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L'âme enchantée I: Annette et Sylvie cover

L'âme enchantée I: Annette et Sylvie

Chapter 5: DEUXIÈME PARTIE
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About This Book

The narrative follows two young women, Annette and Sylvie, through quiet domestic moments and vivid daydreams that reveal grief, desire, and spiritual yearning. Scenes alternate between outdoor reveries—sensory imaginings beside a sunlit pond—and intimate household life, where memory of a lost loved one shades everyday gestures. Through close psychological observation, their friendship, inner conflicts, and search for harmony are traced as part of a broader, multi-volume exploration of the soul. The prose emphasizes nature imagery, emotional introspection, and the author's framing of each installment as a chapter in an evolving moral and aesthetic journey rather than a single theoretical statement.

—Pourquoi?... A quoi bon?... Est-ce que cela vaut la peine?...

Le torrent, dans la nuit, disait:

—Folie, folie, folie... tout est vain... tout n’est rien...

Annette, amèrement, souriait avec pitié:

—Qu’est-ce que j’ai voulu?... Je ne le sais même plus... Où est-il, ce grand bonheur?... Le prenne qui voudra!... Je ne le disputerai pas...

Et puis, lui revinrent, soudain, par effluves, des images de ce bonheur que pourtant elle avait voulu, et les chaudes bouffées de ces désirs dont son corps—quoique sa raison les niât—était, serait longtemps encore possédé. Dans le sillage tracé par leur âpre éperon, ils traînaient après eux un relent de fureurs jalouses... Elle subit leur assaut, en silence, courbée comme sous l’aile d’un coup de vent qui passe. Puis, relevant la tête, elle dit tout haut:

—J’ai tort... Sylvie est la plus aimée... C’est juste. Elle est mieux faite pour l’amour. Et elle est bien plus jolie. Je le sais, et je l’aime. Je l’aime parce qu’elle est ainsi. Je devrais donc être heureuse de son bonheur. Je suis une égoïste... Mais pourquoi, seulement, pourquoi m’a-t-elle menti? Tout le reste, mais pas cela! Pourquoi m’a-t-elle trompée? Pourquoi ne m’a-t-elle pas dit franchement qu’elle l’aimait? Pourquoi a-t-elle agi envers moi en ennemie?... Ah! Et puis toutes ces choses en elle, que je voudrais tant ne pas voir, qui ne sont pas très propres, pas très bonnes, pas très belles!... Mais ce n’est pas sa faute. Comment pourrait-elle savoir? Quelle vie, depuis l’enfance, il lui a fallu mener!... Et moi, est-ce que j’ai le droit de lui faire des reproches? Est-ce que j’étais franche?... Et était-ce plus propre, ce qu’il y avait en moi?... Ce qu’il y avait? Ce qu’il y a!... Je sais bien que c’est toujours là...

Elle soupira, lassée. Puis, elle dit:

—Allons! il faut en finir! C’est moi la plus âgée. Et c’est moi la plus folle!... Que Sylvie soit heureuse!

Mais, après avoir dit: «Allons!» elle resta quelque temps encore sans bouger. Elle écoutait le silence, et songeait, en mordant les phalanges de ses doigts, écorchées.—Et puis, elle respira, se leva, sans parler, et se mit à marcher.

 

Elle revenait, dans la nuit. La lune allait paraître; elle était encore lointaine; mais derrière l’horizon, du gouffre des ténèbres on la sentait monter. Une faible clarté frangeait la ligne des cimes qui encerclaient le plateau, comme les bords d’une coupe; et, de minute en minute, s’accentuaient sur un fond d’auréole leurs profils noirs. Annette marchait sans hâte; et son sein, qui reprenait son souffle régulier, respirait lentement l’odeur des prés fauchés.

Dans l’ombre sur la route, au loin, elle entendit des pas précipités. Son cœur battit. Elle s’arrêta. Elle les reconnaissait; puis, elle se remit à marcher, plus vite, à leur rencontre. De l’autre côté aussi, on avait entendu. Une voix inquiète appelait:

—Annette!

Annette ne répondit pas: elle ne pouvait pas, elle était saisie; un ruisseau de joie coulait; tout le reste des peines, tout était effacé. Elle ne répondit pas; mais elle marcha plus vite, encore plus vite. Et l’autre, maintenant, courait. Elle répéta:

—Annette! d’une voix angoissée.

Dans la phosphorescence indécise de la lune, qui grimpait derrière la grande muraille sombre, une petite forme indistincte surgit de l’ombre blanchissante. Annette cria:

—Chérie!...

et se précipita. Comme une aveugle, les bras tendus...

Dans leur hâte à se joindre, leurs deux corps se heurtèrent. Elles s’étreignirent. Leurs bouches se cherchaient, se trouvèrent...

—Mon Annette!

—Ma Sylvie!

—Ma grande! mon amour!

—Ma petite bien-aimée!

Leurs mains palpaient, dans les ténèbres, les joues et les cheveux, se promenaient sur la nuque, le cou et les épaules, reprenaient possession du bien, de l’amie perdue.

—Chérie! s’exclama Sylvie, sentant les épaules nues, tu n’as pas ton manteau! tu n’as rien pour te couvrir!...

Annette s’aperçut qu’elle n’avait en effet que sa robe de soirée; et le froid la saisit: elle frissonna.

—Tu es folle! tu es folle! criait Sylvie, l’enveloppant, la serrant dans sa cape. Et ses mains, qui continuaient, tout le long, leur inspection, constataient les dégâts.

—Ta robe est déchirée... Mais qu’est-ce que tu as fait? Qu’est-ce qui est arrivé?... Et tes cheveux sur tes joues... Et ici, et ici, qu’est-ce que tu as au front?... Annette, tu es tombée?...

Annette ne répondait pas. Elle s’abandonnait, la bouche sur l’épaule de Sylvie, et pleurait. Sylvie la fit asseoir près d’elle sur un talus de la route. La lune, franchissant la barrière des monts, vint éclairer Annette au front blessé, que Sylvie couvrait de baisers.

—Dis-moi ce que tu as fait... Dis-moi ce qui s’est passé..... Mon trésor, mon petit loup, j’ai été si inquiète quand je suis remontée dans ta chambre et que je ne t’ai pas trouvée!... Je t’ai appelée partout... Je te cherche depuis une heure... Ah! j’étais malheureuse!... Je craignais, je craignais... je ne peux pas dire ce que je craignais... Pourquoi es-tu partie? Pourquoi t’es-tu sauvée?...

Annette ne voulait pas répondre.

—Je ne sais pas, disait-elle, j’avais mal, je voulais... marcher, respirer...

—Non, tu ne dis pas vrai. Annette, dis-moi tout!...

Elle se pencha sur elle, et plus bas:

—Mon cœur, ce n’est pas à cause de ce...?

Annette l’interrompit:

—Non! Non!

Mais Sylvie insistait:

—Ne mens pas! Dis-moi vrai. Dis! Dis à ta petite! C’est à cause de lui?

Annette, s’essuyant les yeux et s’efforçant de sourire, dit:

—Non, je t’assure... J’avais un peu de peine, c’est vrai... C’est bête... Mais c’est fini maintenant. Je suis heureuse qu’il t’aime.

Sylvie bondit sur place, frappa ses mains avec colère:

—Ainsi, c’était bien lui!... Ah! mais, je ne l’aime pas, je ne l’aime pas, cet individu!...

—Si! tu l’aimes...

—Non! non! non!

Sylvie trépignait sur la route.

—Cela m’amusait de l’aimer, je faisais cela pour jouer, mais ce n’est rien pour moi, rien, à côté de toi... Ah! tous les baisers d’un homme ne compensent pas pour moi une larme de toi...

Annette fut bouleversée de bonheur:

—C’est vrai? c’est vrai?

Sylvie lui sauta dans les bras.

Quand elles furent un peu calmées, Sylvie dit à Annette:

—Maintenant, avoue! tu l’aimais, toi aussi!

—Aussi? Ah! tu vois bien! tu as dit que tu l’aimais!...

—Non, je te dis, je te défends... je ne peux plus en entendre parler. C’est fini, c’est fini.

—C’est fini, répéta Annette.

Elles revinrent, par la route baignée de clair de lune, se souriant, ravies de s’être retrouvées.... Brusquement, Sylvie s’arrêta, et, montrant le poing à la lune, elle cria:

—Ah! l’animal!... Il me le paiera!...

Et comme la jeunesse ne perd jamais ses droits, elles rirent aux éclats de ce mot de mauvaise foi.

—Mais, sais-tu ce qu’on va faire? reprit Sylvie, rancunière. On va faire ses paquets, tout de suite, en rentrant, et demain, demain matin, filer par la première poste. Quand il viendra à table, à l’heure du déjeuner, il ne trouvera plus personne... Les oiseaux envolés!... Oh!... et puis... (Elle pouffa) Et moi qui oubliais!... Je lui ai donné rendez-vous, vers dix heures, dans les bois, tout là-haut... Il courra après moi, toute la matinée...

Elle rit de plus belle. Et Annette fit comme elle. Ce leur semblait si drôle, la tête que ferait Tullio, déçu et furieux. Les deux folles!... Leurs peines étaient déjà loin.

