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Jules César

Chapter 22: SCÈNE III
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About This Book

La pièce retrace la conspiration et l'assassinat d'un chef puissant, puis les conséquences politiques et morales qui s'ensuivent. Des hommes comme Brutus et Cassius débattent d'honneur, de devoir civique et du danger du despotisme, organisent le meurtre, tandis que Marc Antoine manipule l'opinion publique lors d'un discours funèbre. La lutte pour le pouvoir dégénère en guerre civile entre partisans rivaux, aboutissant à la défaite et au suicide des conspirateurs. L'œuvre explore le conflit entre raisonnement privé et intérêt public, la force persuasive du langage, la fragilité des institutions et le poids de la conscience individuelle.



SCÈNE II


Toujours près de Philippes.—Le champ de bataille.—Une alarme.

Entrent BRUTUS ET MESSALA.

BRUTUS vivement.—A cheval, à cheval, Messala! cours, remets ces billets aux légions de l'autre aile. (Une vive alarme.) Qu'elles donnent à la fois; car je vois que l'aile d'Octave va mollement: un choc soudain la culbutera. Vole, vole, Messala: qu'elles fondent toutes ensemble!

(Ils sortent.)



SCÈNE III


Toujours près de Philippes.—Une autre partie du champ de bataille.—Une alarme.

Entrent CASSIUS ET TITINIUS.

CASSIUS.—Oh! regarde, Titinius, regarde; les lâches fuient. Je me suis fait l'ennemi de mes propres soldats: cette enseigne que voilà, je l'ai vue tourner en arrière; j'ai tué le lâche, et je l'ai reprise de sa main.

TITINIUS.—O Cassius! Brutus a donné trop tôt le signal. Se voyant quelque avantage sur Octave, il s'y est abandonné avec trop d'ardeur; ses soldats se sont livrés au pillage, tandis qu'Antoine nous enveloppait tous.

PINDARUS.—Fuyez plus loin, seigneur, fuyez plus loin: Marc-Antoine est dans vos tentes. Fuyez donc, mon seigneur; noble Cassius, fuyez au loin.

CASSIUS.—Cette colline est assez loin.—Vois, vois, Titinius: est-ce dans mes tentes que j'aperçois cette flamme?

TITINIUS.—Ce sont elles, mon seigneur.

CASSIUS.—Titinius, si tu m'aimes, monte mon cheval, et enfonce-lui les éperons dans les flancs jusqu'à ce que tu sois arrivé à ces troupes là-bas, et de là ici: que je puisse être assuré si ces troupes sont amies ou ennemies.

TITINIUS.—Je serai de retour ici dans l'espace d'une pensée.

(Il sort.)

CASSIUS.—Toi, Pindarus, monte plus haut vers ce sommet: ma vue fut toujours trouble; suis de l'oeil Titinius, et dis-moi ce que tu remarques sur le champ de bataille. (Pindarus sort.) Ce jour fut le premier où je respirai: le temps a décrit son cercle, et je finirai au point où j'ai commencé: le cours de ma vie est révolu.—Eh bien! dis-moi, quelles nouvelles?

PINDARUS, de la hauteur.—Oh! mon seigneur!

CASSIUS.—Quelles nouvelles?

PINDARUS.—Voilà Titinius investi par la cavalerie, qui le poursuit à toute bride.—Cependant il galope encore.—Les voilà près de l'atteindre.—Maintenant Titinius.... maintenant quelques-uns mettent pied à terre.—Oh! il met pied à terre aussi.—Il est pris!—Écoutez, ils poussent un cri de joie.

(On entend des cris lointains.)

CASSIUS.—Descends, ne regarde pas davantage.—O lâche que je suis, de vivre assez longtemps pour voir mon fidèle ami pris sous mes yeux! (Entre Pindarus.) Toi, viens ici: je t'ai fait prisonnier chez les Parthes, et, en conservant ta vie, je te fis jurer que quelque chose que je pusse te commander, tu l'entreprendrais: maintenant remplis ton serment. De ce moment sois libre; prends cette fidèle épée qui se plongea dans les flancs de César, et traverses-en mon sein. Ne t'arrête point à me répliquer: obéis, prends cette poignée, et dès que j'aurai couvert mon visage comme je le fais en ce moment, toi, dirige le fer.—César, tu es vengé avec la même épée qui te donna la mort.

(Il meurt.)

PINDARUS.—Me voilà donc libre! Si j'avais osé faire ma volonté, je n'eusse pas voulu le devenir ainsi.—O Cassius! Pindarus fuira si loin de ces contrées que jamais Romain ne pourra le reconnaître.

