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Kéraban-Le-Têtu, Volume II cover

Kéraban-Le-Têtu, Volume II

Chapter 23: XII
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About This Book

The narrative continues the expedition along the Black Sea littoral as companions confront missed connections, scarce transport, and a divided party. One member decides to ride horseback to reach a stubborn elder at the Turkish–Russian frontier while another composes a long letter to reassure his fiancée. Local impressions of Poti, its marshes and port, explain the delays that force improvisation and raise fears of illness. Comic and anxious domestic details punctuate the journey: a servant’s discovery of sudden weight loss at a quay balance underscores the physical toll of travel. Early departures are planned to overtake the intractable relative and resume the course.

XII

DANS LEQUEL IL EST RAPPORTÉ QUELQUES PROPOS ÉCHANGÉS ENTRE LA NOBLE SARABOULET SON NOUVEAU FIANCÉ.

Lorsque Ahmet rejoignit ses compagnons, les dernières dispositions, pour souper d'abord, pour dormir ensuite, avaient été convenablement prises. La chambre à coucher, ou plutôt le dortoir commun, c'était la caverne, haute, spacieuse, avec des coins et recoins, où chacun pourrait se blottir à son gré et même à son aise. La salle à manger, c'était cette partie plane du campement, sur laquelle des roches éboulées, des fragments de pierre, pouvaient servir de sièges et de tables.

Quelques provisions avaient été tirées de la charrette traînée par le petit âne,—lequel comptait au nombre des convives, ayant été spécialement invité par son ami le seigneur Kéraban. Un peu de fourrage, dont on avait fait une bonne récolte, lui assurait une suffisante part du festin, et il en trayait de satisfaction.

«Soupons, s'écria Kéraban d'un ton joyeux, soupons, mes amis! Mangeons et buvons à notre aise! Ce sera autant de moins que ce brave âne aura à traîner jusqu'à Scutari.» Il va sans dire que, pour ce repas en plein air, au milieu de ce campement éclairé de quelques torches résineuses, chacun s'était placé à sa guise. Au fond, le seigneur Kéraban trônait sur une roche, véritable fauteuil d'honneur de cette réunion épulatoire. Amasia et Nedjeb, l'une près de l'autre, comme deux amies,—il n'y avait plus ni maîtresse ni servante,—assises sur de plus modestes pierres, avaient réservé une place à Ahmet, qui ne tarda pas à les rejoindre.

Quant au seigneur Van Mitten, il va de soi qu'il était flanqué, à droite de l'inévitable Yanar, à gauche de l'inséparable Saraboul, et, tous les trois, ils s'étaient attablés devant un gros fragment de roc, que les soupirs du nouveau fiancé auraient dû attendrir.

Bruno, plus maigre que jamais, grignotant et geignant, allait et venait pour les besoins du service. Non seulement le seigneur Kéraban était de belle humeur, comme quelqu'un à qui tout réussit, mais, suivant son habitude, sa joie s'épanchait en propos plaisants, lesquels visaient plus directement son ami Van Mitten. Oui! il était ainsi fait, que l'aventure matrimoniale arrivée à ce pauvre homme,—par dévouement pour lui et les siens,—ne cessait guère d'exciter sa verve caustique! Dans douze heures, il est vrai, cette histoire aurait pris fin et Van Mitten n'entendrait plus parler ni du frère ni de la soeur kurdes! De là, une sorte de raison que Kéraban se donnait à lui-même pour ne point se gêner à l'égard de son compagnon de voyage.

«Eh bien, Van Mitten, cela va bien, n'est-ce pas? dit-il en se frottant les mains. Vous voilà au comble de vos voeux! … De bons amis vous font cortège! … Une aimable femme, qui s'est heureusement rencontrée sur votre route, vous accompagne! … Allah n'aurait pu faire davantage pour vous, quand bien même vous eussiez été l'un de ses plus fidèles croyants.»

Le Hollandais regarda son ami en allongeant quelque peu les lèvres, mais sans répondre.

«Eh bien, vous vous taisez? dit Yanar.

—Non! … Je parle … je parle en dedans!

—A qui? demanda impérieusement la noble Kurde, qui lui saisit vivement le bras.

—A vous, chère Saraboul, … à vous» répondît sans conviction l'interloqué Van Mitten.

Puis, se levant:

«Ouf» fit-il.

Le seigneur Yanar et sa soeur, s'étant redressés au même moment, le suivaient dans toutes ses allées et venues.

«Si vous voulez,» reprit Saraboul de ce ton doucereux qui ne permet pas la moindre contradiction, si vous le voulez, nous ne passerons que quelques heures à Scutari?

—Si je le veux?….

—N'êtes-vous pas mon maître, seigneur Van Mitten? ajouta l'insinuante personne.

—Oui! murmura Bruno, il est son maître … comme on est le maître d'un dogue qui peut, à chaque instant, vous sauter à la gorge!

—Heureusement, se disait Van Mitten, demain … à Scutari … rupture et abandon! … Mais quelle scène en perspective.»

Amasia le regardait avec un véritable sentiment de commisération, et, n'osant le plaindre à haute voix, elle s'en ouvrait quelquefois à son fidèle serviteur:

«Pauvre monsieur Van Mitten! répétait-elle à Bruno. Voilà pourtant où l'amené son dévouement pour nous!

—Et sa platitude envers le seigneur Kéraban! répondait Bruno, qui ne pouvait pardonner à son maître une condescendance poussée à ce degré de faiblesse.

—Eh! dit Nedjeb, cela prouve, au moins, que monsieur Van Mitten a un cour bon et généreux!

—Trop généreux! répliqua Bruno. Au surplus, depuis que mon maître a consenti à suivre le seigneur Kéraban en un pareil voyage, je n'ai cessé de lui répéter qu'il lui arriverait malheur tôt ou tard! Mais un malheur pareil! Devenir le fiancé, ne fût-ce que pour quelques jours, de cette Kurde endiablée! Jamais je n'aurais pu imaginer cela … non! jamais! La première madame Van Mitten était une colombe en comparaison de la seconde.»

Cependant, le Hollandais s'était assis à une autre place, toujours flanqué de ses deux garde-du-corps, lorsque Bruno vint lui offrir quelque nourriture; mais Van Mitten ne se sentait pas en appétit.

«Vous ne mangez pas, seigneur Van Mitten? lui dit Saraboul, qui le régardait entre les deux yeux.

—Je n'ai pas faim!

—Vraiment, vous n'avez pas faim! répliqua le seigneur Yanar. Au
Kurdistan on a toujours faim … même après les repas!

—Ah! au Kurdistan? … répondit Van Mitten en avalant les morceaux doubles,—par obéissance.

—Et buvez! ajouta la noble Saraboul.

—Mais, je bois … je bois vos paroles!» Et il n'osa pas ajouter:

«Seulement, je ne sais pas si c'est bon pour l'estomac!

—Buvez, puisqu'on vous le dit! reprit le seigneur Yanar.

—Je n'ai pas soif!

—Au Kurdistan, on a toujours soif … même après les repas.»

Pendant ce temps, Ahmet, toujours en éveil, observait attentivement le guide.

Cet homme, assis à l'écart, prenait sa part du repas, mais il ne pouvait dissimuler quelques mouvements d'impatience. Du moins, Ahmet crut le remarquer. Et comment eût-il pu en être autrement? A ses yeux, cet homme était un traître! Il devait avoir hâte que tous ses compagnons et lui eussent cherché refuge dans la caverne, où le sommeil les livrerait sans défense, à quelque agression convenue! Peut-être même le guide aurait-il voulu s'éloigner pour quelque secrète machination; mais il n'osait, en présence d'Ahmet, dont il connaissait les défiances.

