Par suite d’arrêts nécessités par nos études, je mis un peu plus de temps pour franchir les 160 kilomètres qui séparent les deux chef-lieux de cercle qui constituaient à cette époque le territoire civil du Tchad.
Le 21 novembre seulement nous franchissions le Gribingui et nous restions au Bandéro jusqu’au 27, date de notre départ pour Ndellé. Ensuite pendant toute une semaine je cheminai avec mon compagnon dans les contrées situées à l’E. du Gribingui avant d’atteindre le pays de Senoussi.
La mission parcourut d’abord le district habité par les Tambagos jusqu’au Kaga Mbra, puis une zone, large d’une centaine de kilomètres, traversée par le Koukourou et le Bamingui, absolument déserte à la suite des incursions de Rabah et de Senoussi. On arrive enfin le 4 décembre aux kagas Djé et le 6 aux kagas de Balidja (Pongourou), où sont situés les premiers villages du pays de Senoussi.
Je n’ai donc pu en définitive consacrer qu’un mois à l’étude du Haut-Chari au moment de l’aller. Je devais voir le même pays un an plus tard pour rentrer en France en me rendant par Fort-Archambault à Fort-Crampel. Je remontais alors le cours du Bamingui puis du Gribingui jusqu’à Fort-Crampel et refis ensuite en sens inverse la route d’étapes. Courtet et Decorse suivirent aussi la même voie.
Nos recherches dans la région du Haut-Chari, si elles se sont prolongées moins longtemps que dans d’autres parties de l’Afrique centrale, ont cependant été assez complètes pour que nous puissions donner un aperçu général sur le pays.
Sa principale richesse actuelle est le caoutchouc fourni par la liane Banga (Landolphia owariensis).
Les troupeaux d’éléphants sont assez nombreux, cependant beaucoup moins que dans le Haut-Oubangui, et aujourd’hui que les réserves d’ivoire des indigènes sont épuisées, on peut espérer seulement une production annuelle de quelques tonnes. Nous sommes même certain que cette quantité ira en diminuant de jour en jour, dans quelques dizaines d’années l’éléphant sera devenu là aussi rare qu’à la Côte d’Ivoire, à la Guinée française ou dans le Haut-Niger.
En dehors du caoutchouc et de l’ivoire on ne connaît actuellement aucun produit pouvant donner lieu à un commerce d’exportation vers l’Europe. Pas de minerais exploités[57], pas de produits végétaux de grande valeur sous un petit volume ; élevage actuellement difficile à cause de la présence dans beaucoup d’endroits des mouches tsé tsé ; industrie indigène absolument rudimentaire.
Du reste le commerce local n’existe pas à proprement parler. On n’échange quelques produits que pour acquérir des femmes ou des esclaves.
Le Gribingui est poissonneux, mais comme il y a peu d’habitants sur les rives, la pêche n’y est pas active. Nous n’y avons point vu de barrages coupant le fleuve d’une rive à l’autre.
Les hippopotames remontent à la saison des pluies, bien en amont de Fort-Crampel ; les crocodiles vivent tout le long du fleuve, mais en amont du campement des Routos on n’en voit que de petite taille.
On rencontre encore dans la rivière une grande tortue plate à carapace molle, le corps est d’un blanc rosé en dessous, brun en dessus. Les Kabas la nomment Sin, les Yacomas Néko, les Banziris Kounda et les Kotokos Mbéli.
Cet animal a les pieds palmés, c’est un excellent nageur ; parfois il se repose sur les talus de la rivière et lorsqu’ils le surprennent dans cette position les pagayeurs l’assomment à coups de perches. La viande est très appréciée des noirs et préférée à celle du poisson. Les œufs sont aussi comestibles mais peu goûtés des Européens.
Nos pagayeurs au moment du retour capturèrent un exemplaire de cette tortue de taille remarquable. Le corps (non compris la tête) mesurait 75 centimètres de long, 60 centimètres de large et 22 centimètres de haut. Il pesait environ 25 kilogrammes et tous les pagayeurs firent avec un succulent repas.
Dans le Haut-Chari mon attention fut particulièrement attirée sur un groupe de plantes, chargées d’octobre à novembre de fruits mûrs, noirâtres, disposés en grappes rappelant nos raisins, ce qui les a fait nommer par les Européens les vignes sauvages du Chari. Les grains peuvent se manger ; ils sont un peu sucrés et surtout astringents ; du reste la pulpe est mince et entoure un ou deux pépins très gros. Les enfants ne les recherchent même pas et il faut aux Blancs une très grande bonne volonté pour leur trouver quelque analogie avec nos chasselas.
Cependant presque tous les voyageurs, Dybowski, Maistre, Foureau, Rousset, Truffert, ont parlé de ces vignes sauvages et quelques-uns ont pensé qu’il serait possible de les utiliser soit par sélection pour en obtenir des raisins, soit en les employant comme porte-greffes pour la vigne de nos pays.
