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L'américaine

Chapter 12: VII
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About This Book

The narrative unfolds at a fashionable seaside resort, where a seasoned neurologist, a world‑weary marquis, and a young dandy converse about medicine, passions, and ennui; through their interactions and the figure of an American woman who suffers, the author sketches a portrait of feminine experience while examining divorce as a social phenomenon associated with American customs. Scenes alternate between intimate psychological observation and social commentary, probing the limits of love, habit, and modernity, and balancing ironic causerie with moments of sympathy for personal distress.

—Moi! Je lui ai sauvé la vie?

—Vous!

—Jamais! C'est....

—C'est la vérité, puisqu'il le dit. Il nous le répétait encore ce matin devant Sylvia.

—Ah! dit Georges qui devint assez pâle.

—Et elle était tout émue à ce récit-là, Sylvia!... Comme lui! comme moi! Qu'est-ce que vous avez donc?

Ses beaux yeux noirs interrogeaient Solis, qui paraissait mal à l'aise, comme souffrant.

—Rien... c'est ce souvenir!

—Ah! dit Éva, vous avez raison de l'aimer bien, mon oncle Richard! C'est la bonté même! Le dévouement fait homme! Il a été si excellent pour les siens!... Il a remplacé pour moi mon père mort; et ma mère morte, la sœur de Richard a eu la consolation de savoir, qu'elle partie, j'avais une famille nouvelle.... Aussi, je l'adore, mon oncle Norton!... Vrai! Je l'adore!... Et c'est parce que je vous le dois un peu que je vous aime beaucoup!

Le marquis essaya de sourire, doucement railleur:

—Alors, mademoiselle, dans ce maudit Paris qui vous gêne un peu, il y a au moins un Parisien à qui vous feriez grâce?

Elle regarda encore Georges bien en face, puis, naturellement, avec une belle franchise:

—Oh! il y en a plusieurs! dit miss Meredith. Il y a vous d'abord!... Et puis, il y a le docteur Fargeas, qui soigne Sylvia avec un zèle, un zèle!... Ah! puisse-t-il la guérir bien vite et nous permettre de partir!... Mais vous seriez seuls, lui et vous, que cela suffirait; à vous deux, vous me réconcilierez tout à fait avec Paris!

—Merci!... dit Solis en riant. Mais! vous avez une façon de lui prouver votre amitié, au docteur! «Mon Dieu, faites que je puisse le quitter le plus tôt possible!» C'est votre prière?

—Oui, justement. Ma pensée, c'est bien cela!

—Et, quand vous serez partie, vous ne regretterez rien à Paris?

—Si! Je vous l'ai dit. Lui! Vous! Mais bah! c'est si près, l'Amérique!

—Oui! dit Solis. On revient en France!

—Non pas, non pas! fit Éva joyeusement. On retourne à New-York!


Le marquis trouvait à cette jolie Américaine, si profondément femme et sérieuse, et gaie pourtant comme un enfant—avec ses saillies soudaines, raillant tout à coup la songerie de son regard—il lui trouvait un charme singulier, le charme sain et d'une tendresse douce, le charme pénétrant, «amiteux» et berceur de l'être fait pour le foyer, pour la tiédeur exquise du bonheur sans fracas. Ah! celle-là, celle-là, dans sa petite main, tenait une existence de joie calme et vraie!

Et Georges restait là, causant, oubliant le temps qui passait, et cependant, avec l'acharnement de l'idée fixe, pensant à Sylvia, même en contemplant Éva, et comparant les yeux bleus, les yeux étranges, troublants, méditatifs et douloureux, de la femme, à ces yeux clairs, noirs et francs, de la jeune fille.

Puis, peu à peu, entre eux les paroles tombant et se faisant plus rares, Éva prétextait la chaleur trop grande du soleil qui montait, chauffant le sable fin, mettant des clartés aveuglantes sur la mer, pailletée de feu, sur le sable, et elle disait:

—Je rentre! Me laissez-vous rentrer seule?

Et tandis que Solis se levait, saluant et l'accompagnant:

—Ah! je n'aurai pas beaucoup lu mon livre—cette fois!—Du reste, c'est drôle, les romans ne m'amusent plus! Ils se ressemblent tous!

—C'est qu'ils ressemblent tous à la vie, qui est assez banale.

—Oh! monsieur le marquis, je vous en prie, pas de pessimisme. Laissez cela à M. de Bernière!

Elle marchait à côté de Solis et riait sous son ombrelle.

—Il m'amuse, M. de Bernière; mais il finirait par m'ennuyer. C'est un Schopenhauër du boulevard. Renvoyé à Mlle Offenburger.

—Et Mlle Offenburger serait très capable de le garder, dit le marquis. Ce qui serait dommage.

—Pourquoi?

—Parce que mon cousin est charmant.

—Et Mlle Offenburger, elle n'est donc pas charmante?

—Si fait. Charmante. Si l'Encyclopédie marchait, elle serait comme cela!

—Vous n'aimez pas les femmes savantes?

—Au contraire. Seulement, je n'aime pas l'étalage. Vous devez être aussi instruite que Mlle Offenburger. Pourquoi ne le criez-vous pas sur les toits?

—Parce que je ne sais rien. J'ai un diplôme du cours de cuisine et je pourrais être doctoresse en repassage. Oui, je repasse mes cols moi-même, cela m'amuse! Mais cela ne peut pas compter!

—Eh! eh! fit M. de Solis, si Molière était là, il n'hésiterait pas!


Ils arrivaient sur la plage, à une sorte de mare ou de ruisselet formé par la mer, laissant parfois dans le sable des flaques oubliées ou de petits cours d'eau minuscules.

Éva s'arrêta, regardant, cherchant si de ses pieds fins elle pouvait franchir le ruisseau. M. de Solis lui tendit la main.

—Ne vous pressez pas, dit le marquis, prenez garde!

—Bah! quand je mouillerais le bout de mes bottines?

Au même moment des voix d'enfants criaient, comme une nichée d'oiseaux, de loin:

—Madame!... Madame? Par ici, madame! Par ici! Il y a un pont!

Et, en effet, sur le ruisselet d'eau courante, des gamins, des gamines—coureurs de plages, gavroches de la mer—avaient jeté des planchettes calées par des tas de sable figurant des piles de petits ponts improvisés, et là-dessus les promeneurs passaient les flaques.

—S'il y a un pont, allons au pont! dit gaiement le marquis.

Les gamins se disputaient les passagers, comme des facchini des ports les bagages d'un voyageur qui débarque.

—De ce côté, monsieur! Ici, madame! le mien! le mien! Prenez le mien! le mien est meilleur!

Solis avait déjà traversé une des passerelles et offrait sa main à Éva qui disait «merci» et passait à son tour.

Et, comme le marquis donnait quelques sous à un petit gamin de treize ou quatorze ans qui se tenait là, debout, de l'autre côté du ruisselet, près de son pont, miss Meredith regarda l'enfant, blond comme de la paille, les cheveux tombant droits des deux côtés d'un visage frais et rouge, recuit et tanné déjà par le vent de mer.

En même temps, le petit reconnaissait l'Américaine et disait, sa casquette à la main, en fouillant dans sa veste après avoir glissé en poche les sous donnés par le marquis:

—Ah! tout justement, mademoiselle, j'allais, à la marée haute, aller à votre villa!

—Par exemple, fit le marquis, nous voici en pays de connaissance!

L'enfant hochait la tête et, de ses beaux yeux bleu clair, regardait Éva avec l'expression reconnaissante d'un bon chien dévoué.

—Mademoiselle?... Je crois bien qu'on la connaît! Et l'autre, donc! L'autre!

Georges n'avait pas besoin de demander à l'enfant le nom de cette autre et, tout bas, il la nommait lui-même: Sylvia—il devinait des visites de charité et de bonté à des pauvres—et il regardait ce petit qui tirait de sa veste un morceau de journal enveloppant un objet qu'il en sortait précieusement, tendant à Éva un bracelet d'or, mais dont la chaînette pendait, cassée:

—Oui, voilà un machin qu'on a laissé tomber chez la maman, hier... l'une ou l'autre!

—C'est à Sylvia! dit miss Meredith en prenant le bracelet.

—Et comment mistress Norton l'a-t-elle perdu chez cet enfant? demanda le marquis.

Éva se mit à rire.

—Oh! nous avons nos petits secrets!

—C'est, dit alors le petit à M. de Solis d'un air entendu, des dames qui viennent comme ça voir comment que va maman, qui est malade.... Et alors donc hier....

