VI
La dépêche de Davidoff fut remise à Pierre Laurier le jour même de la noce d'Agostino avec la fille d'un important fermier de San-Pellegrino. Le marin s'était enrichi à écumer les flots de la côte méditerranéenne, et il apportait six mille francs à sa future. Celle-ci, brune et vigoureuse montagnarde de seize ans, possédait une maison et des champs plantés d'oliviers. Les jeunes gens s'aimaient depuis un an, et, sous cette condition qu'Agostino cesserait de naviguer, le mariage avait été conclu.
On sortait de l'église de San-Pellegrino, et, sur le passage des mariés, les coups de fusil, tirés en signe de joie, pétillaient, comme si la vendetta eût jeté une moitié du pays contre l'autre. Les vivats éclataient dans le cortège, les figures rayonnaient de joie, et, sous ce grand soleil, dans la chaleur de l'été, à l'odeur de la poudre, une sorte d'ivresse s'emparait des cerveaux. Pierre donnant le bras à la petite Marietta, avec qui il venait de quêter à l'église, suivait d'un oeil ravi les péripéties de cette fête si originale, si vivante, rêvant déjà le beau tableau qu'il en fit, et qui est devenu populaire sous le titre de Mariage corse.
Son coeur était paisible, et son esprit raffermi. Pas une ombre n'obscurcissait sa pensée. Il était tout au ravissement de voir heureux ces gens qu'il aimait et dans la patriarcale existence desquels il avait trouvé l'oubli des passions malsaines, obtenu le réveil des viriles fiertés.
La noce, tout entière, se rendait chez le père de la mariée, pour banqueter en l'honneur des époux. Comme on débouchait devant l'enclos de la ferme, un gamin, qui servait habituellement d'enfant de choeur au brave curé de Torrevecchio, s'élança à travers la foule, et, courant au vénérable prêtre, lui tendit une enveloppe bleue, qui avait été déposée au presbytère. Pour franchir la distance de Torrevecchio à San-Pellegrino, le petit, avec ses jambes montagnardes, n'avait mis qu'une heure. Il arrivait haletant, la sueur au visage, couvert de poussière. Le curé lut l'adresse et, aussitôt, se tournant vers Pierre:
—Tenez, mon cher enfant, dit-il affectueusement. C'est pour vous!
Un cercle déjà s'était formé autour du jeune homme, qui, le front soucieux, les lèvres soudainement crispées, tenait, entre ses doigts, la dépêche sans la déplier:
—Qu'y a-t-il donc? demanda Agostino inquiet.
—C'est ce papier bleu, dit le gamin, qui a été apporté, tout à l'heure, de Bastia par un piéton. Il s'était déplacé exprès, vu que la chose, paraît-il, était pressée.... Alors Maddalena, la servante de M. le curé, m'a dit: Cours tout d'un trait, ne t'arrête pas avant d'avoir parlé à monsieur.... Il y a quelque grave affaire.... Car il y a trois ans qu'il n'est venu un pareil papier à Torrevecchio!... Alors j'ai coupé au plus court, et me voilà.
En parlant ainsi, il essuyait sa figure ruisselante avec le revers de sa manche, riant de ses belles dents blanches, ravi d'avoir si bien rempli sa mission.
—Tu vas boire un verre de Tollano et manger un morceau avec nous, Jacopo, dit Agostino. Il poussa l'enfant vers son beau-père et ses parents, et tout plein de l'anxiété que trahissait le visage de Pierre:
—Qu'est-ce donc? répéta-t-il.
Pierre lentement déchira t'enveloppe, déplia le télégramme et lut l'appel impérieux que lui adressait son ami. Il pâlit, son coeur se serra et ses yeux se creusèrent profonds sous ses sourcils froncés.
—Un malheur? demanda Agostino.
—Non, dit le peintre. Du moins, je l'espère. Mais il faut que je parte à l'instant pour le continent.
—Partir! En ce moment! s'écria douloureusement le marié.... Nous quitter avant la fin de cette journée!... Attendez au moins à demain?...
—Si on t'avait dit, pendant que tu étais de l'autre côté de la mer, que ta fiancée souffrait et pouvait mourir de ton absence, répondit gravement Pierre, aurais-tu différé ton départ?
Agostino serra vivement la main de son sauveur, et, des larmes plein les yeux:
—Non, vous avez raison. Mais vous devez comprendre quel chagrin vous me faites.
Pierre emmena le jeune homme à l'écart, et là, lui parlant avec une émotion soudaine, qui ouvrit à Agostino un jour décisif sur le caractère et la condition de son ami:
—Il s'agit de ne pas attrister ta femme, tes parents et tes invités. D'ici à Torrevecchio, par la route, il y a quatre lieues. Je vais prendre une carriole à l'auberge. J'irai seul. Une fois que je serai de l'autre côté de la montagne, tu expliqueras mon absence et tu remercieras chacun de ceux qui sont ici de l'accueil cordial qui m'a été fait. Je n'oublierai jamais, vois-tu, le temps que j'ai passé dans ce pays, au milieu de vous. J'étais bien malade, du cerveau et du coeur.... Vous m'avez guéri par votre saine et sage tranquillité.... J'ai oublié les chagrins dont j'avais cru mourir.... Et c'est à vous que je le dois: à ta mère, qui a été si bonne pour moi; à ta petite soeur, qui m'a si souvent rappelé, par sa grâce naïve et touchante, la jeune fille qui m'attend là-bas; à toi, enfin, brave garçon, qui as été cause qu'au moment où, désespéré, je songeais à me tuer, j'ai voulu vivre pour essayer de te sauver. Tu m'as rendu à moi-même. C'est par toi que je me suis senti encore attaché à l'humanité.... Non! je ne vous oublierai jamais, et, dans la tristesse ou dans la joie, ma pensée bien souvent ira vous retrouver.
Agostino, à ces mots, ne put retenir ses larmes, et, plus bouleversé que s'il avait perdu un des siens, il se mit à sangloter, pendant que les gens de la noce, tout au plaisir, chantaient, criaient et tiraillaient dans le verger. Pierre calma le brave garçon, et, avec fermeté:
—Maintenant, comprends-moi bien. Il faut que je sois à Paris le plus tôt possible. Quand part de Bastia le prochain bateau et où fait-il escale?
—La Compagnie Morelli a un vapeur qui chauffe, le mardi, pour Marseille. En descendant ce soir à la ville, vous retiendrez votre place, et demain, à la première heure, vous serez en mer. De Bastia à Marseille, il faut compter trente heures....
—Dans trois jours donc, je serai à Paris.... De là, mon cher Agostino, tu me permettras d'envoyer quelques souvenirs aux chères femmes qui vont vivre autour de toi.... N'aie point de scrupules, tu m'as vu, pendant près d'un an, sous des habits de paysan, mais je ne suis pas pauvre.... Fais taire ta fierté corse: de ton frère, tu peux tout accepter pour ta mère, ta soeur et ta femme.... Pense à moi et sois sûr que tu me reverras. Le jour où je reviendrai dans l'île, peut-être ne serai-je plus seul.... Alors c'est que le ciel m'aura pris en grâce et que j'aurai retrouvé le bonheur.... Adieu jusque-là, et embrasse-moi!
Les deux hommes s'étreignirent, comme pendant cette nuit où ils étaient roulés par les vagues lourdes et profondes, sous la lune blafarde, et, quand ils se séparèrent, ils souriaient et pleuraient à la fois.
Une demi-heure plus tard, Pierre brûlait, en carriole, la route de Torrevecchio, et, le soir même, ayant emballé ses tableaux et ses esquisses, arrivait à Bastia. Il descendit à l'auberge où il avait passé sa première nuit sur le sol de la Corse, courut payer son passage à bord du bateau à vapeur, puis il entra dans un magasin de confection et, pour remplacer son costume de velours, acheta un vêtement complet de drap bleu qui ne lui allait pas mal.
Habillé comme un continental, pour la première fois depuis de longs mois, il poussa un soupir. Il lui sembla qu'il abandonnait le Pierre Laurier, libre, rajeuni, qui avait si délicieusement travaillé, dix heures par jour, sous le ciel clair, dans le parfum vivifiant des sapins et des genévriers, et qu'il redevenait le Pierre Laurier asservi, énervé, qui errait de l'alcôve d'une fille aux salons de jeu du cercle.
