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L'américaine

Chapter 10: V
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About This Book

The narrative unfolds at a fashionable seaside resort, where a seasoned neurologist, a world‑weary marquis, and a young dandy converse about medicine, passions, and ennui; through their interactions and the figure of an American woman who suffers, the author sketches a portrait of feminine experience while examining divorce as a social phenomenon associated with American customs. Scenes alternate between intimate psychological observation and social commentary, probing the limits of love, habit, and modernity, and balancing ironic causerie with moments of sympathy for personal distress.

Roi d'une république d'agioteurs et de jouisseurs, le Hambourgeois Offenburger, peut-être naturalisé Français, était devenu, par la complicité des bons journalistes et des trottins de la finance, une sorte de puissance bizarre qui tenait le milieu entre l'agent diplomatique et le bailleur de fonds. Les ministres le consultaient pour savoir ce que pensait de leurs déclarations publiques l'ambassadeur de son pays. Il donnait aux gouvernants son opinion sur les affaires de la France et, tout honoré de porter aux jours de fête la décoration de son souverain, il trouvait que les hommes d'Etat des bords de la Seine s'effrayaient trop du ratigalisme et ne marchaient pas assez de l'avant.

Offenburger ne fréquentait pas seulement les politiciens qui font les emprunts et les gazetiers qui défont les politiciens, il étendait aussi sur ses connaissances démocratiques comme une crème de high-life. Il invitait à ses rallye-papers des clubmen en renom, des gentilshommes dont les colonnes de la Vie parisienne sont comme les feuillets de l'Almanach Gotha. Le marquis d'Ayglars, resté fringant malgré la cinquantaine, était pour le financier le rabatteur de cette chasse aux illustrations nobiliaires. Il exerçait chez Offenburger, amicalement, disaient quelques-uns, en qualité de conseiller bien appointé, disaient les autres, des fonctions de semi-maître de maison, faisant les honneurs du château de Luzancy, comme il eût fait ceux de son propre castel, si d'Ayglars n'avait pas été rasé par la bande noire.

Et Offenburger n'achetait pas un cheval et ne faisait pas une commande au sellier sans l'agrément du marquis. C'était pour Offenburger que d'Ayglars se montrait au Tattersall. C'était pour lui qu'il rédigeait une façon de code du cérémonial que le banquier étudiait, potassait comme un élève qui veut passer sans faute son baccalauréat. Le marquis était, pour la question hippique, chez Offenburger, ce que Saki-Mayer était pour les bibelots. Il s'occupait des pur-sang comme le revendeur juif s'occupait des antiquailles. Ce qui faisait dire à l'archiduc Heinrich—que Mosé Offenburger, lorsque le prince était venu en France, avait traité, à Luzancy, comme un surintendant traitant le Roi-Soleil avant la Bastille, ce Mazas des financiers d'autrefois:

—Cet Offenburger, il a le meilleur Johanisberg que j'aie bu! Ses chevaux sont mieux tenus que ceux de mon frère! On donnerait un bal dans ses écuries! Il a des tableaux admirables, des curiosités extraordinaires, la table la mieux servie que je connaisse, un équipage de chasse étonnant! Il me dégoûte, cet Offenburger!

Paul de Bernière se rappelait, un à un, tous ces racontars de la chronique parisienne, en examinant le gros homme sans patrie qui avait choisi Paris pour vivre, tout simplement parce qu'on s'y amuse plus qu'à Hambourg; mais en regardant la grâce ouatée de chair de la charmante Hélène, le vicomte oubliait tous les ridicules du père et se plaisait—toujours en amateur—à comparer entre elles Mlle Offenburger, jolie comme une jolie Turque; Arabella, majestueuse comme la Diane de Houdon, et miss Éva, vraiment exquise avec son calme regard d'honnête fille. Il y avait aussi, là-bas, la belle Mme Montgomery et Sylvia, assises dans la pénombre, et Bernière jouissait d'un plaisir artistique tout particulier; la vue de ces créatures adorables, rassemblées là comme des œuvres d'art en un musée et qu'il analysait en connaisseur, en raffiné, sans les aimer, oh! bien décidé à n'en aimer aucune!

Et pendant que les notes—d'une chanson américaine, d'une sorte de tremblante romance nègre, soulignée d'accords mélancoliques comme des soupirs d'esclaves—chantaient sous les doigts de miss Dickson, Paul, avec son dilettantisme de gourmet, comparaît avec une infinie volupté sa situation de sceptique au repos, et la vie de labeur acharné de son hôte Norton, ou de Montgomery, ou d'Offenburger, accablé d'affaires, ou du colonel promenant sa fille à travers le monde, ou de Fargeas même, vivant dans les sanies humaines, tandis que lui jouissait délicieusement du farniente de son existence d'amateur. Libre, choyé, caressé par ces regards de femmes et se disant:

—Voilà. Pas de préoccupations. Des sourires! Et la liberté de juger!

Il jugeait d'ailleurs, ayant surpris, pendant le repas, quelque indiscrète songerie au fond du regard de Sylvia: oui, il jugeait et se disait, lui qui avait, en sa vie, étudié plus de filles que de jeunes filles:

—Qui donc prétend que la jeune fille est indéchiffrable? Le plus difficile à déchiffrer de ces êtres d'élection qui sont là, ce serait encore la femme! A quoi pense Mme Norton présentement et de quoi souffre-t-elle? Car elle souffre! Elle souffre, et je défie la théorie de la grande névrose du docteur Fargeas de m'expliquer cette souffrance-là!

Et, maintenant, toujours en curieux—Mlle Offenburger, ayant succédé à Arabella au piano et y jouant du Beethoven—Bernière s'était assis en face de mistress Norton, regardant Sylvia accoudée sur le canapé. Elle ne causait plus avec Mme Montgomery, elle écoutait au contraire, charmée.

Il la voyait de profil. Une sorte de tristesse apparaissait dans l'attention qu'elle prêtait à la symphonie. Ses sourcils se fronçaient sur ses yeux bleus et, dans le battement de ses narines, il y avait une émotion et une fièvre. Peut-être cela prouvait tout simplement que Sylvia était artiste, tout son être vibrant à cette voix de l'au-delà.

Mais Éva, debout près du piano, était aussi émue que Mme Norton. La petite Américaine, les mains croisées, écoutait, comme en extase. Arabella, impassible, s'était assise à côté de sa mère qui envoyait à Mlle Offenburger un sourire un peu dédaigneux, envieux aussi.

Hélène Offenburger était une musicienne consommée, un peu sèche et méthodique, mais très sûre. Quand elle eut fini, Bernière ne put s'empêcher d'applaudir. Le gros Offenburger rayonna et les Dickson firent la grimace tous ensemble. Sylvia, ravie, tendait les mains à Hélène qui, après les avoir serrées, écartait, d'un joli geste bref, ses mèches de cheveux noirs un peu tombées sur son front, et Éva disait à Mlle Offenburger:

—Que vous êtes heureuse, mademoiselle, d'être aussi bonne musicienne!...

Hélène ne montrait, du reste, ni étonnement ni anxiété. Elle se savait musicienne excellente; elle n'avait pas à en tirer coquetterie: c'était un fait. Et elle racontait, le plus simplement du monde, combien son professeur autrefois était content d'elle, lui disant que si elle voulait donner des concerts, elle se ferait certainement un nom, un grand nom, dans la musique:

—J'aime encore mieux la banque, ajoutait la jeune fille en souriant.

On parla alors de Beethoven. Éva dit quelques mots, très doucement, exprimant quels frissons d'art faisait en elle passer le maître, et on discuta les génies respectifs de Beethoven et de Mozart.

—Allons, bon! J'attendais Mozart! se dit Bernière.

Mais ce qu'il n'attendait pas, c'est la façon dont Mlle Offenburger constata la supériorité de Beethoven, par le volume du cerveau de Beethoven. Et cette jeune fille, qui, tout à l'heure, les doigts sur le piano, faisait chanter la poésie et le rêve, se laissait aller, le plus simplement du monde, devant Sylvia étonnée, Bernière, subitement amusé, et Liliane Montgomery, effrayée presque, à une comparaison entre le rapport du volume encéphalique et le développement intellectuel. Et elle disait encéphalique. Et elle ne sourcillait pas, ne souriait pas, et sa jolie petite bouche aux lèvres charnues, en parlant, demeurait charmante. Puis, elle passait du crâne de Beethoven à un autre crâne, non plus d'un musicien, mais d'un penseur.