Mais Éva interrompait le petit, voulant lui laisser le plaisir de rapporter lui-même le bracelet à Sylvia.

—Suis-nous, mon enfant.

Et elle prenait, avec le marquis, le chemin de la villa, pendant que le gamin, marchant à leurs côtés, expliquait, doucement, d'une voix un peu traînante, la vie qu'on menait, dans cette maisonnette de pêcheurs où parfois venaient les Américaines, la demoiselle qui était là et l'autre.

Oh! on avait eu de la peine, cet hiver, chez les Ruaud!... Le père avait eu un frère mort à la mer, du côté d'Ostende. Ils étaient associés, les deux frères. Et la mère souffrait, geignait, depuis des temps, avec les fièvres. Lui, le petit, se faisait quelques sous par jour avec ses ponts, pendant l'été. L'hiver, il allait à l'école. Quand il serait grand, il serait marin, comme le père Ruaud, marin de l'Etat d'abord, puis pêcheur, comme tous les siens.

Et, tout en racontant cette humble vie, laborieuse, triste—il arrivait devant la villa des Norton—et Éva, ayant demandé si mistress Norton était chez elle, la jeune fille disait au petit Ruaud:

—Allons, viens! Viens te faire remercier par l'autre!—Vous entrez aussi, monsieur de Solis?

Georges hésitait. Il lui semblait qu'il commettait une indiscrétion en revenant, si vite, chez Sylvia. Mais aussi pourquoi, puisqu'il accompagnait miss Meredith, ne lui servirait-il pas de cavalier jusqu'au salon?


Sylvia était là justement, dans cette même pièce où, la veille, Georges de Solis l'avait revue, où elle lui avait, comme à travers un fossé creusé par les années, tendu une main amie. Elle parut heureuse de sa venue.

—A la bonne heure! je craignais que votre sauvagerie....

Elle s'arrêta, craignant de trop dire. Elle essayait de sourire, mais elle était moins rassurée qu'elle ne voulait le paraître. Elle s'expliquait, par le sentiment qu'elle éprouvait, l'empressement de M. de Solis. Mais pourtant si tôt, si vite! Et allait-elle, maintenant, vivre près de lui, le voir souvent?

—Ma chère Sylvia, dit miss Meredith, une autre fois, attachez mieux votre bracelet. Voici celui que vous rapporte le petit Ruaud.

L'enfant, qui tournait autour de lui des yeux étonnés, de beaux yeux bleus, et regardait ce salon avec le respect des splendeurs d'une église, se retourna vite en entendant son nom.

—Oui, paraît que c'est votre bracelet, madame, dit-il à Sylvia. Il s'aura détaché pendant que vous parliez à la mère, chez nous. Et alors, c'est le père qui l'a trouvé au pied du lit en rentrant de la pêche et qui a dit: «Francis, porte ça le plus vite possible à ces dames américaines! Elles peuvent en avoir besoin pour aller à la fête!...»

Un bon rire clair de miss Meredith interrompit le pauvre petit.

—A la fête! dit la jeune fille, ah! très joli!

Francis Ruaud demeurait un peu confus en entendant ce rire: il avait peur d'avoir dit quelque sottise.

Mais Sylvia le rassura bien vite:

—Un brave homme, ton père! Tu lui diras merci pour moi! Mon bracelet....

Elle le prenait des mains d'Éva et cherchait à le rattacher à son poignet.

—Voulez-vous me permettre?... dit machinalement M. de Solis.

—Pourrez-vous?

—C'est... c'est assez difficile, disait le marquis, dont les doigts effleuraient l'épiderme de Sylvia; il est joli, ce bracelet, plus fin que ces gros bijoux anglais... ou anglo-américains que portent vos compatriotes.

—Merci, interrompit Éva, merci pour moi! J'en ai, de ces horreurs-là! J'en porte, de ces gros bijoux!

Elle montrait au marquis la lourde chaîne d'or qu'elle avait au poignet, avec un cadenas et un petit trousseau de clés comme fermeture.

—Je vous demande pardon.... Je n'avais pas vu....

Et Georges balbutiait, tandis que miss Meredith ajoutait, sans malice:

—On ne voit que ce qu'on regarde....

Et s'approchant de Sylvia:

—Allons, vous ne saurez jamais, monsieur le marquis! Laissez.... On dirait que votre main tremble.... Du reste, dit-elle, la chaînette est brisée.

Sylvia, un peu pâlie, avait remercié M. de Solis et, ne sachant que dire pendant que miss Meredith essayait de rattacher le bracelet, elle demandait à Francis:

—Et comment va la maman?

—Comme ci, comme ça, madame; merci bien! C'est dans les reins que ça la tient maintenant après ses fièvres! Un mauvais tour qu'elle a pris en poussant le cabestan!... Ça sera rien, qu'elle dit. Mais voilà, elle crie, elle crie, et ça ennuie papa!...

—Ah! ça l'ennuie?... fit Éva.

Le petit Francis hochait la tête, l'air très sérieux, une expression de songerie, de raison triste passant sur sa bonne figure naïve d'enfant.

—Faut être juste, il dit comme ça qu'il a besoin de sommeil pour se reposer de la fatigue et, quand il faut se lever au fin matin, pour le bateau, et qu'on a passé une nuit blanche... dame, on est grinchu! C'est égal, il est dur tout de même pour la maman, le père!

—Pauvre femme! dit Sylvia.

—Et pour toi? Est-il dur aussi? demanda Éva.

—Oh! oui, bien dur aussi pour moi! Et dur pour lui! Il est comme ça, on ne se refait pas! Oh! c'est un gas! Fait pas bon flâner avec le père Ruaud! Et quand il a ses mauvaises minutes!...

—Ses mauvaises minutes? demanda encore miss Meredith! Qu'est-ce que c'est?

L'enfant regarda la jeune fille bien en face. Il tournait sa casquette entre ses doigts et il eut un sourire bizarre, mélancolique presque.

—Bé dame! dit-il, c'est, des fois, quand il a un grain d'eau-de-vie de trop! Alors! Ah! alors!

—Eh bien, alors? dit le marquis.

—Rien, monsieur! Voilà! Ce n'est pas toujours gai!

—Mais encore....

—Eh! bé dame!... les coups.... Ça pleut, les coups! Il cogne, c'est rien de le dire! Voilà!...

—Ah! dit Sylvia. Et il frappe votre mère aussi?

—Dame! il ne sait pas, cet homme, dans ses minutes!... Il est parti!—Et l'enfant se touchait le front.—Oui, parti! C'est égal, c'est tout de même pas chic!

Et dans ce mot vulgaire, dit tout bas, avec un hochement de tête profond, il y avait tout un petit monde de pensées, de larmes d'enfant refoulées, et de longues, longues heures tristes.

—Et, tu l'aimes, ta mère?

—Dame! dit l'enfant, c'est maman!

—Et ton père?

C'était Georges qui interrogeait.

—Aussi! répondit l'enfant.

—Malgré?...

—Dame! c'est papa!

—Comment t'appelles-tu de ton petit nom? demanda le marquis.

—Francis.... Francis-Joseph Ruaud.

—Quel âge as-tu?

L'enfant cherchait.

—Voyons donc.... Douze... treize.... J'ai eu douze ans aux harengs de l'an dernier.

—Alors, ça doit te faire treize, dit Éva.

—Dans ces environs-là, oui, répondit l'enfant sérieusement.

—Et tu veux être marin? demanda Sylvia, qui le tutoyait maintenant comme les autres.

—Oui, je le disais à la demoiselle et au monsieur, tout à l'heure. Marin. Mais pas tout de suite marin de l'Etat, marin de la côte.

—Pourquoi?

—A cause de mes vieux!

—Le père? dit Georges.

—Et la maman. Oui, j'aimerais autant vivre avec et leur donner un peu de ce que j'aurais... quand je gagnerai. Oh! vous savez, je gagne déjà! Mais je suis ambitieux.

—Tu dis?

—Ambitieux! répéta fièrement le petit. Je veux plus que ça!

—Qu'est-ce que tu gagnes?

—Oh! bien... des fois, par jour... six sous.

—Combien? demanda Sylvia, effrayée de tant de misère.

—Six sous! Des fois, mais c'est rare, huit, dix.

—Et le père?

—Dans ces environs! Mais plus! oh! plus lui! Seulement, comme il n'a pas de bateau ponté, une méchante barque seulement et qu'il faut encore payer les amorces—c'est gaille, les poissons, ça aime manger frais—alors... il reste pas grand'chose au bout du compte!

—Et, au baccara, en une nuit, votre cousin Bernière.... Je regrette qu'il ne soit pas là, dit miss Meredith.

