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L'Afrique centrale française

Chapter 71: III. — FLORE
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About This Book

The narrative describes a scientific expedition into central Africa that combines botanical and zoological collecting, geographic observation, and ethnographic notes alongside contemporary military and administrative operations. The leader records long, difficult routes through diverse landscapes, inventories plant and forest products, documents local societies and material culture, and reflects on logistical challenges of travel and scientific work. The text interweaves field journals, specimen lists, and practical reflections, and includes appended technical reports by specialists on flora, fauna, and other natural-history findings.

[225]Une preuve de l’extension des eaux du Tchad dans le Bahr el Ghazal serait l’existence de coquilles d’Etheria (Koni en Kréda) à Hamatié, Arméli, al Léan (renseignement Kréda).

[226]Ne s’agirait-il pas de l’inondation de 1871 mentionnée par Nachtigal ?

[227]On m’a encore cité, comme mares atteintes jadis par les eaux du Tchad : Mézérak et Kréné ou Krénak, à 3 jours au N. du Fittri.

[228]Les puits sont creusés entièrement dans le sable blanc ; toutefois ceux qui ont été établis au fond des cuvettes traversent d’abord une couche superficielle de limon noir, épaisse souvent de plusieurs mètres. Les terrains qui remplissent les lits anciens du Bahr el Ghazal contiennent toujours un peu de carbonate de soude qui communique son goût à l’eau de tous les puits. Toutefois, c’est à partir de Sayal et de Rédéma seulement qu’on trouve cette substance en assez grande quantité à la surface pour pouvoir la recueillir. Le long de la rive orientale du Tchad, il faut aller à Nguéléa au N. de Bol, pour la rencontrer dans les mêmes conditions.

[229]Graminée à fruits portant de nombreux aiguillons et s’attachant aux vêtements.

[230]Les mouches à trypanosomes (tsétsé) existent sur tout le pourtour S.-E. du Tchad et déciment parfois les troupeaux. On prétend même qu’elles tuent les herbivores sauvages et qu’à la fin de l’hivernage on rencontre de nombreux cadavres d’antilopes, leurs victimes.

[231]Le capitaine Durand, qui commandait l’escadron de spahis du Kanem au moment de notre voyage, a eu l’obligeance de me communiquer les notes recueillies au cours de quelques reconnaissances faites entre le Baro et le Bahr el Ghazal. Le 18 juin 1903, une reconnaissance de Ngoura vers Sayal le conduisit à Ambahat, point d’eau très important, à 35 kilomètres environ au N. de Ngoura. Il traversa ensuite le plateau sablonneux et découvert, fortement mamelonné, dont les saillies étaient séparées par des ouadi très boisés. Les puits de Sayal, au nombre de 3, sont situés au fond d’une petite cuvette ombragée de gommiers, à environ 3 kilomètres de Ambahat. Ils fournissent une eau abondante et très bonne. Bir-Ahmed, à 32 kilomètres plus loin, contient aussi une eau de bonne qualité, mais ces points sont relativement rares. On rencontre beaucoup plus fréquemment des mares contenant des eaux natronées ou sulfatées à peu près inutilisables.

[232]Le Sorro est sans aucun doute ce que Nachtigal a désigné sous le nom de Torô et qui, d’après lui, est un ensemble de dépressions se continuant d’Oudounga à Tangour, point où finit le Bahr el Ghazal et où s’avance au S. du Borkou la fertile et riante vallée de Djourab. (Nachtigal, traduction, t. I, page 390.)

[233]D’après les données très vagues que m’a fournies un Ouadaïen, Bayour, j’ai cru comprendre qu’il existait à l’E. ou au S.-E. du Borkou, à travers des pays nommés Bidéat (Bidderat) et Kakaoua, une communication entre le Bahr el Ghazal et le Bahr el Abiod du bassin nilotique, communication qui se ferait par le Ouadi Alpha, se dirigeant du Borkou vers le Dar Four.

[234]Nachtigal est le premier qui ait parlé des Krédas, les confondant, il est vrai, avec les Oulad Hamed.

[235]Il y aurait 400 à 500 cavaliers.

[236]Ces renseignements m’ont été fournis, en dehors du travail du lieutenant Boiseau, par Seliman, le chef de ce campement, et par Djema Tarab, frère de Djerma Yousef, pris avec Acyl.

[237]D’autres m’ont dit huit jours.

[238]L’Egué (Eghéï) est connu des Krédas ; il paraît que c’est un pays inhabité et sans eau où s’aventurent rarement les caravanes. Quant au terme de Bodellé, ou plutôt Bodellou, il désigne une tribu de Karda, cantonnée à Kallé sur le Bahr el Ghazal.

[239]Nous reproduisons d’autre part, à titre documentaire, une partie des notes du lieutenant Boiseau. « En janvier 1903, les Krédas étaient échelonnés le long d’une ligne de puits allant de Chéoul à Moussoua ou Massaouah (ce point était le campement le plus important), tous situés le long d’un bras latéral du Bahr el Ghazal. Entre ce bras et le bras principal est une région aride et déserte coupée de vallonnements parallèles, au S. de la ligne des puits Chéoul-Moussoua, est le pays nommé El Heu, où les Krédas viennent récolter les fruits des Doums. De ces points ils poussent des incursions jusqu’à Sayal, à quatre ou cinq jours à l’E. de Massakori. Pour y aller de Massakori, on marche en plein E., en suivant une ligne de puits qui commence à l’E. de Chérérib. De Massakori à Chérérib, il y a deux jours sans mare ni puits. »

[240]J’ai remarqué deux ou trois hommes qui avaient le nez busqué, caractéristique du type sémite.