—Savez-vous que le crâne de Descartes avait 1,700 centimètres cubes, soit 150 centimètres de plus que la moyenne des crânes des Parisiens d'aujourd'hui?

Et ce n'était pas tout. Le crâne de La Fontaine mesurait 1,950 centimètres, comme celui de Spurzheim, exactement. Le cerveau d'un autre écrivain contemporain, qu'on venait d'enterrer, pesait 2,012 grammes. Un peu moins que celui de Cromwell.

—Et celui-là? Celui de Cromwell? murmura Liliane un peu railleuse, croyant embarrasser la jeune fille.

—2,230, répondit la petite bouche rouge de Mlle Hélène Offenburger.

Le gros banquier étalait ses pectoraux avec fierté, et Mme Dickson regardait le colonel, comme pour lui dire:

«Eh bien! et Arabella? Comment faire rayonner Arabella?»

Arabella, immobile, contemplait la mer, le regard très calme.

Mlle Offenburger ne mettait, du reste, aucune affectation à étaler son savoir. Elle savait cela, elle le disait, c'était tout simple.

Mais Mme Montgomery semblait étourdie, comme si elle eût écouté quelque chose d'inentendu, une langue étrangère.

—Je parie, ma chère Éva, dit-elle en riant, que vous ignoriez tout cela?

—Oh! moi, madame, moi, je ne suis pas savante, fit miss Meredith.

Et elle non plus ne mettait pas un reproche ou une modestie fausse dans sa réponse. Elle ignorait des choses, elle l'avouait, et c'était tout naturel chez une créature qui semblait le naturel même.

Mais—chose singulière—toute cette érudition scientifique de Mlle Offenburger ne déplaisait pas à Paul de Bernière. Elle était curieuse, cette jeune fille au profil oriental, très curieuse. Une Encyclopédie aux yeux de velours, c'était piquant. Il ne se fût pas risqué à causer anthropologie avec elle, diable! non; mais il se fût diverti volontiers à l'entendre si gentiment, de sa petite voix très douce, parler de capacités crâniennes et à la voir presque peser des cerveaux dans sa jolie main d'enfant. Ah! la délicieuse petite conférencière! Elle était peut-être doctoresse! Paul avait envie de le lui demander.

—Eh bien! dit Mme Montgomery au jeune homme, qu'est-ce que vous pensez de Mlle Offenburger?

—Très jolie! Oh! très jolie!... Mais je ne voudrais pas être forcé de passer devant elle mon baccalauréat. Je serais refusé!

—Comme bachelier, peut-être, mais comme mari, je ne crois pas!

—Oh! comme mari, fit Bernière. Comme mari, je n'aurai jamais mon diplôme!

—Vous êtes pourtant fait pour être marié, dit alors le docteur Fargeas, qui s'était approché.

—Moi?

Et Bernière essaya de sourire.

—Oh! docteur, qu'est-ce que je vous ai fait pour mériter cette menace?

—Vous?... Vous êtes un faux désabusé, un faux sceptique, un faux ironique, et je vous ordonne le coin du feu....

—Comme aux bouilloires! Merci!

Mistress Dickson avait entendu, et cette petite profession de foi antimatrimoniale amenait à ses lèvres une légère grimace. Elle allait, d'ailleurs, protester contre la comparaison impertinente du vicomte, lorsque la porte du salon s'ouvrit, et un valet annonça M. le marquis de Solis.

Il y eut comme un cri, dans le salon, pour saluer l'entrée de Georges, et Norton, quittant le colonel, alla droit au marquis en deux ou trois enjambées, et lui tendant la main:

—A la bonne heure! Voilà qui est charmant!...

L'Américain cherchait des yeux Sylvia, qui s'était levée, toute pâle, tandis que Mme Montgomery la regardait de côté, avec un petit sourire narquois. Mme Norton restait droite devant le canapé sur lequel elle était assise, tout à l'heure, à côté de Liliane, et Norton se retourna vers elle pour lui présenter M. de Solis, qui, saluant, interrogeait anxieusement le regard de Sylvia.

Il était venu brusquement, avec une sorte de hâte, après s'être démandé pendant une partie de la soirée s'il viendrait. Il sentait, d'instinct, que cette minute de sa vie était grave et pouvait être douloureuse. Un moment il s'était dit qu'il ne se retrouverait pas devant Sylvia, qu'il partirait de Trouville sans l'avoir revue.

Il avait, depuis la veille, quitté les Roches Noires et loué, dans une maison particulière, un appartement dont les fenêtres s'ouvraient sur la mer. En s'accoudant au balcon, il apercevait, à sa gauche, la jetée, la bordure, les maisons de Deauville: là-bas, devant lui, la plage, avec son bruissement, son fourmillement, son caquetage de promeneurs, couvert par la grande voix de la mer. Il vivait là—son mot à Norton était exact—«en tête à tête» avec sa mère. Ce ménage d'une vieille femme et de son fils avait des douceurs d'idylle. Le marquis eût, la veille encore, regardé comme un mal fait à la chère créature une soirée passée loin d'elle, après tant de mois, si longs, si longs, où il avait été séparé d'elle. Il retrouvait—avec quelle joie!—la marquise toujours belle, avec ses beaux yeux noirs sous des cheveux gris. Auprès d'elle, Solis retrouvait des soins d'enfant battu demandant refuge au dorlotement maternel. Sa vie, sa vie tourmentée et songeuse, déchirée, amère, sans pessimisme et sans désespoir, aboutissait à cet assoupissement doux, à ce blottissement de coureur d'univers, trouvant enfin que rien ne vaut cette affection, première et dernière, étroite et chaude comme un berceau.

Une soirée arrachée à cette intimité, dérobée à cette tendresse, c'était beaucoup. C'était trop. Le marquis était décidé à vivre en sauvage. Il se cachait, dans cet appartement, comme en bonne fortune, et il lui semblait qu'il n'aurait jamais assez de temps pour raconter à la marquise tout ce qu'il avait vu dans ses voyages, tout ce qu'il avait observé là-bas. Elle l'écoutait avec délices et le couvait des yeux, avec l'égoïste joie de ceux qui adorent. Il y avait entre eux comme une lune de miel de tendresse maternelle et filiale. Elle le revoyait enfin, le reprenait, ce fils, parti pour le bout du monde! Elle le dévorait de ses regards parfois inquiets, car, dans la joie du retour, instinctivement la mère devinait la mélancolie de quelque passion oubliée!

Oui, ç'avait été tout d'abord pour M. de Solis comme un chagrin de quitter la marquise, de lui prendre une minute de cette joie qui lui restait, puis, tout à coup, il avait éprouvé une âpre envie de revoir Sylvia. Il ressentait une sensation de curiosité, comme un besoin d'interroger une eau dormante qui aurait reflété son image autrefois et de lui demander si, cette image, elle en avait conservé, elle en gardait encore l'ombre, le fantôme.

Et maintenant, elle était là, Sylvia, là, devant lui, froide en apparence, roidie; mais sur ses lèvres, qu'un imperceptible tremblement nerveux agitait, un sourire doux, triste et confiant, passait.

—Ma chère Sylvia, dit Norton de sa voix franche, très mâle, je n'ai pas à vous présenter mon ami, M. de Solis. Oh! un ami dans toute la force de ce mot, dont on abuse. Presque un frère, n'est-ce pas, Solis?

—Presque un frère, oui, répondit le marquis, dont la voix s'étranglait un peu.

Tous les hôtes du salon regardaient. Miss Arabella portait même un lorgnon à ses jolis yeux pour examiner ce nouveau venu, dont le titre lui plaisait: Marquis!

Sylvia, faisant un effort, tendait à Georges de Solis une main qu'il effleurait à peine, comme effrayé de la saisir entre ses doigts.

—A la bonne heure! Vieille amitié, double amitié! dit Norton joyeux, pendant que Liliane murmurait étourdiment à l'oreille de son mari:

—Bon! vous allez voir qu'il va prier Sylvia de le retenir!

—Vous dites? demanda Montgomery.