Ces mêmes ampélidées et des espèces voisines avaient attiré déjà l’attention il y a une trentaine d’années sous le nom de Vignes du Soudan. Des graines en furent rapportées du Haut-Sénégal par Th. Lécard et mises dans le commerce au moment où le phylloxéra dévastait le midi de la France. Beaucoup de personnes virent dans ces plantes la panacée pour reconstituer les vignobles anéantis. Il fallut la monographie du célèbre ampélographe J.-E. Planchon[58] pour remettre les choses au point. A la suite d’une étude approfondie de ces plantes, il montra qu’il n’existait pas de véritables vignes en Afrique tropicale, mais d’autres ampélidées appartenant les unes au genre Cissus, les autres à un genre nouveau Ampelocissus. C’est à ce dernier qu’il faut rapporter les vignes de Lécard, de Chantin, de Faidherbe, dont la notoriété fut grande vers 1884. Ce sont des plantes admirablement adaptées aux plateaux soudanais, arides pendant six mois chaque année. Elles possèdent des tubercules fusiformes et charnus enfoncés profondément dans le sol. Aux premières rosées, des pousses herbacées sortent de terre et rampent sur le sol ou s’attachent aux herbes ou aux arbustes voisins à l’aide de leurs vrilles. Quelques espèces ont des tiges charnues qui ne se lignifient que très tard. Elles fleurissent à l’arrivée des pluies et les fruits noirs ou d’un rouge noirâtre mûrissent à la fin de la saison des pluies, c’est-à-dire à l’époque où nous nous rendions au pays de Senoussi. Les feuilles sont alors ordinairement tombées. Les oiseaux mangent les baies et sèment les graines sur les plateaux, dans les rochers et le long des rivières, stations où vivent de préférence ces plantes. Peu de temps après, les tiges aériennes se dessèchent ; l’incendie des herbes passe, les consume et de nouveau le tubercule émet des pousses au printemps suivant. Il serait impossible de cultiver en France des plantes ayant un mode de vie si spécial. Il est aussi fort douteux qu’un greffage de vigne vraie prenne s’il était fait sur ces espèces.
Les Ampelocissus se distinguent des vignes (Vitis) par les caractères suivants :
Les quatre ou cinq pétales sont libres, étalés au moment de la floraison, alors qu’ils sont soudés en capuchon dans les vraies vignes, les graines sont naviculaires, à pointe très courte, au lieu d’être pyriformes comme dans le raisin. Enfin, d’après Planchon, les vrais Vitis ont toujours, à l’état sauvage, les pieds mâles séparés des pieds à fleurs fertiles, tandis que dans les Ampelocissus on rencontre les deux sortes de fleurs sur la même plante. Les grappes de fruits sont peu fournies ; même dans l’Ampelocissus Chantinii les baies sont à peine comestibles. Cependant à plusieurs reprises on a essayé d’en faire du vin en Sénégambie. Cela doit donner une boisson détestable si l’on en juge par l’astringence des fruits, et cette liqueur ne doit sans doute pas valoir le vin de Bir (Sclerocarya Birrœa) que les Soudanais du Niger savent fabriquer.
L’étude des fausses vignes de l’Afrique centrale, que j’avais recueillies au cours de mon voyage a été faite par M. Gilg, du Musée botanique de Berlin. Il en existe une quinzaine d’espèces dans le bassin du Chari ou dans le Haut-Oubangui. Les unes sont des Cissus, les autres des Ampelocissus.
Celle dont les sarments ressemblent le plus à notre vigne ordinaire est l’Ampelocissus Chantinii (Lécard) Planch., espèce rendue célèbre par les publications de Lécard. Les tiges annuelles n’apparaissent qu’aux premières pluies et rampent sur le sol ou bien grimpent dans les arbustes et s’élèvent jusqu’à 2 et 3 mètres de hauteur. Les feuilles cordées à la base sont à 3 ou 5 lobes peu profonds et denticulées sur les bords. Les fruits sont noirâtres à maturité. Elle est spéciale au N. du Soudan et ne paraît pas s’avancer au N. du 10e parallèle : nous l’avons observée en abondance dans les pays Saras, autour du lac Iro, dans tout le Baguirmi et jusque dans le Dar-el-Hadjer et le Débaba près du Fittri.
Les autres fausses vignes les plus répandues sont :
L’Ampelocissus multistriata (Baker) Planch., reconnaissable à ses feuilles composées, comme dans la vigne vierge, formées de 5 folioles digités. Les fruits à maturité sont de la grosseur des grains de raisin et d’une couleur noirâtre. Il est commun à Ndellé, autour du lac Iro et dans le Pays des Niellims ;
L’Ampelocissus bombycina (Baker) Planch. ressemble davantage à la vraie vigne. Les sarments ont de 0m,50 à 2 mètres de long et s’étalent sur le sol ou s’élèvent en buissons. Les feuilles sont assez profondément découpées en 3 ou 5 lobes et sont couvertes en dessous d’un tomentum roux-ferrugineux. C’est vraisemblablement cette espèce que le capitaine Truffert a figurée sous le nom de Vigne à feuilles ordinaires à tige rugueuse[59] ;
Le Cissus palmatifida (Baker) Planch. a les feuilles encore plus profondément découpées ; elles sont en dessous velues et blanchâtres. Les tiges ont seulement 0m,50 de long. La plante croît surtout dans les savanes incendiées chaque année ; elle est très commune dans le pays de Senoussi. Dans le travail de Truffert elle est appelée Vigne à tige lisse et à feuille à limbe découpé ;
Le Cissus populnea Guill. et Perr. est l’espèce la plus commune dans le Haut-Chari et le Haut-Oubangui. Elle vient de préférence dans les rochers et foisonne sur le kaga Bandéro. Tantôt elle forme des buissons rigides ayant à peine 1 mètre de haut, tantôt elle s’élève jusqu’à 10 mètres dans les arbres. Elle se distingue facilement des espèces précédentes par ses larges feuilles cordiformes entières. Les rameaux jeunes sont blanchâtres et glauques.