[241]Les points où l’on sème ainsi un peu de Penicillaria sont : Mossouo, Ouaga, Sallali, Chooul, Krenek, Débaba, Séfi Efféta, Cheranguéné, Khadéra, Maharek, Koferdraie, Hammara, Kalba. (Ouaga est un des points les plus éloignés où les Krédas font de la culture. Pour y aller, on passe par Doukham, Achin, Mézerak, Dougoul, Chéddéra, Houroup et Ouaga. Ce point est à une demi-journée, soit 25 kilomètres au N.-E. de Mossouo. Amkialaye est à un jour et demi plus loin, enfin Ouellé est beaucoup plus à l’E.).

[242]Il n’existe ni poule, ni canard, ni cabris dans les campements rencontrés.

[243]Le Dofrai (Edi ou Eri en Kréda) est le meilleur Kreb ; c’est aussi le plus répandu. Après lui viennent par ordre d’importance le Ndénep (Ogou ferera) également très bon, le Kamdéla (Aou Yesko) ; l’Antoul n’est autre que le Dactyloctenium, enfin un Panicum à port de Panicum pyramidale mais venant dans les lieux secs, constitue le Deguerr.

[244]Cette langue est parlée par les populations suivantes : Krédas, Kanenbous, Mourquias, Tourdous, Abourdas, ou Amkordas, Tagourdas, Ouandalas, Gadaouas, Kinines, Liguéra, Ouled Sliman, Bideat, Soutoumia.


CHAPITRE XVI

LE KANEM

I. Aspect général. — II. Climat. — III. Flore. — IV. Culture et élevage du bétail. — V. Elevage des chameaux. — VI. Commerce et industrie. — VII. Aperçu géologique.


« Ce Kanem dont le sol privilégié de la nature fournit de quoi nourrir une population sédentaire, ce Kanem, qui, jadis, dans l’histoire du centre de l’Afrique, a joué un rôle prééminent et qui a été le berceau de l’Etat bornouan. » (Nachtigal, p. 475.)

Cela rend rêveur ! Joalland, 30 ans plus tard, devait se tromper de même, car le Kanem est un pays excessivement pauvre.

I. — ASPECT GÉNÉRAL

Le Kanem est un pays vallonné où les dunes de sable alternent avec les ouadi et les cuvettes. Dans l’ensemble les dépressions communiquent souvent entre elles, mais il existe aussi de nombreux systèmes isolés. Il y a donc deux aspects principaux du pays : 1o Le Gouss (arabe) ou Kiri (Kanembou), grande steppe dénudée, aux rares touffes d’herbes à souches vivaces et au court gazon de plantes annuelles de juillet à la fin de septembre ; 2o le Ouadi, sillon un peu en contre-bas de la plaine, large de 100 mètres à plusieurs kilomètres, qui se nomme Bela ou Derib mogo (la « route de l’eau » en Kanembou), qui décrit des méandres nombreux, s’élargit en cuvette ou se rétrécit, et dans lequel il se forme parfois des lagunes en hivernage. A l’assèchement de ces lagunes le sol noir se fendille, ou bien une couche noirâtre de natron se dépose et donne l’aspect d’une boue gelée.

Du côté de Bir Alali et plus au N. du Kanem, d’après Nachtigal, les ouadi auraient une direction perpendiculaire à celle du Bahr el Ghazal et on rencontre des dunes sans herbes avec le Leptadenia spartum (Asclépiadée) ; les Kanembous nomment Bodou ce genre de formation.

Un aspect très spécial du ouadi remarqué à Ngouri est le Kharim, fourré épais d’arbres enlacés de lianes (Asclépiadées, Capparis, Acacia pennata. Ce genre de bosquets se trouve au fond même de certaines cuvettes dans lesquelles l’eau est douce.

A l’hivernage les arbres et arbustes des ouadi s’enguirlandent de lianes herbacées (Convolvulacées, Cucurbitacées, Asclépiadées et Légumineuses), dont les fleurs vont s’épanouir à la cîme des arbres.

On trouve l’eau à peu de profondeur (de 2 à 5 brasses) mais elle est rarement potable, et les seuls lieux habités sont les ouadi.

II. — CLIMAT

La saison des pluies a commencé vers le 20 juillet ; il y avait eu précédemment quelques petites tornades espacées, avec quelques gouttes d’eau. Elle s’est terminée le 15 septembre, soit une durée de deux mois environ. Du 15 au 25 septembre il y a eu une période de transition avec tornades sèches ou seulement accompagnées de quelques gouttes d’eau.

Le 25 septembre l’Harmattan ou vent du N.-E. a commencé à souffler. Il se fait sentir de 7 h. du matin à 6 h. du soir. Ce vent persiste jusqu’en avril, soulevant des tourbillons de sable qui va s’accumuler peu à peu dans les ouadi.

En résumé le climat du Kanem est sain, les Européens s’y portent bien. Les moustiques qui pullulent au Tchad y sont peu abondants.

III. — FLORE

La flore du Kanem est une flore sub-saharienne. Les Acacias sont peu abondants sauf l’Acacia Vereck. L’Acacia arabica est rare et n’existe en bouquets qu’auprès du Bahr el Ghazal. Le Combretum glutinosum disparaît avant Ngouri, l’Anogeissus leiocarpus n’existe plus, il disparaît avant Massakori. Près de Ngouri on rencontre encore le Kigelia et une autre Bignoniacée, deux espèces de Capparidées dont l’une à rameaux étalés et blanchâtres forme parfois un arbre de 4 à 5 mètres de hauteur qui dans certains cas devient plus commun que la forme buissonneuse. Dans les ouadi domine une espèce de Ziziphus pouvant atteindre 8 à 9 mètres de hauteur qui diffère du Ziziphus orthocantha par ses feuilles qui sont vertes en dessous.