—Rien! Ça ne vous regarde pas! Ou plutôt si.... Mais c'est indifférent.

Et Liliane détourna la tête.

—Eh bien, mon cher Georges, continuait Norton, au lieu d'une amitié chez moi, vous en avez deux. Mistress Norton vous prouvera qu'il y a des Américaines qui aiment leur foyer et aussi les hôtes de ce foyer de famille.

—Là! qu'est-ce que je disais? fit encore Mme Montgomery. Oh! les maris!...

Montgomery sollicitait encore l'explication.

—Eh bien?

—Eh bien, vous ne pouvez pas comprendre, vous en êtes un autre!

Mlle Offenburger qui, de ses yeux de gazelle, étudiait aussi le marquis de Solis, demanda en riant:

—Comment, monsieur se figurait donc que les Américaines sont toutes des extravagantes comme on en voit beaucoup?

—Oui, dit Sylvia.

Le marquis salua.

—Je vous demande pardon, madame. C'est surtout dans votre pays, où une jeune fille peut traverser, seule, les Etats-Unis, sans être insultée, que j'ai appris à respecter ce qu'il y a de plus respectable au monde: la bonne grâce d'une honnête femme.

—Très bien! Ah! dit en riant miss Éva, pour un Français, cela, c'est très bien!

—Comment, pour un Français?... Ah ça! mais cette petite fille des Mohicans, pour qui nous prend-elle? dit le docteur Fargeas à Bernière.

Bernière sourit.

—Oh! c'est bien simple! Elle ne nous prend pas! Voilà!...

Sylvia était restée presque muette devant Solis. Elle voulut pourtant trouver quelques mots à lui dire, quelques mots où le présent, avec tous ses droits, sa réalité, son devenir, fût affirmé sans que le passé, ce passé vénéré et sacré qui leur était cher, fût effacé dans son souvenir; et, en prononçant avec un respect dévoué ce nom, mon mari, avant tous les autres, elle dit à Solis:

—Mon mari a eu raison de vous dire que vous seriez deux fois le bienvenu chez lui, monsieur de Solis. Après vous avoir accueilli chez mon père, je serai heureuse... de vous recevoir chez moi... comme....

—Comme autrefois! dit Georges, la gorge serrée.

Mme Montgomery ne put s'empêcher de laisser tout doucement échapper un petit hum! dans un léger accès de toux, et Sylvia s'asseyant vivement comme si elle se fût sentie défaillir, Norton vint doucement vers elle, lui demandant si elle n'était pas souffrante.

Mais Sylvia n'avait rien.

—Rien, je vous promets. Un peu de malaise.... Ce soleil, cette après-midi!

—Si vous voulez prendre l'air au balcon? Mais je vous assure que vous êtes souffrante. Vous avez la fièvre!

Il lui avait touché la main. Sylvia se mit à rire.

—Moi? la fièvre! La fièvre, moi? Voyez donc, docteur!

Elle tendait son pouls à Fargeas.

—M. Norton a raison, madame, dit le docteur, et un peu de repos....

—Jamais je ne me suis mieux portée! La fièvre? Eh bien, c'est Trouville qui me la donne, la fièvre, voilà tout. Je voudrais presque repartir.

—Repartir? dit Liliane.

Norton hocha la tête.

—Nous repartirons, ma chère Sylvia... quand le docteur le permettra.... Quand vous serez guérie! Mais rappelez-vous la traversée et les dangers courus.... Le docteur ne vous donne pas d'illusions: c'est lui seul qui vous autorisera à quitter la vieille Europe. Votre ticket, ce sera son ordonnance.

—Guérie! pensait Sylvia dont le regard, instinctivement, allait à Georges de Solis qui, s'éloignant, là-bas, sous la lampe, causait avec miss Éva et Mlle Offenburger.

Et, dans cette causerie, miss Éva, railleuse, rappelait à M. de Solis ce que le marquis avait dit à Norton, à propos de l'Amérique, des Américaines, et, rieuse, lui jetait gaiement:

—Ah! il paraît, monsieur, que vous ne nous aimez pas?...

—Mademoiselle....

—Oh! vous êtes libre! Pensez ce que vous voudrez des Américaines; moi je trouve vos Parisiennes exquises, je conçois qu'on les préfère à toutes les femmes. Et pourtant je suis patriote jusqu'aux ongles! Rien ne vaut l'Amérique au monde! Rien.... Excepté Paris! N'est-ce pas, mademoiselle Hélène?

—Oh! dit très sérieusement Mlle Offenburger, cela dépend.... Paris me semble une ville livrée à des pensées... peu importantes!

—Ah bah! fit Bernière qui s'était approché.

Et, de loin, Liliane, ayant entendu ce blasphème, accourait défendre son Paris, ce Paris gaiement conquis par l'Amérique:

—Comment, peu importantes? La mode, les théâtres, les courses, le Salon, le Vernissage?

—Important, tout cela, mais pas sérieux! dit Mlle Hélène.

Le gros Offenburger ajouta, de son accent guttural:

—Ma fille et moi nous réfons plus de cravité dans la nation pour l'afenir des testinées de la France!

Crafité! Crafité! Bernière avait fort envie de lui jeter sa gravité au nez, à ce gros homme, et de le prier de parler au moins français en parlant de l'afenir de la France.

Mais Éva, lentement, répondait à la petite savante:

—Eh bien, moi, qui suis Yankee comme on ne l'est pas, qui suis fière de me dire que l'hôtel de Richard, mon oncle, au parc Monceau, appartient à M. Norton, Américain, que la serre en est éclairée à la lumière Edison.... Américain! ornée de peintures de M. Harrisson....

—Hum! hum! dit Montgomery qui n'aimait pas entendre parler du premier mari de sa femme.

—Harrisson, Américain! reprit miss Meredith.... Moi... qui adore New-York, qui suis, je vous le répète, fière de mon pays, qui trouve que l'Amérique n'a pas de rivales, j'avoue que Paris ne me déplaît pas trop. Je croyais y avoir la nostalgie du pont de Brooklyn. Pas encore. J'adore le théâtre. Et sur ce point Paris, que je n'aime pas en tout, qui me déplaît même sur certains points, Paris est incomparable. Et vous, n'ètes-vous pas de mon avis?

—Ma fille, répondit le gras Hambourgeois, déteste les spectacles!

—Ah ça! mais qu'est-ce qu'elle fait, à Paris, Mlle Offenburger? Son salut?

—Son purgatoire? dit Bernière.

—Elle préfère la Sorbonne!

—Et le Collège de France! dit Mlle Hélène, gravement.

Bernière, penché à l'oreille de Fargeas, disait gaiement au docteur:

—Ce n'est pas une femme, c'est une thèse!

Et le docteur, cherchant son chapeau, se trouvait tout juste en face de Mme Montgomery qui, gaiement, le regardant du haut de son cou superbe, lui demandait:

—Ah! à propos, docteur, mes névralgies?

—Vos névralgies? Quantités négligeables! Rien du tout, vos névralgies!

—Vous ne craignez pas que l'air de la mer?...

—Oh! oh! dit Fargeas. Vous voulez vous faire envoyer à Vichy, vous?

—Pas le moins du monde, je m'amuse infiniment à Trouville. Mais je redoute que....

—L'air de la mer? Excellent, l'air de la mer!

—Vous me disiez le contraire, l'an dernier.

—Parce que c'était l'an dernier. La mode change. Vous vouliez aller à Luchon, l'an dernier.

—Alors, Trouville? Pour les migraines?

—Parfait, Trouville. Ah! seulement, je n'ai pas besoin de vous dire.... Vous avez bien apporté avec vous....

—De vos pilules de valériane?

—Non! des malles! beaucoup de malles! Costumes variés: quatre toilettes par jour. Excellent, ça, comme exercice!

—A quoi pensez-vous donc, docteur? fit Mme Montgomery. Si je n'avais pas ma gymnastique portative, je ne serais pas ici.

Elle riait, tandis que Montgomery, s'approchant de Fargeas, l'interrogeait tout bas à son tour:

—Malade imaginaire, ma femme, n'est-ce pas?

—Pas même imaginaire! Mais une petite maladie nerveuse, c'est très bien porté.

—Et Mme Norton?

—Mme Norton? Elle, c'est autre chose! Vous n'avez pas regardé sa jolie peau blanche, fine, veloutée, comme doublée d'un transparent de soie rose?

