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L'Afrique centrale française

Chapter 17: CHAPITRE V
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About This Book

The narrative describes a scientific expedition into central Africa that combines botanical and zoological collecting, geographic observation, and ethnographic notes alongside contemporary military and administrative operations. The leader records long, difficult routes through diverse landscapes, inventories plant and forest products, documents local societies and material culture, and reflects on logistical challenges of travel and scientific work. The text interweaves field journals, specimen lists, and practical reflections, and includes appended technical reports by specialists on flora, fauna, and other natural-history findings.

Fig. 14. — Couteaux du pays banda.

La Circoncision. — Se pratique par le représentant de chaque sexe le plus ancien du village. Cependant tous les villages n’ont pas de praticien, il faut parfois faire 4 ou 5 jours de marche pour en trouver. Chez l’homme l’opération se fait à 16 ou 17 ans, longtemps après le début de la puberté, alors qu’il connaît généralement la femme. Pendant l’opération on danse, on chante, on boit et quand tout le monde est ivre, le vieillard prend son couteau d’une main et le bouclier de l’autre, on en frappe le patient qui s’allonge à terre et on l’en recouvre ; il se relève aussitôt et l’opération est faite dès qu’il est debout. L’hémorragie est arrêtée avec de l’eau froide. L’excision de la femme est entourée de mystère. Nul homme n’y assiste. L’excision ne se pratique qu’au moment des fiançailles et la consécration du mariage ne peut s’effectuer que 3 lunes après la cérémonie. L’opération est faite avec un couteau courbe spécial.

Mort. — Tous les parents et amis se lamentent bruyamment, célèbrent les louanges du trépassé. Le cadavre nu est lavé et oint de graisse. Deux jours après au son des tamtams il est enterré suivant le rituel.

La succession tout entière est dévolue à la femme qui vend les armes, les perles, les étoffes pour se nourrir ; si le défunt n’a point laissé de femme, ses biens passent tous à un frère ou à une sœur ; à défaut à son père ou à sa mère ; à un beau-frère ou à une belle-sœur ; enfin, dans l’absence de toute famille, au chef de village.

Cannibalisme. — La genèse de cette habitude chez les Bandas est réellement le besoin. Les Bandas ne mangent que les morts et les prisonniers de guerre, ils ne font point commerce de chair humaine. Ils ne mangent les hommes étrangers à leur tribu que quand ils les trouvent morts et abandonnés, et encore est-il défendu de se livrer à ce sujet à aucune réjouissance publique qui serait un cas de guerre formel. En aucune circonstance ils ne touchent aux morts de leur tribu.

Chez les Ungourras et Mbaggas, les femmes mangent aussi la chair humaine ; les femmes Oudios ne peuvent y goûter ; les femmes Moroubas et Ngaos peuvent être autorisées à en manger par le chef du village. Les enfants mâles sont également exclus de ces festins jusque vers 13 ou 14 ans ; à cette époque ils ont droit à une part de viande. Il n’est pas besoin, comme dans certaines autres peuplades, qu’ils soient circoncis. Si le père, pour une raison ou pour une autre, n’en mange pas, les fils ne doivent pas en manger.

La façon de débiter la précieuse nourriture est simple. On nettoie sommairement le cadavre, et il en a besoin, s’il a séjourné quatre ou cinq jours en terre. On coupe la cuisse, souvent toute une jambe, qui est le morceau réservé au chef du village. Toutes les autres parties sont coupées en parties égales et distribuées aux assistants.

Chants et danses. — Les chants peu nombreux, simples comme motifs, sont très compliqués comme mélodie et comme exécution. Les Bandas affectionnent les vocalises, mais chaque exécutant en modifiant le ton et souvent la teneur, ils sont intraduisibles avec notre notation musicale. Tout chant se compose d’un « leit-motiv », d’une phrase répétée pendant toute la durée du tamtam. Il est accompagné d’une sorte de récitatif sous forme de chœur. Il n’y a guère que un ou deux chants de guerre, les chants de la circoncision et de l’excision, deux ou trois tamtams et des chants de circonstance, couplets du jour si on peut dire.

En chantant on danse. Ce sont des danses simples sans grand caractère. Elles consistent en flexion de jambes et battement de mains cadencés, tantôt sans bouger, tantôt en tournant en cercle, les hommes et les femmes étant pêle-mêle, coude à coude. « Il y a cependant une sorte de tamtam qui est plutôt un jeu qu’une danse. Étant en cercle et frappant les mains en cadence, un danseur quelconque se détache et se rend en faisant les mouvements qui lui plaisent devant un autre à un point quelconque de la circonférence. Il le désigne par un geste du doigt ou du coude, un double appel des pieds, une inclinaison de la tête. Le danseur désigné va trouver un troisième danseur qui, lui-même, continue la mimique. Quand le jeu est bien lancé, on le fait en partie double, triple, quadruple. Il s’agit de ne pas s’embrouiller dans le manège. Quand on appelle une femme, on y joint un mouvement général du corps qui ne laisse aucun doute sur le genre de désir qu’il veut exprimer. »

Instruments de musique. — Le tamtam est un tronc d’arbre évidé, avec peau de bœuf tendue ; on la frappe avec les mains, rarement avec des baguettes. Le Balafon. Les touches n’en sont pas posées sur une monture. Ils reposent sur un trou en terre assez profond qui sert de caisse sonore. Le Cora est une sorte de guitare. La caisse sonore est formée d’une peau hexagonale tendue sur une écorce. D’un bout part une tige en demi-cercle terminée par cinq chevilles. Les cordes, faites de lianes, vont de ces chevilles au milieu de la caisse sonore. Les Castagnettes sont formées de deux petits fruits ronds de 3 centimètres de diamètre (Oncoba spinosa), vidés et remplis à moitié de perles, sont joints par une filière de perles. Les femmes surtout agitent cet instrument en cadence pendant des heures entières.