Il leva la tête. La nuit descendait, mais sur la montagne, à travers les grands massifs de châtaigniers, baignant de sa pure lumière les rochers sourcilleux, la lune brillait comme un croissant d'argent. Le vent des forêts, tiède et embaumé, passa sur le front du jeune homme, ainsi que la caresse d'une aile. Il se sentit ranimé comme par un réconfortant souvenir. Il regarda la mer, qui ondulait calme et sourde; il murmura: «Tu peux m'emporter. Je ne te crains pas ni ceux dont tu me sépares.» Sa fugitive angoisse disparut, et au moment de tenter l'épreuve suprême qui devait décider de sa vie, il se trouva maître de sa pensée et de ses sens.
Rien ne palpitait plus en lui de bassement passionné, pour celle qu'il avait si follement adorée. Il osa l'évoquer. Il la vit, avec son front étroit, couronné de cheveux noirs, ses beaux yeux aux longues paupières, au regard enivrant, et ses lèvres pâlissantes de volupté. L'odeur subtile de la femme l'enveloppa tout à coup, perfide rappel du passé. Rien ne s'émut dans sa chair, il demeura indifférent et dédaigneux. Il n'aimait plus, c'était fini, le charme avait cessé, le philtre restait inoffensif. Il rentrait en possession de lui-même, et son coeur affranchi redevenait digne d'être offert. L'image de Juliette parut alors, blanche, virginale et douce, Et des larmes de tendresse montèrent aux yeux de Laurier. Sa bouche murmura un aveu, et tout son être frémissant s'élança, à travers l'espace, vers la bien-aimée.
Le lendemain, à neuf heures, le bateau quittait le port, Pierre reconnut le quai, près duquel le Saint-Laurent était à l'ancre, pendant qu'il repeignait son patron de bois sculpté, le môle, le bastion du Dragon, et, successivement, le cap Corse, Giraglia, puis la côte d'Italie. A bord de ce navire, qui marchait avec rapidité, il refit toute la route qu'il avait parcourue sur le petit bateau contrebandier.
A mesure qu'il se rapprochait de la France, son esprit troublé cherchait la raison du brusque rappel que lui adressait Davidoff. Une inquiétude sourde commençait à le travailler, et il redoutait un malheur. Pour qui? Les termes de la lettre, que le docteur lui avait écrite, après son passage à Torrevecchio, lui revenaient. «Une personne, qui est près de Jacques, a failli mourir de votre mort....» La phrase qui avait tout changé dans sa vie. Était-ce donc Juliette, dont l'état s'était aggravé? Allait-il arriver pour la voir s'éteindre, au moment où, en elle, résidait son unique espérance?... Cependant, dans la lettre, il y avait aussi ces mots: «Vous avez passé auprès du bonheur sans le voir... mais il vous est possible encore de le retrouver.» Était-ce que ce bonheur pouvait lui échapper de nouveau? Si jolie, la jeune fille n'avait-elle pas dû être aimée? Un autre, pendant qu'il était loin, à soigner la plaie de son coeur dans les solitudes, n'avait-il pas pris sa place?
Une tristesse profonde s'empara de Pierre, à la pensée que ce recours en grâce, qu'il avait adressé à la destinée, pourrait être repoussé. Une lassitude morale l'accabla, et il comprit que cette déception serait pour lui le coup décisif qui brise et qui tue. Une hâte de savoir le dévora. A bord du navire, qui fendait les lames vertes, il eût voulu posséder un moyen de correspondre avec Davidoff. Il tendait les mains vers la terre, comme si les rassurantes nouvelles, qu'il espérait, l'y attendaient à l'arrivée. Il enviait les ailes rapides des albatros qui volaient mélancoliques et blancs dans le ciel. Il marchait nerveusement de l'avant à l'arrière. On eût dit que, de son agitation, il essayait de redoubler les efforts de la machine.
Il ne dormit pas, restant sur le pont à regarder l'horizon. Il passa successivement devant Gênes, Monaco, Toulon, longeant cette côte enchantée, où les jardins baignent leurs branches dans la mer, où, sur un sable d'or, les flots meurent avec de doux murmures. Il eut un battement de coeur, en voyant de loin le château d'If, sombre dans la nuit, et Marseille, avec les feux de ses phares, allumés comme des yeux qui regardent dans l'immensité. Il n'avait qu'un petit bagage, il le mit sur le dos d'un portefaix, il traversa la passerelle d'un pied leste, prit une voiture sur le quai, et se fit conduire au chemin, de fer. Ni arrêt ni repos, rien ne le distrayait de son désir d'arriver le plus vite possible. L'express partait à onze heures et demie, il avait une heure à lui. Il alla au télégraphe et adressa à Davidoff cette dépêche: «Débarqué à Marseille, serai demain soir à Paris, à six heures.»
Quand il eut vu son papier, des mains du receveur, passer dans celles de l'employé chargé de la transmission, il se sentit soulagé, comme si quelque chose de lui était parti en avant. Il se rendit au buffet où il mangea sans appétit, pour tuer le temps. Enfin les portes de la gare étant ouvertes, et le train formé, il grimpa dans un compartiment, et se livra, avec une jouissance toute spéciale, à la volupté de la vitesse. Enfoncé dans un coin, les yeux clos, quoiqu'il ne dormît pas, il resta immobile, comptant les stations qui le séparaient du but, ainsi qu'un prisonnier efface, sur le calendrier, les jours qui le séparent de la liberté.
A l'aube, il eut cependant une défaillance et s'assoupit. Quand il se réveilla, avec la surprise joyeuse d'avoir gagné un peu de temps sur son impatience, il faisait grand jour, et l'express filait sur Mâcon. Les riches campagnes de la Bourgogne si riantes, si saines, si robustes, se déroulaient de chaque côté de la ligne, dans un flot de soleil. Il parut à Pierre qu'il était presque arrivé. Il retrouvait une nature qui, depuis un an, lui était inconnue. Plus d'oliviers, de pins et de cactus, poussant sur l'herbe rare et jaune, plus de rochers rougeâtres et de torrents écumeux. Point de bergers armés de leur fusil, perchés sur un tertre, et surveillant, avec un air altier et grave, le parcours de leurs moutons épars ou de leurs chèvres indisciplinées. Mais des paysans à la fois pesants et actifs, poussant le long des sillons bruns leurs paires de grands boeufs blancs attelés à la charrue. Et des plaines couvertes de moissons, sur les coteaux, des vignes lourdes de raisin, des forêts d'un vert puissant, coupées de routes gazonnées aux longues et fraîches perspectives. C'était la France du centre, avec ses sévères beautés, et non plus la molle et rayonnante Provence, ou la sauvage et grandiose Corse.
L'horizon fuyait, dans le roulement des roues, le train traversait les monts, les fleuves, et la pensée de Pierre s'engourdissait peu à peu. Il retomba dans une rêverie inquiète, se demandant, avec une persistance vaine, ce qui avait contraint Davidoff à le rappeler si brusquement. Et une agitation fébrile le reprit aux environs de Paris. Il tira sa montre plus de vingt fois, entre Melun et la grande ville. En passant les fortifications, il se mit debout, s'apprêtant déjà pour la descente. Enfin le train sifflant ralentit sa marche, fit tinter les plaques tournantes, et, au milieu des hommes de peine guettant les voyageurs, s'arrêta au terme du parcours.
Pierre, debout sur le marchepied, sauta sur le quai et fut saisi par deux bras qui le serrèrent fortement. Il leva les yeux, reconnut Davidoff, poussa un cri de joie, et, saisissant à son tour les mains du fidèle ami, il l'entraîna à l'écart:
—Eh bien? cria-t-il, résumant toutes ses curiosités dans cette interrogation.
—Calmez-vous, dit le Russe qui comprit l'angoisse de Laurier... Il n'y a point de péril urgent pour Juliette.
Pierre poussa un soupir profond comme si on lui débarrassait le coeur d'un fardeau écrasant.
—Et Jacques? demanda-t-il.
—Ah! Jacques! répondit Davidoff. C'est lui surtout qui m'inquiète... Mais ne restons pas là, on nous regarde.
Il prit le bras du peintre, et, au milieu de la foule qui s'écoulait vers la sortie, il l'entraîna.
—Quel bagage avez-vous?
