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Jours de famine et de détresse: roman cover

Jours de famine et de détresse: roman

Chapter 23: L'USURIÈRE
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About This Book

A first-person narrator recalls a childhood shaped by chronic poverty, describing street scenes of ragged children, bullying, and frequent hunger. Family portraits contrast a musical, proud father who remembers better days with a mother who preserves appearances despite destitution; their competing instincts over food, clothing, and respectability intensify domestic strain. Episodic, observational chapters mix intimate memories, neighborhood detail, and small humiliations to trace how economic hardship erodes dignity and alters personalities, while occasional tenderness and irony persist in the narrator's account of survival and familial bonds.

L'USURIÈRE

Ma mère me fit des signes mystérieux. Je pensais qu'elle voulait, en cachette des autres, me donner une tartine beurrée : comme j'étais faible, on me gâtait un peu. Mais je vis ses yeux clignoter, signe évident, chez elle, d'émotion.

— Écoute, Keetje, chuchota-t-elle, nous allons chez Koks dégager mon manteau, ta robe de première communion, et le pardessus de père.

— Tu as de l'argent, mère? fis-je aussi mystérieusement qu'elle.

— Oui, j'ai épargné.

L'épargne chez nous représentait des jours sans pain. Mais comment faire? Nous ne pouvions aller complètement nus : nous l'étions déjà aux trois quarts.

Koks était un épicier qui donnait des denrées sur gage ; tous nos vêtements avaient passé chez lui, et voilà que nous pouvions dégager les principaux.

Ma mère tenait les quelques florins en pièces d'un «cent» et en «dubbeltjes[6]», dans un cornet de papier gris. La femme Koks prit l'argent, et nous dit d'aller à une porte de derrière pour y recevoir les vêtements. Mais une fois là, elle déclara qu'elle nous les donnerait quand nous viendrions dégager les autres loques, sur lesquelles elle avait eu la bonté de nous avancer des denrées.

[6] Dubbeltje : Un dixième de florin.

Ma mère pleura, se fâcha, menaça ; moi, je sanglotais, en parlant de ma robe de première communion. Rien n'y fit. L'usurière nous chassa, en disant :

— Vous ne pouvez pas prouver que vous m'avez remis de l'argent.

On dut me coucher : l'émotion m'avait donné la fièvre. Ma mère eut, pendant plusieurs jours, des clignotements d'yeux, et des plaques rouges sur les pommettes. Elle marmottait des mots de vengeance, et griffait l'air, comme si c'eût été la figure de l'usurière.