Fig. 15. — Divers sifflets d’appel des Bandas et des Mandjias.

Mythologie. — Les Bandas, d’après M. Toqué, n’ont pas de fétiches. Les Arabes les ont traités comme des brutes incapables de comprendre et d’embrasser l’islamisme. M. Toqué pense aussi que les Bandas ne sont pas assez développés intellectuellement pour concevoir un dogme abstrait. Ils croient pourtant en un certain Dieu Youvrou qui fait la pluie, le tonnerre, les éclairs.

La Création. — Youvrou, maître de l’univers, descendit du ciel pour créer l’espèce humaine. Il fit un homme (?) qu’il nomma Amba et une femme qu’il appela Téré. Il créa ensuite tout ce qui devait servir à leur existence. « Probablement satisfait de son œuvre, il fit six Mbrés (trois hommes et trois femmes), puis six Moroubas et six Ngaos. Il les accoupla et leur apprit le grand geste d’Amour qu’il leur fit répéter trois fois pour s’assurer qu’ils l’avaient bien compris. Enfin il leur montra dans la nature les plantes et les animaux, tout ce qui était bon et tout ce qui était mauvais. Cela fait il remonta au ciel et laissa les mortels à leur triste sort. »

Les Corocoumbo. — Ce sont les âmes des trépassés qui reviennent tracasser les vivants la nuit, sous la forme de nains habitant les montagnes (le kaga Bandéro par exemple). Les vieillards seuls peuvent les voir sans danger. Pour les autres ils sont tous plus ou moins dangereux. Certains donnent la mort par le regard. D’autres grisent l’homme qu’ils rencontrent avec du pipi et l’emportent ensuite. D’autres encore offrent la nuit au passant de la viande. Si le passant refuse, l’esprit s’en va, dans le cas contraire, l’esprit le tourmente. Quand un homme meurt, pour apaiser les esprits, on porte sur la montagne des cabris, des poules, des œufs et surtout du manioc, du pipi et des chiens, en un mot tout ce qu’il faut pour assouvir la faim de ces nains.

Le Jugement des ames. — Les Corocoumba ne comprennent parmi les âmes des trépassés que celles des élus. Le jugement est rendu aussitôt après la mort par tous les esprits qui ont connu le trépassé. S’il est favorable (et il suffit pour cela de n’avoir point tué), l’âme vit parmi les esprits des montagnes. Dans le cas contraire, le méchant est entraîné vers une route barrée par une fosse recouverte de fagots. Il y tombe et le feu s’allume aussitôt. Les plus grands criminels ont leur âme incarnée dans un lion (inna) qui est condamné toute sa vie à chasser les antilopes et à les apporter aux Corocoumba.

La vie des bons esprits est l’idéal de bonheur pour le nègre. On se réunit à l’ombre de l’Okourou, on danse, on boit le pipi et on mange les victuailles apportées en abondance par les vivants. Le royaume des trépassés est organisé comme celui des vivants. Les esprits vivent par agglomérations ayant chacune un chef. Ce dernier est choisi parmi ceux qui ont été enlevés par les esprits et de préférence parmi les enfants qui ne connaissent pas le mal. Il y a un chef suprême sur lequel les Bandas n’ont pas donné de renseignements à M. Toqué.

Un esprit peut mettre sous la protection des autres esprits un vivant qui lui est cher, son fils par exemple. On peut aussi demander aux Corocoumbo des guérisons. On prend une poule blanche et on se rend à la montagne. Quand on croit que les hommes de la montagne ont eu le temps d’approcher, on jette la poule et on s’enfuit à toutes jambes, si l’offrande plaît aux Corocoumbo, ils guérissent le malade.

Les esprits justiciers. — La victime d’un assassinat peut entraîner, dans le délai d’un jour, son meurtrier dans la fosse enflammée réservée aux méchants ; il lui suffit de revenir sur terre et de fixer du regard son ennemi. Les Corocoumbo châtient parfois les méchants en leur envoyant les lagpa et les mokoubiri.

Le lagpa a la tête et les pieds de l’antilope, le ventre et les épaules de l’homme. Il vient demander du foro (bois rouge), de la farine, des œufs et demande parfois de la graisse pour oindre. Malheur à celui qui l’éconduit ; il reçoit un sort et meurt quelques heures après. Si on le satisfait, le lagpa s’éloigne. Le Mokoubiri est un homme qui s’adresse aux brigands pour leur demander des poules, des œufs ; ces mets une fois apportés, il les refuse. Il demande alors du chien... et des excréments humains. Quand il les a reçus, il fixe le criminel et s’éloigne. Deux jours après ce dernier meurt, ordinairement après un long supplice. Les Corocoumba viennent faire tamtam autour du moribond et le jugent quand il expire. Les Mbrés ont modifié la conception du inna. Ce lion esprit est non seulement condamné à chasser l’antilope pour les Corocoumbo, mais il peut être l’exécuteur des hautes œuvres. Dès qu’un homme a vu le inna, il se sauve et généralement toute sa famille le suit.