«Allons, mes amis, s'écria Kéraban, voilà un bon repas pour un repas en plein air! Nous aurons bien réparé nos forces avant notre dernière étape! N'est-il pas vrai, ma petite Amasia?

—Oui, seigneur Kéraban, répondit la jeune fille! D'ailleurs, je suis forte, et s'il fallait recommencer ce voyage?….

—Tu le recommencerais?….

—Pour vous suivre.

—Surtout après avoir fait une certaine halte a Scutari! s'écria Kéraban avec un bon gros rire, une halte comme notre ami Van Mitten en a fait une à Trébizonde!

—Et, par-dessus le marché, il me plaisante!» murmurait Van Mitten.

Il enrageait, au fond, mais n'osait répondre en présence de la trop nerveuse Saraboul.

«Ah! reprit Kéraban, le mariage d'Ahmet et d'Amasia, ce ne sera peut-être pas si beau que les fiançailles de notre ami Van Mitten et de la noble Kurde! Sans doute, je ne pourrai pas leur offrir une fête au Paradis de Mahomet, mais nous ferons bien les choses, comptez sur moi! Je veux que tout Scutari soit convié à la noce, et que nos amis de Constantinople emplissent les jardins de la villa!

—Il ne nous en faut pas tant! répondit la jeune fille.

—Oui! … oui! … chère maîtresse! s'écria Nedjeb.

—Et si je le veux, moi! … si je le veux! … ajouta le seigneur
Kéraban. Est-ce que ma petite Amasia voudrait me contrarier?

—Oh! seigneur Kéraban!

—Eh bien, reprit l'oncle en levant son verre, au bonheur de ces jeunes gens qui méritent si bien d'être heureux!

—Au seigneur Ahmet! … A la jeune Amasia! … répétèrent d'une commune voix tous ces convives en belle humeur.

—Et à l'union, ajouta Kéraban, oui! … à l'union du Kurdistan et de la Hollande!»

Sur cette «santé», portée d'une voix joyeuse, devant toutes ces mains tendues vers lui, le seigneur Van Mitten, bon gré mal gré, dut s'incliner en manière de remerciement et boire à son propre bonheur.

Ce repas, fort rudimentaire, mais gaiement pris, était achevé. Encore quelques heures de repos, et l'on pourrait terminer ce voyage sans trop de fatigues.

«Allons dormir jusqu'au jour, dit Kéraban. Lorsque le moment en sera venu, je charge notre guide de nous éveiller tous!

—Soit, seigneur Kéraban, répondit cet homme, mais n'est-il pas plus à propos que j'aille remplacer votre serviteur Nizib à la garde des attelages?

—Non, demeurez! dit vivement Ahmet. Nizib est bien où il est et je préfère que vous restiez ici! … Nous veillerons ensemble!

—Veiller? … reprit le guide, en dissimulant mal la contrariété qu'il éprouvait. Il n'y a pas le moindre danger à craindre dans cette région extrême de l'Anatolie!

—C'est possible, répondit Ahmet, mais un excès de prudence ne peut nuire! … Je me charge, moi, de remplacer Nizib à la garde des chevaux! Donc, restez!

—Comme il vous plaira, seigneur Ahmet, répondit le guide. Disposons donc tout dans la caverne pour que vos compagnons puissent y dormir plus à l'aise.

—Faites, dit Ahmet, et Bruno voudra bien vous aider, avec l'agrément de monsieur Van Mitten.

—Va, Bruno, va!» répondit le Hollandais.

Le guide et Bruno entrèrent dans la caverne, emportant les couvertures de voyage, les manteaux, les cafetans, qui devaient servir de literie. Amasia, Nedjeb et leurs compagnons ne s'étaient point montrés difficiles sur la question du souper: la question du coucher devait les trouver aussi accommodants, sans doute.

Pendant que s'achevaient les derniers préparatifs, Amasia s'était rapprochée d'Ahmet, elle lui avait pris la main, elle lui disait:

«Ainsi, mon cher Ahmet, vous allez encore passer toute cette nuit sans reposer?

—Oui, répondit Ahmet qui ne voulait rien laisser voir de ses inquiétudes. Ne dois-je pas veiller sur tous ceux qui me sont chers?

—Enfin, ce sera pour la dernière fois?

—La dernière! Demain, nous en aurons enfin fini avec toutes les fatigues de ce voyage!

—Demain! … répéta Amasia en levant ses beaux yeux sur le jeune homme, dont le regard répondit au sien, ce demain qui semblait ne devoir jamais arriver….

—Et qui maintenant va durer toujours! répondit Ahmet.

—Toujours!» murmura la jeune fille.

La noble Saraboul, elle aussi, avait pris la main de son fiancé, et, lui montrant Amasia et Ahmet:

«Vous les voyez, seigneur Van Mitten, vous les voyez tous deux! dit-elle en soupirant.

—Qui? … répondit le Hollandais, dont les pensées étaient loin de suivre un cours aussi tendre.

—Qui?… répliqua aigrement Saraboul, mais ces jeunes fiancés!…
En vérité, je vous trouve singulièrement contenu!

—Vous savez, répondit Van Mitten, les Hollandais! … La Hollande est un pays de digues! … Il y a des digues partout!

—Il n'y a pas de digues au Kurdistan! s'écria la noble Saraboul, blessée de tant de froideur.

—Non! il n'y en a pas! riposta le seigneur Yanar, en secouant le bras de son beau-frère, qui faillit être écrasé dans cet étau vivant.

—Heureusement, ne put s'empêcher de dire Kéraban, il sera libéré demain, notre ami Van Mitten.»

Puis, se retournant vers ses compagnons: «Eh bien, la chambre doit être prête! … Une chambre d'amis, où il y a place pour tout le monde!… Voilà bientôt onze heures! … Déjà la lune se lève! … Allons dormir!

—Viens, Nedjeb, dit Amasia à la jeune Zingare.

—Je vous suis, chère maîtresse.

—Bonsoir, Ahmet!

—A demain, chère Amasia, à demain! répondit Ahmet en conduisant la jeune fille jusqu'à l'entrée de la caverne.

—Vous me suivez, seigneur Van Mitten? dit Saraboul, d'un ton qui n'avait rien de bien engageant.

—Certainement, répondit le Hollandais. Toutefois, si cela était nécessaire, je pourrais tenir compagnie à mon jeune ami Ahmet!

—Vous dites?… s'écria l'impérieuse Kurde.

—Il dit? … répéta le seigneur Yanar.

—Je dis … répondit Van Mitten … je dis, chère Saraboul, que mon devoir m'oblige à veiller sur vous … et que….

—Soit!… Vous veillerez … mais là!»

Et elle lui montra d'une main la caverne, tandis que Yanar le poussait par l'épaule, en disant:

«Il y a une chose dont vous ne vous doutez sans doute pas, seigneur
Van Mitten?

—Une chose dont je ne me doute pas, seigneur Yanav? … Et laquelle, s'il vous plaît?

—C'est qu'en épousant ma soeur, vous avez épousé un volcan.»

Sous l'impulsion donnée par un bras vigoureux, Van Mitten franchit le seuil de la caverne, où sa fiancée venait de le précéder, et dans laquelle le suivit incontinent le seigneur Yanar.

Au moment où Kéraban allait y pénétrer à son tour, Ahmet le retint en disant:

«Mon oncle, un mot!

—Rien qu'un seul, Ahmet! répondit Kéraban. Je suis fatigué et j'ai besoin de dormir.

—Soit, mais je vous prie de m'entendre!

—Qu'as-tu à me dire?

—Savez-vous où nous sommes ici?

—Oui … dans le défilé des gorges de Nérissa!

—A quelle distance de Scutari?

—Cinq ou six lieues à peine!

—Qui vous l'a dit?

