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Kéraban-Le-Têtu, Volume II cover

Kéraban-Le-Têtu, Volume II

Chapter 13: VII
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About This Book

The narrative continues the expedition along the Black Sea littoral as companions confront missed connections, scarce transport, and a divided party. One member decides to ride horseback to reach a stubborn elder at the Turkish–Russian frontier while another composes a long letter to reassure his fiancée. Local impressions of Poti, its marshes and port, explain the delays that force improvisation and raise fears of illness. Comic and anxious domestic details punctuate the journey: a servant’s discovery of sudden weight loss at a quay balance underscores the physical toll of travel. Early departures are planned to overtake the intractable relative and resume the course.

—Ils auraient pu être plus complets!

—En somme, vous n'aurez pas eu lieu de vous plaindre!

—Ce n'est pas fini! …» murmura Bruno à l'oreille de son maître, comme un mauvais augure chargé de rappeler aux humains l'instabilité des choses humaines!

La caravane quitta le khan à sept heures du matin. Le temps s'améliorait de plus en plus, avec un beau ciel, mêlé de quelques brumes matinales que le soleil allait dissiper.

A midi, on s'arrêtait à la petite bourgade d'Of, sur l'Ophis des anciens, où se retrouve l'origine des grandes familles de la Grèce. On y déjeuna dans une modeste auberge, en utilisant les provisions que portait l'araba et qui touchaient à leur fin.

Au surplus, l'aubergiste n'avait guère la tête à lui, et, de s'occuper de ses clients, ce n'était point ce qui l'inquiétait alors. Non! sa femme était gravement malade, à ce brave homme, et il n'y avait point de médecin dans le pays. Or, en faire venir un de Trébizonde, c'eût été bien cher pour un pauvre hôtelier!

Il s'ensuivit donc que le seigneur Kéraban, aidé en cela par son ami Van Mitten, crut devoir faire l'office de «hakim» ou docteur, et prescrivit quelques drogues très simples, qu'il serait facile de trouver à Trébizonde.

«Qu'Allah vous protège, seigneur! répondit le regardant époux de l'hôtelière, mais, ces drogues, qu'est-ce qu'elles pourront bien me coûter?

—Une vingtaine de piastres, répondit Kéraban.

—Une vingtaine de piastres! s'écria l'hôtelier. Eh! pour ce prix là, j'aurais de quoi m'acheter une autre femme!»

Et il s'en alla, non sans remercier ses hôtes de leurs bons conseils, dont il entendait bien ne point profiter.

«Voilà un mari pratique! dit Kéraban. Vous auriez dû vous marier dans ce pays-ci, ami Van Mitten!

—Peut-être!» répondit le Hollandais.

A cinq heures du soir, les voyageurs faisaient halte pour dîner à la bourgade de Surmenèh. Ils en repartaient à six, dans l'intention d'atteindre Trébizonde avant la fin du crépuscule. Mais il y eut quelque retard: une des roues de l'araba vint à se rompre à deux lieues de la ville, vers les neuf heures du soir. Force fut donc d'aller passer la nuit dans un caravansérail, élevé sur la route,—caravansérail bien connu des voyageurs qui fréquentent cette partie de l'Asie Mineure.

VI

OU IL EST QUESTIONS DE NOUVEAUX PERSONNAGES QUE LE SEIGNEUR KÉRABAN VA RENCONTRER AU CARAVANSÉRAIL DE RISSAR.

Le caravansérail de Rissar, comme toutes les constructions de ce genre, est parfaitement approprié au service des voyageurs qui y font halte avant d'entrer à Trébizonde. Son chef, son gardien,—ainsi qu'on voudra l'appeler,—un certain Turc, nommé Kidros, fin matois, plus rusé que ne le sont d'ordinaire les gens de sa race, le gérait avec grand soin. Il cherchait à contenter ses hôtes de passage, pour le plus grand avantage de ses intérêts qu'il entendait à merveille. Il était toujours de leurs avis,—même lorsqu'il s'agissait de régler des notes qu'il avait préalablement enflées, de manière à pouvoir les ramener à un total très rémunérateur encore, et cela par pure condescendance pour de si honorables voyageurs.

Voici en quoi consistait le caravansérail de Rissar. Une vaste cour fermée de quatre murs, avec large porte s'ouvrant sur la campagne. De chaque côté de cette porte, deux poivrières, ornées du pavillon turc, du haut desquelles on pouvait surveiller les environs, pour le cas où les routes n'eussent pas été sûres. Dans l'épaisseur de ces murs, un certain nombre de portes, donnant accès aux chambres isolées où les voyageurs venaient passer la nuit, car il était rare qu'elles fussent occupées pendant le jour. Au bord de la cour, quelques sycomores, jetant un peu d'ombre sur le sol sablé, auquel le soleil de midi n'épargnait point ses rayons. Au centre, un puits à fleur de terre, desservi par le chapelet sans fin d'une noria, dont les godets pouvaient se vider dans une sorte d'auge qui formait un bassin semi-circulaire. Au dehors, une rangée de box, abrités sous des hangars, où les chevaux trouvaient nourriture et litière en quantité suffisante. En arrière, des piquets auxquels on attachait mules et dromadaires, moins accoutumés que les chevaux au confortable d'une écurie.

Ce soir-la, le caravansérail, sans être entièrement occupé, comptait un certain nombre de voyageurs, les uns en route pour Trébizonde, les autres en route pour les provinces de l'Est, Arménie, Perse ou Kurdistan. Une vingtaine de chambres étaient retenues, et leurs hôtes, pour la plupart, y prenaient déjà leur repos.

Vers neuf heures, deux hommes seulement se promenaient dans la cour. Ils causaient avec vivacité et n'interrompaient leur conversation que pour aller au dehors jeter un regard impatient.

Ces deux hommes, vêtus de costumes très simples, de manière à ne point attirer l'attention des passants ou des voyageurs, étaient le seigneur Saffar et son intendant Scarpante.

«Je vous le répète, seigneur Saffar, disait ce dernier, c'est ici le caravansérail de Rissar! C'est ici et aujourd'hui même que la lettre de Yarhud nous donne rendez-vous!

—Le chien! s'écria Saffar. Comment se fait-il qu'il ne soit pas encore arrivé?

—Il ne peut tarder maintenant?

—Et pourquoi cette idée d'amener ici la jeune Amasia, au lieu de la conduire directement à Trébizonde?»

Saffar et Scarpante, on le voit, ignoraient le naufrage de la Guïdare et quelles en avaient été les conséquences.

«La lettre que Yarhud m'a adressée, reprit Scarpante, venait du port d'Atina. Elle ne dit rien au sujet de la jeune fille enlevée, et se borne à me prier de venir ce soir au caravansérail de Rissar.

—Et il n'est pas encore là! s'écria le seigneur Saffar, en faisant deux ou trois pas vers la porte. Ah! qu'il prenne garde de lasser ma patience! J'ai le pressentiment que quelque catastrophe….

—Pourquoi, seigneur Saffar? Le temps a été très mauvais sur la mer Noire! Il est probable que la tartane n'aura pu atteindre Trébizonde, et, sans doute, rejetée jusqu'au port d'Atina….

—Et qui nous dit, Scarpante, que Yarhud a d'abord pu réussir, lorsqu'il a tenté d'enlever la jeune fille, à Odessa?

—Yarhud est non seulement un hardi marin, seigneur Saffar, répondit
Scarpante, c'est aussi un habile homme!

—Et l'habileté ne suffit pas toujours!» répondit d'une voix calme le capitaine maltais, qui depuis quelques instants se tenait immobile sur le seuil du caravansérail.

Le seigneur Saffar et Scarpante s'étaient aussitôt retournés, et l'intendant de s'écrier:

«Yarhud!

—Enfin, te voilà! lui dit assez brutalement le seigneur Saffar, en marchant vers lui.

—Oui, seigneur Saffar, répondit le capitaine qui s'inclina respectueusement, oui! … me voilà … enfin!