Prédictions. — Le destin n’est consulté que quand la mort guette un parent ou un ami et l’épreuve a pour but de savoir si le patient va mourir dans la journée. On a le choix de trois moyens : la zounga, le doudou et le foro.

Dans le premier cas on plante légèrement en terre un bâton nommé Zounga, on se place à 10 ou 12 pas et on lance des cailloux (badia) sur la zounga, en prononçant la phrase suivante : Sé Kiou caï sé Youccou. S’il va mourir tombe ! Quand on a lancé 3 ou 4 pierres, si le bâton est resté debout, le malade est sûr de vivre 24 heures au moins.

Le doudou est une sagaie que l’on place en équilibre, horizontalement, sur la face bombée d’une calebasse renversée. On prend les côtés entre le pouce et l’index et brusquement on laisse retomber. Si la sagaie roule par terre, le malade est sauvé pour 24 heures.

Le foro (le mbio des Sangos) est le bois couleur garance. On en prend un morceau qu’on met en terre. Si pendant une minute aucune fourmi ne fait son apparition dans un cercle de 0m,25 autour du foro l’horoscope est favorable ; dans le cas contraire le malade doit mourir.

Idées sur les Blancs. — Pour ceux qui ne vivent pas constamment à notre contact, les Blancs sont les fils de Youvrou ; ils descendent du ciel. « Ils ne meurent pas, ils se dépouillent seulement de leur enveloppe terrestre et remontent au ciel. »

Voici la légende que rapporte M. Toqué :

Un jour Youvrou s’émut des malheurs des Bandas chassés de leur pays par les Arabes. Il fit venir les Blancs et leur dit :

— Les Bandas ont beaucoup de misère. Les Arabes leur font la guerre. Va vers eux pour faire cesser le palabre.

— Avec quoi battrai-je les Arabes ? dit le Blanc ?

Alors Youvrou :

— Voilà un morceau de mon tonnerre, et il donna au Blanc le fusil !

— Et comment, continua le Blanc, montrerai-je aux Bandas que je suis leur frère ?

— Tiens, fit Youvrou dans un élan de générosité, voilà des étoffes et des perles. Les Bandas te reconnaîtront à ce signe, et le Blanc partit.

Les Blancs ont-ils des femmes ? Oui, disent les uns, puisqu’ils sacrifient à la chair comme nous. Non, disent les autres, puisqu’ils descendent du ciel. Ici seulement ils ont un corps et satisfont à ses exigences. Pourquoi ont-ils des habits ? Tous le savent ou à peu près, mais dans les débuts aucun d’eux ne s’en doutait. Les plus malins avaient résolu la question : « c’est pour ne pas se brûler quand ils sont près du feu. »

Le Dr Decorse, d’un autre côté, a donné sur les Bandas des renseignements que nous reproduisons ici[50] :

Village Banda. — Décrire un village comme Krébedjé, c’est décrire tous les villages Banda. Krébedjé a néanmoins l’apparence de la propreté et de l’aisance. Comme partout les cases sont groupées par quatre ou cinq, formant de petites communautés familiales. Au centre de chaque groupe, ou à peu près, un petit tertre : c’est la place, le forum ; on y a planté une rangée de pieux espacés, ou un arbre mort auquel on a laissé les branches : c’est là que les visiteurs accrochent leur fourniment : fusils, sagaies, sacoches. Comme ce vestiaire fonctionne sans ouvreuses, c’est à lui-même qu’on offre de menus cadeaux ; on y suspend de temps en temps quelque épi de mil ou de maïs, afin qu’il se montre gardien plus fidèle.

Dès le matin, le propriétaire de céans y fait apporter ses armes, surtout s’il peut en tirer vanité.

Fig. 16. — Culture de la plante à sel (Hygrophila spinosa) chez les Bandas.

Il installe à côté un lit de repos, quelques bibelots, sa pipe et passe ainsi la journée à se chauffer le ventre au soleil, dans une attitude de mollesse béate, qui fait du nègre le modèle du traditionnel épicurien. Non loin de là, sur la place, un peu en contre-bas, s’élève le grenier, ou plutôt le séchoir, construction provisoire, en paille, dont les murs prennent des airs penchés, ou tendent le ventre comme si la case était trop pleine. Un toit s’ajuste sur le tout, tant bien que mal ; à l’intérieur, s’étagent quelques claies en branchages où s’étalent les épis non décortiqués.

Ce grenier ne sert pas longtemps. Une fois vide, le propriétaire en fait un abri pour la sieste. Mais il se garde bien d’y faire la moindre réparation qui l’empêcherait de tomber en ruines.

Il se réfugie alors dans la case aux palabres. Beaucoup de groupes en possèdent. A Krébedjé, elles m’ont paru construites avec plus de soin qu’ailleurs. Ce sont de petits kiosques, dont un côté seulement est fermé par une natte, qui le protège contre le soleil, lorsqu’il baisse à l’horizon. Sous ces abris traînent toutes sortes d’objets, mortiers, pierres à moudre, grès à repasser, dont l’usage est commun.

Autour de la place, les habitations sont rangées sans ordre, sans symétrie, mais toujours soigneusement espacées, dans la crainte du feu sans doute.

Comme chez les autres Banda, ce sont des cases rondes, à toiture sphéro-conique en paille tendue sur une carcasse en bois. L’aire intérieure est creusée en cuvette, dont les déblais servent à construire un mur circulaire haut d’environ 70 centimètres. Ce mur est percé d’une porte étroite protégée par un auvent cintré. Sur le seuil, un fétiche. La toiture touche presque le sol. Le pignon est formé d’un bouchon de paille, qui cache la ligature des chevrons, joints au sommet, sans l’appui d’un mât central.