—Les Américaines ont les plus belles peaux du monde, docteur.

—Eh bien! seules en ont d'aussi jolies les filles de rhumatisants. C'est comme ça! Mme Norton donc? Vraiment souffrante! dit le docteur, qui, tout en se dirigeant vers la porte, regardait Sylvia du coin de l'œil.

—Pas imaginaire? fit Montgomery.

—Eh! eh! L'imagination joue peut-être aussi son rôle dans cette souffrance-là.... L'imagination... ou le souvenir!

—Pauvre Norton! murmura l'Américain, il l'aime tant!

—Oh! aucun danger! Dieu merci! Bonsoir! dit Fargeas.

Et il se retira vivement, à l'anglaise.


La soirée d'ailleurs s'avançait. Et depuis l'arrivée de Georges, une sorte de contrainte particulière emplissait le salon, planait sur les invités de Norton. Miss Arabella ne jouait plus, et dans un coin, entourée de son père et de sa mère, qui lui parlaient tout bas, elle promenait, dédaigneuse, ses regards alanguis sur le marquis et sur Bernière, rapprochés l'un de l'autre et causant avec Éva. Le gros Offenburger éprouvait la tentation de faire un tour au Casino, et Mme Montgomery, devinant que Sylvia avait besoin d'être seule, entraînait doucement son mari vers la porte.

—Nous arriverons encore pour la petite pièce! On joue une comédie au Casino! Allons, vite!... Une pièce inédite.

—Je l'aimerais mieux pas inédite, répondait Montgomery. Il y aurait plus de chance pour qu'elle fût bonne!

Il se laissait d'ailleurs emmener, et Liliane, en passant, serrait, d'une pression nerveuse, la main de Sylvia, comme pour lui dire: «Du courage!» ou: «Prenez garde!»

Norton paraissait inquiet, songeur, du moins, depuis un moment. Il lui semblait que Solis, maintenant, devant mistress Norton, était gêné, restait silencieux. Quelque chose de vague entrait involontairement dans son esprit, la perception indistincte, magnétique, d'une situation inquiétante. De forme, d'appellation même, ce sentiment, cette impression n'en avait aucune. C'était quelque chose d'innommé et d'irraisonné; mais, évidemment, l'arrivée de Solis avait provoqué là—peut-être par hasard—une émotion inattendue.

Et pourquoi, pourquoi invinciblement ces mots du marquis, jetés dans la conversation avec son ami, revenaient-ils maintenant à la mémoire de Norton: «Je n'épouserai jamais une Américaine!»

Pourquoi?

—Soit, pensait Richard, qui ne s'attardait pas volontiers aux rêveries, nous verrons bien!

Jusqu'au moment du départ, Solis n'échangea avec Sylvia que des paroles assez banales, et, d'ailleurs, avec une sorte d'insistance presque indiscrète, le colonel Dickson, laissant là sa fille, se mêlait à la conversation.

Offenburger voulant se retirer et Mme Norton paraissant souffrante, la soirée ne pouvait pas se prolonger bien tard. Georges s'excusa, demanda à prendre congé, dès qu'il vit le salon se vider. Lui aussi éprouvait une sorte d'oppression, un besoin de fuir, de respirer à l'aise.

—A bientôt, lui dit Norton.

—A bientôt.

—Et j'aurai l'honneur de voir Mme de Solis. Présentez-lui tous mes respects!

Il lui avait tendu la main et, sous le regard calme et doux de Sylvia, Georges de Solis l'avait prise, cette loyale main du mari, avec une hésitation presque imperceptible.

Puis le marquis salua mistress Norton:

—Madame....

—Monsieur....

Norton les trouvait bien cérémonieux et bien polis.

—Allons donc! dit-il, de sa forte voix qui vibrait.... Le shake-hands, voyons!... A l'américaine!

Et, comme s'il eût voulu les pousser l'un vers l'autre, il était là, entre elle et lui, pendant que Georges et Sylvia se serraient la main.

Le colonel Dickson regardait, du haut de sa taille interminable et sifflotait un petit air, dans sa barbe blonde, se souvenant très bien, très bien, d'avoir vu autrefois le marquis de Solis, chez M. Harley, à New-York, et il eût parié mille dollars que miss Harley n'avait pas été insensible au marquis en ce temps-là....

—Naïf, Richard Norton!... pensait le colonel.... Si naïf, qu'il ne l'est peut-être pas!


Maintenant, Norton se trouvait seul dans le salon avec sa nièce et mistress Norton.

—Qu'est-ce que tu penses de M. de Solis? demanda-t-il à Éva.

—Charmant! On voit bien qu'il a voyagé en Amérique!

Et la jeune fille, tendant son front à son oncle et sa main à Sylvia, ajouta:

—Bonsoir!

—Bonsoir, chère enfant!

—Vous n'êtes pas souffrante, réellement? demanda Norton à sa femme.

Et il regardait, inquiet et préoccupé, le visage de Sylvia.

—Non, je vous remercie, je n'ai rien. Un peu de fatigue! Demain, il n'y paraîtra plus!

Demain! C'était précisément la pensée, le mot qui venait au cerveau de Norton. Demain!—Demain, il saurait si précisément Sylvia n'était pas celle qui faisait dire au marquis de Solis: «Jamais! jamais je n'épouserai une Américaine!»

—Vous avez raison, ma chère Sylvia. Reposez-vous. Moi, je vais travailler. A demain.

Sur le chemin du Casino où les Dickson allaient retrouver M. et Mme Montgomery, le colonel disait à la belle miss Arabella:

—Il est fort bien, le marquis!

—Et le vicomte est très aimable, ajoutait la colonelle.

—Qu'en pensez-vous, Arabella?

—Maman?

—Je vous demande ce que vous en pensez?

Alors, dans la nuit, sous les mystérieuses étoiles, la belle miss Arabella laissa tomber ces mots de sa voix musicale:

—J'aimerais certainement mieux le marquis; mais j'aimerais parfaitement et indifféremment l'un ou l'autre!

Le colonel et la colonelle répondirent en même temps:

—Très bien!


V

Georges de Solis et Bernière revenaient, seuls, en causant, par les rues quasi désertes. Bernière fumait un dernier cigare et humait l'air salin, trouvant, malgré son pessimisme monté en épingle comme un bijou, qu'il y a plaisir à se promener, sous le ciel étoilé, par une belle nuit d'été. Les deux cousins ne parlaient pas. Bernière chantonnait un motif de Wagner et le marquis songeait.

Il venait d'éprouver, la dominant pour que nul ne s'en aperçut, une des émotions poignantes de sa vie. Il ne croyait vraiment pas, après des années, que l'amour éprouvé pour Sylvia était aussi fort en lui. Il ne s'en rendait pas compte. C'était, pour lui, une de ces douleurs assoupies, presque chères, auxquelles on tient comme à la preuve même d'une souffrance éprouvée longtemps, mais apaisée—une douleur devenue atroce.—Et brusquement tout se réveillait; le mal, endormi, se faisait sentir et criait.

Rien de romanesque, dans cette rencontre: il était tout simple que Georges allât droit à Richard qu'il aimait, et Sylvia, étant devenue la femme de Norton, tout naturel que le rêve d'autrefois se fondît en une sympathie faite de dévouement et de respect. La vie est pleine de ces romans inachevés. Mais, dans la première pression de mains, en donnant à Sylvia ce «shake-hands à l'américaine», dont parlait Norton, Solis avait, presque avec effroi, senti un frémissement inattendu et comme une terreur.

Et il emportait, troublé, mécontent de lui-même, cette impression qui l'irritait, lui faisait à la fois regretter d'avoir revu Sylvia et de l'avoir quittée, comme cela, si vite!

Car enfin, il ne lui avait rien dit. Et elle-même de quoi lui avait-elle parlé? Il eût été pour elle un indifférent, un inconnu qu'elle ne l'eût pas reçu autrement dans son salon.

Oui, mais le tremblement involontaire de la main tendue—ce tremblement que, seul, Georges avait senti, ce tremblement instinctif—en disait plus long que toutes les paroles, et le marquis, après avoir cherché l'oubli au bout du monde, se retrouvait là, face à face avec cette femme qu'il croyait bien ne revoir jamais. Never! oh! never more! Sait-on s'il y a des jamais en ce monde où il n'y a pas de toujours?