—Et la fille du banquier Sélim? demanda Saffar. Est-ce que tu n'as pu réussir à Odessa?….

—La fille du banquier Sélim, répondit Yarhud, a été enlevée par moi, il y a environ six semaines, peu après le départ de son fiancé Ahmet, forcé de suivre son oncle dans un voyage autour de la mer Noire. J'ai immédiatement fait voile pour Trébizonde; mais, avec ces temps d'équinoxe, ma tartane a été repoussée dans l'est, et, malgré tous mes efforts, elle est venue faire côte sur les roches d'Atina, où a péri tout mon équipage.

—Tout ton équipage! … s'écria Scarpante.

—Oui!

—Et Amasia? … demanda vivement Saffar, que la perte de la Guïdare semblait peu toucher.

—Elle est sauvée, répondit Yarhud, sauvée avec la jeune suivante que j'avais dû enlever en même temps qu'elle!

—Mais si elle est sauvée … demanda Scarpante.

—Où est-elle? s'écria Saffar.

—Seigneur, répondit le capitaine maltais, la fatalité est contre moi, ou plutôt contre vous!

—Mais parle donc répliqua Saffar, dont toute l'attitude était pleine de menaces.

—La fille du banquier Sélim, répondit Yarhud, a été sauvée par son fiancé Ahmet, que le plus regrettable hasard venait d'amener sur le théâtre du naufrage!

—Sauvée … par lui?… s'écria Scarpante.

—Et, en ce moment? … demanda Saffar.

—En ce moment, cette jeune fille, sous la protection d'Ahmet, de l'oncle d'Ahmet et des quelques personnes qui les accompagnent, se dirige vers Trébizonde. De là, tous doivent gagner Scutari pour la célébration du mariage, qui doit être faite avant la fin de ce mois!

—Maladroit! s'écria le seigneur Saffar. Avoirlaissé échapper Amasia au lieu de la sauver toi-même!

—Je l'eusse fait au péril de ma vie, seigneur Saffar, répondit Yarhud, et elle serait en ce moment dans votre palais, à Trébizonde, si cet Ahmet ne se fût trouvé là au moment où sombrait la Guïdare!

—Ah! tu es indigne des missions qu'on te confie! répliqua Saffar, qui ne put retenir un violent mouvement de colère.

—Veuillez m'écouter, seigneur Saffar, dit alors Scarpante. Avec un peu de calme, vous voudrez bien reconnaître que Yarhud a fait tout ce qu'il pouvait faire!

—Tout! répondit le capitaine maltais.

—Tout n'est pas assez, répondit Saffar, lorsqu'il s'agit d'accomplir un de mes ordres!

—Ce qui est passé est passé, seigneur Saffar! reprit Scarpante. Mais voyons le présent et examinons quelles chances il nous offre. La fille du banquier Sélim pouvait ne pas avoir été enlevée a Odessa … elle l'a été! Elle pouvait périr dans ce naufrage de la Guïdare … elle est vivante! Elle pouvait être déjà la femme de cet Ahmet … elle ne l'est pas encore! … Donc, rien n'est perdu!

—Non! … rien! … répondit Yarhud. Après le naufrage, j'ai suivi, j'ai épié Ahmet et ses compagnons depuis leur départ d'Atina! Ils voyagent sans défiance, et le chemin est long encore, à travers toute l'Anatolie, depuis Trébizonde jusqu'aux rives du Bosphore! Or, ni la jeune Amasia ni sa suivante ne savent quelle était la destination de la Guïdare! De plus, personne ne connaît ni le seigneur Saffar, ni Scarpante! Ne peut-on donc attirer cette petite caravane dans quelque piège, et….

—Scarpante, répondit froidement Saffar, cette jeune fille, il me la faut! Si la fatalité s'est mise contre moi, je saurai lutter contre elle! Il ne sera pas dit que l'un de mes désirs n'aura pas été satisfait! Et il le sera, seigneur Saffar! répondit Scarpante. Oui! entre Trébizonde et Scutari, au milieu de ces régions désertes, il serait possible … facile même … d'entrainer cette caravane … peut-être en lui donnant un guide qui saura l'égarer, puis, de la faire attaquer par une troupe d'hommes à votre solde! … Mais c'est là agir par la force, et si la ruse pouvait réussir, mieux vaudrait la ruse!

—Et comment l'employer? demanda Saffar.

—Tu dis, Yarhud, reprit Scarpante en s'adressant au capitaine maltais, tu dis qu'Ahmet et ses compagnons se dirigent maintenant, à petites marche vers Trébizonde?

—Oui, Scarpante, répondit Yarhud, et j'ajoute qu'ils passeront certainement cette nuit au caravansérail de Rissar.

—Eh bien, demanda Scarpante, ne pourrait-on imaginer ici quelque empêchement, quelque mauvaise affaire … qui les retiendrait … qui séparerait la jeune Amasia de son fiancé?

—J'aurais plus de confiance dans la force! répondit brutalement
Saffar.

—Soit, dit Scarpante, et nous l'emploierons si la ruse est impuissante! Mais laissez-moi attendre ici … observer….

—Silence, Scarpante, dit Yarhud en saisissant le bras de l'intendant, nous ne sommes plus seuls!»

En effet, deux hommes venaient d'entrer dans la cour. L'un était Kidros, le gardien du caravansérail, l'autre, un personnage important,—à l'entendre du moins,—et qu'il convient de présenter au lecteur.

Le seigneur Saffar, Scarpante et Yarhud se mirent à l'écart dans un coin obscur de la cour. De là, ils pouvaient écouter à leur aise, et d'autant plus facilement que le personnage en question ne se gênait guère pour parler d'une voix à la fois haute et hautaine.

C'était un seigneur Kurde. Il se nommait Yanar.

Cette région montagneuse de l'Asie, qui comprend l'ancienne Assyrie et l'ancienne Médie, est appelée Kurdistan dans la géographie moderne. Elle se divise en Kurdistan turc et en Kurdistan persan, suivant qu'elle confine à la Perse ou à la Turquie. Le Kurdistan turc, qui forme les pachaliks de Chehrezour et de Mossoul, ainsi qu'une partie de ceux de Van et de Bagdad, compte plusieurs centaines de mille habitants, et parmi eux,—nombre moins considérable,—ce seigneur Yanar, arrivé depuis la veille au caravansérail de Rissar, avec sa soeur, la noble Saraboul.

Le seigneur Yanar et sa soeur avaient quitté Mossoul depuis deux mois et voyageaient pour leur agrément. Ils se rendaient tous deux à Trébizonde, où ils comptaient faire un séjour de quelques semaines. La noble Saraboul,—on l'appelait ainsi dans son pachalik natal,—à l'âge de trente à trente-deux ans, était déjà veuve de trois seigneurs Kurdes. Ces divers époux n'avaient pu consacrer au bonheur de leur épouse qu'une vie malheureusement trop courte. Leur veuve, encore fort agréable de taille et de figure, se trouvait donc dans la situation d'une femme qui se laisserait volontiers consoler par un quatrième mari, de la perte des trois premiers. Chose difficile à réaliser, pour peu qu'on la connût, bien qu'elle fût riche et de bonne origine car, par l'impétuosité de ses manières, la violence d'un tempérament kurde, elle était de nature à effrayer n'importe quel prétendant à sa main, s'il s'en présentait. Son frère Yanar, qui s'était constitué son protecteur, son garde-de-corps, lui avait conseillé de voyager,—le hasard est si grand en voyage! Et voilà pourquoi ces deux personnages, échappés de leur Kurdistan, se trouvaient alors sur la route de Trébizonde.