—Tout de même, dit Annette, ce n’est pas bien, chérie, de te compromettre ainsi.

—Bah! qu’est-ce que ça fait, pour moi? répliqua Sylvie. Je ne compte pas... Oui, reprit-elle, mordillant au passage la main d’Annette qui lui donnait de petites tapes sur l’oreille, je devrais être plus sage, maintenant que je suis ta sœur... Je le serai, je te promets... Mais toi, sais-tu, ma grande, tu ne l’étais pas beaucoup plus.

—Non, c’est vrai, dit Annette, contrite. Et, j’en ai peur, peut-être, à des moments, que je l’étais encore moins... Ah! fit-elle, se pressant plus étroitement contre sa sœur, que c’est étrange, le cœur! On ne sait jamais, jamais, ce qui va se lever dedans et vous emporter... où?

—Oui, dit Sylvie, l’étreignant, c’est pour ça que je t’aime! Ça souffle fort chez toi!

 

Elles étaient près de rentrer. Les toits de l’hôtel luisaient sous la clarté lunaire. Sylvie passa le bras autour du cou d’Annette et lui dit, à l’oreille, d’une voix passionnée, avec un sérieux qu’elle ne se connaissait pas:

—Ma grande! je n’oublierai pas ce que tu as souffert, cette nuit,—ce que tu as souffert par moi... Si, si, ne dis pas non!... J’ai eu le temps d’y penser, tandis que je courais à ta recherche, tremblante qu’un malheur... S’il était arrivé!... Ah! qu’est-ce que j’aurais fait!... Je ne serais pas revenue.

—Chérie, fit Annette, saisie, ce n’était pas ta faute, tu ne pouvais pas savoir le mal que tu me faisais.

—Je le savais très bien, je savais que je te faisais souffrir; et même,—Annette, écoute!—et même cela me faisait plaisir!

Annette avait le cœur étreint; et elle songea qu’elle aussi, tout à l’heure, elle se serait délectée à voir souffrir Sylvie, à la faire souffrir jusqu’au sang. Elle le dit. Leurs bras se serrèrent.

—Mais qu’est-ce qu’on a? qu’est-ce qu’on est? se demandaient-elles, honteuses et écrasées, soulagées tout de même de penser que l’autre avait été pareille....

—On aime, dit Sylvie.

—On aime répéta machinalement Annette. Elle reprit, effarée:

—C’est ça, l’amour?

—Et tu sais, dit Sylvie, ça ne fait que commencer.

Annette, avec énergie, protestait qu’elle ne voulait plus aimer.

Sylvie se moqua d’elle. Mais Annette, très sérieuse, répétait:

—Je ne veux plus. Je ne suis pas faite pour ça.

—Ah bien, fit Sylvie en riant, pas de chance, ma pauvre Annette! Toi, tu cesseras d’aimer, quand tu cesseras de vivre!

DEUXIÈME PARTIE

Premiers jours d’octobre, gris et doux. Air silencieux. Pluie tiède qui tombe droite, et ne se presse pas. Odeur chaude et charnelle de la terre mouillée, des fruits mûrs au cellier, des cuvées au pressoir...

Près d’une fenêtre ouverte, dans la maison de campagne des Rivière, en Bourgogne, les deux sœurs étaient assises, l’une en face de l’autre, et cousaient. La tête baissée sur l’ouvrage, elles avaient l’air de pointer l’une contre l’autre leurs fronts ronds et sans plis,—ce même front bombé, plus mignon chez Sylvie, chez Annette plus fort, capricieux chez l’une, et chez l’autre obstiné,—la chèvre et la petite taure. Mais quand elles relevaient la tête, leurs yeux échangeaient un regard d’intelligence. Leurs langues se reposaient, ayant carillonné pendant des jours entiers. Elles ruminaient leur fièvre, leurs transports, leurs lampées de paroles passées, et tout ce qu’elles avaient pris et appris l’une de l’autre depuis des jours. Car, cette fois, elles s’étaient livrées tout entières, avec l’avidité de tout prendre et de tout donner. Et maintenant, elles se taisaient, pour mieux penser à tout ce butin caché.

Mais elles avaient beau vouloir tout voir et tout avoir: au bout du compte, elles restaient une énigme l’une pour l’autre. Et, sans doute, pour chaque être, chaque être est une énigme; et c’est là un attrait. Mais que de choses en chacune, que l’autre ne comprendrait jamais! Elles se disaient bien (car elles le savaient):

—Qu’est-ce que cela fait, comprendre? Comprendre, c’est expliquer. Il n’y a pas besoin d’expliquer pour aimer...

Tout de même, cela fait beaucoup! Cela fait que si on ne comprend pas, on ne prend pas tout à fait.—Et puis, aimer, justement, comment aimaient-elles? Elles n’avaient pas du tout la même façon d’aimer. Les deux filles de Raoul Rivière tenaient certes du père toutes deux une riche sève; mais refoulée chez l’une, et dispersée chez l’autre. Rien de plus différent entre les deux sœurs que l’amour. La très libre tendresse de Sylvie, riante, gamine, effrontée, mais au fond très sensée, qui s’agitait beaucoup, mais ne perdait jamais le nord, qui froufroutait des ailes, mais ne s’envolait guère qu’autour de son pigeonnier. L’étrange démon d’amour, qui habitait Annette, et dont, depuis six mois à peine, elle avait reconnu la présence; elle le comprimait, elle s’efforçait de le cacher, car elle en avait peur; son instinct lui disait que les autres le méconnaîtraient: l’Éros en cage, aux yeux bandés, inquiet, avide, et affamé, qui se meurtrit en silence aux barreaux du monde, et ronge lentement le cœur où il est enfermé! La brûlante morsure, incessante, sans bruit, faisait insensiblement chavirer l’esprit d’Annette dans un bourdonnement de torpeur blessée, qui n’était pas sans volupté: comme elle en trouvait une à des sensations qui la faisaient souffrir: une étoffe rêche, des dessous qui la serrent, la main qui se promène sur les aspérités d’un meuble ou le froid d’un mur rugueux. Mâchant l’écorce amère d’une branche qu’elle mordillait, elle sombrait, par moments, dans des oublis de soi et du temps, des pertes de conscience qui duraient, Dieu sait combien, un quart de seconde ou d’heure? et d’où elle ressortait précipitamment, soupçonneuse et honteuse, percevant le regard invisible de Sylvie qui, semblant travailler, la guettait malignement du coin de l’œil, de côté. La petite ne disait rien. Ni l’une ni l’autre ne bronchait; mais des bouffées de feu montaient aux joues d’Annette. Sylvie, sans bien comprendre, flairait de son petit nez cette vie intérieure, qui dormait au soleil et, par brusques détentes, sauvagement se repliait, comme sous des feuilles une couleuvre: elle jugeait la grande sœur bizarre, un peu maboule, vraiment pas comme tout le monde... Ce qui l’étonnait en elle, ce n’étaient pas tant ces mouvements passionnés, ces ardeurs, et tout ce qu’elle devinait des troubles pensées d’Annette, que le sérieux presque tragique qu’y apportait Annette. Tragique? Ah! bien, quelle idée! Sérieux? Pourquoi donc faire? Les choses sont comme elles sont. On les prend comme elles sont. Sylvie n’allait pas se troubler des quinze cents fantaisies qui lui passaient sous la peau! Elles passent, et puis s’en vont. Tout ce qui est bon et agréable est simple et naturel. Et tout ce qui n’est pas bon ni agréable l’est aussi, juste autant. Bon ou pas bon, je le gobe: c’est bientôt avalé! Pourquoi faire tant de façons?... Cette Annette enchevêtrée! avec ses broussailles de pensées chaudes et froides, cette filasse de désirs et de peurs, et ces touffes de passions et de pudeurs emmêlées dans tous les recoins!... Qui la débobinera?... Mais qu’elle fût ainsi anormale, excessive, et incompréhensible, amusait fort Sylvie, l’intriguait, l’attirait; et elle ne l’en aimait que mieux...

Le silence prolongé était lourd de secrets inquiétants. Sylvie s’en dégageait, brusquement, en parlant à tort et à travers... Vite, très vite, et tout bas, le nez sur son ouvrage, comme si elle l’injuriait, elle se mettait à marmonner une kyrielle de petits mots fous, de sons inarticulés, généralement en i, des «kikikiki» de pinson qui frétillait de plaisir. Et puis, elle reprenait subito un air grave, elle avait l’air de dire: «Qui? Moi? Je n’ai rien fait...»—Ou bien, mordillant son fil, elle chantonnait, de son filet de voix de tête, nasillant, quelque romance bien bête, où il était question de fleurs, «d’oiseaux jaseurs», ou une grivoiserie dont, malicieusement, l’air d’un enfant bien sage, elle détachait une grosse polissonnerie. Annette sursautait, mi-riante, mi-fâchée:

—Veux-tu, veux-tu bien te taire!

Elles étaient soulagées. L’air était détendu. Peu importent les mots! Les voix, comme les mains, rétablissent le contact. On se rejoint. Où était-on?... Gare au silence! Savons-nous où il peut, en une seconde d’oubli, t’emporter, m’emportera tire-d’aile? Parle-moi! Je te parle. Je te tiens. Tiens-moi bien!...

