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L'américaine

Chapter 13: VIII
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About This Book

The narrative unfolds at a fashionable seaside resort, where a seasoned neurologist, a world‑weary marquis, and a young dandy converse about medicine, passions, and ennui; through their interactions and the figure of an American woman who suffers, the author sketches a portrait of feminine experience while examining divorce as a social phenomenon associated with American customs. Scenes alternate between intimate psychological observation and social commentary, probing the limits of love, habit, and modernity, and balancing ironic causerie with moments of sympathy for personal distress.

—Vous êtes la générosité même, mon cher Norton, mais, je vous l'ai dit, et je vous le redis encore, fit M. de Solis, je ne veux pas me marier.

—Vous ne voulez pas?

—Non.

—Est-ce bien parce que vous voulez conserver votre liberté?

—Comment? demanda Georges, un peu hautain.

—Ne serait-ce pas, plutôt, dit Norton en se plantant devant M. de Solis, parce qu'en réalité vous n'êtes plus libre?

—Je ne comprends pas, dit le marquis froidement.

—L'amour d'autrefois.... Cette passion que vous avez laissée je ne sais où... peut-être en Amérique, qui sait?... l'avez-vous vraiment oubliée? Ah! vous m'avez à peu près raconté cette histoire-là, mon cher marquis! Il ne fallait rien me dire si vous ne vouliez pas me voir, un jour ou l'autre, me mêler de votre vie!...

Georges souriait.

—Ma vie n'a rien de bien mystérieux et il vous est loisible de m'interroger!

—Eh bien! si, pour m'expliquer à moi-même pourquoi vous refusez le parti que je vous offre, je vous demandais si vous aimez toujours la femme que vous avez aimée, et si cette femme vit encore et où elle est, me répondriez-vous franchement, sans hésitation?

—Je répondrais franchement, loyalement, si ce n'était pas aussi le secret d'une autre!

Norton, nerveux, haussa les épaules et, comme pour se contraindre au calme, mit les mains dans ses poches, arpentant le salon à grands pas et se retournant pour regarder M. de Solis qui, debout, restait impassible. L'Américain, qui maniait les hommes et le fer, redevenait, pour un moment, brutal et laissait, avec des halètements de locomotive, exhaler ses doutes:

—Oui, ah! parbleu, oui, d'une autre! Voilà le mot. Et voilà bien aussi ce qui fait que votre refus m'est expliqué! Comment épouseriez-vous Éva si vous en aimez une autre? Est-ce qu'un homme d'honneur donne sa main à une femme quand il a donné son cœur à une autre? L'autre! l'autre! C'est celle-là, l'obstacle. Et elle est là, parbleu, l'autre, devant vous, aujourd'hui comme hier, maintenant, éternellement, toujours! Vous y pensez encore! Vous ne pensez qu'à elle! Vous vouliez vous mariez, me disiez-vous, il y a quelques jours, pour l'oublier, l'autre! Allons donc! Est-ce qu'on oublie? Et comment l'oublieriez-vous quand vous l'avez revue? Car vous l'avez revue! J'en suis certain. Elle est en France! Évidemment, en France! Qui sait? A Trouville peut-être.

—J'aurais, si elle était ici, comme vous le dites, d'autant plus de mérite à m'éloigner, puisque je la fuirais, et je vais m'en aller à Solis pour toujours! répondit doucement Solis.

—Vous?... Partir?

—Et comment voulez-vous que j'épouse miss Éva? Elle est trop jeune, trop avide de vie pour que je lui donne à choisir entre les deux existences qui me sollicitent: ou les journées d'un être lassé accroupi au coin du feu d'un vieux château des Landes, ou l'existence de colis d'un enfant perdu de la science, aujourd'hui à Trouville et demain à Tombouctou, si Solis lui fait trop peur!

Norton enfonçait son regard clair dans les yeux calmes du marquis.

—C'est pour cela seulement que vous refusez?

—Pour cela seulement, dit Georges.


L'Américain n'était pas convaincu. Toutes les réticences du marquis, il les sentait et se disait que, sans doute, si M. de Solis parlait de se remettre en chemin, c'est qu'il avait peur de lui-même. Une fuite est un aveu, souvent....

Norton allait, du reste, essayer de pousser plus loin l'entretien, lorsqu'un bruit de voix vint du côté de la porte; un domestique annonça: «Monsieur Montgomery» et, essoufflé, très rouge, une dépêche à la main, Montgomery entra, disant à son associé en hochant la tête:

—Ah! Norton!... mon cher Norton!

—Eh bien? fit Richard, très froid.

