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Kéraban-Le-Têtu, Volume II cover

Kéraban-Le-Têtu, Volume II

Chapter 9: V
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About This Book

The narrative continues the expedition along the Black Sea littoral as companions confront missed connections, scarce transport, and a divided party. One member decides to ride horseback to reach a stubborn elder at the Turkish–Russian frontier while another composes a long letter to reassure his fiancée. Local impressions of Poti, its marshes and port, explain the delays that force improvisation and raise fears of illness. Comic and anxious domestic details punctuate the journey: a servant’s discovery of sudden weight loss at a quay balance underscores the physical toll of travel. Early departures are planned to overtake the intractable relative and resume the course.

III

DANS LEQUEL BRUNO JOUE A SON CAMARADE NIZIB UN TOUR QUE LE LECTEUR VOUDRA BIEN LUI PARDONNER.

Une grossière maison de bois, divisée en deux chambres avec fenêtres ouvertes sur la mer, un pylône, fait de poutrelles, supportant un appareil catoptrique, c'est-à-dire une lanterne à réflecteurs, et dominant le toit d'une soixantaine de pieds, tel était le phare d'Atina et ses dépendances. Donc rien de plus rudimentaire.

Mais, tel qu'il était, ce feu rendait de grands services à la navigation, au milieu de ces parages. Son établissement ne datait que de quelques années. Aussi, avant que les difficiles passes du petit port d'Atina qui s'ouvre plus à l'ouest fussent éclairées, que de navires s'étaient mis à la côte au fond de ce cul-de-sac du continent asiatique! Sous la poussée des brises du nord et de l'ouest, un steamer a de la peine à se relever, malgré les efforts de sa machine,—à plus forte raison, un bâtiment à voiles, qui ne peut lutter qu'en biaisant contre le vent.

Deux gardiens demeuraient à poste fixe dans la maisonnette de bois, disposée au pied du phare; une première chambre leur servait de salle commune; une seconde contenait les deux couchettes qu'ils n'occupaient jamais ensemble, l'un d'eux étant de garde chaque nuit, aussi bien pour l'entretien du feu que pour le service des signaux, lorsque quelque navire s'aventurait sans pilote dans les passes d'Atina.

Aux coups qui furent frappés du dehors, la porte de la maisonnette s'ouvrit. Le seigneur Kéraban, sous la violente poussée de l'ouragan —ouragan lui-même!—entra précipitamment, suivi d'Ahmet, de Van Mitten, de Bruno et de Nizib.

«Que demandez-vous? dit l'un des gardiens, que son compagnon, réveillé par le bruit, rejoignit presque aussitôt.

—L'hospitalité pour la nuit? répondit Ahmet.

—L'hospitalité? reprit le gardien. Si ce n'est qu'un abri qu'il vous faut, la maison est ouverte.

—Un abri, pour attendre le jour, répondit Kéraban, et de quoi apaiser notre faim.

—Soit, dit le gardien, mais vous auriez été mieux dans quelque auberge du bourg d'Atina.

—A quelle distance est ce bourg? demanda Van Mitten.

—A une demi-lieue-environ du phare et en arrière des falaises, répondit le gardien.

—Une demi-lieue à faire par ce temps horrible! s'écria Kéraban. Non, mes braves gens, non! … Voici des bancs sur lesquels nous pourrons passer la nuit! … Si notre araba et nos chevaux peuvent s'abriter derrière votre maisonnette, c'est tout ce qu'il nous faudra! … Demain, dès qu'il fera jour, nous gagnerons la bourgade, et qu'Allah nous vienne en aide pour y trouver quelque véhicule plus convenable….

—Plus rapide, surtout! … ajouta Ahmet.

—Et moins rude! … murmura Bruno entre ses dents.

—… que cette araba dont il ne faut pourtant pas dire du mal! … répliqua le seigneur Kéraban, qui jeta un regard sévère au rancunier serviteur de Van Mitten.

—Seigneur, reprit le gardien, je vous répète que notre demeure est à votre service. Bien des voyageurs y ont déjà cherché asile contre le mauvais temps et se sont contentés….

—De ce dont nous saurons bien nous contenter nous-mêmes!» répondit
Kéraban.

Et cela dit, les voyageurs prirent leurs mesures pour passer la nuit dans cette maisonnette. En tout cas, ils ne pouvaient que se féliciter d'avoir trouvé un tel refuge, si peu confortable qu'il fût, à entendre le vent et la pluie qui faisaient rage au dehors.

Mais, dormir, c'est bien, à la condition que le sommeil soit précédé d'un souper quelconque. Ce fut naturellement Bruno qui en fit l'observation, en rappelant que les réserves de l'araba étaient absolument épuisées.

«Au fait, demanda Kéraban, qu'avez-vous à nous offrir, mes braves gens, … en payant, bien entendu?

—Bon ou mauvais, répondit un des gardiens, il y a ce qu'il y a, et toutes les piastres du trésor impérial ne vous feraient pas trouver autre chose ici que le peu qui nous reste des provisions du phare!

—Ce sera suffisant! répondit Ahmet.

—Oui! … s'il y en a assez! … murmura Bruno, dont les dents s'allongeaient sous la surexcitation d'une véritable fringale.

—Passez dans l'autre chambre, répondit le gardien. Ce qui est sur la table est à votre disposition!

—Et Bruno nous servira, répondit Kéraban, tandis que Nizib ira aider le postillon à remiser le moins mal possible, à l'abri du vent, notre araba et son équipage!»

Sur un signe de son maître, Nizib sortit aussitôt, afin de tout disposer pour le mieux.

En même temps, le seigneur Kéraban, Van Mitten et Ahmet, suivis de Bruno, entraient dans la seconde chambre et prenaient place devant un foyer de bois flambant, près d'une petite table. Là, dans des plats grossiers se trouvaient quelques restes de viande froide, auxquels les voyageurs affamés firent honneur. Bruno, les regardant manger si avidement, semblait même penser qu'ils leur en faisaient trop.

«Et mais il ne faut pas oublier Bruno ni Nizib! fit observer Van Mitten, après un quart d'heure d'un travail de mastication que le serviteur du digne Hollandais trouva interminable.

—Non certes, répondit le seigneur Kéraban, il n'y a pas de raison pour qu'ils meurent de faim plus que leurs maîtres!

—Il est vraiment bien bon! murmura Bruno.

—Et il ne faut point les traiter comme des Cosaques! … ajouta
Kéraban! … Ah! ces Cosaques! … on en pendrait cent….

—Oh! fit Van Mitten.

—Mille … dix mille … cent mille … ajouta Kéraban en secouant son ami d'une main vigoureuse, qu'il en resterait trop encore!… Mais la nuit s'avance! … Allons dormir!

—Oui, cela vaut mieux!» répondit Van Mitten, qui, par ce «oh!» intempestif, avait failli provoquer le massacre d'une grande partie des tribus nomades de l'Empire moscovite.

Le seigneur Kéraban, Van Mitten et Ahmet revinrent alors dans la première chambre, au moment où Nizib y rejoignait Bruno pour souper avec lui. Là, s'enveloppant de leur manteau, étendus sur les bancs, tous trois cherchèrent à tromper dans le sommeil les longues heures d'une nuit de tempête. Mais il leur serait bien difficile, sans doute, de dormir dans ces conditions.

Cependant, Bruno et Nizib, attablés l'un devant l'autre, se préparaient à achever consciencieusement ce qui restait dans les plats et au fond des brocs,—Bruno, toujours très dominateur avec Nizib, Nizib, toujours très déférent vis-à-vis de Bruno.

«Nizib, dit Bruno, à mon avis, lorsque les maîtres ont soupé, c'est le droit des serviteurs de manger les restes, quand ils veulent bien leur en laisser.

—Vous avez toujours faim, monsieur Bruno? demanda Nizib d'un air approbateur.

—Toujours faim, Nizib, surtout quand il y a douze heures que je n'ai rien pris!

—Il n'y paraît pas!

—Il n'y paraît pas!… Mais, ne voyez-vous pas, Nizib, que j'ai encore maigri de dix livres depuis huit jours! Avec mes vêtements devenus trop larges, on habillerait un homme deux fois gros comme moi?