—Cette valise avec moi, et une caisse dans le fourgon.
—Venez, nous ferons prendre la caisse par les gens de l'hôtel... Car vous m'accompagnez... Je ne vous quitte pas... Au lieu de vous attendre, ainsi que je vous le disais dans ma dépêche, j'ai préféré venir au-devant de vous... J'ai craint quelque imprudence... Savez-vous que, si Mlle de Vignes vous voyait brusquement, le saisissement qu'elle éprouverait pourrait lui être fatal?...
Ils roulaient en voiture sur le boulevard, tout en causant, et Laurier, étourdi, n'avait pas assez de toute son attention pour regarder et pour entendre. Le mouvement de Paris, au sortir du train, qui l'avait secoué pendant vingt heures, après le roulis du bateau, pendant deux jours, cette agitation, succédant brusquement au calme profond et recueilli de son existence à Torrevecchio, enfiévrait son cerveau, éblouissait ses yeux et assourdissait ses oreilles. Il faisait des efforts pour écouter et comprendre Davidoff. Il se sentait las de corps, et surexcité d'esprit. Il dit:
—Ce voyage m'a brisé, et cependant il me semble que je ne pourrais pas me reposer.
—Vous vivez, depuis trois jours, sur vos nerfs... Je vais remettre votre organisme en ordre... Fiez-vous à moi... Si je n'avais jamais de malades plus difficiles à guérir que vous...
La voiture entrait dans la cour du Grand-Hôtel. Ils descendirent, et, suivis d'un garçon qui portait la valise de Laurier, ils montèrent à l'appartement de Davidoff. Un salon séparait la chambre de Laurier de celle du Russe. Restés en tête à tête, ils se regardèrent un instant, en silence, puis le docteur montrant un siège à son ami:
—Asseyez-vous, nous allons dîner ici, en bavardant, et si vous êtes raisonnable, peut-être ferai-je quelque chose pour vous, dès ce soir.
Les yeux de Pierre s'illuminèrent:
—Quoi! dit-il, je pourrais la voir?... Davidoff se mit à rire:
—Au moins, avec vous il n'y a pas d'équivoque! La voir!... Il ne peut donc, entre nous, être question que d'elle? Eh bien! vous avez raison. Et c'est d'elle qu'il s'agit. Je suis, depuis le commencement de la semaine, ici et l'habitue doucement au prodige de votre résurrection. Il y a de longs mois qu'elle vous pleure, dans le mystère de son âme... Dès les premiers mots prononcés par moi, et émettant l'ombre d'un doute sur la certitude de votre mort, elle s'est ranimée, mais de façon à nous effrayer sa mère et moi... Une fièvre ardente s'est emparée d'elle... Sa faiblesse est si grande!... Par un phénomène incroyable, votre disparition avait eu cette double conséquence de rendre à Jacques la force de ne pas mourir, et d'enlever à Juliette le courage de vivre. Elle s'est lentement étiolée, pâtissante, comme une fleur rongée par un ver invisible... Quant à son frère... Mais il vaudrait mieux ne parler que d'elle!...
—Ce que vous avez à m'apprendre, sur le compte de Jacques, est-il donc si pénible?
—Désolant, moralement et matériellement. Cette semaine, talonné par des besoins d'argent impérieux, il a provoqué la mise en vente des propriétés qui sont communes à sa mère, à sa soeur et à lui... Les observations du notaire, les sollicitations de Mme de Vignes, tout a été inutile! Il veut réaliser, à n'importe quel prix, ne se préoccupant pas de la perte considérable qui sera la conséquence de cette liquidation précipitée... Il est fou, et d'une dangereuse folie!...
—Mais cette folie, causée par qui ou par quoi?
—Par l'amour. Une femme a perdu ce malheureux qui n'était que trop disposé aux pires faiblesses.
—Et cette femme si séduisante qu'on ne puisse le détacher d'elle? Si forte qu'on ne puisse le lui arracher?
—La plus forte, la plus séduisante, la plus dangereuse de toutes les femmes!... Et si je vous disais qui elle est...
A ces mots, Pierre pâlit, ses yeux s'agrandirent, il ouvrit la bouche pour questionner, pour prononcer un nom, qu'il devinait sur les lèvres du docteur. Il n'en eut pas le temps, Davidoff sourit amèrement et, regardant le peintre jusqu'au fond du coeur:
—Ah! vous m'avez compris! dit-il. Oui, c'est dans les mains de Clémence que Jacques est tombé. Il a été aimé par elle, il l'a aimée... comme on l'aime. Elle, au bout de trois mois, est redevenue froide comme un marbre. Lui est plus passionné, plus enflammé que jamais... Et, qu'ai-je besoin devons dépeindre l'état de son esprit? Pour le connaître, tous n'avez qu'à tous souvenir.
Comme Laurier demeurait immobile et muet, la tête penchée sur sa poitrine, le Russe reprit avec force:
—Il l'adore, comprenez-vous, Pierre? Il l'a adorée, toute chaude encore de vos caresses... Et il ne vit plus que pour elle!...
Le peintre releva la tête et, d'une voix triste, avec une compassion profonde:
—Le malheureux! Pour elle, pour une pareille créature, il a tout oublié, tout compromis!... Mais il faut le plaindre plutôt que l'accuser... Elle est si redoutable!...
A ces paroles, la figure de Davidoff s'éclaira, ses yeux pétillèrent de joie, il alla à son ami et, avec une ironie affectée:
—Ainsi, dans votre coeur, vous ne trouvez pour Jacques que de la pitié?
—Et quel sentiment autre voulez-vous que j'éprouve?
Dois-je le blâmer, après avoir été plus faible et plus coupable que lui?... Non! je ne puis que le plaindre!
Davidoff prit la main de Pierre, et la serrant vigoureusement:
—Et pas un tressaillement dans votre chair, à ce rappel de l'amour ancien?... Pas une émotion dans votre esprit? Aucun retour vers la femme, aucune irritation contre l'ami?
—Voilà donc ce que vous craigniez? s'écria Laurier, dont le pâle visage se colora. Vous vous demandiez si j'étais bien guéri de ma passion insensée, et vous m'avez fait subir une épreuve? Ah! n'ayez plus de défiance, parlez ouvertement... Vous m'avez suspecté?
—Oui, dit Davidoff avec fermeté. J'ai voulu savoir si, à votre insu même...
—Ah! interrogez, cherchez, fouillez ma pensée, s'écria Pierre. Vous n'y trouverez que l'amer regret des fautes commises et l'ardent désir de les réparer! Si je ne m'étais pas senti digne d'une affection pure, capable d'y répondre par une tendresse inaltérable, vous ne m'auriez jamais revu. Ne redoutez donc rien de moi, Davidoff. Le Pierre Laurier que vous avez connu est mort, par une nuit d'orage, et l'homme que vous avez devant vous, s'il a le même visage, heureusement n'a plus le même coeur....
—A la bonne heure! dit Davidoff gaiement. Ah! j'ai un lourd poids de moins sur la conscience. Si je n'avais pas pu compter absolument sur vous, je ne sais comment je me serais tiré de l'oeuvre que j'ai entreprise. Tout est difficulté, tout est souci. Il va falloir que vous affrontiez Clémence....
—Si c'est absolument nécessaire, je m'y résoudrai, mais cela me coûtera beaucoup!...
—Sans doute! Cependant, à coup sûr, pas tant qu'autrefois, répliqua le Russe, avec un sourire. Mais nous devons arracher Jacques de ses griffes. Et il ne faudra pas moins que votre intervention pour que nous y réussissions.... Laissons cette question, c'est l'avenir. Occupons-nous du présent, parlons de Mme de Vignes.
Le front de Pierre s'éclaira. Au même moment, on apportait le dîner. Les deux amis s'assirent devant la table, et, pendant une heure, ils causèrent à coeur ouvert. Pierre racontant son séjour à Torrevecchio et le docteur expliquant au peintre tout ce qui s'était passé pendant son absence, ils purent, de la sorte, acquérir la certitude, Davidoff, que Laurier était, ainsi qu'il l'avait affirmé, radicalement guéri de sa dangereuse passion, et Laurier, que Davidoff, en le rappelant à la hâte, avait agi avec autant de décision que de sagesse. Vers neuf heures ils descendirent et se rendirent chez Mme de Vignes. Sur le boulevard, dans la douceur d'une belle nuit d'été, Pierre sentit son coeur se gonfler d'espérance et de joie, il leva son regard vers le ciel, et se repentit d'avoir si follement douté du bonheur.