—Mais … c'est notre guide!

—Et vous avez confiance en cet homme?

—Pourquoi m'en défierais-je?

—Parce que cet homme, que j'observe depuis quelques jours, a des allures de plus en plus suspectes! répondit Ahmet, Le connaissez-vous, mon oncle? Non! A Trébizonde, il est venu s'offrir pour vous conduire jusqu'au Bosphore! Vous avez accepté ses services, sans même savoir qui il était! Nous sommes partis sous sa direction….

—Eh bien, Ahmet, il a suffisamment prouvé qu'il connaissait ces chemins de l'Anatolie, ce me semble!

—Incontestablement, mon oncle!

—Cherches-tu une discussion, mon neveu? demanda le seigneur Kéraban, dont le front commença à se plisser avec une persistance quelque peu inquiétante.

—Non, mon oncle, non, et je vous prie de ne voir en moi aucune intention de vous être désagréable!… Mais, que voulez-vous, je ne suis pas tranquille, et j'ai peur pour tous ceux que j'aime!»

L'émotion d'Ahmet était si visible, pendant qu'il parlait ainsi, que son oncle ne put l'entendre sans en être profondément remué.

«Voyons, Ahmet, mon enfant, qu'as-tu? reprit-il. Pourquoi ces craintes, au moment où toutes nos épreuves vont finir! Je veux bien convenir avec toi,… mais avec toi seulement! … que j'ai fait un coup de tête en entreprenant ce voyage insensé!

J'avouerai même que, sans mon entêtement à te faire quitter Odessa, l'enlèvement d'Amasia ne se serait probablement point accompli! … Oui! tout cela, c'est ma faute! … Mais enfin, nous voici au tonne de ce voyage! … Ton mariage n'aura pas même été retardé d'un jour! …Demain, nous serons à Scutari … et demain….

—Et si, demain, nous n'étions pas à Scutari, mon oncle? Si nous en étions beaucoup plus éloignés que ne le dit ce guide? S'il nous avait égarés à dessein, après avoir conseillé d'abandonner les routes du littoral? Enfin, si cet homme était un traître?

—Un traître? … s'écria Kéraban.

—Oui, reprit Ahmet, et si ce traître servait les intérêts de ceux qui ont fait enlever Amasia?

—Par Allah! mon neveu, d'où peut te venir cette idée, et sur quoi repose-t-elle? Sur de simples pressentiments?

—Non! sur des faits, mon oncle! Écoutez-moi! Depuis quelques jours, cet homme nous a souvent quittés pendant les haltes, sous prétexte d'aller reconnaître la route! … A plusieurs reprises, il s'est éloigné, non pas inquiet mais impatient, en homme qui ne veut pas être vu!… La nuit dernière, il a abandonné pendant une heure le campement! … Je l'ai suivi, en me cachant, et j'affirmerais … j'affirme même qu'un signal de feu lui a été envoyé d'un point de l'horizon … un signal qu'il attendait!

—En effet, cela est grave, Ahmet! répondit Kéraban. Mais pourquoi rattaches-tu les machinations de cet homme aux circonstances qui ont amené l'enlèvement d'Amasia sur la Guïdare?

—Eh! mon oncle, cette tartane, où allait-elle? Etait-ce à ce petit port d'Atina, où elle s'est perdue. Non évidemment! … Ne savons-nous pas qu'elle a été rejetée par la tempête hors de sa route? … Eh bien, à mon avis, sa destination était Trébizonde, où s'approvisionnent trop souvent les harems de ces nababs de l'Anatolie! … Là, on a pu facilement apprendre que la jeune fille enlevée avait été sauvée du naufrage, se mettre sur ses traces, et nous dépêcher ce guide pour conduire notre petite caravane à quelque guet-apens!

—Oui! … Ahmet! … répondit Kéraban, en effet!… Tu pourrais avoir raison! … Il est possible qu'un danger nous menace! … Tu as veillé … tu as bien fait, et, cette nuit, je veillerai avec toi!

—Non, mon oncle, non reprit Ahmet, reposez-vous!….

Je suis bien armé, et, à la première alerte….

—Je te dis que je veillerai, moi aussi! reprit Kéraban. Il ne sera pas dit que la folie d'un têtu de mon espèce aura pu amener quelque nouvelle catastrophe!

—Non, ne vous fatiguez pas inutilement! … Le guide, sur mon ordre, doit passer la nuit dans la caverne! … Rentrez!

—Je ne rentrerai pas!

—Mon oncle….

—A la fin, vas-tu me contrarier là-dessus! répliqua Kéraban. Ah! prends garde, Ahmet! Il y a longtemps que personne ne m'a tenu tête!

—Soit, mon oncle, soit! Nous veillerons ensemble!

—Oui! une veillée sous les armes, et malheur à qui s'approchera de notre campement»

Le seigneur Kéraban et Ahmet, allant et venant, les regards attachés sur l'étroite passe, écoutant les moindres bruits qui auraient pu se propager au milieu de cette nuit si calme, firent donc bonne et fidèle garde à l'entrée de la caverne.

Deux heures se passèrent ainsi, puis, une heure encore. Rien de suspect ne s'était produit, qui fût de nature à justifier les soupçons du seigneur Kéraban et de son neveu, Ils pouvaient donc espérer que la nuit s'écoulerait sans incidents, lorsque, vers trois heures du matin, des cris, de véritables cris d'épouvanté, retentirent à l'extrémité de la passe.

Aussitôt Kéraban et Ahmet sautèrent sur leurs armes, qui avaient été déposées au pied d'une roche, et, cette fois, peu confiant dans la justesse de ses pistolets, l'oncle avait pris un fusil.

Au même instant, Nizib, accourant tout essoufflé, apparaissait à l'entrée du défilé.

«Ah! mon maître!

—Qu'y a-t-il, Nizib?

—Mon maître … là-bas … là-bas!….

—Là-bas? … dit Ahmet.

—Les chevaux!

—Nos chevaux?….

—Oui!

—Mais parle donc, stupide animal! s'écria Kéraban, qui secoua rudement le pauvre garçon. Nos chevaux?….

—Volés!

—Volés?

—Oui! reprit Nizib. Deux ou trois hommes se sont jetés dans le pâturage … pour s'en emparer….

—Ils se sont emparés de nos chevaux! s'écria Ahmet, et ils les ont entraînés, dis-tu?

—Oui!

—Sur la route … de ce côté? … reprit Ahmet en indiquant la direction de l'ouest.

—De ce côté!

—Il faut courir … courir après ces bandits … les rejoindre! … s'écria Kéraban.

—Restez, mon oncle! répondit Ahmet. Vouloir maintenant rattraper nos chevaux, c'est impossible! … Ce qu'il faut, avant tout, c'est mettre notre campement en état de défense!

—Ah! … mon maître! … dit soudain Nizib à mi-voix. Voyez! …
Voyez! … Là! … là!….»

Et de la main, il montrait l'arête d'une haute roche, qui se dressait à gauche.

XIII

DANS LEQUEL, APRÈS AVOIR TENU TÊTE A SON ÂNE, LE SEIGNEUR KÉRABAN TIENT TÊTE A SON PLUS MORTEL ENNEMI.

Le seigneur Kéraban et Ahmet s'étaient retournés. Ils regardaient dans la direction indiquée par Nizib. Ce qu'ils virent les fit aussitôt reculer, de manière à ne pouvoir être aperçus.

Sur l'arête supérieure de cette roche, à l'opposé de la caverne, rampait un homme, qui essayait d'en atteindre l'angle extrême,—sans doute pour observer de plus près les dispositions du campement. De là, à penser qu'un accord secret existait entre le guide et cet homme, c'était naturellement indiqué.