—C'est vraiment singulier, ce qui vous arrive, monsieur Bruno! Moi! j'engraisse plutôt à ce régime-là!

—Ah! tu engraisses! … murmura Bruno, qui regarda son camarade de travers.

—Voyons un peu ce qu'il y a dans ce plat, dit Nizib.

—Hum! fit Bruno, il n'y reste pas grand chose … et, quand il y en a à peine pour un, à coup sûr il n'y en a pas pour deux!

—En voyage, il faut savoir se contenter de ce que l'on trouve, monsieur Bruno!

—Ah! tu fais le philosophe, se dit Bruno! Ah! tu te permets d'engraisser! … toi!»

Et ramenant à lui l'assiette de Nizib: «Eh! que diable vous êtes-vous donc servi là? dit-il.

—Je ne sais, mais cela ressemble beaucoup à un reste de mouton, répondit Nizib, qui replaça l'assiette devant lui.

—Du mouton? … s'écria Bruno. Eh! Nizib, prenez garde! … Je crois que vous faites erreur!

—Nous verrons bien, dit Nizib, en portant à sa bouche un morceau qu'il venait de piquer avec sa fourchette.

—Non! … non! … répliqua Bruno, en l'arrêtant de la main. Ne vous pressez pas! Par Mahomet, comme vous dites, je crains bien que ce ne soit de la chair d'un certain animal immonde,—immonde pour un Turc, s'entend, et non pour un chrétien!

—Vous croyez, monsieur Bruno?

—Permettez-moi de m'en assurer, Nizib.»

Et Bruno fit passer sur son assiette le morceau de viande choisi par Nizib; puis, sous prétexte d'y goûter, il le fit entièrement disparaître en quelques bouchées.

«Eh bien? demanda Nizib, non sans une certaine inquiétude.

—Eh bien, répondit Bruno, je ne me trompais pas! … C'est du porc!
 … Horreur! Vous alliez manger du porc!

—Du porc? s'écria Nizib. C'est défendu….

—Absolument.

—Pourtant, il m'avait semblé….

—Que diable, Nizib, vous pouvez bien vous en rapporter à un homme qui doit s'y connaître mieux que vous!

—Alors, monsieur Bruno? …

—Alors, à votre place, je me contenterais de ce morceau de fromage de chèvre.

—C'est maigre! répondit Nizib.

—Oui … mais il a l'air excellent!»

Et Bruno plaça le fromage devant son camarade. Nizib commença à manger, non sans faire la grimace, tandis que l'autre achevait à grands coups de dents le mets plus substantiel, improprement qualifié par lui de porc.

«A votre santé, Nizib, dit-il, en se servant un plein gobelet du contenu d'un broc posé sur la table.

—Quelle est cette boisson? demanda Nizib.

—Hum! … fit Bruno … il me semble….

—Quoi donc? dit Nizib en tendant son verre.

—Qu'il y a un peu d'eau-de-vie là-dedans…. répondit Bruno, et un bon musulman ne peut se permettre….

—Je ne puis cependant manger sans boire!

—Sans boire? … non!… et voici dans ce broc une eau fraîche, dont il faudra vous contenter, Nizib! Êtes-vous heureux, vous autres Turcs, d'être habitués à cette boisson si salutaire!»

Et, pendant que buvait Nizib:

«Engraisse, murmurait Bruno, engraisse, mon garçon … engraisse!…»

Mais voilà que Nizib, en tournant la tête, aperçut un autre plat déposé sur la cheminée, et dans lequel il restait encore un morceau de viande d'appétissante mine.

«Ah! s'écria Nizib, je vais donc pouvoir manger plus sérieusement, cette fois!….

—Oui … cette fois, Nizib, répondit Bruno, et nous allons partager en bons camarades! … Vraiment, cela me faisait de la peine de vous voir réduit à ce fromage de chèvre!

—Ceci doit être du mouton, monsieur Bruno!

—Je le crois, Nizib.»

Et Bruno, attirant le plat devant lui, commença à découper le morceau que Nizib dévorait du regard.

«Eh bien! dit-il.

—Oui … du mouton … répondit Bruno, ce doit-être du mouton! … Du reste, nous avons rencontré tant de troupeaux de ces intéressants quadrupèdes sur notre route! … C'est à croire, vraiment, qu'il n'y a que des moutons dans le pays!

—Eh bien? … dit Nizib en tendant son assiette.

—Attendez, … Nizib, … attendez! … Dans votre intérêt, il vaut mieux que je m'assure … Vous comprenez, ici … à quelques lieues seulement de la frontière … c'est presque encore de la cuisine russe … Et les Russes … il faut s'en défier!

—Je vous répète, monsieur Bruno, que, cette fois, il n'y a pas d'erreur possible!

—Non … répondit Bruno qui venait de goûter au nouveau plat, c'est bien du mouton, et cependant….

—Hein? … fit Nizib.

—On dirait…. répondit Bruno en avalant coup sur coup les morceaux qu'il avait mis sur son assiette.

—Pas si vite, monsieur Bruno!

—Hum! … Si c'est du mouton … il a un singulier goût!

—Ah! … je saurai bien! … s'écria Nizib, qui, en dépit de son calme, commençait à se monter.

—Prenez garde, Nizib, prenez garde!»

Et ce disant, Bruno faisait précipitamment disparaître les dernières bouchées de viande.

«A la fin, monsieur Bruno!….

—Oui, Nizib, … à la fin … je suis fixé! … Vous aviez absolument raison, cette fois!

—C'était du mouton?

—Du vrai mouton!

—Que vous avez dévoré!….

—Dévoré, Nizib? … Ah! voilà un mot que je ne saurais admettre! …
Dévoré? … Non! … J'y ai goûté seulement!

—Et j'ai fait là un joli souper! répliqua Nizib d'un ton piteux. Il me semble, monsieur Bruno, que vous auriez bien pu me laisser ma part, et ne point tout manger, pour vous assurer que c'était….

—Du mouton, en effet, Nizib! Ma conscience m'oblige….

—Dites votre estomac!

—A le reconnaître! … Après tout, il n'y a pas lieu pour vous de le regretter, Nizib!

—Mais si, monsieur Bruno, mais si!

—Non! … Vous n'auriez pu en manger!

—Et pourquoi?

—Parce que ce mouton était piqué de lard, Nizib, vous entendez bien … piqué de lard, … et que le lard n'est point orthodoxe!»

Là-dessus, Bruno se leva de table, frottant son estomac en homme qui a bien soupé; puis, il rentra dans la salle commune, suivi du très déconfit Nizib.

Le seigneur Kéraban, Ahmet et Van Mitten, étendus sur les bancs de bois, n'avaient encore pu trouver un instant de sommeil. La tempête, d'ailleurs, redoublait au dehors. Les ais de la maison de bois gémissaient sous ses coups. On pouvait craindre que le phare ne fût menacé d'une dislocation complète. Le vent ébranlait la porte et les volets des fenêtres, comme s'ils eussent été frappés de quelque bélier formidable. Il fallut les étayer solidement. Mais aux secousses du pylone, encastré dans la muraille, on se rendait compte de ce que pouvaient être, à cinquante pieds au-dessus du toit, les violences de la bourrasque. Le phare résisterait-il à cet assaut, le feu continuerait-il à éclairer les passes d'Atina, où la mer devait être démontée, il y avait doute à cela, un doute plein d'éventualités des plus graves. Il était alors onze heures et demie du soir.

«Il n'est pas possible de dormir ici! dit Kéraban, qui se leva et parcourut à petits pas la salle commune.

—Non, répondit Ahmet, et si la fureur de l'ouragan augmente encore, il y a lieu de craindre pour cette maisonnette! Je pense donc qu'il est bon de nous tenir prêts à tout événement!

—Est-ce que vous dormez, Van Mitten, est-ce que vous pouvez dormir?» demanda Kéraban.

Et il alla secouer son ami.

«Je sommeillais, répondit Van Mitten.

—Voilà ce que peuvent les natures placides! Là où personne ne saurait prendre un instant de repos, un Hollandais trouve encore le moment de sommeiller!

—Je n'ai jamais vu pareille nuit! dit l'un des gardiens. Le vent bat en côte, et qui sait si demain les roches d'Atina ne seront pas couvertes d'épaves!