Elles se tenaient. Elles étaient bien décidées, quoi qu’il arrive, à ne plus se lâcher. Quoi qu’il pût arriver, cela ne touchait en rien à ce fait essentiel: «Je suis moi. Tu es toi. Nous échangeons. Tope là! On ne s’en dédira plus.» Il y avait un don mutuel, un tacite contrat, une sorte de mariage d’âme, d’autant plus efficace que nulle contrainte extérieure,—ni engagement écrit, ni sanction religieuse ou civile—ne pesait sur lui. Et qu’est-ce que cela faisait qu’elles fussent si différentes? On se trompe, en croyant que les meilleures unions reposent sur des affinités,—ou bien sur des contrastes. Ni les unes, ni les autres, mais un acte intérieur, un: «J’ai choisi, je veux, et je fais vœu», mais de la bonne trempe et solidement frappé par le coin d’une double décision têtue, comme ces deux filles au front rond. «Je t’ai, et je n’ai pas plus le pouvoir, maintenant, de te rendre, que de me reprendre... Au reste, tu es libre d’aimer qui tu voudras, de faire ce qui te plaira, quelque folie, un petit crime au besoin, si cela te chante, (je sais bien que tu ne le feras pas! mais quand même!) cela ne change rien au pacte.....» Explique qui voudra! La scrupuleuse Annette, si elle eût osé aller jusqu’au bout de sa pensée, aurait dû s’avouer qu’elle n’était pas du tout sûre de la valeur morale de Sylvie et de ses actions futures. Et Sylvie, qui voyait clair, n’eût pas mis sa main au feu qu’Annette ne serait pas capable, un jour, d’actes déconcertants. Mais cela regardait les autres, cela ne les concernait pas, elles deux. Elles deux, elles étaient sûres, elles avaient l’une dans l’autre une confiance absolue. Le reste du monde pouvait s’arranger comme il voudrait!... Quoi qu’elles fissent, du moment que ce ne pouvait atteindre leur mutuel amour, elles se pardonnaient tout, d’avance, les yeux fermés.

Ce n’était peut-être pas très moral; mais tant pis! On aurait le temps d’être moral, une autre fois.

Annette, un peu pédante, qui connaissait la vie par les livres,—ce qui ne l’empêchait pas de la découvrir ensuite: (car la vie n’a plus le même son, entendue, hors des livres)—se souvenait des beaux vers de Schiller:

O mes fils, le monde est plein de mensonge et de haine; chacun n’aime que soi; tous les liens formés par un bonheur fragile sont incertains... Ce que le caprice a noué, le caprice le dénoue. La nature seule est sincère; elle seule repose sur des ancres inébranlables. Tout le reste flotte au gré des vagues orageuses... Le penchant vous donne un ami, l’intérêt un compagnon; heureux celui à qui la naissance donne un frère!... Contre ce monde de guerre et de trahison, ils sont deux à résister ensemble...

Sylvie ne les connaissait pas, bien sûr! Et elle eût trouvé sans doute que c’étaient, pour dire un sentiment simple, beaucoup de mots embrouillés. Mais, regardant Annette, le front penché, qui ne travaillait pas,—et sa solide nuque, et sa forte chevelure aux masses enroulées,—elle pensait:

—Elle rêve, encore, ma grande; elle est de nouveau plongée dans son coffre à folies. Ce qu’il en doit tenir, le coffre!... Heureusement que je suis là, maintenant! On ne l’ouvrira pas sans moi...

Car la petite cadette avait la conviction, peut-être exagérée, de sa supériorité de sens et d’expérience. Et elle se disait:

—Je la protégerai.

Elle aurait eu besoin de se protéger d’abord. Car, dans son coffre, les folies ne manquaient pas non plus. Mais celles-là, elle les connaissait d’avance; et elle les regardait, comme un propriétaire regarde ses locataires. Si on leur donne logement, ce ne sera pas pour rien... Et puis, «fais ce que veux, advienne que pourra!» Tant qu’il ne s’agissait que de soi, cela n’avait pas une énorme importance. On se débrouillerait toujours... Mais protéger une autre, c’était là un sentiment nouveau et délectable...

Oui, mais... Annette, le front penché, qui ne travaillait pas, caressait justement le même sentiment. Elle pensait:

—Ma petite folle chérie!... Heureusement que je suis arrivée à temps pour la guider!...

Et elle formait, pour l’avenir de Sylvie, des plans, certes charmants, mais pour lesquels Sylvie n’était pas consultée...

Quand elles avaient bien ruminé, chacune le bonheur de l’autre, (et, bien entendu, le sien propre, par-dessus le marché)...

—Zut! mon aiguille est cassée... On n’y voit plus, déjà...

...on jetait son ouvrage, et on sortait ensemble, pour se dégourdir les jambes; on allait sous la pluie, toutes deux enveloppées dans la même houppelande, jusqu’au fond du jardin, sous les arbres larmoyants qui perdaient leurs cheveux; on croquait à la treille une grappe de raisin blond, meilleur d’être mouillé; on causait, on causait... Et soudain, on se taisait, écoutant, aspirant le vent d’automne, l’odeur (on la mangerait) des fruits tombés, des feuilles mortes, la lumière lasse d’octobre qui s’éteint dès quatre heures, le silence des champs engourdis qui s’endorment, la terre qui boit la pluie, la nuit...

Et, la main dans la main, rêvant avec la nature frissonnante, qui couve l’espoir craintif et brûlant du printemps,—l’énigme de l’avenir...

 

Leur intimité, en ces fins jours d’octobre embrumés, enroulés comme d’une toile d’araignée, leur était devenue si nécessaire qu’elles se demandaient comment elles avaient pu jusque-là s’en passer.

Cependant, elles s’en étaient passées; et elles s’en passeraient encore. La vie ne s’enferme pas, dès vingt ans, dans une intimité, si chère soit-elle,—surtout la vie de deux êtres aussi ailés. Il faut qu’ils tentent les espaces de l’air. Si ferme que s’affirme la volonté de leur cœur, l’instinct de leurs ailes est plus fort. Quand Annette et Sylvie se disaient tendrement:

—Comment est-il possible qu’on ait vécu si longtemps l’une sans l’autre? elles ne s’avouaient pas:

—Il faudra bien pourtant, tôt ou tard, (quel dommage!) que l’on vive l’une sans l’autre!

Car l’autre ne peut pas vivre pour vous, à votre place; et vous ne le voudriez pas. Certes, il était profond, le besoin de leur tendresse mutuelle; mais elles avaient toutes deux un autre besoin plus fort, qui remontait plus loin, aux sources mêmes de leur être, les deux petites Rivière: le besoin de leur indépendance. Elles qui avaient tant de traits différents, elles avaient justement (ce n’était pas de chance!) ce trait commun entre elles. Et elles le savaient bien: c’était même une des raisons pour lesquelles, sans se le dire, elles s’aimaient le plus; car elles s’étaient reconnues en lui.—Mais alors, que devenaient leurs projets de fondre ensemble leurs vies? Quand chacune se berçait du rêve qu’elle saurait protéger la vie de l’autre, elle n’ignorait pas que l’autre n’y consentirait pas plus qu’elle-même n’y consentirait. C’était un tendre rêve, avec lequel on jouait. On tâchait que le jeu durât le plus longtemps possible.

Et il ne pouvait même pas durer longtemps.

Ce n’eût été rien encore d’être deux indépendantes. Mais ces petites Républiques, jalouses de leur liberté, avaient, sans le vouloir, comme toutes les Républiques, des instincts despotiques. Chacune avait tendance, ses lois lui semblant bonnes, à les exporter chez l’autre. Annette, capable de se juger, se blâmait après coup de ses empiétements sur le domaine de sa sœur;—mais elle recommençait. Elle avait un caractère entier et passionné qui, en dépit d’elle, était enclin à dominer. Cette nature pouvait bien s’atténuer quelque temps, sous le voile d’une grande tendresse; mais elle se maintenait. Il faut avouer, d’ailleurs, que si Annette faisait effort pour s’adapter aux volontés de Sylvie, Sylvie ne lui rendait pas la tâche commode. Elle n’en agissait qu’à sa tête; et sa tête avait, en vingt-quatre heures, plus de vingt-quatre volontés, qui n’allaient pas toujours d’accord entre elles. Annette, méthodique, ordonnée, riait d’abord, s’impatientait ensuite de ces sautes de caprices. Elle l’appelait: Rose des Vents et: Je veux... Qu’est-ce que je veux?—Et Sylvie l’appelait: Bourrasque, Madame J’ordonne, et Midi à douze heures, parce qu’elle était agacée de sa ponctualité.

Tout en se chérissant, il était difficile qu’elles pussent s’accommoder longtemps de la même façon de vivre. Elles n’avaient pas les mêmes goûts et les mêmes habitudes. Parce qu’elles s’aimaient, Annette pouvait bien prêter une oreille indulgente aux petits potins de Sylvie, qui avait l’œil très bon pour faire sa cueillette, l’oreille encore meilleure, mais non pas très bonne langue. Et Sylvie pouvait bien paraître s’intéresser, en avalant tout rond un bâillement amusé...