Toutes les cases sont construites sur le même modèle. Dans un retrait, cependant, nous en apercevons une petite, qui a plutôt l’air d’un abri de fortune, c’est le hangar aux tamtams ; j’en compte trois : un grand et deux petits.

Fig. 17. — Couteaux de jet bandas et mandjias.

Le vieux Krébedjé est tout heureux de me dire qu’il les a volés chez les Mbagas un jour que ses hommes furent les plus forts ; sans quoi les Ndis n’en auraient probablement pas d’aussi beaux, car ils ne savent pas les faire.

Tout autour des cases on a défriché quelques arpents de brousse pour planter du maïs, du mil et des patates. Quelques bananiers se dressent çà et là, poussés au gré du hasard. Deux ou trois poules, grosses comme le poing, errent à l’aventure, fort affairées, car elles pourvoient seules a tous leurs besoins.

Un petit sentier vous invite à quitter la place. Après maints lacets inutiles à travers les herbes on arrive à un autre groupe d’habitations, semblable au premier. Un peu plus loin on en trouve un troisième, puis d’autres encore égrenés sur un espace assez considérable.

Partout ce sont les mêmes gris-gris, les mêmes cases, les mêmes cultures. Vous faites sauver quelques femmes, crier quelques bambins pansus, épouvantés par votre approche.

Des roquets jaunâtres, sales, d’une effrayante maigreur, vous filent entre les jambes, en hurlant comme si vous leur aviez donné leur quotidienne ration de coups de trique et, sans vous en apercevoir, vous vous retrouvez en pleine brousse. Retournez-vous, cherchez, cherchez bien : plus de village. Krébedjé a disparu ; vous n’apercevez même plus le pignon d’une case. Si vous n’entendiez par hasard pleurer un marmot ou aboyer des chiens, vous croiriez volontiers que vous êtes égaré dans la brousse déserte.

Type banda. — Il serait, en effet, puéril de prétendre actuellement définir un type banda. Hormis quelques signes très superficiels fournis par des parures ou le langage, on ne saurait, la plupart du temps, distinguer à première vue un Banda d’un Banziri ou d’un Sango. On est évidemment en présence d’une race très métissée, où l’on découvre même parfois de véritables physionomies européennes.

Pour résumer les caractères les plus fréquents on peut dépeindre le Banda comme un nègre à peau foncée, à système pileux peu fourni, à cheveux crépus et rudes. La tête est étroite, les traits sont plutôt enveloppés, le nez large, les lèvres fortes et le prognatisme modéré. Il est de taille moyenne, avec une grande envergure plus étendue, des membres étoffés, des reins cambrés dont l’ensellure rend plus évidente la proéminence des fesses.

En rapprochant les caractères physiques des indications fournies par le langage il ne nous semble pas imprudent d’avancer que les Banda d’ici ont bien des points communs avec les populations plus méridionales, habitant au sud de l’Oubanghi.

Comme renseignement positif, on sait qu’il y a environ cinquante ans, peut-être un peu plus, les Banda habitaient, plus à l’est, un pays limitrophe du Ouadaï, s’étendant vers le sud jusqu’aux rives de la M’Bomou. C’est là que les localisait le Cheikh Et Tounsi, sous le nom de Bandéh Djoko et de Bandéh Yam-Yam. Ils se connaissaient dans leur langue sous le nom de Ouaka, qui désigne aussi la rivière que nous appelons Koango. Des perturbations profondes, dues aux incursions des Arabes et des Anglo-Egyptiens dans le bassin du Haut-Nil, les ont chassés vers l’Ouest, jusqu’aux régions où nous les trouvons aujourd’hui.

Ils se sont établis en îlots plus ou moins fixes, dont la localisation est rendue plus difficile par notre ignorance de la topographie.

III. — LES MANDJIAS

Les Mandjias forment aujourd’hui plusieurs groupements disloqués et éparpillés au milieu de la vaste contrée occupée par les Bandas. Ces derniers, chassés constamment de l’E. par les chasseurs d’esclaves, se sont heurtés aux Mandjias. « Ceux-ci, formant un bloc compact, étant attachés à la terre, ont résisté passivement, se sont fait lentement refouler en certains points mais n’ont point émigré à de grandes distances[51]. » Toutefois nous savons que la fraction de la Nana est originaire des bords de l’Oubangui, d’après M. Toqué et suivant les souvenirs du vieux chef Makourou qui dit avoir vu le grand fleuve dans sa jeunesse[52]. D’autres sont venus du N.-O. où s’est développée leur civilisation. C’est en effet dans les Bayas, population des rives de la Haute-Sangha étudiés par Clozel[53], qu’il faut chercher ce qu’elle était avant le déclin de cette race. Les poteries bayas qui atteignent parfois 1m,50 de haut et sont couvertes d’ornements, n’existent pas dans les villages mandjias du territoire civil du Chari : signe du recul de cette civilisation. Ensuite ils ont été refoulés vers les sources de la Kémo par les Foulbés de l’Adamaoua et une population guerrière du bassin de la Ouam, les Ngaos. De plus Senoussi, avant l’arrivée des blancs, est venu leur faire la guerre jusqu’au pays des Mbrous de Diouma. L’on sait ce qu’impliquent d’atroces misères ces invasions africaines : les razzias constantes, le rapt des femmes et des enfants, les maladies qui sévissent sur les vaincus affamés et harassés, le cannibalisme qui attend les prisonniers de guerre. Réduits actuellement à 60,000 habitants soumis à notre autorité, ils ne se sont pas remis de ces souffrances, loin de là. Au poste de la Nana, M. Chamarande eut l’obligeance de nous mettre en rapport avec Makourou, l’un des plus importants chefs Mandjia de la contrée, le seul peut-être ayant sur ses administrés, fait rare chez ces fétichistes, une influence suffisante pour les commander en notre nom. Le personnage est intéressant à présenter.