Mme de Vignes, depuis quatre jours, prévenue par Davidoff, avait vu l'avenir, qui lui paraissait si sombre, s'éclairer d'une faible lueur. La certitude que Pierre Laurier vivait, l'assurance avec laquelle Davidoff affirmait que le peintre aimait Juliette et ne pouvait aimer qu'elle, avait donné à la mère un peu de soulagement. Dans le malheur qui l'accablait, ayant tout à redouter de son fils et tout à craindre pour sa fille, la possibilité de rendre à Juliette le calme et la santé lui offrait une satisfaction bien douce. Qu'étaient les soucis d'argent, comparés aux inquiétudes que lui causait l'abattement, de plus en plus profond, de la jeune fille? Davidoff avait été accueilli comme un sauveur. Graduant savamment ses confidences, il avait jeté, dans la pensée de Mme de Vignes, un tout petit grain d'espérance, qui avait levé comme en terre féconde. Peu à peu, la semence avait poussé des racines qui s'étaient étendues vivaces. Et maintenant la fleur prête à s'épanouir n'attendait plus qu'un dernier rayon de soleil. Depuis le commencement de la semaine, Juliette, sans preuves, sans autre raison plausible que son ardent désir de voir le miracle se réaliser, s'était prise à croire que Pierre était vivant.
Les «on dit» de Davidoff avaient été avidement accueillis par ce jeune coeur. Pourquoi Pierre, sauvé par des marins et emmené à bord d'un petit bâtiment de commerce, n'aurait-il pas été rencontré par ces voyageurs qui déclaraient l'avoir vu? Pourquoi, honteux de son suicide annoncé et non exécuté, Pierre ne serait-il pas resté à l'écart, près de moitié d'une année? Pourquoi n'aurait-il pas laissé la famille de Vignes ignorer qu'il vivait? Tout cela était admissible. Et la jeune fille avait un tel besoin de l'admettre qu'elle eût tenu pour vraies de bien plus étranges histoires.
Chaque jour, Davidoff, poursuivant sa cure morale, rendait compte à Juliette des découvertes que produisait l'enquête qu'il était censé faire. Et, chaque jour, il assistait à l'éveil de cette âme engourdie et glacée. C'était un spectacle charmant que celui de cette floraison timide. Juliette espérait, mais elle avait peur d'espérer, et, par instants, elle se retenait sur la pente où son imagination l'emportait. Si, après cette période heureuse, il allait falloir retomber dans la désolation? Si tout ce qu'on disait n'était point vrai? Si Pierre n'avait pas survécu?
Une horrible agitation était en elle. Il lui semblait impossible que la mort eût pris, en une seconde, ce garçon si alerte et si robuste. Elle se rappelait ce que son frère lui avait dit à Beaulieu: On n'a pas retrouvé son corps.... Elle n'avait pas, alors, accepté le doute comme une espérance. Mais, maintenant, n'était-il pas évident que si la mer ne l'avait pas rejeté au rivage, c'est qu'il avait échappé à ses vagues méchantes, qu'il était sorti de ses glauques profondeurs et qu'il existait? Quel trajet; dans ce cerveau de femme, avait fait cette pensée! Elle y était entrée si avant que, pour l'en arracher, il aurait fallu à présent des preuves matérielles. Il aurait fallu montrer Pierre mort pour faire croire, à celle qui l'aimait, qu'il pouvait n'être plus vivant.
Le matin même, Davidoff s'était hasardé à dire:
—J'ai vu, hier soir, des gens qui ont rencontré notre ami en Italie et qui lui ont parlé. On peut s'attendre, un de ces soirs, à le voir arriver.
Elle n'avait point répondu, elle avait regardé le docteur, avec une fixité singulière, et, au bout d'un instant:
—Pourquoi ne me dites-vous pas tout?... Vous avez peur de ma joie?... Vous avez tort. Je suis maintenant sûre qu'il vit. Je l'ai vu, cette nuit, en rêve. Il était dans une église, une pauvre église de village, et travaillait à un tableau de sainteté.... Son visage était triste... triste, et, par moments, des larmes coulaient sur ses joues. J'ai eu la conviction qu'il pensait à moi.... J'ai voulu lui crier: Pierre, assez de chagrins, assez d'éloignement; revenez, nous vous attendons, et nous serions si heureux de vous accueillir.... Mais une sorte de brouillard s'est élevé entre lui et moi, et je ne le distinguais plus que très effacé, pareil à une silhouette vague, et nettement j'entendais le bruit des flots, comme lorsqu'à Beaulieu, par une mer houleuse, le ressac battait les récifs de la baie.... Puis, cette vapeur s'est dissipée, ainsi qu'un voile qu'on arrache, et je l'ai revu. Il venait vers moi, le visage souriant; il a fait un geste de la main, comme pour dire: Ayez patience, me voilà... et je me suis réveillée, angoissée et brisée.... Mais j'ai confiance.... Il est tout près de nous.... A Paris, peut-être?...
Davidoff, très intrigué, demanda alors à la jeune fille:
—Pouvez-vous me décrire l'église dont vous me parlez?
—Oui, dit Mme de Vignes. Elle était située sur la place d'un village. Le portail était en grès rouge, surmonté d'un auvent en briques.... L'intérieur, blanchi à la chaux et très pauvre.... Quelques bancs de bois, une chaire sans un ornement, un autel d'une grande simplicité....
—Et le tableau auquel travaillait Pierre, l'avez-vous regardé, vous le rappelez-vous?...
—Oui. Il y avait un tombeau ouvert.... Et le mort se dressait vivant.... J'y ai vu un présage.
Davidoff hocha la tête, très saisi par cette extraordinaire révélation. Évidemment, c'était lui qui, par la pensée, avait fait voir à Mme de Vignes l'église de Torrevecchio, et la Résurrection.... Mais le bruit des flots, frappant l'oreille de la jeune fille, à l'heure même où Pierre était en mer?... Comment l'expliquer?
Il resta silencieux, et, quoi que Juliette fit, il ne donna pas d'éclaircissements nouveaux. Mais son attitude, ses paroles, sa physionomie, tout annonçait un événement prochain. Le docteur laissa la jeune fille dans une agitation, qui lui parut favorable, et partit. Le soir, vers neuf heures, arrivé à la porte de Mme de Vignes, en compagnie de celui qui était si ardemment désiré, il eut un violent battement de coeur. Il serra fortement le bras de son ami, et lui montrant la dernière fenêtre de l'entresol:
—Restez dans la rue, dit-il, les yeux fixés sur cette croisée. Lorsque vous m'y verrez paraître, montez. Mais, à ce moment seulement.... Je vais, moi, préparer votre réception.... Je suis plus troublé que je ne puis vous le dire....
Il entra dans la maison, et laissa le peintre sur le trottoir. Seul, Laurier fui saisi d'une émotion semblable à celle qu'il avait éprouvée sur le promontoire de Torrevecchio, en face de la mer, quand, après avoir reçu la lettre de Davidoff, il s'était interrogé pour savoir s'il était digne de revoir Juliette.
Une sorte d'attendrissement mystique s'empara de lui, pendant qu'il attendait l'instant de se présenter devant la jeune fille. Il était recueilli et grave, avec le sentiment qu'il accomplissait un devoir de réparation. Pas d'impatience, la quiétude heureuse d'un converti qui va abjurer ses erreurs, obtenir son pardon et vivre en paix avec le ciel et la terre.
Il restait adossé à la muraille, les yeux fixés sur la fenêtre, pensant à la scène qui se passait dans cet appartement obscur et silencieux. Rien ne bougeait, tout demeurait muet. Un immense apaisement régna dans l'âme du jeune homme. En lui un seul sentiment subsistait: sa tendresse pour Juliette. Il se rappela l'amour naïf et timide de l'enfant, il fit le compte des peines qu'elle avait souffertes et dont il était l'auteur, et seul, dans la nuit qui descendait, il jura de les lui faire oublier.