—Et, avec ce peu d'argent, dit encore Sylvia, vous vivez?

—Oh! on a des aubaines. Quand on prend quelque beau poisson, un bar, ou qu'on trouve un bon gros tourteau.... Eh! donc, on peut mettre le pot-au-feu... le dimanche....

—C'est un événement, le pot-au-feu? dit Georges.

L'enfant sourit.

—Eh bien! Francis, dit mistress Norton, voilà pour toi... oui, pour le bracelet....

Elle tendait aux petites mains gercées du gamin une pièce d'or qu'il prit, joyeusement, en devenant tout rouge. Mais il n'osait la garder, il la tendait à son tour à l'Américaine, effrayé, inquiet de cette joie:

—Oh! madame! C'est trop! Vaut pas la peine!... Non, madame, c'est pas pour ça que je le rapportais, allez!... C'est pas pour ça!

—Je le sais bien, mon enfant. Mais je tiens à ce que ta mère puisse se soigner comme elle voudra. C'est pour elle!

—Merci pour maman, alors! dit le petit.

—Et je veux que tu m'en donnes des nouvelles, tu entends?... Reviens souvent... souvent, mon enfant....

—Avec plaisir, madame. Quand je n'aurai pas à faire mes ponts ou quand mes filets seront à sécher, parce qu'autrement... papa....

Et il faisait, en souriant, le geste de lever le bras.

—Salut, monsieur, madame et la compagnie. Et si, quand je reviendrai, vous n'y étiez pas, à votre villa, alors, n'est-ce pas, je demanderai à monsieur?

Et il désignait Georges de Solis.

—Pourquoi monsieur? dit Éva, étonnée.

Francis comprit qu'il se trompait et dit à Sylvia:

—Ah! ce n'est pas votre mari?

—Quelle idée! fit Éva.

—Pardon, excuse, ajoutait l'enfant, j'avais cru!


Il s'était fait brusquement, dans le salon, un silence gêné. Éva et Sylvia se regardaient, un peu embarrassées; et la jeune femme même baissait les yeux dans un trouble presque douloureux, pendant que Francis Ruaud demandait à miss Meredith:

—Par où qu'on s'en va? Je saurais pas mon chemin.

—Je vais te reconduire, dit Éva.

Et l'enfant, saluant encore mistress Norton et le marquis, miss Meredith sortit avec lui, laissant M. de Solis seul avec Sylvia, dans ce salon où le petit Francis venait de toucher, sans le savoir, inconscient de ce martyre, la blessure de ces deux êtres condamnés à souffrir.


VI

Ils étaient seuls, en face l'un de l'autre, seuls, après des années, seuls après la séparation de leurs deux existences, leur double vie continuée au hasard des destins, avec les océans et l'espace pour les séparer. Ils étaient seuls et une sorte de timidité presque douloureuse leur venait tout à coup, à l'un et à l'autre, comme si chacun de ces deux êtres craignait d'en trop dire au premier mot qu'il allait prononcer.

Norton était au Havre, à son «office», expédiant des instructions à New-York. Mais ni Sylvia ni M. de Solis ne pensaient à Norton. Ils ne songeaient qu'à leur passé, à ce cher passé qui n'avait point de nom, à ce qu'il y avait de tranché dans leur destinée, à tout ce qui aurait pu être, à tout ce qui n'était pas et qui ne serait jamais.

Pas un mot, d'abord. Puis, doucement, une sorte de contemplation muette et triste qu'à la fin Georges interrompit en disant:

—Avouez qu'il y a d'étranges hasards dans la vie!

—Lesquels? demanda Sylvia comme si elle ne devinait pas ce qu'il voulait dire.

Et, lui:

—Là, tout à l'heure, ce pauvre enfant ne pouvait guère se douter des souvenirs qu'il réveillait.

—Quels souvenirs?

Elle s'efforçait de se dérober encore à la confidence qui montait aux lèvres de Solis.

—Quels souvenirs? Vous les avez oubliés? fit-il.

—Je ne dis pas cela, répliqua mistress Norton froidement, mais je sais qu'il serait assez cruel de me les rappeler. Et à quoi bon?

—Aussi vous demandé-je bien pardon d'y avoir fait allusion presque involontairement, si je puis dire! Mais cet enfant....

Et Solis hochait la tête.

—Il n'y a que les mains innocentes pour vous faire souffrir sans le savoir!

Sylvia essaya de sourire.

—Bah! dit-elle. Vous n'en êtes pas, monsieur de Solis, à ignorer que l'existence est une suite plus ou moins longue de souffrances plus ou moins consolées.

Il releva le mot vivement.

—Consolées?... Voilà un mot qui est presque aussi douloureux pour moi que la méprise du petit Francis Ruaud!

—Douloureux! Pourquoi? demanda Sylvia.

—Parce que je ne suis pas, moi, de ceux qui savent se consoler!

M. de Solis avait mis un tel accent de sincérité douloureuse dans ses paroles, que l'honnête femme, mélancoliquement, lui répondit, avec une douceur voulue et comme implacable, pour lui donner à entendre que tout était fini, passé, enfui:

—Il faut pourtant prendre la vie comme elle est, mon cher marquis, ni souriante ni tragique, un peu terne, un peu grise; mais, tenez, comme la mer aujourd'hui, ayant cela de bon que chaque jour emporte un peu de notre destinée, comme chaque vague, là-bas, emporte quelque débris tombé sur la plage.

—Alors, dit Solis en baissant la voix, et un tremblement dans cette voix, tout ce qui a été... est loin, emporté, bien loin?

—Pourquoi me demandez-vous cela? fit Sylvia. Ce n'est pas bien à vous de chercher à savoir ce qui peut rester de vous dans ce cœur de femme.... Je ne vous ai jamais oublié.... Vous me connaissez assez pour savoir que je suis fidèle à une affection comme à un serment! Mais il faut, vous, oublier devant la femme de Richard Norton que vous avez pu rêver, autrefois, de lui donner votre nom? Le sort ne l'a pas voulu.... Mon père a conseillé, exigé ce mariage.... Il y voyait pour moi toutes les promesses de bonheur futur, un mari dévoué, courageux et bon, et vous avouerez, ajouta la jeune femme, que mon pauvre père pouvait plus mal choisir!

—Il n'y a pas d'homme au monde que j'aime plus profondément que Richard, répondit Solis. Mais—vous pardonnerez à mon amitié ces questions qui me viennent aux lèvres maintenant chaque fois que je vous vois—les promesses de bonheur que votre père entrevoyait pour vous, l'avenir les a-t-il tenues? Je vous répète que c'est le plus fidèle et le plus respectueux de vos amis qui vous parle, madame.... Je vous avoue que je me sens inquiet en vous devinant triste.... Et, vous avez beau dire, chaque vague, là-bas, n'emporte pas toutes les épaves.... Non, non.... Il en restera, tout à l'heure, sur le sable.... Il en restera au fond de nos cœurs!

—Ce n'est la faute de personne, dit Sylvia nettement, si je suis souffrante, et c'est au docteur Fargeas qu'il faut demander de me guérir. Le reste du monde n'y est pour rien.

—Alors, vous êtes heureuse?

Il la regardait, un peu anxieux, souhaitant et redoutant à la fois sa réponse.

—Je suis heureuse, parfaitement heureuse! dit-elle sans paraître se contraindre ou mentir.

La voix de Solis s'altéra un peu.

—J'aime à tenir cette assurance de vous-même. Cela me rassure et me console légèrement à mon tour. J'aurai plus de courage à me résigner!

—Vous résigner?...

—Ah! dit-il avec une sorte de brusquerie, tout le monde ne peut le trouver aussi facilement que vous, ce bonheur dont vous me parlez! D'autres, pour rencontrer l'oubli qui vous attendait à votre foyer, courent l'univers et usent leur vie à chasser un souvenir qui les poursuit partout! Ils s'imaginent que les êtres qu'ils regrettent souffrent des mêmes regrets, éprouvent les mêmes angoisses au souvenir des rêves perdus! Ah! bien oui!... Esprits chimériques! Chasseurs de romans! Cœurs naïfs! Ils retrouvent, quelque beau jour, l'être dont ils se sont éloignés... qu'ils ont voulu fuir; et, quand ils redoutent de rencontrer chez lui une tristesse égale à la leur, alors ils se heurtent à je ne sais quelle pitié consolée, à une résignation devenue un bonheur. Ils n'ont qu'une chose à faire, voyez-vous, décidément:—reprendre le voyage interrompu, aller au hasard devant eux et disparaître. Peut-être qu'eux aussi pourront jeter, en chemin, à la volée, le fardeau de leur premier rêve!