Le seigneur Yanar était un homme de quarante-cinq ans, de haute taille, l'air peu endurant, la physionomie farouche,—un de ces matamores qui sont venus au monde en fronçant les sourcils. Avec son nez aquilin, ses yeux profondément enfoncés dans leur orbite, sa tête rasée, ses énormes moustaches, il se rapprochait plus du type arménien que du type turc. Coiffé d'un haut bonnet de feutre enroulé d'une pièce de soie d'un rouge éclatant, vêtu d'une robe à manches ouvertes sous une veste brodée d'or et d'un large pantalon qui lui tombait jusqu'à la cheville, chaussé de bottines de cuir passementé, à tiges plissées, la taille ceinte d'un châle de laine auquel s'accrochait toute une panoplie de poignards, de pistolets et de yatagans, il avait vraiment l'air terrible. Aussi maître Kidros ne lui parlait-il qu'avec une extrême déférence, dans l'attitude d'un homme qui serait obligé de faire des grâces devant la bouche d'un canon chargé à mitraille.

«Oui, seigneur Yanar, disait alors Kidros en soulignant chacune de ses paroles par les gestes les plus confirmatifs, je vous répète que le juge va arriver ici, ce soir-même, et que, demain matin, dès l'aube, il procédera à son enquête.

—Maître Kidros, répondit Yanar, vous êtes le maître de ce caravansérail, et qu'Allah vous étrangle, si vous ne tenez pas la main à ce que les voyageurs soient en sûreté ici!

—Certes, seigneur Yanar, certes!

—Eh bien, la nuit dernière, des malfaiteurs, voleurs ou autres, ont pénétré … ont eu l'audace de pénétrer dans la chambre de ma soeur, la noble Saraboul!»

El Yanar montrait une des portes ouvertes dans le mur qui fermait la cour à droite.

«Les coquins! cria Kidros.

—Et nous ne quitterons pas le caravansérail, reprit Yanar, qu'ils n'aient été découverts, arrêtés, jugés et pendus!»

Y avait-il eu véritablement tentative de vol pendant la nuit précédente, c'est ce dont maître Kidros ne paraissait pas être absolument convaincu. Ce qui était certain, c'est que la veuve inconsolée, réveillée pour un motif ou pour un autre, avait quitté sa chambre, effarée, poussant de grands cris, appelant son frère, que tout le caravansérail avait été mis en révolution, et que les malfaiteurs, en admettant qu'il y en eût, s'étaient échappés sans laisser de trace.

Quoi qu'il en fût, Scarpante, qui ne perdait pas un seul mot de cette conversation, se demanda immédiatement quel parti il y aurait à tirer de l'aventure.

«Or, nous sommes Kurdes! reprit le seigneur Yanar en se rengorgeant pour mieux donner à ce mot toute son importance, nous sommes des Kurdes de Mossoul, des Kurdes de la superbe capitale du Kurdistan, et nous n'admettrons jamais qu'un dommage quelconque ait pu être causé à des Kurdes, sans qu'une juste réparation n'en soit obtenue par justice!

—Mais seigneur, quel dommage? osa dire maître Kidros, en reculant de quelques pas, par prudence.

—Quel dommage? s'écria Yanar.

—Oui … seigneur!… Sans doute, des malfaiteurs ont tenté de s'introduire, la nuit dernière, dans la chambre de votre noble soeur, mais enfin ils n'ont rien dérobé….

—Rien! … répondit le seigneur Yanar, rien … en effet, mais grâce au courage de ma soeur, grâce à son énergie! N'est-elle pas aussi habile à manier un pistolet qu'un yatagan?

—Aussi, reprit maître Kidros, ces malfaiteurs, quels qu'ils soient, ont-ils pris la fuite!

—Et ils ont bien fait, maitre Kidros! La noble, la vaillante Saraboul en eut exterminé deux sur deux, quatre sur quatre! C'est pourquoi, cette nuit encore, elle restera armée comme je le suis moi-même, et malheur à quiconque oserait s'approcher de sa chambre!

—Vous comprenez bien, seigneur Yanar, reprit maître Kidros, qu'il n'y a plus rien a craindre, et que ces voleurs,—si ce sont des voleurs,—ne se hasarderont plus à….

—Comment! si ce sont des voleurs! s'écria le seigneur Yanar d'une voix de tonnerre. Et que voulez-vous qu'ils soient, ces bandits?

—Peut-être … quelques présomptueux … quelques fous! … répondit
Kidros, qui cherchait à défendre l'honorabilité de son établissement.
Oui! … pourquoi pas … quelque amoureux attiré … entraîné … par
les charmes de la noble Saraboul!….

—Par Mahomet, répondit le seigneur Yanar, en portant la main à sa panoplie, il ferait beau voir! L'honneur d'une Kurde serait en jeu? On aurait voulu attenter a l'honneur d'une Kurde! … Alors ce ne serait plus assez de l'arrestation, de l'emprisonnement, du pal! … Le plus épouvantable des supplices ne suffirait pas … à moins que l'audacieux n'eût une position et une fortune qui lui permissent de réparer sa faute!

—De grâce, veuillez vous calmer, seigneur Yanar, répondit maître Kidros, et prenez patience! L'enquête nous fera connaître l'auteur ou les auteurs de cet attentat. Je vous le répète, le juge a été mandé. J'ai été moi-même le chercher à Trébizonde, et, quand je lui ai raconté l'affaire, il m'a assuré qu'il avait un moyen à lui,—un moyen sûr,—de découvrir les malfaiteurs, quels qu'ils fussent!

—Et quel est ce moyen? demanda le seigneur Yanar d'un ton passablement ironique.

—Je l'ignore, répondit maître Kidros, mais le juge affirme que ce moyen est infaillible!

—Soit! dit le seigneur Yanar, nous verrons cela demain. Je me retire dans ma chambre, mais je veillerai … je veillerai en armes!»

Et ce disant, le terrible personnage se dirigea vers sa chambre, voisine de celle qu'occupait sa soeur. Là, il s'arrêta une dernière fois sur le seuil, et, tendant un bras menaçant vers la cour du caravansérail:

«On ne plaisante pas avec l'honneur d'une Kurde!» s'écria-t-il d'une voix formidable.

Puis il disparut.

Maître Kidros poussa un long soupir de soulagement.

«Enfin, se dit-il, nous verrons bien comment tout cela finira! Mais quant aux voleurs, s'il y en a jamais eu, mieux vaut qu'ils aient décampé!»

Pendant ce temps, Scarpante s'entretenait à voix basse avec le seigneur Saffar et Yarhud.

«Oui, leur disait-il, grâce à cette affaire, il y a peut-être quelque coup à tenter!

—Tu prétends? … demanda Saffar.

—Je prétends susciter ici même, à cet Ahmet, quelque désagréable aventure, qui pourrait bien le retenir plusieurs jours à Trébizonde et même le séparer de sa fiancée!

—Soit, mais si la ruse échoue….

—La force alors,» répondit Scarpante.

En ce moment, maître Kidros aperçut Saffar, Scarpante et Yarhud qu'il n'avait pas encore vus. Il s'avança vers eux, et, du ton le plus aimable:

«Vous demandez, seigneurs? … dit-il.

—Des voyageurs, qui doivent arriver d'un instant à l'autre pour passer la nuit au caravansérail,» répondit Scarpante.

A cet instant, quelque bruit se fit entendre au dehors,—le bruit d'une caravane, dont les chevaux ou les mulets s'arrêtaient à la porte extérieure.

«Les voici, sans doute?» dit maître Kidros.

Et il se dirigea vers le fond de la cour, pour aller à la rencontre des nouveaux arrivants.

«En effet, reprit-il, en s'arrêtant sur la porte, voici des voyageurs qui arrivent à cheval! Quelques riches personnages, sans doute, à en juger sur leur mine! … C'est bien le moins que j'aille au-devant d'eux leur offrir mes services!»

Et il sortit.

Mais, en même temps que lui, Scarpante s'était avancé jusqu'à l'entrée da la cour, puis, regardant au dehors;

«Ces voyageurs, seraient-ce Ahmet et ses compagnons? demanda-t-il, en s'adressant au capitaine maltais.