Montgomery lui tendait le papier bleu, encore cacheté.

—La dépêche... mauvaise nouvelle!

—Vous savez ce qu'elle contient?

—Oui, on avait adressé la nouvelle en duplicata à moi et à vous en même temps. J'ai lu ma dépêche!

—Mais! Quoi donc? demandait Georges.

—Les mines de Saint-John... près de Norton City, commença Montgomery.

Norton, qui avait décacheté lentement le papier bleu, contenant deux lignes imprimées, compléta la phrase d'un ton très simple:

—Inondées.

Puis, relisant la dépêche, grosse de conséquences et de périls dans sa brièveté dramatique:

«Rapides mesures à prendre.... Venez!»

L'Américain repliait le papier bleu très doucement, comme un général recevant l'ordre de charger, et il dit, l'œil fixé sur un point invisible, comme par delà l'Atlantique:

—Inondées, les mines?... Ce serait un désastre! Ma fortune... celle d'Éva!

Et, souriant à Georges d'une façon étrange, presque fataliste:

—Dieu veuille que je ne revienne pas en vous disant qu'Éva n'a plus rien et que ses millions ne sauraient gêner les gentilshommes dédaigneux!

Et, ne pouvant retenir un mouvement de révolte contre l'imprévu qui venait là brouiller son jeu, jeter sur le chemin un obstacle inattendu:

—Saint-John inondé! Tonnerre! dit-il.

Mais, d'un mot, son associé le ramenait à la situation, à la nécessité de prendre un parti sur-le-champ.

—Eh bien? demanda Montgomery.

—Eh bien?...

Et Norton regarda sa montre.

—Le bateau de Southampton est parti!... Mais demain!... Venez-vous au télégraphe, Montgomery?

—Au télégraphe? dit Georges.

—Oui!... Répondre là-bas qu'on m'attende à New-York par le prochain transatlantique.

—Vous partez?

—Nécessairement. Je veux voir les choses par moi-même.

—Vous partez seul? demanda Montgomery.

—Je n'en sais rien! répondit Richard. Cela dépend de mistress Norton.


VIII

Norton n'avait rien dit à Sylvia. Congédiant M. de Solis, il le priait de ne rien laisser soupçonner à la marquise, et Georges, retrouvant sa mère, s'éloignait de la villa normande en emportant une impression bizarre, le sentiment que Richard, sans rien deviner, avait cependant la perception qu'une peine morale s'ajoutait à la maladie de Sylvia et que le Yankee chercherait à suivre désormais la piste, à tout savoir. Mais Norton avait d'abord à résister à l'imprévu.

Richard pria Montgomery de revenir le lendemain, dans la matinée. Il passerait la plus grande partie de la nuit à faire les calculs nécessités par la catastrophe. L'Américain se retrouverait d'ailleurs prêt à la lutte et n'ayant rien perdu de cette énergie, de cette combativité, de cette sorte de courage à la fois musculaire et moral qu'ils appellent le pluck. Norton était debout, de grand matin, ayant combiné tout un plan de campagne. Il prit un bateau pour le Havre, voulant avant de quitter la France laisser des instructions à la Banque, arrêter aussi, à bord de la Normandie, qui partait dans trois jours, le samedi, une cabine pour lui et Sylvia, car peut-être demanderait-il à mistress Norton de l'accompagner.

Il lui déplaisait, en effet, de laisser Sylvia en France, et la perspective de ses mines de Saint-John inondées lui semblait moins désagréable que les inquiétudes morales qui grandissaient en lui à mesure qu'il analysait plus profondément et de plus près l'état d'esprit de sa femme.

Volontairement il se débattait non contre la jalousie encore, mais contre des idées qui l'attristaient, le troublaient, lui faisaient regarder presque comme une quantité négligeable le malheur dont le télégraphe lui apportait la nouvelle. Et lui, l'homme du fait et du succès, le soldat de la fortune, haussait les épaules—ces épaules qu'il sentait assez robustes pour tout supporter—en se disant:

—Plaie d'argent n'est pas mortelle! Ce qui tue, c'est la douleur morale!

La nécessité, qui le contraignait à régler ses affaires à la Banque, à prendre sa place sur un transatlantique, balayait, du reste, un peu ses idées noires. Au Havre, le mouvement du port, vers les docks et les bassins, lui donnait l'illusion de la patrie, le frémissement des rudes labeurs au temps de sa jeunesse.