Le regard doux, confiant et attendri de Sylvia enveloppait Solis comme d'un grand reproche et, mistress Norton, tristement, devant cette amertume soudaine:

—Vous me disiez, tout à l'heure, que vous étiez le plus dévoué de mes amis! Est-ce un ami qui parle comme vous le faites? Et que me reprochez-vous, après tout? D'accepter la vie telle qu'elle est? Cela ne s'appelle pas une résignation, comme vous dites, mais un devoir.... Vous avez raison, Georges...—et il tressaillit à ce nom d'autrefois—le mieux, à présent, est de vous éloigner, de me laisser dans ma paix, dans la tristesse ou la joie de ma vie nouvelle.... Chaque parole que vous me diriez me serait douloureuse et, en dépit de ce que vous pouvez croire, le souvenir de nos pauvres honnêtes rêves de jeunes gens, autrefois, est assez vivant dans ma pensée pour que votre présence ravive des regrets que je croyais effacés pour toujours....

—Des regrets?

—Vous voyez bien, dit-elle encore, se méprenant au cri d'espoir de Solis, que le moindre mot peut devenir cruel entre nous.... Vous me disiez que vous vouliez reprendre votre existence de chercheur.... Vous avez raison. Et je remercierai le hasard de m'avoir permis de venir en France pour vous avoir revu et vous avoir supplié de m'oublier; mais tout à fait, cette fois, tout à fait....

—Vous fuir! s'écria-t-il. Est-ce que je puis, Sylvia? Vous oublier? jamais!

—Eh bien, au moins ne me le dites pas! Je croirais que vous avez plaisir à m'affliger! Gardez-moi le secret de votre affection, comme vous gardez cette affection elle-même! Laissez-moi croire qu'on peut effacer de son cœur même ce qui y semble le plus profondément imprimé.... Et faites-vous une vie nouvelle, mon ami, digne de vous, de votre courage, de votre science! En un mot, vous qui me reprochez d'être heureuse... tâchez d'être heureux!

Elle ajouta, cherchant toujours un sourire qui la fuyait:

—C'est peut-être ce que j'attends pour être consolée!...

Mais il ne répondit, lui, que par un grand cri, un cri désespéré d'amour:

—Le bonheur! Il était avec vous, le bonheur!

—Eh bien! dit Sylvia, toute tremblante, je vous assure que vous le trouverez ailleurs.... Il doit en rester, allez! Je l'ai bien peu, si peu dépensé!

La mélancolie de ces derniers mots fit vibrer les nerfs de Solis et, prenant les mains de Sylvia dans un élan de tendresse dévouée:

—Ah! vous voyez! Vous voyez bien que vous souffrez!

—Égoïste, dit-elle doucement, vous croyez donc avoir seul le droit de souffrir?...


Elle venait de trahir, avec sa résignation souriante, l'état même de son âme. Mais, par une sorte de pudeur ou de crainte, rapide, elle se reprenait bien vite, faisant glisser ses mains d'entre les mains de Georges; et, pour couper court à ces confidences qui l'oppressaient, l'entraînaient sur la pente des souvenirs, elle s'échappa, en quelque sorte, elle parla longuement de la mer, de Mlle Offenburger, de tout ce qui était banal, d'usage courant et formait la conversation de tout le monde. Mais la pensée de Georges était ailleurs; il n'écoutait pas, répondait machinalement et se sentait heureux pourtant d'être auprès d'elle, enveloppé comme d'une torpeur de rêve.

Ils étaient là, dans ce duo de propos inutiles qu'ils échangeaient comme pour se fuir eux-mêmes, depuis un moment, lorsque le pas de Norton leur arriva, et ils n'eurent aucune sensation de crainte ou d'ennui lorsque Richard entra. Au contraire, la venue du mari les délivrait presque d'une angoisse. A travers les banalités dernières, ils sentaient que des aveux, des tendresses montaient, et ni elle ni lui ne voulaient s'y laisser gagner. Norton était donc le bienvenu.

Il parut soucieux, d'ailleurs, à Solis, et Sylvia le trouva fort pâle. Un bon sourire éclaira pourtant son visage rude lorsqu'il tendit la main à son ami, puis quand il demanda à mistress Norton si elle se sentait mieux, si le docteur Fargeas était content d'elle:

—Je n'ai pas vu le docteur aujourd'hui!

—Tant mieux, ma chère; cela prouve qu'il n'est pas inquiet de votre état.

Ils parlèrent alors pendant quelques instants encore de choses indifférentes, Norton laissant cependant entrevoir quelque crainte vague à propos de certaines mines qu'il ne nommait pas. Puis Sylvia demanda à M. de Solis la permission de se retirer. Elle était un peu lasse et reverrait le marquis bientôt. Et, dans le salut qu'elle lui donnait, elle mettait une bonne grâce, une mélancolie pleine de sous-entendus que devinait Georges et qui voulaient dire: «Eh bien! oui, nous nous aimions. Mais le voilà, celui que je dois aimer!»

Solis avait parfaitement compris. Il la regardait s'éloigner avec l'impression que la douceur des paroles échangées tout à l'heure aboutissait à la constatation cruelle de cette réalité: toutes les rêveries se heurtaient à un fait et s'y brisaient. Il lui semblait être tombé du haut d'un rêve et il se retrouvait à présent devant le mari, ce vivant obstacle, ce rival qui était son fraternel ami.

En dépit de sa propre souffrance, qui lui donnait bien le droit égoïste de ne songer qu'à lui-même, Georges remarqua alors une sorte de nervosité, une inquiétude, chez Norton. Est-ce que quelque complication était survenue du côté de l'Amérique? Pris par tant d'intérêts divers, Norton ressemblait à un général d'armée surveillant ses troupes engagées à la fois de tous côtés. Il devait y avoir, évidemment, une préoccupation matérielle quelconque chez l'Américain, mais, à la première question du marquis, Richard répondit vivement que ce n'étaient pas les affaires qui l'obsédaient en ce moment. Pas le moins du monde.

—Et qu'est-ce donc? demanda Solis.

—Mon Dieu! fit Norton, c'est assez absurde, et pour l'homme tout d'une pièce que vous savez, cela va vous paraître peut-être un peu ridicule. Je deviens nerveux, moi aussi, je suis à la mode. La grande névrose, vous savez! Je vais passer à l'état de client du docteur Fargeas. Oui, moi, le Yankee, l'homme de basalte, l'homme de fonte, l'homme-machine!

Il essayait de rire.

—Je ne dors pas, je ne dors plus. C'est idiot. Et, dans l'insomnie, il me passe une infinité de visions par la cervelle.

—Vous n'avez rien, demanda Georges, qui puisse vous attrister?

—J'ai cela, d'abord, ma santé, fit Norton. Visiblement, depuis que je suis en France, je subis une sorte de crise. Je n'en dis rien, ne voulant ni inquiéter mistress Norton ni me donner l'apparence d'une petite maîtresse nerveuse, ce qui serait bouffon avec mon apparence de bœuf américain. Mais, enfin, le fait est là. Ai-je trop travaillé, surexcité mes nerfs outre mesure? C'est possible. Ce qui est certain, c'est que ces insomnies m'écrasent, pour parler comme Offenburger. Je n'ai plus qu'un sommeil difficile, coupé de réveils brusques.... Le cerveau galope, galope toujours, comme un cheval lancé, tandis que le corps veut sommeiller. J'ai des bourdonnements, comme des sons de cloches dans l'oreille... ce que les bonnes gens plus vulgairement appellent le tintouin... et—Norton souriait—c'est peut-être que je m'en suis donné trop, du tintouin. Bref, j'éprouve une lassitude visible.... Cette perte du sommeil m'agace et il m'a fallu une certaine énergie pour renoncer à l'usage de ce chloral qui m'endormait, la nuit, mais m'abrutissait au réveil.... Alors, je veille... je pense.... Les nuits passent; mais dans ces veillées de fièvre, des idées tristes, absurdes, me tracassent le cerveau et m'obsèdent. Je vous demande pardon de vous parler de tout cela, mon cher Georges, moi qui vous disais toujours de substituer l'action au rêve et de vous moquer des diables bleus. Mais j'ai comme besoin de me livrer, de parler, de jeter au vent d'une confidence tout ce qui m'étouffe et m'inquiète. Mon corps est ici, mais ma pensée est là-bas, en Amérique. Je travaille comme un nègre; toutes ces existences d'ouvriers, de mineurs, de négociants, d'armateurs, de chauffeurs de locomotives, suspendues à la mienne, me préoccupent et j'ai bien peur d'une chose....