Les fruits d’un rouge-noirâtre à maturité avec une pruine glaucescente à leur surface, ont la taille d’une très grosse cerise et renferment un fort noyau à l’intérieur. Nous l’identifions sans aucun doute avec la vigne à feuilles en forme de cœur figurée par Truffert.
Tout près de cette espèce se place le Cissus cæsia Afzel. à rameaux courts couverts d’une pruine bleuâtre et le Cissus bignonioides, Schweinf., du bord des rivières, à longues tiges présentant des ailes subéreuses. Ces deux espèces existent aussi dans le Haut-Chari et le pays de Senoussi ;
Enfin le Cissus cornifolia (Baker) Planch. a des tiges ligneuses dressées, dépourvues de feuilles une grande partie de l’année. Celles-ci sont petites, oblongues, entières. Les fruits sont en grappes dressées d’un noir-violacé à maturité.
Nous nous sommes un peu étendus sur ces ampélidées afin que les voyageurs qui nous suivront ne soient pas tentés à leur tour d’attirer encore l’attention des géographes et des coloniaux sur ces fameuses vignes fort intéressantes au point de vue scientifique par suite de leurs adaptations mais qui sont sans intérêt pour la viticulture.
Il est du reste fort douteux que la culture de la vigne commune arrive à s’implanter en Afrique tropicale. Les semis de chasselas faits par Martret au Jardin de Fort-Sibut n’ont pas germé. Dans quelques jardins du Sénégal et du Congo j’ai vu des pieds de vignes cultivés en treille ou le long des maisons, mais même avec beaucoup de soins ils ne produisaient que quelques grains de raisin et d’assez piètre qualité. D’ailleurs ce n’est pas pour y cultiver la vigne que la France s’est implantée en Afrique centrale.
L’arbre à beurre d’Afrique (Butyrospermum), le Karité des Sénégalais, est une des essences les plus caractéristiques de la partie du bassin du Chari comprise entre le 7e et le 10e parallèle, mais c’est surtout entre le 8e et le 9e degré 1/2 qu’il abonde. Au Soudan nigérien on le trouve en grande quantité du 11e au 12e parallèle, l’aire de cette espèce fait donc au Soudan une bande qui s’incurve de 2 degrés vers l’équateur au centre de l’Afrique. Ce Butyrospermum, identique à la plante de la Guinée et du Soudan français, forme une espèce à part reconnue d’abord par L. Pierre, l’auteur de la Flore forestière de Cochinchine, et nommée dans ses notes manuscrites Butyrospermum mangifolium pour le distinguer du B. Parkii, l’espèce commune au Dahomey, au Togo, et chez les Achantis. Dès 1876, Potagos avait signalé la présence de cet arbre dans le pays des Kreich, sur la limite des bassins du Chari et du Nil. En septembre 1892 la mission C. Maistre le rencontrait sur les bords du Gribingui. Les Bandas et les Mandjias font peu usage du beurre de Karité et paraissent lui préférer la graisse de termites.
Au contraire chez les peuples des confédérations Ndoukas et Saras cette matière grasse est d’un usage constant pour la cuisine et surtout pour la toilette. Tous ces peuples mangeraient leurs pâtes de mil ou leurs légumes, simplement bouillis dans l’eau, plutôt que d’y mettre du beurre de Karité, s’ils n’ont que la stricte quantité leur permettant de s’oindre le corps et surtout la chevelure. L’odeur nauséeuse que les Européens trouvent aux nègres est due en grande partie aux graisses et huiles rances dont ils s’enduisent constamment et cela ne se pratique pas seulement au centre de l’Afrique, mais chez tous les peuples africains chez lesquels j’ai vécu. Même à Dakar et à Saint-Louis, plus d’une grande dame métis et plus d’une belle demi-mondaine sénégalaise, qu’elle soit Wolofe ou Peule, a conservé l’habitude de s’enduire le corps avec la graisse de Karité et c’est sans doute la raison pour laquelle les paniers de cette denrée enveloppés de feuilles d’arbres pénètrent si loin des lieux de production. C’est un produit pour la toilette des femmes et même des hommes, au même titre que les pommades parfumées.
Même dans sa zone de prédilection le Karité n’existe pas partout. Il manque complètement dans les grandes plaines argileuses où abondent certaines combrétacées ; il n’existe pas le long des rivières ni dans les terrains marécageux ; il est rare aussi qu’on le rencontre au haut des plateaux ferrugineux ou sur les massifs granitiques. Il est ordinairement abondant à leur base dans les terrains sablonneux détritiques ou sur les pentes rocailleuses. Il recherche aussi les terres profondes, riches en humus et prend un développement magnifique dans les terrains cultivés avoisinant chaque village.