Norton éprouvait, à se trouver parmi ces matelots, la sensation d'être à New-York ou dans quelque port américain où se brassaient des millions d'affaires. Ces peaux de bœufs débarquées et jetées à terre, comme des planches finement sciées, ces tas de bois de Norvège à la bonne odeur de sapin, entassés géométriquement, et pareils, avec leur couleur jaune, à des blocs de beurre; ces forêts coupées de bois de campêche semblables à des troncs saignants; ces bassins où des ouvriers frappaient sur les flancs de métal des navires, où les transatlantiques chauffaient, attendant le départ, où les bateaux arrivaient rongés par les traversées lointaines et portant incrustés à leur ventre des coquillages blancs et longs, inconnus sous le ciel de France, accrochés çà et là dans les mers du Sud et, dans leurs formes lancéolées, pareils à des floraisons blanches; ces terrassements qu'on faisait, là-bas, à perte de vue, vers Tancarville; cette terre remuée, ces quais tout neufs, tout blancs sous le ciel clair, cette conquête de l'homme sur la mer, cette activité qui lui semblait toute simple et même un peu alanguie, à lui, Américain, remueur de mondes, lui donnaient pourtant la vision d'un autre univers plus tumultueux et plus enfiévré.... Odeurs de goudron, de bois des îles, de cuirs tannés, de charbon, de fer, de coke, de saumure et de mer.... Norton se retrouvait dans la bataille, comme un soldat dans la poudre et le salpêtre....

Puis, tout à coup, à bord de la Normandie, c'était à Sylvia qu'il pensait: il revoyait les places mêmes où, de New-York au Havre, il s'était assis avec elle sous la tente, pendant les longues journées où, les yeux tristes, elle regardait devant elle ces deux infinis: le ciel et la mer. Il redemandait les deux cabines contiguës qu'il avait occupées; il s'arrêtait devant la carte où l'épingle, surmontée d'un petit drapeau tricolore, marquait, chaque jour, durant le voyage, la distance parcourue. Avec quelle curiosité de voyageuse Éva suivait, sur les courbes tracées en plein Atlantique, les progrès du steamer!... Sylvia, elle, demeurait indifférente comme si, en Amérique ou en Europe, la vie dût être également monotone et vide. Ou encore, si le vent se levait, elle semblait respirer mal à l'aise, angoissée comme si une main lui eût serré le cœur, comme si elle eût étouffé dans la rafale—puis elle redevenait abattue et morne, et Norton se rappelait les mélancolies de sa femme, tristesses d'autrefois, dont il lui semblait avoir le secret aujourd'hui. Et l'image de Solis passait à présent et repassait devant ses yeux.

—Oui, en partant, il emmènerait peut-être Sylvia et Éva avec elle. Il arrêtait, du moins, leurs places et il regardait, par le hublot de la cabine qu'elles occuperaient, le port, les navires, en se disant qu'elle serait là bientôt sans doute et que le malheur qui les rappelait là-bas lui épargnait peut-être à lui, ici, une souffrance.

Assuré de retrouver sur le transatlantique les cabines voulues, Norton, ses instructions une fois données à la Banque, revint à Trouville où Montgomery l'attendait à la villa normande, en lisant le New-York Herald.

—Eh bien, mon cher Montgomery, voilà qui est convenu, lui dit Norton. Je pars samedi matin. Trois jours cela passe vite. Vous voudrez bien me télégraphier à New-York s'il survient quelque incident ici. Mais ce que je vous demande surtout, c'est de garder le secret sur la dépêche que vous m'avez remise. La nouvelle d'un tel désastre pourrait être préjudiciable à nos affaires. Vous êtes un de mes associés dans l'affaire des chemins de fer du Dakota. Je n'ai pas besoin de vous dire l'importance qu'a mon voyage. Si mistress Norton m'accompagne, il est possible que je ne revienne plus en France. Si, au contraire, elle reste, avec ma nièce, je serai sous peu de jours de retour à Trouville ou à Paris. D'ici là je vous charge de mes intérêts matériels en France. J'espère qu'on ne sait rien, rien encore?

—Je ne pense pas, dit Montgomery. Au Casino, où l'on commente volontiers toutes les nouvelles, je n'ai pas entendu souffler mot de la dépêche!

—Tant mieux! J'aurai donc le temps de tout réparer là-bas, avant que l'éveil n'ait été donné. J'ai beaucoup réfléchi et je suis armé. En principe, le malheur n'est pas sans remède.... Mais les mauvais bruits grossissent par l'éloignement. Si on savait à Paris que les mines de Saint-John sont inondées, mon crédit, tout considérable qu'il est, s'en trouverait diminué, et j'ai besoin de la confiance de tout le monde pour les grandes entreprises qu'il me reste à faire! Des entreprises utiles à bien des gens, vous le savez, Montgomery. Des cités ouvrières, des boardings-houses pour les artisans, des railways à bon marché... des wagons spéciaux pour les pauvres gens....