(Il sort.)

(Rentrent Titinius et Messala.)

MESSALA.—Ce n'est qu'un échange, Titinius; car Octave est renversé par l'effort du noble Brutus, comme les légions de Cassius le sont par Antoine.

TITINIUS.—Ces nouvelles vont bien consoler Cassius.

MESSALA.—Où l'avez-vous laissé?

TITINIUS.—Tout désespéré, avec son esclave Pindarus, ici, sur cette colline.

MESSALA.—N'est-ce point lui qui est couché sur l'herbe?

TITINIUS.—Il n'est pas couché comme un homme vivant.—Oh! mon coeur frémit!

MESSALA.—N'est-ce pas lui?

TITINIUS.—Non, ce fut lui, Messala! Cassius n'est plus! O soleil couchant, de même que tu descends dans la nuit au milieu de tes rayons rougeâtres, de même le jour de Cassius s'est couché rougi de sang. Le soleil de Rome est couché, notre jour est fini: viennent les nuages, les vapeurs de la nuit, les dangers; notre tâche est faite. C'est la crainte que je ne pusse réussir qui l'a conduit à cette action.

MESSALA.—C'est la crainte de ne pas réussir qui l'a conduit à cette action. O détestable erreur, fille de la mélancolie, pourquoi montres-tu à la vive imagination des hommes des choses qui ne sont pas? O erreur si promptement conçue, tu n'arrives jamais à une heureuse naissance; mais tu donnes la mort à la mère qui t'engendra.

TITINIUS.—Holà, Pindarus! Pindarus, où es-tu?

MESSALA,—Cherchez-le, Titinius, tandis que je vais au-devant du noble Brutus, foudroyer son oreille de cette nouvelle. Je puis bien dire foudroyer, car l'acier perçant et les flèches empoisonnées seraient aussi bien reçues de Brutus que le récit de ce que nous venons de voir.

TITINIUS.—Hâtez-vous, Messala; et moi pendant ce temps je chercherai Pindarus. (Messala sort.) Pourquoi m'avais-tu envoyé loin de toi, brave Cassius? N'ai-je pas trouvé tes amis? n'ont-ils pas mis sur mon front cette couronne de victoire, me chargeant de te la donner? n'as-tu pas entendu leurs acclamations? Hélas! tu as mal interprété toutes ces choses. Mais attends, reçois cette guirlande sur ta tête. Ton Brutus me recommanda de te la donner; je veux accomplir son ordre.—Viens, approche, Brutus, et vois ce qu'était pour moi Galus Cassius.—Vous me le permettez, grands dieux! j'accomplis le devoir d'un Romain. Viens, épée de Cassius, et trouve le coeur de Titinius.

(Il meurt.)

(Une alarme.—Rentre Messala, avec Brutus, le jeune
Caton, Straton, Volumnius et Lucilius.)

BRUTUS.—Où est-il? où est-il? Où est son corps, Messala?

MESSALA.—Là-bas, là; et Titinius gémissant près de lui.

BRUTUS.—Le visage de Titinius est tourné vers le ciel!

CATON.—Il s'est tué!

BRUTUS.—O Jules César, tu es puissant encore! ton ombre se promène sur la terre, et tourne nos épées contre nos propres entrailles.

(Bruit d'alarme éloigné.)

CATON.—Brave Titinius! Voyez, n'a-t-il pas couronné Cassius mort?

BRUTUS.—Est-il encore au monde deux Romains semblables à ceux-là? Toi le dernier de tous les Romains, adieu, repose en paix: il est impossible que jamais Rome enfante ton égal.—Amis, je dois plus de larmes à cet homme mort que vous ne me verrez lui en donner.—J'en trouverai le temps, Cassius, j'en trouverai le temps!—Venez donc, et faites porter ce corps à Thasos. Ses obsèques ne se feront point dans notre camp; elles pourraient nous abattre.—Suivez-moi, Lucilius; venez aussi, jeune Caton: retournons au champ de bataille. Labéon, Flavius, faites avancer nos lignes. La troisième heure finit: avant la nuit, Romains, nous tenterons encore la fortune dans un nouveau combat49.

(Ils sortent.)

Note 49: (retour) Ce ne fut pas le même jour, mais trois semaines après, que Brutus donna la seconde bataille dans ces mêmes plaines de Philippes où les deux armées demeurèrent tout ce temps en présence.


SCÈNE IV


Une autre partie du champ de bataille.