Le Butyrospermum du Haut-Chari est ordinairement dépourvu de feuilles en novembre, décembre. En janvier, il épanouit ses gros bouquets de fleurs blanches très parfumées, fort visitées par les abeilles ; en même temps il développe ses feuilles par petites touffes à l’extrémité des rameaux. Elles sont d’abord rosées et prennent une teinte verte et luisante beaucoup plus tard.
Les fruits mûrissent du 15 mai au 15 juillet. On les trouve en grande quantité sous les arbres après chaque tornade. Le sol en est parfois tout jonché et l’on a l’illusion d’être dans un verger couvert de pommes à l’automne, en Normandie, lorsque, après un coup de vent, les fruits se sont détachés des pommiers en grand nombre. Du reste les karités, tamariniers et ficus dans les champs cultivés entourant les villages saras ne sont pas sans analogie avec les champs de poiriers et de pommiers autour de nos fermes du Bocage normand. Ces pommes de karité, écorchées en tombant, répandent sous les arbres une bonne odeur de fruits mûrs lorsque le soleil a desséché la pluie consécutive à la tornade. C’est alors que les femmes et les enfants viennent faire la récolte. Ils recueillent les fruits tombés dans de grands paniers tressés en fibres de palmiers, les rapportent au village et les étalent au soleil sur des claies. Ceux qui sont mûrs à point et très beaux sont bientôt triés par les enfants et leur mince mésocarpe sucré et onctueux comme la chair du fruit de l’Avocatier, constitue pour eux un régal. Cette pulpe d’un jaune clair est réellement agréable et pour ma part je trouve que les pommes de karité constituent le plus exquis fruit de table de la brousse africaine, à l’exception toutefois du fruit d’une autre sapotacée, le Synsepalum dulcificum, délicieux dessert de la forêt congolaise dont il a été question dans le deuxième chapitre.
Les autres fruits de karité sont débarrassés de leur pulpe par des lavages à grande eau. D’autres fois on les enterre et la pulpe se décompose ou est mangée par les larves d’insectes. La noix de Karité est alors à nu, sa forme, sa couleur et sa taille rappellent le marron d’Inde.
Pour extraire la graisse, on enlève la coque, et l’amande blanchâtre formée d’un gros albumen riche en matière grasse, est ensuite pilée dans un mortier à couscous. Cette pulpe est immédiatement mélangée avec de l’eau dans une marmite en terre, puis on soumet cette mixture à l’ébullition. La matière grasse entre en fusion et vient surnager à la surface ; on la retire en décantant et on la laisse figer en pains. Pour obtenir du beurre très pur, il suffit de faire fondre la masse une seconde fois et quand elle est à l’état liquide on laisse tomber dans le récipient quelques gouttes d’eau froide qui fusent en entraînant toutes les impuretés et surtout en faisant disparaître le goût de rance et l’odeur spéciale que garde toujours le beurre de karité vendu sur les marchés soudanais. Ainsi traité, il peut servir à la place du beurre ordinaire ou du saindoux pour la préparation des aliments européens. J’en ai fait usage pendant de nombreuses semaines au cours de mon premier voyage dans la boucle du Niger et l’ai trouvé excellent.
[57]Le minerai de fer est exploité par les indigènes dans quelques endroits.
[58]In Alphonse et Casimir de Candolle, Monographiæ Phanerogarum, vol. V, Ampelideae, Paris, 1887.
[59]J. Truffert, Le Massif des Mbré, in Rev. gén. des sc., 30 janvier 1903, p. 82.
CHAPITRE VI
LE SULTAN SENOUSSI
I. Origines de Senoussi et de son État. — II. Sa personnalité, sa vie à Ndellé. — III. Sa puissance militaire. — IV. Comment le sultan exploite le pays.
Le séjour de cinq mois que je fis avec Courtet dans les Etats du sultan Senoussi constitue le plus important épisode de notre voyage en Afrique centrale. C’est dans cette contrée, à la limite des trois bassins du Chari, de l’Oubangui et du Nil que nous avons fait les plus intéressantes de nos études. Avant d’entrer dans leur détail, il est utile de dire dans quelles conditions elles ont été poursuivies et de présenter l’homme auquel la science est en grande partie redevable des collections que nous avons rapportées.
I. — ORIGINES DE SENOUSSI ET DE SON ÉTAT
Vers 1870 il existait encore, dans la région de savanes qui va du Chari au Bahr-el-Ghazal, une foule de ces trafiquants d’esclaves et d’ivoire dont Schweinfurth nous a fait connaître l’existence de rapines autour de leurs retraites fortifiées ou zéribas. Nachtigal nous apprend que dès 1872 le sultan du Ouadaï avait déjà porté les limites de son empire et en même temps celles de l’Islam au-delà du Kouti jusqu’aux tribus Niams-Niams du Dar Banda. Dans le Kouti vivaient un certain nombre de marchands bornouans, baguirmiens, foriens qui achetaient les dents d’éléphants et le bétail humain pour les caravaniers se dirigeant sur le Ouadaï et ensuite sur Banghazi en Tripolitaine, ou bien sur le Dar Four et ensuite Khartoum. Les mêmes trafiquants étaient aussi en rapports avec les caravaniers djellabas du Bahr-el-Ghazal. Le Dr Panagiotes Potagos, en juillet 1876, rencontra près des sources de la Mindja, sur la limite des bassins du Nil et du Chari, un agent de Ziber-Pacha qui, en compagnie d’un roi kreich, emportait du pays Banda des charges d’ivoire et traînait une longue file d’esclaves.