—Laquelle? demanda Solis.

Mais Norton s'était arrêté.

Puis, nerveusement, comme si une impulsion intérieure le contraignît à déclarer ce qui était, en réalité, la grande inquiétude de sa vie:

—Eh bien! dit-il, j'ai bien peur d'avoir usé mon bonheur intime à faire vivre tant de gens!

—Votre bonheur?

C'était le même mot, prononcé tout à l'heure par la femme, qui se retrouvait sur les lèvres du mari. Le bonheur! Mot éternel de l'humanité éprise de ce rêve, cri d'angoisse de tous les êtres, appel désespéré vers la terre promise, la terre inconnue.... Le bonheur!

—Oui, fit Norton, je ne suis pas heureux, et cela tout simplement parce que Sylvia n'est pas heureuse.

Solis sentit à ce nom de la jeune femme, nerveusement prononcé par le mari, une sorte d'angoisse brutale le prendre à la gorge, tout à coup, comme une angine.

Il eût voulu que la conversation en restât là, éprouvant subitement une certaine gêne. Ce tête à tête subit prenait un caractère inattendu de solennité qui troublait le jeune homme jusqu'à l'irriter.

—Comment Mme Norton ne serait-elle pas heureuse? dit-il d'un ton bizarre, pour couper court à un silence presque gênant, car maintenant Norton songeait, muet, regardant, sans les voir, l'horizon et la mer, au loin. Elle a tout pour être parfaitement heureuse. Ce sont des idées que vous vous faites là!... Vous l'aimez....

—De toute mon âme!

—Elle vous aime, dit Georges un peu plus bas.

Norton n'avait pas répondu et s'était mis à marcher, baissant la tête, s'arrêtant parfois pour regarder machinalement le tapis, l'œil perdu.

—Mon cher ami, dit-il brusquement, on ne sait jamais si une femme vous aime ou ne vous aime pas; ou plutôt on devine bien, quand on n'est ni un sot ni un fat, qu'elle ne vous aime plus ou ne va plus vous aimer, alors même qu'elle croit peut-être, de très bonne foi, vous aimer encore.

—Vous rappelez-vous miss Harley? Vous ne trouvez pas que Sylvia est changée? demandait-il tout à coup à Solis qui essayait de sourire.

—Non. Je trouve mistress Norton toujours la même.

—Eh bien, elle est non seulement souffrante, mais malheureuse, j'en suis certain! dit Norton brusquement. Elle aussi avait attendu de la vie des bonheurs que la vie n'apporte point. Et puis l'homme qu'elle a épousé était tout autre que celui que je suis devenu. J'ai beau me donner tout à elle, je me dois aussi à ceux qui vivent de moi, là-bas. Elle m'a aimé, elle ne m'aime plus.


Il ne savait pas quelles tortures il infligeait à Georges; il semblait à Norton qu'il eût une satisfaction à se livrer, à écarter les bords de la plaie pour en montrer le fond. Il avait cette âpre joie des souffrants qui éprouvent à aggraver leur douleur des voluptés morbides. A qui se fût-il confié, d'ailleurs, sinon à cet ami, plus jeune que lui, mais dont l'affection certaine lui plaisait? Et puis, il ne raisonnait pas, il ne calculait pas. Nerveusement il se laissait emporter à ces confidences; il dégonflait son cœur avec une amertume qui lui faisait du bien, le consolait.

Non, Sylvia ne l'aimait plus. Il en était certain. Les vagues mélancolies, les songeries de la jeune femme, ces nervosités qui résistaient à la science même du docteur Fargeas ne lui laissaient aucun doute. Il l'avait condamnée à une vie qui pesait lourdement sur ses épaules.

—Une journée de notre existence ressemble, quoi que je fasse, à toutes les autres journées. C'est la monotonie dans le labeur. Et, ma parole, il est des moments où je rejetterais volontiers le fardeau de toutes ces affaires et où, et égoïste, j'essayerais enfin de ne vivre que pour moi, pour moi seul et pour elle!

—Eh bien! dit fermement Solis, pourquoi ne le faites-vous pas?

—Pourquoi? Pourquoi?

Norton haussa les épaules.

—Demandez à mes mineurs, à mes ouvriers, aux gens de mes ranchs, s'ils n'ont pas autant besoin de moi que j'ai besoin d'eux.

—Sans aucun doute. Mais, les mines vendues, un directeur nouveau les ferait vivre aussi bien que vous, vos mineurs!

—C'est une question, ça, dit Norton. J'ai englouti des sommes énormes dans cette exploitation qui est difficile. Un autre, un nouveau venu procéderait par voie de réformes économiques et il y aurait plus d'un foyer sans soupe le soir, parmi mes braves gens!

—Alors c'est par philanthropie que vous continuez à rester dans les affaires?

—C'est par devoir. Il y a comme une immense grappe humaine pendue à moi. Ça me fait plaisir.

Et, dans un relèvement de tête, l'Américain se redressait, comme s'il eût eu là, autour de lui, des milliers et des milliers de gens qu'il traînait, qu'il faisait vivre.

—J'ai l'orgueil d'être le distributeur de pain à tout une foule. Oh! ce n'est pas l'embarras. J'ai trouvé ici même des gens tout prêts à partager ma mission.

—Offenburger? demanda M. de Solis.

—Offenburger, justement.

—Je l'aurais parié. Il faut que le banquier sente non pas de la philanthropie, mais des pépites dans l'affaire pour qu'il y mette l'ongle. C'est un malin, Offenburger!

—Et c'est un bon homme, en fin de compte, dit Norton. Infatué de son argent, glorieux, bruyant, mais pas méchant. Il vous trouve très aimable, par parenthèse. Parbleu, dit l'Américain, si vous vouliez vous marier, voilà une occasion: Mlle Hélène est assez jolie, je pense....

—Très jolie! Mais elle a deux grands défauts: elle est trop riche....

—On le lui passera, ce défaut-là!

—Et trop savante!

—Elle est de son temps.

—Alors j'aurais mieux aimé vivre du temps de sa mère, qui devait être jolie, jolie, si elle lui ressemblait. Drôle de filiation! dit le marquis. Le père, Hambourgeois et juif; la mère, Anglaise et protestante. Qu'est-ce qu'elle est, Mlle Hélène?

—Catholique!

—Complet! Le méli-mélo de la société actuelle!

Et il essayait encore de sourire, se sentant pris d'une envie de fuir, ne sachant pas comment détourner de lui les confidences navrées de ce mari dont l'affection allait à lui naturellement. Il s'efforçait d'enrayer l'entretien par quelque ironie qui était sur ses lèvres et non dans son cœur, puis tout à coup, se sentait étrangement troublé parce que Norton, d'un mouvement instinctif, lui saisissait la main et disait, la voix brève:

—Au fait, vous avez raison! Ne vous mariez pas. Il y a trop de douleurs dans ce voyage à deux où l'un laisse fatalement l'autre en chemin. Et quand on s'est senti aimé d'un amour vrai, rien, vous entendez, rien n'égale la souffrance de celui des deux qui devine à un moment donné qu'on ne l'aime plus, que c'est fini, que la pensée de l'être adoré va ailleurs, qu'on en aime un autre! Eh bien! moi, mon cher, j'en suis là. Et voilà le fond de mon cœur! Et voilà pourquoi je souffre à crier, à me briser la tête contre la muraille!

Solis sentait, sur sa main, la pression brûlante des doigts de cet homme secoué d'une fièvre nerveuse. Il avait ressenti, lui aussi, une secousse, comme l'engourdissement soudain d'un choc électrique, lorsque, presque malgré lui, avec rage, Norton avait laissé jaillir cette confidence, chaude comme un jet de sang:

—Un autre! On en aime un autre!

Un éblouissement avait zigzagué devant lui; et, d'instinct, son cri avait été une consolation donnée, un mensonge fait à Norton et à lui-même:

—Allons donc! C'est de la folie! Mistress Norton n'aime que vous!

Et, s'entendant parler, il avait éprouvé une sensation qu'il pouvait analyser jusque dans son trouble: il lui semblait qu'il avait répondu trop vite et que sa voix, en parlant, tremblait, comme si le mensonge eût éclaté, visible. Il l'aimait, il l'aimait cette Sylvia dont Norton regrettait l'amour. Et cet amour, son cri poussé n'allait-il pas le trahir?