UNE MÊLÉE—Entrent en combattant des soldats des deux armées; puis BRUTUS, CATON, LUCILIUS, et plusieurs autres.

BRUTUS.—Encore, compatriotes! oh! tenez encore un moment.

CATON.—Quel bâtard le refusera? Qui veut me suivre? Je veux proclamer mon nom dans tout le champ de bataille.—Je suis le fils de Marcus Caton, l'ennemi des tyrans, l'ami de ma patrie. Soldats, je suis le fils de Marcus Gaton.

(Il charge l'ennemi.)

BRUTUS.—Et moi je suis Brutus, Marcus Brutus, l'ami de mon pays: connaissez-moi pour Brutus.

(Il sort en chargeant l'ennemi.—Le jeune Caton est accablé par le nombre et tombe.)

LUCILIUS.—O jeune et noble Caton, te voilà tombé! Eh bien! tu meurs aussi courageusement que Titinius; tu mérites qu'on t'honore comme le fils de Caton.

PREMIER SOLDAT.—Cède, ou tu meurs.

LUCILIUS.—Je ne cède qu'à condition de mourir. Tiens, prends tout cet or pour me tuer à l'instant. (Il lui présente de l'or). Tue Brutus, et deviens fameux par sa mort.

PREMIER SOLDAT.—Il ne faut pas le tuer: c'est un illustre prisonnier.

SECOND SOLDAT.—Place, place. Dites à Antoine que Brutus est pris.

PREMIER SOLDAT.—C'est moi qui lui dirai cette nouvelle. Le général vient. (Entre Antoine). Brutus est pris, Brutus est pris, mon seigneur.

ANTOINE.—Où est-il?

LUCILIUS.—En sûreté, Antoine; Brutus est toujours en sûreté. Jamais, j'ose t'en répondre, jamais ennemi ne prendra vivant le noble Brutus. Les dieux le préservent d'une telle ignominie! En quelque lieu que tu le trouves, vivant ou mort, tu le trouveras toujours semblable à Brutus, semblable à lui-même.

ANTOINE.—Amis, ce n'est point là Brutus; mais je vous assure que je ne regarde pas cette prise comme moins importante. Ayez soin qu'il ne soit fait aucun mal à cet homme; traitez-le avec toute sorte d'égards. J'aimerais mieux avoir ses pareils pour amis que pour ennemis. Avancez, voyez si Brutus est mort ou en vie, et revenez à la tente d'Octave nous rendre compte de ce qui est arrivé.

(Ils sortent.)



SCÈNE V


Une partie de la plaine.

Entrent BRUTUS, DARDANIUS, CLITUS, STRATON ET VOLUMNIUS.

BRUTUS.—Venez, tristes restes de mes amis: reposons-nous sur ce rocher.

CLITUS.—Statilius a montré au loin sa torche allumée: cependant, mon seigneur, il ne revient point; il est captif ou tué.

BRUTUS.—Assieds-toi là, Clitus: tuer est le mot; c'est l'action appropriée au moment. Écoute, Clitus.

(Il lui parle à l'oreille.)

CLITUS.—Quoi! moi, monseigneur? Non, pas pour le monde entier.

BRUTUS.—Silence donc, pas de paroles.

CLITUS.—J'aimerais mieux me tuer moi-même.

BRUTUS—Dardanius, écoute.

(Il lui parle bas.)

DARDANIUS.—Moi! commettre une pareille action?

CLITUS.—O Dardanius!

DARDANIUS.—O Clitus!

CLITUS.—Quelle funeste demande Brutus t'a-t-il faite?

DARDANIUS.—De le tuer, Clitus. Regarde, le voilà qui médite.

CLITUS.—Maintenant ce noble vase est si plein de douleur, qu'il déborde jusque par ses yeux.

BRUTUS.—Approche, bon Volumnius. Un mot, écoute.

VOLUMNIUS.—Que veut mon maître?

BRUTUS.—Ceci, Volumnius. L'ombre de César m'est apparue la nuit à deux reprises différentes, une fois à Sardes, et la nuit dernière ici, dans les champs de Philippes. Je sais que mon heure est venue.

VOLUMNIUS.—Non, seigneur, non.

BRUTUS.—Elle est venue, j'en suis certain, Volumnius. Tu vois ce monde, Volumnius, et comment tout s'y passe. Nos ennemis nous ont battu, jusqu'au bord de l'abîme. Il est plus noble de nous y lancer nous-mêmes, que d'hésiter jusqu'à ce qu'ils nous y poussent. Bon Volumnius, tu sais que nous fûmes aux écoles ensemble. Au nom de cette vieille amitié qui nous unit, tiens, je t'en prie, la poignée de mon épée, tandis que je me jetterai sur le fer.