Le père de Senoussi[60], Abou-Bakar, était l’un de ces traitants qui rassemblaient et plus souvent razziaient l’ivoire et les esclaves dans les plaines du Dar-Kouti. Abou-Bakar appartenait à la famille royale de Baguirmi ; son grand-père, Naïm, était le frère d’Ab-del-Kader, le frère aîné de Gaourang qui régnait à Massénya avant l’invasion rabiste. Malgré cette descendance, ce n’était que l’un de ces chefs de zéribas qui pullulaient aux confins du bassin du Nil.
Des rapports fréquents existaient certainement entre Ziber-Pacha au Soudan égyptien et les traitants installés plus à l’O. comme Abou-Bakar. Les trafiquants du Kouti connurent donc les grands événements qui s’accomplirent au Soudan égyptien après la conquête du Dar Four par Ziber (1874)[61], c’est-à-dire son exil au Caire, la nomination de Gordon-Pacha aux fonctions de gouverneur général du Soudan égyptien, la révolte de Suliman-Bey, fils de Ziber et sa mort (1879) ; enfin la campagne de R. Gessi, officier italien au service de l’Egypte, qui s’efforça de réprimer ce soulèvement, et celle de Lupton-Pacha chargé de poursuivre les chasseurs d’esclaves jusqu’aux limites du Nil et de l’Oubangui (1880), au cœur des pays Fertit où nul blanc ne s’était encore aventuré.
Par un pur hasard, l’expédition de Lupton, au lieu de s’avancer du Dar Four directement vers l’O. où vivait Senoussi, se dirigea vers le S.-O. pour atteindre le Haut-Oubangui. Les trafiquants du Dar Kouti échappèrent à la répression. Bientôt la révolution mahdiste balayait tout le pays, qui pendant 15 années, resta complètement fermé, jusqu’au jour où les expéditions Liotard et Marchand pénétrèrent de nouveau dans le Bahr-el-Ghazal. Ces 15 années ont été mises à profit par Senoussi pour se reconstituer un Etat. De petit trafiquant il est devenu fondateur d’un véritable empire au moment même où toutes les puissances du centre africain s’écroulèrent ou s’émiettèrent. Chose curieuse, ce n’est point avec les débris d’autres sultanats qu’il a formé le sien, mais il l’a constitué de toutes pièces dans un pays presque neuf, je veux dire où aucun chef musulman n’avait encore asservi les arborigènes.
Il est intéressant de voir comment Senoussi sut s’associer à la fortune de Rabah, en acceptant une position toute subordonnée, jusqu’au moment où il crut possible de se séparer de lui et nécessaire de ne point l’imiter dans la lutte contre les Européens. Vers 1888 Rabah, avec une petite armée constituée aux dépens des dernières troupes du Suliman-Bey, envahit le Dar Rounga et le Kouti. Il n’agissait, ni au nom de Ziber, toujours retenu en Égypte, ni au nom du Madhi avec lequel il n’avait point de rapports. Il venait simplement chercher fortune pour son propre compte et tenter de se créer un Empire africain comme l’avait fait quinze ans plus tôt son maître Ziber. A cette époque Abou-Bakar venait de mourir et son fils, Mohammed Senoussi, âgé d’une trentaine d’années, avait pris sa place comme chef de zériba. On a dit que Senoussi avait fui à l’arrivée de Rabah au Kouti[62]. C’est de cette arrivée, au contraire, que date sa fortune. Il était alors de condition modeste, mais trafiquant habile il sut gagner les bonnes grâces du conquérant en lui procurant de la poudre et des capsules que Rabah n’avait pu obtenir directement du Ouadaï.
Le chef le plus important du pays résidait à Kalé (ou Kalia) au centre du Kouti. C’était le fils de Mohammed Koubeur, originaire lui aussi du Baguirmi et apparenté avec Senoussi et Gaourang. On le regardait communément comme sultan du Dar Kouti. Son père, Gouni, avait pour père (de même que la mère d’Abou-Bakar) Naïm, le neveu du sultan Abd-el-Kader, selon le récit que le petit-fils de Koubeur écrivit pour nous :
Abd El Mountaleb En Roungaoui, fils de Mohammed Koubeur, possédait le Kouti et tous les Tambagos ; tous les Mbagas, les Routos lui étaient soumis. Les commerçants Baguirmiens, les Rounga, Chéré, Toudjeur, Mangélé lui obéissaient. Rabah arrive, il arrête le descendant de Koubeur, lui met les grosses chaînes, lui prend toutes ses armes, environ trois cents fusils. De chagrin il meurt et Senoussi qui était avec Rabah comme El Hadj Tokeur est aujourd’hui avec Senoussi, intrigue pour avoir la direction de la contrée. Rabah consent et se retire vers l’O. Senoussi lui paie l’impôt ; il lui fournit de la poudre qu’il reçoit du Ouadaï. Rabah lui envoie de l’ivoire et des esclaves qu’il écoule et Senoussi lui procure par le Ouadaï des capsules, de la poudre, des étoffes, du sel, etc.[63].