—Rêves de philanthrope qui peuvent vous coûter cher!

—Et où avez-vous vu que les rêves ne coûtent pas cher? fit Norton avec un sourire triste. Tout se paye, même les chimères... surtout les chimères!... Alors, cher ami, c'est entendu?

—Entendu! Je vous câblerai toutes les nouvelles un peu importantes.... Quand je dis toutes! J'en négligerai! Il y en a beaucoup à négliger, beaucoup, beaucoup.

Et Montgomery ajouta en balançant sa grosse tête:

—Heureusement!

Il y avait, dans ce mot, comme une réticence cachée qui éveilla l'attention de Richard.

—Pourquoi heureusement? dit-il.

—Ah! c'est que, si l'on se laissait aller à faire attention à tout ce qui se colporte!

—Le monde, en effet, a des paroles à perdre! fit Norton.

—S'il ne faisait que les perdre! Mais il les ramasse!

—Qu'est-ce que vous voulez dire, Montgomery? Vous savez que je n'aime pas les énigmes! Qu'est-ce que vous avez entendu?

—Rien! oh! rien du tout! Je fais comme ça de la philosophie, en l'air!

—Tiens, ma femme! dit-il en regardant à travers les vitraux de la baie. Ma femme et M. de Bernière! Ils viennent rendre visite à mistress Norton. Eh! parbleu, oui, je sais, il y a une partie organisée pour aujourd'hui! Une surprise-party!

—Vous n'avez pas dit à mistress Montgomery quelle dépêche j'avais reçue, n'est-ce pas?

—Non!... oh! non!... D'ailleurs, nous causons très peu ma femme et moi! Et jamais de mes affaires. Nous causons art, peinture, portrait.

Et Montgomery laissait échapper un soupir, gros comme le halètement d'un soufflet de forge.

Il allait, d'ailleurs, expliquer pourquoi il soupirait ainsi, lorsque Mme Montgomery entra, toujours superbe dans une toilette jaune d'or relevée de rubans couleur mousse.

—Bonjour, Norton, dit-elle en tendant la main à Richard.

Puis, apercevant Montgomery, et l'air un peu étonné:

—Tiens, tiens, mon mari.... Comment allez-vous, cher?

—Très bien! fit Montgomery.

—Avez-vous vu Harrisson? demanda la belle Liliane.

—Voilà le portrait, le voilà! grommela Montgomery parlant à Norton.

Montgomery répondit:

—J'ai vu Harrisson.

Et la réponse amena chez lui le même gros soupir gonflé.

—Et il a accepté? demanda Mme Montgomery.

—Et il a accepté?

—Tant mieux! Il fera de moi un portrait excellent.... Il connaît déjà ma physionomie!

Le second mari de la belle Liliane essaya d'éluder une grimace et dit:

—C'est ce qu'il a précisément eu la bonté de me faire remarquer!... Oh! correct, d'ailleurs, votre... cet Harrisson...!... Très correct!... C'est égal.... Moi, le second mari, aller demander au premier!...

—Dites donc, vous n'allez pas être jaloux? fit Liliane. D'abord, quoique je n'aime pas follement votre nom... je lui suis aussi fidèle que s'il s'écrivait avec deux m.... Et puis, s'il y avait quelqu'un qui dût être jaloux... soyez de bon compte... ce n'est pas vous... c'est Harrisson.

—Parfaitement, interrompit Monfgomery.... Mais c'est égal... je vous jure que Carolus....

—Carolus?

—Carolus vous eût fait un portrait qui vaudrait tous ceux d'Harrisson!

—Allons donc! Il aurait fallu qu'il m'étudiât, Carolus! Tandis qu'avec Harrisson, c'est tout fait!

Et se tournant vers Norton qui n'écoutait pas, l'œil perdu dans des pensées lointaines:

—Sylvia est-elle visible?

—Certainement, dit Norton. Et je vous prie de m'excuser, madame.... Je voudrais faire un tour au Casino, une minute. Je tiens, dit-il tout bas à Montgomery, à ce qu'on me voie jusqu'au dernier moment et même, si mon départ pouvait passer inaperçu....

—Je sors avec vous. Vous n'avez plus rien à me dire, ma chère Liliane? demanda Montgomery à sa femme.

—Non! au revoir, cher!

—Au revoir!

Ils s'éloignaient.

Elle rappela Montgomery avec un sourire:

—Ah! Lionel... mon cher Lionel....