A cette minute même, la fenêtre s'éclaira vaguement et le docteur Davidoff, de la main, donna à son ami le signal qu'il attendait. Laurier s'élança, et, palpitant, gravit l'escalier. La porte était ouverte, il traversa le vestibule, entra dans le salon, et, debout devant la cheminée à côté de sa mère, il aperçut Juliette. Il s'arrêta immobile, les jambes tremblantes, le regard vacillant.
Elle lui parut plus grande qu'autrefois, peut-être était-ce parce qu'elle était plus mince et plus pâle. Ses mains blanches se détachaient, effilées et encore souffrantes, sur le noir de sa robe. Ses yeux, cernés par les pleurs, brillaient lumineux et doux. Elle souriait et regardait Pierre, comme Pierre la regardait. Elle le trouvait mieux que jamais, avec son visage hâlé et sa barbe qu'il avait laissée pousser. Elle découvrait, sur son front, les traces de son chagrin et elle éprouvait une joie secrète, revanche de ses douleurs. Son sourire, soudain, se trempa de larmes, et brusquement, portant son mouchoir à ses lèvres, elle se laissa tomber sur un fauteuil et éclata en sanglots.
Pierre poussa un cri, et, rompant enfin son immobilité, il s'élança vers elle, se jeta à ses genoux, la priant, la suppliant de lui pardonner. Mme de Vignes, inquiète, s'était approchée de sa fille; mais Davidoff la rassura d'un coup d'oeil. Alors la mère et le médecin, voyant que les deux jeunes gens avaient oublié tout ce qui n'était pas leurs souvenirs et leurs espérances, les abandonnèrent librement à la douceur de leur première joie.
Quand ils revinrent troubler le tête-à-tête, ils trouvèrent Pierre et la jeune fille, assis l'un près de l'autre, la main dans la main. C'était Juliette qui parlait, racontant son chagrin et son désespoir. Elle souriait, maintenant, en rappelant toutes ses souffrances, et c'était Laurier qui pleurait.
—Mes amis, dit Davidoff, nous avons tenu les engagements que nous avions pris envers vous: vous êtes heureux. C'est fort bien, mais n'abusons point des meilleures choses.
Mme de Vignes n'est pas encore assez forte pour qu'il soit permis de ne pas lui doser même ses satisfactions. En voilà donc assez pour une seule séance. Vous aurez, du reste, le temps de vous revoir.
Alors Juliette, avec toutes sortes de câlineries, essaya d'obtenir de sa mère un quart d'heure de grâce. Et Mme de Vignes n'eut pas le courage d'attrister, par un refus, ce joli visage qui rayonnait, pour la première fois, depuis si longtemps. Elle sentait bien que le triomphe de cette jeunesse, sur la mort qui déjà l'entraînait, était désormais assuré. Et le sentiment de rancune, qu'elle éprouvait contre Laurier, involontaire auteur de tout ce mal, ne résistait pas à la métamorphose que sa présence avait fait subir à Juliette.
Ils restèrent donc, tous les quatre, oubliant le temps qui s'écoulait, à écouter le récit de l'existence de Pierre dans le petit hameau corse. Juliette aima Agostino, Marietta, la vieille mère, et le bon curé. Et la promesse, que Pierre avait faite à ses amis de Torrevecchio de revenir les voir, elle la renouvela, elle aussi, mentalement, dans un élan de reconnaissance. Minuit sonnait quand ils se séparèrent.
—Vous ne nous verrez pas demain, dit Davidoff, en souriant à sa malade.
Et comme elle s'attristait subitement:
—Il ne faut pas penser qu'à vous, chère enfant, ajouta-t-il avec douceur. Nous avons une autre cure à faire, plus grave et plus difficile que la vôtre. Nous partirons, dès le matin, pour retrouver votre frère à Trouville.
En un instant, l'égoïsme, avec lequel la jeune fille jouissait de son bonheur, disparut. Elle retrouva le sentiment de la situation douloureuse dans laquelle sa mère et elle étaient placées. Et, en même temps, elle reprit toute sa ferme raison. Elle serra la main de Davidoff, et s'adressant à Pierre:
—Vous avez raison, partez tous deux et puissiez-vous faire pour mon frère ce que vous avez fait pour moi! En réussissant, vous ne pourrez pas me rendre plus reconnaissante, mais vous pourrez me rendre encore plus heureuse.
Alors, prenant par la main celui qu'elle aimait, elle le conduisit à sa mère. Mme de Vignes tendit les bras à l'enfant prodigue, et, en recevant ce baiser, cette fois, Pierre se sentit complètement absous.
VII
Il y avait, ce matin-là, grand déjeuner chez Clémence. La semaine des courses commençait. Un arrivage de Parisiens avait eu lieu la veille. Et, rencontrés, le soir même, au casino, ils avaient été invités par la belle fille et par Jacques. C'était la fleur du monde joyeux. Gentlemen triés sur le volet parmi les plus élégants et les plus gais, femmes choisies parmi les plus séduisantes et les plus aimées. Les hommes portaient des noms célèbres dans les arts, la finance et la politique. Les femmes étaient les gradées les plus illustres du bataillon de Cythère.
Il y avait là le prince Patrizzi; Duverney, le peintre des nudités modernes, spirituel convive gardant de sa jeunesse une bonne humeur de rapin; le petit baron Trésorier, l'agent de change, une des plus fines lames des salles d'armes de Paris; Berneville, sportsman qui monte comme un jockey de profession et s'est cassé sept fois la clavicule dans des steeples; le duc de Faucigny, le plus jeune député de la Chambre, légitimiste intransigeant, qui a fait une profession de foi retentissante en faveur de don Carlos; Burat, l'avocat attitré des théâtres, la langue la plus acérée du palais, grand coureur de premières et passionné collectionneur de tableaux; Sélim Nuño, venu pour voir courir sa jument Mandragore dans la poule des produits, et cachant, sous une gaieté affectée, les angoisses de son amour-propre d'éleveur.
Les femmes étaient Andrée de Taillebourg, Mariette de Fontenoy, Laure d'Évreux, la blonde Sophie Viroflay, toutes portant des noms empruntés aux plus glorieuses batailles de l'histoire de France ou aux stations les plus connues de l'indicateur des chemins de fer. D'ailleurs, les uns et les autres, aimables et généreux, jolies et parées à souhait.
La partie était liée pour la journée entière. On déjeunait chez Clémence. Le mail de Nuño emportait tout le monde au champ de courses. On rentrait faire un peu de toilette, et, à sept heures et demie, on se retrouvait aux Roches-Noires, où Trésorier offrait à dîner à la galante compagnie. Après, on allait en bande au casino, pour faire un tour de valse. Le reste était l'imprévu, qui devait tenir une large place dans le programme, avec ces hommes prompts à la fantaisie et ces femmes faciles au caprice.
—Mes enfants, dit gaiement Duverney, nous commençons la journée ensemble, nous la finirons de même. Seulement, il n'est pas sûr que les femmes, comme dans la chaîne anglaise, n'auront pas changé de cavaliers!
—Dis donc, malhonnête, s'écria Laure d'Évreux, pourquoi donnes-tu le privilège de l'infidélité aux femmes?
—Parce que c'est pour elles une nécessité professionnelle!
—Grand Dieu! les croiriez-vous vénales? interjeta Faucigny, avec des mines effarouchées.
—Il y a des hommes qui le prétendent! répondit Trésorier.
—Ils ont l'esprit aigri par des fins de mois difficiles! dit en riant Clémence.
Tous les yeux se tournèrent vers Jacques, qui se promenait dans le jardin, en causant avec Patrizzi. Le mouvement fut si significatif que Clémence fit un geste de protestation:
—Oh! ce n'est pas pour Jacques que je parle, reprit-elle. Depuis deux jours, au cercle, il a une spécialité de banques-rasoir. Il a encore emporté hier trois mille louis.... Il est en veine, il prétend que tout doit lui réussir.
Elle se tourna du côté de Nuño, qui gisait au fond d'un fauteuil, et avec une malice féroce:
—Ainsi il a offert Mandragore, la jument de Sélim, à dix, à tous ceux qui en ont voulu....
Nuño rougit de colère et, se mettant sur pied avec effort:
—Je vais lui en prendre, moi, pour plus qu'il n'en pourra donner.... Je suis sûr de ma jument....