—(«Passe! Veux-tu passer!...»)

aux lectures assommantes dont Annette voulait avec elle partager le plaisir...

—Dieu! que c’est joli, chérie!

ou à certaines préoccupations de pensée saugrenues, sur la vie, sur la mort, ou sur la société...

—(«La barbe!... Turlututu!... Ils en ont, du temps à perdre!...»)

—Et toi, demandait Annette. Qu’est-ce que tu en penses, Sylvie?

(«Flûte!» pensait Sylvie).

—Je pense comme toi, chérie.

Cela n’empêchait pas du tout de s’adorer. Mais ça gênait tout de même un peu pour converser.

Et que faire des journées, seules dans la maison morose, à la lisière des bois, en face des champs dépouillés, sous le ciel bas d’automne qui se confond dans le brouillard avec la plaine nue? Sylvie avait beau dire et croire qu’elle adorait la campagne, elle avait bientôt fait d’en épuiser les plaisirs; elle y était désœuvrée, désorientée, perdue... La nature, la nature... Parlons franc! La nature la rasait... Non! ce pays de croquants!... Elle n’en supportait pas les petits désagréments: le vent, la pluie, la boue, (celle de Paris, en regard, lui paraissait plaisante), les souris trottinant derrière les vieilles cloisons, les araignées qui rentrent pour prendre quartiers d’hiver dans les appartements, et ces bêtes affreuses, les moustiques trompettants, qui se régalaient de ses chevilles et de ses poignets. Elle en eût bien pleuré d’agacement et d’ennui.—Annette, toute à la joie du grand air et de la solitude avec la sœur aimée, invulnérable à l’ennui, et riant des piqûres, cherchait à entraîner Sylvie dans ses courses crottées, sans remarquer la mine maussade et dégoûtée. Un souffle de vent de pluie l’enivrait; elle oubliait Sylvie, elle partait à grands pas dans les terres labourées, ou à travers les bois, en secouant les branches mouillées; ce n’était que longtemps après qu’elle se souvenait de la petite délaissée. Et Sylvie, qui boudait, en mirant piteusement son visage gonflé, se morfondait, pensant:

—Quand sera-t-on rentrées?

Enfin, parmi les mille et une volontés de la Rivière cadette, il y en avait une qui était bonne, bon teint, que rien ne pouvait altérer; et l’air de la campagne y donnait un nouveau lustre. Elle aimait son métier. Elle l’aimait vraiment. De bonne race ouvrière de Paris, il lui fallait son travail, son aiguille et son dé, pour occuper ses doigts et sa pensée. Elle avait le goût inné de la couture; ce lui était une volupté physique de manier pendant des heures une étoffe, un tissu léger, une mousseline de soie, de les plisser, froncer, de donner un coup de pouce à une coque de ruban. Et puis, sa petite caboche, qui ne se flattait pas, Dieu merci, de comprendre les idées qu’hébergeait la grande cervelle d’Annette, savait qu’ici, dans son domaine, dans le royaume des chiffons, elle avait ses idées, elle aussi, elle en avait à revendre... Eh bien, est-ce qu’elle pouvait renoncer à ses idées? On croit qu’il n’est pas de plus grand plaisir pour une femme que de porter de jolies robes!... Pour une femme vraiment douée, c’est un bien plus grand plaisir encore d’en fabriquer. Et de ce plaisir-là, quand on y a goûté, on ne peut plus se passer.—Dans l’oisiveté douillette où la tenait sa sœur, tandis qu’Annette promenait ses belles mains sur le clavier, Sylvie avait la nostalgie du bruit des grands ciseaux et de la machine à coudre. Toutes les œuvres d’art, si on les lui eût offertes, ne valaient pas pour elle le brave mannequin sans tête, qu’on drape à sa fantaisie, qu’on tourne, qu’on retourne, devant lequel on se met à croupetons, qu’on malmène sournoisement, et qu’on prend dans ses bras pour faire un tour de danse, quand la première n’y est pas. Quelques mots, çà et là, laissaient assez deviner le cours de ses pensées; et Annette, impatiente, voyant ses yeux s’illuminer, savait qu’elle allait encore subir une histoire d’atelier.

Aussi, lorsque de retour à Paris, Sylvie annonça qu’elle allait reprendre son chez soi et son travail régulier, Annette soupira; mais elle ne fut pas surprise. Sylvie, qui s’attendait à une opposition, fut beaucoup plus touchée du soupir, du silence, que de toutes les paroles. Elle courut à sa sœur assise, et, agenouillée devant elle, lui enlaçant la taille, et lui tendant ses lèvres:

—Annette, ne m’en veux pas!

—Chérie, lui dit Annette, ce qui est ton bonheur est le mien, tu le sais.

Mais elle avait de la peine. Sylvie en avait aussi.

—Ce n’est pas ma faute, dit-elle. Je t’aime tant, je t’assure!

—Oui, mon petit, je suis sûre.

Elle souriait, mais elle fit encore un gros soupir. Sylvie, toujours à genoux, lui prit entre ses mains le visage, et en approchant le sien:

—Je te défends de soupirer!... Vilaine! Si tu soupires comme ça, je ne pourrai plus partir. Je ne suis pas un petit bourreau.

—Non, chérie, tu n’es pas... J’ai tort, je ne le ferai plus... Mais ce n’était pas pour te blâmer. C’est qu’on va se quitter.

—Se quitter!... Par exemple!... Vilaine!... On se verra, tous les jours. Tu viendras. Je viendrai. Tu me gardes ma chambre. Est-ce que tu as la prétention, par hasard, de me la reprendre? Non, non, elle est à moi, je ne te la rends pas. Quand je serai fatiguée, je compte bien m’y faire gâter. Et tu sais, certains soirs, où tu ne m’attendras pas, à des heures indues, j’arrive, j’ai la clef, j’entre et je te surprends... Gare, si tu fais des farces!... Tu verras, tu verras, on s’aimera encore plus; ce sera encore meilleur... Se quitter!... Penses-tu que je voudrais te quitter, que je pourrais me passer de mon Annette jolie!

—Ah! câline! mâtine! disait Annette, en riant, comme elle s’entend bien à vous enjôler! Sacré petit menteur!

—Annette! veux-tu pas jurer! faisait Sylvie, sévère.

—Eh bien! menteur tout court... Est-ce que c’est permis?

—Oui, ça, ça peut aller, disait Sylvie, magnanime...

Elle sautait au cou d’Annette, et l’embrassait à l’étouffer.

—Je te mens, je te mens, je te mange!...

La tendre et rusée avait d’autres moyens de se faire pardonner. Elle demanda à Annette de l’aider à s’établir à son compte. Cette «jeunesse» de vingt ans voulait être maîtresse chez soi, ne plus être commandée, commander à son tour,—ne fût-ce qu’à son mannequin. Annette fut enchantée d’avoir à donner de l’argent. Les deux sœurs firent des devis ensemble, discutèrent à perte de vue sur l’installation, coururent les jours suivants pour chercher un logement, puis pour choisir les meubles et le matériel, puis pour le mettre en place, puis pour se mettre en règle avec l’administration, dressèrent pendant des soirées des listes de clientèle, firent projet sur projet, démarche sur démarche:—si bien qu’Annette finit par avoir l’illusion que c’était elle qui s’établissait avec Sylvie. Et elle en oublia que leurs vies allaient se séparer.

 

Les clientes ne tardèrent pas à se montrer chez Sylvie. Annette promenait dans ses visites les plus jolies robes de la petite couturière, et chantait ses louanges. Elle réussit à lui envoyer plusieurs jeunes femmes de son monde. Sylvie, de son côté, exploitait sans scrupules les adresses des clientes de ses anciennes patronnes. Elle était cependant assez sage pour ne pas vouloir élargir trop vite le cercle de ses opérations. Peu à peu. La vie est longue. On a le temps... Elle aimait le travail, mais non jusqu’à la manie de certaines fourmis humaines—et surtout féminines—qu’elle avait vues se tuer à la tâche. Elle entendait bien réserver sa place au plaisir. Le travail en est un. Mais il n’est pas le seul. «De tout, un peu.» Sa devise de petit appétit, mais friand et curieux...

En peu de temps, sa vie fut si remplie qu’il n’en resta plus beaucoup pour Annette. Sylvie lui gardait bien, quoi qu’il advînt, sa part; elle y tenait. Mais pour le cœur d’Annette, une part était peu. Elle ne savait pas se donner à moitié, ou au tiers, ou au quart. Il lui fallut apprendre que le monde est, dans ses affections, comme un petit marchand: il les livre, au détail. Ce fut long à comprendre, plus long à accepter. Elle n’en était encore qu’aux premières leçons.