—Est-ce qu'il y avait quelque navire en vue? demanda Ahmet.

—Non … répondit le gardien, du moins, avant le coucher du soleil. Lorsque je suis monté au haut du phare pour l'allumer, je n'ai rien aperçu au large. C'est heureux, car les parages d'Atina sont mauvais, et même avec ce feu qui les éclaire jusqu'à cinq milles du petit port, il est difficile de les accoster.»

En ce moment, un coup de rafale repoussa plus violemment la porte à l'intérieur de la chambre comme si elle venait de voler en éclats.

Mais le seigneur Kéraban s'était jeté sur cette porte, il l'avait repoussée, il avait lutté contre la bourrasque, et il parvint à la refermer avec l'aide du gardien.

«Quelle entêtée! s'écria-t-il, mais j'ai été plus têtu qu'elle!

—La terrible tempête! s'écria Ahmet.

—Terrible, en effet, répondit Van Mitten, une tempête presque comparable à celles qui se jettent sur nos côtes de la Hollande, après avoir traversé l'Atlantique!

—Oh! fit Kéraban, presque comparable!

—Songez donc, ami Kéraban! Ce sont des tempêtes qui nous viennent d'Amérique à travers tout l'Océan!

—Est-ce que les colères de l'Océan, Van Mitten, peuvent se comparer à celles de la mer Noire?

—Ami Kéraban, je ne voudrais pas vous contrarier, mais, en vérité….

—En vérité, vous cherchez à le faire! répondit Kéraban, qui n'avait pas lieu d'être de très bonne humour.

—Non! … je dis seulement….

—Vous dites?….

—Je dis qu'auprès de l'Océan, auprès de l'Atlantique, la mer Noire, à proprement parler, n'est qu'un lac!

—Un lac! … s'écria Kéraban on redressant la tête. Par Allah! il me semble que vous avez dit un lac!

—Un vaste lac, si vous voulez! … répondit Van Mitten qui cherchait à adoucir ses expressions, un immense lac … mais un lac!

—Pourquoi pas un étang?

—Je n'ai point dit un étang!

—Pourquoi pas une mare?

—Je n'ai point dit une mare!

—Pourquoi pas une cuvette?

—Je n'ai point dit une cuvette!

—Non! … Van Mitten, mais vous l'avez pensé!

—Je vous assure….

—Eh bien, soit! … une cuvette! … Mais, que quelque cataclysme vienne à jeter votre Hollande dans cette cuvette, et votre Hollande s'y noiera tout entière! … Cuvette!»

Et sur ce mot qu'il répétait en le mâchonnant, le seigneur Kéraban se mit à arpenter la chambre.

«Je suis pourtant bien sûr de n'avoir point dit cuvette! murmurait Van
Mitten, absolument décontenancé.

—Croyez, mon jeune ami, ajouta-t-il en s'adressant à Ahmet, que cette expression ne m'est pas même venue à la pensée! … L'Atlantique.

—Soit, monsieur Van Mitten, répondit Ahmet, mais ce n'est ni le lieu ni l'heure de discuter là-dessus!

—Cuvette! …» répétait entre ses dents l'entêté personnage.

Et il s'arrêtait pour regarder en face son ami le Hollandais, qui
n'osait plus prendre la défense de la Hollande, dont le seigneur
Kéraban menaçait d'engloutir le territoire sous les flots du
Pont-Euxin.

Pendant une heure encore, l'intensité de la tourmente ne fit que s'accroître. Les gardiens, très inquiets, sortaient de temps en temps par l'arrière de la maisonnette pour surveiller le pylône de bois à l'extrémité duquel oscillait la lanterne. Leurs hôtes, rompus par la fatigue, avaient repris place sur les bancs de la salle et cherchaient vainement à se reposer dans quelques instants de sommeil.

Tout à coup, vers deux heures du matin, maîtres et domestiques furent violemment secoués de leur torpeur. Les fenêtres, dont les auvents avaient été arrachés, venaient de voler en éclats.

En même temps, pendant une courte accalmie, un coup de canon se faisait entendre au large.

IV

DANS LEQUEL TOUT SE PASSE AU MILIEU DES ÉCLATS DE LA FOUDRE ET DE LA FULGURATION DES ÉCLAIRS

Tous s'étaient levés, se précipitaient aux fenêtres, regardaient la mer, dont les lames, pulvérisées par le vent, assaillaient d'une pluie violente la maison du phare. L'obscurité était profonde, et il n'eût pas été possible de rien voir, même à quelques pas, si, par intervalles, de grands éclairs fauves n'eussent illuminé l'horizon.

Ce fut dans un de ces éclairs qu'Ahmet signala un point mouvant, qui apparaissait et disparaissait au large.

«Est-ce un navire? s'écria-t-il.

—Et si c'est un navire, est-ce lui qui a tiré ce coup de canon? ajouta Kéraban.

—Je monte à la galerie du phare, dit l'un des gardiens, en se dirigeant vers un petit escalier de bois, qui donnait accès à l'échelle intérieure dans l'angle de la salle.

—Je vous accompagne,» répondit Ahmet.

Pendant ce temps, le seigneur Kéraban, Van Mitten, Bruno, Nizib et le second gardien, malgré la bourrasque, malgré les embruns, demeuraient à la baie des fenêtres brisées.

Ahmet et son compagnon eurent rapidement atteint, au niveau du toit, la plate-forme qui servait de base au pylône. De là, dans l'entre-deux des poutrelles, reliées par des croisillons, formant l'ensemble du bâtis, se déroulait un escalier à jour, dont la soixantième marche s'adaptait à la partie supérieure du phare, supportant l'appareil éclairant.

La tourmente était si violente que cette ascension ne pouvait qu'être extrêmement difficile. Les solides montants du pylône oscillaient sur leur base. Par instants, Ahmet se sentait si fortement collé au garde-fou de l'escalier qu'il devait craindre de ne plus pouvoir s'en arracher; mais, profitant de quelque courte accalmie, il parvenait à franchir deux ou trois marches encore, et, suivant le gardien non moins embarrassé que lui, il put atteindre la galerie supérieure. De là, quel émouvant spectacle! Une mer démontée se brisant en lames monstrueuses contre les roches, des embruns s'éparpillant comme une averse en passant par-dessus la lanterne du phare, des montagnes d'eau se heurtant au large, et dont les arêtes trouvaient encore assez de lumière diffuse dans l'atmosphère pour se dessiner en crêtes blanchâtres, un ciel noir, chargé de nuages bas, chassant avec une incomparable vitesse et découvrant parfois, dans leurs intervalles, d'autres amas de vapeurs plus élevés, plus denses, d'où s'échappaient quelques-uns de ces longs éclairs livides, illuminations silencieuses et blafardes, reflets, sans doute, de quelque orage encore lointain.

Ahmet et le gardien s'étaient accrochés à l'appui de la galerie supérieure. Placés à droite et à gauche de la plate-forme, ils regardaient, cherchant soit le point mobile déjà entrevu, soit la lueur d'un coup de canon qui en eût marqué la place.

D'ailleurs, ils ne parlaient point, ils n'auraient pu s'entendre, mais sous leurs yeux se développait un assez large secteur de vue. La lumière de la lanterne, emprisonnée dans le réflecteur qui lui faisait écran, ne pouvait les éblouir, et en avant d'eux, elle projetait son faisceau lumineux dans un rayon de plusieurs milles.

Toutefois, n'était-il pas à craindre que cette lanterne ne vint brusquement à s'éteindre? Par moments, un souffle de rafale arrivait jusqu'à la flamme, qui se couchait au point de perdre tout son éclat. En même temps, des oiseaux de mer, affolés par la tempête, venaient se précipiter sur l'appareil, semblables à d'énormes insectes attirés par une lampe, et ils se brisaient la tête contre le grillage en fer qui le protégeait. C'étaient autant de cris assourdissants ajoutés à tous les fracas de la tourmente. Le déchaînement de l'air était si violent alors, que la partie supérieure du pylône subissait des oscillations d'une amplitude effrayante. Que l'on n'en soit pas surpris: parfois, les tours en maçonnerie des phares européens en éprouvent de telles que les poids de leurs horloges s'embrouillent et ne fonctionnent plus. A plus forte raison, ces grands bâtis de bois, dont la charpente ne peut avoir la rigidité d'une construction en pierre. Là, à cette place, le seigneur Kéraban, que les lames du Bosphore suffisaient à rendre malade, eût certainement ressenti tous les effets d'un véritable mal de mer.