—Mais êtes-vous sûr de votre jockey? demanda Berneville. Vous savez qu'à Caen, l'autre jour, Chadwal a tiré le cheval de La Bonnerie?...
—Je suis tranquille, Petersen ne peut pas se faire payer, pour perdre, aussi cher que je le paierai, si je gagne!...
—Mais, mon pauvre Nuño, dit Andrée de Taillebourg, ce que vous avez promis à Petersen ne donnera pas des jambes à Mandragore.
—La bête est de premier ordre! riposta le banquier.
—Ouich! Elle ne vaut pas une allumette!
—Je la prends à égalité contre le champ! cria le gros homme furieux.
—Nuño, tu vas te faire du mal, dit Sophie Viroflay. Rien d'imprudent comme de se mettre en colère, avant de déjeuner!...
—C'est comme d'être aimable après, fit Mariette de Fontenoy.
—Croyez-en l'expérience de ces dames! dit Burat, et méfiez-vous de l'apoplexie du dessert!
—Toi, si tu meurs prématurément, riposta la belle blonde, ce sera, bien sûr, empoisonné, pour t'être mordu ta méchante langue!
—Oh! Fontenoy, tu es moins généreuse que nos pères à la bataille de ton nom; tu ne dis pas: Messieurs, tirez les premiers!
—Je ne dis ça que passé minuit!
—Mais alors, hein? Comme tu le dis bien!
—Tu n'en sais rien, en tous cas!
—On me l'a raconté.
—Qui ça?
—Pardi! tout le monde!
—Insolent!
Mariette, au milieu d'un hourra général, s'était élancée sur l'avocat, et rouge, riant et rageant à la fois, le battait à grands coups d'éventail, faisant à chaque mouvement violent tinter l'or de ses bracelets. Lui se garantissait la tête avec les mains, tournant autour du salon, poursuivi par la charmante fille, dont la robe de batiste rose ornée de valenciennes ondulait au hasard de la course, découvrant deux petits pieds chaussés de cuir mordoré et deux jambes fines moulées dans des bas à jour. Elle s'arrêta essoufflée, devant Burat tombé à genoux sur le tapis, et montrant son éventail en pièces:
—Pour la peine tu m'en paieras un autre.
—Oui, ma biche, et je ferai peindre dessus des fleurs d'oranger!
—Ça recommence, alors?
—Allons! la paix! réclama Clémence. On va déjeuner.
Jacques et Patrizzi rentraient. L'air était d'une tiédeur délicieuse et les roses du parterre sentaient bon. Les portes de la salle à manger s'ouvrirent. Le maître d'hôtel, cravaté, de blanc, solennel comme s'il eût officié devant des duchesses, annonça:
—Madame est servie.
Clémence prit le bras de Faucigny, Jacques offrit le sien à Sophie Viroflay et, en cortège, hommes et femmes sortirent du salon.
La salle à manger, superbe, tendue de soie de Chine, meublée de bois de fer sculpté, s'ouvrait sur la serre d'un côté, et, de l'autre, sur le jardin. Trois larges baies, décorées de vitraux peints de fleurs étranges et d'oiseaux fantastiques, donnaient sur une terrasse, au centre de laquelle un monumental perron descendait vers la pelouse bordée de plates-bandes. Ces trois baies, ce matin-là ouvertes, laissaient entrer à flot l'air et la lumière. Le gazon du jardin était d'un vert d'émeraude, le sable des allées, blanc sous le soleil, réverbérait la chaleur. Le ciel bleu, au lointain, se glaçait de violet. Tout était silence, ardeur et joie. Les hôtes de Clémence, inconsciemment pénétrés par ce bien-être délicieux, cédèrent à l'allégresse qui émanait des choses. Les têtes s'échauffèrent, les nerfs se tendirent et la gaieté commença à tourner au bruit.
Au milieu du tumulte des plaisanteries, Jacques seul restait grave, comme si un remords secret le tourmentait. Il pensait, délivré pour un temps de ses besoins d'argent, à ceux qu'il avait si durement tourmentés, pour se procurer les ressources suprêmes. Parmi ses convives animés et moqueurs, entouré de femmes belles et séduisantes, les idées les plus tristes s'emparaient de lui. Il jeta un regard sur la table éclatante, chargée de fleurs, d'argenterie et de cristaux, il examina ceux qui y avaient pris place. Il les vit insouciants et heureux. Lui seul était dévoré par la secrète amertume de la vie mal menée. Tous les autres étaient libres d'esprit et de coeur, il entendait leurs propos et leurs rires. Chaque jour, c'était ainsi pour eux: même fête, même contentement. Chaque jour, c'était ainsi pour lui, également: même torture, même angoisse qu'il ne pouvait calmer.
Ses yeux s'attachèrent sur Clémence et Faucigny qui causaient à voix basse, en face de lui. Il ne distinguait pas leurs paroles, mais il en devinait le sens. Le duc, câlin et insinuant, faisait la cour à la belle fille, et elle l'écoutait avec un sourire. Ce sourire, il le connaissait bien. Il en serait de Faucigny comme de tant d'autres. Et le front de Jacques se crispa douloureusement. Il vida, coup sur coup, ses verres pleins de vins différents et une rougeur monta à ses pommettes. Il eut un mouvement de colère, il pensa: Je suis morose, voilà pourquoi Clémence se détourne de moi.... Et n'est-il pas juste que je souffre par elle, pour qui je commets tant d'infamies?
Il s'entendit interpeller. C'était Patrizzi, qui, de l'autre bout de la table, lui criait:
—Dites donc, Jacques, est-ce que ce déjeuner ne vous rappelle pas notre dîner de Monte-Carlo? Quelques-uns de ces messieurs et presque toutes ces dames en étaient.... Ce fut moins gai, ce soir-là, qu'aujourd'hui.... Et quelles diables d'histoires! Vous en souvenez-vous?
—Au fait, comment le médecin russe, qui voyage avec Woreseff, n'est-il pas ici? demanda Andrée de Taillebourg.
—Il est à Paris, depuis cinq jours, dit Patrizzi.
A ces mots, Jacques vit se dresser devant lui l'image triste et pâle de Juliette. Elle était assise, dans le salon où il avait passé tant de soirées, lorsqu'il était encore un fils soumis et un frère tendre. Mme de Vignes, inquiète, se penchait vers sa fille, et Davidoff, debout, la regardait avec compassion. Il sembla au jeune homme que sa mère avait prononcé son nom, et que le docteur avait répondu en hochant douloureusement la tête. N'était-ce pas lui, qui aurait dû être auprès des deux femmes? Pourquoi cet étranger consolait-il sa mère et sa soeur? Une voix murmura à son oreille: C'est parce que tu as refusé de faire ton devoir, parce que tu as sacrifié ta mère au jeu, ta soeur à ta maîtresse, parce que tu es un lâche et un ingrat!
Il éclata d'un rire inattendu, inexplicable, effayant, qui attira sur lui les regards de tous les convives. Il s'offrit à leurs regards, pâle, les lèvres crispées et les yeux étincelants.
—Oui! oui! s'écria-t-il, sans s'inquiéter de leur étonnement, le dîner de Monte-Carlo fut moins gai que le déjeuner de ce matin.... J'étais mourant d'abord, et, aujourd'hui, je me porte bien. Oh! très bien! Grâce à Davidoff, qui nous a fait une admirable théorie sur la transmission des âmes.... Vous n'en avez pas perdu le souvenir, Patrizzi?... Ni vous, Trésorier?... Il nous conta l'aventure d'une jeune fille russe.... Oh! la bonne aventure, et le joyeux mystificateur, que ce Davidoff!... Personne de nous ne prit son récit au sérieux.... Pas même vous, Patrizzi, qui cependant êtes Napolitain et, par conséquent, superstitieux!... Car vous croyez au mauvais oeil, n'est-ce pas, prince?
—Ne plaisantez pas avec ces choses-là! répondit Patrizzi, qui, soudain très grave, fit, avec deux doigts de sa main gauche, un signe rapide derrière son dos.
—Ah! ah! ah! ricana Jacques, avez-vous vu le geste du prince? Il a conjuré le mauvais sort.... Il croit à la jettatura!... Et, pourtant, il n'a pas ajouté foi aux démonstrations de Davidoff.... Personne n'y a cru.... Personne! Excepté cependant Pierre Laurier.... Mais tout le monde sait que le pauvre garçon était devenu fou!