Le Capparis sodada aphylle ou presque aphylle est très commun et forme des buissons impénétrables hauts de 0m,50 à 3 mètres. Ses fleurs d’un rouge vif décorent en octobre ces halliers du Kanem.

En certains endroits on ne voit pas un seul arbre ; ailleurs se détache la silhouette d’un Acacia albida isolé, et visible à une grande distance, car il croît au sommet même des mamelons de sable. Les cuvettes ont des plantes spéciales, au fond surtout deux graminées recherchées par les chameaux, trois crucifères, un tamaris et le Salvadora. Sur le flanc, des Doums, en haut et s’étendant assez loin sur le Gouss, des Térébinthacées, des Acacias, des Commiphora et des Balanites.

IV. — CULTURES ET ÉLEVAGE DU BÉTAIL

La principale culture est celle du Penicillaria ou petit mil.

On peut dire qu’à surface égale cultivée, le petit mil donne un rendement quatre fois moins grand au Kanem que sous les 9e et 10e parallèles au Chari. La variété cultivée partout est dépourvue de barbes, alors que sa souche émet 20 chaumes fructifères au pays sara, elle ne donne que 3 à 5 tiges fertiles en moyenne. L’ensemencement se fait fin juin ou commencement de juillet. S’il survient quelques petites pluies le mil pousse, autrement à peine sorties de terre les germinations meurent et il faut recommencer l’ensemencement plusieurs fois. Si les pluies sont normales (dix à quinze centimètres pour tout l’hivernage) la production est assurée, à moins de circonstances spéciales (sauterelles, charançons[245], maladies). Au contraire si la saison pluvieuse est pauvre en chutes d’eau, ou si celles-ci cessent trop tôt, la récolte est manquée en beaucoup d’endroits. C’est ce qui est arrivé cette année à Mondo. Alors qu’il pleuvait partout dans les environs, Mondo recevait à peine quelques gouttes de pluie ; le mil a poussé, il a même fleuri, mais la graine n’a pu se développer. D’après les indigènes il eût suffi d’une petite pluie propice pour que la récolte réussisse, elle n’est pas venue, il n’y a pas de grain. Les épis se dressent comme s’ils étaient nouveaux, quelques pieds par hasard ont formé des graines, mais c’est l’exception.

La récolte du Penicillaria commence au Kanem en septembre elle se poursuit jusqu’en octobre. Les femmes vont chaque matin couper les épis murs et les rapportent au village où ils sont entassés au soleil sur une aire de terre battue. Lorsque les graines sont bien sèches on les fait tomber.

Le mil sert exclusivement à la nourriture, sauf à Mondo où les Arabes en transforment une partie en mérissa. Les Kanembous en échangent aussi avec les Krédas, les Touaregs, etc.

Les officiers du territoire ont amené en 1903 les indigènes à étendre considérablement leurs cultures, mais les emplacements souvent mal choisis ont donné de faibles résultats. Les haricots (Vigna) occupent une surface assez étendue dans les cultures des Kanembous. Ils réussissent là où le petit mil ne donne rien. A Mondo par exemple, les Vigna semés au milieu du Penicillaria avorté ont donné des gousses, très petites mais contenant 3 à 5 graines, c’est là une précieuse ressource.

La culture du Dattier commence à Mao, et se poursuit dans toutes les oasis où l’eau affleure, jusqu’à Bir Alali où les dattiers sont nombreux et forment une véritable forêt. La récolte des dattes se fait en juin et juillet. Les dattes du Kanem sont peu estimées, la pulpe est sèche et peu sucrée, le noyau démesurément gros a souvent un développement anormal. Les Toundjers qui ne récoltent pas de dattes mais qui en consomment, échangent une mesure de dattes contre deux mesures de petit mil.

Les dattes sèches sont conservées dans des sacs en cuir de mouton, tanné avec le fruit de l’acacia arabica (cuir rouge).

On rencontre encore quelques plantations très restreintes de Sorgho, et un peu de coton dans les ouadi ; le blé ne se cultive qu’aux îles du Tchad.

L’élevage du bétail (bœufs, moutons) est fait sur une assez grande échelle. Les bœufs appartiennent à une race forte, peu laitière. D’ailleurs le lait est de médiocre qualité, les indigènes ayant la fâcheuse habitude de laver leurs récipients avec l’urine des animaux pour empêcher la fermentation lactique. Un bœuf vaut de 5 à 6 thalers, une vache laitière 10 thalers, deux bons moutons valent 1 thaler.

A la saison sèche on mène les troupeaux pâturer au bord des bahrs orientaux du Tchad, spécialement autour des cuvettes natronnées, les animaux broutent avec délices les Panicum à feuilles piquantes qui constituent le principal fourrage en toute saison.

Les chevaux et les ânes sont peu nombreux, les chameaux n’existent que chez les Touaregs, les Ouled Sliman et les Krédas. C’est partout le bœuf non châtré qui s’emploie comme animal porteur. Il résiste à ce travail beaucoup mieux qu’au Baguirmi et arrive à fournir des marches de 30 à 40 kilomètres par jour, en portant 50 à 60 kilogrammes, ainsi que le bouvier qui monte presque toujours l’animal pour le conduire. La charge d’un bœuf adulte peut être portée jusqu’à 80 et 100 kilogrammes, mais ce poids est excessif si l’animal a plus de 100 kilomètres à fournir et si l’on veut lui faire parcourir plus de 20 kilomètres par jour. On fait ordinairement marcher les bœufs porteurs (tor en arabe) la nuit ou le matin, on les laisse reposer et pâturer à partir de 10 heures du matin, et on les recharge à partir de 2 heures seulement, en les arrêtant autant que possible un peu avant la fin du jour pour qu’ils puissent pâturer. Pour les longues étapes il est nécessaire de marcher la nuit.