—Oh! je ne dis pas que mistress Norton ne soit point ce qu'il y a de plus honnête en ce monde, répondit le mari avec un amer appétit de confidences; je dis qu'elle m'échappe, qu'elle se réfugie pour me fuir, moi qui suis la réalité, dans quelque rêve, quelque songerie, quelque roman.... Cet autre, dont je parle, je ne veux pas dire qu'il existe; mais ce que je sais, ce que je sens et ce qui me torture, c'est que je ne suis plus seul dans la pensée de Sylvia; c'est que la vie que je lui ai faite a abouti pour elle à une déception; c'est que, moi l'adorant à éprouver une joie rien qu'à vous parler d'elle, nous sommes, elle, malheureuse à crier, moi, malheureux à pleurer. Voilà la vie, mon cher! Et il y a des gens qui font des lâchetés pour la conserver!

Solis était effrayé de cet état d'âme, de cette souffrance du mari qui, avec une acuité singulière, lisait à livre ouvert, dans le cœur de sa femme, et parlait précisément de cet «autre» que sa femme pouvait aimer—à qui?—à l'autre, à lui, Solis, à lui, l'aimé d'hier, le voleur d'amour de demain.

Et il ressentait un sentiment de gêne atroce. Il eût voulu, encore une fois, arrêter Norton dans ses confidences, et pourtant il ressentait une joie profonde à entendre parler ainsi de Sylvia. Il la revoyait, tandis que le mari parlait, avec son air triste et doux, et il l'entendait avouer qu'elle pourrait l'aimer. Georges avait un petit frisson presque terrifié. Il se demandait si, par hasard, Norton, qui ne pouvait cependant rien soupçonner, ne voulait point pénétrer son secret en lui livrant le sien. Mais le Yankee était incapable d'un machiavélisme semblable. C'était une souffrance intérieure qui, seule, le poussait à se livrer ainsi, comme si, en se dégonflant le cœur, toute l'amertume en eût coulé, par une fissure.

Georges prit le parti le meilleur pour cacher son émotion, ce fut d'essayer encore de rassurer Norton en riant. Allons! Richard exagérait! Son état d'esprit lui montrait des fantômes où il n'y en avait pas. Comment Mme Norton n'eût-elle pas été heureuse, dans la vie qu'il lui donnait, et aimée comme elle se sensait aimée par lui?

—Voulez-vous que je vous dise? fit Solis, vous êtes injuste envers le sort. Vous vous plaignez d'être trop heureux.

—Je sais ce que je dis. Mais, après tout, quoi! il faut bien accepter les choses comme elles sont. Je vous demande pardon, seulement, de vous avoir ennuyé de ce que vous appelez mes fantômes.

—Non, pas ennuyé, interrompit Georges, attristé.

—C'est à peu près la même chose. Là-dessus, je vous prie de m'excuser, cher ami. Même à l'heure qu'il est, j'ai ma correspondance à achever. Quelques lettres à écrire, comme on dit dans vos comédies. Oubliez donc mon verbiage. Je ne suis pas bavard d'ordinaire. Mais, aujourd'hui, je me suis terriblement rattrapé. Je vous le répète: pardon. On a toujours tort de parler.

—Même à un ami?... fit M. de Solis, un peu contraint.

—Oh! mon cher, quand on se confie à un ami qui ne vous aime pas, on l'ennuie, et à un ami qui vous aime, on l'attriste! Allons, à demain!

Et, imperceptiblement, le marquis hésita à serrer la main que lui tendait le mari.


VII

Georges de Solis, rentré chez lui, passa une nuit enfiévrée, se demandant ce qu'il devait faire, avide de repartir, se trouvant là entre ces deux êtres, dont l'un, qu'il estimait, lui laissait deviner une douleur profonde, débilitante comme une plaie cachée. Et c'était lui qui, par une méchanceté du sort, causait toute cette peine, qu'il partageait. Que devait-il faire? Ah! s'il n'y avait pas eu près de lui la chère femme qui ne vivait que de sa vie, comme il eût repris son existence de hasards, à l'aventure, secouant ses douleurs par les cahots de la route, comme on secouerait un sac de cailloux coupants, aigus, pour les user! Partir! C'était la seule pensée bien nette qui lui vînt à l'esprit, soit qu'il s'étendît dans son lit, soit qu'il se relevât pour regarder à travers les vitres, sous la lune claire, la mer qui se gonflait au loin.

Oui, partir! C'était ce que lui conseillait la sagesse, dans le désarroi de sa raison. Le vaste monde avait encore des solitudes pour les êtres affamés d'oubli, comme lui, ou affolés d'action comme les pionniers de l'inconnu. Mais partir, quand il savait qu'on l'aimait, était-ce de la sagesse ou du la lâcheté? Car vraiment, oui, elle l'aimait. Il l'avait bien senti, lu clairement dans ses regards; il l'avait deviné, entendu! Et c'était lorsqu'il retrouvait Sylvia qu'il allait fuir comme autrefois, alors qu'il la croyait perdue?

C'est que ce n'était point Sylvia qu'il fuirait, c'était la femme de Norton. Sa main avait tour à tour senti, à quelques minutes de distance, le frémissement peureux de la main de la femme et le loyal et sûr shake-hands du mari. Oui, mieux valait se remettre en route, aller, non pas au hasard, mais vers quelque but utile et doter le monde d'une nouvelle terre ignorée ou laisser ses os en chemin, dans quelque coin perdu d'Afrique. Mais alors, mais toujours, quand sa fièvre colère semblait se changer en résolution, une image se dressait tout à coup entre lui et le but encore vague vers lequel il voulait aller:—le visage calme, souriant, aux yeux un peu tristes, sous des cheveux gris, de la marquise de Solis. Sa mère! Allait-il, une fois encore, la laisser seule et risquer de ne plus retrouver, lorsqu'il reviendrait, s'il revenait jamais, la chère isolée? Était-ce donc la chère femme qui devait supporter ainsi, l'innocente, le contre-coup des déceptions, des souffrances de son fils?

—Pauvre mère!

—Non, se dit-il, non, il ne faut pas s'éloigner de ceux qu'on aime quand les jours sont comptés pendant lesquels on peut encore les avoir, les choyer, les aimer.

Il resterait donc, il ne serait plus l'errant qu'il avait été, il resterait auprès de celle que la science de Fargeas lui avait rendue, et ce fut sur cette détermination qu'il s'endormit un peu, à l'aube, comme si le jour naissant eût alourdi ses paupières tirées et brûlées par l'insomnie.


En descendant à la salle à manger, à l'heure du déjeuner, il fut tout heureux de revoir la marquise. Il l'embrassa ainsi qu'autrefois, dans le cou, comme lorsqu'il se blottissait près d'elle étant tout petit. Puis on se mit à table. Georges essaya, pendant le repas, de donner à tous ses propos un accent de gaieté qui semblait à Mme de Solis un peu factice.

—Tu ne trouves pas, dit à la fin la marquise avec un petit sourire, que ce cristal sonne un peu faux?

Elle touchait, du bout de son couteau, un verre qui rendit un léger son, triste et subtil.

—Oui, ajouta la mère, il a beau vibrer, il doit être cassé. Pourquoi me fait-il penser à ta gaieté de ce matin?

Georges ne répondait pas.

—Je ne t'ai pas eu beaucoup hier, mon cher enfant. Oh! je conçois que le temps te paraisse moins long avec M. Norton qu'avec moi! Une mère a beau être une mère, ce n'en est pas moins une vieille femme! Et ton Américaine a toujours le don d'absorber ton esprit!

—Je vous jure!... interrompit M. de Solis.

—Ne jure pas. J'y vois très bien sans lunettes!

Le déjeuner était achevé. La marquise se leva, disant en souriant:

—Et veux-tu mon avis, mon pauvre Georges?... C'est une sottise, ou une folie!

—Ce n'est pas une folie.

—Où cela te mènerait-il? dit la mère presque brusquement.

Le marquis répondit:

—Nulle part... ou très loin! Car j'ai un moment songé, cette nuit, à me remettre en route, et sans vous, ma bien-aimée....

Mme de Solis hocha la tête:

—Tu aurais repris le chemin du Tonkin ou celui du Congo? Et qui aurait payé les frais de l'aventure? Ta pauvre femme de mère qui est tout enchantée de t'avoir un peu par hasard, et qui te verrait repartir, pourquoi? Parce que tu as retrouvé à Paris une amourette de New-York! C'est absurde. Absurde et méchant! dit-elle, pendant que Georges s'asseyait devant elle sur une chaise basse et lui prenait doucement les mains, ces chères mains maternelles aux veines bleues un peu gonflées et qu'il baisait avec tendresse.

