C'est ce qui fut bien et dûment expliqué à Van Mitten par le seigneur
Yanar, qui finit en disant:
«Donc, fiancé à Trébizonde!
—Et mari à Mossoul!» ajouta tendrement la noble Kurde.
Et à part, Scarpante, au moment où il quittait le caravansérail dont la porte venait d'être ouverte, prononçait ces paroles grosses de menaces pour l'avenir:
«La ruse a échoué! … À la force, maintenant!»
Puis, il disparaissait, sans avoir été remarqué ni du seigneur Kéraban ni d'aucun des siens.
«Pauvre monsieur Van Mitten! répétait Ahmet, en voyant la mine toute déconfite du Hollandais.
—Bon! répondit Kéraban, il faut en rire! Fiançailles nulles! Dans dix jours, il n'en sera plus question! Cela ne compte pas!
—Evidemment, mon oncle, mais, en attendant, d'être fiancé pendant dix jours à cette impérieuse Kurde, cela compte!»
Cinq minutes après, la cour du caravansérail de Rissar était vide. Chacun de ses hôtes avait regagné sa chambre pour y passer la nuit. Mais Van Mitten allait être gardé à vue par son terrible beau-frère, et le silence se fit enfin sur le théâtre de cette tragi-comédie, qui venait de se dénouer sur le dos de l'infortuné Hollandais!
IX
DANS LEQUEL VAN MITTEN, EN SE FIANÇANT A LA NOBLE SARABOUL, A L'HONNEUR DE DEVENIR BEAU-FRÈRE DU SEIGNEUR YANAR.
Une ville qui date de l'an du monde 4790, qui doit sa fondation aux habitants d'une colonie milésienne, qui fut conquise par Mithridate, qui tomba au pouvoir de Pompée, qui subit la domination des Perses et celle des Scythes, qui fut chrétienne sous Constantin-le-Grand et redevint païenne jusqu'au sixième siècle, qui fut délivrée par Bélisaire et enrichie par Justinien, qui appartint aux Comnènes dont Napoléon 1er se disait le descendant, puis au sultan Mahomet II, vers le milieu du quinzième siècle, époque à laquelle finit l'Empire de Trébizonde, après une durée de deux cent cinquante-six ans,—celle ville, il faut en convenir, a quelque droit de figurer dans l'histoire du monde. On ne s'étonnera donc pas que, pendant toute la première partie de ce voyage, Van Mitten se fût réjoui à la pensée de visiter une cité si fameuse, que les romans de chevalerie ont, en outre, choisie pour cadre à leurs merveilleuses aventures.
Mais, quand il se faisait cette joie, Van Mitten était libre de tout souci. Il n'avait qu'à suivre son ami Kéraban sur cet itinéraire qui contournait l'antiquePont-Euxin. Et maintenant, fiancé—provisoirement du moins, pour quelques jours seulement,—mais fiancé à cette noble Kurde qui le tenait en laisse, il n'était plus d'humeur à pouvoir apprécier les splendeurs historiques de Trébizonde.
Ce fut le 17 septembre, vers neuf heures du matin, deux heures après avoir quitté le caravansérail de Rissar, que le seigneur Kéraban et ses compagnons, le seigneur Yanar, sa soeur et leurs serviteurs, firent une superbe entrée dans la capitale du pachalik moderne, bâtie au milieu d'une campagne alpestre, avec vallées, montagnes, cours d'eau capricieux,—paysage qui rappelle volontiers quelques aspects de l'Europe centrale: on dirait que des morceaux de la Suisse et du Tyrol ont été transportés sur cette portion du littoral de la mer Noire.
Trébizonde, située à trois cent vingt-cinq kilomètres d'Erzeroum, cette importante capitale de l'Arménie, est maintenant en communication directe avec la Perse, au moyen d'une route que le gouvernement turc a ouverte par Gumuch Kané, Baibourt et Erzeroum,—ce qui lui rendra peut-être quelque peu de son ancienne valeur commerciale.
Cette cité est divisée en deux villes disposées en amphithéâtre sur une colline. L'une, la ville turque, enceinte de murailles flanquées de grosses tours, défendue autrefois par son vieux château de mer, ne comprend pas moins d'une quarantaine de mosquées, dont les minarets émergent de massifs d'orangers, d'oliviers et autres arbres d'un aspect enchanteur. L'autre, c'est la ville chrétienne, la plus commerçante, où se trouve le grand bazar, richement assorti de tapis, d'étoffes, de bijoux, d'armes, de monnaies anciennes, de pierres précieuses, etc. Quant au port, il est desservi par une ligne hebdomadaire de bateaux à vapeur, qui mettent Trébizonde en communication directe avec les principaux points de la mer Noire.
Dans cette ville s'agite ou végète,—suivant les divers éléments dont elle se compose,—une population de quarante mille habitants, Turcs, Persans, chrétiens du rite arménien et latin, Grecs orthodoxes, Kurdes et Européens. Mais, ce jour-là, cette population était plus que quintuplée par le concours des fidèles venus de tous les coins de l'Asie mineure, pour assister aux fêtes superbes qui allaient être célébrées en l'honneur de Mahomet.
Aussi, la petite caravane eut-elle quelque peine a trouver un logement convenable pour les vingt-quatre heures qu'elle devait passer a Trébizonde, car l'intention formelle du seigneur Kéraban était bien d'en partir, dès le lendemain, pour Scutari. Et, en effet, il n'y avait pas un jour à perdre, si on voulait y arriver avant la fin du mois.
Ce fut dans un hôtel franco-italien, au milieu d'un véritable quartier de caravansérails, de khans, d'auberges, déjà encombrés de voyageurs, près de la place de Giaour-Meïdan, dans la partie la plus commerçante de la ville et par conséquent en dehors de la cité turque, que le seigneur Kéraban et sa suite trouvèrent seulement à se loger. Mais l'hôtel était assez confortable pour qu'ils pussent y prendre ce jour et cette nuit de repos dont ils avaient besoin. Aussi l'oncle d'Ahmet n'eut-il pas le plus petit sujet de se mettre en colère contre l'hôtelier.
Mais, pendant que le seigneur Kéraban et les siens, arrivés à ce point de leur voyage, croyaient en avoir fini,—sinon avec les fatigues, du moins avec les dangers de toutes sortes,—un complot se tramait contre eux dans la ville turque, où résidait leur plus mortel ennemi.
C'était au palais du seigneur Saffar, bâti sur les premiers contreforts de la montagne de Bostepeh, dont les pentes s'abaissent doucement vers la mer, qu'une heure auparavant était arrivé l'intendant Scarpanto, après avoir quitté le caravansérail de Rissar.
Là, le seigneur Saffar et le capitaine Yarhud l'attendaient; là, tout d'abord, Scarpanto leur faisait part de ce qui s'était passé pendant la nuit précédente; là, il racontait comment Kéraban et Ahmet avaient été sauvés d'un emprisonnement, qui eût laissé Amasia sans défense, et sauvés par le dévouement stupide de ce Van Mitten; là, dans cette conférence de trois hommes ayant un unique intérêt, furent prises les résolutions qui menaçaient directement les voyageurs, sur ce parcours de deux cent vingt-cinq lieues entre Scutari et Trébizonde. Ce qu'était ce projet, l'avenir le fera connaître, mais on peut dire qu'il eut, ce jour même, un commencement d'exécution: en effet, le seigneur Sallar et Yarhud, sans s'inquiéter des fêtes qui allaient être célébrées, quittaient Trébizonde et prenaient dans l'ouest la route de l'Anatolie qui mène à l'embouchure du Bosphore.
Scarpante, lui, restait à la ville. N'étant connu ni du seigneur Kéraban, ni d'Ahmet, ni des deux jeunes filles, il pourrait agir en toute liberté. A lui de jouer dans ce drame l'important rôle qui devait désormais substituer la force à la ruse.
Aussi, Scarpante put-il se mêler a la foule et flâner sur la place du Giaour-Meïdan. Ce n'était pas, pour avoir, un instant et dans l'ombre, au caravansérail de Rissar, adressé la parole au seigneur Kéraban et à son neveu, qu'il pouvait craindre d'être reconnu. Aussi lui fut-il facile d'épier leurs pas et démarches on toute sécurité.
C'est dans ces conditions qu'il vit Ahmet, peu de temps après son arrivée à Trébizonde, se diriger vers le port, à travers les rues assez misérablement entretenues qui y aboutissent. Là, sandals, caboteurs, mahones barques de toutes sortes, étaient au sec, après avoir débarqué leurs cargaisons de fidèles, tandis que les navires de commerce, par manque de profondeur, se tenaient plus au large.
Un hammal venait d'indiquer à Ahmet le bureau du télégraphe, et Scarpante put s'assurer que le fiancé d'Amasia expédiait un assez long télégramme à l'adresse du banquier Sélim, à Odessa.