V. — ÉLEVAGE DES CHAMEAUX

Il se pratique en grand chez beaucoup de confédérations Berbères et Arabes, situées entre le Tibesti, le Borkou, le Kanem et le Ouadaï. Les contrées traversées par le Bahr el Ghazal sont en effet très favorables, par leurs pâturages natronnés et l’absence de mouches venimeuses.

Les Kachirdas seraient de toutes les tribus celle qui s’adonne le plus à cet élevage et qui possède la plus belle race. Mais, toujours en course à travers le désert les animaux ne suffisent même pas à leurs besoins[246] ; ils achètent des chameaux au lieu d’en vendre[247]. Après les Kachirdas, les Borkous et les Bidéats sont les nomades qui possèdent le plus grand nombre de chameaux. On en trouve aussi un peu chez les Kardas, les Tourdas, les Tagourdas et les Gadouas. Les caravaniers (djellabahs) se procurent des chameaux au N. et au N.-E. du Dar Ouara dans les tribus arabes suivantes : Mohamed, Diahaténé, Naouala, Zabada, Messirié, Khozzam[248].

Le chameau atteint son développement en quatre années. S’il n’est point surmené et s’il reste constamment dans les régions désertiques, il peut continuer à rendre des services pendant dix ans, mais il demande des soins, des pâturages spéciaux et, après les traversées fatigantes, une nourriture réconfortante composée de mil pilé mélangé à du natron. Cette dernière substance, très prisée du chameau, doit lui être donnée fréquemment.

L’ennemi le plus redoutable du chameau est le lion qui en enlève un grand nombre chaque année le long du Bahr el Ghazal[249]. La maladie la plus dangereuse est nommée Guérap en arabe et Tourkom en kréda. Elle atteint de préférence les animaux qui ont enduré de grandes privations et effectué de longues traversées sans manger de natron. Le corps se couvre alors de plaies, qui se remplissent de vers. Si on ne sacrifie pas immédiatement l’animal, la maladie peut se communiquer à tout le troupeau. Il existe aussi des plantes vénéneuses redoutables. La plus dangereuse, le Capparis tomentosa (Gouloum, en arabe), tue infailliblement, dit-on, les individus qui la broutent ou qui mangent ses fruits.

Le voyage des chameaux en hivernage dans les contrées pluvieuses, surtout aux environs du Tchad, dans le Dagana et le Khozzam, expose à de grandes pertes. Il paraît que ce sont exclusivement les mouches venimeuses qui occasionnent des maladies[250]. Les chameaux, de même que les bœufs et les chevaux, ne meurent pas immédiatement, mais ils dépérissent et ils succombent après l’hivernage sans qu’une bonne nourriture puisse les sauver. Dans les rahats sahariens ces mouches font défaut, les chameaux ne souffrent pas de l’humidité, bien qu’ils se roulent dans les mares. Ils ont si peu besoin de se désaltérer qu’au dire des indigènes, ils restent toute la saison des pluies sans boire.

De toutes les plantes, celle qu’ils mangent le plus avidement est la pastèque sauvage à fruit comestible non amer. Ils broutent aussi tous les arbustes épineux du S. saharien, Acacia, Bauhinia, Capparis, à fruits comestibles, Combretum aculeatum, Balanites, Jujubier. Ils semblent avoir une préférence marquée pour toutes les plantes piquantes. C’est ainsi qu’ils recherchent l’Askenit al Koulab, cette Tiliacée dont les écailles cotonneuses munies de poils recourbés se fixent aux vêtements comme les capitules des Bardanes.

VI. — COMMERCE ET INDUSTRIE

Le commerce du Kanem est nul depuis l’affaire de Bir Alali. Actuellement les Bornouans feraient passer par le S. du Tchad quelques étoffes, des aiguilles, du tabac, des oignons (on n’en cultive pas au Kanem), un poison spécial pour les flèches et les fers de lances ; les Kanembous donnent en échange des bœufs et des moutons.

La poterie se confectionne avec la terre des ouadi à laquelle on mélange un peu de tuf calcaire pulvérisé. Les gourdes sont suffisamment poreuses pour qu’on puisse rafraîchir l’eau. Ces gourdes sont entourées de tresses assez jolies, faites, comme les quelques autres objets de sparterie, avec les feuilles du Doum.

Il existe une caste spéciale de forgerons qui fabriquent les lances et les flèches, ces armes sont toujours empoisonnées. Les forgerons allaient autrefois chercher le minerai de fer au Chittati, région située au N.-O. de Bir Alali, ce minerai se recueillait à la surface du sol ; ils n’en tiraient ni du Dagana ni du Dar Kréda.

Le coton récolté se file, mais se tisse très rarement.

VII. — APERÇU GÉOLOGIQUE

Les terrains du Kanem, au moins ceux de la surface, diffèrent complètement de ceux du bassin central du Chari. Depuis 9° jusqu’à 13° N. des dépôts lacustres d’une très grande épaisseur, formés de sable et d’argile, ont nivelé presque complètement le sol en ne laissant subsister aucune dépression importante. C’est à travers ces alluvions que les fleuves actuels, sans thalweg distinct, se frayent un chemin plus ou moins tortueux. A partir des rochers d’Aouni et de Ngoura, on n’observe plus rien de semblable.