Elle se dégagea, caressant la tête de son fils ainsi que jadis, et avec le ton câlin d'une berceuse—essayant d'endormir en lui une douleur, comme autrefois la fièvre:

—Vois-tu, mon enfant, si tu veux partir, il ne faut pas aller si loin et, au lieu de recommencer à imiter Stanley ou M. de Brazza, si j'ai un conseil à te donner, tiens, c'est de venir t'enfermer à Solis avec moi! Tu reverras les vieilles allées de tilleuls où tu as couru tout petit. Ce n'est pas un Louvre, notre vieux Solis, mais c'est plein de bons souvenirs! Nous ferons nos vendanges comme autrefois... si la vigne a encore du raisin... et l'on te trouvera une gentille petite femme parmi les jeunes filles du pays, si Paris ne les a pas toutes fait envoler vers l'allée des Poteaux... comme des papillons!...

—Ma mère! dit le marquis d'un ton où la tendresse même était un reproche.

—Ah! tu te révoltes! Oui, j'ai mis dans ma tête de te marier. Il faut toujours finir par là, va. J'en parlais tout à l'heure avec M. Norton.

—Norton!

—Nous sommes des amis aussi, depuis sa visite d'hier. Il me plaît ce tailleur de chênes, ce manieur d'hommes! Je l'ai quitté sur la plage. Tu sais que je suis matineuse. Je sortais de la messe et je l'ai rencontré qui allait au télégraphe, l'air préoccupé. Je ne sais quelle dépêche il attend.

Georges demanda:

—Et vous avez parlé de moi?

—De toi.

—Norton a, cependant, assez de ses propres affaires, qui sont intéressantes, sans s'occuper de celles des autres, qui n'ont rien de grave!

—Comment ça, rien de grave? Ton mariage possible! Rien de grave! fit la marquise. Pour toi, peut-être! Mais pour moi! Tu n'as donc jamais pensé à la joie que j'aurais de te savoir, avant de disparaître, heureux, las de courir le monde et enchanté de te reposer un peu, enfin!

—A Solis?

—Ou ailleurs! Tiens, demande un jour à mistress Norton elle-même si ce n'est pas le dénouement que sa raison et son amitié te conseilleraient! Je suis une vieille égoïste, mais—que veux-tu?—je suis lasse d'être toute seule au logis et de n'avoir de nouvelles que par une lettre de toi, datée de je ne sais combien de mille lieues ou par une dépêche de l'Agence Havas! Si j'avais su que tu me laisserais toute seule à Paris, vrai, je me serais remariée!... Je suis fort bavarde! J'aurais eu, du moins, quelqu'un pour m'écouter! Allons, va, cher enfant, si tu as besoin d'être consolé—si tu as quelque chagrin, quelque petite cicatrice cachée—et je devine ta cassure, comme dans le verre de tout à l'heure—pourquoi aller chercher au Kamschatka ce que tu trouveras au foyer de Solis!...

—C'est que je ne tiens peut-être pas à la trouver, cette consolation-là, ma pauvre chère mère!

Le sourire triste qui accompagnait ces mots donnait à la marquise la sensation que l'état d'esprit de M. de Solis était plus grave qu'elle ne le croyait. Elle en éprouvait une inquiétude nouvelle, qui se calma un peu lorsque Georges résuma l'entretien en disant que, consolé ou non, il resterait auprès d'elle, à Trouville, si la marquise y voulait achever la saison; à Solis, si elle voulait partir tout de suite.

—Après tout, songeait-elle, cette passion pour l'Américaine pourrait bien n'être qu'un feu de paille, et, là-bas, dans le tête à tête, au fond du château, la mère aurait certainement raison de la mélancolie du fils.

Elle n'attendrait même pas si longtemps pour essayer de couper court à ce roman dangereux, et sachant que mistress Norton était une honnête femme, la marquise se réservait de faire appel à Sylvia elle-même.


Le soir même, sous prétexte de demander à M. Norton des nouvelles de cette dépêche qui le préoccupait si fort, elle pria Georges de l'accompagner à la villa. Mme de Solis n'eût pas désiré faire cette visite que, tout naturellement, comme poussé par une force, le marquis se fût rendu chez Norton où il se jurait cependant de ne plus reparaître.

Et, après cette première visite, d'autres visites se succédaient, amenant dans la promiscuité de la vie des eaux une intimité quasi quotidienne, malgré l'inquiétude éveillée de la mère, malgré les désirs de fuite du fils. Norton se livrait, parlant de ce monde d'affaires qu'il traitait, brassait, à distance, qu'il tenait comme au bout du câble transatlantique, inquiet de ce qui s'agitait dans la ville enfumée, Smoky town, Norton City, qui portait son nom, préoccupé de ses puits de gaz naturel de Pittsburg, de ses mines de Saint-John, de ses offices de New-York, la Cité Empire, remuant un monde à travers l'Atlantique et ne songeant cependant, en réalité, qu'à la santé de cette femme pour laquelle il venait quémander, lui, le roi du fer, du pétrole et de la houille, la science du maître de la Charité.

Ils se voyaient souvent, Georges et lui, et, un jour, le marquis l'avait trouvé soucieux, attendant une dépêche importante, grave. Le marquis allait précisément, ce soir-là, à la villa, accompagnant Mme de Solis.

Norton et Sylvia étaient au salon donnant sur la mer.

—Eh bien! demanda le marquis, la dépêche, mon cher Norton?

—Rien encore, dit-il. J'ai prié Montgomery de télégraphier encore, deux fois, trois fois.

Il paraissait inquiet.

—Est-ce une chose qui vous préoccupe plus particulièrement? dit Georges qui semblait éviter de parler à Sylvia, très froide.

Mistress Norton regardait, tout en causant avec la marquise, les gravures d'une revue américaine.

—Oui, dit Norton, je suis étonné que Snapkings ne m'ait pas donné de nouvelles des mines de Saint-John. Mais je vous avoue, ma chère Sylvia, dit-il en se tournant vers sa femme, que ce n'est pas l'Amérique qui m'inquiète le plus vivement aujourd'hui.

—Et c'est? dit-elle en posant sur un guéridon le Harper's Magazine.

—C'est vous! répondit Norton.

—Moi?

—Oui! Vous êtes de plus en plus pensive, souffrante. J'ai bien peur que toute la science de Fargeas....

Georges éprouvait une sorte d'angoisse. Jamais Norton, qui s'était confié à lui dans l'intimité, ne parlait tout haut de ses inquiétudes. Le marquis voulait détourner une conversation qui pouvait être pénible à Sylvia. Il n'osait pas.

Mais Mme de Solis, comme si elle eût tout deviné, répondit bien vite en s'adressant à Norton:

—On ne guérit pas en un jour des affections qui datent de loin déjà, mais tout arrive à qui sait attendre! Je suis persuadée que mistress Norton retournera à New-York complètement rétablie. Rétablie et heureuse! Oh! je n'ai pas besoin du docteur Fargeas pour prédire ça! Je suis femme. Cela suffit!

—Je souhaite que vous disiez vrai, marquise! fit Norton, car la santé de ma chère Sylvia, le bonheur de mistress Norton, voilà ce qui me rend anxieux à toute heure de ma vie!

—Mon ami! dit doucement Sylvia qui n'osait regarder M. de Solis.

—Je le dis comme je le pense, continuait Norton, et j'ai le droit de le dire tout haut devant l'ami que j'aime le plus au monde, n'est-ce pas, Georges?

Il s'était tourné vers le marquis resté debout et un peu pâle.

—Et, à propos, ajouta l'Américain, j'ai à vous parler.

—A moi? fit M. de Solis.

—A vous!

—De choses graves?

—Assez graves. Et très intimes.

—Cela veut dire que je suis de trop dans la causerie? demanda la marquise. Ah! les pauvres femmes.... Voilà une mère à qui son fils dit: «Je vais m'en aller!», et une femme à qui son mari dit: «Allez-vous-en.» Être supprimées, c'est notre sort. Rien de ce qui est sérieux ne nous regarde. Allons, mistress Norton, si ma compagnie ne vous fait pas peur, voulez-vous venir un moment sur la plage? On nous envoie promener, eh bien! nous ferons acte d'obéissance.

—Avec plaisir! dit Sylvia.

Mistress Norton avait cependant comme une hésitation à s'éloigner, vaguement inquiète de cet entretien demandé par Norton.

Elle sortit sans regarder M. de Solis qui la salua profondément.