—Liliane?

—Merci pour Harrisson, vous savez! Oui, oui, je comprends tout le mérite de votre démarche!... Deux fois merci!

—Par deux m! dit en sortant Montgomery—soupirant toujours.

Liliane suivit des yeux son mari avec cette expression indulgente des femmes qui se résignent, et elle demanda à un valet de pied de l'annoncer chez mistress Norton.

Sylvia était dans sa chambre, étendue sur une chaise longue, et, se soulevant à demi, elle parut heureuse de cette visite qui lui arrivait là comme un rayon de soleil.

—Bonjour, chère. Voyons ce visage, dit Liliane.

Et elle regardait son amie.

—Allons, aujourd'hui, pas trop mal? Ah! j'avais hâte de vous voir! Mes visites ne vous font peut-être pas autant de plaisir qu'à moi.

—Qu'est-ce que vous dites là? fit Sylvia, vous savez combien je vous aime!

—Oh! c'est que, moi, je suis folle et que mes grelots peuvent ne pas toujours plaire à votre mélancolie. Mais aujourd'hui—elle baissait la voix—j'ai à vous parler.... Ah! tout à fait sérieusement... presque à vous gronder!

—Moi? dit Mme Norton, un peu étonnée de l'air grave qu'affectait tout à coup son amie.

—Oui! Vous n'êtes pas assez prudente, ma chère. Vous allez vous promener au bord de la mer.. toute seule... trop tard!

—C'est ce que me répète le docteur Fargeas, qui me trouve imprudente aussi, comme vous dites! Mais il a beau prétendre que l'air de la mer, à une certaine heure, peut être nuisible à ma poitrine... ou à mes nerfs, je ne sais pas au juste... je n'en éprouve pas moins d'infinies sensations de bien-être à me sentir seule, libre, pensant à ce qui me plaît, allant où je veux, sur cette plage alors déserte!

—J'entends bien, fit Mme Montgomery. Mais ce n'est pas la plage que je vous reproche, c'est....

—C'est... quoi?

Liliane hésita un moment, comme si elle craignait d'être indiscrète, puis, doucement assise près de son amie, en lui prenant les mains:

—Ma chère Sylvia, vous savez si je vous aime, n'est-ce pas? Je me jetterais à l'eau pour vous! Et quand je dis à l'eau, ce ne serait pas un bien grand sacrifice par le temps qu'il fait. Je me jetterais au feu; vrai! Je voudrais vous voir heureuse, très heureuse; je sais que vous ne l'êtes pas! Mais je vous assure que ce n'est pas le changement qui vous donnera le bonheur!

—Je ne vous comprends pas! dit Sylvia, sincèrement étonnée.

—C'est pourtant bien simple. Me voilà, moi, par exemple!... J'ai épousé Harrisson.... Je ne sais pas exactement pour quelle raison je l'ai épousé, Harrisson. Je l'ai pris en horreur, je ne sais pas non plus pourquoi.... J'ai accepté la main de Montgomery, je ne sais pas en vertu de quelle impulsion.... Eh bien! en toute sincérité, chère amie, pour la différence, oh! mon Dieu! ça ne valait pas la peine!... Un mari, c'est toujours un mari, et... celui qui remplace le mari en est un autre!

Sylvia regardait Liliane de ses yeux profonds et tristes.

—Vraiment, ma chère amie, dit-elle, je vous écoute et je ne sais pas, je vous jure que je ne sais pas ce que vous voulez me dire!

—Voyons... vous me permettez d'être franche, n'est-ce pas?

—Je vous le demande....

—Vous ne vous fâcherez de rien?

—De rien.

—Vous savez, je vous le répète, que je suis votre amie?

—Et ma seule amie, dit fermement mistress Norton.

—Qu'est-ce que vous avez fait à Arabella Dickson?

—A Arabella?

—Ou à mistress Dickson ou au colonel Dickson.... Bref, à l'un des Dickson?...

—Mais je ne leur ai rien fait du tout, répondit Sylvia, très surprise. Je ne les connais pas, les Dickson.... Je l'ai trouvée fort belle, cette Arabella... voilà tout!

—Voilà tout? Et vous croyez, vous, qu'on peut dire comme cela: «Voilà tout», quand on a devant soi une mère acharnée à marier sa fille, une fille fatiguée de promener ses épaules de Monte-Carlo à Wiesbaden, et de Luchon à Dinard, sans compter le colonel, un colonel qui a dû assiéger plus de gendres que de citadelles?... Eh bien! tout ce monde-là est furieux contre vous, ma chère Sylvia, et fait un bruit, un bruit.... Ah! des bourdonnements comme une ruche d'abeilles!... Des abeilles sans miel! ajouta Liliane en riant.