—Ce sont eus! répondit Yarhud, qui recula vivement, afin de n'être point reconnu.

—Eux? s'écria le seigneur Saffar, en s'avançant à son tour, mais sans sortir de la cour du caravansérail.

—Oui! … répondit Yarhud, voilà bien Ahmet, sa fiancée, sa suivante … les deux serviteurs….

—Tenons-nous sur nos gardes! dit Scarpante, en faisant signe a
Yarhud de se cacher.

—Et déjà vous pouvez entendre la voix du seigneur Kéraban? reprit le capitaine maltais.

—Kéraban?….» s'écria vivement Saffar. Et il se précipita vers la porte.

«Mais qu'avez-vous donc, seigneur Saffar? demanda Scarpante, très surpris, et pourquoi ce nom de Kéraban vous cause-t-il une telle émotion?

—Lui! … C'est bien lui! … répondit Saffar. C'est ce voyageur, avec lequel je me suis déjà rencontré au railway du Caucase, … qui a voulu me tenir tête et empêcher mes chevaux de passer!

—Il vous connaît?

—Oui … et il ne me serait pas difficile de reprendre ici la suite de cette querelle … de l'arrêter….

—Eh! cela n'arrêterait pas son neveu! répondit Scarpante.

—Je saurais bien me débarrasser du neveu comme de l'oncle!

—Non! … non!… pas de querelle! … pas de bruit! … répondit Scarpante en insistant. Croyez-moi, seigneur Saffar, que ce Kéraban ne puisse pas soupçonner votre présence ici! Qu'il ne sache pas que c'est pour votre compte que Yarhud a enlevé la fille du banquier Sélim! … Ce serait risquer de tout perdre!

—Soit! dit Saffar, je me retire et je me fie a ton adresse,
Scarpante! Mais réussis!

—Je réussirai, seigneur Saffar, si vous me laissez agir! Retournez à
Trébizonde, ce soir même….

—J'y retournerai.

—Toi aussi, Yarhud, quitte à l'instant le caravansérail! reprit
Scarpante. On te connaît, et il ne faut pas que l'on te reconnaisse!

—Les voilà! dit Yarhud.

—Laissez-moi! … laissez-moi seul! … s'écria Scarpante en repoussant le capitaine de la Guïdare.

—Mais comment disparaître sans être vu de cesgens-là? demanda
Saffar.

—Par ici!» répondit Scarpante, en ouvrant une porte, percée dans le mur de gauche, et qui donnait accès sur la campagne.

Le seigneur Saffar et le capitaine maltais sortirent aussitôt.

«Il était temps! se dit Scarpante. Et maintenant, ayons l'oeil et l'oreille ouverts!»

VII

DANS LEQUEL LE JUGE DE TRÉBIZOND PROCÈDE A SON ENQUÊTE D'UNE FAÇON ASSEZ INGÉNIEUSE.

En effet, le seigneur Kéraban et ses compagnons, après avoir laissé l'araba et leurs montures aux écuries extérieures, venaient d'entrer dans le caravansérail. Maître Kidros les accompagnait, ne leur ménageant point ses salamaleks les plus empressés, et il déposa dans un coin sa lanterne allumée, qui ne projetait qu'une assez faible clarté à l'intérieur de la cour.

«Oui, seigneur, répétait Kidros en se courbant, entrez! … Veuillez entrer! … C'est bien ici le caravansérail de Rissar.

—Et nous ne sommes qu'à deux lieues de Trébizonde? demanda le seigneur Kéraban.

—A deux lieues, au plus!

—Bien! Que l'on ait soin de nos chevaux. Nous les reprendrons demain au point du jour.»

Puis, se retournant vers Ahmet qui conduisait Amasia vers un banc, où elle s'assit avec Nedjeb:

«Voilà! dit-il d'un ton de bonne humeur. Depuis que mon neveu a retrouvé cette petite, il ne s'occupe plus que d'elle, et c'est moi qui suis obligé de préparer nos étapes!

—C'est bien naturel, seigneur Kéraban! A quoi servirait d'être oncle? répondit Nedjeb.

—Il ne faut pas m'en vouloir! dit Ahmet en souriant.

—Ni à moi, ajouta la jeune fille!

—Eh! je n'en veux à personne! … pas même à ce brave Van Mitten, qui a pourtant eu l'idée … oui! … l'impardonnable idée de songer à m'abandonner en route!

—Oh! ne parlons plus de cela, répliqua Van Mitten, ni maintenant, ni jamais!

—Par Mahomet! s'écria le seigneur Kéraban, pourquoi n'en plus parler? … Une bonne petite discussion là-dessus … ou même sur tout autre sujet … cela vous fouetterait le sang!

—Je croyais, mon oncle, fit observer Ahmet, que vous aviez pris la résolution de ne plus discuter.

—C'est juste! Tu as raison, mon neveu, et si l'on m'y reprend jamais, quand bien même j'aurais cent fois raison!….

—Nous verrons bien! murmura Nedjeb.

—D'ailleurs, reprit Van Mitten, ce qu'il y a de mieux à faire, je crois, c'est de nous reposer dans un bon sommeil de quelques heures!

—Si toutefois l'on peut dormir ici? murmura Bruno, d'assez mauvaise humeur comme toujours.

—Vous avez des chambres à nous donner pour la nuit? demanda Kéraban à maître Kidros.

—Oui, seigneur, répondit maître Kidros, et tout autant qu'il vous en faudra.

—Bien! … très bien! … s'écria Kéraban. Demain nous serons à
Trébizonde, puis, dans une dizaine de jours, à Scutari … où nous
ferons un bon dîner … le dîner auquel je vous ai invité, ami Van
Mitten!

—Vous nous devez bien cela, ami Kéraban!

—Un dîner … à Scutari? … dit Bruno à l'oreille de son maître.
Oui! … si nous y arrivons jamais!

—Allons, Bruno, répliqua Van Mitten, un peu de courage, que diable! … ne fût-ce que pour l'honneur de notre Hollande!

—Eh! je lui ressemble, à notre Hollande! répondit Bruno en se tâtant sous ses vêtements trop larges. Comme elle, je suis tout en côtes!»

Scarpante, à l'écart, écoutait les propos qui s'échangeaient entre les voyageurs, et épiait le moment où, dans son intérêt, il lui conviendrait d'intervenir.

«Eh bien, demanda Kéraban, quelle est la chambre destinée à ces deux jeunes filles?

—Celle-ci, répondit maître Kidros en indiquant une porte qui s'ouvrait, dans le mur, à gauche.

—Alors, bonsoir, ma petite Amasia, répondit Kéraban, et qu'Allah te donne d'agréables rêves!

—Comme à vous, seigneur Kéraban, répondit la jeune fille. A demain, cher Ahmet!

—A demain, chère Amasia, répondit le jeune homme, après avoir pressé
Amasia sur son coeur.

—Viens-tu, Nedjeb? dit Amasia.

—Je vous suis, chère maîtresse, répondit Nedjeb, mais je sais bien de qui nous serons à parler dans une heure encore!»

Les deux jeunes filles entrèrent dans la chambre par la porte que maître Kidros leur tenait ouverte.

«Et, maintenant, où coucheront ces deux braves garçons? demanda
Kéraban, en montrant Bruno et Nizib.

—Dans une chambre extérieure, où je vais les conduire,» répondit maître Kidros.

Et, se dirigeant vers la porte du fond, il fit signe à Nizib et à Bruno de le suivre,—à quoi les deux «braves garçons», éreintés par une longue journée de marche, obéirent, sans se faire prier, après avoir souhaité le bonsoir à leurs maîtres.

«Voici ou jamais le moment d'agir!» se dit Scarpante.

Le seigneur Kéraban, Van Mitten et Ahmet, en attendant le retour de Kidros, se promenaient dans la cour du caravansérail. L'oncle était d'une charmante humeur. Tout allait au gré de ses désirs. Il arriverait dans les délais voulus sur les rives du Bosphore. Il se réjouissait déjà à la mine que feraient les autorités ottomanes en le voyant apparaître! Pour Ahmet, le retour à Scutari, c'était la célébration tant souhaitée de son mariage! Pour Van Mitten, le retour … eh bien, c'était le retour!