D’autres renseignements nous ont confirmé ce récit :
Rabah séjournait alors au Kouti et avait établi son quartier général à Chah où il fit construire une zériba. De là il rayonnait dans tous les pays environnants, subjuguant les populations fétichistes. Senoussi, était devenu un de ses lieutenants (chef de birek). Il commandait environ 200 fusils. Il avait su gagner la confiance du maître en réussissant les expéditions qui lui étaient confiées, chez les Saras de l’E. et chez les Goulfés. Il était à Ombellina chez les Saras à 3 jours de Kalé, lorsque Rabah, mécontent du Sultan du Kouti, le fit arrêter et emprisonner en désignant son parent Senoussi pour prendre possession du pouvoir. En même temps, pour bien lui marquer son estime, il mariait son fils Fadel-Allah avec la fille aînée de Senoussi.
Mohammed Senoussi vint en compagnie de deux autres chefs rabistes, Abeschaoui et Aïd, occuper la zériba de Chah, tandis que Rabah poursuivait ses conquêtes aventureuses vers l’O. du Chari. (1890).
Tout en envoyant à Rabah, en guise de tribut, de la poudre, des capsules, du sel, des étoffes, Senoussi aspirait à s’affranchir de cette suzeraineté. Ce qui lui manquait, c’étaient des fusils modernes en nombre suffisant. L’assassinat de la mission Crampel devait lui fournir ces armes, dont la possession est la condition essentielle de la création d’un Etat arabe en pays fétichiste.
La fin tragique de la mission Crampel est restée longtemps mystérieuse malgré les renseignements rapportés en 1892 par M. Dybowski. A mon arrivée à Ndellé, j’avais eu le désir d’interroger le sultan sur les circonstances de la mort de Crampel et de ses compagnons. Je n’avais nullement la pensée de m’immiscer dans les affaires politiques, n’ayant pas à m’occuper de ces questions. Il y avait à Ndellé un interprète militaire, M. Grech, remplissant les fonctions de résident de France : c’était à lui qu’il appartenait d’intervenir s’il le jugeait utile. On pouvait du reste considérer le débat comme terminé puisque Senoussi, une première fois, en se mettant sous le protectorat de la France (janvier 1898) avait affirmé à Gentil « que Rabah seul était responsable, car il avait ordonné le massacre de nos compatriotes pour s’emparer des fusils ». Plus tard, à la demande de Destenave, Senoussi avait encore juré sept fois sur le Coran qu’il n’était point coupable. Les deux commissaires du Gouvernement avaient accepté ces explications et pardonné au nom de la France : personne n’avait donc à y revenir. Cependant les détails du massacre n’en restaient pas moins très obscurs. Les bruits les plus outrageants pour la mémoire de Crampel étaient répandus par beaucoup de Congolais qui l’avaient connu. Je voyais là un fait historique à éclaircir et j’avais aussi le vague espoir de recouvrer les papiers ayant appartenu à la mission.
En d’autres circonstances assez analogues, Nachtigal, pendant son séjour au Ouadaï, avait demandé au roi Ali des explications sur les circonstances de la mort de l’explorateur Edouard Vogel, assassiné traîtreusement à Abeschr en 1856 et il n’avait pas été inquiété pour cela. L’essentiel était de conduire les négociations avec habileté et prudence. J’en parlai à M. Grech qui me conseilla vivement de ne jamais amener devant le sultan la conversation sur ce sujet par crainte de l’indisposer contre nous. Senoussi était extrêmement susceptible et ce serait folie de raviver ses souvenirs sur Crampel. Il me promit par contre de rechercher d’autres sources d’informations sans éveiller l’attention de l’entourage de Senoussi qui, à son avis, était véritablement responsable du meurtre.
Par l’intermédiaire de M. Grech, je pus interroger à diverses reprises deux indigènes qui, sans avoir été témoins du drame, disaient en connaître les péripéties, car ils vivaient au Kouti au moment de la fin tragique de la mission. L’un d’eux était Tom, ancien soldat rabiste devenu garde de milice à notre service, l’autre un jeune Baguirmien, d’une trentaine d’années, petit-fils de Koubeur. Son père, le prédécesseur de Senoussi, comme sultan du Kouti, était mort en prison quinze jours après Crampel et comme le jeune homme avait encore quelques partisans à cette époque on l’avait tenu au courant des événements. Leurs versions concordaient presque complètement : d’après eux, la mission fut d’abord bien accueillie au Kouti. Elle y séjourna quelque temps. Crampel voulait aller au Dar Rounga. Senoussi reculait le départ de jour en jour. Enfin il lui procura des porteurs et la mission se mit en marche. Le jour même de son départ, après s’être arrêté à midi sur les bords du Djangara, près de Chah, Crampel fut assassiné sur l’ordre de Senoussi. L’assassin nommé Abou Chemam[64] aurait été dévoré en 1902 par un lion et les indigènes y voyaient une manifestation de la justice divine.