En réalité, il faut le dire, dans toute cette machination organisée autour de Kéraban et de ses compagnons, Ahmet avait vu juste. Son oncle fut bien forcé de le reconnaître. Il fallait, en outre, conclure que le péril était imminent, qu'une agression se préparait dans l'ombre, et que, cette nuit même la petite caravane, après avoir été attirée dans une embuscade, courait à une destruction totale.

Dans un premier mouvement irréfléchi, Kéraban, son fusil rapidement épaulé, venait de coucher en joue cet espion qui se hasardait à venir jusqu'à la limite du campement. Une seconde plus tard, le coup partait, et l'homme fût tombé, mortellement frappé, sans doute! Mais n'eût-ce pas été donner l'éveil et compromettre une situation déjà grave.

«Arrêtez, mon oncle! dit Ahmet à voix basse, en relevant l'arme braquée vers le sommet de la roche.

—Mais, Ahmet….

—Non … pas de détonation qui puisse devenir un signal d'attaque! Et, quant à cet homme, mieux vaut le prendre vivant! Il faut savoir pour le compte de qui ces misérables agissent!

—Mais comment s'en emparer?

—Laissez-moi faire,» répondit Ahmet.

Et il disparut vers la gauche, de manière à contourner la roche, afin de la gravir à revers.

Pendant ce temps, Kéraban et Nizib se tenaient prêts a intervenir, le cas échéant.

L'espion, couché sur le ventre, avait alors atteint l'angle extrême de la roche. Sa tête en dépassait seule l'arête. A la brillante clarté de la lune, il cherchait à voir l'entrée de la caverne.

Une demi-minute après, Ahmet apparaissait sur le plateau supérieur, et, rampant à son tour avec une extrême précaution, il s'avançait vers l'espion, qui ne pouvait l'apercevoir.

Par malheur, une circonstance inattendue allait mettre cet homme sur ses gardes et lui révéler le danger qui le menaçait.

A ce moment même, Amasia venait de quitter la caverne. Une profonde inquiétude, dont elle ne se rendait pas compte, la troublait au point qu'elle ne pouvait dormir. Elle sentait Ahmet menacé, à la merci d'un coup de fusil ou d'un coup de poignard!

A peine Kéraban eût-il aperçu la jeune fille qu'il lui fit signe de s'arrêter. Mais Amasia ne le comprit pas, et, levant la tête, elle aperçut Ahmet, au moment où celui-ci se redressait vers la roche. Un cri d'épouvanté lui échappa.

A ce cri, l'espion s'était retourné rapidement, puis redressé, et, voyant Ahmet à demi-courbe encore, il se jeta sur lui.

Amasia, clouée sur place par la terreur, eut cependant encore la force de crier:

«Ahmet! … Ahmet!….»

L'espion, un couteau à la main, allait frapper son adversaire; mais
Kéraban, épaulant son fusil, tira.

L'espion, atteint mortellement en pleine poitrine, laissa tomber son poignard et roula jusqu'à terre.

Un instant après, Amasia était dans les bras d'Ahmet qui, se laissant glisser du haut de la roche, venait de la rejoindre.

Cependant, tous les hôtes de la caverne venaient d'en sortir au bruit de la détonation,—tous, sauf le guide.

Le seigneur Kéraban, brandissant son arme, s'écriait:

«Par Allah! voilà un maître coup de feu!

—Encore des dangers! murmura Bruno.

—Ne me quittez pas, Van Mitten! dit l'énergique Saraboul en saisissant le bras de son fiancé.

—Il ne vous quittera pas, ma sur.» répondit résolument le seigneur
Yanar.

Cependant, Ahmet s'était approché du corps de l'espion.

«Cet homme est mort, dit-il, et il nous l'aurait fallu vivant.»

Nedjeb l'avait rejoint, et, aussitôt de s'écrier:

«Mais… cet homme… c'est….»

Amasia venait de s'approcher à son tour:

«Oui! … C'est lui! … C'est Yarhud! dit-elle. C'est le capitaine de la Guïdare!

—Yarhud? s'écria Kéraban.

—Ah! j'avais donc raison! dit Ahmet.

—Oui! … reprit Amasia. C'est bien cet homme qui nous a enlevées de la maison de mon père!

—Je le reconnais, ajouta Ahmet, je le reconnais, moi aussi! C'est lui qui est venu à la villa nous offrir ses marchandises, quelques instants avant mon départ! … Mais il ne peut être seul! … Toute une bande de malfaiteurs est sur nos traces! … Et pour nous mettre dans l'impossibilité de continuer notre route, ils viennent d'enlever nos chevaux!

—Nos chevaux enlevés! s'écria Saraboul.

—Rien de tout cela ne nous serait arrivé, si nous avions repris la route du Kurdistan,» ajouta le seigneur Yanar.

Et son regard, pesant sur Van Mitten, semblait rendre le pauvre homme responsable de toutes ces complications.

«Mais enfin, pour le compte de qui agissait donc ce Yarhud? demanda
Kéraban.

—S'il était vivant, nous saurions bien lui arracher son secret! s'écria Ahmet.

—Peut-être a-t-il sur lui quelque papier … dit Amasia.

—Oui!… Il faut fouiller ce cadavre.» répondit Kéraban.

Ahmet se pencha sur le corps de Yarhud, tandis que Nizib approchait une lanterne allumée qu'il venait de prendre dans la caverne.

«Une lettre! … Voici une lettre!» dit Ahmet, en retirant sa main de la poche du capitaine maltais.

Cette lettre était adressée à un certain Scarpante.

«Lis donc!… lis donc, Ahmet!» s'écria Kéraban, qui ne pouvait plus maîtriser son impatience!

Et Ahmet, après avoir ouvert la lettre, lut ce qui suit:

«Les chevaux de la caravane une fois enlevés, lorsque Kéraban et ses compagnons seront endormis dans la caverne où les aura conduits Scarpante….»

—Scarpante! s'écria Kéraban…. C'est donc le nom de notre guide, le nom de ce traître?

—Oui! … Je ne m'étais pas trompé sur son compte» dit Ahmet….

Puis, continuant:

«Que Scarpante fasse un signal en agitant une torche, et nos hommes se jetteront dans les gorges de Nérissa.»

—Et cela est signé? … demanda Kéraban.

—Cela est signé … Saffar!

—Saffar! … Saffar! … Serait-ce donc?….

—Oui! répondit Ahmet, c'est évidemment cet insolent personnage que nous avons rencontré au railway de Poti, et qui, quelques heures après, s'embarquait pour Trébizonde! … Oui! c'est ce Saffar qui a fait enlever Amasia et qui veut à tout prix la reprendre!

—Ah! seigneur Saffar! … s'écria Kéraban, en levant son poing fermé qu'il laissa retomber sur une tête imaginaire, si je me trouve jamais face à face avec toi!

—Mais ce Scarpante, demanda Ahmet, où est-il?»

Bruno s'était précipité dans la caverne et en ressortait presque aussitôt en disant:

«Disparu … par quelque autre issue, sans doute.»

C'était, en effet, ce qui était arrivé. Scarpante, sa trahison découverte, venait de s'échapper par le fond de la caverne.

Ainsi, cette criminelle machination était maintenant connue dans tous ses détails! C'était bien l'intendant du seigneur Saffar, qui s'était offert comme guide! C'était bien ce Scarpante, qui avait conduit la petite caravane, d'abord par les routes de la côte, ensuite à travers ces montagneuses régions de l'Anatolie! C'était bien Yarhud dont les signaux avaient été aperçus par Ahmet pendant la nuit précédente, et c'était bien le capitaine de la Guïdare, qui venait, en se glissant dans l'ombre, apporter à Scarpante les derniers ordres de Saffar!