Un silence de mort accueillit ces étranges paroles. Tous les assistants demeurèrent glacés. On eût dit que le spectre de celui que tous avaient connu, estimé et aimé, allait apparaître. Les hommes se regardèrent entre eux, gênés par cette exaltation subite, qui faisait tourner au noir cette fête commencée si joyeusement. Les femmes se mirent à rire, inconscientes de ce qui se passait. Clémence, furieuse, mordant ses lèvres blêmissantes, donna un coup sec de son couteau sur la table, et son verre de fin cristal, décapité, tomba sur la nappe avec un bruit argentin.
—Un verre cassé! s'écria Laure d'Évreux, ça porte malheur!
—Tout cela est vraiment absurde, Jacques! s'écria Clémence d'une voix tremblante de colère. Nos amis sont-ils venus ici pour entendre de pareilles extravagances?...
—Il est gris, ce bon Jacques! s'écria Sophie Viroflay.... Il n'est encore que midi et demi.... C'est un peu tôt!...
—Non, je ne suis pas gris, s'écria le jeune homme, dont le visage prit une expression terrible. Jamais je n'ai été plus maître de ma raison.... Je vous ai dit que Laurier était devenu fou.... Est-ce que quelqu'un de vous en doute? Parmi vous tous, qui lui avez vu vivre ses derniers mois d'existence, qui avez assisté à ses tortures, à son agonie morale, en est-il un qui veuille me démentir? Ah! vous restez muets.... Clémence elle-même ne dit rien.... C'est qu'elle sait bien que Laurier était fou, et pourquoi il était fou!
Le visage de la comédienne, à cette apostrophe, se marbra de tons jaunes, comme si le fiel remplaçait le sang dans ses veines. Son joli cou se gonfla de fureur, et, d'une voix sifflante, elle s'écria:
—Tu nous le fais regretter! Que n'est-il à ta place, et que n'es-tu à la sienne!
—Patience! J'irai bientôt, dit Jacques, avec un effrayant sourire, car la vie infernale qui l'a conduit au suicide, je la mène à mon tour. Je puis juger de ses souffrances puisque je les endure.... Et je comprends qu'il ne les ait pas supportées plus longtemps! Nous parlions, tout à l'heure, du docteur Davidoff et nous rappelions les histoires fantastiques qu'il nous conta, une belle nuit.... Patrizzi, vous rappelez-vous que Laurier, après les avoir écoutées silencieusement, s'écria tout à coup: «Jacques, si jamais j'ai assez de la vie, je te léguerai mon âme....» Oui, vous ne l'avez pas oublié.... Eh bien! avant que cette même nuit se fût écoulée, il était mort, et moi, qui n'avais plus qu'un souffle d'existence, je revenais à la vie.... Quelques jours plus tard, mon prince, me rencontrant au bal masqué, à Nice, vous m'avez dit en plaisantant: «Il paraît que vous avez maintenant une âme toute neuve... celle de votre ami Laurier?...» Vous ne croyiez pas dire si vrai.... Elle était en moi, cette âme.... Je la sentais puissante et enflammée, avec toutes ses passions, ces mêmes passions qui avaient conduit Pierre à sa perte.... La folie du plaisir à outrance, la soif d'un amour éperdu, l'ivresse du jeu sans limite, me brûlaient de leurs fièvres.... Une femme passa sur ma route.... Elle m'attira invinciblement, fatalement. Elle ne pouvait pas ne pas m'attirer, car j'avais en moi l'âme de Pierre, pleine encore de désirs pour celle qui était près de moi, provocante et corruptrice.... Oh! j'ai eu une lueur de raison.... En cet instant, j'ai entrevu ma destinée, j'ai voulu résister; mais la sorcière d'amour me tenait là, et je n'étais plus moi-même.... Tout mon être soulevé m'emportait vers elle, je lui obéissais, comme un chien à son maître.... Elle levait le doigt et j'accourais, après m'être juré de ne plus revenir.... Ainsi, de degrés en degrés, j'ai suivi la pente qui avait conduit Pierre Laurier à l'abîme.... Comme lui, j'ai joué parce qu'il me fallait de l'argent, beaucoup d'argent!... Comme lui, j'ai oublié tout ce qui n'était pas la femme perverse et pourtant adorée.... Il avait sacrifié son talent, sa gloire... moi, j'ai trahi mes affections les plus chères, dépouillé ma mère et abandonné ma soeur.... Il avait été lâche, je l'ai été! Il avait supporté les infidélités de sa maîtresse, et serré la main de ses rivaux.... En ce moment, autour de la table, vous tous qui m'écoutez, vous avez été ou vous êtes les amants de la femme qui est à moi.... Oui, vous, Nuño, qui avez été trompé et qui avez pris votre revanche en trompant vos successeurs; vous, Burat, qui avez plaidé les procès difficiles contre les fournisseurs récalcitrants; vous, Trésorier, qui avez fait fructifier, par des placements avantageux, les sommes que Berneville et Patrizzi donnaient.... Et toi, Duverney, loustic qui déridais la belle aux heures noires; vous enfin, Faucigny, le dernier favorisé. Eh bien! mes amis, croyez-vous que je sois dans mon bon sens et que j'aie de la clairvoyance?
Il s'était levé tout droit. Une mousse légère frangeait ses lèvres, ses mains tremblaient, et il s'efforçait de rire. Il balança sa coupe pleine de vin de Champagne et dit:—Je suis votre hôte... Je bois à vous, amants de ma maîtresse!... Et je bois à celui qui manque, à l'absent... à Pierre Laurier!
Il leva son verre à la hauteur de sa bouche, mais il ne but pas. Son regard, tourné du côté de la terrasse, était devenu fixe et épouvanté. Il poussa un cri rauque et recula d'un pas. Il avait aperçu celui qu'il évoquait, Pierre Laurier montant avec Davidoff les marches du perron. Pendant qu'il s'avançait, il le dévorait des yeux, plein de stupeur, haletant, la sueur au front.
Quand les deux hommes s'arrêtèrent sur le seuil, il fit un geste fou, ainsi que pour écarter une vision terrifiante; il porta la main à son cou, comme s'il étouffait, puis d'une voix creuse:
—Pierre, dit-il, que viens-tu chercher ici? Tu sais bien qu'il n'y a pas place pour nous deux, sur la terre!... Si tu vis, je dois mourir!
—Jacques! cria Laurier, en s'approchant les mains tendues.
Celui-ci tenta de le repousser, mais il pâlit, et, avec un râle effrayant, il tomba dans les bras de son ami.
—Il est mort! balbutia Berneville. Il faut appeler.
—Ne bougez pas, dit Davidoff.... Il est vivant, et nous n'avons besoin de personne.
Il prit un peu d'eau, dans un verre, et mouilla les tempes du malheureux qui poussa un long soupir.
De tous ses amis, levés en tumulte, et groupés autour d'elle, Clémence la première retrouva son sang-froid:
—Que prétendez-vous faire? demanda-t-elle à Davidoff.
—Emmener M. de Vignes, dit le Russe.
Pierre avança d'un pas, et se plaçant en face de Clémence:
—Est-ce que vous songez à vous y opposer? demanda-t-il froidement.
La belle fille essaya de payer d'audace, elle leva les yeux sur celui qui l'interrogeait. Elle le vit calme, la bouche dédaigneuse et le regard attristé. Il était redevenu le Pierre Laurier des premiers temps de leurs amours, avec son front fier et inspiré, sa mâle tournure, et une mélancolique douceur dans la voix, qui remua Clémence jusqu'au fond de son être. Elle aurait voulu être insolente, mais une humilité soudaine lui amollissait le coeur. Elle adressa au jeune homme un sourire craintif, et s'approchant de lui:
—Partir ainsi, est-ce prudent? dit-elle. Suivez-moi, je vais vous conduire où vous pourrez le soigner en toute tranquillité.
—C'est inutile! répondit Pierre. Ni lui, ni nous, ne resterons ici un seul instant de plus.
—Pourquoi? dit Clémence, sommes-nous donc ennemis?
D'un geste, Laurier montra Jacques, haletant péniblement dans les bras de Davidoff, et sans colère, mais avec une invincible fermeté:
—Je vous ai pardonné le mal que vous m'avez fait à moi. Je ne vous pardonnerai jamais le mal que vous lui avez fait à lui. Adieu.