Elle souffrit, sans le dire, de se voir, peu à peu, éliminée des journées de Sylvie. Sylvie n’était plus jamais seule, chez elle, à l’atelier. Et bientôt, elle ne le fut plus, en dehors du métier. Elle avait repris un ami. Annette se replia. Sa tendresse pour sa sœur la défendait maintenant contre le dépit jaloux et la sévérité des jugements de naguère. Mais elle ne la défendait pas contre la mélancolie. Sylvie, qui l’aimait assez pour avoir, malgré sa légèreté, l’intuition de la peine qu’elle causait, s’arrachait, de temps en temps, à la farandole de ses occupations, sérieuses ou plaisantes,—et tout d’un coup, au milieu d’un travail, ou bien d’un tête-à-tête, elle plantait là les affaires pressées, et courait chez Annette. Alors, c’était un tourbillon de tendresse qui passait. A l’heure où elle passait, cette tendresse n’était pas moindre chez Sylvie que chez Annette. Mais elle passait; et quand le tourbillon remportait à ses affaires ou bien à ses plaisirs Sylvie, repue d’Annette, Annette, reconnaissante du petit ouragan d’amoureux bavardage, de folles confidences, d’embrassades rieuses, qui l’avait visitée, soupirait, se retrouvant plus seule et plus troublée.

 

Ce n’étaient pourtant pas les occupations qui lui manquaient. Ses journées étaient aussi pleines que celles de Sylvie.

Sa vie, sa double vie, intellectuelle et mondaine, interrompue depuis la mort du père, avait repris son cours. Les besoins de son esprit, qu’avaient refoulés, pendant la dernière année, les exigences du cœur, s’étaient réveillés plus forts. Autant pour combler les heures creusées par l’absence de Sylvie que parce qu’en une riche nature l’intelligence est mûrie par les expériences de la vie passionnelle, elle s’était remise à ses études de sciences; et elle s’étonnait d’y porter un regard plus clair qu’elle ne l’avait, avant. Elle s’intéressait à la biologie, et projetait une thèse sur les origines du sentiment esthétique et ses manifestations dans la nature.

Elle avait renoué aussi ses relations de société; elle retournait dans le monde qu’elle fréquentait jadis avec son père. Elle y trouvait un plaisir neuf. Plaisir de curiosité, d’esprit plus averti, qui découvrait chez ceux qu’on croyait connaître des aspects imprévus dont on ne se doutait pas. D’autres plaisirs encore, d’un ordre bien différent, les uns dont on convenait, les autres qu’on n’avouait pas: plaisir de plaire, forces obscures d’attraction (de répulsion aussi) qui s’éveillent en nous, qui s’éveillent autour, relations magnétiques qui, sous des mots trompeurs, s’instituent entre les esprits et les corps, sourds instincts de possession qui, par moments, affleurent à la surface égale et monotone des pensées de salons, s’effacent invisibles, mais frémissent au fond...

Le monde et le travail n’occupaient encore que la moindre partie de ses jours. Jamais la vie d’Annette n’était aussi peuplée que lorsqu’elle était seule. Dans les longues soirées et les heures de la nuit, où le sommeil rejette l’âme dans la veille, avec ses pensées hallucinées, comme le flot qui se retire laisse sur le rivage les myriades d’organismes arrachés aux abîmes nocturnes de l’océan,—Annette contemplait le flux et le reflux de sa mer intérieure, et la plage ensemencée. C’était le grand équinoxe du printemps.

Une partie de ces forces qui remuaient en elle ne lui étaient pas neuves; mais en même temps que leur énergie était décuplée, le regard de l’esprit en prenait conscience avec une netteté exaltée. Leurs rythmes contradictoires mettaient au cœur une ivresse, un vertige... Impossible de saisir l’ordre caché dans cette mêlée. Le choc violent de la passion sexuelle, qui avait, en un orage d’été, secoué le cœur d’Annette, laissait un ébranlement durable. Le souvenir de Tullio avait beau être effacé, l’équilibre de l’être était pour longtemps troublé. La tranquillité de sa vie, l’absence d’événements faisaient illusion à Annette: elle eût pu croire qu’il ne se passait rien et répété volontiers le cri nonchalant de ces veilleurs de nuit, dans les belles nuits italiennes: «Tempo sereno!...» Mais la chaude nuit couvait des orages nouveaux; et l’air, instable, frémissait de remous inquiets. Un perpétuel désordre. Les poussées des âmes mortes, revivantes, se heurtaient dans cette âme en fusion... Ici, le dangereux héritage paternel, ces désirs qui, d’ordinaire, oubliés, endormis, se levaient brusquement, comme une lame de fond. Là, des forces contraires: une fierté morale, la passion de la pureté. Et cette autre passion de son indépendance, dont Annette avait éprouvé déjà, dans son union avec Sylvie, la gêne impérieuse,—dont elle pressentait, avec inquiétude, les conflits plus tragiques, un jour, avec l’amour. Tout ce travail intérieur l’occupait, la remplissait, pendant les longues journées d’hiver. L’âme, comme la chrysalide, enserrée dans le cocon de la lumière embrumée, rêvait son avenir, et s’écoutait rêver...

Soudain, elle perdait pied. Il se produisait de ces arrêts de conscience, comme l’automne dernier, çà et là, en Bourgogne, de ces vides où l’on sombre... Des vides? Non, ils n’étaient pas vides; mais que se passait-il au fond?... Ces étranges phénomènes, inaperçus, inexistants peut-être avant les dix derniers mois, et qui s’étaient déclenchés surtout depuis la crise passionnelle de l’été, devenaient plus fréquents. Annette avait le sentiment vague que ces gouffres de conscience s’ouvraient aussi la nuit, parfois, pendant qu’elle dormait... de lourds sommeils d’hypnose... Lorsqu’elle en ressortait, elle revenait de très loin; il n’en restait pas un souvenir; et pourtant, on avait la hantise qu’il s’y était passé des choses graves, des mondes, de l’innommable, de l’au-delà de ce qui est permis et tolérable à la raison, bestial et surhumain, comme chez les monstres grecs ou les gargouilles des cathédrales. Une glaise informe, et qui collait aux doigts. On se sentait lié vivant à cet inconnu des songes. Pesait une tristesse, une honte, la lourdeur chaude d’une complicité, qu’on ne pouvait définir. La chair en restait imprégnée d’une odeur fade qui traînait pendant des jours. C’était comme un secret qu’on portait, au milieu des images fugaces de la journée, caché derrière la porte close du front lisse, sans pensées, les yeux indifférents, qui regardent au dedans, et les mains sagement croisées au-dessus du ventre—lac dormant...

Annette portait ce rêve perpétuel, partout où elle allait: dans le mouvement des rues, dans la torpeur studieuse des cours et des bibliothèques, dans l’aimable banalité des entretiens de salon, que relève un grain de flirt et d’ironie. Plus d’un remarquait dans les soirées le regard absent de cette jeune fille qui, distraitement, souriait, moins à ce qu’on lui disait qu’à ce qu’elle se racontait, attrapait au hasard quelques mots qui passaient, et repartait bien loin, écoutant on ne savait quels oiseaux cachés au fond de sa volière.

Si bruyant était le concert du petit peuple intérieur qu’Annette se surprit à l’écouter, un jour que Sylvie, l’aimée, était là devant elle, lui riait, l’étourdissait de son cher bavardage, lui disait... Qu’est-ce qu’elle lui disait?... Sylvie s’en aperçut; elle la secoua en riant:

—Tu dors, tu dors, Annette!

Annette protestait.

—Si, si, je l’ai vu, tu rêves debout, comme un vieux cheval de fiacre. Qu’est-ce que tu fais de tes nuits?

—Polisson!... Et des tiennes, si je te demandais?...

—Des miennes? Tu veux savoir? Très bien! Je vais te raconter. On ne s’ennuiera pas.

—Non! Non! faisait Annette, en riant, tout à fait réveillée.

Elle mettait la main sur la bouche de sa sœur. Mais Sylvie, se dégageant et lui prenant la tête, la regardait dans les yeux:

—Tes beaux yeux de somnambule... Montre un peu ce qu’il y a dedans... Qu’est-ce que tu rêves, Annette? Dis! Dis! Dis ce que tu rêves! Raconte! Allons, raconte!

—Qu’est-ce que tu veux que je raconte?

—Dis à quoi tu pensais.

Annette se défendait, mais elle finissait toujours par céder. Ce leur était à toutes deux un vif plaisir de tendresse—peut-être aussi d’égoïsme—de tout se raconter. Elles ne s’en lassaient point. Annette essayait donc de démêler ses rêves, beaucoup moins pour Sylvie que pour son propre soulagement. Elle expliquait, non sans peine, mais avec un grand scrupule et un sérieux, qui faisait pouffer Sylvie, toutes ses folles pensées,—les naïves, les candides, les baroques, les hardies, et même parfois...

—Eh bien! eh bien! Annette!... Dis donc, quand tu t’y mets!... s’exclamait Sylvie, qui jouait la scandalisée.

Elle n’avait peut-être pas une vie intérieure moins étrange,—(ni plus ni moins que nous tous),—mais elle ne s’en doutait pas, et elle ne s’y intéressait pas, en petite personne pratique, qui croit une fois pour toutes à ce qu’elle voit, à ce qu’elle touche, au rêve sensé et vulgaire de l’existence à fleur de terre, et qui écarte, comme absurde, tout ce qui pourrait l’en troubler.