Des rides longues de 500 à 2.000 mètres alternent avec des cavités (ouadi) larges de 100 mètres à plusieurs kilomètres, dont l’ensemble forme un système de dépressions très allongées, parallèles, dont la direction générale est sensiblement S.S.E.-N.N.O. ; les parties saillantes sont elles-mêmes alignées dans la même direction. Cette topographie donne au paysage un aspect très spécial. La végétation arborescente est étroitement localisée dans les cavités ; les arbustes sont très rares sur les crêtes. Souvent même on découvre un horizon très vaste sans un seul arbre : c’est alors un immense désert de sable, nu en saison sèche, masqué à l’hivernage par des Graminées et des Légumineuses herbacées.

Cet aspect est commun au Bahr el Ghazal, où les ouadi sont peut-être plus nombreux que partout ailleurs, à tout le Kanem et au Tchad : les Bahrs ou parties lacustres du Tchad correspondent en effet aux ouadi et les « îles » du Tchad aux crêtes. En suivant les ouadi, l’eau du lac s’est étendue autrefois bien au-delà des rives actuelles. Nous avons vu à Clitoua, à environ 100 kilomètres du rivage actuel et en pleine région saharienne, au fond et même sur les talus des ouadi, des blocs de roches de plus d’un mètre cube formés de débris de roseaux fossilisés et agglutinés entre eux. Or ces roseaux ne vivent aujourd’hui que dans le lac même ou dans les parties inondées avoisinantes.

L’eau du Tchad qui pénètre dans les ouadi, de même que les eaux de pluie qui forment, aux alentours, des lagunes temporaires se saturent de sels de soude et laissent déposer en s’évaporant ces sels et des concrétions calcaires, ce qui fait supposer qu’un calcaire vraisemblablement crétacé existe en profondeur, recouvert par les couches argilo-sablonneuses[251] qu’il faut traverser pour aller chercher l’eau dans le lit des ouadi. Les puits creusés sur les rides ont rencontré constamment un sable très mobile plus ou moins roussâtre, à éléments très fins, semblable d’aspect à celui des Erg. Il m’a été impossible de savoir ce qu’il y avait au-dessous de ce sable. Dans le fond des Bahr il y a parfois une croûte de tuf calcaire dont l’épaisseur peut atteindre 1 mètre et qui forme à la surface des bombements en forme de champignons. Ce calcaire repose directement sur le sable et paraît déposé à la suite de l’évaporation des eaux. A Rédéma le calcaire existe sous forme de concrétions éparses dans une marne friable et verdâtre. Au fond de la plupart des Bahrs la terre est en outre très riche en natron et lors de l’assèchement des lagunes il se dépose une couche compacte de ce sel. L’eau des puits de Ngouri et de beaucoup d’autres localités est alcaline. Aucune roche ancienne n’affleure dans le Kanem[252].

[245]Les charançons dévorent parfois la récolte de mil sur pied.

[246]Non seulement le chameau sert chez eux de Mehari et de bête de transport, mais la chamelle fournit du lait. On tue de temps en temps un animal pour le manger ; ceux qui meurent de maladie sont eux-mêmes consommés.

[247]Au Bahr el Ghazal une belle chamelle suivie de son petit, s’échange contre trois bœufs ; un chameau en pleine force vaut deux bœufs. Le paiement en thalers est inconnu.

[248]Dans les environs d’Abeschr seulement, chez les Khozzams du N. du Baguirmi il n’y a pas de chameaux.

[249]Chose curieuse, il est au contraire extrêmement rare que le lion attaque le berger, et Djerma Térab m’a affirmé qu’il n’a jamais eu connaissance qu’un lion ait mangé un homme éveillé. A l’exemple de la grosse hyène, il peut étrangler un individu endormi ou même saisir les femmes et les enfants qui s’écartent dans la brousse, mais il n’inquiéterait jamais un homme armé.

[250]Il y a cinq sortes de Diptères très dangereux pour les animaux domestiques au dire des indigènes : 1o les moustiques ; 2o l’abou daguig, moucheron beaucoup plus petit encore que l’Anophèles ; 3o l’abou gadoum, qui ressemble beaucoup à la mouche domestique ; 4o le terr ou do, sorte de gros taon ; 5o enfin la boguéné, fort analogue à la tsétsé.

[251]Le calcaire affleurerait dans le Sagarda, à 8 jours N.-E. d’Aouni (renseignement kréda). Le natron s’y trouve aussi en grandes tables.

[252]Il y aurait des affleurements de rochers au Chittati situé au N.-O. de Bir Alali, on m’a rapporté de cet endroit un gros galet roulé de quartz.

Dans le pays des Krédas, les seuls rochers qu’ils connaissent pour venir camper à la saison sèche, sont ceux de Sayal, Ambichéré (22 kilomètres au N. d’Aouni), Rédéma, Hadjer Omer et Hadjer Djombo.

Il n’y a dans le pays Kréda, ni sel, ni nitrate, il faut aller chercher ces produits au N. d’Abeschr, à 15 ou 20 jours du Fittri. Le sel gemme et le natron se rencontrent chez les Mohamid à l’E. du Borkou, qui dépendent du Ouadaï et non du Borkou. Les nitrates utilisés pour faire de la poudre (Am Sabaka) se trouvent à 4 jours dans le N. d’Aouni, notamment au lieu dit Imakik. Enfin les Ouadaïens, qui savent fabriquer la poudre, vont les chercher du côté du Borkou, à 10 jours environ d’Abeschr.