Sylvia devenait inquiète sans pouvoir s'expliquer la cause même de cette inquiétude.

Elle demanda:

—Et pourquoi tout ce bruit? Plus vous me parlez de ces Dickson, moins je comprends comment je puis, moi....

—Eh bien! mais ne vous fâchez pas, dit Liliane, et... et M. de Solis?

—M. de Solis?

—Oui!... C'était sur lui que le colonel et la colonelle et la petite colonelle avaient braqué leurs batteries.... Et comme M. le marquis ne fait pas mine de capituler et qu'il a des raisons pour ne pas le faire....

—Des raisons? Quelles raisons? dit Sylvia brusquement.

—C'est vous qui le demandez!... fit mistress Montgomery. Voyons, Sylvia, je vais vous prouver toute mon affection en me montrant très... très indiscrète.... Mais je vous jure, dit-elle avec un accent sincère et profond, oui, je vous jure que c'est l'amitié que je vous porte qui me fait parler.... Je vous ai dit que vous étiez très imprudente.... Eh bien! je vous le répète, vous êtes très imprudente!

—Moi?... Et que signifie?...

—Voyons! Vous êtes allée souvent du côté de Tourgeville, dans une petite cahute de pêcheurs... très pittoresque... oh! très pittoresque... je l'ai photographiée. Je vous montrerai même le cliché.... Très réussi. Excellent, mon appareil. Un detective. Mais vous y êtes allée plus d'une fois à une heure où il n'y avait guère de lumière... photogénique!

—J'allais porter des secours à une pauvre femme à laquelle je m'intéresse, répondit Sylvia.

Liliane souriait.

—Oh! je sais bien! Mais le malheur est qu'hier, pas plus tard qu'hier, on vous y a vue!

—Hier?

—Et que cinq minutes après votre entrée chez la mère Ruaud.... M. de Solis....

—M. de Solis?

—Poussait la porte de la pauvre femme et y entrait aussi... après vous!

—Après moi?

—Je ne sais pas ce que pouvait avoir à faire le colonel Dickson de ce côté-là.... Quelque reconnaissance... offensive, sans doute. Toujours est-il qu'il vous a vue!

Sylvia se leva brusquement, une rougeur de colère montant à ses joues pâlies.

—Il m'a vue, moi?... Là-bas!... Avec M. de Solis! Mais c'est faux! dit-elle indignée. Mais il a menti! Il a pu voir M. de Solis.... Il a pu voir une autre femme.... Mais ce n'était pas moi! Ce n'était pas moi!

Son accent de sincérité douloureuse fit presque regretter à mistress Montgomery d'avoir parlé.

—Je vous crois, ma chère Sylvia, je vous crois. Mais il n'en est pas moins vrai que le colonel et sa perruche de colonelle ont raconté....

—Que m'importe ce qu'ils disent! fit Sylvia en haussant les épaules. De quoi s'occupent ces gens dont j'ignore l'existence et qui sont là à épier la mienne?... M. de Solis... chez Victoire Ruaud... avec une autre femme!...

Elle s'arrêta, tout à coup, pensive, inquiète, et dit brusquent:

—Quelle autre femme?

Alors Liliane hocha la tête, souriant presque mélancoliquement, l'éternelle rieuse:

—Ah! ma pauvre amie! Ma pauvre amie! Voilà un point d'interrogation que je ne vous conseillerais pas de poser devant une autre que moi!

—Qu'est-ce que j'ai dit? demanda Sylvia, comme inconsciente de l'aveu.

—Rien!... Mais l'idée seule qu'une autre... cette simple idée!... Mais vous êtes jalouse, ma pauvre amie! Mais c'est plus sérieux que je ne l'aurais cru.... Mais vous l'aimez toujours!... Ah! je vous envie d'aimer quelqu'un, vous.... Seulement, je vous assure que je vous plains!

Elle tenait, entre ses bras, la jeune femme dont le regard maintenant était voilé de larmes, et, avec une sorte de pitié maternelle, elle essayait de donner un peu de confiance à cette âme en détresse.

Deux ou trois petits coups frappés à la porte les firent tressaillir l'une et l'autre.

—Essuyez vos yeux, Sylvia!

Puis, souriante:

—Entrez! dit-elle.

C'était le docteur Fargeas.

—Par exemple, fit-il en riant, voilà une villa bien gardée! Pas de domestiques pour annoncer!—Eh bien, chère madame Norton, les nerfs aujourd'hui, est-ce que nous les domptons un peu, nos nerfs?