Ce récit un peu bref ne me satisfaisait point et je cherchai à me renseigner auprès de témoins mêmes du drame. Ce fut longtemps en vain, Niarinze qui, après la mort du fils aîné de Rabah, était tombée entre nos mains, habitait Libreville. Mais elle a oublié tout le passé ; personne n’a jamais pu lui arracher un renseignement. Heureusement au moment où j’allais quitter le Chari, en novembre 1903, pendant que je me trouvais au poste de Mandjafa, le hasard mit sur ma route un témoin fort bien informé. C’était une femme ouadda nommée Ndasou. Rencontrée par la mission Crampel sur les bords de l’Oubangui, elle était devenue la compagne de l’arabe Mohamed et l’amie de Niarinze. Après le meurtre on l’avait mariée à un des Sénégalais envoyés au camp de Rabah. Tous les deux avaient vécu dans l’armée du conquérant pendant dix années. Le Sénégalais avait été tué à la bataille de Koussri et elle s’était réfugiée chez nous. A la suite de plusieurs entretiens avec elle, je réussis à constituer la version suivante.
Après avoir traversé le pays des Ngapous et la région du kaga Mbra, Crampel était arrivé au Kouti à Khia, où était alors Senoussi (avril ou mai 1891). Senoussi hébergea dans une des cases la mission que la mort de M. Lauzière contraignit à un séjour d’une semaine. Après l’échange des cadeaux habituels, les palabres commencèrent. Crampel manifesta son désir de se rendre auprès de Rabah ; mais cette démarche allait accentuer la subordination de Senoussi vis-à-vis de son ancien maître et il montra la plus grande mauvaise volonté. Pendant que les relations se tendaient, Crampel était trahi par cet Ischekkad auquel il avait toujours témoigné une confiance si aveugle[65]. Il me paraît hors de doute que cet aventurier fanatique représenta notre compatriote comme l’ennemi acharné de l’Islamisme. Peut-être aussi montra-t-il à Senoussi le rôle politique qu’il pourrait jouer une fois maître des 325 fusils de la mission[66]. Dès lors l’assassinat fut décidé.
Il fait annoncer à Crampel qu’il allait lui permettre de partir chez Rabah. L’explorateur voulait faire une marche rapide. Il n’emmena donc que Ndasou et son mari Saïd, un caporal, un cuisinier sénégalais et Niarinze. A part quatre caisses, il laissa ses bagages à Khia sous la garde d’Ischekkad et donna ordre à ses douze tirailleurs de retourner vers M. Biscarrat pour ramener le convoi attardé. Son départ eut lieu assez tard dans la matinée. Allah Djabou, déjà chef de guerre, l’accompagnait avec une troupe assez nombreuse à laquelle se joignirent encore de temps à autre des bazinguers. Au sortir du Khia, Crampel se serait aperçu qu’on le conduisait vers le Ouadaï et non chez Rabah : on l’entendit du camp faire de vifs reproches à Allah Djabou. Pourtant il continua sa route. Vers midi, il s’arrêta au bord du Djangara. Le caporal sénégalais partit alors à la chasse avec quelques bazinguers. Pendant ce temps Crampel déjeunait avec Saïd et Niarinze, puis il s’étendit pour la sieste. Ce fut alors qu’une troupe de soldats choisis parmi les plus solides l’assassinèrent[67]. On dit qu’Allah Djabou lui porta lui-même le coup de grâce avec une de ces lances à grandes lames qui servent à chasser l’éléphant. Simultanément on se débarrassait de Saïd ; puis, quand le caporal revint de la chasse, ses compagnons lui cherchèrent querelle et quelques-uns des assassins le saisirent traîtreusement, le ligotèrent et le transpercèrent de leurs sagaies.
Dès le lendemain de cette affaire, une troupe de soldats partit vers le S.-O., guidée par Ischekkad, pour s’emparer du convoi resté en arrière qui comprenait la moitié du bagage. A sa vue, les Sénégalais tirèrent, mais on leur fit comprendre qu’une plus longue résistance[68] était inutile ; ils déposèrent leurs armes et M. Biscarrat fut assassiné.