«Ah ça! est-ce qu'on nous oublie? … Et notre chambre,?» dit bientôt le seigneur Kéraban.

En se retournant, il aperçut Scarpante, qui s'était avancé lentement près de lui.

«Vous demandez la chambre destinée au seigneur Kéraban et à ses compagnons? dit-il en s'inclinant, comme s'il eût été un des domestiques du caravansérail.

—Oui!

—La voici.»

Et Scarpante montra, à droite, la porte qui s'ouvrait sur un couloir où se trouvait la chambre occupée par la voyageuse kurde, près de celle où veillait le seigneur Yanar.

«Venez, mes amis, venez!» répondit Kéraban en poussant vivement la porte que lui indiquait Scarpante.

Tous trois entrèrent dans le couloir, mais avant qu'ils n'eussent eu le temps de refermer cette porte, quelle agitation, quels cris, quelles clameurs! Et quelle terrible voix de femme se fit entendre, à laquelle se mêla bientôt une voix d'homme!

Le seigneur Kéraban, Van Mitten, Ahmet, ne comprenant rien à ce qui se passait, s'étaient repliés vivement dans la cour du caravansérail.

Aussitôt les diverses portes s'ouvraient de toutes parts. Des voyageurs sortaient de leurs chambres. Amasia et Nedjeb reparaissaient au bruit. Bruno et Nizib rentraient par la gauche. Puis, au milieu de cette demi-obscurité, on voyait se dessiner la silhouette du farouche Yanar. Et, enfin, une femme se précipitait hors du couloir dans lequel le seigneur Kéraban et les siens s'étaient si imprudemment introduits!

«Au vol! … à l'attentat! … au meurtre!» criait cette femme.

C'était la noble Saraboul, grande, forte, à la démarche énergique, à l'oeil vif, au teint coloré, à la chevelure noire, aux lèvres impérieuses qui laissaient voir des dents inquiétantes,—en un mot, le seigneur Yanar en femme.

Évidemment, à toute conjoncture, la voyageuse veillait dans sa chambre, au moment où des intrus en avaient forcé la porte, car elle n'avait encore rien ôté de ses vêtements de jour, un «mintan» de drap avec broderies d'or aux manches et au corsage, une «entari» en soie éclatante semée de fusées jaunes et serrée à la taille par un châle où ne manquaient ni le pistolet damasquiné, ni le yatagan dans son fourreau de maroquin vert; sur la tête, un fez évasé, ceint de mouchoirs à couleurs voyantes, d'où pendait un long «puskul» comme le gland d'une sonnette; aux pieds, des bottes de cuir rouge dans lesquelles se perdait le bas du «chalwar», ce pantalon des femmes de l'Orient. Quelques voyageurs ont prétendu que la femme kurde, ainsi vêtue, ressemble à une guêpe! Soit!

La noble Saraboul n'était point faite pour démentir cette comparaison, et cette guêpe-là devait posséder un aiguillon redoutable!

«Quelle femme! dit à mi-voix Van Mitten.

—Et quel homme!» répondit le seigneur Kéraban, en montrant le frère
Yanar.

Et alors celui ci de s'écrier:

«Encore un nouvel attentat! Qu'on arrête tout le monde!

—Tenons-nous bien, murmura Ahmet à l'oreille de son oncle, car je crains que nous ne soyons cause de tout ce tapage!

—Bah! personne ne nous a vus, répondit Kéraban, et Mahomet lui-même ne nous reconnaîtrait pas!

—Qu'y a-t-il, Ahmet? demanda la jeune fille, qui venait d'accourir près de son fiancé.

—Rien! chère Amasia, répondit Ahmet, rien!»

En ce moment, maître Kidros apparut sur le seuil de la grande porte, au fond de la cour, et s'écria:

«Oui! vous arrivez à propos, monsieur le juge!» En effet, le juge, mandé à Trébizonde, venait d'arriver au caravansérail, où il devait passer la nuit, afin de procéder le lendemain à l'enquête réclamée par le couple kurde. Il était suivi de son greffier et s'arrêta sur le seuil.

«Comment, dit-il, ces coquins auraient recommencé leur tentative de la nuit dernière?

—Il paraît, monsieur le juge, répondit maître Kidros.

—Que les portes du caravansérail soient fermées, dit le magistrat d'une voix grave. Défense à qui que ce soit de sortir sans ma permission!»

Ces ordres furent aussitôt exécutés, et tous les voyageurs passèrent à l'état de prisonniers, auxquels le caravansérail allait servir momentanément de prison.

«Et maintenant, juge, dit la noble Saraboul, je demande justice contre ces malfaiteurs, qui n'ont pas craint, pour la seconde fois, de s'attaquer à une femme sans défense….

—Non seulement à une femme, mais à une Kurde!» ajouta le seigneur
Yanar avec un geste menaçant.

Scarpante, on le croira sans peine, suivait toute cette scène sans en rien perdre.

Le juge,—une figure finaude, s'il en fut, avec deux yeux en trous de vrille, un nez pointu, une bouche serrée, qui disparaissait dans les flocons de sa barbe,—cherchait à dévisager les personnes enfermées dans le caravansérail, ce qui ne laissait pas d'être assez difficile, avec le peu de clarté que répandait l'unique lanterne déposée dans un coin de la cour. Cet examen rapidement fait, s'adressant à la noble voyageuse:

«Vous affirmez, lui demanda-t-il, que, la nuit dernière, des malfaiteurs ont tenté de s'introduire dans votre chambre?

—Je l'affirme!

—Et qu'ils viennent de recommencer leur criminelle tentative?

—Eux ou d'autres!

—Il n'y a qu'un instant?

—Il n'y a qu'un instant!

—Les reconnaîtriez-vous?

—Non! … Ma chambre était sombre, cette cour aussi, et je n'ai pu voir leur visage!

—Étaient-ils nombreux?

—Je l'ignore!

—Nous le saurons, ma soeur, s'écria le seigneur Yanar, nous le saurons, et malheur à ces coquins!»

En ce moment, le seigneur Kéraban répétait à l'oreille de Van Mitten:

«Il n'y a rien à craindre! Personne ne nous a vus!

—Heureusement, répondit le Hollandais, incomplètement rassuré sur les suites de cette aventure, car, avec ces diables de Kurdes, l'affaire serait mauvaise pour nous!»

Cependant, le juge allait et venait. Il ne semblait pas savoir quel parti prendre, au grand déplaisir des plaignants.

«Juge, reprit la noble Saraboul, en croisant ses bras sur sa poitrine, la justice restera-t-elle désarmée entre vos mains? … Ne sommes-nous pas des sujets du Sultan, qui ont droit à sa protection? … Une femme de ma sorte aurait été victime d'un pareil attentat, et les coupables, qui n'ont pu s'enfuir, échapperaient au châtiment?

—Elle est vraiment superbe, cette Kurde! fit très justement observer le seigneur Kéraban.

—Superbe … mais effrayante! répondit Van Mitten.

—Que décidez-vous, juge? demanda le seigneur Yanar.

—Qu'on apporte des flambeaux, des torches! s'écria la noble Saraboul! … Alors je verrai … je chercherai … je reconnaîtrai peut-être les malfaiteurs qui ont osé….

—C'est inutile, répondit le juge. Je me charge, moi, de découvrir le ou les coupables!

—Sans lumière?….

—Sans lumière»

Et, sur cette réponse, le juge fit un signe à son greffier, qui sortit par la porte du fond, après avoir fait un geste affirmatif.

Pendant ce temps, le Hollandais ne pouvait s'empêcher de dire tout bas à son ami Kéraban:

«Je ne sais pourquoi, mais je ne me sens pas très rassuré sur l'issue de cette affaire!