Makourou était ce chef mandjia, dont Gentil avait eu l’appui à sa première mission au moment du montage du Léon Blot. Dans mon imagination, pour qu’un tel chef eût un prestige si réel ce devait être quelque roitelet d’une tenue majestueuse. C’était aussi l’avis de Courtet. Notre ahurissement fut grand en voyant paraître un petit vieux à la peau ridée, l’air abruti et dans la tenue la plus hilarante que j’aie jamais vue en Afrique. Makourou portait un pantalon d’artilleur en drap noir que quelque soldat facétieux lui avait sans doute abandonné en échange d’un couple de poulets. Le pantalon, beaucoup trop grand, était largement relevé au bas et au haut il avait dû l’attacher avec un lien d’écorce en guise de ceinture. Il avait mis en outre une tunique d’Européen, d’une blancheur immaculée avec des boutons métalliques d’infanterie coloniale, cadeau de quelque marsouin. Sa tête était malheureusement nue et il attendait sans doute un casque de pompier pour compléter sa tenue de gala. Car il n’était pas douteux que ce brave Makourou eût mis ce qu’il avait trouvé de mieux dans sa garde-robe pour nous recevoir. Après les salutations d’usage, il chercha à m’apitoyer sur la misère du temps, ce qui était relativement facile, puis il me proposa à brûle-pourpoint de me présenter ses femmes, chose à laquelle j’aquiesçai. C’est un usage assez répandu en Afrique dans les pays fétichistes. Bientôt elles arrivèrent deux par deux, militairement. Elles s’arrêtèrent à quelques pas. Leur époux les fit aligner les talons réunis. Le vieil anthropophage avait décidément pris plaisir aux manœuvres de nos Sénégalais. Toute cérémonie de ce genre a toujours un but, mais je m’efforçais vainement de trouver le mobile auquel avait obéi Makourou. Il se chargea lui-même de me l’expliquer. Ses femmes étaient vêtues de pagnes confectionnés avec les étoffes offertes par le commissaire Gentil. Ces pagnes étaient déjà bien usés ainsi que j’avais pu le constater ; en conséquence, il me demandait de les remplacer. Le roi des Mandjias était un vieux mendiant et je le sus encore par la suite lors de mon retour. Je lui donnai satisfaction dans la mesure de nos ressources, nous devînmes ainsi de bons amis, et j’appris avec quelque regret sa mort l’année dernière.

Fig. 18. — Le Chef Mandjia Makourou et ses femmes.

Makourou nous guida à travers son village. C’était plutôt un campement qu’une installation durable. Les habitants cultivaient quelques plantes alimentaires ou fétiches, mais ils n’avaient point planté le Ficus Rokko qui est cultivé ailleurs pour son écorce avec laquelle on fabrique des pagnes. Leur opinion était la suivante : une bouture de Ficus met des années pour devenir un grand arbre en état d’être écorcé. Or pouvaient-ils espérer voir grandir un arbre qu’ils auraient planté tout petit ? Assurément non. Quant à leurs enfants et petits-enfants, il ne fallait pas y songer.

On nous fit cet aveu pénible : parmi les hommes réquisitionnés comme porteurs, les uns mouraient en route de fatigues et de privations, les autres, dès qu’ils rentraient dans leur village, étaient incapables de procréer tant ils étaient épuisés. Plus tard Toqué me raconta exactement la même chose. La famine étreignait tout le village que quatre ans plus tôt Gentil avait trouvé en pleine prospérité, le portage était la principale cause du mal, et il ne pouvait pas en être autrement.

Pendant une partie de l’année presque tous les hommes étaient occupés à porter des charges sur la route de ravitaillement, ou à travailler à l’aménagement de cette route, ou encore à faire des corvées dans les postes, corvées dont l’utilité n’était pas toujours immédiate. Pendant ce temps non seulement les cultures étaient négligées, mais encore le peu de plantes vivrières qui poussaient dans les champs étaient réquisitionnées par les Européens ou les Sénégalais, garde-pavillons, elles servaient à l’alimentation des miliciens, des boys et des porteurs s’il en restait, et la plupart du temps on donnait aux porteurs l’équivalent de la ration en perles bayacas, la monnaie du pays, ils gardaient les perles, mais mouraient de faim en s’acquittant de leur dure corvée, ou bien « chapardaient » des vivres quand ils trouvaient des cultures à proximité de la route. Ce chapardage est encore une des causes de la fuite dans la brousse des villages établis à proximité de la ligne d’étapes reliant la Tomi au Gribingui.