Elle riait de tout de son cœur, en écoutant sa sœur. Cette Annette, tout de même, qui eût pensé cela! Avec son air innocent, elle vous disait gravement, parfois, des choses énormes. Et puis, elle s’effarait de choses toutes simples, que tout le monde savait. Elle en faisait part à Sylvie, avec une conviction comique. Par là-dessus, Dieu sait quelles idées saugrenues lui passaient par la caboche!... Sylvie la trouvait compliquée, adorable, tordante, fichtre pas débrouillarde. Toujours cette maladie de se mettre martel en tête, pour ce qu’il n’y a qu’à laisser «chanter comme ça vous vient!»

—C’est que, disait Annette, ça chante une demi-douzaine d’airs à la fois!

—Eh bien, c’est amusant, faisait Sylvie. C’est comme à la fête du Lion de Béfort.

—Horreur! criait Annette, se bouchant les oreilles.

—Moi, j’adore ça. Trois ou quatre manèges, des tirs, des trompes de trams, des orgues à vapeur, des cloches, des sifflets, tout le monde qui crie ensemble, on ne peut plus s’entendre, on crie plus fort qu’eux tous, ça ronfle, ça rit, ça roule, ça vous réjouit le cœur...

—Petit populo!

—Mais, mon aristoquée, c’est toi, (tu viens de le dire), c’est toi qui es comme ça! Si ça ne te plaît pas, tu n’as qu’à faire comme moi. Chez moi, tout est rangé. Chaque chose à sa place. Chaque lièvre à son tour!

Et certes, elle disait vrai. Quelque chahut qu’il fît sur la place Denfert, ou dans son petit cerveau, elle savait se retrouver dans l’une comme dans l’autre. Elle eût fait instantanément l’ordre dans le désordre le plus inextricable. Elle savait mettre d’accord tous ses divers besoins, et du corps et du cœur, et de la vie bourgeoise et de celle qui ne l’était pas. A chacun son casier. Comme le lui disait Annette:

—Un meuble à tiroirs... Voilà comment tu es!...

(lui montrant le fameux chiffonnier Louis XV, où les lettres du père avaient été rangées).

—Oui, répondait Sylvie, narquoise, il me ressemblait...

(Ce n’était pas du meuble qu’elle parlait).

—...Au fond, c’est moi la vraie...

Elle voulait faire enrager Annette. Mais Annette ne «marchait» plus. Elle n’était plus jalouse de l’hérédité de son père. Elle en avait sa part. Elle l’eût bien cédée. C’était, à certains jours, un hôte assez gênant!...

 

Elle ne savait comment; mais, cette dernière année, elle avait perdu l’aplomb de son esprit logique et de ses jambes solides, fermement implantés dans le monde réel; et elle ne voyait pas comment elle réussirait à le retrouver. Elle eût donné beaucoup pour chausser les petites bottines de Sylvie qui, sans une hésitation, de leur pas décidé, faisaient claquer sur le sol leurs talons. Elle ne se sentait plus assez rivée à la vie quotidienne, à la vie de tout le monde et de tous les instants. Au contraire de sa sœur, elle était trop prise par son existence intérieure; et elle ne l’était plus assez par celle que le soleil éclaire. Il en serait ainsi, sans doute, tant qu’elle n’aurait pas été happée par le grand piège sexuel, où les rêveurs tombent plus vite et plus maladroitement que les autres. L’heure insidieuse venait. Le filet s’apprêtait...

Mais pour une âme un peu fauve, et de la grande espèce, ce filet même suffirait-il à la tenir longtemps?...

En attendant qu’elle le sût, elle tournait autour,—certes sans y penser: car si elle y eût pensé, elle se fût rejetée en arrière, avec une révolte irritée.—N’importe! Chacun de ses pas la rapprochait du piège...

Elle devait se l’avouer: elle qui, l’année d’avant, affectait à l’égard des hommes la tranquille assurance d’un camarade, sans doute un peu coquet, aimable, mais indifférent,—car d’eux elle ne semblait rien désirer ni craindre,—elle les voyait maintenant avec d’autres yeux. Elle se tenait dans une attitude d’observation et d’attente troublée. Depuis l’aventure avec Tullio, elle avait perdu son beau calme insolent.

Elle savait à présent qu’elle ne pourrait se passer d’eux; et le sourire de son père lui venait aux lèvres, quand elle se rappelait ses déclarations enfantines, à l’idée du mariage. La passion avait laissé dans la chair son dard de guêpe. Chaste et brûlée, naïve et avertie, elle connaissait ses désirs; et si elle les refoulait dans l’ombre de sa pensée, ils marquaient leur présence par le désarroi qu’ils introduisaient dans le reste de ses idées. Toute son activité d’esprit était désorganisée. Ses forces de réflexion étaient paralysées. Au travail, écrivant ou lisant, elle se sentait diminuée. Elle ne pouvait se concentrer sur un objet qu’au prix d’efforts disproportionnés; elle en était, après, épuisée, écœurée. Et elle avait beau faire, le nœud de son attention se défaisait toujours. Dans tout ce qu’elle pensait, s’infiltraient des nuées. Les buts très nets,—trop nets et trop bien en lumière—qu’elle avait fixés à son intelligence, s’estompaient dans le brouillard. La route droite qui devait l’y mener, s’interrompait, à tout instant coupée. Annette, découragée, pensait:

—Je n’arriverai jamais.

Après avoir naguère attribué orgueilleusement à la femme toutes les capacités intellectuelles de l’homme, elle avait l’humiliation de se dire:

—Je me suis trompée.

Sous l’impression de lassitude qui l’oppressait, elle reconnaissait (à tort ou à raison) certaines faiblesses cérébrales de la femme, qui tiennent peut-être à sa déshabitude séculaire de la pensée désintéressée, de cette activité d’esprit objectif et libéré de soi, qu’exige la science ou l’art véritables,—mais plus probablement à la sourde obsession des grands instincts sacrés, dont la nature a mis en elle le riche et lourd dépôt. Annette sentait que, seule, elle était incomplète: incomplète d’esprit, et de corps, et de cœur. Mais de ces deux derniers, elle se parlait le moins possible: ils ne se rappelaient que trop à sa pensée.

Elle était à cette heure de la vie où l’on ne peut plus vivre sans compagnon. Et la femme, moins que l’homme: car en elle, ce n’est pas seulement l’amante, c’est la mère que l’amour éveille. Elle ne s’en rend pas compte: les deux aspirations se fondent en un même sentiment. Annette, sans fixer encore sur aucun ses pensées, avait le cœur gonflé du besoin de se donner à un être, et plus fort et plus faible, qui la prît dans ses bras et qui bût à son sein. A cette idée, elle défaillait de tendresse; elle eût voulu que tout le sang de son corps se convertît en lait, afin de le donner... Bois!... O bien-aimé!...

Tout donner!... Mais non! Elle ne pouvait tout donner. Ce ne lui était pas permis... Donner tout!... Oui, son lait, son sang, son corps, et son amour... Mais tout? toute son âme? toute sa volonté? et pour la vie entière?... Non, cela, elle le savait, elle ne le ferait jamais. Quand elle l’eût voulu, elle ne l’aurait pas pu. On ne peut pas donner ce qui n’est pas à nous,—mon âme libre. Mon âme libre ne m’appartient pas. C’est moi qui appartiens à mon âme libre. Je ne puis en disposer... Sauver sa liberté est beaucoup plus qu’un droit, c’est un devoir religieux...

Il y avait dans ces pensées d’Annette un peu de la raideur morale qu’elle tenait de sa mère. Mais chez elle, tout prenait un caractère passionné; elle eût réchauffé de son sang impétueux les idées les plus abstraites... Son «âme!»... Ce mot «protestant»! (C’était elle qui parlait...—Elle l’employait souvent!...) Est-ce que la fille de Raoul Rivière n’en avait qu’une seule, âme? Elle en avait un troupeau, et, dans le tas, trois ou quatre de belle taille, qui ne s’entendaient pas toujours ensemble...

Toutefois, ce combat intérieur se livrait dans une sphère imprécise. Annette n’avait pas encore eu l’occasion de mettre à l’épreuve ces passions contraires. Leur opposition restait un jeu de l’esprit, ardent, assez émouvant, mais sans risques; on n’était pas forcé de se décider; on pouvait s’accorder le luxe d’essayer en pensée l’une ou l’autre solution.

C’était un sujet de discussions rieuses avec Sylvie, un de ces problèmes du cœur, dont raffole le cœur juvénile, dans les périodes d’oisiveté ou d’attente, jusqu’au jour où la réalité décide brusquement pour vous, sans se soucier de vos élégants arrangements.—Sylvie comprenait très bien le double besoin d’Annette; mais elle n’y voyait, pour son compte, aucune contradiction; il n’y avait qu’à faire comme elle: aimer, quand il vous plaît; être libre, quand il vous plaît...

Annette secouait la tête:

—Non!

—Quoi! non?

Elle refusait de s’expliquer.

Sylvie disait, moqueuse:

—Tu trouves que c’est assez bon pour moi?

Annette se récriait:

—Non, chérie. Tu sais bien que je t’aime, comme tu es.