—Eh, par Allah! vous avez toujours peur!» répondit Kéraban.

Tous se taisaient alors, attendant le retour du greffier, non sans un sentiment de curiosité bien naturelle.

«Ainsi, juge, demanda le seigneur Yanar, vous prétendez, au milieu de cette obscurité, reconnaître….

—Moi? … non! … répondit le juge. Aussi vais-je charger de ce soin un intelligent animal, qui m'est plus d'une fois et très adroitement venu en aide dans mes enquêtes.

—Un animal? s'écria la voyageuse.

—Oui … une chèvre … une fine et maligne bête, qui, elle, saura bien dénoncer le coupable, si le coupable est encore ici. Or, il doit y être, puisque personne n'a pu quitter la cour du caravansérail, depuis l'instant où a été commis l'attentat.

—Il est fou, ce juge!» murmura le seigneur Kéraban.

A ce moment, le greffier rentra, tirant par son licol une chèvre qu'il amena au milieu de la cour.

C'était un gentil animal, de l'espèce de ces égagres, dont les intestins contiennent quelquefois une concrétion pierreuse, le bézoard qui est si estimé en Orient pour ses prétendues qualités hygiéniques. Cette chèvre, avec son museau délié, sa barbiche frisotante, son regard intelligent, en un mot avec sa «physionomie spirituelle», semblait être digne de ce rôle de devineresse que son maître l'appelait à jouer. On rencontre, par grandes quantités, des troupeaux de ces égagres, répandus dans toute l'Asie Mineure, l'Anatolie, l'Arménie, la Perse, et ils sont remarquables par la finesse de leur vue, de leur ouïe, de leur odorat et leur étonnante agilité.

Cette chèvre,—dont le juge prisait si fort la sagacité,—était de taille moyenne, blanchâtre au ventre, à la poitrine, au cou, mais noire au front, au menton et sur la ligne médiane du dos. Elle s'était gracieusement couchée sur le sable, et, d'un air malin, en remuant ses petites cornes, elle regardait «la société».

«Quelle jolie bête! s'écria Nedjeb.

—Mais que veut donc faire ce juge? demanda Amasia.

—Quelque sorcellerie, sans doute, répondit Ahmet, et à laquelle ces ignorants vont se laisser prendre!»

«C'était bien aussi l'opinion du seigneur Kéraban qui ne se gênait point de hausser les épaules, tandis que Van Mitten regardait ces préparatifs d'un air quelque peu inquiet.

«Comment, juge, dit alors la noble Saraboul, c'est à cette chèvre que vous allez demander de reconnaître les coupables?

—A elle-même, répondit le juge.

—Et elle répondra?….

—Elle répondra!

—De quelle façon? demanda le seigneur Yanar, parfaitement disposé à admettre, en sa qualité de Kurde, tout ce qui présentait quelque apparence de superstition.

—Rien n'est plus simple, répondit le juge.

Chacun des voyageurs présents va venir, l'un après l'autre, passer la main sur le dos de cette chèvre et, dès qu'elle sentira la main du coupable, cette fine bête le désignera aussitôt par un bêlement.

—Ce bonhomme-là est tout simplement un sorcier de foire! murmura
Kéraban.

—Mais, juge, jamais … fit observer la noble Saraboul, jamais un simple animal….

—Vous allez bien le voir!

—Et pourquoi pas? … répondit le seigneur Yanar. Aussi, bien que je ne puisse être accusé de cet attentat, je vais donner l'exemple et commencer l'épreuve.»

Ce disant, Yanar, allant près de la chèvre qui restait immobile, lui passa la main sur le dos depuis le cou jusqu'à la queue.

La chèvre resta muette.

«Aux autres,» dit le juge.

Et, successivement, les voyageurs, rassemblés dans la cour du caravansérail, imitèrent le seigneur Yanar, et caressèrent le dos de l'animal; mais ils n'étaient pas coupables, sans doute, puisque la chèvre ne fit entendre aucun bêlement accusateur.

VIII

QUI FINIT D'UNE MANIÈRE TRÈS INATTENDUE, SURTOUT POUR L'AMI VAN MITTEN.

Pendant la durée de celle épreuve, le seigneur Kéraban avait pris à part son ami Van Mitten et son neveu Ahmet. Et voici le bout de dialogue qui s'échangeait entre eux,—dialogue dans lequel l'incorrigible personnage, oubliant ses bonnes résolutions de ne plus s'entêter à rien, allait encore imposer à autrui sa manière de voir et sa manière de faire.

«Eh! mes amis, dit-il, ce sorcier me paraît être tout simplement le dernier des imbéciles!

—Pourquoi? demanda le Hollandais.

—Parce que rien n'empêche le coupable ou les coupables,—nous, par exemple,—de faire semblant de caresser cette chèvre, en lui passant la main au-dessus du dos, sans y toucher! Au moins, ce juge aurait-il dû agir en pleine lumière, afin d'empêcher toute supercherie! … Mais dans l'ombre, c'est absurde!

—En effet, dit Van Mitten….

—Ainsi vais-je faire, reprit Kéraban, et je vous engage fort à suivre mon exemple.

—Eh! mon oncle, reprit Ahmet, qu'on lui caresse ou qu'on ne lui caresse pas le dos, vous savez bien que cet animal ne bêlera pas plus pour les innocents que pour les coupables!

—Évidemment, Ahmet, mais puisque ce bonhomme de juge est assez simple pour opérer de la sorte, je prétends être moins simple que lui, et je ne toucherai pas à sa bête! … Et je vous prie même de faire comme moi!

—Mais, mon oncle?….

—Ah! pas de discussion là-dessus, répondit Kéraban, qui commençait à s'échauffer.

—Cependant … dit le Hollandais.

—Van Mitten, si vous étiez assez naïf pour frotter le dos de cette chèvre je ne vous le pardonnerais pas!

—Soit! Je ne frotterai rien du tout, pour ne point vous désobliger, ami Kéraban! … Peu importe, d'ailleurs, puisque, dans l'ombre, on ne nous verra pas!»

La plupart des voyageurs avaient alors achevé de subir l'épreuve, et la chèvre n'avait encore accusé personne.

«A notre tour, Bruno, dit Nizib.

—Mon Dieu! que ces Orientaux sont stupides de s'en rapporter à cette bête!» répondit Bruno.

Et, l'un après l'autre, ils allèrent caresser le dos de la chèvre, qui ne bêla pas plus pour eux que pour les voyageurs précédents.

«Mais il ne dit rien, votre animal! s'écria la noble Saraboul, en interpellant le juge.

—Est-ce une plaisanterie? ajouta le seigneur Yanar. C'est qu'il ne ferait pas bon plaisanter avec des Kurdes!

—Patience! répondit le juge en secouant la tête d'un air malin, si la chèvre n'a pas bêlé, c'est que le coupable ne l'a pas touchée encore.

—Diable! il n'y a plus que nous! murmura Van Mitten, qui, sans trop savoir pourquoi, laissait percer quelque vague inquiétude.

—A notre tour, dit Ahmet.

—Oui! … à moi d'abord!» répondit Kéraban. Et, en passant devant son ami et son neveu:

«N'y touchez pas, surtout!» répéta-t-il à voix basse.

Puis, étendant la main au-dessus de la chèvre, il feignit de lui caresser lentement le dos, mais sans frôler un seul de ses poils.

La chèvre ne bêla pas.

«Voilà qui est rassurant!» dit Ahmet.

Et, suivant l'exemple de son oncle, à peine sa main effleura-t-elle le dos de la chèvre.

La chèvre ne bêla pas.

C'était au tour du Hollandais. Van Mitten, le dernier de tous, allait tenter l'épreuve ordonnée par le juge. 11 s'avança donc vers l'animal, qui semblait le regarder en dessous; mais lui aussi, pour ne point déplaire à son ami Kéraban, il se contenta de promener doucement sa main au-dessus du dos de la chèvre.

La chèvre ne bêla pas.