A cette époque de l’année (novembre) ni le manioc, ni les patates n’étaient encore en état d’être récoltés ; le sorgho n’était pas encore mûr. D’ailleurs en quelques semaines toute la récolte serait consommée, tant les champs étaient d’étendue restreinte. Les habitants étaient donc condamnés à vivre exclusivement de tubercules de plantes sauvages qu’ils allaient déterrer dans la brousse. La plupart de ces tubercules étaient vénéneux, du fait qu’ils renfermaient soit des glucosides non encore étudiés, soit simplement de l’acide cyanhydrique. Pour les rendre comestibles, il fallait les couper en tranches, les laver à grande eau et les faire macérer très longtemps. Ensuite on les faisait cuire pendant plusieurs heures, on les lavait de nouveau, on les réduisait en poudre et l’on soumettait à un dernier lavage ; on laissait déposer l’amidon qui, décanté et séché, donnait une belle farine blanche rappelant la farine de manioc. Apparence trompeuse, malgré les précautions prises, la pâtée qu’on préparait avec cette farine était peu appétissante, souvent très amère, et elle donnait parfois des coliques.

Fig. 19. — Mandjias de la Nana.

Nombreuses sont les plantes du centre africain qui peuvent fournir ces vivres de famine. Le Tacca pinnatifida est une des espèces les plus répandues. Une aroïdée très ornementale, qui vient d’être baptisée Hydrosme Chevalierii Engler, servait aussi aux mêmes usages. Les fleurs qui paraissent avant les feuilles au commencement de la saison des pluies sont renfermées dans un large spathe d’un pourpre noirâtre. Le tubercule a la forme d’un disque et atteint parfois la dimension d’une soucoupe. Il paraît qu’il faut vraiment mourir de faim pour en consommer.

Mais les Mandjias faisaient surtout usage du tubercule d’un Dioscorea sauvage, à tiges épineuses et à feuilles composées de trois folioles. Les tubercules sont formés de plusieurs renflements digités ; il fallait faire des trous profonds de plus de 40 centimètres pour les déterrer, aussi les hommes valides inoccupés ainsi que les femmes et les enfants, passaient, en cette saison, le plus clair de leur temps à faire cette cueillette à travers la brousse. Le soir ils revenaient avec de pleins paniers de cette igname, et les femmes s’occupaient tous les jours suivants à les préparer suivant le procédé qui a été expliqué plus haut. Il existe encore une autre igname sauvage, celle-là à feuilles entières, vivant dans les endroits frais et très boisés qui est aussi très recherchée.

Les tubercules étaient enterrés à plus d’un mètre de profondeur mais ils étaient d’une taille extraordinaire. Quelques-uns atteignaient la grosseur du bras et pouvaient être confondus avec ceux du Dioscorea alata cultivé. Un jour notre cuisinier fit cette confusion. Il avait acheté aux indigènes un de ces gros tubercules et nous en avait fait cuire un plat en guise de pommes de terre. Malgré une cuisson prolongée, les morceaux avaient conservé une grande amertume. Les boys en mangèrent beaucoup contrairement à nos conseils mais n’en furent pas incommodés.

Les Mandjias font encore usage des jeunes feuilles de quantité de plantes de la brousse : feuilles de jute et de corchorus, écorces d’un Grewia, feuilles d’un Pterocarpus, gommes de différents arbres. Nous les avons vu préparer de l’huile avec les graines d’une cæsalpiniée nouvelle voisine du genre Tetrapleura.

Ils mangent les limaces, les grenouilles, tous les petits mammifères qu’ils peuvent capturer, enfin une grande quantité d’insectes et notamment les termites ou fourmis blanches dont ils ramassent des paniers entiers, à l’hivernage lorsque les mâles prennent leur vol.

Malgré ces quelques ressources supplémentaires ils sont tous prodigieusement maigres, et les épouses de Makourou furent les seuls personnages non affamés que nous rencontrâmes. J’ai vu des mères introduire de force des calebasses d’eau dans la gorge des enfants pour les faire taire lorsqu’ils suçaient en vain leurs seins taris.

Fig. 20. — Case et plantes fétiches dans un village mandjia. Fétiches divers.

Le cannibalisme est ici une conséquence de la misère. Aussitôt pris, les ennemis sont tués[54], leurs corps et ceux des guerriers ennemis qui tombent sur le champ de bataille sont coupés en morceaux, grillés, dépouillés de la peau, puis bouillis et assaisonnés de tabac en feuilles vertes. Tous les hommes prennent part au festin ; les femmes et les enfants en sont exclus. Le chef reçoit en plus de sa part le cœur et le foie[55].

Les Mandjias n’ont pour tout vêtement qu’un lambeau d’étoffe ou d’écorce battue couvrant les organes sexuels. Quelques-uns se jetaient sur mon papier à herbier convoitant les caleçons qu’ils espéraient s’y tailler. Tatoués sur la poitrine et le ventre mais non sur le visage, ils portent des anneaux dans le nez, parfois des pailles dans les ailes et même dans la cloison ; un cylindre de bois à la lèvre supérieure et parfois à la lèvre inférieure. Les hommes et les femmes s’enduisent le corps de graisse et se peignent avec le bois rouge qu’ils vont acheter aux Ndis de Krébedjé.

Hommes et femmes sont ordinairement peu tatoués. Chez les femmes les oreilles et les lèvres sont percées et on introduit dans le trou des ornements très divers. Les enfants, et aussi parfois les adultes, portent suspendus au cou les amulettes les plus diverses, ongles ou dents d’animaux, graines de certains arbres, etc.

Mais la parure nationale des hommes est constituée par des files de bracelets formés par des spirales de fer plat qui couvrent tout l’avant-bras ou la jambe de la cheville au mollet.