CHAPITRE XVII

LE LAC TCHAD

I. Généralités. — II. Les Kouris du Tchad. — III. Hadjer el Hamis.


I. — GÉNÉRALITÉS

Depuis bientôt un siècle le Tchad a été un des principaux points appelant l’attention des explorateurs tentés par les mystères du centre de l’Afrique. Considéré longtemps comme une « immense mer intérieure », il a été successivement visité par Denham et Clapperton (1821), Barth et Overweg (1854), Th. Vogel, M. Von Beurmann (1862), G. Rohlf (1867), Nachtigal (1870). Ce dernier, en réunissant à ses observations celles de ses prédécesseurs, publia une carte qui est restée jusqu’aux récentes expéditions françaises le document le plus important concernant cette région. Mais c’est seulement depuis cinq ans que l’on est définitivement fixé sur la forme et la nature du lac, après les innombrables reconnaissances effectuées à bord du Léon Blot de la mission Gentil, reconnaissances dirigées surtout par les lieutenants de vaisseau d’Huart et Audouin et complétées par les levers topographiques des capitaines J. Truffert, Hardellet, d’Adhémar, Tilho. Tous ces itinéraires rattachés avec les positions astronomiques établies par les missions Foureau, Lenfant, Tilho, ont permis à ce dernier d’établir la belle carte du Lac Tchad publiée dans La Géographie du 15 mars 1906.

On peut considérer ce document comme définitif. Sans doute des détails pourront encore être modifiés et surtout le dessin de la limite des eaux, dessin incertain, qui varie d’un jour à l’autre suivant que le niveau monte ou que l’inondation se retire. Telle île, vue aujourd’hui, sera, dans quelques semaines, couverte de roseaux inondés à la base, et quelques mois plus tard, une langue de terre ferme rattachée aux dunes du Kanem. Puis de nouveau l’inondation montera, si bien que, comme l’écrivait Barth il y a cinquante ans, jamais on ne fixera la forme du Tchad. Cependant la topographie de toute cette contrée est admirablement connue, les itinéraires levés à la boussole par nos officiers se croisent dans tous les sens, et bien des coins de l’Europe sont certainement beaucoup moins explorés que la région du Tchad.

A notre avis il n’est pas douteux que le Tchad est le dernier reste d’une immense dépression qui s’est peu à peu ensablée par les apports de ces rivières qui forment le vaste éventail hydrographique du Chari, rayonnant depuis le Haut-Nil et le Haut-Oubangui jusqu’à la Haute-Sangha. Les incendies de savanes ont peu à peu déboisé la partie élevée de ce bassin, la brousse a fait place à la forêt ; les pluies ont considérablement diminué, et l’apport annuel des eaux est de plus en plus faible. Le Chari est encore un magnifique fleuve à la saison des pluies, mais il n’est plus l’image de cette vaste ampoule qui couvrit au moins 50.000 kilomètres carrés, si l’on en juge par l’étendue où des dépressions subsistent encore.

II. — LES KOURIS DU TCHAD

Les Kouris sont belliqueux et ils ne s’expliquent pas pourquoi nous les obligeons maintenant à vivre comme des femmes. Avant notre arrivée, les Kouris se faisaient en effet la guerre d’une île à l’autre. L’objectif était toujours le troupeau de l’adversaire à capturer. La poursuite de l’ennemi se faisait, parfois à cheval, parfois en pirogue. Les belligérants se rencontraient jusque sur la nappe libre du lac, et là avaient lieu des combats au javelot et des luttes corps à corps dans lesquelles les plus faibles étaient exterminés et engloutis dans la vase.

Rarement les Bornouans et les Arabes ont osé attaquer les Kouris dans leurs îles. Cependant des Ouadaïens et des Arabes du N. attaquèrent parfois les Boudoumas jusque chez eux, qui pour se soustraire à ces attaques, construisaient souvent des habitations sur pilotis, dans lesquelles ils pouvaient mettre les femmes et les enfants à l’abri, pendant qu’ils repoussaient l’envahisseur.

Les diverses tribus Kouris sont : les Boudoumas, les Kalis, les Karaouas, les Kéléouas, les Malmadikés et les Maguékokias, ces deux dernières vivant au N. de Bol.

Les Kouris donnent à leur chef le titre de Démobélane (les Arabes l’appellent Laouen) et disent que leurs ancêtres ont toujours vécu au Tchad.

Presque tous les Kouris sont sédentaires et ne circulent que très peu à travers le Tchad qu’ils ne connaissent en général qu’à une faible distance de l’endroit qu’ils habitent. Leurs cases ne sont pas fixes, ils les déplacent au gré de leurs besoins, en suivant la marche de l’inondation ou le retrait des eaux. Le mouvement des eaux est des plus variables et des plus imprévus. Une année de forte crue peut amener une inondation qui remplit le lac et les Bahrs très loin pour plusieurs années. Ils ont pu aller même par le marigot de Ngalen jusqu’au Dagana. A l’époque où les Bahrs étaient plus importants, les Kouris possédaient de grandes pirogues en planches (Foum démon en kouri, Ogom en kotoko), mais ces pirogues n’ont jamais porté de voiles, et c’est un filet que Rohlfs a pris pour une voile. Depuis longtemps ces grandes pirogues ont disparu.

Les cases des Kouris, en forme de cloche, sont assez grossièrement construites ; le toit vient au ras du sol. La charpente est formée de branches grossières, car le bois est très rare dans les îles du Tchad. On emploie surtout les branches du Balsamodendron et pour les poteaux des troncs de Doum. Le sommet est parfois surmonté d’une coque d’œuf d’autruche comme chez les Baguirmiens. La porte basse et carrée est fermée par une natte en paille tressée. Le sol de l’intérieur des cases et des cours est formé d’un sable très fin sur lequel sautillent des myriades de puces. Cet insecte pullule dans tous les villages et en rend le séjour particulièrement désagréable. Je crois qu’il n’y a pas au monde un pays où on trouve plus de puces que dans cette partie de l’Afrique centrale et pendant que j’écris, une douzaine vagabondent sur mes vêtements et sautent sur mon papier.