Ahmet et le gardien, cherchaient à retrouver au milieu d'une éclaircie le point mobile qu'ils avaient déjà entrevu. Mais, ou ce point avait disparu, ou les éclairs ne mettaient plus en lumière l'endroit qu'il occupait. Si c'était un navire, rien d'impossible à ce qu'il eût sombré sous les coups de l'ouragan.

Soudain, la main d'Ahmet s'étendit vers l'horizon. Son regard ne pouvait le tromper. Un effrayant météore venait de se dresser à la surface de la mer jusqu'à la surface des nuages.

Deux colonnes, de forme vésiculaire, gazeuses par le haut, liquides par le bas, se rejoignant par une pointe conique, animées d'un mouvement giratoire d'une extrême vitesse, présentant une vaste concavité au vent qui s'y engouffrait, se déplaçaient en faisant tourbillonner les eaux sur leur passage. Pendant les accalmies, on entendait un sifflement aigu d'une telle intensité qu'il devait se propagera une grande distance. De rapides éclairs en zigzags sillonnaient l'énorme panache de ces deux colonnes, qui se perdait dans la nue.

C'étaient deux trombes marines, et il y a vraiment lieu d'être effrayé à l'apparition de ces phénomènes, dont la véritable cause n'est pas encore bien déterminée.

Tout à coup, à peu de distance de l'une des trombes, retentit une sourde détonation, que venait de précéder un vif éclat de lumière.

«Un coup de canon, cette fois!» s'écria Ahmet, en tendant la main dans la direction observée.

Le gardien avait aussitôt concentré sur ce point toute la puissance de son regard.

«Oui! … Là … là?….» fit-il.

Et dans l'illumination d'un vaste éclair, Ahmet venait d'apercevoir un bâtiment de médiocre tonnage, qui luttait contre la tempête.

C'était une tartane, désemparée, sa grande antenne en lambeaux. Sans aucun moyen de pouvoir résister, elle dérivait irrésistiblement vers la côte. Avec des roches sous le vent, avec la proximité de ces deux trombes qui se dirigeaient vers elle, il était impossible qu'elle put échapper à sa perte. Engloutie ou mise en pièces, ce ne devait plus être que l'affaire de quelques instants.

Et cependant, elle résistait, cette tartane. Peut-être, si elle échappait à l'attraction des trombes, trouverait-elle quelque courant qui la porterait dans le port? Avec ce vent qui battait en côte, même à sec de toile, peut-être saurait-elle donner dans le chenal, dont le feu du phare lui marquait la direction? C'était une dernière chance.

Aussi, la tartane essaya-t-elle de lutter contre le plus proche des météores, qui menaçait de l'attirer dans son tourbillon. De là, ces coups de canon, non de détresse, mais de défense. Il fallait rompre cette colonne tournante en la crevant de projectiles. On y réussit, mais d'une façon incomplète. Un boulet traversa la trombe vers le tiers de sa hauteur, les deux segments se séparèrent, flottant dans l'espace comme deux tronçons de quelque fantastique animal; puis, ils se rejoignirent et reprirent leur mouvement giratoire en aspirant l'air et l'eau sur leur passage.

Il était alors trois heures du matin. La tartane dérivait toujours vers l'extrémité du chenal.

A ce moment, passa un coup de bourrasque qui ébranla le pylône jusqu'à sa base. Ahmet et le gardien durent craindre qu'il ne fût déraciné du sol. Les poutrelles craquées menaçaient d'échapper aux entretoises qui les reliaient à l'ensemble du bâtis. Il fallut redescendre au plus vite et chercher un abri dans la maison.

C'est ce que firent Ahmet et son compagnon. Ce ne fut pas sans peine, tant l'escalier tournant se tordait sous leurs pieds. Ils y réussirent cependant et reparurent sur les premières marches, qui donnaient accès à l'intérieur de la salle.

«Eh bien? demanda Kéraban.

—C'est un navire, répondit Ahmet.

—En perdition?….

—Oui, répondit le gardien, à moins qu'il ne donne directement dans le chenal d'Atina!

—Mais le peut-il?….

—Il le peut si son capitaine connaît ce chenal, et tant que le feu lui indiquera sa direction!

—On ne peut rien pour le guider … pour lui porter secours? demanda
Kéraban.

—Rien!»

Soudain, un immense éclair enveloppa toute la maisonnette. Le coup de tonnerre éclata aussitôt. Kéraban et les siens furent comme paralysés par la commotion électrique. C'était miracle qu'ils n'eussent point été foudroyés à cette place, sinon directement, du moins par un choc en retour.

Au même instant, un fracas effroyable se faisait entendre. Une lourde masse s'abattit sur le toit qui s'effondra, et l'ouragan, se précipitant par cette large ouverture, saccagea l'intérieur de la salle, dont les murs de bois s'affaissèrent sur le sol.

Par un bonheur providentiel, aucun de ceux qui s'y trouvaient n'avait été blessé. Le toit, arraché, avait pour ainsi dire glissé vers la droite, tandis qu'ils étaient groupés dans l'angle à gauche près de la porte.

«Au dehors! au dehors!» cria l'un des gardiens en s'élançant sur les roches de la grève.

Tous l'imitèrent, et là, ils reconnurent à quelle cause était due cette catastrophe.

Le phare, foudroyé par une décharge électrique, s'était rompu à la base. Par suite, effondrement de la partie supérieure du pylône, qui, dans sa chute, avait défoncé le toit. Puis, en un instant, l'ouragan venait d'achever la démolition de la maisonnette.

Maintenant, plus un feu pour éclairer le chenal du petit port de refuge! Si la tartane échappait à l'engloutissement dont la menaçaient les trombes, rien ne pourrait l'empêcher de se mettre au plein sur les récifs.

On la voyait alors irrésistiblement dressée, tandis que les colonnes d'air et d'eau tourbillonnaient autour d'elle. A peine une demi-encablure la séparait-elle d'une énorme roche, qui émergeait à cinquante pieds au plus de la pointe nord-ouest. C'était évidemment là que le petit bâtiment viendrait toucher, se briser, périr.

Kéraban et ses compagnons allaient et venaient sur la grève, regardant avec horreur cet émouvant spectacle, impuissants à porter secours au navire en détresse, pouvant à peine résister eux-mêmes à ces violences de l'air déchaîné, qui les couvrait d'embruns où le sable se mêlait à l'eau de mer.

Quelques pêcheurs du port d'Atina étaient accourus,—peut-être pour se disputer les débris de cette tartane que le ressac allait bientôt rejeter sur les roches. Mais le seigneur Kéraban, Ahmet et leurs compagnons ne l'entendaient pas ainsi. Ils voulaient qu'on fit tout pour venir en aide aux naufragés. Ils voulaient plus encore: c'était, dans la mesure du possible, que l'on indiquât à l'équipage de la tartane la direction du chenal. Quelque courant ne pouvait-il l'y porter en évitant les écueils de droite et de gauche?

«Des torches! … des torches!….» s'écria Kéraban.

Aussitôt, quelques branches résineuses, arrachées à un bouquet de pins maritimes, groupés sur le flanc de la maison renversée, furent enflammées, et ce fut leur lueur fuligineuse qui remplaça, tant bien que mal, le feu éteint du phare.

Cependant, la tartane dérivait toujours. A travers les stries des éclairs, on voyait son équipage manoeuvrer. Le capitaine essayait de gréer une voile de fortune, afin de se diriger sur les feux de la grève; mais à peine hissée, la voile se déralingua sous le fouet de l'ouragan, et des morceaux de toile furent projetés jusqu'aux falaises, passant comme une volée de ces pétrels, qui sont les oiseaux des tempêtes.

La coque du petit bâtiment s'élevait parfois à une hauteur prodigieuse et retombait dans un gouffre où elle se fût anéantie, s'il eût eu pour fond quelque roche sous-marine.

«Les malheureux! s'écriait Kéraban. Mes amis … ne peut-on rien pour les sauver?

—Rien! répondirent les pêcheurs.