«Buh! se dit-il, voilà une dépêche qui n'arrivera jamais à son destinataire! Sélim a été mortellement frappé d'une balle que lui a envoyée Yarhud, et cela n'est pas pour nous inquiéter!»
Et, de fait, Scarpante ne s'en inquiéta pas autrement.
Puis, Ahmet revint à l'hôtel du Giaour-Meïdan. Il retrouva Amasia en compagnie de Nedjeb, qui l'attendait, non sans quelque impatience, et la jeune fille put être certaine qu'avant quelques heures, on serait rassuré sur son sort à la villa Sélim.
«Une lettre aurait mis trop de temps à arriver à Odessa, ajouta Ahmet, et, d'ailleurs, je crains toujours….»
Ahmet s'était interrompu sur ce mot.
«Vous craignez, mon cher Ahmet? … Que voulez-vous dire? demanda
Amasia, un peu surprise.
—Rien, chère Amasia, répondit Ahmet, rien!….
J'ai voulu rappeler à votre père qu'il eût soin de se trouver à Scutari pour notre arrivée, et même avant, afin de faire toutes les démarches nécessaires pour que notre mariage n'éprouve aucun retard!»
La vérité est qu'Ahmet, redoutant toujours de nouvelles tentatives d'enlèvement, au cas où les complices de Yarhud eussent appris ce qui s'était passé après le naufrage de la Guïdare, marquait au banquier Sélim que tout danger n'était peut-être pas écarté encore; mais, ne voulant pas inquiéter Amasia pendant le reste du voyage, il se garda bien de lui dire quelles étaient ses appréhensions,—appréhensions vagues, au surplus, et qui ne reposaient que sur des pressentiments.
Amasia remercia Ahmet du soin qu'il avait pris de rassurer son père par dépêche,—dût-il encourir, pour avoir usé du fil télégraphique, les malédictions de l'oncle Kéraban.
Et, pendant ce temps, que devenait l'ami Van Mitten?
L'ami Van Mitten, devenait, un peu malgré lui, l'heureux fiancé de la noble Saraboul et le piteux beau frère du seigneur Vanar!
Comment eût-il pu résister? D'une part, Kéraban lui répétait qu'il fallait consommer le sacrifice jusqu'au bout, ou bien le juge pourrait les renvoyer tous les trois en prison,—ce qui compromettrait irréparablement l'issue de ce voyage; que ce mariage, s'il était valable en Turquie, où la polygamie est admise, serait radicalement nul pour la Hollande, où Van Mitten était déjà marié; que, par conséquent, il pourrait, à son choix, être monogame dans son pays, ou bigame dans le royaume de Padischah. Mais le choix de Van Mitten était fait: il préférait n'être «game» nulle part.
D'un autre côté, il y avait là un frère et une soeur incapables de lâcher leur proie. Il n'était donc que prudent de les satisfaire, sauf à leur fausser compagnie au delà des rives du Bosphore,—ce qui les empêcherait d'exercer leurs prétendus droits de beau-frère et d'épouse.
Aussi Van Mitten n'entendait-il point résister et s'abandonna-t-il au cour des événements.
Très heureusement, le seigneur Kéraban avait obtenu ceci: c'est qu'avant d'aller achever le mariage à Mossoul, le seigneur Yanar et sa soeur les accompagneraient jusqu'à Scutari, qu'ils assisteraient à l'union d'Amasia et d'Ahmet, et que la fiancée kurde ne repartirait avec son fiancé hollandais que deux ou trois jours après pour le pays de ses ancêtres.
Il faut convenir que Bruno, tout en pensant que son maître n'avait que ce qu'il méritait pour son incroyable faiblesse, ne laissait pas de le plaindre, à le voir tomber sous la coupe de cette terrible femme. Mais, on doit l'avouer aussi, il fut pris d'un fou rire,—fou rire que purent à peine réprimer Kéraban, Ahmet et les deux jeunes filles,—lorsque l'on vit Van Mitten, au moment où la cérémonie des fiançailles allait s'accomplir, affublé du costume de ce pays extravagant.
«Quoi! vous, Van Mitten, s'écria Kéraban, c'est bien vous, ainsi vêtu à l'orientale?
—C'est moi, ami Kéraban.
—En Kurde?
—En Kurde!
—Eh! vraiment, cela ne vous va pas mal, et je suis sûr que, dès que vous y serez habitué, vous trouverez ce vêtement plus commode que vos habits étriqués d'Europe!
—Vous êtes bien bon, ami Kéraban.
—Voyons, Van Mitten, quittez cet air soucieux! Dites-vous que c'est aujourd'hui jour de carnaval et que ce n'est qu'un déguisement pour un mariage en l'air!
—Ce n'est pas le déguisement qui m'inquiète le plus, répondit Van
Mitten.
—Et qu'est-ce donc?
—C'est le mariage!
—Bah! mariage provisoire, ami Van Mitten, répondit Kéraban, et madame Saraboul payera cher ses fantaisies de veuve par trop consolable! Oui, quand vous lui apprendrez que ces fiançailles ne vous engagent en rien, puisque vous êtes déjà marié à Rotterdam, quand vous lui donnerez congé en bonne forme, je veux être là, Van Mitten! En vérité! il ne peut pas être permis d'épouser les gens malgré eux! C'est déjà beaucoup quand ils veulent bien y consentir!»
Toutes ces raisons aidant, le digne Hollandais avait fini par accepter la situation. Le mieux, au total, était de la prendre par son côté risible, puisqu'elle prêtait à rire, et de s'y résigner, puisqu'elle sauvegardait les intérêts de tous.
D'ailleurs, ce jour-là, Van Mitten aurait à peine eu le temps de se reconnaître. Le seigneur Yanar et sa soeur n'aimaient décidément pas à laisser languir les choses. Aussitôt pris, aussitôt pendu, et elle était toute prête, cette potence du mariage, à laquelle ils prétendaient attacher ce flegmatique enfant de la Hollande.
Il ne faudrait pas croire, cependant, que les formalités en usage dans le Kurdistan eussent été, en quoi que ce soit, omises ou seulement négligées. Non! le beau-frère veillait à tout avec un soin particulier, et, dans cette grande cité, les éléments ne manquaient point, qui devaient donner à ce mariage toute la solennité possible.
En effet, parmi la population de Trébizonde, on compte un certain nombre de Kurdes. Parmi eux, le couple Yanar et Saraboul retrouva des consanisances et des amis de Mossoul. Ces gens superbes se firent un devoir d'assister leur noble compatriote en cette occasion qui s'offrait à elle, et pour la quatrième fois, de se consacrer au bonheur d'un époux. Il y eut donc, du côté de la fiancée, tout un clan d'invités à la cérémonie, tandis que Kéraban, Ahmet, leurs compagnons, s'empressaient de figurer à côté du fiancé. Encore faut-il bien comprendre que Van Mitten, sévèrement gardé à vue, ne se trouva jamais seul avec ses amis, depuis ces dernières paroles échangées au moment où il venait de revêtir le costume traditionnel des seigneurs de Mossoul et de Chehrezour. Un instant, seulement, Bruno put se glisser jusqu'à lui et répéter d'un voix sinistre:
«Prenez garde, mon maître, prenez garde! Vous risquez gros jeu en tout ceci!
—Eh! puis-je faire autrement, Bruno? répondit Van Mitten d'un ton résigné. En tout cas, si c'est une sottise, elle tire mes amis d'embarras, et les suites n'en seront point graves!
—Hum! fit Bruno en hochant la tête, se marier, mon maître, c'est se marier, et….»
Et, comme, sur ce mot, on appela le Hollandais, nul ne saura jamais de quelle façon le fidèle serviteur aurait achevé cette phrase véritablement comminatoire!
Il était midi, au moment où le seigneur Yanar et autres Kurdes de grande mine vinrent chercher le futur qu'ils ne devaient plus quitter jusqu'à la fin de la cérémonie.
Et alors, ce noeud des fiançailles fut noué en grand appareil. Pendant cette opération, il n'y eût pas même à critiquer la tenue des deux conjoints, Van Mitten ne laissant rien paraître d'une certaine inquiétude qui le dominait, la noble Saraboul fière d'enchaîner un homme du nord de l'Europe à une femme du nord de l'Asie! Quelle gloire, en effet, d'avoir allié la Hollande au Kurdistan.