Les cases sont rondes, couvertes d’un toit pointu en paille, médiocrement élevées. Le mur circulaire en terre mesure à peine 40 centimètres de haut, le sol de la maison est en contrebas de 30 centimètres environ. La porte est petite et il faut marcher sur les mains pour entrer. Dans l’intérieur on trouve les ustensiles habituels de cuisine dont se servent les nègres, quelques amulettes, des peaux de bêtes. Près de la porte on cultive au dehors des végétaux d’ornement comme fétiches. Le dessin de la page 113 représente une de ces cases avec un plant de Colocasia antiquorum de chaque côté. Mais ce qui frappe le plus dans un village mandjia, c’est l’abondance des fétiches qu’on y voit. Il y en a partout, aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur des demeures. Certains arbres, certains piquets sont littéralement couverts d’offrandes, d’ex-voto sous la forme de petites bottes de paille, de plumes d’oiseaux, de morceaux d’étoffes, etc. On verra une de ces places fétiches sur le dessin précédent fait d’après une photographie. Je n’ai pu pénétrer la signification de ce débordement de grigris (c’est ainsi que nos Sénégalais nomment tous les objets hétéroclites fixés à certains arbres ou à certains objets). Il est toutefois peu probable que ce soit la manifestation extérieure d’un culte quelconque.

Quand on veut se marier on achète sa femme avec des bijoux de cuivre[56], des flèches, des javelots, des couteaux. L’arrangement conclu on envoie sa mère ou sa première femme passer trois jours près de la fiancée en lui portant de la farine ; le troisième jour celle-ci revient avec la fiancée auprès du mari. On se livre alors aux réjouissances ordinaires : libations de pipi, grand festin, tamtam. Si la femme se comporte mal le mari la frappe et la renvoie chez ses parents qui la châtient. Enfin si elle est coupable d’adultère on se contente encore de la frapper, mais on tue le séducteur d’un coup de sagaie.

L’organisation politique est très lâche. Chaque chef commande tout au plus dans un territoire grand comme un de nos cantons et son autorité y est faible. Elle n’est pas héréditaire ; elle passe, après la mort du titulaire, à l’un des vieillards les plus renommés pour ses exploits ou pour sa connaissance des innombrables grigris que vénèrent les Mandjias.

[43]Je n’ai jamais pu voir l’arbre qui produit le bois à teinture rouge dans l’Oubangui. Il est probable que c’est comme sur la côte de Guinée une légumineuse appartenant soit au genre Baphia, soit au genre Pterocarpus. Il n’existe plus dès qu’on monte au Nord de l’Oubangui, aussi les Bandas et les Mandjias qui en font aussi usage sont obligés de l’acheter soit aux Sabangas soit aux Banziris.

[44]L’amende est de 10 sagaies, 20 flèches, 3 ou 4 bracelets.

[45]Payé par le meurtrier, d’un homme ou d’une femme de tribu étrangère au chef de village auquel appartenait la victime ; il se rachète en donnant une jeune fille.

[46]Deux petites poutres pesantes sont attachées aux pieds du patient. S’il y a circonstances atténuantes, le patient est autorisé à se servir de liens tenus à la main avec lesquels il soulève les poutres en marchant.

[47]On fait bouillir l’écorce ou la racine de certains arbres et on jette le liquide dans du pipi. Les poisons les plus foudroyants n’agissent pas avant trois ou quatre jours. Le poison est souvent employé par les Bandas pour se débarrasser d’un ennemi ou d’un gêneur.

[48]Avant l’arrivée des blancs, le prix d’une femme était : 6 bingui (bracelet cuivre rouge), 60 kokoras (flèches), 8 doudou (sagaies). La dot actuelle est de 300 flèches neuves (kokora oroni), 30 doudou, 4 mvolas (boucliers), 10 ndoudo (couteaux de jet), 300 petits colliers de perles bayacas multicolores, 5 colliers de perles baptoros sphériques turquoises. M. Toqué en conclut que les marchandises des blancs font prime. J’y vois au contraire que les perles n’ont plus de valeur, le pays en regorgeant et d’autre part que les femmes se font rares par suite de l’émigration.

[49]Quand un village va en expédition, il emmène tout, même les femmes et les enfants d’un certain âge. On laisse seulement les femmes âgées pour garder les cases.

[50]Dr J. Decorse, Du Congo au lac Tchad, Paris, 1906, p. 40-43, 57-58.

[51]Bruel, L’Occupation du bassin du Tchad, p. 41.

[52]M. Toqué n’est pas éloigné de croire que les Pahouins seraient des Mandjias qui auraient pris la route du S.-O. au lieu de celle du N.

[53]Clozel, Les Bayas (notes ethnographiques et linguistiques). Paris, 1896.

[54]Toutefois les enfants et les adolescents sont conservés comme captifs ; jadis ils étaient vendus à Senoussi.

[55]Les vieilles femmes sont tuées, mais non mangées.

[56]Le cuivre venait autrefois du Haut-Bahr Sara.