VOLUMNIUS.—Ce n'est pas là l'office d'un ami, mon seigneur.

(Une nouvelle alarme.)

CLITUS.—Fuyez, fuyez, mon seigneur! il n'y a pas un instant à perdre.

BRUTUS.—Adieu, vous, et vous, et vous Volumnius.—Straton, tu es resté tout ce temps endormi: adieu, toi aussi, Straton.—Compatriotes, mon coeur se réjouit parce que dans toute ma vie je n'ai pas trouvé un homme qui ne me fût fidèle. Je recueillerai plus de gloire dans ce jour de désastre, qu'Octave et Marc-Antoine n'en obtiendront par cette vile conquête. Ainsi, adieu tous à la fois, car la langue de Brutus a presque terminé l'histoire de sa vie. La nuit est suspendue sur mes yeux; et mes membres, qui n'ont travaillé que pour atteindre à cette heure, demandent le repos. (Alarme.Cris derrière le théâtre.) Fuyez, fuyez, fuyez.

CLITUS.—Fuyez, mon seigneur, fuyez.

BRUTUS.—Pars, je vais te suivre.—(Sortent Clitus, Dardanius et Volumnius). Straton, je t'en prie, reste auprès de ton maître. Tu es un homme plein d'attachement, ta vie n'a point été sans honneur: prends donc mon épée, et détourne ton visage, tandis que je me précipiterai dessus. Veux-tu, Straton?

STRATON.—Auparavant, donnez-moi votre main. Mon maître, adieu!

BRUTUS.—Adieu, bon Straton.—César, maintenant apaise-toi: je ne te tuai pas la moitié d'aussi bon coeur.

(Il se précipite sur son épée, et meurt.)

(Une alarme.—Une retraite.) (Entrent Antoine, Octave et leur armée; Messala et Lucius.)

OCTAVE, regardant Straton.—Quel est cet homme?

MESSALA.—Il appartient à mon général.—Straton, où est ton maître?

STRATON.—Hors des chaînes que vous portez, Messala. Les vainqueurs n'ont plus que le pouvoir de le réduire en cendres. Brutus seul a triomphé de Brutus, et nul autre homme que lui n'a l'honneur de sa mort.

LUCILIUS.—Et c'était ainsi qu'on devait trouver Brutus.—Je te rends grâces, Brutus, d'avoir prouvé que Lucilius disait la vérité.

OCTAVE.—Tous ceux qui servirent Brutus, je les retiens auprès de moi.—Mon ami, veux-tu passer avec moi ta vie?

STRATON.—Oui, si Messala veut vous répondre de moi.

OCTAVE.—Fais-le, Messala.

MESSALA.—Comment est mort mon général, Straton?

STRATON.—J'ai tenu son épée, il s'est jeté sur le fer.

MESSALA.—Octave, prends donc à ta suite celui qui a rendu le dernier service à mon maître.

ANTOINE.—Ce fut là le plus noble Romain d'entre eux tous. Tous les conspirateurs, hors lui seul, n'ont fait ce qu'ils ont fait que par jalousie du grand César: lui seul entra dans leur ligue par un principe vertueux et de bien public. Sa vie fut douce; les éléments de son être étaient si heureusement combinés, que la nature put se lever et dire à l'Univers: C'était un homme50.

OCTAVE.—Rendons-lui le respect et les devoirs funèbres que mérite sa vertu. Son corps reposera cette nuit dans ma tente, environné de tous les honneurs qui conviennent à un soldat. Rappelons l'armée sous les tentes, et allons jouir ensemble de la gloire de cette heureuse journée.

(Ils sortent.)

Note 50: (retour) Plutarque rapporte dans la Vie d'Antoine que celui-ci ayant trouvé le corps de Brutus, lui dit d'abord quelques injures, «mais ensuite il le couvrit de sa propre cotte d'armes, et donna ordre à l'un de ses serfs affranchis qu'il meist ordre à sa sépulture: et depuis ayant entendu que le serf affranchi n'avoit pas fait brûler la cotte d'armes avec le corps pour autant qu'elle valoit beaucoup d'argent, et qu'il avoit substrait une bonne partie des deniers ordonnés pour ses funérailles et pour sa sépulture, il l'en feït mourir.»
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.