WeRead Powered by ReaderPub
Jours de famine et de détresse: roman cover

Jours de famine et de détresse: roman

Chapter 8: DEUXIÈME EXODE
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A first-person narrator recalls a childhood shaped by chronic poverty, describing street scenes of ragged children, bullying, and frequent hunger. Family portraits contrast a musical, proud father who remembers better days with a mother who preserves appearances despite destitution; their competing instincts over food, clothing, and respectability intensify domestic strain. Episodic, observational chapters mix intimate memories, neighborhood detail, and small humiliations to trace how economic hardship erodes dignity and alters personalities, while occasional tenderness and irony persist in the narrator's account of survival and familial bonds.

DEUXIÈME EXODE

Nous nous étions établis à Holland op zyn Smalst, pendant qu'on y construisait le canal d'Ymuiden. Mon père avait du travail dans les écuries, mais il ne faisait long feu nulle part : nous dûmes encore une fois quitter. Il partit à pied pour Amsterdam, où il trouva tout de suite de l'occupation sur sa bonne mine. Il vint donc, un dimanche, nous chercher. On avait loué, pour six florins, une charrette de paysan qui devait nous conduire la nuit à Amsterdam.

Quoique nous eussions retenu toute la charrette, le paysan l'avait en grande partie remplie d'objets à lui : des tonneaux, des paniers et aussi un énorme moulin à café de magasin, qu'il voulait faire aiguiser en ville.

Nous voilà lamentablement entassés, partis, dans l'obscurité, par les routes serpentines, pavées en briques jaunes, de la Hollande. Au delà de Haarlem, nous longeâmes pendant des heures une digue. On ne voyait pas ses doigts devant les yeux, et on n'entendait que le mugissement des vagues montant contre les berges et les cris stridents des oiseaux de nuit. La charrette s'arrêtait à chaque instant ; mon père descendait pour voir si nous étions encore au milieu de la digue et parler au cheval qui avait peur. Le danger était grand sur cette étroite bande, éclairée par une lanterne falote attachée à la charrette. Les enfants criaient. Ma mère, comme à chaque danger, récitait l'Évangile de saint Jean : «Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu.» Mon père jurait ; le paysan restait silencieux.

Un choc de la charrette fit tomber le grand moulin à café sur ma figure. Je me mis à hurler ; mais ma mère, qui ne pouvait voir ce qui m'était arrivé, se fâcha et me donna des taloches pour me faire taire. Toute ma figure s'enfla prodigieusement jusqu'à me fermer les yeux. Quand le jour se leva, je recommençai doucement à gémir et dis :

— Mère, regarde-moi, je ne vois presque plus.

Ma mère, effrayée, se plaignit que, malgré que nous eussions payé pour toute la charrette, le paysan l'avait encombrée au point de tuer presque ses enfants.

Nous arrivâmes de grand matin à Amsterdam sur le Haarlemmerdyk, où mon père avait loué une cave. Il prit les enfants, un à un, sous les bras, et les fit sauter à terre. Moi, à cause de ma figure tuméfiée, il me porta jusque dans la cave, en me consolant :

— Ma pauvre petite «Poeske,»[1] ne te plains plus : nous avons manqué tous être noyés.

[1] Petite Chatte