—Rien!… Rien!… Eh bien, mille piastres!… dix mille piastres!… cent mille … à qui leur portera secours!»

Mais les généreuses offres ne pouvaient être acceptées! Impossible de se jeter au milieu de cette mer furieuse pour établir un va-et-vient entre la tartane et la pointe extrême de la passe! Peut-être, avec un de ces engins nouveaux, ces canons porte-amarres, eût-on pu jeter une communication; mais ces engins manquaient et le petit port d'Atina ne possédait même pas un canot de sauvetage.

«Nous ne pouvons pourtant pas les laisser périr!» répétait Kéraban, qui ne se contenait plus à la vue de ce spectacle.

Ahmet et tous ses compagnons, épouvantés comme lui, comme lui étaient réduits à l'impuissance.

Tout à coup, un cri, parti du pont de la tartane, fit bondir Ahmet. Il lui sembla que son nom,—oui! son nom!—avait été jeté au milieu du fracas des lames et du vent.

Et en effet, pendant une courte accalmie, ce cri fut répété, et, distinctement, il entendit:

«Ahmet … à moi! … Ahmet!»

Qui donc pouvait l'appeler ainsi? Sous le coup d'un irrésistible pressentiment, son coeur battit à se rompre! … Cette tartane, il lui sembla qu'il la reconnaissait … qu'il l'avait déjà, vue! … Où? … N'était-ce pas à Odessa, devant la villa du banquier Sélim, le jour même de son départ?

«Ahmet! … Ahmet! …»

Ce nom retentit encore.

Kéraban, Van Mitten, Bruno, Nizib, s'étaient rapprochés du jeune homme, qui, les bras tendus vers la mer, restait immobile, comme s'il eût été pétrifié.

«Ton nom! … C'est ton nom? répétait Kéraban.

—Oui !… oui! … disait-il … mon nom!»

Soudain, un éclair dont la durée dépassa deux secondes,—il se propagea d'un horizon à l'autre—embrasa tout l'espace. Au milieu de cette immense fulguration, la tartane apparut aussi nettement que si elle eût été dessinée en blanc par quelque effluence électrique. Son grand mât venait d'être frappé d'un coup de foudre et brûlait comme une torche au souffle de la rafale.

A l'arrière de la tartane, deux jeunes filles se tenaient enlacées l'une à l'autre, et de leurs lèvres s'échappa encore ce cri:

«Ahmet! … Ahmet!

—Elle! …C'est elle! … Amasia! … s'écria le jeune homme en bondissant sur une des roches.

—Ahmet! … Ahmet!» s'écria Kéraban à son tour. El il se précipita vers son neveu, non pour le retenir, mais pour lui venir en aide, s'il le fallait.

«Ahmet!… Ahmet!»

Ce nom fut, une dernière fois encore, jeté à travers l'espace. Il n'y avait plus de doute possible.

«Amasia! … Amasia! …» s'écria Ahmet.

Et se lançant dans l'écume du ressac, il disparut.

A ce moment, une des trombes venait d'atteindre la tartane par l'avant; puis elle l'entraînait dans son tourbillon, elle la jetait sur les récifs de gauche, vers la roche même, à l'endroit où elle émergeait près de la pointe nord-ouest. Là, le petit bâtiment se broya avec un fracas qui domina le bruit de la tourmente; puis, il s'abîma en un clin d'oeil, et le météore, rompu lui aussi, à ce choc de recueil, s'évanouit en éclatant comme une bombe gigantesque, rendant à la mer sa base liquide, et à la nue les vapeurs qui formaient son tournoyant panache.

On devait croire perdus tous ceux que portait la tartane, perdu le courageux sauveteur qui s'était précipité au secours des deux jeunes filles!

Kéraban voulu se lancer dans ces eaux furieuses, afin de lui venir en aide … Ses compagnons durent lutter avec lui pour l'empêcher de courir à une perte certaine.

Mais, pendant ce temps, on avait pu revoir Ahmet à la lueur des éclairs continus qui illuminaient l'espace. Avec une vigueur surhumaine, il venait de se hisser sur la roche. Il soulevait dans ses bras l'une des naufragées! … L'autre, accrochée à son vêtement, remontait avec lui! … Mais, sauf elles, personne n'avait reparu … Sans doute, tout l'équipage de la tartane, qui s'était jeté à la mer au moment où l'assaillait la trombe, avait péri, et toutes deux étaient les seules survivantes de ce naufrage.

Ahmet, lorsqu'il se fut mis hors de la portée des lames, s'arrêta un instant, et regarda l'intervalle qui le séparait de la pointe de la passe. Au plus, une quinzaine de pieds. Et alors, profitant du retrait d'une énorme vague, qui laissait à peine quelques pouces d'eau sur le sable, il s'élança avec son fardeau, suivi de l'autre jeune fille, vers les rochers de la grève qu'il atteignit heureusement.

Une minute après, Ahmet était au milieu de ses compagnons. Là, il tombait, brisé par l'émotion et la fatigue, après avoir remis entre leurs bras celle qu'il venait de sauver.

«Amasia! … Amasia!» s'écria Kéraban.

Oui! C'était bien Amasia … Amasia qu'il avait laissée à Odessa, la fille de son ami Sélim! C'était bien elle qui se trouvait à bord de cette tartane, elle qui venait de se perdre, à trois cents lieues de là, à l'autre extrémité de la mer Noire! Et avec elle, Nedjeb, sa suivante! Que s'était-il donc passé! … Mais Amasia ni la jeune Zingare n'auraient pu le dire en ce moment: toutes deux avaient perdu connaissance.

Le seigneur Kéraban prit la jeune fille entre ses bras, tandis que l'un des gardiens du phare soulevait Nedjeb. Ahmet était revenu à lui, mais éperdu, comme un homme à qui le sentiment de la réalité échappe encore. Puis, tous se dirigèrent vers la bourgade d'Atina, où l'un des pêcheurs leur donna asile dans sa cabane.

Amasia et Nedjeb furent déposées devant l'âtre, où flambait un bon feu de sarments.

Ahmet, penché sur la jeune fille, lui soutenait la tête! Il l'appelait … il lui parlait!

«Amasia! … ma chère Amasia! … Elle ne m'entend plus! … Elle ne me répond pas! … Ah! si elle est morte, je mourrai!

—Non! … elle n'est pas morte, s'écria Kéraban. Elle respire! …
Ahmet! … Elle est vivante!….»

En ce moment, Nedjeb venait de se relever. Puis, se jetant sur le corps d'Amasia,

«Ma maîtresse … ma bien aimée maîtresse! … disait-elle … Oui! … elle vit! … Ses yeux se rouvrent!»

Et, en effet, les paupières de la jeune fille venaient de se soulever un instant.

«Amasia! … Amasia! s'écria Ahmet.

—Ahmet … mon cher Ahmet!» répondit la jeune fille.

Kéraban les pressait tous les deux sur sa poitrine.

«Mais quelle était cette tartane? … demanda Ahmet.

—Celle que nous devions visiter, seigneur Ahmet, avant votre départ d'Odessa! répondit Nedjeb.

—La Guïdare, capitaine Yarhud?

—Oui! … C'est lui qui nous a enlevées toutes deux!

—Mais pour qui agissait-il?

—Nous l'ignorons!

—Et où allait cette tartane?

—Nous l'ignorons aussi, Ahmet. répondit Amasia … Mais vous êtes là
… J'ai tout oublié!….

—Je n'oublierai pas, moi!» s'écria le seigneur Kéraban.

Et si, à ce moment, il se fût retourné, il eût aperçu un homme, qui l'épiait à la porte de la cabane, s'enfuir rapidement.

C'était Yarhud, seul survivant de son équipage. Presque aussitôt, sans avoir été vu, il disparaissait dans une direction opposée au bourg d'Atina.

Le capitaine maltais avait tout entendu. Il savait maintenant que, par une fatalité inconcevable, Ahmet s'était trouvé sur le lieu du naufrage de la Guïdare, au moment où Amasia allait périr!

Après avoir dépassé les dernières maisons de la bourgade, Yarhud s'arrêta au détour de la route.

«Le chemin est long d'Atina au Bosphore, dit-il, et je saurai bien mettre a exécution les ordres du seigneur Saffar!»