Mais la vigilance et surtout la perspicacité d'Ahmet avaient déjoué toute cette manoeuvre. Le traître démasqué, les desseins criminels de son maître étaient connus. Le nom de l'auteur de l'enlèvement d'Amasia, on le connaissait, et il se trouvait que c'était précisément ce Saffar que le seigneur Kéraban menaçait de ses plus terribles représailles.

Mais, si le guet-apens dans lequel avait été attirée la petite caravane était découvert, le péril n'en était pas moins grand puisqu'elle pouvait être attaquée d'un instant à l'autre.

Aussi Ahmet, avec son caractère résolu, prit-il rapidement le seul parti qu'il y eût à prendre.

«Mes amis, dit-il, il faut quitter à l'instant ces gorges de Nérissa. Si l'on nous attaquait dans cet étroit défilé, dominé par de hautes roches, nous n'en sortirions pas vivants!

—Partons! répondit Kéraban.—Bruno, Nizib, et vous, seigneur Yanar, que vos armes soient prêtes à tout événement!

—Comptez sur nous, seigneur Kéraban, répondit Yanar, et vous verrez ce que nous saurons faire, ma soeur et moi!

—Certes! répondit la courageuse Kurde, en brandissant son yatagan dans un mouvement magnifique. Je n'oublierai pas que j'ai maintenant un fiancé à défendre!»

Si jamais Van Mitten subit une profonde humiliation, ce fut d'entendre l'intrépide femme parler ainsi. Mais, à son tour, il saisit un revolver, bien décidé à faire son devoir.

Tous allaient donc remonter le défilé, de manière à gagner les plateaux environnants, lorsque Bruno crut devoir faire cette réflexion, en homme que la question des repas tient toujours en éveil.

«Mais cet âne, on ne peut le laisser ici!

—En effet, répondit Ahmet. Peut-être Scarpante nous a-t-il égarés dans cette portion reculée de l'Anatolie! Peut-être sommes-nous plus éloignés de Scutari que nous ne le pensons! … Et dans cette charrette sont les seules provisions qui nous restent!»

Toutes ces hypothèses étaient fort plausibles. On devait craindre, maintenant, que cette intervention d'un traître n'eût compromis l'arrivée du seigneur Kéraban et des siens sur les rives du Bosphore, en les éloignant de leur but.

Mais, ce n'était pas l'instant de raisonner sur tout cela: il fallait agir sans perdre un instant.

«Eh bien, dit Kéraban, il nous suivra, cet âne, et pourquoi ne nous suivrait-il pas?»

Et, ce disant, il alla prendre l'animal par sa longe, puis, il essaya de le tirer a lui.

«Allons!» dit-il.

L'âne ne bougea pas.

«Viendras-tu de bon gré?» reprit Kéraban, en lui donnant une forte secousse.

L'âne, qui, sans doute, était fort têtu de sa nature, ne bougea pas davantage.

«Pousse-le, Nizib!» dit Kéraban.

Nizib, aidé de Bruno, essaya de pousser l'âne par derrière … L'âne recula plutôt qu'il n'avança,

«Ah! tu t'entêtes! s'écria Kéraban, qui commençait à se fâcher sérieusement.

—Bon! murmura Bruno, têtu contre têtu!

—Tu me résistes … à moi? reprit Kéraban.

—Votre maître a trouvé le sien! dit Bruno à Nizib, en prenant soin de n'être point entendu.

—Cela m'étonnerait.» répondit Nizib sur le même ton.

Cependant, Ahmet répétait avec impatience:

«Mais il faut partir! … Nous ne pouvons tarder d'une minute … quitte à abandonner cet âne!

—Moi! … lui céder! … jamais!» s'écria Kéraban.

Et, prenant la tête du baudet par les oreilles, puis, les secouant comme s'il eût voulu les arracher:

«Marcheras-tu?» s'écria-t-il. L'âne ne bougea pas.

«Ah! tu ne veux pas m'obéir! … dit Kéraban. Eh bien, je saurai t'y forcer quand même.»

Et voilà Kéraban courant à l'entrée de la caverne, et y ramassant quelques poignées d'herbe sèche, dont il fit une petite botte qu'il présenta à l'âne. Celui-ci fit un pas en avant.

«Ah! ah! s'écria Kéraban, il faut cela pour te décidera marcher!… Eh bien, par Mahomet, tu marcheras!»

Un instant après, cette petite botte d'herbe était attachée à l'extrémité des brancards de la charrette, mais a une distance suffisante pour que l'âne, même en allongeant la tête, ne put l'atteindre. Il arriva donc ceci: c'est que l'animal, sollicité par cet appât qui allait toujours se déplacer en avant de lui, se décida à marcher dans la direction de la passe.

«Très ingénieux! dit Van Mitten.

—Eh bien, imitez-le!» s'écria la noble Saraboul, en l'entraînant à la suite de la charrette.

Elle aussi, c'était un appât qui se déplaçait, mais un appât que Van Mitten, en cela bien différent de l'âne, redoutait surtout d'atteindre!

Tous, suivant la même direction, en troupe serrée, eurent bientôt abandonné le campement, où la position n'eût pas été tenable.

«Ainsi, Ahmet, dit Kéraban, à ton avis, ce Saffar, c'est bien le même insolent personnage qui, par pur entêtement, a fait écraser ma chaise de poste au railway de Poti?

—Oui, mon oncle, mais c'est, avant tout, le misérable qui a fait enlever Amasia, et c'est à moi qu'il appartient!

—Part à deux, neveu Ahmet, part à deux, répondit Kéraban, et qu'Allah nous vienne en aide!»

A peine le seigneur Kéraban, Ahmet et leurs compagnons avaient-ils remonté le défilé d'une cinquantaine de pas, que le sommet des roches se couronnait d'assaillants. Des cris étaient jetés dans l'air, des coups de feu éclataient de toutes parts.

«En arrière! En arrière!» cria Ahmet, qui fit reculer tout son monde jusqu'à la lisière du campement.

Il était trop tard pour abandonner les gorges de Nérissa, trop tard pour aller chercher sur les plateaux supérieurs une meilleure position défensive. Les hommes à la solde de Saffar, au nombre d'une douzaine, venaient d'attaquer. Leur chef les excitait à cette criminelle agression, et, dans la situation qu'ils occupaient, tout l'avantage était pour eux.

Le sort du seigneur Kéraban et de ses compagnons était donc absolument à leur merci.

«A nous! à nous! cria Ahmet, dont la voix domina le tumulte.

—Les femmes au milieu.» répondit Kéraban.

Amasia, Saraboul, Nedjeb, formèrent aussitôt un groupe, autour duquel
Kéraban, Ahmet, Van Mitten, Yanar, Nizib et Bruno vinrent se ranger.
Ils étaient six hommes pour résister à la troupe de Saffar,—un contre
deux,—avec le désavantage de la position.

Presque aussitôt, ces bandits, en poussant d'horribles vociférations, firent irruption par la passe et roulèrent, comme une avalanche, au milieu du campement.

«Mes amis, cria Ahmet, défendons-nous jusqu'à la mort!»

Le combat s'engagea aussitôt. Tout d'abord, Nizib et Bruno avaient été touchés légèrement, mais ils ne rompirent pas, ils luttèrent, et non moins vaillamment que la courageuse Kurde, dont le pistolet répondit aux détonations des assaillants.

Il était évident, d'ailleurs, que ceux-ci avaient ordre de s'emparer d'Amasia, de la prendre vivante, et qu'ils cherchèrent à combattre plutôt à l'arme blanche, afin de ne point avoir à regretter quelque maladroit coup de feu qui eût frappé la jeune fille.

Aussi, dans les premiers instants, malgré la supériorité de leur nombre, l'avantage ne fut-il point à eux, et plusieurs tombèrent-ils très grièvement blessés.