La fiancée était superbe dans son costume de mariage,—un costume qu'évidemment elle emportait en voyage, à tout hasard,—bonne précaution cette fois, on en conviendra. Rien de splendide comme sont «mitan» de drap d'or, dont les manches et le corsage disparaissaient sous des broderies et des passementeries de filigrane! Rien de plus riche que ce châle qui lui serrait à la taille, cet «entari» à raies alternées de lignes de fleurettes et recouverte des mille plis de ces mousselines de Brousse désignées sous le nom de «tchembers!» Rien de plus majestueux que ce «chalwar» en gaze de Salonique, dont les jambes se rattachaient sous le cuir de fines bottes de maroquin brodées de perles! Et ce fez évasé, entouré de «yéminis» aux fleurs voyantes, d'où se développait jusqu'à mi-corps un long «puskul» orné de dentelles d'oya! Et les bijoux, les pendeloques de pièces d'or, tombant sur le front jusqu'aux sourcils, et ces pendants d'oreilles formés de ces petites rosaces, desquels rayonnent des chaînettes supportant un petit croissant d'or, et les agrafes de ceinture en vermeil, et les épingles en filigrane azuré, figurant une palme indienne, et ces colliers irradiants à double rangée, ces «guerdanliks» composés d'une suite d'agates serties en griffes, gravées chacune du nom d'un iman! Non! jamais plus belle fiancée ne s'était vue marchant dans les rues de Trébizonde, et en cette circonstance, elles auraient dû être recouvertes d'un tapis de pourpre, comme elles le furent jadis à la naissance de Constantin Porphyrogénète!
Mais si la noble Saraboul était superbe, le seigneur Van Mitten, lui, était magnifique, et son ami Kéraban ne lui ménagea pas des compliments, qui ne pouvaient être ironiques de la part d'un vieux croyant resté fidèle au vêtement oriental.
Il faut en convenir, ce costume donnait à Van Mitten une tournure martiale, un air hautain, une physionomie avantageuse, quelque chose de farouche, enfin, peu en rapport avec son tempérament de négociant rotterdamois! Et comment en eût-il été autrement avec ce léger manteau do mousseline chargé d'applications de cotonnade, ce large pantalon de satin rouge qui se perdait dans des bottes de cuir, éperonnées, ergotées et treillissées d'or sous les mille plis de leur tige, cette robe ouverte dont les manches se déroulaient jusqu'à terre, et ce fez, orné de «yéminis», et ce «puskul», dont la grosseur invraisemblable indiquait le rang qu'allait bientôt occuper au Kurdistan l'époux de la noble Saraboul?
Le grand bazar de Trébizonde avait fourni tous ces ajustements, qui, faits sur mesure, n'auraient pas plus élégamment vêtu Van Mitten. Il avait procuré aussi ces armes merveilleuses, dont le fiancé portait tout un arsenal au châle brodé, soutachat passementé, qui lui serrait la taille: poignant damasquinés, avec manche en jade vert et lame en damas à double tranchant, pistolets à crosse d'argent gravés comme un collier d'idole, sabre à lame courte, au tranchant taillé en dents de scie avec poignée noire ornée d'un quadrillé en argent et pommeau à rondelle, et enfin une arme d'hast en acier avec reliefs en méplat gravés et dorés et finissant en lame ondulée comme le fer des anciensfauchards!
Ah! le Kurdistan peut sans crainte déclarer la guerre à la Turquie! Ce ne sont pas de pareils guerriers que les armées du Padischah pourront jamais vaincre! Pauvre Van Mitten, qui eût dit qu'un jour tu aurais été affublé de la sorte! Heureusement, comme le répétait le seigneur Kéraban, et, après lui, son neveu Ahmet, et après Ahmet, Amasia et Nedjeb, et après elle, tous, excepté Bruno:
«Bah! c'est pour rire!»
Pendant la cérémonie des fiançailles, les choses se passeront le plus convenablement du monde. Si ce n'est que le fiancé fut trouvé un peu froid par son terrible beau-frère et par sa non moins terrible soeur, tout alla bien.
A Trébizonde, il ne manquait pas de juges, faisant fonctions d'officiers ministériels, qui eussent réclamé l'honneur d'enregistrer un pareil contrat,—d'autant plus que cela n'allait pas sans quelque profit;—mais ce fut le magistrat même dont on avait pu apprécier la sagacité dans l'affaire du caravansérail de Rissar qui fut chargé de cettehonorable tâche et de complimenter, en bons termes, les futurs époux.
Puis, après la signature du contrat, les deux fiancés et leur suite, au milieu d'un immense concours de populaire, se transportèrent à la ville close, dans une mosquée qui fut autrefois une église byzantine, et dont les murailles sont décorées de curieuses mosaïques. Là, retentirent certains chants kurdes, qui sont plus expressifs, plus mélodieux, plus artistiques enfin, par leur couleur et leur rhythme, que les chants turcs ou arméniens. Quelques instruments, dont la sonorité se rapproche d'un simple cliquetis métallique et que dominait la note aiguë de deux ou trois petites flûtes, joignirent leurs accords bizarres au concert des voix suffisamment rafraîchies pour cette circonstance. Puis, l'iman dit une simple prière, et Van Mitten fut enfin fiancé, bien fiancé, ainsi que le répéta le seigneur Kéraban à la noble Saraboul,—non sans une certaine arrière-pensée,—lorsqu'il lui adressa ses meilleurs compliments.
Plus tard, le mariage devait s'achever au Kurdistan, où de nouvelles fêtes dureraient pendant plusieurs semaines. Là, Van Mitten aurait à se conformer aux coutumes kurdes,—ou, du moins, il devrait essayer de s'y conformer. En effet, lorsque l'épouse arrive devant la maison conjugale, son époux se présente inopinément devant elle, il l'entoure de ses bras, il la prend sur ses épaules, et il la porte ainsi jusqu'à la chambre qu'elle doit occuper. On veut, par là, épargner sa pudeur, car il ne faut point qu'elle semble entrer de son plein gré dans une demeure étrangère. Lorsqu'il en serait à cet heureux moment, Van Mitten verrait à ne rien faire qui pût blesser les usages du pays. Mais heureusement, il en était encore loin.
Ici, les fêtes des fiançailles furent tout naturellement complétées par celles qui se donnaient, fort à propos, pour célébrer la nuit de l'ascension du Prophète, cet eilet-ul-my'râdy, qui a lieu ordinairement le 29 du mois de Redjeb. Cette fois, par suite de circonstances particulières, dues à une concurrence politico-religieuse, une ordonnance du chef des imans du pachalik l'avait fixée à cette date.
Le soir même, dans le plus vaste palais de la ville, magnifiquement disposé a cet effet, des milliers et des milliers de fidèles s'empressaient à une cérémonie qui les avait attirés à Trébizonde de tous les points de l'Asie musulmane.
La noble Saraboul ne pouvait manquer cette occasion de produire son fiancé en public. Quant au seigneur Kéraban, à son neveu, aux deux jeunes filles, à leurs serviteurs, que pouvaient-ils faire de mieux, pour passer les quelques heures de la soirée, que d'assister en grand apparat à ce merveilleux spectacle?
Merveilleux, en effet, et comment ne l'eût-il pas été dans ce pays de l'Orient, où tous les rêves de ce monde se transforment en réalités dans l'autre! Ce qu'allait être cette fête donnée en l'honneur du Prophète, il serait plus facile au pinceau de le représenter, en employant tous les tons de la palette, qu'à la plume de le décrire, même en empruntant les cadences, les images, les périodes des plus grands poètes du monde!
«La richesse est aux Indes, dit un proverbe turc, l'esprit en Europe, la pompe chez les Ottomans!»
Et ce fut réellement au milieu d'une pompe incomparable que se déroulèrent les péripéties d'une poétique affabulation, à laquelle les plus gracieuses filles de l'Asie Mineure prêtèrent le charme de leurs danses et l'enchantement de leur beauté. Elle reposait sur cette légende, imitée de la légende chrétienne, que, jusqu'à sa mort, arrivée en l'an dixième de l'Hégire,—six cent trente-deux ans après l'ère nouvelle,—ce paradis était fermé à tous les fidèles, endormis dans le vague des espaces, en attendant l'arrivée du Prophète. Ce jour-là, il apparaissait à cheval sur «el-borak», l'hippogryphe qui l'attendait à la porte du temple de Jérusalem; puis, son tombeau miraculeux, quittant la terre, montait à travers les cieux et restait suspendu entre le zénith et le nadir, au milieu des splendeurs du paradis de l'Islam. Tous se réveillaient alors pour rendre hommage au Prophète; la période de l'éternel bonheur promis aux croyants, commençait enfin, et Mahomet s'élevait dans une apothéose éblouissante, pendant laquelle les astres du ciel arabique, sous la forme de houris innombrables, gravitaient autour du front resplendissant d'Allah!
En un mot, cette fête, ce fut comme une réalisation de ce rêve de l'un des poètes qui a le mieux senti la poésie des pays orientaux, lorsqu'il dit, à propos de ces physionomies extatiques des derviches, emportés dans leurs rondes si étrangement rhythmées:
«Que voyaient-ils en ces visions qui les berçaient? les forêts d'émeraudes à fruits de rubis, les montagnes d'ambre et de myrrhe, les kiosques de diamants et les tentes de perles du paradis de Mahomet!»