CHAPITRE V

GÉNÉRALITÉS SUR LE HAUT-CHARI


Nous donnons le nom de Haut-Chari au pays accidenté et très rocheux où la plupart des tributaires du lac Tchad prennent leurs sources et serpentent dans des lits plus ou moins torrentiels avant d’aller former, à partir de la neuvième parallèle, les grandes rivières au cours très lent dont la réunion forme le Chari proprement dit. Il serait oiseux d’en définir ici les limites d’une manière détaillée. Au S., une ligne de plateaux ferrugineux, des crêtes de quartzites souvent mal accusées, des kagas de gneiss et de granit formant des sortes de dômes isolés les uns des autres, séparent cette région du bassin du Haut-Oubangui. A l’O. elle confine à l’éventail des rivières du Haut-Logone, région presque totalement inconnue ; à l’E. une ligne artificielle la sépare des territoires du sultan Senoussi, région du Chari-oriental, dont nous nous occuperons dans un autre chapitre. Au N., la neuvième parallèle la sépare du Chari-moyen, région totalement différente, presque sans relief, avec de grandes plaines argileuses et de fertiles coteaux sablonneux où les émergences de rochers ne sont plus que de rares exceptions.

Au XIXe siècle le pays qui nous occupe a été très peu pénétré par les chasseurs d’esclaves. Il était trop éloigné des centres foulbés de l’Adamaoua et des routes de caravanes suivies par les marchands nubiens et ouadaïens. Quant aux Baguirmiens ils trouvaient un champ d’action suffisamment avantageux chez les laborieuses et prolifiques tribus Saras vivant entre la neuvième et la onzième parallèle.

C’est à partir de 1880 seulement que les grands pourvoyeurs d’esclaves, Rabah et Senoussi, ont envoyé leurs hordes de bazinguers dans le Haut-Chari. Dans beaucoup de villages bandas et mandjias la venue de ces razzieurs, que les autochtones nomment les rabi, les tourgou ou smoussou, a laissé un pénible souvenir, cependant il ne semble pas que les chasses à l’homme en cette contrée aient été jamais bien fructueuses.

Fig. 21. — Semis de lianes à caoutchouc fait par Martret à Fort-Sibut.

Dès la fin d’octobre les pluies dans le Haut-Oubangui deviennent rares et aux premiers jours de novembre les incendies de brousse sont fréquents. Du haut de chaque kaga ou du bord de chaque plateau on contemple toutes les nuits des foyers illuminés vers les différents points de l’horizon et pendant le jour on voit s’élever dans le ciel de hautes colonnes de fumée autour desquelles tourbillonnent un grand nombre d’oiseaux de proie. Les indigènes moins absorbés dans leurs villages par les soins de la culture commencent à reprendre la vie de brousse et retracent les anciennes pistes cachées par les herbes à demi desséchées. Les uns vont recueillir certaines plantes, les brûlent et en lessivent les cendres pour obtenir le sel dont ils font usage pour la préparation de leurs aliments, les autres vont s’établir à proximité des ruisseaux, ils en barrent le cours, épuisent l’eau de certaines cuvettes ou bien fouillent la vase avec des nasses verticales spéciales pour capturer les poissons qui ont remonté le courant au moment des hautes eaux. D’autres enfin, les chasseurs, se répandent sur les plateaux ferrugineux arides pour y faire l’ouverture de la chasse. Les herbes y sont plus courtes et plus fines en beaucoup de places, elles ont brûlé dès le commencement d’octobre et sur la cendre a poussé un gazon verdoyant formé de petites herbes dont les antilopes sont très friandes. Ces animaux ne sont pas encore réunis en grands troupeaux, ils vivent par couples accompagnés des petits. Ils sont peut-être plus défiants qu’en toute autre saison, mais l’indigène a de plus grandes facilités pour les surprendre en rampant dans les hautes herbes.

Les chasseurs qui n’ont pas de fusil tendent des pièges sous les galeries forestières ou bien creusent des fosses pour la capture du gros gibier. En cette saison, il n’est pas jusqu’aux plus jeunes enfants qui ne cherchent à pourvoir à leur vie en capturant un tas de rongeurs bien meilleurs que les chenilles et les sauterelles dont ils ont fait une partie de leur nourriture pendant l’hivernage.

Le mois de novembre est pour tout le monde le plus favorable pour courir la brousse soudanaise. Les pluies ont cessé ; les nuits sont tièdes sans être lourdes. On couche en plein air, sans tente et l’on n’est point cependant incommodé par le froid.

Le moment était, de toutes façons, propice pour nous mettre en route. Martret, qui venait d’être atteint par une fièvre hématurique, allait beaucoup mieux. Il commençait à reprendre ses occupations au jardin d’acclimatation et pendant plus d’un an il allait rester là loin de nous à lutter contre une foule de difficultés pour accomplir la belle tâche qu’il avait bien voulu assumer.

Quant à Decorse, il nous inspirait toujours, à cause de sa santé, les plus grandes inquiétudes. Il fut convenu qu’il ne nous accompagnerait pas dans le pays de Senoussi, mais demeurerait à Fort-Sibut un mois ou deux, et suivant que son état s’améliorerait ou non, il continuerait le voyage pour nous rejoindre vers le N., ou bien rentrerait seul en France. Il ne rentra point et après sept mois de séparation nous devions nous retrouver à Fort-Archambault.

Le 12 novembre 1902, nous nous séparions en deux groupes : je partais avec Courtet vers le Gribingui, tandis que mes deux autres collaborateurs restaient à Krébedjé.

La route de Fort-Sibut à Fort-Crampel a été bien des fois décrite. On la parcourt ordinairement en six étapes. Le premier soir on couche à la Mpokou, le second au petit poste des Ungourras, le troisième au petit poste de Dekoua et à quelques centaines de mètres du campement on se trouve dans le bassin du Chari. On passe ensuite successivement à la Nana, puis au campement des Trois-Marigots et le sixième jour on est à Fort-Crampel.