Et, tout en regagnant son logis, Solis pensait à Sylvia. Très jolie. Aussi jolie que jadis. Plus jolie peut-être, avec cet air souffrant, son regard triste. Et le bon sourire! La douceur exquise! Il lui revenait—ses souvenirs se mêlant les uns aux autres—il ne savait quelle phrase ou Shakespeare dit, en parlant d'une morte, comme un éloge suprême: «Elle était douce!»

—La douceur, la vertu de la femme, pensait-il, presque tout haut.

Et justement, comme si, en chantonnant, Bernière eût suivi une pensée parallèle, le vicomte disait à son cousin, entre deux bouffées de cigare:

—Tout de même, ces Américaines, gentilles à croquer, comme des cœurs!

—Très jolies, dit Solis.

—Cette Mlle Dickson! Trop grande! Trop sculpturale! Mais quel profil! Quelles épaules! Un beau marbre.... La petite banquière, si grassouillette, oui, Mlle Offenburger... elle avait l'air à côté d'une petite caille trottinant près d'une statue! Mais j'aime encore mieux la nièce, la nièce de Norton. Drôlette, cette miss Éva! Et fine! Et maligne! Ah! ce sont de vraies femmes, les Américaines!

Après deux ou trois pas faits encore, Bernière jeta son cigare et ajouta:

—La plus jolie est encore Mme Norton!

—C'est mon avis, dit Solis très froidement.

—Un peu névropathe.... Mais Fargeas a mis la névrose à la mode. C'est comme les vapeurs au XVIIIe siècle: ça donne une contenance, c'est bien porté.

—Ne parle pas des défauts à la mode, fit le marquis: tu en as un qui peut compter.

—Lequel? Le pessimisme?

—Puisque cela s'appelle comme ça!

—Oh! tu sais, je ne suis qu'un pessimiste platonique, moi; il y en a de plus forcenés. J'en connais qui trouvent que le monde est mal fait et, se déclarant dégoûtés d'une telle destinée et prêts à la quitter, s'évanouissent si l'œuf à la coque qu'on leur sert n'est pas assez frais. Le pessimisme pur est une des formes du sybaritisme. C'est l'art de médire de la vie en avalant des timbales milanaises. Le pessimisme s'affirme surtout à table entre des femmes charmantes et des mets choisis.

—Et ça ne te semble pas ridicule?

—Non. Ça me semble drôle. Et tant que ça dure je suis le courant, comme je suis la mode pour mes smocking-jackets et mes chapeaux, sans l'exagérer. Mais c'est un chapeau déjà démodé le pessimisme dont les décadents se sont coiffés. On ne porte plus cela qu'en province. Aussi, tu vois, je l'use à Trouville. A Paris, l'hiver prochain, nous porterons autre chose. Et ce sera la même chose! Identiquement.

Ils marchaient lentement, trouvant du plaisir à causer, et Solis, maintenant, essayait de prouver à son cousin que son affectation de pessimisme, ce sport de décadentisme dont Bernière se moquait lui-même, étaient pardonnables à la condition que la comédie eût une fin.

—Et quelle fin?

—Oh! la plus simple du monde. Donne-toi un but dans la vie.

—J'en ai un: tuer le temps!

—Travaille.

—Eh! eh! c'est un travail que d'exister!

—Ne dis pas de sottises, puisque tu n'en fais pas! Alors tu ne songes pas à te marier?

—Et toi?

—Oh! moi, fit Solis, dont la voix parut à Bernière devenir plus sérieuse, moi, j'ai ma mère!

—Et moi, j'ai moi. Et il y a une énorme différence entre nous, dit le vicomte. Je ne parle pas de l'âge, ma parole, tu es plus jeune que moi, non seulement par l'enthousiasme, mais par l'aspect même. Mais je ne tiens pas à aliéner ma liberté, pour parler comme M. Prudhomme. Tandis que ta mère.... Ah! ta mère, pauvre chère femme, elle serait si heureuse de te savoir un foyer, de se dire que tu ne vas pas repartir pour patauger dans les boues du Tonkin, que tu resteras, que tu lui resteras, et que—tu connais les contes de fées—«ils furent très heureux et ils eurent beaucoup d'enfants».

—Je ne crois pas aux contes de fées! dit Solis.

Bernière, gaiement, se mit à rire.

—Ah! ah! les voilà les enthousiastes, les voilà bien!

Et il imitait le débit amusant de quelque acteur à la mode:

—Ils ne croient pas aux contes de fées et nous y croyons, nous, les pessimistes! Nous ne croyons même qu'à ça! Ah! il n'y a plus de contes de fées? Mais, malheureux, tu crois donc peut-être à l'Histoire, cette gigantesque blague? Il ne te manquerait plus que de croire aux journaux, pour être complet!

Il redevint brusquement sérieux en frappant sur l'épaule de son cousin:

—Comment ne pas croire aux contes de fées, quand on voit ma tante! Ah! moi qui n'ai plus ni père ni mère, je te l'envie, celle-là. Et lorsque je dis que je n'ai point de mère, je suis un infâme ingrat, car elle m'aime comme une maman. Eh bien! je sais ce qu'elle pense, cette maman-là, je sais ce qu'elle espère; elle ne te le dira peut-être pas—mais c'est de vieillir auprès de toi, à côté de toi et d'une autre et de devenir grand'mère, comme dans ces admirables contes de fées que tu blasphèmes, faux croyant que tu es, paladin qui nie la chevalerie!

Solis s'arrêta, essayant de déchiffrer, dans cette claire nuit, sur le visage de Paul, le degré de sérieux de cette confidence.

Alors, c'était vrai? La marquise avait souvent parlé à son neveu de ce rêve: le mariage de son fils?... Elle y songeait autrefois, Georges le savait bien, mais le temps avait passé. Y pensait-elle encore?

—Si elle y pense? Mais, mon cher, elle ne pense qu'à ça. Et veux-tu que je te dise? Ta n'as qu'à te bien tenir si tu veux rester garçon! Ta pauvre mère étudie les jeunes filles à peu près comme la mère Dickson suppute les jeunes gens disponibles.... Elle doit avoir rêvé de pêcher une bru à Trouville-sur-Mer!

—Tu es fou! dit Solis.

—Très certainement. Seulement, je ne suis pas bête. Et, crois-moi, pour peu que tu sois las de la vie de nomade et qu'une femme te plaise—pas Arabella, par exemple, je ne te conseille pas Arabella—tu causeras une fameuse joie à ta mère en lui demandant de l'accepter pour fille. Ça, c'est le secret de ma tante. Elle ne t'en parlera peut-être pas, je te le répète. Mais je t'en parle. Et je vais te dire une chose: si mon mariage à moi pouvait pousser au tien, ma parole, je serais capable de me sacrifier et de descendre, un matin, sur la plage et de jeter mon cœur à la volée, dans le tas.... Pas à Arabella, non, Arabella exceptée! Trop belle pour moi, Arabella!

—Prends garde, fit le marquis sans répondre aux conseils de son cousin, c'est peut-être celle-là qui te menace.

—C'est possible. La vie est si drôle. Mais elle serait moins drôle avec cette compagne évidemment marmoréenne.

Ils étaient arrivés, au bout de la rue, devant la maison où logeait Mme de Solis.

—Adieu, Georges. Songe à ce que je t'ai dit. C'est très sérieux, fit Paul de Bernière.

—J'y songerai; mais toute réflexion est faite. Me marier? Il est trop tard. Je ne quitterai jamais la marquise, voilà tout. Finis, les voyages! Je veillerai au coin du feu: ma pauvre mère ne peut pas me demander plus.

—Si, si! Elle voudrait....

Et Bernière fit, de la main, le geste de caresser quelque petite tête d'enfant.

—Oh! dit Solis d'une voix tout à coup amère, des enfants! Pour le plaisir qu'il y a à vivre!

Le vicomte se mit à rire encore et de bon cœur.

—Eh bien! voilà! Superbe! Toi qui me reprochais mon pessimisme! Mais le parfait pessimiste, c'est toi, malheureux!

—Non, dit sérieusement Solis. Au contraire.—Seulement il y a des amours rentrées qui ressemblent à de la misanthropie.