Mais Sylvie ne se trompait guère. Annette, par affection, se refusait à juger (en soupirant tout bas) les libres amours de Sylvie. Mais pour elle-même, elle en rejetait la pensée. Ce n’était pas seulement le puritanisme maternel qui y eût vu une flétrissure. C’était sa nature «entière», c’était la plénitude même de son Désir, qui se refusait à le morceler en menue monnaie. Malgré l’obscur appel d’une forte vie sensuelle, il lui eût été impossible, à ce moment de sa vie, d’accueillir sans révolte l’idée d’un amour où tout l’être, les sens, le cœur et la pensée, le respect qu’on a de soi, le respect qu’on a de l’autre, le religieux élan de l’âme passionnée, n’eussent pas également leur place au banquet. Donner son corps et réserver sa pensée,—non, il ne saurait en être question... C’était une trahison!... Alors, il ne restait donc qu’une solution, le mariage, l’amour unique? Etait-ce un rêve possible, pour une Annette?

Qu’il fût possible ou non, il n’en coûtait rien de le rêver, par avance. Elle ne s’en privait point.—Elle était arrivée à la lisière du bois de l’adolescence, au bel instant final où, savourant encore l’ombre et l’abri des songes, on voit s’ouvrir dans la plaine, au soleil, les longues routes blanches. Sur laquelle s’inscriront nos pas? Rien ne presse de choisir. L’esprit s’attarde en riant, et il les choisit toutes.—Une jeune fille heureuse, sans soucis matériels, qui rayonne l’amour, les bras pleins d’espérance, voit s’offrir à son cœur la possibilité de vingt vies différentes; et, avant même de se demander:

—«Quelle est celle que je préfère?» elle prend toute la gerbe, afin de la respirer. Annette goûtait, tour à tour, par l’imagination, l’avenir partagé avec tel, et puis tel, et puis tel compagnon, laissant le fruit mordu, en grignotant un autre, puis revenant au premier, en tâtant un troisième,—sans se décider pour aucun.—Age d’incertitude, heureuse d’abord, exaltée, mais qui bientôt connaît aussi des lassitudes, des dépressions accablées, et parfois même le doute désespérant.

Ainsi rêvait Annette sa vie—ses vies à venir. Elle en confiait l’incertaine attente à la seule Sylvie. Et Sylvie s’amusait des indécisions langoureuses et inquiètes de sa sœur. Elle les connaissait peu: car elle avait plutôt l’habitude—(elle s’en vantait, pour scandaliser Annette)—de se décider avant de choisir. Se décider, tout de suite. Après, on a le temps de faire son choix...

—Et au moins, disait-elle, de son air fanfaron, on sait de quoi on parle!

 

Dans le monde où elle allait, Annette avait de grands succès. Elle était courtisée par la plupart des jeunes gens. Les jeunes filles, dont beaucoup étaient plus jolies, ne lui en savaient pas très bon gré. Elles avaient d’autant plus de raisons d’être froissées qu’Annette ne semblait pas se donner grand mal pour plaire. Distraite, un peu lointaine, elle ne faisait rien pour piquer l’intérêt ou flatter l’amour-propre des hommes qui la recherchaient. Tranquillement installée dans un coin du salon, elle les laissait venir, sans qu’elle parût remarquer leur présence, écoutait en souriant, (on n’était jamais sûr qu’elle avait entendu), et, lorsqu’elle répondait, ne sortait guère d’aimables banalités. Cependant, ils venaient tous, et tâchaient de la captiver: les mondains, les brillants, et les honnêtes jeunes gens.

Les jalouses prétendaient qu’Annette cachait son jeu, et que son indifférence n’était qu’une ruse de coquette avertie; elles faisaient remarquer que, depuis quelque temps, la correction un peu froide d’Annette dans sa mise, avait fait place à d’élégantes toilettes, dont la note fantasque savait habilement, disaient-elles, relever l’ennui de sa laideur endormie. Les méchantes langues ajoutaient que c’était sa fortune plus que ses yeux qu’on courtisait.—Mais, quant à ses toilettes, l’artifice charmant n’en devait pas être attribué à Annette: le goût et l’esprit de Sylvie avaient tout fait. Et, sans doute, Annette était un «beau parti»; mais si sa petite cour, certes, en tenait compte, c’était plutôt la nuance de respect dont se marquaient leurs hommages qu’on devait attribuer à cette considération. Moins pourvue par la fortune, ils ne l’eussent pas moins, mais plus hardiment poursuivie.

L’appât était plus profond. Annette, sans être coquette, était suffisamment servie par ses instincts. Riches et forts, ils n’avaient pas besoin qu’on leur dît ce qu’il fallait faire: leur action était sûre, car la volonté ne s’en mêlait pas. Tandis que, souriante, engourdie, comme tassée dans sa vie intérieure, elle se laissait aller au flot agréable d’une songerie indistincte, qui ne l’empêchait pas de voir et d’entendre, en un vague voluptueux, son corps parlait pour elle; une puissante attraction s’exhalait de ses yeux, de sa bouche, de ses membres frais et robustes, de la jeunesse de son être chargé d’amour, comme une glycine en fleur. Le charme était si fort que nul, en la voyant, (à moins qu’il ne fût une femme), n’eût songé qu’elle fût laide. Et si elle parlait peu, il suffisait de quelques mots çà et là, dans un entretien vide, pour évoquer des horizons d’esprit inaccoutumés. Aussi n’offrait-elle pas moins aux désirs de ceux qui cherchaient l’âme qu’aux convoitises de ceux qui avaient reconnu en ce corps assoupi (eau qui dort) les richesses du plaisir qui s’ignorent.

Elle, ne semblait pas voir; mais elle voyait très bien. C’est un don féminin. Il était, chez Annette, complété par une vigueur d’intuition, qui est souvent le propre d’une forte vitalité, et qui, sans gestes ni paroles, perçoit immédiatement le langage d’être à être. Quand elle semblait distraite, c’était qu’elle l’écoutait. Ombreuse forêt des cœurs!... Ils étaient—eux et elle—à la chasse. Chacun cherchait sa piste. Après avoir quelque temps flotté de l’une à l’autre, Annette choisit la sienne.

Les jeunes hommes entre qui se limitait son choix appartenaient à cette bourgeoisie riche, intelligente, active, d’idées avancées, (ils le croyaient du moins), dont avait fait partie Raoul Rivière. On était peu après la tornade de l’Affaire Dreyfus. Elle avait rapproché des hommes de milieux de pensée différents, mais qu’un commun instinct de justice sociale avait groupés ensemble. Cet instinct, comme on vit par la suite, n’était pas très résistant. L’injustice sociale se borna pour lui à une seule injustice. Exemple en avait été, entre mille, ce Rivière, que les iniquités du monde n’empêchaient pas de dormir, qui même avait su conclure, sans troubles de conscience, de fructueuses affaires avec le Sultan, au temps que Sa Hautesse opérait froidement, dans le silence de l’Europe complaisante, le premier massacre des Arméniens,—et qui, très sincèrement, avait été bouleversé par la fameuse Affaire. Il ne faut pas trop demander aux hommes! Quand ils ont combattu pour la justice, une fois dans leur vie, ils sont époumonnés. Du moins, ils ont été justes, un jour: il faut leur en savoir gré. Ils s’en savent gré, eux-mêmes. La société de Rivière, les familles dont les fils étaient aujourd’hui les amoureux d’Annette, n’avaient aucun doute sur les mérites qu’ils s’étaient acquis dans le championnat du Droit, et sur l’inutilité de les renouveler par des efforts nouveaux. Ils restaient, une fois pour toutes, l’équipe du Progrès, les bras croisés.

D’esprit assez apaisé, d’ailleurs, sur le terrain international, à cette heure passagère où les luttes civiques avaient à peu près éteint les haines nationales; à part un vieux tison d’anglophobie, que la guerre des Boers faisait encore fumer,—d’un patriotisme atténué, très peu militariste,—portés à la tolérance et à la bonne humeur, car ils s’étaient bien pourvus, étant du parti vainqueur,—ils donnaient l’impression d’une société facile à vivre, à la morale large, vaguement humanitaire, plus certainement utilitaire, sceptique, sans grands principes, mais sans grands préjugés... (Il ne fallait pas s’y fier!...) Ils comptaient dans leurs rangs quelques catholiques libéraux, pas mal de protestants, un plus grand nombre de Juifs, et un gros de bonne bourgeoisie française, indifférente à toute religion et y ayant substitué la politique; elle portait des étiquettes variées, mais ne s’écartant guère du républicanisme qui, ayant duré trente ans, commençait à devenir une forme—la plus pratique—du conservatisme. Le socialisme y était représenté aussi; mais c’était par de jeunes bourgeois, riches et intellectuels, qu’avaient conquis la langue dorée et l’exemple de Jaurès. Il en était encore à sa lune de miel avec la République.