V

DE QUOI L'ON CAUSE ET CE QUE L'ON VOIT SUR LA ROUTE D'ATINA A TRÉBIZONDE.

S'ils étaient heureux de s'être retrouvés ainsi, ces deux fiancés, s'ils remercièrent Allah de ce providentiel hasard, qui avait conduit Ahmet à l'endroit même où la tempête allait jeter cette tartane, s'ils éprouvèrent une de ces émotions, mêlées de joie et d'épouvanté, dont l'impression est ineffaçable, il est inutile d'y insister.

Mais, on le conçoit, ce qui s'était passé depuis leur départ d'Odessa, Ahmet, et non moins que lui, son oncle Kéraban, avaient une telle hâte de l'apprendre, qu'Amasia, aidée de Nedjeb, ne put tarder à en faire le récit dans tous ses détails.

Il va sans dire que des vêtements de rechange avaient été procurés aux deux jeunes filles, qu'Ahmet lui-même s'était vêtu d'un costume du pays, et que tous, maîtres et serviteurs, assis sur des escabeaux devant la flamme pétillante du foyer, n'avaient plus aucun souci de la tourmente qui déchaînait au dehors ses dernières violences.

Avec quelle émotion tous apprirent ce qui s'était passé à la villa Sélim, peu d'heures après que le seigneur Kéraban les eut entraînés sur les routes de la Chersonèse! Non! Ce n'était point pour vendre à la jeune fille des étoffes précieuses que Yarhud avait jeté l'ancre dans la petite baie, au pied même de l'habitation du banquier Sélim, c'était pour opérer un odieux rapt, et tout donnait à penser que l'affaire avait été préparée de longue main.

Les deux jeunes filles enlevées, la tartane avait immédiatement pris la mer. Mais ce que ni l'une ni l'autre ne put dire, ce qu'elles ignoraient encore, c'est que Sélim eût entendu leurs cris, c'est que ce malheureux père fût arrivé au moment où la Guïdare doublait les dernières roches de la petite baie, c'est que Sélim eût été atteint d'un coup de feu, tiré du pont de la tartane, et qu'il fût tombé,—mort peut-être!—sans avoir pu se mettre ni mettre aucun de ses gens à la poursuite des ravisseurs.

Quant à l'existence qui fut faite à bord aux deux jeunes filles, Amasia n'eut que peu de choses à dire à ce sujet. Le capitaine et son équipage avaient eu pour Nedjeb et pour elle des égards évidemment dus à quelque recommandation puissante. La chambre la plus confortable du petit bâtiment leur avait été réservée. Elles y prenaient leurs repas, elles y reposaient. Elles pouvaient monter sur le pont toutes les fois qu'elles le désiraient; mais elles se sentaient surveillées de près, pour le cas où, dans un moment de désespoir, elles eussent voulu se soustraire par la mort au sort qui les attendait.

Ahmet écoutait ce récit le coeur serré. Il se demandait si, dans cet enlèvement, le capitaine avait agi pour son propre compte, avec l'intention d'aller revendre ses prisonnières sur les marchés de l'Asie Mineure,—odieux trafic qui n'est pas rare, en effet!—ou si c'était pour le compte de quelque riche seigneur de l'Anatolie que le crime avait été commis.

A cela, et bien que la question leur eût été directement posée, ni Amasia ni Nedjeb ne purent répondre. Toutes les fois que, dans leur désespoir, implorant ou pleurant, elles avaient interrogé là-dessus Yarhud, celui-ci s'était toujours refusé à s'expliquer. Elles ne savaient donc ni pour qui avait agi le capitaine de la tartane, ni,—ce qu'Ahmet eût désiré surtout apprendre,—où devait les conduire la Guïdare.

Quant à la traversée, elle avait d'abord été bonne, mais lente, à cause des calmes qui s'étaient maintenus pendant une période de plusieurs jours. Il n'avait été que trop visible combien ces retards contrariaient le capitaine, peu enclin à dissimuler son impatience. Les deux jeunes filles en avaient donc conclu—Ahmet et le seigneur Kéraban furent de cette opinion—que Yarhud s'était engagé à arriver dans un délai convenu … mais où? … Cela, on l'ignorait, bien qu'il fut certain que c'était en quelque port de l'Asie Mineure que la Guïdare devait être attendue.

Enfin, les calmes cessèrent, et la tartane put reprendre sa marche vers l'est, ou, comme le dit Amasia, dans la direction du lever du soleil. Elle fit route ainsi pendant deux semaines, sans incidents; plusieurs fois, elle croisa, soit des navires à voiles, bâtiments de guerre ou de commerce, soit de ces rapides steamers qui coupent de leurs itinéraires réguliers cette immense aire da la mer Noire; mais alors, le capitaine Yarhud obligeait ses prisonnières à redescendre dans leur chambre, dans la crainte qu'elles ne fissent quelque signal de détresse qui aurait pu être aperçu.

Le temps devint peu à peu menaçant, puis mauvais, puis détestable. Deux jours avant le naufrage de la Guïdare, une violente tempête se déclara. Amasia et Nedjeb comprirent bien, à la colère du capitaine, qu'il était forcé de modifier sa route, et que la tourmente le poussait là où il ne voulait point aller. Et alors, ce fut avec une sorte de bonheur que les deux jeunes filles se sentirent emportées par cette tempête, puisqu'elle les éloignait du but que la Guïdare voulait atteindre.

«Oui, cher Ahmet, dit Amasia pour achever son récit, en pensant au sort qui m'était destiné, en me voyant séparée de vous, entraînée là où vous ne m'auriez jamais revue, ma résolution était bien prise! … Nedjeb le savait! … Elle n'aurait pu m'empêcher de l'accomplir! … Et avant que la tartane n'eût atteint ce rivage maudit … je me serais précipitée dans les flots! … Mais la tempête est venue! … Ce qui devait nous perdre nous a sauvées! … Mon Ahmet, vous m'êtes apparu au milieu des lames furieuses! … Non! … jamais je n'oublierai….

—Chère Amasia …, répondit Ahmet, Allah a voulu que vous fussiez sauvée … et sauvée par moi!… Mais, si je n'avais précédé mon oncle, c'était lui qui se jetait à votre secours!

—Par Mahomet, je le crois bien! s'écria Kéraban.

—Et dire qu'un seigneur si entêté a si bon coeur! ne put s'empêcher de murmurer Nedjeb.

—Ah! cette petite qui me relance! riposta Kéraban. Et pourtant, mes amis, avouez que mon entêtement a quelquefois du bon!

—Quelquefois? demanda Van Mitten, très incrédule à ce sujet. Je voudrais bien savoir….

—Sans doute, ami Van Mitten! Si j'avais cédé aux fantaisies d'Ahmet, si nous avions pris les railways de la Crimée et du Caucase, au lieu de suivre la côte, Ahmet se serait-il trouvé là, au moment du naufrage, pour sauver sa fiancée?

—Non, sans doute, reprit Van Mitten; mais, ami Kéraban, si vous ne l'aviez forcé à quitter Odessa, sans doute aussi l'enlèvement ne se fût pas accompli et….

—Ah! c'est ainsi que vous raisonnez, Van Mitten! Vous voulez discuter à ce sujet?

—Non! … non! … répondit Ahmet, qui sentait bien que, dans une discussion présentée de la sorte, le Hollandais n'aurait pas le dessus. Il est un peu tard, d'ailleurs, pour raisonner et déraisonner sur le pour et le contre! Mieux vaut prendre quelque repos….

—Afin de repartir demain! dit Kéraban.

—Demain, mon oncle, demain? … répondit Ahmet. Et ne faut-il pas qu'Amasia et Nedjeb….

—Oh! je suis forte, Ahmet, et demain….

—Ah! mon neveu, s'écria Kéraban, voilà que tu n'es plus si pressé, maintenant que ma petite Amasia est près de toi! … Et cependant, la fin du mois approche … la date fatale … et il y a là un intérêt qu'il ne faut pas négliger … et tu permettras à un vieux négociant d'être plus pratique que toi! … Donc, que chacun dorme de son mieux, et demain, lorsque nous aurons trouvé quelque moyen de transport, nous nous remettrons en route!»

