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Keetje Trottin

Chapter 29: [XXVIII]
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About This Book

A series of episodic sketches follows a young girl's early childhood as she navigates poverty, domestic neglect, and social humiliation. Episodes record small, vivid scenes—family indifference, harsh punishments, street games, odd jobs, and encounters with cruelty and fleeting kindness—that show how labor, hunger, and class prejudice shape daily life. The tone balances tender observations of childish longing and resilient play with stark portrayals of exploitation and exclusion, organized chronologically by age to trace progressive loss of innocence and growing awareness of social injustice.

Je traversais avec mes boîtes le quartier juif. Je rencontrai une grande avec qui j’avais été à l’école : elle était fille de blanchisseuse. Mon Dieu, si c’était Femke… Mais non, elle est jaune et pâle, et Wouter n’aimerait pas des yeux qu’on n’ose pas regarder en face… et elle s’appelle Rika.

— Que deviens-tu, Keetje ?

— J’apprends les modes.

— C’est-à-dire que tu es commissionnaire : tu livres les chapeaux chez les clients. Ma mère a aussi une commissionnaire pour porter le linge, mais elle n’apprend rien du métier : quand elle a fait les courses, elle nettoie… toi aussi, sans doute ? Moi, j’ai appris le métier de ma mère : je suis repasseuse.

— De là, sans doute, que tu es si jaune et si creusée ?

— Oh ! je sais que je suis laide… c’est ce que tu veux dire, n’est-ce pas ? Cela ne fait rien, j’ai quand même une « meue »… Quels grands yeux tu ouvres ! Tu appelles ça encore une « pissie »… Quand on est grand, cela change de nom… Pour les hommes, c’est ce qu’il faut avoir : qu’on soit laide ou belle, peu importe, pourvu que vous ayez cela… Toi, avec tes cheveux comme un canari et ta bouche comme une framboise, tu crois tout avoir… Dans deux ou trois ans, quand tu seras grande comme moi, tu verras que, pour les hommes, c’est cela qu’il faut avant tout… Veux-tu des vinaigrés ?

Elle me paya à la charrette d’un Juif des morceaux de concombres vinaigrés et en mangea elle-même une demi-douzaine.

— Tu comprends, s’il y a une réclamation pour les cols ou pour les chemises d’homme, j’y vais moi-même : les hommes sont généreux. Je mange l’argent qu’ils me donnent avant de rentrer : ma mère me tordrait le cou si elle en trouvait sur moi. Seulement, quand je reste trop longtemps ou qu’elle sent que j’ai mangé des vinaigrés, elle me fouille et me rosse. Mais je me dis : « Tape, ma vieille, tu ne peux quand même pas m’ôter ce que tu m’as donné en naissant… »

Elle me quitta au coin d’une rue.

— Tu vois, quand tu seras grande, ne laisse pas moisir cela : autant être aveugle…