X
PENDANT LEQUEL LES HÉROS DE CETTE HISTOIRE NE PERDENT NI UN JOUR NI UNE HEURE.
Le lendemain, 18 septembre, au moment où le soleil commençait à dorer de ses premiers rayons les plus hauts minarets de la ville, une petite caravane sortait par l'une des portes de l'enceinte fortifiée et jetait un dernier adieu à la poétique Trébizonde.
Cette caravane, en route pour les rives du Bosphore, suivait les chemins du littoral sous la direction d'un guide, dont le seigneur Kéraban avait volontiers accepté les services.
Ce guide, en effet, devait parfaitement connaître cette portion septentrionale de l'Anatolie: c'était un de ces nomades connus dans le pays sous le nom de «loupeurs».
On désigne par ce nom une certaine spécialité de bûcherons, faisant métier de courir les forêts de cette partie de l'Anatolie et de l'Asie Mineure, où croît abondamment le noyer vulgaire. Sur ces arbres poussent des loupes ou excroissances naturelles, d'une remarquable dureté, dont le bois, par cela même qu'il se prête à toutes les exigences de l'outil d'ébéniste, est particulièrement recherché.
Ce loupeur, ayant appris que des étrangers allaient quitter Trébizonde pour se rendre à Scutari, était venu la veille leur offrir ses services. Il avait paru intelligent, très pratique de ces routes, dont il connaissait parfaitement les enchevêtrements multiples. Aussi, après des réponses très nettes aux questions posées par le seigneur Kéraban, le loupeur avait-il été engagé à un bon prix, qui devait être doublé si la caravane atteignait les hauteurs du Bosphore avant douze jours,—dernier délai fixé pour la célébration du mariage d'Amasia et d'Ahmet.
Ahmet, après avoir interrogé ce guide et bien qu'il y eût, dans sa figure froide, dans son attitude réservée, cet on ne sait quoi qui ne prévient guère en faveur des gens, ne jugea pas qu'il y eût lieu de ne point lui accorder confiance. Rien de plus utile, d'ailleurs, qu'un homme connaissant ces régions pour les avoir parcourues toute sa vie, rien de plus rassurant au point de vue d'un voyage qui devait s'exécuter dans les plus grandes conditions de célérité.
Le loupeur était donc le guide du seigneur Kéraban et de ses compagnons. A lui de prendre la direction de la petite troupe. Il choisirait les lieux de halte, il organiserait les campements, il veillerait à la sûreté de tous, et lorsqu'on lui promit de doubler son salaire sous condition d'arriver à Scutari dans les délais voulus:
«Le seigneur Kéraban peut être assuré de tout mon zèle, répondit-il, et puisqu'il me propose double prix pour payer mes services, moi, je m'engage à ne lui rien réclamer si, avant douze jours, il n'est pas de retour à sa villa de Scutari.
—Par Mahomet, voilà un homme qui me va! dit Kéraban, lorsqu'il rapporta ce propos à son neveu.
—Oui, répondit Ahmet, mais, si bon guide qu'il soit, mon oncle, n'oublions pas qu'il ne faut pas s'aventurer imprudemment sur ces routes de l'Anatolie!
—Ah! toujours tes craintes!
—Oncle Kéraban, je ne nous croirai véritablement à l'abri de toute éventualité, que lorsque nous serons à Scutari….
—Et que tu seras marié! Soit! répondit Kéraban en serrant la main d'Ahmet. Eh bien, dans douze jours, je te le promets, Amasia sera la femme du plus défiant des neveux….
—Et la nièce du….
—Du meilleur des oncles» s'écria Kéraban, qui termina sa phrase par un bel éclat de rire.
Le matériel roulant de la caravane était ainsi composé: deux «talikas», sorte de calèches assez confortables, qui peuvent se fermer en cas de mauvais temps, avec quatre chevaux, attelés par couple à chaque talika, et deux chevaux de selle. Ahmet avait été trop heureux, même pour un haut prix, de trouver ces véhicules à Trébizonde, ce qui lui permettrait d'achever le voyage dans de bonnes condition le seigneur Kéraban, Amasia et Nedjeb avaient pris place dans la première talika, dont Nizib occupait le siège de derrière. Au fond de la seconde trônait la noble Saraboul, auprès de son fiancé et en face de son frère, avec Bruno, faisant office de valet de pied.
Un des chevaux de selle était monté par Ahmet, l'autre par le guide, qui tantôt galopait aux portièresdes talikas, conduites en poste, tantôt éclairait la route par quelque pointe en avant.
Comme le pays pouvait ne pas être très sur, les voyageurs s'étaient munis de fusils et de revolvers, sans compter les armes qui figuraient d'ordinaire aux ceintures du seigneur Yanar et de sa soeur, et les fameux pistolets râteurs du seigneur Kéraban. Ahmet, bien que le guide lui assurât qu'il n'y avait rien à craindre sur ces routes, avait voulu se précautionner contre toute agression.
En somme, deux cents lieues environ a faire en douze jours avec ces moyens de transport, même sans relayer dans une contrée où les maisons de poste étaient rares, même en laissant aux chevaux le repos de chaque nuit, il n'y avait rien là qui fût absolument difficile. Donc, à moins d'accidents imprévus ou improbables, ce voyage circulaire devait s'achever dans les délais voulus. Le pays qui s'étend depuis Trébizonde jusqu'à Sinope est appelé Djanik par les Turcs. C'est au delà que commence l'Anatolie proprement dite, l'ancienne Bythinie, devenue l'un des plus vastes pachaliks de la Turquie d'Asie, qui comprend la partie ouest de l'ancienne Asie Mineure avec Koutaieh pour capitale et Brousse, Smyrne, Angora, etc., pour principales villes.
La petite caravane, partie à six heures du matin de Trébizonde, arrivait à neuf heures à Platana, après une étape de cinq lieues.
Platana, c'est l'ancienne Hermouassa. Pour l'atteindre, il faut traverser une sorte de vallée, où poussent l'orge, le blé, le maïs, où se développent de magnifiques plantations de tabac qui y réussissent merveilleusement. Le seigneur Kéraban ne put se retenir d'admirer les produits de cette solanée d'Asie, dont les feuilles, scellées sans aucune préparation, deviennent d'un jaune d'or. Très probablement, son correspondant et ami Van Mitten n'eût pas contenu davantage les élans de son admiration, s'il ne lui avait été défendu de rien admirer en dehors de la noble Saraboul.
Dans toute cette contrée s'élèvent de beaux arbres, des abiès, des pins, des hêtres comparables aux plus majestueux du Holstein et du Danemark, des noisetiers, des groseillers, des framboisiers sauvages. Bruno, non sans un certain sentiment d'envie, put observer aussi que les indigènes de ce pays, même en bas âge, avaient déjà de gros ventres,—ce qui était bien humiliant pour un Hollandais réduit à l'état de squelette.
A midi, on dépassait la petite bourgade de Fol en laissant sur la gauche les premières ondulations des Alpes Pontiques. A travers les chemins se croisaient, allant vers Trébizonde ou en revenant, des paysans vêtus d'étoffes de grosse laine brune, coiffés du fez ou du bonnet de peau de mouton, accompagnés de leurs femmes, qui s'enveloppaient de morceaux de cotonnades rayées, bien apparentes sur leurs jupons de laine rouge.
Tout ce pays était un peu celui de Xénophon, illustré par sa fameuse retraite des Dix Mille. Mais l'infortuné Van Mitten le traversait sous le regard menaçant de Yanar, sans même avoir le droit de consulter son guide! Aussi avait-il donné l'ordre à Bruno de le consulter pour lui et de prendre quelques notes au vol. Il est vrai que Bruno songeait à tout autre chose qu'aux exploits du général grec, et voilà pourquoi, en sortant de Trébizonde, il avait négligé de montrer à son maître cette colline qui domine la côte, et du haut de laquelle les Dix Mille, revenant des provinces Macroniennes, saluèrent de leurs enthousiastes cris les flots de la mer Noire. En vérité, cela n'était pas d'un fidèle serviteur.
Le soir, après une journée d'une vingtaine de lieues, la caravane s'arrêtait et couchait à Tireboli. Là, le «caïwak», fait avec la caillette des agneaux sorte de crème obtenue par l'attiédissement du lait, «yaourk», fromage fabriqué avec du lait aigri au moyen de présure, furent sérieusement appréciés de voyageurs qu'une longue route avait mis en appétit. D'ailleurs, le mouton, sous toutes ses formes, ne manquait point au repas, et Nizib put s'en régaler, sans craindre d'enfreindre la loi musulmane. Bruno, cette fois, ne put lui chicaner sa part du souper.