Ce fut alors que deux nouveaux combattants, non des moins redoutables, apparurent sur le théâtre de la lutte.

C'étaient Saffar et Scarpante.

«Ah! le misérable! s'écria Kéraban. C'est bien lui! C'est bien l'homme du railway!»

Et plusieurs fois, il voulut le coucher en joue, mais sans y réussir, étant obligé de faire face à ceux qui l'attaquaient.

Ahmet et les siens, cependant, résistaient intrépidement. Tous n'avaient qu'une pensée: à tout prix sauver Amasia, à tout prix l'empêcher de retomber entre les mains de Saffar.

Mais, malgré tant de dévouement et de courage, il leur fallut bientôt céder devant le nombre. Aussi peu à peu, Kéraban et ses compagnons commencèrent-ils à plier, à se désunir, puis à s'acculer aux roches du défilé. Déjà le désarroi se mettait parmi eux.

Saffar s'en aperçut.

«A lui, Scarpante, à toi! cria-t-il en lui montrant la jeune fille.

—Oui! Seigneur Saffar, répondit Scarpante, et cette fois elle ne vous échappera plus.»

Profitant du désordre, Scarpante parvint à se jeter sur Amasia qu'il saisit et il s'efforça d'entraîner hors du campement.

«Amasia! … Amasia!….» cria Ahmet.

Il voulut se précipiter vers elle, mais un groupe de bandits lui coupa la route; il fut obligé de s'arrêter pour leur faire face.

Yanar essaya alors d'arracher la jeune fille aux étreintes de Scarpante: il ne put y parvenir, et Scarpante, l'enlevant entre ses bras, fit quelques pas vers le défilé.

Mais Kéraban venait d'ajuster Scarpante, et le traître tombait mortellement atteint, après avoir lâché la jeune fille, qui tenta vainement de rejoindre Ahmet.

«Scarpante!… mort!… Vengeons-le! s'écria le chef de ces bandits, vengeons-le!»

Tous se jetèrent alors sur Kéraban et les siens avec un acharnement auquel il n'était plus possible de résister. Pressés de toutes parts, ceux-ci pouvaient à peine faire usage de leurs armes.

«Amasia! … Amasia! … décria Ahmet, en essayant de venir au secours de la jeune fille, que Saffar venait enfin de saisir et qu'il entraînait hors du campement.

—Courage! … Courage!….» ne cessait de crier Kéraban.

Mais il sentait bien que les siens et lui, accablés par le nombre, étaient perdus!

En ce moment, un coup de feu, tiré du haut des roches, fit rouler l'un des assaillants sur le sol. D'autres détonations lui succédèrent aussitôt.

Quelques-uns des bandits tombèrent encore, et leur chute jeta l'épouvante parmi leurs compagnons.

Saffar s'était arrêté un instant, cherchant à se rendre compte de cette diversion. Etait-ce donc un renfort inattendu qui arrivait au seigneur Kéraban?

Mais déjà Amasia avait pu se dégager des bras de Saffar, déconcerté par cette subite attaque.

«Mon père! … Mon père! … criait la jeune fille.

C'était Sélim, en effet, Sélim, suivi d'une vingtaine d'hommes, bien armés, qui accourait au secours de la petite caravane, au moment même où elle allait être écrasée.

«Sauve qui peut!» s'écria le chef des bandits, en donnant l'exemple de la fuite.

Et il disparut, avec les survivants de sa troupe, en se jetant dans la caverne, dont une seconde issue, on le sait, s'ouvrait au dehors.

«Lâches! s'écria Saffar en se voyant ainsi abandonné. Eh bien, on ne l'aura pas vivante.»

Et il se précipita sur Amasia, au moment où Ahmet s'élançait sur lui.

Saffar déchargea sur le jeune homme le dernier coup de son revolver: il le manqua. Mais Kéraban, qui n'avait rien perdu de son sang-froid, ne le manqua pas, lui. Il bondit sur Saffar, le saisit à la gorge, et le frappa d'un coup de poignard au coeur.

Un rugissement, ce fut tout. Saffar, dans ses dernières convulsions, ne put même pas entendre son adversaire s'écrier:

«Voilà pour t'apprendre à faire écraser ma voiture!»

Le seigneur Kéraban et ses compagnons étaient sauvés. A peine les uns ou les autres avaient-ils reçu quelques légères blessures. Et cependant, tous s'étaient bien comportés,—tous,—Bruno et Nizib, dont le courage ne s'était point démenti; le seigneur Yanar, qui avait vaillamment lutté; Van Mitten, qui s'était distingué dans la mêlée, et l'énergique Kurde, dont le pistolet avait souvent retenti au plus fort de l'action.

Toutefois, sans l'arrivée inexplicable de Sélim, c'en eût été fait d'Amasia et de ses défenseurs. Tous eussent péri, car ils étaient décidés à se faire tuer pour elle.

«Mon père!… mon père!… s'écria la jeune fille en se jetant dans les bras de Sélim.

—Mon vieil ami, dit Kéraban, vous … vous … ici?

—Oui!… Moi! répondit Sélim.

—Comment le hasard vous a-t-il amené?… demanda Ahmet.

—Ce n'est point un hasard! répondit Sélim, et, depuis longtemps déjà, je me serais mis à la recherche de ma fille, si, au moment où ce capitaine l'enlevait de la villa, je n'eusse été blessé….

—Blessé, mon père?

—Oui! … Un coup de feu parti de cette tartane! Pendant un mois, retenu par cette blessure, je n'ai pu quitter Odessa! Mais, il y a quelques jours, une dépêche d'Ahmet….

—Une dépêche? s'écria Kéraban, que ce mot malsonnant mit soudain en éveil.

—Oui … une dépêche … datée de Trébizonde!

—Ah! c'était une….

—Sans doute, mon oncle, répondit Ahmet, qui sauta au cou de Kéraban, et pour la première fois qu'il m'arrive d'envoyer un télégramme à votre insu, avouez que j'ai bien fait!

—Oui … mal bien fait! répondit Kéraban en hochant la tête, mais que je ne t'y reprenne plus, mon neveu!

—Alors, reprit Sélim, apprenant par cette dépêche que tout péril n'était peut être pas écarté pour votre petite caravane, j'ai réuni ces braves serviteurs, je suis arrivé à Scutari, je me suis lancé sur la route du littoral….

—Et par Allah! ami Sélim, st'écria Kéraban, vous êtes arrivé à temps! … Sans vous, nous étions perdus! … Et cependant, on se battait bien dans notre petite troupe!

—Oui! ajouta le seigneur Yanar, et ma soeur a montré qu'elle savait, au besoin, faire le coup de feu!

—Quelle femme!» murmura Van Mitten.

En ce moment, les nouvelles lueurs de l'aube commençaient à blanchir l'horizon. Quelques nuages, immobilisés au zénith, se nuançaient des premiers rayons du jour.

«Mais où sommes-nous, ami Sélim, demanda le seigneur Kéraban, et comment avez-vous pu nous rejoindre dans cette région où un traître avait entraîné notre caravane….

—Et loin de notre route? ajouta Ahmet.

—Mais non mes amis, mais non! répondit Sélim. Vous êtes bien sur le chemin de Scutari, à quelques lieues seulement de la mer!

—Hein? … fit Kéraban.

—Les rives du Bosphore sont là! ajouta Sélim en tendant sa main vers le nord-ouest.

—Les rives du Bosphore?» s'écria Ahmet.

Et tous de gagner, en remontant les roches, le plateau supérieur qui s'étendait au-dessus des gorges de Nérissa.

« Voyez … voyez!….» dit Sélim.

