette, et jusqu'au détour de la rue, elle vit Mme Rosin debout, qui, avec des yeux sans lucidité, regardait sans voir, comme si elle attendait que son fils rentrât.
En cinq minutes, on fut hors de Châteaulus, en pleine campagne; les de Mercy respirèrent, Tob aboya, les enfants se mirent à rire et à jacasser. André souriait à la brise comme un homme qui échappe à un mauvais rêve, et Crescent tournant sa bonne figure, demandait:
—Êtes-vous bien, madame!… Eh! Jacques, tu as bien grandi, mon garçon!—et il faisait une risette à Marthe, un signe de tête à Félicie, et il disait de Tob:
—C'est un beau chien.
Et quand il vit le chat sortir la tête du panier, il se mit à rire de si bon coeur que tout le monde en fit autant, puis il souffla, toussa et respira lentement: l'asthme le tenait.
—Je suis bien content,—disait-il à André,—vous allez voir quelles mines nous avons. Toute la famille est réunie, cela tombe bien, les enfants sont en vacances… Ma femme? elle va très bien, je vous remercie. Allez! Blanchet!
Le cheval reprit un trot rapide, après une montée.
—Vous resterez bien quelques jours avec nous?
—Non, mon ami, nous partons demain soir.
—Bah! on dit cela… Quelle bonne idée vous avez d'aller en Algérie, beau climat, bonne terre.
—Il faudra venir nous voir?
—Je ne dis pas, eh! eh!
Et leur causerie courait, à bâtons rompus, toute joyeuse.
—Quand nous aurons passé ce bois, vous verrez la Meulière.
—Vous y êtes bien?
—Trop bien, mon ami, nous ne méritons pas cette fortune.
Ce que Crescent ne dit pas, c'est que par leurs soins, il n'y avait pas de pauvres dans le canton, ni dans les cantons immédiatement voisins. Une grande part de leurs revenus passait en charités, en oeuvres utiles.
—On a voulu me nommer maire, j'ai refusé.
—Et vous avez eu tort,—dit André,—vous vous devez à tout le monde.
Crescent baissa la tête, il savait bien qu'il aurait dû accepter; sa bonhomie, le désir du repos l'avaient emporté; il en serait quitte pour accepter dans deux ans.
—Ah! voilà ma femme, les enfants!
Et très vite, le breack s'arrêta.
Mme Crescent simplement mise, avec son air de bonté habituelle, ouvrit ses bras à Toinette, serra vigoureusement la main d'André, embrassa les enfants à tour de bras. Pendant ce temps, André donnait un vigoureux shake-hands aux jeunes filles, à Thomas, le lieutenant du génie; la fille aînée, Marie, était devant lui, rougissante. Il l'embrassa. Elle avait son air sage, son sourire ami. Elle s'empara de Jacques.
Le coeur de Toinette et d'André se dilata, dans cet accueil si franc, si simple. On les mena à leur chambre. Le soir, le repas fut large, mais sans recherche; et d'un bout de la table à l'autre, les Crescent et les de Mercy se regardaient, avec de bons sourires.
Ils se trouvaient tous changés.
Les Crescent avaient pris de l'âge: elle, avait des cheveux blancs sur les tempes; lui, grossissait. Ils admiraient les de Mercy, trouvaient André mûri, élargi, homme fait, et Toinette plus femme, développée d'esprit et de corps. Quant aux enfants, ils les jugeaient charmants, parce que les enfants leur paraissaient toujours charmants.
Après le dîner, André causa avec le fils aîné, son père en était fier. Marie avait cédé à la prière de ses parents, quitté sa place, elle servait d'institutrice à ses soeurs. Elle avait refusé deux partis, se disait heureuse ainsi. Thomas avait eu les prix d'histoire, d'allemand, de mathématiques.
Toinette et Mme Crescent devisaient: près d'elles, Marie, de loin, regardait sans qu'il la vît, André, avec une expression pensive. Elle se sentait toute gaie, ce soir.
Le lendemain, les de Mercy persistèrent dans leur résolution de partir, puis au dernier moment, cédèrent pour un jour encore, puis pour un troisième. L'hospitalité de leurs amis était si peu importune, les laissait si libres d'aller et de venir, de se promener ou de se tenir, à leur gré, dans leur chambre ou au salon.
André eut de grands entretiens avec Crescent. Sa femme apprit à Toinette des recettes inconnues, et insinua plus d'un conseil pratique, dont la finesse et le bon sens frappèrent la jeune femme.
Jacques était le grand ami de Marie, il ressemblait beaucoup à son père. Marthe était la préférée de Mme Crescent, Le chat, trop gâté, eut des indigestions. Tob engraissa. Félicie était heureuse.
Enfin les de Mercy décidèrent qu'il fallait partir, et leurs amis n'insistèrent plus.
Quelque chose tourmentait André et Toinette; les folies d'Alphonse
Rosin, et la peur qu'il ne dénuât de tout ses vieux parents.
—Comptez sur moi!—dit Crescent, et il leur serra significativement la main.
Le lendemain matin, toute la famille d'André était à Marseille, prête à prendre le paquebot.
XIII
La vue de la mer leur fit battre le coeur; le mouvement des ports les remplit d'admiration. Ils aimèrent cette vie énergique. Des voiles au loin semblaient l'aile de grands oiseaux; des steamers à panache de fumée emportaient des centaines d'existence.