Cette petite bourgade, qui n'est méme qu'un simple village, fut quittée dès le matin du 19 septembre. Dans la journée, on dépassa Zèpe et son port étroit, où peuvent s'abriter seulement trois ou quatre bâtiments de commerce d'un médiocre tirant d'eau. Puis, toujours sous la direction du guide, qui, sans contredit, connaissait parfaitement ces routes à peine tracées quelquefois au milieu de longues plaines, on arrivait très tard a Kérésoum, après une étape de vingt-cinq lieues.
Kérésoum est bâtie au pied d'une colline, dans un double escarpement de la côte. Cette ancienne Pharnacea, où les Dix Mille s'arrêtèrent pendant dix jours pour y réparer leurs forces, est très pittoresque avec les ruines de son château qui dominent l'entrée du port.
Là, le seigneur Kéraban aurait pu aisément faire une ample provision de tuyaux de pipe en bois de cerisier, qui sont l'objet d'un important commerce. En effet, le cerisier abonde sur cette partie du pachalik, et Van Mitten crut devoir raconter à sa fiancée ce grand fait historique: c'est que ce fut précisément de Kérésoum que le proconsul Lucullus envoya les premiers cerisiers qui furent acclimatés en Europe.
Saraboul n'avait jamais entendu parler du célèbre gourmet et ne parut prendre qu'un médiocre intérêt aux savantes dissertations de Van Mitten. Celui-ci, toujours sous la domination de cette altière personne, faisait bien le plus triste Kurde qu'on pût imaginer. Et cependant, son ami Kéraban, sans qu'on put deviner s'il plaisantait ou non, ne cessait de le féliciter sur la façon dont il portait son nouveau costume,—ce qui faisait hausser les épaules à Bruno.
«Oui, Van Mitten, oui! répétait Kéraban, cela vous va parfaitement, cette robe, ce chalwar, ce turban et, pour être un Kurde au complet, il ne vous manque plus que de grosses et menaçantes moustaches, telles qu'en porte le seigneur Yanar!
—Je n'ai jamais eu de moustaches, répondit Van Mitten.
—Vous n'avez pas de moustaches? s'écria Saraboul.
—Il n'a pas de moustaches? répéta le seigneur Yanar du ton le plus dédaigneux.
—A peine, du moins, noble Saraboul!
—Eh bien, vous en aurez, reprit l'impérieuse Kurde, et je me charge, moi, de vous les faire pousser!
—Pauvre monsieur Van Mitten! murmurait alors la jeune Amasia, en le récompensant d'un bon regard.
—Bon! tout cela finira par un éclat de rire» répétait Nedjeb, tandis que Bruno secouait la tête comme un oiseau de mauvais augure.
Le lendemain, 20 septembre, après avoir suivi l'amorce d'une voie romaine que Lucullus fit construire, dit-on, pour relier l'Anatolie aux provinces arméniennes, la petite troupe, très favorisée par le temps, laissait en arrière le village d'Aptar, puis, vers midi, la bourgade d'Ordu. Cette étape côtoyait la lisière de forêts superbes, qui s'étagent sur les collines, dans lesquelles abondent les essences les plus variées, chênes, charmes, ormes, érables, platanes, pruniers, oliviers d'une espèce bâtarde, genévriers, aulnes, peupliers blancs, grenadiers, mûriers blancs et noirs, noyers et sycomores. Là, la vigne, d'une exubérance végétale qui en fait comme le lierre des pays tempérés, enguirlande les arbres jusqu'à leurs plus hautes cimes. Et cela, sans parler des arbustes, aubépines, épines-vinettes, coudriers, viornes, sureaux, néfliers, jasmins, tamaris, ni des plantes les plus variées, safrans a fleurs bleues, iris, rhododendrons, scabieuses, narcisses jaunes, asclépiades, mauves, centaurées, giroflées, clématites orientales, etc. et tulipes sauvages, oui, jusqu'à des tulipes! que Van Mitten ne pouvait regarder sans que tous les instincts de l'amateur ne se réveillassent en lui, bien que la vue de ces plantes fût plutôt de nature à évoquer quelque déplaisant souvenir de sa première union! Il est vrai, l'existence de l'autre madame Van Mitten était maintenant une garantie contre les prétentions matrimoniales de la seconde. Il était heureux, ma foi, et dix fois heureux que le digne Hollandais fût déjà marié en première noce!
Le cap Jessoun Bouroun une fois dépassé, le guide dirigea la caravane à travers les ruines de l'antique ville de Polemonium, vers la bourgade de Fatisa, où voyageurs et chevaux dormirent d'un bon sommeil pendant toute la nuit.
Ahmet, l'esprit toujours en éveil, n'avait jusque-là rien surpris de suspect. Cinquante et quelques lieues venaient d'être franchies depuis Trébizonde pendant lesquelles aucun danger n'avait paru menacer le seigneur Kéraban et ses compagnons. Le guide, peu communicatif de sa nature, s'était toujours tiré d'affaire, pendant les cheminements et les haltes, avec intelligence et sagacité. Et cependant, Ahmet éprouvait pour cet homme une certaine défiance qu'il ne pouvait maîtriser. Aussi ne négligeait-il rien de ce qui devait assurer la sécurité de tous, et veillait-il au salut commun, sans en rien laisser voir.
Le 21, dès l'aube, on quittait Fatisa. Vers midi, on laissait sur la droite le port d'Ounièh et ses chantiers de construction, à l'embouchure de l'ancien Oenus. Puis, la route se développa à travers d'immenses plaines de chanvre jusqu'aux bouches du Tcherchenbèb, où la légende a placé une tribu d'Amazones, de manière à contourner des caps et des promontoires couverts de ruines, comme tous ceux de cette côte si curieusement historique. Le bourg de Terme fût dépassé dans l'après-midi, et, le soir, Sansoun, une ancienne colonie athénienne, servit de lieu de halte pour la nuit.
Sansoun est une des plus importantes échelles de ce levant de la mer Noire, bien que sa rade soit peu sûre et son port insuffisamment profond à l'embouchure de l'Ékil-Irmak. Cependant, le commerce y est assez actif et expédie jusqu'à Constantinople des cargaisons de melons d'eau qui, sous le nom d'arbouses, croissent abondamment dans les environs. Un vieux fort, pittoresquement bâti sur la côte, ne la défendrait que très imparfaitement contre une attaque par mer.
Dans l'état d'amaigrissement où se trouvait Bruno, il lui sembla que ces arbouses, trop aqueuses, dont le seigneur Kéraban et ses compagnons se régalèrent, ne seraient point de nature à le fortifier, et il refusa d'en manger. Le fait est que le brave garçon, quoique très éprouvé déjà dans son embonpoint, trouvait encore le moyen de maigrir, et Kéraban lui-même fut obligé de le reconnaître.
«Mais, lui disait-il en manière de consolation, nous approchons de l'Egypte, et là, s'il lui plaît, Bruno pourra faire un trafic avantageux de sa personne!
—Et de quelle façon? … demandait Bruno.
—En se vendant comme momie!»
Si ces propos déplaisaient à l'infortuné serviteur, s'il souhaitait au seigneur Kéraban quelque aventure plus déplorable encore que le second mariage de son maître, cela va de soi.
«Mais vous verrez qu'il ne lui arrivera rien, à ce Turc, murmurait-il, et que toute la malechance sera pour des chrétiens comme nous!»
Et, en vérité, le seigneur Kéraban se portait à merveille, sans compter que sa belle humeur ne tarissait plus, depuis qu'il voyait ses projets s'accomplir dans les meilleures conditions de temps et de sécurité.
Ni le village de Militseh, ni le Kysil, qui fut passé sur un pont de bateaux pendant la journée du 22 septembre, ni Gerse où on arriva le lendemain, vers midi, ni Tschobanlar, n'arrêtèrent les attelages, si ce n'est le temps nécessaire à leur donner quelque repos. Cependant, le seigneur Kéraban eût aimé à visiter, ne fût-ce que pendant quelques heures, Bafira ou Bafra, située un peu en arrière, où se fait un grand commerce de ces tabacs, dont les «tays» ou paquets, ficelés entre de longues lattes, avaient si souvent rempli ses magasins de Constantinople; mais il eût fallu faire un détour d'une dizaine de lieues, et il lui parut sage de ne point allonger une route longue encore.
Le 23, au soir, la petite caravane arrivait sans encombre à Sinope, sur la frontière de l'Anatolie proprement dite.
Encore une échelle importante du Pont-Euxin, cette Sinope, assise sur son isthme, l'antique Sinope de Strabon et de Polybe. Sa rade est toujours excellente, et elle construit des navires avec les excellents bois des montagnes d'Aio-Antonio, qui s'élèvent aux environs. Elle possède un château enfermé dans une double enceinte, mais ne compte que cinq cents maisons au plus et à peine cinq à six mille âmes.