Il y eut un «oh!» de surprise, et un «ah!» de satisfaction dans toute l'assistance.

«Décidément, votre chèvre n'est qu'une brute!… s'écria Yanar d'une voix de tonnerre.

—Elle n'a pas reconnu le coupable, s'écria à son tour la noble Kurde, et, pourtant, le coupable est ici, puisque personne n'a pu sortir de cette cour!

—Hein! fit Kéraban, ce juge, avec sa bête si maligne, est-il assez ridicule, Van Mitten?

—En effet! répondit Van Mitten, absolument rassuré maintenant sur l'issue de l'épreuve.

—Pauvre petite chèvre, dit Nedjeb à sa maîtresse, est-ce qu'on va lui faire du mal, puisqu'elle n'a rien dit?»

Chacun regardait alors le juge, dont l'oeil, tout émerillonné de malice, brillait dans l'ombre comme une escarboucle.

«Et maintenant, monsieur le juge, dit Kéraban d'un ton quelque peu sarcastique, maintenant que votre enquête est terminée, rien ne s'oppose, je pense, à ce que nous nous retirions dans nos chambres…. —Cela ne sera pas! s'écria la voyageuse irritée. Non! cela ne sera pas! Un crime a été commis….

—Eh! madame la Kurde! répliqua Kéraban, non sans aigreur, vous n'avez pas la prétention d'empêcher d'honnêtes gens d'aller dormir, quand ils en ont envie!

—Vous le prenez sur un ton, monsieur le Turc!… s'écria le seigneur
Yanar.

—Sur le ton qui convient, monsieur le Kurde.» riposta le seigneur
Kéraban.

Scarpante, pensant que le coup tenté par lui était manqué, puisque les coupables n'avaient point été reconnus, ne vit pas sans une certaine satisfaction cette querelle qui mettait aux prises le seigneur Kéraban et le seigneur Yanar. De là, surgirait peut-être une complication de nature à servir ses projets.

Et, en effet, la dispute s'accentuait, entre ces deux personnages. Kéraban se fût plutôt laissé arrêter, condamner, que de n'avoir pas le dernier mot. Ahmet, lui-même, allait intervenir pour soutenir son oncle, lorsque le juge dit simplement:

«Rangez-vous tous, et qu'on apporte des lumières!»

Maître Kidros, à qui s'adressait cet ordre, s'empressa de le faire exécuter. Un instant après, quatre serviteurs du caravansérail entraient avec des torches, et la cour s'éclairait vivement.

«Que chacun lève la main droite!» dit le juge.

Sur cette injonction, toutes les mains droites furent levées.

Toutes étaient noires à la paume et aux doigts, toutes,—excepté celles du seigneur Kéraban, d'Ahmet et de Van Mitten.

Et aussitôt le juge les désignant tous trois:

«Les malfaiteurs…. les voilà! dit-il.

—Hein! fit-Kéraban.

—Nous? …, s'écria le Hollandais, sans rien comprendre à cette affirmation inattendue.

—Oui! …eux! reprit le juge! Qu'ils aient craint ou non d'être dénoncés par la chèvre, peu importe! Ce qui est certain, c'est que se sachant coupables au lieu de caresser le dos de cot animal, qui était enduit d'une couche de suie, ils n'ont fait que passer leur main au-dessus et se sont accusés eux-mêmes!»

Un murmure flatteur,—très flatteur pour l'ingéniosité du juge—s'éleva aussitôt, tandis que le seigneur Kéraban et ses compagnons, fort désappointés, baissaient la tête.

«Ainsi, dit le seigneur Yanar, ce sont ces trois malfaiteurs qui ont osé la nuit dernière….

—Eh! la nuit dernière, s'écria Ahmet, nous étions à dix lieues du caravansérail de Rissar!

—Qui le prouve? … répliqua le juge. En tout cas, il n'y a qu'un instant, c'est vous qui avez tenté de vous introduire dans la chambre de cette noble voyageuse!

—Eh bien, oui, s'écria Kéraban, furieux de s'être si maladroitement laissé prendre à ce piège, oui!… c'est nous qui sommes entrés dans ce couloir! Mais ce n'est qu'une erreur de notre part … ou plutôt une erreur de l'un des serviteurs du caravansérail!

—Vraiment! répondit ironiquement le seigneur Yanar.

—Sans doute! On nous avait indiqué la chambre de cette dame comme étant la nôtre!….

—A d'autres! dit le juge.

—Allons, pincés, se dit Bruno à part lui, l'oncle, le neveu, et mon maître avec!»

Le fait est que, quel que fut son aplomb habituel, le seigneur Kéraban était absolument décontenancé, et il le fut bien davantage, lorsque le juge dit, en se tournant vers Van Mitten, Ahmet et lui:

«Qu'on les mène en prison!

—Oui! … en prison!» répéta le seigneur Yanar. Et tous ces voyageurs, auxquels se joignirent les gens du caravansérail, de s'écrier:

«En prison! … En prison!»

En somme, à voir la tournure que prenaient les choses, Scarpante ne pouvait que s'applaudir de ce qu'il avait fait. Le seigneur Kéraban, Van Mitten, Ahmet, tenus sous les verroux, c'était, à la fois, le voyage interrompu, un retard apporté à la célébration du mariage, c'était surtout la séparation immédiate d'Amasia et de son fiancé, la possibilité d'agir dans des conditions meilleures et de reprendre la tentative qui venait d'échouer avec le capitaine maltais.

Ahmet, songeant aux conséquences de cette aventure, à la pensée d'être séparé d'Amasia, fut pris d'un sentiment de mauvaise humeur contre son oncle. N'était-ce pas le seigneur Kéraban, qui, par une obstination nouvelle, les avait jetés dans cet embarras? Ne les avait-il pas empêchés, ne leur avait-il pas positivement défendu de caresser cette chèvre, et cela pour faire pièce à ce bonhomme de juge, qui, au bout du compte, s'était montré plus fin qu'eux? A qui la faute, s'ils venaient de tomber dans ce piège tendu à leur simplicité, et s'ils étaient menacés d'aller en prison, au moins pour quelques jours? Aussi, de son côté, le seigneur Kéraban enrageait-il sourdement, en pensant au peu de temps qui lui restait pour accomplir son voyage, s'il voulait arriver à Scutari dans les délais déterminés. Encore un entêtement aussi inutile qu'absurde qui pouvait coûter toute une fortune à son neveu!

Quant à Van Mitten, il regardait à droite, à gauche, se balançant d'une jambe sur l'autre, très embarrassé de sa personne, osant à peine lever le yeux sur Bruno, qui semblait lui répéter ces paroles de mauvais augure:

«Ne vous avais-je pas prévenu, monsieur, que tôt ou tard il vous arriverait malheur!»

Et, adressant à son ami Kéraban ce simple reproche, en somme bien mérité:

«Aussi, dit-il, pourquoi nous avoir empêchés dépasser la main sur le dos de cet inoffensif animal!»

Pour la première fois de sa vie, le seigneur Kéraban resta sans pouvoir répondre.

Cependant, les cris: en prison! retentissaient avec plus d'énergie, et Scarpante,—cela va de soi—ne se gênait guère pour crier plus haut que les autres.

«Oui, en prison, ces malfaiteurs! répéta le vindicatif Yanar, tout disposé à prêter main-forte à l'autorité, s'il le fallait. Qu'on les mène en prison! … En prison, tous les trois!….

—Oui! … tous les trois … à moins que l'un d'eux ne s'accuse! répondit la noble Saraboul, qui n'aurait pas voulu que deux innocents payassent pour un coupable.

—C'est de toute équité! ajouta le juge. Eh bien, lequel de vous a tenté de s'introduire dans cette chambre?»

Il y eut un moment d'indécision dans l'esprit des trois accusés, mais il ne fut pas de longue durée.