Les habitants n’hospitalisent cependant pas de bonne volonté ce commensal ; ils séjournent rarement dans l’intérieur de leurs cases et pour se reposer ils s’étendent dehors sur des nattes soutenues par des branchages et surélevées de un mètre au-dessus du sol. C’est sur ces nattes que l’on couche aussi pendant les nuits froides de décembre. Pendant la saison chaude c’est sur le danké que l’on repose la nuit. Le danké est une plate-forme carrée en roseaux, qui a environ 2 mètres de côté ; elle est supportée par quatre piliers et surélevée de 2 à 4 mètres au-dessus du sol. Une natte surmonte le tout. Une échelle grossière formée de quelques branches liées à deux perches y donne accès. Si le danké est inaccessible aux puces, il est malheureusement accessible aux moustiques qui même à cette hauteur sont encore nombreux. Aussi les femmes et les personnes âgées préfèrent la Courara pour dormir. La courara est une toute petite paillote ronde, parfaitement close avec des nattes. A la base on accumule une ceinture de sable qui obstrue les moindres ouvertures pouvant exister au ras du sol et de cette façon il est impossible aux moustiques de pénétrer. C’est une opération délicate que d’entrer le soir dans un semblable réduit sans y être accompagné par le redoutable ennemi. Voici comment on procède : on allume d’abord auprès de la porte hermétiquement close, un feu de paille ou d’herbes ; lorsque l’entrée est bien enfumée on soulève rapidement la natte en paille tressée formant la porte, et dès que l’on a franchi cette dernière, une deuxième personne placée à l’extérieur calfate soigneusement cette porte avec des herbes et du sable.

Les femmes des Kouris font tous les travaux agricoles, mais ne s’occupent pas du troupeau.

On a dit que par suite d’unions consanguines la population des îles du Tchad diminuait rapidement. Ce n’est vraisemblablement pas là la cause du peu de naissances, car les unions consanguines sont rares. A titre de renseignements voici une statistique démographique de l’île de Bérirem (chef Daouda) :

Habitants, 351 ; chefs de famille, 98 (dont 84 hommes et 14 femmes) ; hommes mariés, 72 (10 ménages sans enfants) ; célibataires ou veufs, 12 ; les 72 hommes mariés ont 94 femmes (le chef a 6 femmes, un autre notable, 4 ; 14 hommes, 2 ; tous les autres n’en ont qu’une). Il existe 158 enfants, 70 chefs de famille sur 98 ont des enfants (le chef a 9 enfants pour 6 femmes, un autre notable 6 pour 4 femmes, un homme 5 enfants pour une femme, 6 chefs de famille ont 4 enfants pour 10 femmes, 16 ont 3 enfants, le reste a 1 ou 2 enfants).

Village d’Oloa : habitants, 229 ; chefs de familles 81 (dont 59 hommes et 22 femmes) en plus 5 esclaves ; hommes mariés, 49 ; célibataires ou veufs, 10 ; les 49 hommes mariés ont 65 femmes (le chef a 4 femmes, 3 notables ont 3 femmes, 6 autres ont 2 femmes, tous les autres n’ont qu’une femme). Il existe 78 enfants, 51 chefs de famille sur 81 ont des enfants (Un seul habitant a 4 enfants pour une femme, 5 ont chacun 3 enfants, les autres n’en ont que 2, 1 ou pas du tout ; 16 hommes ayant au moins une femme n’ont pas d’enfants, soit un tiers des unions stérile).

Village de Kindia : habitants, 184 ; chefs de familles, 66 (dont 55 hommes et 11 femmes) ; hommes mariés, 50 ; célibataires ou veufs, 5 ; les 50 hommes mariés ont 62 femmes (un a 3 femmes, 10 en ont 2 et les autres une). Il y a 56 enfants, 42 chefs de familles ont des enfants (un habitant a 3 enfants pour une femme, 12 en ont 2, les autres un ou pas du tout ; 16 hommes mariés n’ont pas d’enfants, ce qui représente encore un tiers des mariages stériles).

Fig. 76. — Schéma des rochers de Hadjer el Hamis.

III. — HADJER EL HAMIS

Les rochers. — Le massif rocheux de Hadjer el Hamis se compose de cinq rochers principaux de rhyolite verdâtre. Le plus important est situé au N., il est isolé, à forme arrondie, et s’élève à 80 mètres environ au-dessus de la plaine. A 150 ou 200 mètres au S. se trouve un groupe de quatre autres rochers de forme sensiblement conique, séparés, et ayant de 40 à 60 mètres de hauteur ; ils se prolongent par des rocs peu importants jusqu’à 300 mètres environ vers le N.-E. L’étude de ce massif fournit une nouvelle preuve de la grande extension ancienne du Tchad.

La silhouette des rochers, quoique constitués par une roche unique, présente trois parties bien distinctes :

1o La partie inférieure, où la roche n’est visible qu’en de rares endroits et dont la surface apparaît caverneuse et corrodée. L’aspect général de la roche est celui d’un amas de blocs arrondis étroitement cimentés entre eux. Ailleurs des fragments grossièrement arrondis et polis, ordinairement de la grosseur du poing, mais parfois plus gros que la tête, sont dispersés parmi la terre végétale. Ils ont certainement été roulés par les flots du lac, sans cependant avoir eu le temps d’être parfaitement arrondis et polis. Un gazon composé surtout de Pennisetum, sec en ce moment, recouvre toute cette partie.

2o La partie moyenne, où la roche se présente à nu en masse compacte irrégulièrement découpée et bosselée, mais sans angles saillants. Elle semble avoir été battue par les flots, et la surface en est décomposée sur plusieurs centimètres de profondeur. La couleur verdâtre de la roche intacte se voit rarement, et ce sont les colorations rougeâtres, ocreuses ou blanchâtres qui dominent. Eclairée par le soleil la roche apparaît éblouissante. Cette partie s’élève à 15 mètres environ au-dessus de la plaine, c’est donc à cette hauteur que sont montés autrefois les flots du Tchad.