Ah! pourquoi Van Mitten n'était-il pas né deux à trois mille ans plus tôt! Combien il eût admiré cette ville célèbre, dont on attribue la fondation aux Argonautes, qui devint si importante sous une colonie milésienne, qui mérita d'être appelée la Cartilage du Pont-Euxin, dont les vaisseaux couvrirent la mer Noire au temps des Romains, et qui finit par être cédée à Mahomet II «parce qu'elle plaisait beaucoup à ce Commandeur des Croyants!» Mais il était trop tard pour en retrouver toutes les splendeurs écroulées, dont il ne reste plus que des fragments de corniches, de frontons, de chapiteaux de divers styles. Il faut d'ailleurs observer que, si cette cité tire son nom de Sinope, fille d'Asope et de Methone, qui fut enlevée par Apollon et conduite en cet endroit, cette fois, c'était la nymphe qui enlevait l'objet de sa tendresse et que cette nymphe avait nom Saraboul! Ce rapprochement fut fait par Van Mitten, non sans quelque serrement de coeur.
Cent vingt-cinq lieues environ séparent Sinope de Scutari. Il restait au seigneur Kéraban sept jours seulement pour les faire. S'il n'était pas en retard, il n'était point en avance non plus. Il convenait donc de ne pas perdre un instant.
Le 24, au soleil levant, on quitta Sinope pour suivre les détours du rivage anatolien. Vers dix heures, la petite troupe atteignait Istifan, à midi, la bourgade d'Apana, et le soir, après une journée de quinze lieues, elle s'arrêtait à Ineboli, dont la rade foraine, battue par tous les vents, est peu sûre pour les bâtiments de commerce.
Ahmet proposa alors de ne prendre là que deux heures de repos et de voyager le reste de la nuit. Douze heures gagnées valaient bien quelque surcroît de fatigue. Le seigneur Kéraban accepta donc la proposition de son neveu. Personne ne réclama,—pas même Bruno. D'ailleurs, Yanar et Saraboul, eux aussi, avaient quelque hâte d'être arrivés sur les rives du Bosphore pour reprendre le chemin du Kurdistan, et Van Mitten une hâte non moins grande mais pour s'enfuir aussi loin que possible de ce Kurdistan, dont le nom seul lui faisait horreur!
Le guide ne fit aucune opposition à ce projet et se déclara prêt à partir dès qu'on le voudrait. De nuit comme de jour, la route n'était pas pour l'embarrasser, et ce loupeur, habitué à marcher par instinct au milieu de forêts épaisses, ne pouvait être gêné de se reconnaître sur des chemins qui suivaient la côte.
On partit donc, à huit heures du soir, par une belle lune, pleine et brillante, qui s'éleva dans l'est sur un horizon de mer, peu après le coucher du soleil. Amasia, Nedjeb et le seigneur Kéraban, la noble Saraboul, Yanar et Van Mitten, étendus dans leurs calèches, se laissèrent endormir au trot des chevaux qui se maintinrent à une bonne allure.
Ils ne virent donc rien du cap Kerembé, entourbillonné d'oiseaux de mer, dont les cris assourdissants remplissaient l'espace. Le matin, ils dépassaient Timlé, sans qu'aucun incident eût troublé leur voyage; puis, ils atteignaient Kidros, et, le soir, venaient faire halte pour toute la nuit à Amastra. Ils avaient bien droit à quelques heures de repos, après une traite de plus de soixante lieues, enlevées en trente-six heures.
Peut-être Van Mitten,—car il faut toujours en revenir à cet excellent homme, préalablement nourri des lectures de son guide,—peut-être Van Mitten, s'il eût été libre de ses actes, si le temps et l'argent ne lui eussent pas manqué, peut-être eût-il fait fouiller le port d'Amastra pour y rechercher un objet dont aucun antiquaire n'oserait contester la valeur archéologique.
Personne n'ignore, en effet, que, deux cent quatre-vingt-dix ans avant Jésus-Christ, la reine Amastris, la femme de Lysimachus, un des capitaines d'Alexandre, la célèbre fondatrice de cette ville, fut enfermée dans un sac de cuir, puis jetée par ses frères dans les eaux mêmes du port qu'elle avait créé. Or, quelle gloire pour Van Mitten, si, sur la foi de son guide, il eût réussi à repêcher le fameux sac historique! Mais on l'a dit, le temps et l'argent lui faisaient défaut, et, sans confier à personne,—pas même à la noble Saraboul,—le sujet de sa rêverie, il s'en tint à ses regrets d'archéologue.
Le lendemain matin, 26 septembre, cette ancienne métropole des Génois, qui n'est plus aujourd'hui qu'un assez misérable village, où se fabriquent quelques jouets d'enfants, était quittée dès l'aube. Trois ou quatre lieues plus loin, c'était la bourgade de Bartan dont on dépassait les limites, puis, dans l'après-midi, celle de Filias, puis, à la tombée du soir, celle d'Ozina, et, vers minuit enfin, la bourgade d'Éregli.
On s'y reposa jusqu'au petit jour. En somme, c'était peu, car les chevaux, sans parler des voyageurs, commençaient à être sérieusement fatigués par les exigences d'une si longue traite, qui ne leur avait laissé que de rares répits depuis Trébizonde. Mais quatre jours restaient pour atteindre le terme de cet itinéraire,—quatre jours seulement,—les 27, 28, 29 et 30 septembre. Et encore, cette dernière journée, fallait-il la déduire, puisqu'elle devait être employée d'une toute autre façon. Si le 30, dès les premières heures du matin, le seigneur Kéraban et ses compagnons n'apparaissaient pas sur les rives du Bosphore, la situation serait singulièrement compromise. Il n'y avait donc pas un instant à perdre, et le seigneur Kéraban pressa le départ, qui s'effectua au lever du soleil.
Éregli, c'est l'ancienne Héraclée, grêcque d'origine. Ce fut autrefois une vaste capitale, dont les murailles en ruines, accotées à des figuiers énormes, indiquent encore le contour. Le port, jadis très important, bien protégé par son enceinte, a dégénéré comme la ville, qui ne compte plus que six à sept mille habitants. Après les Romains, après les Grecs, après les Génois, elle devait tomber sous la domination de Mahomet II, et, de cité qui eut ses jours de splendeur, devenir une simple bourgade, morte à l'industrie, morte au commerce.
L'heureux fiancé de Saraboul aurait encore eu là plus d'une curiosité à satisfaire. N'y a-t-il pas, tout près d'Héraclée, cette presqu'île d'Achérusia, où s'ouvrait, dans une caverne mythologique, une des entrées du Tartare? Diodore de Sicile ne raconte-t-il pas que c'est par cette ouverture qu'Hercule ramena Cerbère, en revenant du sombre royaume? Mais Van Mitten renferma encore ses désirs au plus profond de son coeur. Et d'ailleurs, ce Cerbère, n'en retrouvait-il pas la fidèle image en ce beau-frère Yanar qui le gardait à vue? Sans doute, le seigneur kurde n'avait pas trois têtes; mais une lui suffisait, et, quand il la redressait d'un air farouche, il semblait que ses dents, apparaissant sous ses épaisses moustaches, allaient mordre comme celles du chien tricéphale que Pluton tenait à la chaîne!
Le 27 septembre, la petite caravane traversa le bourg de Sacaria, puis atteignit vers le soir le cap Kerpe, à l'endroit même où, seize siècles avant, fut tué l'empereur Aurélien. Là, on fit halte pour la nuit, et l'on tint conseil sur la question de modifier quelque peu l'itinéraire, afin d'arriver à Scutari dans les quarante-huit heures, c'est-à-dire dès le matin de la dernière journée marquée pour le retour.
XI
DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KÉRABAN SE RANGE A L'AVIS DU GUIDE, UN PEU CONTRE L'OPINION DE SON NEVEU AHMET.
Voici, en effet, une proposition qui avait été faite par le guide, et dont l'opportunité méritait d'être prise en considération.
Quelle distance séparait encore les voyageurs des hauteurs de Scutari? Environ une soixantaine de lieues? Combien de temps restait-il pour la franchir? Quarante-huit heures. C'était peu, si les attelages se refusaient à marcher pendant la nuit.
Eh bien, en abandonnant une route que les sinuosités de la côte allongent sensiblement, en se jetant à travers cet angle extrême de l'Anatolie, compris entre les rives de la mer Noire et les rives de la mer de Marmara, en un mot, en coupant au plus court, on pouvait abréger l'itinéraire d'une bonne douzaine de lieues.
«Voici donc, seigneur Kéraban, le projet que je vous propose, dit le guide de ce ton froid qui le caractérisait, et j'ajouterai que je vous engagevivement à l'accepter.
—Mais les routes du littoral ne sont-elles pas plus sûres que celles de l'intérieur? demanda Kéraban.
—Il n'y a pas plus de dangers à redouter à l'intérieur que sur les côtes, répondit le guide.
—Et vous connaissez bien ces chemins que vous nous offrez de prendre? reprit Kéraban.