—C'est-à-dire?

—Rien!

—Mais encore?

Et comme Solis ne répondait pas, son cousin lui souhaita le bonsoir et dit en riant:

—A demain! Moi, je vais jouer aux petits chevaux pour me distraire. Onze heures! Je serais déshonoré si je me couchais avec les poules. Je te verrai sur la plage.

—A demain, répondit Solis.


Et ce lendemain ramenait les mêmes rencontres et les mêmes propos, dans cette vie monotone et berçante des eaux où les jours passent dans le merveilleux décor de la mer, avec l'élégance de Paris mêlée au calme, au repos endormeur de l'existence de province. Ce lendemain, Bernière retrouvait sur le sable fin, à l'ombre des parasols, les hôtes de Richard Norton, le docteur, Georges de Solis et Mme Montgomery qui sortait du bain, toute rayonnante, les cheveux encore humides, donnant un salut à Fargeas, un «mon cher marquis» à M. de Solis, et un «bonjour, cher!» au vicomte.

—Eh bien, dit le docteur en la regardant—elle était éclatante, en effet—voilà une mine resplendissante!

—Ne m'en parlez pas! En prenant mon bain, tout à l'heure, j'ai attrapé un coup de soleil.

—Pour qui? demanda Bernière.

L'Américaine se mit à rire.

—Insolent! Pour personne! Oh, pour personne! Et pourtant! je l'avoue, le prince Koréteff, qui m'a fait valser hier... il est charmant, ce prince!

—Parce qu'il est prince! Mais, vous savez, tous les Russes sont princes!

—Eh! eh! fit Bernière, ça ne serait pas désagréable pour les Américaines qui aiment à être princesses.

Le docteur arrêta d'un geste le vicomte.

—Eh bien! si M. Montgomery vous entendait....

—Oh! dit Liliane, il en entend bien d'autres! Il connaît mes instincts.

—Nobiliaires? Ah! Vous allez bien, en Amérique!

Et Fargeas hochait la tête.

—Tout ce qui porte un titre, même non contrôlé à la Monnaie, vous éblouit! Mais savez-vous que ça s'achète, les titres?

Mme Montgomery s'était assise à côté du docteur, son ombrelle rouge lui donnant un éclat nouveau comme un reflet de chaud soleil.

—Parfaitement, dit-elle. J'ai reçu d'Italie un prospectus. M. Montgomery médite le prospectus....

—Et où est-il, M. Montgomery?

—Comment? Vous le demandez! Mais il est à Deauville! Regardez votre montre!... C'est l'heure du bain de miss Arabella Dickson....

—La fille du colonel?

—Oh! colonel! dit Liliane. Vous savez qu'ils pullulent chez nous, les colonels. On raconte que Barnum, feu Barnum, voulait montrer parmi ses curiosités les plus étonnantes un ancien soldat de la guerre de sécession qui ne portait pas le titre de colonel. Ce phénomène vivait dans un coin perdu de la Floride. Quand Barnum se présenta pour l'engager, le guerrier non colonel était mort. La légende veut qu'on n'ait plus retrouvé son pareil. Quant au colonel Dickson, il est de la milice simplement.

—Oui, enfin Mlle Dickson est la fille d'un garde national! ajouta Bernière.

—Et d'un garde national qui éblouit l'Europe avec les épaules de miss Arabella. L'heure du bain de Mlle Dickson! Mais c'est l'événement quotidien de Deauville! On frèterait volontiers les omnibus des hôtels afin d'arriver à temps pour la cérémonie! Des épaules?... Mais tout le monde en a des épaules! Et si on voulait....

—Oh! madame, dit le vicomte sur un ton de prière, un peu de bonne volonté!

—Mistress Montgomery contre miss Dickson! fit le docteur. Guerre civile! Le Nord et le Sud!

Bernière ajouta galamment:

—On serait pour l'Union!

Puis, regardant au loin la belle fille qui s'avançait sur les planches, entre le colonel, haut sur pattes comme un héron, et la colonelle, que suivait un petit homme gros, rougeaud, vêtu de gris clair:

—Ah! ça, mais, dites donc, la voilà, miss Arabella! Comment! A Trouville, à cette heure-ci? Que dira Deauville?... Elle ne s'est donc pas baignée!

—Vraiment! fit Liliane qui lorgnait du côté des Américains. Alors les reporters auront télégraphié la nouvelle au New-York Herald! Mais oui, mais oui, c'est elle! Et mon mari avec elle!

—Flirtant!

C'était M. Montgomery, en effet, et miss Arabella ne revenait pas du bain. Elle avait eu séance de portrait le matin, et Montgomery passant devant la villa louée, à Deauville, par le colonel, M. Dickson avait invité Montgomery à venir voir Arabella représentée à cheval sur le rivage, comme Olivarès campé sur sa selle. Et M. Montgomery était entré, souriant au portrait et faisant la grimace quand on lui avait nommé le peintre. Edward Harrisson! Ce traître d'Harrisson!

Puis, Montgomery avait ramené dans sa voiture les Dickson à Trouville et, sur la plage, on parlait encore de ce portrait, la seule préoccupation profonde, la seule pensée de Mlle Dickson....

—Voyez, madame, voyez; M. Montgomery flirte!...

—Oh! il peut bien flirter. Ce n'est pas dangereux, fit Mme Montgomery.

—Vous avez raison, miss Arabella, répétait Montgomery tout en s'avançant vers le groupe formé par Liliane, Bernière, le docteur et M. de Solis, votre portrait... grâce à vous, car le peintre n'est qu'un instrument... votre portrait sera étonnant! Un chef-d'œuvre!

—Vous trouvez?

—Presque aussi joli que vous!

—Joli, mais cher! soulignait pratiquement le colonel. Très cher!

—Bah! on payerait pour le voir!

—Eh! c'est une idée, ça! fit M. Dickson.

La mère disait tout bas à Arabella, en lui montrant les gens assis près de Liliane:

—Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer que M. de Solis est là!

—Bien, maman!

—Et, à côté du marquis, M. de Bernière.

—J'ai vu, maman! Mais—elle tenait à son idée—j'aimerais mieux le marquis.

—Évidemment.

On parlait toujours du portrait—malgré Montgomery qui voulait maintenant détourner la conversation—le colonel et Arabella en parlaient encore lorsqu'ils prirent place à côté de Fargeas et de ses amis, sous le parasol.

—Un portrait! Quel portrait? demanda Liliane, qui avait entendu et qui était curieuse.

Arabella laissa négligemment tomber ces mots, d'un air alangui:

—Un portrait de moi que vient de terminer pour les Mirlitons....

—Qui cela? dit Liliane.

Montgomery répondit très vite:

—Un peintre! Oui, un peintre de passage à Deauville!

—De passage! Lui! dit Arabella, comme blessée. Il a la plus belle villa de Deauville, M. Harrisson!

Liliane répétait:

—Pour les Mirlitons?... Harrisson? Un portrait?...

Et Montgomery, pour enlever de l'importance à son prédécesseur:

—Oh!... une pochade... une simple pochade!...

—Oui, fit Arabella, une chose enlevée! Mais enlevée avec un... un.... Comment dit-on, monsieur le marquis?

Et elle se tournait vers Solis, resté silencieux.

—Avec un chien, un chic, une patte! continuait-elle, teintant d'accent ces parisianismes.

—Je ne sais pas au juste! dit le marquis, en essayant de sourire.

—Mettons patte! fit le docteur. Et c'est ce portrait, mademoiselle, qui vous a empêchée de prendre comme d'habitude....

—Mon bain! oui! Une dernière séance! Je suis fatiguée... fatiguée de poser comme ça....

Et, sur sa chaise, elle indiquait une pose un peu maniérée, la main haute tenant les rênes, la tête tournée, l'œil rêveur.

—Oh! d'un gracieux! dit Bernière.

—Harrisson, ajouta le plus naturellement du monde la belle miss Dickson, avait eu l'idée de me représenter en naïade....

—Excellente, l'idée! fit Bernière, tandis que Liliane, railleuse disait, sa jolie bouche prenant un pli ironique:

—En naïade?

Mais le colonel intervint, très digne:

—Oh! il y a naïade et naïade.... Une ondine, soit; mais une ondine comme il faut... une ondine respectable!...