Puis, dès qu'il fut seul avec Norton, Georges, sans attendre que l'Américain parlât, lui dit avec une sorte d'effusion:

—Vous êtes inquiet, décidément.... Cette dépêche?...

Mais Richard l'interrompit d'un geste bref:

—La dépêche? Je n'y pense plus!... Je veux vous parler de vous.... Oui, de votre avenir, reprendre notre conversation intime à l'endroit précis où nous l'avons laissée, le jour de notre première entrevue.... Vous ne vous en souvenez pas?

—Non! répondit Georges qui prévoyait maintenant une conversation périlleuse et voulait étudier le jeu de son adversaire.

—Eh bien! je m'en souviens parfaitement, moi.... Je vais vous dire où nous en étions restés, fit Norton.

Et, se passant la main sur le front:

—Il fait une chaleur!... Ne trouvez-vous pas?

—En effet!...

Norton prit, sur un guéridon, un syphon d'eau de Seltz qu'il vida à demi dans un verre de sherry; puis il but rapidement, les lèvres sèches comme aux heures de fièvre.

Ensuite, faisant asseoir Georges devant lui, dans le window, il reprit froidement, résumant une conversation avec la netteté d'un homme d'affaires:

—Vous me disiez qu'arrivé à une date décisive de votre vie où vous songiez à vous marier, je ne sais quel souvenir vous tenait encore au cœur.... Vous rappelez-vous cette confidence?

—Parfaitement, dit Solis.

—Moi, je me suis souvent reporté à cet entretien! Vous m'avez alors vaguement raconté ce roman; mais il était assez lointain, assez oublié, et, je pense, perdu, dans le brouillard du passé, pour qu'il vous fût possible de disposer librement de votre existence et de votre cœur.... C'est bien ce que j'ai compris alors?

—A peu près! fit le marquis.

—Oh! A peu près ou tout à fait! dit l'Américain avec un peu de brusquerie. Quand il s'agit du passé, une nuance de plus ou de moins ne saurait compter!... Il n'y a pas de milieu entre la vie ou la mort. Vous vouliez vous marier. Donc le passé était enterré bel et bien! Vous aviez raison! J'ai beaucoup songé depuis, je vous le répète, à vos confidences.... Je vous aime assez vivement pour seconder vos projets.... Vous cherchez une fiancée. Eh bien! je vous en ai trouvé une!

—Vous? dit Georges en le regardant bien en face.

Très froid, l'Américain affectait de sourire et, d'un ton net, continuait, en se croisant les jambes et en jouant avec un cigare qu'il ne fumait pas:

—Oh! ce n'est pas Mlle Offenburger. Non. Une charmante jeune fille. Très bonne. Toute à se dévouer à celui qu'elle aimera. Un petit cœur d'or, et, avec ce cœur-là, pour dot, trois millions.

—Norton! dit Solis en fronçant le sourcil.

—C'est peut-être trop peu? fit l'Américain, en souriant, comme s'il se méprenait sur le sentiment du marquis. Mais elle peut regarder comme à elle une partie de ce que je possède. C'est Éva, ma nièce Éva!

—Miss Éva!

—Elle est assez jolie, je pense. Elle est intelligente jusqu'au bout des ongles et elle vous trouve assez de son goût pour pardonner bien des choses à Paris, en faveur de ce Parisien, qui lui plaît.

—Elle vous a dit?...

—Elle ne m'a rien dit! Mais parce que je suis une espèce de trappeur absorbé dans ses préoccupations et qui doit avoir, vous semble-t-il, toute son attention accrochée au câble transatlantique, je vois fort bien, je devine clairement ce qui se passe et ce que l'on pense autour de moi. Éva est une créature exquise que j'adore, vous êtes un ami dévoué que j'estime et, en vous unissant l'un à l'autre, je suis persuadé de faire un mariage heureux... s'il y en a!

—Miss Éva est, en effet, adorable. Une jeune fille exquise, comme vous dites, certainement.... Mais....

Richard attendait la réponse de Solis. Et Georges, embarrassé, devinant une arrière-pensée chez Norton et, dans cette causerie amicale—non pas un piège, une épreuve—Georges hésitait, cherchait une raison de refus.

—Eh bien, quoi? fit Norton. Vous n'allez pas refuser ma nièce? Vous seriez difficile et vous ne trouveriez pas la pareille! Trois millions sont-ils une dot insuffisante?... C'est bien simple: elle en aura six!

Le marquis se récria, trouvant là peut-être le prétexte souhaité:

—Vous ne pensez pas, Norton, qu'une question pareille....

Richard l'interrompit bien vite:

—Je sais, je sais!... Aussi n'en parle-je que pour vous prouver combien j'aime l'enfant de ma chère sœur. Ça a grandi à mes côtés! Ça m'a vu pauvre! Il est bien juste que ça partage avec moi, maintenant que je suis riche.

—Miss Éva ne manquera pas de partis. Et je souhaite qu'elle rencontre un homme digne d'elle.

Norton s'était levé.

—Il n'y a pas à le lui souhaiter! Cet homme-là, le voilà! C'est vous!

Et il frappa sur l'épaule de Solis, resté assis.

—C'est impossible! dit le marquis.

—Pourquoi?

—Parce que j'ai réfléchi... parce que les velléités de mariage que je vous confiais ont fait place à d'autres idées.

—Vous ne voulez plus vous marier?

—Non.

—La vocation du célibat vous a poussé vite! fit Norton, railleur.

—D'ailleurs, et c'est bien naturel, si j'épousais une femme, c'est parce que je l'aimerais.

—Éva, toute disposée à vous aimer, saurait fort bien se faire adorer!... répondit Norton. Mais en vérité, mon cher, je ne fais, en vous parlant aujourd'hui comme je vous parle, que mettre à portée de votre décision cet avenir dont vous vous préoccupiez quand vous vous êtes confié à moi!... Je vous entends encore: «Lorsqu'on n'a pas épousé celle qu'on devait aimer, il faut peut-être laisser au hasard le soin de nous faire aimer celle qu'on épousera!» N'êtes-vous plus de cet avis?

Georges sentait bien qu'en devenant pressant, en la poussant ainsi dans ses retranchements intimes, Norton avait un but. C'était là comme une sorte d'escrime morale, dans laquelle le mari cherchait à faire découvrir son ami. Et Solis, maître de lui, jouait serré, affectant de ne pas comprendre.

—Non, je ne suis plus de cet avis. Plus tout à fait. J'ai réfléchi, je viens de vous le dire: je veux rester libre!

—Libre!... fit Norton. Un honnête homme qui épouse une honnête femme double sa liberté d'un dévouement, et c'est par là surtout qu'il apprend cette vérité qu'il n'est pas de liberté sans devoir!... Ce mariage! C'est une pensée qui m'est venue tout à coup comme viennent les idées heureuses, par illumination. Oui, je dis bien. Il assurait, pourtant—ce mariage—et le bonheur d'Éva et le vôtre! Je l'avais rêvé!... Je le voulais. Oui, oui—il appuyait sur le mot.—Je le voulais. Et morbleu, dit-il, il faut pourtant que vous vous mariiez!

—Pourquoi? dit Georges.

Norton s'animait peu à peu.

—Ah! pourquoi? pourquoi? Toutes les raisons que vous me donnez n'en sont point!... Vous n'allez pas me dire que vous n'épouserez pas Éva parce qu'elle est Américaine? Mme de Solis, qui est pétrie de préjugés français contre les Américains, me disait, il n'y a qu'un moment, qu'Éva est pour elle la jeune fille idéale.

—Ma mère savait-elle que vous deviez me parler de miss Éva?

—Non, sur ma parole, et si je vous nomme la marquise, c'est que je suis certain qu'elle serait heureuse, elle aussi, de vous garder auprès d'elle, marié, casé, fixé....

—Si vous aviez dit à la marquise de Solis que miss Meredith compte sa fortune par millions, ma mère vous eût répondu que les héritières de ce genre ne sont pas faites pour les gentilshommes sans autre fortune que leur nom.

Richard se mit à rire un peu nerveusement.

—Leur nom, leur blason, leur honneur! Eh! que diable, vous n'allez pas me jeter à la tête des millions que nous avons gagnés loyalement, comme vous autrefois vos titres?... La sueur vaut le sang, mon cher. Et puisque je n'ai pas, comme tant d'imbéciles parvenus, la sottise d'être vain de ma richesse, n'allez pas au moins vous aviser de me la faire regretter, cette richesse-là. Si je pense à vous pour Éva, c'est que je veux que mon enfant soit à la fois heureuse et honorée, et que, je vous le répète, je l'aime comme je vous estime.