A qui allait appartenir ce butin ? Ischekkad réclama aussitôt le prix de sa trahison : les six ou sept femmes emmenées par la mission. Mais Senoussi, se jouant de lui, feignit de les consulter, et comme elles repoussaient avec indignation l’idée de devenir les femmes de l’assassin de Crampel[69], il lui dit : « Tu vois, elles ne veulent pas de toi. » Puis, comme le traître frappait Ndasou qui pleurait, Senoussi aurait ajouté : « Attention ! ces femmes ne sont pas à vous, mais à Rabah, le maître du pays. »
L’autorité de Rabah, qu’il invoquait pour réprimer la convoitise d’Ischekkad, ne laissait pas que de l’inquiéter. Il lui écrivit : « Des Blancs sont venus dans le Kouti. Ils voulaient se rendre au Ouadaï ; je me suis souvenu qu’ils avaient fait tuer ton frère, le fils de Ziber-Pacha, et qu’ils t’ont fait la guerre, aussi je les ai fait tuer. » Rabah s’emporta, ou feignit de s’emporter, jusqu’à traiter Senoussi d’assassin. Redoutait-il une intervention française au moment où sa puissance n’était pas encore assurée ? Entrevoyait-il dans l’acte de son lieutenant le désir inquiétant de jouer un rôle personnel ? Ou plutôt craignait-il l’énorme accroissement de puissance politique et militaire qu’assurait au Soudan la possession de plus de 300 fusils ? Toujours est-il qu’il lui dépêcha un de ses hommes de confiance, Hassein, pour procéder à une enquête, et surtout pour lui faire rendre gorge. Hassein ne lui laissa que deux Sénégalais[70], quelques femmes, un petit nombre de fusils et de caisses. Rabah reçut de nombreux fusils, la plus grande partie des munitions et des approvisionnements ; il fit ses esclaves des quinze Sénégalais, des femmes et des boys[71]. Ainsi ce fut Rabah qui eut le principal bénéfice du massacre dont Senoussi, malgré ses dénégations, doit être considéré comme l’auteur responsable. Il a bien prétendu que Crampel fut tué sur l’ordre formel de Rabah. Or à cette époque l’ancien lieutenant de Ziber se trouvait à Ndam chez les Toummoks, c’est-à-dire à une vingtaine de jours du Kouti. Il est donc fort douteux qu’il ait pu donner assez rapidement l’ordre de commettre l’attentat.
La mission dirigée par M. J. Dybowski arriva dans le Dar Banda six mois plus tard. Le 23 novembre 1891, en pays ngapou, elle surprit à l’improviste une bande de bazinguers de Senoussi venus pour acheter de l’ivoire et sans doute aussi pour razzier le pays selon leur habitude. Plusieurs furent tués et l’un d’eux, tombé entre les mains de la mission, fut fusillé, mais il est peu probable que ces soldats eussent participé de quelque manière au meurtre de Crampel, de Biscarrat, de Saïd et du caporal sénégalais. Cette dernière affaire n’eut d’ailleurs aucun retentissement. Senoussi la dissimula sans doute soigneusement. Tom, dont les parents habitaient alors la Kouti, m’a raconté qu’on connut en effet l’arrivée de Blancs chez les Ngapous, mais avant, qu’on eût eu le temps de s’émouvoir, on apprit le départ de la mission Dybowski. De cette surprise Senoussi se vengea en envoyant razzier le village ngapou de Yabanda qui avait renseigné les voyageurs français : toutes les femmes furent emmenées en esclavage.
Désormais la fortune du meurtrier de Crampel était assurée ; Rabah s’était taillé la part du lion, mais il lui restait encore assez d’armes et de munitions pour faire des razzias répétées chez les fétichistes et, par là, accroître sa richesse et sa puissance.
Un seul rival sérieux s’opposa à ses projets, l’aguid des Salamats, Cherf ed Dine qui l’attaqua en 1895 et l’obligea à se réfugier au kaga Banga, puis au Kaga Yagoua chez les Mbrés où il séjourna une année. Senoussi passa ensuite quelque temps à Ara, puis au kaga Toulou.
Enfin las de cette vie aventureuse il vint s’établir à Ndellé qui n’était auparavant qu’un simple village de Bandas commandés par un chef nommé Bangoua. Il s’installa dans un tata en terre solidement défendu, véritable donjon perché comme un nid d’aigle au milieu des rochers. Son entourage de musulmans et d’esclaves s’accrut rapidement et dès 1899 la ville de Ndellé avait déjà acquis l’importance que nous lui avons vue en 1902.
Depuis l’attaque inopinée de Dybowski contre ses bazinguers, Senoussi avait appris à respecter l’Européen. Lorsque l’année suivante la mission Maistre arriva au Gribingui, il se garda bien de l’inquiéter. De même un ou deux ans plus tard, lorsque le lieutenant belge Hanolet[72] se rendit chez le roi Kreich Mbélé, il passa au village de Rifogo, tout près de la résidence du sultan du Kouti qui séjournait alors au kaga Toulou. Il ne fut pas inquiété, au contraire des cadeaux furent échangés[73]. Puis en 1897, pendant que la première mission Gentil lançait le Léon-Blot sur le Chari, El Hadj Tokeur fut envoyé par le sultan en ambassade au Gribingui pour savoir quelles étaient les intentions de la mission. Quelques mois plus tard Prins se rendit dans le Chari oriental avec deux Sénégalais et fut reçu par Senoussi lui-même dans son camp au village d’Ara. Enfin en janvier 1898 une entente était conclue entre Gentil et Senoussi. Deux de ses notables, El Hadj Tokeur et Azreg accompagnèrent Gentil en France et le sultan du Kouti écrivit que « Baguirmien d’origine, il détestait Rabah, il était tout disposé à se grouper avec ses compatriotes sous notre protectorat et que quant à Crampel, c’était Rabah qui en avait ordonné le meurtre pour s’emparer de ses fusils. » Le sultan promit de ne point s’opposer à l’expansion française, de reconnaître notre suzeraineté, de recevoir un résident, de payer un tribut. Moyennant quoi, il obtint l’absolution pour un passé assez chargé et put espérer notre indulgence pour ses conquêtes futures. Gentil lui fit même cadeau de 400 fusils à tir rapide.