Le seigneur Kéraban avait demandé au juge la permission de s'entretenir un instant avec ses deux compagnons,—ce qui lui fut accordé; puis, prenant à part Ahmet et Van Mitten, de ce ton qui n'admettait pas de réplique:

«Mes amis, leur dit-il, il n'y a véritablement qu'une chose à faire! Il faut que l'un de nous prenne à son compte toute cette sotte aventure, qui n'a rien de grave!»

Ici, le Hollandais commença, comme par préssentissement, a dresser l'oreille.

«Or, reprit Kéraban, le choix ne peut être douteux. La présence d'Ahmet, dans un très court délai, est nécessaire à Scutari pour la célébration de son mariage!

—Oui, mon oncle, oui! répondit Ahmet.

—La mienne aussi, naturellement, puisque je dois l'assister en ma qualité de tuteur!

—Hein?… fit Van Mitten.

—Donc, ami Mitten, reprit Kéraban, il n'y a pas d'objection possible, je crois! II faut vousdévouer!

—Moi … que? …

—Il faut vous accuser! … Que risquez-vous? … Quelques jours de prison? … Bagatelle! … Nous saurons bien vous tirer de là!

—Mais … répondit Van Mitten, auquel il semblait qu'on disposait un peu bien sans façon de sa personne.

—Cher monsieur Van Mitten, reprit Ahmet, il le faut! … Au nom d'Amasia, je vous en supplie! … Voulez-vous que tout son avenir soit perdu, que, faute d'arriver en temps voulu à Scutari….

—Oh! monsieur Van Mitten! vint dire la jeune fille, qui avait entendu ce colloque.

—Quoi … vous voudriez? … répétait Van Mitten.

—Hum! se dit Bruno, qui comprenait bien ce qui se passait là, encore une nouvelle sottise qu'ils vont faire commettre à mon maître!

—Monsieur Van Mitten! … reprit Ahmet.

—Voyons … un bon mouvement!» dit Kéraban en lui serrant la main à la briser.

Cependant, les cris: «en prison! en prison!» devenaient de plus en plus pressants.

Le malheureux Hollandais ne savait plus que faire ni à qui entendre.
Il disait oui de la tête, puis, il disait non.

Au moment où les gens du caravansérail s'avançaient pour saisir les trois coupables sur un geste du juge:

«Arrêtez! dit Van Mitten, d'une voix qui n'avait rien de bien convaincu. Arrêtez! … Je crois bien que c'est moi qui ai….

—Bon! fit Bruno, cela y est!

—Coup manqué! se dit Scarpante, sans avoir pu retenir un violent mouvraient de dépit.

—C'est vous? … demanda le juge au Hollandais.

—Moi! … oui … moi!

—Bon monsieur Van Mitten! murmura la jeune fille à l'oreille du digne homme.

—Oh! oui!» ajouta Nedjeb.

Pendant ce temps, que faisait la noble Saraboul? Eh bien, cette intelligente femme observait, non sans intérêt, celui qui avait eu l'audace de s'attaquer à elle.

«Ainsi, demanda le seigneur Yanar, c'est vous qui avez osé pénétrer dans la chambre de cette noble Kurde!

—Oui! … répondit Van Mitten.

—Vous n'avez pourtant pas l'air d'un voleur!

—Un voleur! … Moi! … un négociant! Moi! un Hollandais … de Rotterdam! Ah! mais non! … s'écria Van Mitten, qui, devant cette accusation, ne put retenir un cri d'indignation bien naturel.

—Mais alors … dit Yanar.

—Alors … dit Saraboul, alors … c'est donc mon honneur que vous avez tenté de compromettre?

—L'honneur d'une Kurde! s'écria le seigneur Yanar, en portant la main à son yatagan.

—Vraiment, il n'est pas mal, ce Hollandais! répétait la noble voyageuse, en minaudant quelque peu.

—Eh bien, tout votre sang ne suffira pas à payer un pareil outrage! reprit Yanar.

—Mon frère … mon frère!

—Si vous vous refusez à réparer le tort….

—Hein! fit Ahmet.

—Vous épouserez ma soeur, ou sinon….

—Par Allah! se dit Kéraban, voilà bien une autre complication, maintenant!

—Epouser? … moi! … épouser! … répétait Van Mitten, en levant les bras au ciel.

—Vous réfusez? s'écria le seigneur Yanar.

—Si je refuse! … Si je refuse! … répondit Van Mitten, au comble de l'épouvante. Mais je suis déjà…»

Van Mitten n'eut pas le temps d'achever sa phrase. Le seigneur Kéraban venait de lui saisir le bras.

«Pas un mot de plus! … lui dit-il. Consentez! … Il le faut! …
Pas d'hésitation!

—Moi consentir? Moi … déjà marié? … moi, répliqua Van Mitten, moi, bigame!

—En Turquie … bigame, trigame … quadrugame! … C'est parfaitement permis! … Donc, dites oui!

—Mais?….

—Epousez, Van Mitten, épousez! … De cette manière, vous n'aurez pas même à faire une heure de prison! Nous continuerons le voyage tous ensemble! Puis, une fois à Scutari, vous prendrez par le plus court, et bonsoir à la nouvelle madame Van Mitten!

—Pour le coup, ami Kéraban, vous me demandez là une chose impossible! répondit le Hollandais.

—Il le faut, ou tout est perdu!»

En ce moment, le seigneur Yanar, saisissant Van Mitten par le bras droit, lui disait:

«Il le faut?

—Il le faut! répéta Saraboul, qui vint à son tour le saisir par le bras gauche.

—Puisqu'il le faut! répondit Van Mitten, que ses jambes n'avaient plus la force de soutenir.

—Quoi! mon maître, vous allez encore céder là-dessus? dit Bruno en s'approchant.

—Le moyen de faire autrement, Bruno! murmura Van Mitten d'une si faible voix qu'on put à peine l'entendre.

—Allons, droit! s'écria le seigneur Yanar, en relevant d'un coup sec son futur beau-frère.

—Et ferme! répéta la noble Saraboul, en redressant, elle aussi, son futur époux.

—Ainsi que doit être le beau-frère….

—Et le mari d'une Kurde!»

Van Mitten s'était redressé vivement sous cette double poussée; mais sa tête ne cessait de ballotter, comme si elle en eût été à demi détachée de ses épaules.

«Une Kurde! … murmurait-il … Moi … citoyen de Rotterdam … épouser une Kurde!

—Ne craignez rien! … Mariage pour rire! lui dit bas à l'oreille le seigneur Kéraban.

—Il ne faut jamais rire avec ces choses-là!» répondit Van Mitten d'un ton si piteusement comique, que ses compagnons eurent quelque peine à ne point éclater.

Nedjeb, montrant à sa maîtresse la figure épanouie de la voyageuse, lui disait tout bas:

«Je me trompe bien, si ce n'est pas là une veuve qui courait à la recherche d'un autre mari!

—Pauvre monsieur Van Mitten! répondit Amasia.

—J'aurais mieux aimé huit mois de prison, dit Bruno en hochant la tête, que huit jours de ce mariage-là!»

Cependant, le seigneur Yanar s'était retourné vers l'assistance et disait à voix haute:

«Demain, à Trébizonde, nous célébrerons en grande pompe les fiançailles du seigneur Van Mitten et de la noble Saraboul!»

Sur ce mot «fiançailles», le seigneur Kéraban, ses compagnons, et surtout Van Mitten, s'étaient dits que cette aventure serait moins grave qu'on ne pouvait le craindre!

Mais il faut faire observer ici que, d'après les usages du Kurdistan, ce sont les fiançailles qui forment l'indissoluble noeud du mariage. On pourrait comparer cette cérémonie au mariage civil de certains peuples européens, et celle qui la suit au mariage religieux, par laquelle s'achève l'union des époux. Au Kurdistan, après les fiançailles, le mari n'est encore, il est vrai, qu'un fiancé, mais c'est un fiancé absolument lié à celle qu'il a choisie,—ou à celle qui l'a choisi, comme dans le présent cas.