On entendait, dans cette monstrueuse ville de mer, sur les quais, des mots de toutes les langues; il flottait aux mâts des drapeaux de toutes les couleurs. Les quelques heures que les de Mercy passèrent là, eurent l'allure d'un cauchemar; c'était un entassement de visions, une succession hâtive d'idées et de sensations. Ils hâtèrent leur déjeuner, leurs préparatifs, ils avaient peur de ne pas partir. Ils pensaient à l'heure à laquelle ils arriveraient, à Damours, qui serait là pour les attendre et les piloter.
Vers cinq heures, André, Toinette, les enfants, Félicie et les bêtes, après avoir suivi une jetée en planches, pénétraient dans le bateau, et on leur assignait leur cabine. Elle était assez grande, mais avec ses couchettes superposées, son odeur de vernis et de renfermé, elle leur parut peu agréable.
André remonté sur le pont, assista aux préparatifs du départ. Il trouvait le temps long; une cloche sonna, la vapeur siffla, et lentement avec un gros bruit de machine, le bateau dérapa, prit la mer. Une demi-heure après, le port de la Joliette, les vaisseaux, Marseille, apparaissaient, diminués, dans le décor net du ciel. André s'accouda aux bastingages, il était à l'arrière; près de lui, des passagers fumaient. La mer était légèrement houleuse. À ce moment se tenant à la rampe de cuivre, accompagnée de ses enfants, Toinette parut.
Elle avait un sourire franc, et le coeur d'André s'ouvrit à une émotion virile. Elle vint près de lui, vaillante. Marthe et Jacques, émerveillés, admiraient les nuages. Alors André les embrassa tous du regard, cette famille qu'il avait créée, qui était sienne, dont il était le chef, et qu'il emportait avec lui à travers les aventures, vers l'avenir.
Il fut brave, et son coeur ne faiblit pas.
—Eh bien,—dit-il à sa femme,—es-tu contente?
—Oui, dit-elle.
Et ce oui, ferme, le rasséréna.
Toinette et lui se regardèrent, et pour la première fois peut-être, se comprirent. Ensemble ils regardèrent fuir, diminuer la terre de France. Elle avait été peu tendre pour eux. Dans l'agglomération des hommes, la bataille pour la vie, parmi les efforts égoïstes de chacun, faibles, ils eussent succombé dans ce Paris énorme… Mais pourquoi maudire la mère patrie, puisqu'ils allaient vers une terre nouvelle?
Là aussi l'inconnu les attendait.
Certes, ils auraient encore des soucis d'argent, une vie stricte, des inquiétudes et des déboires; mais du moins leur labeur serait celui de gens libres et forts; ils travailleraient avec leur tête, avec leurs bras; et ce ne serait plus la tâche malpropre d'un copiste recroquevillé.
Entre eux, ils auraient encore des luttes, se peineraient mutuellement, se disputeraient; la paix et la tolérance n'étaient pas encore établies dans leurs âme; il y aurait sans doute entre eux des incompréhensions, de même qu'il y avait et y aurait toujours des incompatibilités, des points où leurs esprits ne se toucheraient jamais; mais qu'importait cela? ou plutôt, qu'y faire? C'est toujours la vie, et puisqu'ils devaient se résigner à ce qu'ils ne pouvaient empêcher, du moins sauraient-ils tirer des choses tout ce qu'elles contiennent de bon.
À cette heure, ils ne regrettaient pas de s'être mariés jeunes et pauvres, car toute une vie robuste, par cela même, s'ouvrait encore devant eux.
Pleins de résignation, mais aussi d'espoir, ils se contemplaient en leurs vêtements de deuil, en leur mélancolie d'émigrants. Fermes de coeur, André et Toinette, ramenant leurs yeux sur les enfants, échangèrent un tendre et mystérieux regard. Là-bas, ils auraient des enfants encore; leur jeunesse en répondait; ils n'auraient point à se dire: «Nourrirons-nous celui qui viendra?» Ils donneraient à Marthe des soeurs et à Jacques des frères. Il sortirait d'eux toute une race, et c'était la vie vraie, naturelle, la vie simple et grande. Ils le voyaient à l'évidence, comme ils voyaient cette mer bleue qui les entourait.
Ils soupirèrent en apercevant de plus en plus indécise et nuageuse la côte de France, la terre d'épreuves. Maintenant, ils en avaient conscience, les, jours d'épreuve étaient finis. Finis, car Toinette et André se reconnaissaient plus forts, plus sages, plus dignes. Ils avaient appris l'ordre et ils aimaient le travail. Toinette obéissait à son mari, et il respectait en elle la mère de ses enfants. S'ils ne s'aimaient plus d'amour, leur sérieuse tendresse n'en valait que mieux. De grands principes moraux s'étaient ancrés en eux; et ils tâcheraient de faire de leurs enfants des gens instruits et honnêtes.
Au milieu du grand voyage, à mi-chemin, avec leur expérience achetée au prix d'une moitié de leur existence, dorénavant, ils pourraient marcher sans doutes ni hésitations, tout droit.
Félicie avait descendu les enfants, car le froid venait.
Mais soudain la terre disparut; André donna une dernière pensée à sa mère et à sa soeur perdues, à sa vie morte d'employé.
Puis mari et femme se serrèrent longuement la main.
Un peu de houle s'éleva. Le mal de mer allait les prendre. Ils sourirent.