—Vous voyez! dit Liliane en montrant Sylvia encore troublée.

—Oh! oh!—et le docteur hochait la tête—nous ne les domptons pas trop, ces misérables nerfs. Qu'est-ce que vous avez donc?

—Je ne sais... une émotion....

—Que j'ai eu la niaiserie de provoquer par un bavardage inutile... fit Mme Montgomery. Vous m'en voulez? demanda-t-elle à Sylvia.

—Non, ma chère Liliane, au contraire, je vois que vous m'aimez vraiment!

Fargeas faisait, en se tordant les lèvres, une petite moue mécontente.

—Ah! les émotions, les surexcitations... c'est pourtant défendu ça!... C'est comme le bord de la mer.... Je ne crois pas que ça nous réussisse, le bord de la mer!... Décidément il faudrait essayer des montagnes.... Bagnères.... Cambo... ou tout bonnement revenir à Paris.... C'est encore là qu'on a le moins froid l'hiver et le moins chaud l'été!

—On n'est jamais mieux que chez soi!... dit Liliane. Et j'ai une idée, docteur: si Sylvia retournait tout bonnement en Amérique?

Fargeas fit de la tête un signe négatif.

—Une traversée! Non, non. Ne songeons pas à cela. Mais je voudrais, sans aller aussi loin, en restant en France, du calme, du repos.... Avez-vous une plume? Je vais rédiger une ordonnance....

Et pendant que, sur le bureau de Sylvia, il écrivait rapidement, Mme Montgomery lisait par-dessus son épaule:

—Iodure de sodium, 50 centigrammes par jour à continuer pendant un mois, dans une tasse de tisane de valériane, matin et soir.

—C'est toujours la même chose! dit-elle.

—Ah! parbleu, fit le docteur. Il y aurait bien d'autres remèdes.... Mais....

Il s'arrêta, comme craignant d'en trop dire.

—Mais? demanda Liliane.

—Pardon, chère madame, la Faculté a ses secrets.

—Et la femme les devine... quelquefois! dit Mme Montgomery.

Elle s'était retournée vers Sylvia à qui maintenant le valet de pied apportait des cartes sur un plateau et elle remarquait l'émotion de mistress Norton.

—Quoi donc? demanda-t-elle.

Elle regarda les cartes à son tour: Monsieur de Bernière. Le marquis et la marquise de Solis!...

—Georges de Solis!... Vous ne pouvez pas les recevoir.

—Et pourquoi ne les recevrais-je pas? dit Sylvia. Seulement, j'ai besoin de me remettre. Tout ce que vous m'avez conté m'a un peu troublée. Seriez-vous assez aimable, chère amie, pour faire prendre patience à la marquise? Au salon! Je vous y rejoindrai dans un moment.

—Parfaitement, je descends, dit Liliane.

Elle regardait Fargeas qui écrivait toujours, n'ayant pas levé la tête, et déjà sur le seuil de la porte:

—De la valériane! Pour le cœur, oui, pensait mistress Montgomery.... Ça l'empêche de battre, ça ne l'empêche pas de souffrir.


IX

Au salon, dont la grande porte ouverte laissait voir, comme un fond d'admirable tapisserie, la mer toute bleue, tachetée de voiles lumineuses, le ciel rayé de vols de mouettes pareilles à des flocons blancs—Mme de Solis attendait, avec son fils et son neveu.

—Je vous prie d'excuser mistress Norton, dit Liliane. Elle sera à vous dans un moment, madame la marquise.... Et si vous voulez bien m'accepter pour la remplacer....

—Nous ne dérangeons personne?... demanda Mme de Solis.

—Pas même moi, qui ai achevé mon ordonnance, dit Fargeas en entrant.

—Une malade? demanda la marquise.

Le fils compléta vivement l'interrogation de la mère.

—Mme Norton?...

—Oh! toujours le même état de surexcitation, mais rien de plus grave, Dieu merci, répondit Fargeas.

—Vous répondez de guérir Mme Norton, n'est-ce pas, docteur, dit encore M. de Solis.

Et Liliane songeait:

—Si le colonel était là, il devinerait tout, et rapidement et sans lorgnette de campagne.

—Mme Norton, répondit Fargeas, ne serait en danger que si des émotions trop violentes venaient traverser son existence. Et, Dieu merci, nous n'avons rien de semblable à redouter. Et bien, marquis, et vous? Est-ce que vous resterez longtemps à Trouville?