Davidoff et Pierre enlevèrent Jacques toujours évanoui, et, comme un enfant, l'emportèrent à travers le jardin, jusqu'à la voiture qui les attendait.
A peine furent-ils hors de vue que la contrainte, qui pesait sur l'assistance, se dissipa:
—Ah! mes enfants, s'écria Burat, en voilà une fin de déjeuner!
—Ils ont bien fait de l'emmener, dit Fontenoy, il devenait assommant!... J'ai horreur des gens qui font des scènes à table!
—C'est égal, tu sais, Clémence, fit Duverney, les hommes qui se tuent par amour pour toi, se portent assez bien!
Clémence silencieuse, la tête inclinée, songeait. Elle rompit brusquement le silence et regardant ses convives avec des yeux diaboliques:
—Eh bien! vous direz ce que vous voudrez de Pierre Laurier, s'écria-t-elle, mais de vous tous, il n'y en a pas un seul qui vaille ce garçon-là!... Maintenant, il est près de deux heures. Allons aux courses voir le cheval de Sélim arriver bon dernier!
Depuis trois mois, Pierre et Juliette étaient mariés. La jeune femme avait retrouvé l'éclat de sa santé. Son mari, accablé de commandes, travaillait tant que le jour durait et passait toutes ses soirées avec sa belle-mère et son beau-frère. Lentement, mais sûrement, Jacques s'inclinait vers la tombe. Guéri de sa dangereuse folie, il était redevenu doux et tendre. Il paraissait avoir à coeur de faire oublier, à ceux qui l'entouraient, les tourments qu'il leur avait causés; et, pas une fois depuis que ses amis l'avaient ramené chez sa mère, on ne l'avait entendu se plaindre. On eût dit qu'il acceptait la souffrance et la mort, comme une expiation de ses fautes.
Maigre, les yeux creux, les cheveux presque blancs, il ne restait plus trace, en lui, du beau garçon qui avait tourné tant de têtes. Ce jeune homme avait l'aspect d'un vieillard. Il ne se levait presque plus maintenant de son fauteuil. Les jambes couvertes d'un plaid, ses mains longues et diaphanes allongées auprès de lui, il restait à rêver devant la fenêtre, regardant, d'un air indifférent, les passants qui se hâtaient dans la rue. Il ne voulait même plus sortir en voiture, accompagné par sa mère, pour aller respirer au Bois. Avec un sourire il répondait:
—Il faut avoir un peu de coquetterie, et ne point se montrer si faible et si misérable à ceux qui vous ont connu jeune et vigoureux. Sors, chère mère, va sans moi; tu me raconteras ce que tu auras vu, j'aurai ainsi le plaisir sans la fatigue.
Sa mélancolique figure ne s'éclairait d'un rayon de joie que quand arrivait sa soeur. Il ne pouvait se passer d'elle et s'excusait de la prendre si égoïstement à son mari:
—Qu'il me pardonne: il me reste bien peu de temps à te voir, et lui, il a toute sa vie.
Un jour il lui dit:
—Te rappelles-tu, Juliette, la terrasse de Beaulieu et la conversation que nous y avons eue?
La jeune femme frissonna, à l'horreur de ce souvenir. Elle voulut interrompre son frère, l'empêcher d'évoquer ces tristes jours. Mais il insista avec une force inusitée:
—Oh! c'est un remords si cuisant pour moi, qu'il faut, vois-tu, que je m'en délivre. La nuit, pendant mes insomnies, j'y pense toujours.... C'est un poison que j'ai dans le coeur et qui me dévore.... J'ai été bien coupable envers toi, si innocente et si douce. Oh! tant que tu ne m'auras pas pardonné, je ne serai pas tranquille!
—Mais qu'as-tu fait, pauvre frère, dont il faille t'accuser?... Nous partagions les mêmes regrets et nous pleurions ensemble.
—Non! nos regrets n'étaient point partagés, dit Jacques à voix basse, car ma douleur à moi était hypocrite.... Je croyais vivre de la vie de Pierre, et je ne regrettais pas sa mort.... Oh! c'est affreux, ce que je te révèle là, mais la vérité doit être dite. J'avais la certitude que tu mourrais de ta douleur, et je n'éprouvais qu'un sourd mécontentement de cette douleur, qui semblait un blâme de ma joie. Oui, j'ai été un pareil monstre, j'ai accepté la pensée que Pierre était mort et que tu mourrais aussi.... Mais qu'était-ce que toutes ces pertes, que tous ces deuils, au prix de mon existence assurée? J'ai osé m'avouer cela à moi-même.... L'homme est vraiment une brute bien misérable et bien lâche!
Ses joues s'étaient colorées d'une flamme ardente. Il reprit d'une voix haletante:
—Ainsi, entre ta vie et la mienne, je n'hésitais pas, je sacrifiais la tienne. Et, au lieu de pleurer l'ami disparu, je me réjouissais de rester à sa place.... J'ai eu là, vois-tu, petite soeur, une période de démence.... Davidoff tenta, pour me guérir, une redoutable experience. Il voulut prouver le pouvoir du moral sur le physique, de l'esprit sur la bête. Il chercha à savoir si la confiance pouvait produire des résultats matériels. Sa démonstration, hélas! s'appliquait à une créature faible, à une imagination impressionnable.... Elle n'eut que trop d'effet! Comme les faiseurs de miracles, qui fanatisaient autrefois les foules, il me dit: «Tu es guéri, tu as en toi une existence nouvelle, vis donc.» Et j'avais tant besoin de croire que je crus. Mais, au prix de quelles aberrations mentales, de quelles déformations du mon caractère! J'étais doux et bon, je devins égoïste et féroce.... Et, pour oublier, pour imposer silence à la protestation de ma pensée, je me jetai dans la débauche, je me livrai au vice.... Je devins si différent de moi-même qu'il me sembla être dédoublé. Il y avait, en moi, un être physique, qui agissait emporté par un tourbillon de furieuse folie, et un être intellectuel, qui protestait, en gémissant, contre tous ces excès. J'ai, pendant près d'une année, vécu comme un criminel qui se serait rendu compte de ses crimes, et qui, à mesure qu'il les aurait commis, s'en serait accusé et condamné. Voilà quelle a été ma vie.... C'est pour prolonger mon séjour dans cet enfer que j'ai trouvé bon que Laurier fut descendu dans l'éternité et naturel que tu allasses l'y rejoindre.... Mais un Dieu juste est intervenu, c'est Pierre et toi qui vivez, et c'est moi qui vais disparaître.
—Jacques! interrompit la jeune femme, en se courbant sur la main de son frère, qu'elle mouilla de ses larmes.
Le mourant reprit sa respiration avec effort, et, plein d'une gravité suprême:
—Dis-moi que tu me pardonnes mes fautes, et que, quand je ne serai plus au milieu de vous, tu conserveras pour ma mémoire un peu de pitié et de tendresse.
—Oh! oui, je te pardonne, puisque tu exiges que je prononce ces inutiles paroles; et je n'y ai pas de mérite, car je t'aime.
Jacques eut un doux sourire:
—Les femmes, décidément, dit-il, sont meilleures que nous.
—Mais, mon Jacques, tu vivras.
Il hocha la tête, et, avec un dernier retour sur sa jeunesse flétrie et sa santé perdue:
—A quoi bon?
Puis il changea d'expression et, avec une gaieté attendrie:
—D'ailleurs, ce n'est plus possible, car, maintenant, c'est toi qui possèdes l'âme de Pierre.
Six semaines plus tard, comme l'automne finissait, emportant les dernières feuilles des arbres, la famille tout entière partit pour le Midi. Ils revirent, avec une souriante tristesse, la villa de Beaulieu, le bois de pins, de thuyas et de térébinthes, la baie aux rouges récifs, où le flot se brisait en murmurant. Jacques parut se ranimer, un instant, au soleil, puis il retomba plus faible et plus morne, et un soir, sans secousse, entouré de tous ceux qui l'aimaient, il rendit doucement le dernier soupir.
Il dort sur la colline, abrité par les orangers, bercé par la brise odorante, et, sur la pierre de sa tombe, on lit ces mots:
JACQUES DE VIGNES
Dieu a reçu sa pauvre âme souffrante.