En effet, un phénomène se produisait, en ce moment,—phénomène naturel qui, par un simple effet de réfraction, faisait apparaître au loin les parages tant désirés. A mesure que se faisait le jour, un mirage relevait peu à peu les objets situés au-dessous de l'horizon. On eût dit que les collines, qui s'arrondissaient à la lisière de la plaine, s'enfonçaient dans le sol comme une ferme de décor.

«La mer! … C'est la mer!» s'écria Ahmet!

Et tous de répéter avec lui:

«La mer! … La mer!»

Et, bien que ce ne fut qu'un effet de mirage, la mer n'en était pas moins là, à quelques lieues à peine.

«La mer! … La mer! … ne cessait de répéter le seigneur Kéraban. Mais, si ce n'est pas le Bosphore, si ce n'est pas Scutari, nous sommes au dernier jour du mois, et….

—C'est le Bosphore! … C'est Scutari! …» s'écria Ahmet.

Le phénomène venait de s'accentuer, et, maintenant, toute la silhouette d'une ville, bâtie en amphithéâtre, se découpait sur les derniers plans de l'horizon.

«Par Allah! c'est Scutari! répéta Kéraban. Voilà son panorama qui domine le détroit! … Voilà la mosquée de Buyuk Djami!»

Et, en effet, c'était bien Scutari, que Sélim venait de quitter trois heures auparavant.

«En route, en route!» s'écria Kéraban.

Et, comme un bon Musulman qui, en toutes choses, reconnaît la grandeur de Dieu:

«Ilah il Allah!» ajouta-t-il en se tournant vers le soleil levant.

Un instant après, la petite caravane s'élançait vers la route qui longe la rive gauche du détroit. Quatre heures après, à cette date du 30 septembre,—dernier jour fixé pour la célébration du mariage d'Amasia et d'Ahmet,—le seigneur Kéraban, ses compagnons et son âne, après avoir achevé ce tour de la mer Noire, apparaissaient sur les hauteurs de Scutari et saluaient de leurs acclamations les rives du Bosphore.

XIV

DANS LEQUEL VAN MITTEN ESSAIE DE FAIRE COMPRENDRE LA SITUATION A LA NOBLE SARABOUL.

C'était en un des plus heureux sites qui se puisse rêver, à mi-côte de la colline sur laquelle se développe Scutari, que s'élevait la villa du seigneur Kéraban.

Scutari, ce faubourg asiatique de Constantinople, l'ancienne Chrysopolis, ses mosquées aux toits d'or, tout le bariolage de ses quartiers où se presse une population de cinquante mille habitants, son débarcadère flottant sur les eaux du détroit, l'immense rideau des cyprès de son cimetière,—ce champ de repos préféré des riches Musulmans, qui craignent que la capitale suivant une légende, ne soit prise pendant que les fidèles seront à la prière—puis, à une lieue de là, le mont Boulgourlou qui domine cet ensemble et permet à la vue de s'étendre sur la mer de Marmara, le golfe de Nicomédie, le canal de Constantinople, rien ne peut donner une idée de ce splendide panorama, unique au monde, sur lequel s'ouvraient les fenêtres de la villa du riche négociant.

A cet extérieur, à ces jardins en terrasse, aux beaux arbres, platanes, hêtres et cyprès qui les ombragent, répondait dignement l'intérieur de l'habitation. Vraiment, il eût été dommage de s'en défaire pour n'avoir point à payer quotidiennement les quelques paras auxquels étaient maintenant taxés les caïques du Bosphore!

Il était alors midi. Depuis trois heures environ, le maître de céans et ses hôtes étaient installés dans cette splendide villa. Après avoir refait leur toilette, ils s'y reposaient des fatigues et des émotions de ce voyage, Kéraban, tout fier de son succès, se moquant du Muchir et de ses impôts vexatoires; Amasia et Ahmet, heureux comme des fiancés qui vont devenir époux; Nedjeb, un perpétuel éclat de rire; Bruno, satisfait en se disant qu'il rengraissait déjà, mais inquiet pour son maître; Nizib, toujours calme, même dans les grandes circonstances, le seigneur Yanar, plus farouche que jamais, sans qu'on pût savoir pourquoi; la noble Saraboul, aussi impérieuse qu'elle eût pu l'être dans la capitale du Kurdistan; Van Mitten enfin, assez préoccupé de l'issue de cette aventure.

Si Bruno constatait déjà une certaine amélioration dans son embonpoint, ce n'était pas sans raison. Il y avait eu un déjeuner aussi abondant que magnifique. Ce n'était pas le fameux dîner auquel le seigneur Kéraban avait invité son ami Van Mitten, six semaines auparavant; mais, pour être devenu un déjeuner, il n'en avait pas été moins superbe. Et maintenant, tous les convives, réunis dans le plus charmant salon de la villa, dont les larges baies s'ouvraient, sur le Bosphore, achevaient, dans une conversation animée, de se congratuler les uns les autres.

«Mon cher Van Mitten, dit le seigneur Kéraban, qui allait, venait, serrant la main à ses hôtes, c'était un dîner auquel je vous avais invité, mais il ne faut pas m'en vouloir si l'heure nous a obligés à….

—Je ne me plains pas, ami Kéraban, répondit le Hollandais. Votre cuisinier a bien fait les choses!

—Oui, très bonne cuisine, en vérité, très bonne cuisine! ajouta le seigneur Yanar, qui avait mangé plus qu'il ne convient, même à un Kurde de grand appétit.

—On ne ferait pas mieux au Kurdistan, répondit Saraboul, et si jamais, seigneur Kéraban, vous venez à Mossoul nous rendre visite….

—Comment donc? s'écria Kéraban, mais j'irai, belle Saraboul, j'irai vous voir, vous et mon ami Van Mitten!

—Et nous tâcherons de ne pas vous faire regretter votre villa, … pas plus que vous ne regretterez la Hollande, ajouta l'aimable femme en se retournant vers son fiancé.

—Près de vous, noble Saraboul! …» crut devoir répondre Van Mitten, qui ne parvint pas à finir sa phrase.

Puis, pendant que l'aimable Kurde se dirigeait du côté des fenêtres du salon, qui s'ouvraient sur le Bosphore:

«Le moment est venu, je crois, dit-il à Kéraban, de lui apprendre que ce mariage est nul!

—Aussi nul, Van Mitten, que s'il n'avait jamais été fait!

—Vous m'aiderez bien un peu, Kéraban, dans cette tâche … qui ne laisse pas d'être scabreuse!

—Hum!… ami Van Mitten, répondit Kéraban, ce sont là de ces choses intimes … qu'on ne doit traiter qu'en tête-à-tête!

—Diable!» fit le Hollandais.

Et il alla s'asseoir dans un coin, pour chercher quel pourrait être le meilleur mode d'opérer.

«Digne Van Mitten, dit alors Kéraban à son neveu, quelle scène avec sa
Kurdistane!

—Il ne faut pourtant pas oublier, répondit Ahmet, que c'est pour nous qu'il a poussé le dévouement jusqu'à l'épouser!

—Aussi lui viendrons-nous en aide, mon neveu! Bah! il était marié, au moment où, sous peine de prison, on l'a obligé à contracter ce nouveau mariage, et, pour un Occidental, c'est un cas de nullité absolue! Donc, il n'a rien à craindre … rien!

—Je le sais, mon oncle, mais, quand madame Saraboul recevra ce coup en pleine poitrine, quel bondissement de panthère trompée! … Et le beau-frère Yanar, quelle explosion de poudrière!

—Par Mahomet! répondit Kéraban, nous leur ferons entendre raison! Après tout, Van Mitten n'était coupable de quoi que ce soit, et, au caravansérail de Rissar, l'honneur de la noble Saraboul n'a jamais, de son fait, couru l'ombre d'un danger!