3o La partie supérieure est régulièrement cannelée et simule, comme aspect, celui d’une roche basaltique à prismes verticaux, la surface est blanchâtre par suite d’une légère décomposition. Les prismes sont hexagonaux et atteignent jusqu’à 2 et 3 mètres de hauteur.

Le plus important des quatre pitons groupés, le Hadjer Téous, possède une grotte des plus curieuses. Pour accéder à cette grotte on gravit d’abord une pente d’une centaine de mètres de longueur et on s’élève ainsi d’une douzaine de mètres au-dessus de la plaine pour arriver auprès de l’entrée. Sur ce parcours on rencontre des amoncellements d’éclats de roche qui ont été certainement débités par les hommes ; la cassure de ces éclats est si fraîche qu’on la croirait de date récente. On pénètre ensuite dans une sorte de vestibule, large d’une dizaine de mètres, constituant en réalité la première chambre de la grotte. A l’extrémité de cette chambre on rencontre un amas de fragments de roche plus ou moins volumineux, n’ayant pas été débités et tous recouverts d’une patine blanchâtre. Cette sorte de rempart est haut de un mètre environ et barre complètement l’entrée de la seconde chambre, sauf à un endroit où un couloir est ménagé. Cette seconde chambre, qui est la principale, est en amphithéâtre de deux mètres sur la première. Puis une rampe, de 15 mètres de longueur sur 11 mètres de largeur environ, donne accès dans un grand hémicycle dominant de 4 mètres environ la chambre précédente et qui constitue la troisième chambre ; c’est une grande estrade d’où la vue s’étend au loin sur le Tchad. Sa profondeur est de 30 mètres environ, sa largeur 15 mètres. Au-dessus c’est le ciel, et les côtés sont formés par des parois à structure plus ou moins prismatique, s’élevant de 6 à 8 mètres. Pour voir le Tchad et l’horizon, il faut monter sur le mur du fond, haut de 7 mètres environ, par de grands gradins taillés dans la roche. Quelques gros blocs de roche forment saillie sur le fond de cette chambre, on y voit même un grand prisme hexagonal éboulé du sommet.

Le sol des deuxième et troisième chambres est tapissé de nombreux petits éclats de roche, de débris d’ossements peut-être récents, et dans la troisième chambre on rencontre en outre des débris informes de poterie grossière.

Cette grotte qui dans son ensemble mesure 80 mètres environ et traverse le rocher de part en part, a un aspect des plus majestueux. Du dehors sa vue est assez insignifiante et il faut y pénétrer pour s’en rendre compte. Lorsque je m’introduisis le matin dans ce sanctuaire de la nature, je restai longtemps saisi d’admiration devant ces parois formées de prismes montant jusqu’à la voûte qui s’ouvre sur le Tchad. C’est là une impression inoubliable, et quand l’eau du Tchad venait battre le pied de cette grotte le spectacle devait être grandiose.

Il est certain que cette magnifique grotte a été autrefois aménagée en vue d’un culte et il n’est pas douteux qu’elle ait été dégagée de tous les éboulis qui devaient l’encombrer. Ce travail est fort ancien et la tradition n’en a conservé aucun souvenir : « C’est Dieu qui a fait cela, disent les Arabes et les Bélabas, il ne faut pas y aller car c’est un lieu hanté par les esprits ».

Il est probable que ces rochers, situés au bord du Tchad et visibles à une grande distance, constituent le seul accident de la région, attirèrent l’attention des premiers hommes qui s’aventurèrent sur le lac, alors que ce dernier couvrait une étendue dix fois plus grande qu’aujourd’hui et qu’ils étaient des récifs sur lesquels déferlaient les vagues.

D’innombrables animaux, chauves-souris, porcs-épics, hirondelles, aigles, vivent aujourd’hui dans les anfractuosités, et des échassiers font leurs nids sur les corniches.

Du haut du mur du fond de la grotte le coup d’œil est splendide. La plaine, s’étendant à perte de vue, est blonde aux approches des rochers, en raison des herbes sèches qui tapissent le sol. Çà et là émergent quelques touffes d’Hyphènes. Les Ouadi vert sombre du pays des Assalas figurent une forêt verdoyante qui meurt sans transition au contact du Tchad dont on distingue les sinuosités semblables à de petits rubans d’un vert pâle. A l’E., la vue s’étend sur la plaine herbeuse jusqu’à l’estuaire du Bahr el Ghazal tandis que la forêt des Assalas se prolonge en pointe vers le Dagana. C’est le plus beau spectacle qu’il m’ait été donné de contempler pendant tout mon voyage.

La forme du Tchad est vraiment insaisissable. En 1897 M. Gentil était venu à quelques kilomètres des rochers, et, à cette époque, au dire des indigènes, la nappe d’eau s’étendait très loin, les coquilles déposées par cette inondation se voient encore sur le sol. J’avais demandé à mon guide d’aller directement de Bérirem à El Hamis, croyant que je ne trouverais que des Bahrs à passer en pirogue, alternant avec de la terre ferme, il me répondit qu’il était impossible de passer. Il y avait bien de la terre ferme partout, mais elle était couverte de prairies impénétrables de Sesbania et aucun sentier n’avait été pratiqué. La nappe d’eau libre s’arrêterait en ce moment à 20 kilomètres environ au N. des rochers. D’après des observations faites, il faut admettre qu’il existe une différence de niveau de 5 mètres environ entre le Tchad actuel et le pied de ces rochers qui a été baigné par les eaux en 1897.