—Je les ai parcourus vingt fois, répliqua le guide, lorsque j'exploitais ces forêts de l'Anatolie.
—Il me semble qu'il n'y a pas à hésiter, dit Kéraban, et qu'une douzaine de lieues à économiser sur ce qui nous reste à faire, cela vaut la peine qu'on modifie sa route.»
Ahmet écoutait sans rien dire.
«Qu'en penses-tu, Ahmet?» demanda le seigneur Kéraban en interpellant son neveu.
Ahmet ne répondit pas. Il avait certainement des préventions contre ce guide,—préventions qui, il faut bien l'avouer, s'étaient accrues, non sans raison, à mesure qu'on se rapprochait du but.
En effet, les allures cauteleuses de cet homme, quelques absences inexplicables, pendant lesquelles il devançait la caravane, le soin qu'il prenait de se tenir toujours à l'écart, aux heures de halte, sous prétexte de préparer les campements, des regards singuliers, suspects même, jetés sur Amasia, une surveillance qui semblait plus spécialement porter sur la jeune fille, tout cela n'était pas pour rassurer Ahmet. Aussi ne perdait-il pas de vue ce guide, accepté à Trébizonde sans que l'on sût trop ni qui il était, ni d'où il venait. Mais son oncle Kéraban n'était point homme à partager ses craintes, et il eût été difficile de lui faire admettre pour réel ce qui n'était encore qu'à l'état de pressentiment.
«Eh bien, Ahmet? redemanda Kéraban, avant de prendre un parti sur la nouvelle proposition du guide, j'attends la réponse! Que penses-tu de cet itinéraire?
—Je pense, mon oncle, que, jusqu'ici, nous nous sommes bien trouvés de suivre les bords de la mer Noire, et qu'il y aurait peut-être imprudence à les abandonner.
—Et pourquoi! Ahmet, puisque notre guide connaît parfaitement ces routes de l'intérieur qu'il nous propose de suivre? D'ailleurs, l'économie de temps en vaut la peine!
—Nous pouvons, mon oncle, en surmenant quelque peu nos attelages, regagner aisément….
—Bon, Admet, tu parles ainsi parce que Amasia nous accompagne! s'écria Kéraban. Mais si, maintenant, elle était à nous attendre à Scutari, tu serais le premier à presser notre marche!
—C'est possible, mon oncle!
—Eh bien, moi, qui prends en mains tes intérêts, Ahmet, je pense que plus tôt nous arriverons, mieux cela vaudra! Nous sommes toujours à la merci d'un retard, et, puisque nous pouvons gagner douze lieues en changeant notre itinéraire, il n'y a pas a hésiter!
—Soit, mon oncle, répondit Ahmet. Puisque vous le voulez, je ne discuterai pas à ce sujet….
—Ce n'est pas parce que je le veux, mais parce que les arguments te manquent, mon neveu, et que j'aurais trop beau jeu à te battre.»
Ahmet ne répondit pas. En tout cas, le guide put être convaincu que le jeune homme ne voyait pas, sans quelque arrière-pensée, cette modification proposée par lui. Leurs regards se croisèrent un instant à peine; mais cela leur suffit «à se tâter», comme on dit en langage d'escrime. Aussi, ce ne fut plus seulement sur ses gardes, mais «en garde» qu'Ahmet résolut de se tenir. Pour lui, le guide était un ennemi, n'attendant que l'occasion de l'attaquer traîtreusement.
Du reste, la détermination d'abréger le voyage ne pouvait que plaire à des voyageurs qui n'avaient guère chômé depuis Trébizonde. Van Mitten et Bruno avaient hâte d'être à Scutari pour liquider une situation pénible, le seigneur Yanar et la noble Saraboul pour revenir au Kurdistan avec leur beau-frère et fiancé sur les paquebots du littoral, Amasia pour être enfin, unie à Ahmet, et Nedjeb pour assister aux fêtes de ce mariage!
La proposition fut donc bien accueillie. On résolut de se reposer pendant cette nuit du 27 au 28 septembre, afin de fournir une bonne et longue étape pendant la journée suivante.
Toutefois il y eut quelques précautions à prendre, qui furent indiquées par le guide. Il importait, en effet, de se munir de provisions pour vingt-quatre heures, car la région à traverser manquait de bourgades et de villages. On ne trouverait ni khans, ni doukhans, ni auberges sur la route. Donc, nécessité de s'approvisionner de manière à suffire à tous les besoins.
On put heureusement se procurer ce qui était nécessaire, au cap Kerpe, en le payant d'un bon prix, et même faire acquisition d'un âne pour porter ce surcroît de charge.
Il faut le dire, le seigneur Kéraban avait un faible pour les ânes,—sympathie de têtu à têtu, sans doute,—et celui qu'il acheta au cap Kerpe lui plut tout particulièrement.
C'était un animal de petite taille, mais vigoureux, pouvant porter la charge d'un cheval, soit environ quatre-vingt-dix «oks», ou plus de cent kilogrammes,—un de ces ânes comme on en rencontre par milliers dans ces régions de l'Anatolie, où ils transportent des céréales jusqu'aux divers ports de la côte.
Ce frétillant et alerte baudet avait les narines fendues artificiellement, ce qui permettait de le débarrasser avec plus de facilité des mouches qui s'introduisaient dans son nez. Cela lui donnait un air tout réjoui, une sorte de physionomie gaie, et il eut mérité d'être nommé «l'âne qui rit» Bien différent de ces pauvres petits animaux dont parle Th. Gautier, lamentables bêtes «aux oreilles flasques, à l'échiné maigre et saigneuse», il devait probablement être aussi entêté que le seigneur Kéraban, et Bruno se dit que celui-ci avait peut-être trouvé là son maître.
Quant aux provisions, quartier de mouton que l'on ferait cuire sur place, «bourgboul», sorte de pain fabriqué avec du froment préalablement séché au four et additionné de beurre, c'était tout ce qu'il fallait pour un aussi court trajet. Une petite charrette à deux roues, à laquelle fut attelé l'âne, devait suffire à les transporter.
Un peu avant le lever du soleil, le lendemain, 28 septembre, tout le monde était sur pied. Les chevaux furent aussitôt attelés aux talikas, dans lesquelles chacun prit sa place accoutumée. Ahmet et le guide, enfourchant leur monture, se mirent en tête de la caravane que précédait l'âne, et l'on se mit en route. Une heure après, la vaste étendue de la mer Noire avait disparu derrière les hautes falaises. C'était une région légèrement accidentée, qui se développait devant les pas des voyageurs.
La journée ne fut pas trop pénible, bien que la viabilité des routes laissât à désirer,—ce qui permit au seigneur Kéraban de reprendre la litanie de ses lamentations contre l'incurie des autorités ottomanes.
«On voit bien, répétait-il, que nous nous rapprochons de leur moderne
Constantinople!
—Les routes du Kurdistan valent infiniment mieux! fit observer le seigneur Yanar.
—Je le crois volontiers, répondit Kéraban, et mon ami Van Mitten n'aura pas même à regretter la Hollande sous ce rapport!
—Sous aucun rapport» répliqua vertement la noble Kurde, dont, à chaque occasion, le caractère impérieux se montrait dans toute sa splendeur.
Van Mitten eût volontiers donné au diable son ami Kéraban, qui semblait vraiment prendre quelque plaisir à le taquiner! Mais, en somme, avant quarante-huit heures, il aurait recouvré sa liberté pleine et entière, et il lui passa ses plaisanteries.
Le soir, la caravane s'arrêta auprès d'un village délabré, un amas de huttes, à peine faites pour abriter des bêtes de somme. Là, végétaient quelques centaines de pauvres gens, vivant d'un peu de laitage, de viandes de mauvaise qualité, d'un pain où il entrait plus de son que de farine. Une odeur nauséabonde emplissait l'atmosphère: c'était celle que dégage en brûlant le «tezek», sorte de tourbe artificielle, composée de fiente et de boue, seul combustible en usage dans ces campagnes et dont sont quelquefois faits les murs mêmes des huttes.
Il était heureux que, d'après les conseils du guide, la question des vivres eût été préalablement réglée. On n'eût rien trouvé dans ce misérable village, dont les habitants auraient été plus près de demander l'aumône que de la faire.
La nuit se passa, sans incidents, sous un hangar en ruines, où gisaient quelques bottes de paille fraîche. Ahmet veilla avec plus de circonspection que jamais, non sans raison. En effet, au milieu de la nuit, le guide quitta le village et s'aventura à quelques centaines de pas en avant.
Ahmet le suivit, sans être vu, et ne rentra au campement qu'au moment où le guide y rentrait lui-même.
Qu'était donc allé faire cet homme au dehors? Ahmet ne put le deviner. Il s'était assuré que le guide n'avait communiqué avec personne. Pas un être vivant ne s'était approché de lui! Pas un cri éloigné n'avait été jeté à travers le calme de la nuit! Pas un signal n'avait été fait en un point quelconque de la plaine!