On s'installa donc du mieux qu'il fut possible dans la maison du pêcheur, et aussi bien, à coup sur, que le seigneur Kéraban et ses compagnons l'eussent été dans une des auberges d'Atina. Tous, après tant d'émotions, furent heureux de se reposer pendant quelques heures, Van Mitten rêvant qu'il discutait encore avec son intraitable ami, celui-ci rêvant qu'il se trouvait face à face avec le seigneur Saffar, sur lequel il appelait toutes les malédictions d'Allah et de son prophète.

Seul, Ahmet ne put fermer l'oeil un instant. De savoir dans quel but Amasia avait été enlevée par Yarhud, cela l'inquiétait, non plus pour le passé, mais pour l'avenir. Il se demandait si tout danger avait disparu avec le naufrage de la Guïdare. Certes, il avait lieu de croire que pas un des hommes de l'équipage n'avait survécu à la catastrophe, et il ignorait que le capitaine en fût sorti sain et sauf. Mais cette catastrophe serait bientôt connue dans ces parages. Celui pour le compte duquel agissait Yarhud,—quelque riche seigneur, sans doute, peut-être quelque pacha des provinces de l'Anatolie,—on serait rapidement instruit. Lui serait-il donc difficile de se remettre sur les traces de la jeune fille? Entre Trébizonde et Scutari, à travers cette province, presque déserte, traversée par l'itinéraire, les périls ne pourraient-ils être accumulés, les pièges tendus, les embûches préparées?

Ahmet prit donc la résolution de veiller avec le plus grand soin. Il ne se séparerait plus d'Amasia; il prendrait la direction de la petite caravane et choisirait, au besoin, quelque guide sûr, qui pourrait le diriger par les plus courtes voies du littoral.

En même temps, Ahmet résolut de mettre le banquier Sélim, le père d'Amasia, au courant de ce qui s'était passé depuis l'enlèvement de sa fille. Il importait, avant tout, que Sélim apprît qu'Amasia était sauvée, et qu'il eût soin de se trouver à Scutari pour l'époque convenue, c'est-à-dire dans une quinzaine de jours. Mais une lettre, expédiée d'Atina ou de Trébizonde, eût mis trop de temps à parvenir à Odessa. Aussi, Ahmet se décida-t-il, sans en rien dire à son oncle,—que le mot télégramme eût fait bondir,—à envoyer une dépêche à Sélim par le fil de Trébizonde. Il se promit aussi de lui marquer que tout danger n'était pas écarté, peut-être, et que Sélim ne devait pas hésiter à se porter au-devant de la petite caravane.

Le lendemain, dès qu'Ahmet se retrouva avec la jeune fille, il lui fit connaître ses projets, en partie du moins, sans insister à propos des périls qu'elle pouvait courir encore. Amasia ne vit qu'une chose en tout cela: c'est que son père allait être rassuré et dans le plus bref délai. Aussi avait-elle hâte d'être arrivée à Trébizonde, d'où serait expédié ce télégramme à l'insu de l'oncle Kéraban.

Après quelques heures de sommeil, tous étaient sur pied, Kéraban plus impatient que jamais, Van Mitten résigné à tous les caprices de son ami, Bruno serrant ce qui lui restait de ventre dans ses vêtements trop larges et ne répondant plus à son maître que par des monosyllabes.

Tout d'abord, Ahmet avait fouillé Atina, bourgadesans importance, qui,—son nom l'indique,—fut jadis l'«Athènes» du Pont-Euxin. Aussi y voit-on encore quelques colonnes d'ordre dorique, restes d'un temple de Pallas. Mais si ces ruines intéressèrent Van Mitten, elles laissèrent fort indifférent Ahmet. Combien il eût préféré trouver quelque véhicule moins rude, moins rudimentaire que la charrette prise à la frontière turco-russe! Mais il fallut en revenir à l'araba, qui fut spécialement réservée aux deux jeunes filles. De là, nécessité de se procurer d'autres montures, chevaux, ânes, mules ou mulets, afin que maîtres et serviteurs pussent atteindre Trébizonde.

Ah! que de regrets éprouva le seigneur Kéraban en songeant à sa chaise de poste brisée au railway de Poti! Et que de récriminations, avec invectives et menaces, il envoya à l'adresse de ce hautain Saffar, selon lui responsable de tout le mal!

Quant à Amasia et à Nedjeb, rien ne pouvait leur être plus agréable que de voyager en araba! Oui! c'était du nouveau, de l'imprévu! Elles ne l'eussent pas changée, cette charrette, pour le plus beau carrosse du Padischah! Comme elles seraient à l'aise sous la bâche imperméable, sur une fraîche litière qu'il était facile de renouveler à chaque relais! Et, de temps en temps, elles offriraient une place près d'elles au seigneur Kéraban, au jeune Ahmet, à M. Van Mitten! Et puis ces cavaliers qui les escorteraient comme des princesses! … Enfin, c'était charmant!

Il va sans dire que des réflexions de ce genre venaient de cette folle de Nedjeb, si portée à ne prendre les événements que par leurs bons côtés. Quant à Amasia, comment eût-elle eu la pensée de se plaindre, après tant d'épreuves, puisqu'Ahmet était près d'elle, puisque ce voyage allait s'achever dans des conditions si différentes et dans un délai si court! Et on atteindrait enfin Scutari! … Scutari!

«Je suis certaine, répétait Nedjeb, qu'en se dressant sur la pointe des pieds, on pourrait déjà l'apercevoir!»

En réalité, il n'y avait dans la petite troupe que deux hommes à se plaindre: le seigneur Kéraban, qui, faute d'un véhicule plus rapide, craignait quelque retard, et Bruno, qu'une étape de trente-cinq lieues,—trente-cinq lieues à dos de mule!—séparait encore de Trébizonde.

Là, par exemple, ainsi que le lui répétait Nizib, on se procurerait certainement un moyen de transport plus approprié aux chemins des longues plaines de l'Anatolie.

Donc, ce jour-là, 15 septembre, toute la caravane quitta la petite bourgade d'Atina, vers onze heures du matin. La tempête avait été si violente que cette violence s'était faite aux dépens de sa durée. Aussi, un calme presque complet régnait-il dans l'atmosphère. Les nuages, reportés vers les hautes couches de l'air, se reposaient, presque immobiles, encore tout lacérés des coups de l'ouragan. Par intervalles, le soleil lançait quelques rayons qui animaient le paysage. Seule, la mer, sourdement agitée, venait battre avec fracas la base rocheuse des falaises.

C'étaient les routes du Lazistan occidental que le seigneur Kéraban et ses compagnons descendaient alors, et aussi rapidement que possible, de manière à pouvoir franchir, avant le soir, la frontière du pachalik de Trébizonde. Ces routes n'étaient point désertes. Il y passait des caravanes, où les chameaux se comptaient par centaines; les oreilles étaient assourdies du son des grelots, des sonnettes, des cloches même qu'ils portaient au cou, en même temps que l'oeil s'amusait aux couleurs violentes et variées de leurs pompons et de leurstresses agrémentées de coquillages. Ces caravanes venaient de la Perse ou y retournaient.

Le littoral n'était pas plus désert que les routes. Toute une population de pêcheurs et chasseurs s'y était donné rendez-vous. Les pêcheurs, à la tombée de la nuit, avec leur barque dont l'arrière s'éclaire d'une résine enflammée, y prennent, par quantités considérables, cette espèce d'anchois, le «khamsi», dont il se fait une consommation prodigieuse sur toute la côte anatolienne, et jusque dans les provinces de l'Arménie centrale. Quant aux chasseurs, ils n'ont rien à envier aux pêcheurs de khamsi pour l'abondance du gibier qu'ils recherchent de préférence. Des milliers d'oiseaux de mer de l'espèce des grèbes, des «koukarinas», pullulent sur les rivages de cette portion de l'Asie Mineure. Aussi, est-ce par centaines de mille qu'ils fournissent des peaux fort recherchées, dont le prix assez élevé compense le déplacement, le temps, la fatigue, sans parler de ce que coûte la poudre employée à leur donner la chasse.