—Oui, ajouta la mère. Assez....

—Et, rien de trop! compléta la fille.

Liliane se pencha vers Bernière:

—Rien de trop sur le corps! dit-elle tout bas.

Le vicomte allait répéter le mot pour tout le monde, mais du haut de sa longue barbe, le colonel, très grave, indiquait d'un ton de clergyman entamant un sermon, la façon dont, lui, Dickson, et Mme Dickson, entendaient cet «assez» et ce «rien de trop»:

—Dans un portrait, comme dans une conversation, il y a un degré où la décence finit et où le déshabillé commencerait. Tout l'art de la respectabilité apparaît là.

—Ainsi, interrompit la colonelle, comme si elle eût répété une leçon, avec un ami, un parent, un étranger, il y a une respectabilité particulière! Quand on a l'habitude des voyages, comme nous....

—Ces dames aiment les excursions?... demanda Bernière au colonel.

Le colonel répondit:

—Ces dames ont beaucoup voyagé!

—Alors, continuait mistress Dickson, vous concevez, dans les tables d'hôtes, on rencontre des individualités si dangereuses!

—Des types! dit Arabella froidement.

—Aussi bien mistress Dickson a-t-elle, reprit le colonel, enseigné à sa fille quelles plaisanteries sont permises à un étranger, par rang d'ordre.

—A un cousin, par degré de parenté... compléta mistress Dickson.

—A son cousin, bien! interrompit Liliane en riant. Mais à son peintre?

Montgomery toussait, se rapprochant de la chaise de Liliane, tandis que la colonelle jetait rapidement à sa fille:

—Occupe-toi du marquis.

—Bien, maman.

—Son peintre! son peintre! disait tout bas Montgomery à sa femme. Mais, en vérité, on dirait que vous êtes jalouse de miss Arabella?...

—Mais oui; je ne m'en cache pas, je suis jalouse.

—Vous l'avouez?

—Parfaitement. Elle a, pour les Mirlitons, et peut-être même pour le Salon prochain, son portrait par un artiste d'une valeur... d'une valeur!... Considérable.

—Oh! les artistes, interrompit Montgomery, ont tous une valeur considérable.

—Pas autant qu'Harrisson, fit nettement Mme Montgomery.

—Harrisson! Harrisson! Vous êtes toujours à me parler d'Harrisson! Tandis que, moins que tout autre, vous devriez....

Il s'arrêtait, craignant d'être entendu, et se levait, comme pour lorgner, au loin, un vapeur qui filait. Mais, pendant qu'Arabella, suivant le conseil de la colonelle, essayait de lier conversation avec Solis, Liliane se levait a son tour et disait à Montgomery:

—Je devrais, quoi?... Je devrais méconnaître le talent d'Edward Harrisson, parce qu'il a été mon mari? Le mari n'a rien à voir avec l'artiste!

—Pour vous! Mais pour moi ils se confondent l'un avec l'autre, et quand on en parle je ne puis m'empêcher d'éprouver un petit agacement facile à comprendre!

—Il faut pourtant bien, mon cher, vous habituer à entendre parler d'Edward! Il porte un nom célèbre, lui! Tous les journaux impriment son nom, à lui!

—Avec ça qu'ils n'impriment pas le vôtre, dit Montgomery. Ils impriment tout ce qu'on veut, les journaux. Un nom célèbre! un nom célèbre! Mais, moi aussi, j'ai un nom célèbre!

—Avec un seul m!...

—Dame! Je ne peux pas être Montgomery de New-York et Montgomery d'Henri II. Ce n'est pas possible! J'ai fait fortune dans mon comptoir, je n'ai pas éborgné un roi de France dans un tournoi! Ça! Je l'avoue, je n'ai éborgné personne! Et c'est bien heureux, car il est probable que si j'éborgnais un homme dans un tournoi, la préfecture de police....

Il essayait de plaisanter, mais Liliane n'entendait pas la plaisanterie.

—Vous êtes absurde, dit-elle; mais voulez-vous racheter plusieurs de vos torts?

—J'en ai donc beaucoup?

—Pas mal. Eh bien, pour me les faire oublier, ces torts, obtenez qu'au Salon prochain, vous entendez, au Salon ou aux Mirlitons, à côté du portrait d'Arabella... en naïade... respectable, il y ait un portrait agréable de moi... en déesse....

—En déesse? Par Harrisson?

—Par Harrisson. C'est le seul artiste vivant qui soit capable de rendre mon genre de physionomie!

—La rendre! la rendre! Eh parbleu! dit Montgomery poussé à bout, il fallait qu'il la gardât!

—Ah! vous sortez de la question, dit Liliane très simplement. Eh bien, est-ce dit?

—Quoi?

—Le portrait.

—Par... lui?

—Par Edward!

—Je vous défends de l'appeler Edward, dit Montgomery exaspéré.

Mais Liliane, toute câline, s'approchait du second, lui prenait le bras, lui glissait un coup d'œil, le couvrait de son ombrelle rouge:

—Voyons, Lionel, mon cher Lionel... mon bon Lionel!

—Ah! Liliane! Liliane!...

Et Montgomery se sentait faiblir.

—Eh bien! soit!... Je verrai....

—Oh! Lionel! répétait Liliane suppliante.

—Oui... oui... c'est convenu.... Je lui écrirai!... Je lui écrirai!... Mais après cette preuve.... Preuve d'amour... de dévouement... de... de confiance... d'abnégation....

—Eh bien, après celle-là, je vous en demanderai d'autres, voilà! J'aurai mon portrait!... disait Liliane, battant des mains, toute rieuse.

Et elle se retournait, triomphante, vers Arabella.

Montgomery, un peu rêveur, se demandait s'il était bien convenable qu'un mari, un mari divorcé, Harrisson.... Edward... entreprît ainsi le portrait de sa femme.

—Ah ça! disait tout à coup Arabella de sa voix claire, un peu criarde, qu'est-ce que nous faisons aujourd'hui? Quelqu'un m'accompagne-t-il sur mon yacht?... Monsieur de Solis?

Et, comme le marquis souriait poliment pour s'excuser, Bernière s'avançait:

—Mais, mademoiselle, nous serions trop heureux....

Arabella haussa gentiment ses belles épaules.

—Oh! vous! Je vous connais comme navigateur: vous n'avez pas le pied marin, vous!

—J'ai bien le pied, mais c'est le cœur.... J'ai trop de cœur, mademoiselle. Alors, vous comprenez, il tourne, il tourne....

—Et ça tourne mal, fit l'Américaine.

—Généralement.

Comme on en était là, miss Dickson poussa un petit cri joyeux en apercevant miss Meredith qui venait vers eux, un livre sous le bras.

—Oh! une recrue! Bravo!

Et à peine miss Meredith fut-elle avancée que la belle Arabella lui demanda, mais du ton dont elle aurait pu donner un ordre:

—Vous venez avec nous, Éva?

—Et où cela?

—On ne sait pas. A Honfleur, en mer, au diable, peut-être en Angleterre!

—Non.... Oh! non. Je reste à Trouville! Je ne suis pas, comme vous, une yachtswoman!...

—Vous dites? demanda Bernière.

Yachtswoman! Oui, répéta fièrement, d'un ton très grave, le colonel Dickson. Et bicyclettiste aussi!... Correspondante du Yacht-Club de Londres! Médaille d'or aux régates de Douvres!

Le vicomte salua Arabella très bas.

—Mes compliments, mademoiselle.

Mais la belle Liliane, qui avait entendu, appelait par deux fois M. Montgomery, qui causait avec Fargeas.

M. Montgomery s'avança.

—Mon amie?

—Vous me trouverez deux parrains au Yacht-Club et vous m'achèterez un yacht. Je ne veux pas qu'il soit dit que je ne suis pas dans le mouvement.

—Diable! fit le gros homme, mais si miss Dickson reste seulement un mois à Deauville et si vous imitez toutes ses fantaisies....

—Eh bien?

—Eh bien! mais, je suis ruiné, moi!

Liliane le regarda de ses beaux yeux bleus d'un air de commisération profonde.

—Oh! oh! monsieur Montgomery!... Je vous pardonne encore de n'être pas des Montgommery de France....

—Vous me pardonnez le manque de tournoi?