«Pas un signal?… se dit Ahmet, lorsqu'il eut repris sa place sous le hangar. Mais n'était-ce pas un signal, un signal attendu, ce feu qui a paru un instant au ras de l'horizon dans l'ouest?»
Et alors un fait, dont il n'avait pas d'abord tenu compte, se représenta obstinément à l'esprit d'Ahmet. Il se rappela très nettement que, tandis que le guide se tenait debout sur un exhaussement du sol, un feu avait brillé au loin, puis jeté trois éclats distincts à de courts intervalles, avant de disparaître. Or, ce feu, Ahmet l'avait tout d'abord pris pour un feu de pâtre? Maintenant, dans le silence de la solitude, sous l'impression particulière que donne cette torpeur qui n'est pas du sommeil, il réfléchissait, il le revoyait, ce feu, et il en faisait un signal avec une conviction qui allait au delà d'un simple pressentiment.
«Oui, se dit-il, ce guide nous trahit, c'est évident! Il agit dans l'intérêt de quelque personnage puissant….»
Lequel? Ahmet ne pouvait le nommer! Mais, il le pressentait, cette trahison devait se rattacher à l'enlèvement d'Amasia. Arrachée aux mains de ceux qui avaient commis le rapt d'Odessa, était-elle menacée de nouveaux périls, et maintenant, à quelques journées de marche de Scutari, ne fallait-il pas tout craindre en approchant du but? Ahmet passa le reste de la nuit dans une extrême inquiétude. Quel parti prendre, il ne le savait. Devait-il, sans plus tarder, démasquer la trahison de ce guide,—trahison qui, dans sa pensée, ne faisait plus aucun doute,—ou attendre, pour le confondre et le punir, qu'il y eût eu quelque commencement d'exécution?
Le jour en reparaissant lui apporta un peu de calme. Il se décida alors à patienter pendant cette journée encore, afin de mieux pénétrer les intentions du guide. Bien résolu à ne plus le perdre de vue un instant, il ne le laisserait pas s'éloigner pendant les marches ni à l'heure des haltes. D'ailleurs, ses compagnons et lui étaient bien armés, et, si le salut d'Amasia n'eût été en jeu, il n'aurait pas craint de résister à n'importe quelle agression.
Ahmet était redevenu maître de lui-même. Son visage ne fit rien paraître de ce qu'il éprouvait, ni au yeux de ses compagnons, ni même à ceux d'Amasia, dont la tendresse pouvait lire plus avant dans son âme,—pas même à ceux du guide, qui, de son côté, ne cessait de l'observer avec une certaine obstination.
La seule résolution que prit Ahmet fut de faire part à son oncle Kéraban des nouvelles inquiétudes qu'il avait conçues, et cela, dès que l'occasion s'en présenterait, dût-il, à cet égard, engager et soutenir la plus orageuse des discussions.
Le lendemain, de grand matin, on quitta ce misérable village. S'il ne se produisait ni trahison ni erreur, cette journée devait être la dernière de ce voyage entrepris pour une satisfaction d'amour, propre par le plus entêté des Osmanlis. En tout cas, elle fut très pénible. Les attelages durent faire les plus grands efforts pour traverser cette partie montagneuse, qui devait appartenir au système orographique des Elken. Rien que de ce chef-Ahmet eut fort à regretter d'avoir accepté une modification de l'itinéraire primitif. Plusieurs fois, il fallut mettre pied à terre pour alléger les voitures. Amasia et Nedjeb montrèrent beaucoup d'énergie pendant ces rudes passages. La noble Kurde ne fut pas au-dessous de ses compagnes. Quant à Van Mitten, le fiancé de son choix, toujours un peu affaissé depuis le départ de Trébizonde, il dut marcher au doigt et à la baguette.
Du reste, il n'y eut aucune hésitation sur la direction à prendre. Évidemment, le guide n'ignorait rien des détours de cette contrée. Il la connaissait à fond, suivant Kéraban. Il la connaissait trop, suivant Ahmet. De là, des compliments de l'oncle, que le neveu ne pouvait accepter pour l'homme dont il suspectait la conduite. Il faut ajouter, d'ailleurs, que, pendant cette journée, celui-ci ne quitta pas un instant les voyageurs, et demeura toujours en tête de la petite caravane.
Les choses semblaient donc aller tout naturellement, à part les difficultés inhérentes à l'état des routes, à leur raideur, lorsqu'elles circulaient au flanc de quelque montagne, aux cahots de leur sol, lorsqu'on les traversait en quelques endroits ravinés par les dernières pluies. Cependant, les chevaux s'en tirèrent, et, comme ce devait être leur dernière étape, on put leur demander un peu plus d'efforts que d'habitude. Ils auraient ensuite tout le temps de se reposer.
Il n'était pas jusqu'au petit âne, qui ne portât allègrement sa charge. Aussi, le seigneur Kéraban l'avait-il pris en amitié.
«Par Allah! il me plaît, cet animal, répétait-il, et, pour mieux narguer les autorités ottomanes, j'ai bonne envie d'arriver, perché sur son dos, aux rives du Bosphore.»
On en conviendra, c'était là une idée,—une idée à la Kéraban!—mais personne ne la discuta, afin que son auteur ne fût point tenté de la mettre à exécution.
Vers neuf heures du soir, après une journée véritablement fatigante, la petite troupe s'arrêta, et, sur le conseil du guide, on s'occupa d'organiser le campement.
«A quelle distance sommes-nous maintenant des hauteurs de Scutari? demanda Ahmet.
—A cinq ou six lieues encore, répondit le guide.
—Alors, pourquoi ne pas pousser plus avant? reprit Ahmet. En quelques heures, nous pourrions être arrivés….
—Seigneur Ahmet, répondit le guide, je ne me soucie pas de m'aventurer, pendant la nuit, dans cette partie de la province, où je risquerais de m'égarer! Demain, au contraire, avec les premières lueurs du jour, je n'aurai rien à craindre, et, avant midi, nous serons arrivés au terme du voyage.
—Cet homme a raison, dit le seigneur Kéraban. Il ne faut pas compromettre la partie par tant de hâte! Campons ici, mon neveu, prenons ensemble notre dernier repas de voyageurs, et, demain, avant dix heures, nous aurons salué les eaux du Bosphore!»
Tous, sauf Ahmet, furent de l'avis du seigneur Kéraban, On se disposa donc à camper dans les meilleures conditions possibles pour cette dernière nuit de voyage.
Du reste, l'endroit avait été bien choisi par le guide. C'était un assez étroit défilé, creusé entre des montagnes qui ne sont plus, à proprement parler, que des collines en cette partie de l'Anatolie occidentale. On donnait à cette passe le nom de gorges de Nérissa. Au fond, de hautes roches se reliaient aux premières assises d'un massif, dont les gradins semi-circulaires s'étageaient sur la gauche. A droite, s'ouvrait une profonde caverne, dans laquelle la petite troupe tout entière pouvait trouver un abri,—ce qui fut constaté après examen de ladite caxerne.
Si le lieu était convenable pour une halte de voyageurs, il ne l'était pas moins pour les attelages, aussi désireux do nourriture que de repos. A quelques centaines de pas de là, en dehors de la sinueuse gorge, s'étendait une prairie, où ne manquaient ni l'eau ni l'herbe. C'est là que les chevaux furent conduits par Nizib, qui devait être préposé à leur garde, suivant son habitude pendant les haltes nocturnes.
Nizib se dirigea donc vers la prairie, et Ahmet l'accompagna, afin de reconnaître les lieux et s'assurer que, de ce côté, il n'y avait aucun danger à craindre.
En effet, Ahmet ne vit rien de suspect. La prairie, que fermaient dans l'ouest quelques collines longuement ondulées, était absolument déserte. A sa tombée, la nuit était calme, et la lune, qui devait se lever vers onze heures, allait bientôt l'emplir d'une suffisante clarté. Quelques étoiles brillaient entre de hauts nuages, immobiles et comme endormis dans les hautes zones du ciel. Pas un souffle ne traversait l'atmosphère, pas un bruit ne se faisait entendre à travers l'espace. Ahmet observa avec la plus extrême attention l'horizon sur tout son périmètre. Quelque feu, ce soir-là, allait-il apparaître encore à la crête des collines environnantes? Quelque signal serait-il fait que le guide viendrait plus tard surprendre?…. Aucun feu ne se montra sur la lisière de la prairie. Aucun signal ne fut envoyé du lointain de la plaine.
Ahmet recommanda à Nizib de veiller avec la plus grande vigilance. Il lui enjoignit de revenir sans perdre un instant, pour le cas où quelque éventualité se produirait avant que les attelages n'eussent pu être ramenés au campement. Puis, en toute hâte, il reprit le chemin des gorges de Nérissa.