Vers trois heures après midi, la petite caravane fit halte à la bourgade de Mapavra, à l'embouchure de la rivière de ce nom, dont les eaux claires se mélangent au huileux liquide d'un courant de pétrole qui descend des sources voisines. A cette heure, il était un peu trop tôt pour diner; mais, comme on ne devait arriver que fort tard au campement du soir, il parut sage de prendre quelque nourriture. Ce fut du moins l'avis de Bruno, et l'avis de Bruno l'emporta, non sans raison. S'il y eut abondance de khamsi sur la table de l'auberge où le seigneur Kéraban et les siens avaient pris place, cela va sans dire. C'est là, d'ailleurs, le mets préféré dans ces pachaliks de l'Asie Mineure. On servit ces anchois salés ou frais au goût des amateurs, mais il y eut aussi quelques plats plus sérieux, auxquels on fit bon accueil. Et puis, il régnait tant de gaieté parmi ces convives, tant de bonne humour! N'est-ce pas le meilleur assaisonnement de toutes choses en ce monde?

«Eh bien! Van Mitten, disait Kéraban, regrettez-vous encore l'entêtement,—entêtement légitime,—de votre ami et correspondant, qui vous a forcé de le suivre en un pareil voyage?

—Non, Kéraban, non! répondait Van Mitten, et je le recommencerai, quand il vous plaira!

—Nous verrons, nous verrons, Van Mitten! Et toi, ma petite Amasia, que penses-tu de ce méchant oncle, qui t'avait enlevé ton Ahmet?

—Qu'il est toujours ce que je savais bien, le meilleur des hommes! répondit la jeune fille.

—Et le plus accommodant! ajouta Nedjeb. Il me semble même que le seigneur Kéraban ne s'entête plus autant qu'autrefois!

—Bon! voilà cette folle qui se moque de moi! s'écria Kéraban en riant d'un bon rire.

—Mois non, seigneur, mais non!

—Mais si, petite! … Bah! tu as raison! … Je ne discute plus! … Je ne m'entête plus! … L'ami Van Mitten, lui-même, ne parviendrait plus à me provoquer!

—Oh! … il faudrait voir cela! … répondit le Hollandais, en hochant la tête d'un air peu convaincu.

—C'est tout, vu Van Mitten!

—Si l'on vous mettait sur certains chapitres?

—Vous vous trompez bien! Je jure….

—Ne jurez pas!

—Mais si! … Je jurerai! … répondit Kéraban, qui commençait à s'animer quelque peu. Pourquoi ne jurerais-je pas?

—Parce que c'est souvent chose difficile a tenir un serment!

—Moins difficile à tenir que sa langue, en tout cas, Van Mitten, car il est certain qu'en ce moment et pour le plaisir de me contredire….

—Moi, ami Kéraban?

—Vous! … et quand je vous répète que je suis résolu à ne plus jamais m'entêter sur rien, je vous prie de ne point vous entêter, vous, à me soutenir le contraire!

—Allons, vous avez tort, monsieur Van Mitten, dit Ahmet, grand tort, cette fois!

—Absolument tort! … dit Amasia en souriant.

—Tout à fait tort!» ajouta Nedjeb.

Et le digne Hollandais, voyant la majorité s'élever contre lui, jugea bon de se taire.

Au fond, malgré tout ce qui était arrivé, malgré les leçons qu'il avait reçues et plus particulièrement dans ce voyage, si imprudemment commencé, qui aurait pu si mal finir, le seigneur Kéraban était-il aussi corrigé qu'il voulait le prétendre? on le verrait bien; mais, en vérité, tous étaient certainement de l'avis de Van Mitten! Que les bosses de l'entêtement fussent maintenant réduites sur cette tête de têtu, il était quelque peu permis d'en douter!

«En route! dit Kéraban, lorsque le repas fut achevé. Voilà un dîner qui n'a point été mauvais, mais j'en sais un meilleur!

—Et lequel? demanda Van Mitten.

—Celui qui nous attend à Scutari!»

On repartit vers quatre heures, et à huit heures du soir, on arrivait, sans mésaventure, à la petite bourgade de Rize, toute semée d'écueils au delà de ses grèves.

Là, il fallut passer la nuit dans une sorte de khan assez peu confortable,—si peu même que les deux jeunes filles préférèrent demeurer sous la bâche de leur araba. L'important était que les chevaux et les mules pussent trouver à se refaire de leurs fatigues. Heureusement, la paille et l'orge ne manquaient point aux râteliers. Le seigneur Kéraban et les siens n'eurent à leur disposition qu'une litière, mais sèche et fraîche, et ils surent s'en contenter. La nuit prochaine, ne devaient-ils pas la passer à Trébizonde, et avec tout le confortable que devait leur offrir cette importante ville dans le meilleur de ses hôtels?

Quant à Ahmet, que la couche fût bonne ou mauvaise, peu lui importait. Sous l'obsession de certaines idées il n'aurait pu dormir. Il craignait toujours pour la sûreté de la jeune fille, et se disait que tout péril n'avait peut-être pas cessé avec le naufrage de la Guïdare. Il veilla donc, bien armé, aux abords du khan.

Ahmet taisait bien: il avait raison de craindre.

En effet, Yarhud, pendant cette journée, n'avait point perdu de vue la petite caravane. Il marchait sur ses traces, mais de manière à ne jamais se laisser voir, étant connu d'Ahmet aussi bien que des deux jeunes filles. Puis, il épiait, il combinait des plans pour ressaisir la proie qui lui était échappée,—et, à tout hasard, il avait écrit à Scarpante. Cet intendant du seigneur Saffar, suivant ce qui avait été convenu à l'entrevue de Constantinopple, devait être depuis quelque temps à Trébizonde. Aussi, fut-ce une lieue avant d'arriver à cette ville, au caravansérail de Rissar, que Yarhud lui avait donné rendez-vous pour le lendemain, sans lui rien dire du naufrage de la tartane ni de ses conséquences si funestes.

Donc, Ahmet n'avait que trop raison de veiller; ses pressentiments ne le trompaient pas. Yarhud, pendant la nuit, put même s'approcher assez près du khan pour s'assurer que les jeunes filles dormaient dans leur araba. Très heureusement pour lui, il s'aperçut à temps qu'Ahmet faisait bonne garde, et il parvint à s'éloigner sans avoir été vu.

Mais, cette fois, au lieu de rester sur les derrières de la caravane, le capitaine maltais se jeta vers l'ouest, sur la route de Trébizonde. Il lui importaitde devancer le seigneur Kéraban et ses compagnons. Avant leur arrivée dans cette ville, il voulait avoir conféré avec Scarpante. Aussi, faisant faire un détour au cheval qu'il montait depuis son départ d'Atina, se dirigea-t-il rapidement vers le caravansérail de Rissar.

Allah est grand, soit! mais, en vérité, il aurait dû faire plus grandement les choses, et ne pas laisser le capitaine Yarhud survivre à cet équipage de coquins, disparu dans le naufrage de la Guïdare! Le lendemain, 16 septembre, dès l'aube, tout le monde était sur pied, de belle humeur,—sauf Bruno, qui se demandait combien de livres il perdrait encore avant son arrivée à Scutari.

«Ma petite Amasia, dit le seigneur Kéraban en se frottant les mains, viens que je t'embrasse!

—Volontiers, mon oncle, dit la jeune fille, si toutefois vous me permettez de vous donner déjà ce nom?

—Si je te le permets, ma chère fille! Tu peux même m'appeler ton père. Est-ce qu'Ahmet n'est pas mon fils?

—Il l'est tellement, oncle Kéraban, dit Ahmet, qu'il vient vous donner un ordre, comme c'est le droit d'un fils envers son père!

—Et quel ordre?

—Celui de partir à l'instant. Les chevaux sont prêts, et il faut que ce soir nous soyons à Trébizonde.

—Et nous y serons, s'écria Kéraban, et nous en repartirons le lendemain au soleil levant!—Eh bien! ami Van Mitten, il était donc écrit que vous verriez un jour Trébizonde!

—Oui! Trébizonde! … Quel magnifique nom de ville! répondit le Hollandais, Trébizonde et sa colline, où les Dix Mille célébrèrent des jeux et des combats gymniques sous la présidence de Dracontius, si j'en crois mon guide, qui me paraît fort bien rédigé! En vérité, ami Kéraban, il ne me déplaît point de voir Trébizonde!

—Eh bien, de ce voyage, ami Van Mitten, avouez qu'il vous restera de fameux souvenirs!