Annette ne s’était jamais sérieusement intéressée à la politique. Sa forte vie intérieure ne lui en laissait pas le temps. Mais elle avait passé, comme les autres, par son heure d’exaltation pendant «l’Affaire». Son amour pour son père la modelait à l’image de ce qu’il sentait. Elle était prédisposée, par l’élan de son cœur et par l’instinct de liberté qu’elle portait dans son sang, à se trouver toujours du parti des opprimés. Elle avait donc connu des moments d’émotion passionnée, quand Zola et Picquart affrontaient la grande Bête—l’opinion déchaînée; et il n’était pas impossible que, comme plus d’une jeune fille, en passant le long de la prison du Cherche-Midi, son cœur n’eût battu pour celui qui y était enfermé. Mais ces sentiments étaient peu raisonnés; et Annette n’avait pu s’obliger à un examen critique de «l’Affaire». La politique la rebutait; quand elle avait tenté d’y regarder de près, elle s’en était aussitôt écartée par un mélange d’ennui et de répugnance, qu’elle ne cherchait pas à analyser. Son regard était trop franc pour ne pas avoir entrevu la somme de petitesses et de malpropretés, qui se répartissent à peu près également de l’un et de l’autre côtés. Moins sincère que ses yeux, son cœur voulait continuer à croire que le parti qui soutenait les idées de justice devait être composé des hommes les plus justes. Et elle se reprochait ce qu’elle nommait sa paresse à mieux connaître leur action. C’est pourquoi elle se contraignait, à leur égard, à une sympathie d’attente,—comme à l’exécution d’une page de musique nouvelle, que garantit un nom autorisé, un auditeur respectueux, qui ne la comprend pas, fait crédit aux beautés que, plus tard, il découvrira, peut-être...

Annette, étant loyale, croyait à la vertu des étiquettes, ignorant que nulle part la fraude n’est plus courante que dans le commerce des idées. Elle attribuait encore quelque réalité aux ismes de fabrique, dont le cachet distingue les divers crus politiques; et elle était attirée par ceux qui annonçaient les partis avancés. Une secrète illusion lui faisait espérer que c’était de ce côté qu’elle aurait le plus de chances de rencontrer le compagnon. Habituée à l’air libre, elle allait vers ceux qui le cherchaient, comme elle, hors des vieux préjugés, des manies séculaires, et de l’étouffement de la maison du passé. Elle ne disait point de mal de la vieille demeure. Des générations y avaient abrité le rêve de leur vie. Mais l’air était vicié. Y reste qui voudra! Il fallait respirer. Et elle quêtait des yeux l’ami qui l’aiderait à reconstruire, saine et claire, sa maison.

Dans les salons qu’elle fréquentait, il ne manquait pas de jeunes hommes capables, semblait-il, de la comprendre et de l’aider. Avec ou sans étiquette, beaucoup avaient l’esprit hardi.—Mais le malheur voulait que leur hardiesse ne fût pas orientée vers les mêmes horizons. Comme dit le philosophe, «l’élan vital» est limité. Il ne s’exerce jamais, à la fois, de tous les côtés. Rares, infiniment, sont les esprits qui projettent leur lumière tout autour, en marchant. La plupart de ceux qui ont réussi à allumer leur lanterne (et ils ne sont pas nombreux!) tiennent leur fanal braqué devant eux, sur un point, un seul point; et autour, ils ne voient goutte. On dirait même que l’avance dans une direction soit presque toujours payée par un recul dans une autre. Tel qui, en politique, est un révolutionnaire, est, en art, un conservateur poncif. Et s’il s’est dépouillé d’une poignée de ses préjugés, (de ceux auxquels il tenait le moins), il n’en serre que plus avarement les autres contre sa peau.

Nulle part ne s’accusaient mieux les inégalités de cette marche cahotante que dans l’évolution morale des deux sexes. La femme qui, s’efforçant de rompre avec les errements du passé, s’engageait sur un des sentiers qui menaient à la société nouvelle, y rencontrait rarement l’homme qui voulait aussi fonder le monde nouveau. Il prenait une autre route. Et si leurs chemins grimpants devaient finir, peut-être, par se réunir là-haut, pour l’instant, ils se tournaient le dos. Cette divergence de buts était surtout frappante, à cette époque, en France, où l’esprit féminin, plus longtemps retenu en arrière, était en train de prendre, depuis quelques années, une soudaine avance, dont les hommes d’alors ne se rendaient pas compte. Les femmes, elles-mêmes, n’en avaient pas toujours une exacte mesure, jusqu’au jour où le heurt d’une expérience personnelle leur révélait le mur qui les séparait de leurs compagnons. Le choc était rude.—Annette devait, à ses dépens, faire la découverte du douloureux malentendu.

 

Parmi les âmes flottantes, dont l’essaim l’entourait, ses yeux, ses yeux distraits qui, sans qu’on s’en doutât, faisaient le tour de chacune, venaient de fixer leur choix. Mais ils ne l’avaient point dit. Elle tâchait de se donner le plus longtemps possible l’illusion d’hésiter encore. Quand on n’a plus la peine de prendre la décision, c’est alors qu’il est doux de se murmurer:

—«Rien ne me tient encore», et, pour la dernière fois, de laisser grandes ouvertes toutes les portes de l’espoir.

Ils étaient deux, surtout, entre qui elle aimait à laisser suspendu son avenir,—bien qu’elle sût très bien celui qu’elle avait choisi: deux jeunes hommes de vingt-huit à trente ans, Marcel Franck et Roger Brissot. Tous deux de bourgeoisie aisée, de manières distinguées, aimables, intelligents, mais de milieux d’esprit et de caractères différents.

Marcel Franck, de famille à demi israélite, avait un de ces types séduisants, que donnent parfois les mariages mixtes entre individus bien choisis des deux races. De taille moyenne, mince, fin, élégant, il avait les yeux bleus dans la face d’un blanc mat, le nez un peu busqué, une petite barbe blonde; le profil allongé, légèrement chevalin, rappelait Alfred de Musset. Il en avait aussi le regard spirituel, caressant, qui tantôt câlinait, tantôt déshabillait. Son père, riche commerçant en draps, homme d’affaires avisé et de passions robustes, qui avait le goût de l’art nouveau, patronnait de jeunes revues, achetait du Van Gogh et du douanier Rousseau, avait épousé une belle Toulousaine, second prix de comédie au Conservatoire, quelque temps en vedette chez Antoine et Porel, qui, d’abord prise d’assaut, et puis en justes noces, par le vigoureux Jonas Franck, avait abandonné la scène en plein succès, pour tenir intelligemment, en même temps que les affaires de son mari, un salon littéraire, bien connu des artistes. Le ménage, très uni, où, d’un tacite accord, chacun ne regardait pas de trop près la conduite de l’autre,—où chacun savait, d’ailleurs, dans l’intérêt commun, ménager le qu’en-dira-t-on,—avait élevé le fils unique dans une atmosphère d’intelligence tolérante et aiguisée. Marcel Franck y avait appris qu’il est une harmonie du travail et du plaisir, et qu’en leur savante union réside l’art de la vie. Il ne cultivait pas moins cet art que les autres, où il était devenu un très fin connaisseur. Attaché à la direction des musées nationaux, il s’était fait un renom précoce, comme écrivain d’art. Autant que les tableaux, il savait observer les figures vivantes, de son regard paresseux, pénétrant, insolent, indulgent. Et, parmi les jeunes hommes qui courtisaient Annette, il était celui qui lisait le mieux en elle. Elle le savait bien. Quelquefois, au sortir d’une de ses songeries distraites, où, dans un entretien, elle suivait de tout autres pensées que celles qu’elle exprimait, elle rencontrait ses yeux curieux, qui avaient l’air de lui dire:

—Annette, je vous vois nue.

Et le plus étonnant, c’est qu’elle n’en était pas gênée, elle, la pudique Annette. Elle avait envie de répondre:

—Comment me trouvez-vous, ainsi?

Ils échangeaient un sourire d’intelligence. S’il la voyait sans voiles, c’était de peu d’importance: elle savait qu’elle ne serait jamais à lui. Marcel lisait cette certitude en elle. Il n’en était pas troublé. Il pensait:

—On verra bien!

Car il connaissait l’autre.

L’autre,—Roger Brissot, avait été son camarade de lycée. Franck s’expliquait parfaitement qu’Annette le préférât... Pour commencer, du moins... («Ensuite?... Ça, c’est une autre affaire!...»)—Brissot était beau garçon, une belle figure claire, l’expression franche, de gais yeux bruns, les traits réguliers, un peu forts, la face pleine, les dents saines,—rasé, une abondance juvénile de cheveux noirs, relevés sur le front intelligent par la raie de côté. Grand, la poitrine large, les jambes longues, les bras musclés, il avait une aisance de mouvements et le geste animé. Il parlait bien, très bien, d’une voix chaude, musicale, un peu basse et cuivrée, qu’on aimait,—qu’il aimait. Rival d’études de Franck, d’une intelligence vive, facile, brillante, habitué aux succès de l’esprit, il n’avait pas moins de goût pour les jeux du corps. En Bourgogne, où les propriétés de sa famille—bois et vignes—touchaient à la maison de campagne des Rivière, il était intrépide marcheur, chasseur, bon cavalier. Annette l’avait jadis rencontré, plus d’une fois, dans ses promenades. Mais en ce temps, elle se souciait peu d’un compagnon, elle aimait à aller seule; et Roger, lui aussi, dans ces mois de plein-air, lâché hors de Paris, faisait le jeune Hippolyte; il affectait de préférer son cheval et son chien à une fille. Ils n’avaient guère échangé, en passant, que des saluts et des regards. De ceux-ci, tout n’avait pas été perdu. Il leur en était resté d’agréables images et la vague attraction de deux êtres physiquement bien appariés.