—Mais, sachez-le bien, je ne vous pardonnerais pas d'être avare! Allons voir le yacht!

—Qui m'aime me suive! s'écria miss Dickson gaiement, tandis que Mme Montgomery murmurait entre ses jolies dents: «Oui, on te suit.»

—Allons, en route! fit Arabella, en se tournant vers Georges.

—Arabella, disait le colonel du haut de sa barbe, nous jouera, sur la mer, son grand solo de violoncelle!

—Tous les talents! modula Bernière.

—Ce pourrait être son nom, répondit Mme Dickson. Bicyclettiste de premier ordre. Photographe comme Nadar. Tous les talents, oui!

Et «tous les talents» envoyait au marquis de Solis un engageant sourire, penchant sur son cou sa tête de statue grecque et roucoulant pour dire:

—Vous ne venez pas, monsieur le marquis?

—Je vous prie de m'excuser, mademoiselle, répondit Solis, je suis forcé de rester ici. J'attends quelqu'un!

—Malgré le violoncelle? lui glissa à l'oreille le cousin Bernière.

Miss Dickson avait l'air piqué:

—Ah! tant pis! Je regrette... pour nous!

—Il attendait miss Éva, dit tout bas Montgomery à Liliane qui, le regardant, stupéfaite, ne put s'empêcher de lui dire:

—Oh! vous êtes fin, vous! Très fin!

Et pendant que Fargeas s'éloignait avec le colonel, Mme Dickson donnait rapidement, tout bas, cet avis à sa fille:

—Votre bras à M. de Bernière!

Les yeux bleus d'Arabella semblaient difficilement se détacher du marquis.

—Prenez toujours le bras de celui-ci, dit rapidement la mère. On verra après pour la main de l'autre!


Georges regardait s'éloigner, avec Bernière, cette grande belle fille que couvait des yeux, comme elle eût surveillé un étalage, la grosse Mme Dickson, et, examinant miss Éva qui se tenait devant lui, le bout de son ombrelle fermée enfoncé dans le sable et son petit volume sous le bras:

—Pourquoi n'avez-vous pas accompagné miss Dickson? lui demanda-t-il. Ces grandes gaietés vous ennuient?

—Non, dit Éva très simplement. Je ne m'ennuie jamais!

—Même—il essayait de sourire—même quand vous n'êtes pas dans votre libre Amérique?

—Ne riez point, je la regrette quelquefois, fit miss Meredith en s'asseyant. Pas toujours. Non.

Georges restait debout devant elle, les mains appuyées au dossier d'une chaise, et son livre sur les genoux, elle levait sur lui ses yeux noirs, tandis que le vent agitait autour de sa fine tête ses folles mèches brunes.

—Et l'on prétend, dit-il, que les Américaines n'ont pas le souci du coin du feu!

—Oui, on s'imagine que nous vivons tous à l'hôtel dans un boarding-house et que nous n'avons pas de home comme les Anglais!

—Et vous le regrettez, votre home? Pourquoi l'avez-vous quitté?

Éva fit une petite moue railleuse.

—D'abord parce que je tenais à accompagner mon oncle, que j'aime beaucoup, Sylvia dont la santé m'inquiétait, et parce qu'aussi bien il faut avoir vu l'Europe, dit-on. Mais si je ne suis point tentée de monter sur le yacht de miss Dickson, je serai heureuse, oh! bien heureuse... quand je remettrai le pied sur le paquebot.

—Alors, demanda le marquis, la France, Paris, Trouville?...

—C'est très joli... dit la jeune fille, très joli. Je suis juste. Tout cela me plaît. Mais c'est l'étranger! Je ne comprends pas qu'on vive ailleurs que là où l'on a tous ses souvenirs.

—Voilà qui est charmant, mais qui n'est guère américain!

—Pourquoi?

—Une Américaine vit partout et se soucie peu de ce qu'elle laisse au départ. En avant! Go ahead!

Miss Meredith tournait doucement, sans les lire, les feuillets du roman qu'elle avait apporté. Elle s'arrêta, répondant franchement au marquis:

—C'est ce que je vous disais tout à l'heure. On s'imagine des choses!... Mon cher monsieur de Solis, vous connaissez peut-être leur langue, mais vous ne connaissez pas les Américaines.

—Je les ai vues chez elles pourtant.

—Oui! et vous les jugez sur celles que vous rencontrez hors de chez elles. L'Américaine de Paris! Mais c'est une sorte d'Américaine, une Américaine spéciale, ce n'est pas l'Américaine.

—Croyez-vous?

—J'en suis sûre. Cosmopolite, à la façon d'Arabella, élevée en pension à Paris, connaissant toutes les tables d'hôtes de l'Europe; l'hiver à Florence où elle apprend le chant; le printemps venu, au bois de Boulogne où elle apprend l'équitation; l'été aux bains de mer où elle apprend à conduire un yacht; parfois en Suisse, où, laissant la rame pour l'alpinstock, elle escalade un pic comme elle a conduit un bateau ou dompté un cheval; capable d'aller voir le soleil se lever au Righi, après l'avoir vu se coucher à Saint-Malo derrière le grand Bé. Ce sont des nomades, si vous voulez, des voyageuses qui ont pour foyer un wagon-salon et pour demeure un sleeping-car. Vous nous jugez sur ces oiseaux de passage. Mais il y en a d'autres, et ignorés, et qui ne font pas de bruit et qui se contentent d'être heureux, dans les nids, là-bas!

Elle avait dit cela si gentiment, sans pédantisme, en donnant une expression de douceur tendre, une sensation ouatée, délicieuse à ces mots: «les nids, là-bas», et si alerte dans son esprit, un sourire bon soulignant ses railleries, que Solis la regardait, étonné de cette raison et charmé de cet esprit:

—On ne défend pas plus spirituellement son pays que vous, mademoiselle....

—Ah! nous avons cela, nous autres: nous sommes patriotes! Oui, patriotes! On assure que vous vous moqueriez d'une jeune fille française qui vous ferait cette profession de foi.

—Qui vous a fait croire cela?

—Mais... des Français.... M. de Bernière et....

—Mon cousin? Ne croyez pas un mot de ce qu'il vous dit, surtout lorsqu'il vous dit qu'il ne croit à rien! C'est un fanfaron du décadentisme. Et puis nous avons cette aimable habitude de toujours nous calomnier en famille!... C'est une forme de ce patriotisme dont vous parlez là!... Alors, soyez moins étonnés, vous Américains, puisque nous commençons par nous méconnaître, que nous vous méconnaissions vous-mêmes!

—Le fait est, dit Éva en s'appuyant au dossier de sa chaise, savez-vous ce qui me frappe, ce qui me gêne... à Paris, en France?

—Quoi?... Voyons!

Et l'ombrelle de miss Éva ayant glissé sur le sable, il la ramassait vivement, la tendait à miss Meredith, et, pendant qu'elle l'ouvrait, s'asseyait à côté de la jeune fille, attendant sa réponse et trouvant comme un plaisir à oublier près d'elle Sylvia ou plutôt à penser encore à Sylvia.

—Oui, voyons, mademoiselle, qu'est-ce qui vous gêne?

—C'est que j'ai toujours peur de ne pas comprendre tous vos traits d'esprit! Vous avez tous trop d'esprit!

—Ah bah! fit le marquis. Croyez-vous?

—Non pas vous qui ne le cherchez jamais, cet esprit courant, mais la plupart des Parisiens qui semblent toujours préoccupés de dire un bon mot.... Oui... je suis sans cesse sur le qui-vive.... Cela trouble quand on a été habituée à dire les choses tout simplement, sans façons! C'est comme au feu d'artifice: on a toujours peur de perdre une fusée! Et quand il y en a trop, de fusées....

—On s'en va!

—Voilà! Vous voyez que je vous dis mes impressions telles qu'elles sont!

—Et vous avez bien raison de me les dire.

—D'ailleurs, quoique je vous aie vu pour la première fois, il n'y a pas vingt-quatre heures, il me semble que nous sommes de vieux amis! C'est que je vous connaissais déjà par mon oncle Richard. Il vous aime tant, mon oncle Richard! Il m'a raconté comment vous lui avez sauvé la vie!—Je croyais que cela n'arrivait que dans ces romans-là...—et elle montrait le petit livre.