—Jamais, oncle Kéraban, et il est clair que cette tendre veuve cherchait à se remarier à tout prix!

—Sans doute, Ahmet. Aussi n'a-t-elle pas hésité à mettre la main sur ce bon Van Mitten!

—Une main de fer, oncle Kéraban!

—D'acier! répliqua Kéraban.

—Mais enfin, mon oncle, s'il s'agit tout à l'heure de défaire ce faux mariage….

—Il s'agit aussi d'en faire un vrai, n'est-ce pas? répondit Kéraban, en tournant et retournant ses mains l'une sur l'autre comme s'il les eût savonnées.

—Oui … le mien! dit Ahmet.

—Le nôtre! ajouta la jeune fille, qui venait des'approcher. Nous l'avons bien mérité?

—Bien mérité, dit Sélim.

—Oui, ma petite Amasia, répondit Kéraban, mérité dix fois, cent fois, mille fois! Ah! chère enfant! quand je songe que, par ma faute, par mon entêtement, tu as failli….

—Bon! Ne parlons plus de cela! dit Ahmet.

—Non, jamais, oncle Kéraban! dit la jeune fille en lui fermant la bouche de sa petite main.

—Aussi, reprit Kéraban, j'ai fait voeu … Oui!… j'ai fait voeu … de ne plus m'entêter à quoi que ce soit!

—Je voudrais voir cela pour y croire! s'écria Nedjeb en partant d'un bel éclat de rire.

—Hein? … Qu'a-t-elle dit, cette moqueuse de Nedjeb?

—Oh! rien, seigneur Kéraban!

—Oui, reprit celui-ci, je ne veux plus jamais m'entêter … si ce n'est à vous aimer tous les deux!

—Quand le seigneur Kéraban renoncera à être le plus têtu des hommes!… murmura Bruno.

—C'est qu'il n'aura plus de tête! répondit Nizib.

—Et encore!» ajouta le rancunier serviteur de Van Mitten.

Cependant, la noble Kurde s'était rapprochée de son fiancé, qui restait tout pensif en son coin, trouvant sans doute sa tâche d'autant plus difficile qu'à lui seul incombait le soin de l'exécuter.

«Qu'avez-vous donc, seigneur Van Mitten? lui demanda-t-elle. Je vous trouve l'air soucieux!

—En effet, beau-frère! ajouta le seigneur Yanar. Que faites-vous là?
Vous ne nous avez pas amenés à Scutari pour n'y rien voir, j'imagine!
Montrez-nous donc le Bosphore comme nous vous montrerons dans quelques
jours le Kurdistan!»

A ce nom redouté, le Hollandais tressauta comme s'il eût reçu la secousse d'une pile électrique.

«Allons, venez, seigneur Van Mitten! reprit Saraboul en l'obligeant à se lever.

—A vos ordres … belle Saraboul! … Je suis entièrement à vos ordres!» répondit Van Mitten.

Et, mentalement, il se disait et se redisait.

«Comment lui apprendre?….»

A ce moment, la jeune Zingare, après avoir ouvert une des grandes baies du salon, qu'une riche tenture abritait des rayons du soleil, s'écriait joyeusement:

«Voyez! … Voyez! … Scutari est en grande animation!…. ce sera très intéressant de s'y promener aujourd'hui!»

Les hôtes de la villa s'étaient avancés près des fenêtres.

«En effet, dit Kéraban, le Bosphore est couvert d'embarcations pavoisées! Sur les places et dans les rues, j'aperçois des acrobates, des jongleurs!….

On entend la musique, et les quais sont pleins de monde comme pour un spectacle!

—Oui, dit Sélim, la ville est en fête!

—J'espère bien que cela ne nous empêchera pas de célébrer notre mariage? dit Ahmet.

—Non, certes! répondit le seigneur Kéraban. Nous allons avoir à Scutari le pendant de ces fêtes de Trébizonde, qui semblaient avoir été données en l'honneur de notre ami Van Mitten!

—Il me plaisantera jusqu'au bout! murmura le Hollandais. Mais c'est dans le sang! Il ne faut pas lui en vouloir!

—Mes amis, dit alors Sélim, occupons-nous immédiatement de notre grande affaire! C'est le dernier jour, aujourd'hui….

—Et ne l'oublions pas! répondit Kéraban.

—Je vais chez le juge de Scutari, reprit Sélim, afin de faire préparer le contrat.

—Nous vous y rejoindrons! répondit Ahmet. Vous savez, mon oncle, que votre présence est indispensable….

—Presque autant que la tienne! s'écria Kéraban, en accentuant sa réponse d'un bon gros rire.

—Oui, mon oncle … plus indispensable encore, si vous le voulez bien … en votre qualité de tuteur!

—Eh bien, dit Sélim, dans une heure, rendez-vous chez le juge de
Scutari!»

Et il sortit du salon, au moment où Ahmet ajoutait, en s'adressant à la jeune fille:

«Puis, après la signature chez le juge, chère Amasia, une visite à l'iman, qui nous dira sa meilleure prière … puis….

—Puis … nous serons mariés! s'écria Nedjeb, comme s'il se fût agi d'elle.

—Cher Ahmet!» murmura la jeune fille.

Cependant, la noble Saraboul s'était une seconde fois rapprochée de Van Mitten, qui, de plus en plus pensif, venait de s'asseoir dans un autre coin du salon.

«En attendant cette cérémonie, lui dit-elle, pourquoi ne descendrions-nous pas jusqu'au Bosphore?

—Le Bosphore? … répondit Van Mitten, l'air hébété. Vous parlez du
Bosphore?

—Oui! … le Bosphore! reprit le seigneur Yanar. On dirait que vous ne comprenez pas!

—Si … si! … Je suis prêt, répondit Van Mitten en se relevant sous la main puissante de son beau-frère. Oui … le Bosphore! … Mais, auparavant, je désirerais … je voudrais….

—Vous voudriez? répéta Saraboul.

—Je serais heureux d'avoir un entretien … particulier … avec vous … belle Saraboul!

—Un entretien particulier?

—Soit! Je vous laisse alors, dit Yanar.

—Non … restez, mon frère, répondit Saraboul, qui dévisageait son fiancé, restez!… J'ai comme un pressentiment que votre présence ne sera pas inutile!

—Par Mahomet, comment va-t-il s'en tirer? murmura Kéraban à l'oreille de son neveu.

—Ce sera dur! dit Ahmet.

—Aussi, ne nous éloignons pas, afin de soutenir, au besoin, les opérations de Van Mitten!

—Pour sûr, il va être mis en pièces!» murmura Bruno.

Le seigneur Kéraban, Ahmet, Amasia et Nedjeb, Bruno et Nizib se dirigèrent vers la porte, afin de laisser la place libre aux combattants.

«Courage, Van Mitten! dit Kéraban, qui serra la main de son ami en passant près de lui. Je ne m'éloigne pas, je vais me tenir dans la pièce à côté et veillerai sur vous.

—Courage, mon maître, ajouta Bruno, ou garele Kurdistan!»

Un instant après, la noble Kurde, Van Mitten, le seigneur Yanar, étaient seuls dans le salon, et le Hollandais, se grattant le front de l'index, se disait dans un a parte mélancolique:

«Si je sais de quelle façon commencer!»

Saraboul alla franchement à lui:

«Qu'avez-vous à nous dire, seigneur Van Mitten? demanda-t-elle d'un ton suffisamment contenu pour permettre à une discussion de commencer sans trop d'éclat.

—Allons! Parlez! dit plus durement Yanar.

—Si nous nous asseyions? dit Van Mitten, qui sentait ses jambes se dérober sous lui.

—Ce que l'on peut dire assis, on peut le dire debout! répliqua
Saraboul. Nous vous écoutons!»