—Vous dites cela, docteur, fit la marquise en riant, comme si vous demandiez à mon fils: «Ah ça! est-ce que vous n'allez pas bientôt partir?»

Fargeas répondit sérieusement:

—C'est que le déplacement est ce que je recommande le plus volontiers! Changer d'air! changer d'idées! tout est là!

—Vous me disiez, un jour, docteur, remarqua Liliane, que rien ne valait le logis accoutumé, le coin du feu?

—Ah! ah!—et le docteur avait son hochement de tête habituel.—Cela dépend des affections, de leur nature et de leur gravité.

—Je partageais encore votre opinion hier, dit la marquise, et j'allais prier mon fils de me faire un sacrifice... oui, de venir me tenir compagnie à Solis, mais j'ai réfléchi.... Et puis, on me l'écrit de là-bas—Solis est triste, triste!... Nous n'aurons pas de vendanges cette année! Pas un grain de raisin! Solis est comme Paris: il est affecté de cette maladie morale que tous vos remèdes ne guériraient pas, docteur!... Il a... mais mistress Montgomery va se fâcher....

—Pourquoi? demanda Liliane.

—Parce que c'est très désobligeant pour vos compatriotes ce que je vais dire.

Mistress Montgomery se mit à rire.

—Je parie que vous allez dauber sur les Américains, les Américaines et sur ce que vous appelez d'un mot très difficile à prononcer, l'«américanisme».

—Justement, répondit la marquise.

Bernière, qui n'avait rien dit, assis dans un coin du salon, interrompit vivement:

—Les Américaines! Oh! n'en dites pas de mal, ma tante! Des créatures supérieures, les Américaines! De vraies femmes, les Américaines! Mais il n'y a plus que les Américaines au monde... et au demi-monde!

—Merci! dit Liliane.

La marquise, doucement, en femme du XVIIIe siècle causant du fond de son fauteuil, n'en continua pas moins:

—Ce qui n'empêche point l'Amérique d'avoir ravagé les vignes de Solis et, avec nos vignes, nos mœurs françaises, nos pauvres vieilles mœurs intimes et sans tapage. Ce qui ne l'empêche pas, votre Amérique, avec ses délicieuses Américaines, d'avoir apporté à Paris, comme à mes raisins là-bas, oh! mon Dieu, rien, presque rien, rien du tout... mais une maladie américaine... le mildew!

—Vous dites? fit Dernière.

—Le mildew.

—Prononcez «mildiou», fit mistress Montgomery, qui riait toujours.

—J'entendais bien, madame. Et qu'est-ce que le «mildiou», s'il vous plaît, ma tante?

—Demandez au docteur, fit Mme de Solis.

—Vous n'êtes pas propriétaire de vignes, voilà ce que cela prouve, cher monsieur.

—Non, dit Dernière.

—Eh bien, dit la marquise, le mildew est un aimable champignon parasite qui moisissait gentiment, il y a douze ou quinze ans, en Amérique et que nos vignes, nos braves vignes gauloises ne connaissaient pas, lorsqu'on s'est avisé de planter en France des vignes américaines! Nous avions alors le phylloxéra....

—Plus patriotique, le phylloxéra, dit Bernière.

—On a combattu le phylloxéra et on a eu le mildew. Le mildew, ce petit parasite qui tache de rouge et qui dessèche les feuilles vertes, qui les tord, qui les ronge, qui les tue; qu'on essaie de tuer avec du soufre et de la chaux et qui reparaît au printemps avec les roses, quand on l'a cru bien brûlé, bien enterré, l'hiver, avec la neige! Le mildew, ce besoin de bruit, de fortune, de mouvement, de luxe, de tapage, qui fait de notre France une Amérique au petit pied! Le mildew, ce fracas incessant qui a remplacé la bonne vie sans morgue de nos grand'mères; le mildew, cette pose éternelle, cette éternelle représentation et cette mise en scène si différente de l'existence intime, discrète, et comme parfumée de douce paix que nous menions autrefois! Eh! parbleu, l'esprit est aussi vif, le cœur est aussi chaud, la bonté est aussi grande; il y a toujours les mêmes vertus dans ce beau pays de France, et la vigne, que le soleil y dore, y mûrit toujours le vin le plus généreux; mais, regardez bien, esprit, bonté, cœur, et la vigne et la vie, tout cela est comme piqué, comme taché. Tout cela a quelque chose. Quoi? De l'impondérable! De l'indéfinissable! Je ne dis pas de l'inguérissable! Ce n'est rien et c'est quelque chose! Ce n'est pas grave et ce ne peut être mortel! C'est—comment diriez-vous, mon neveu?—c'est le chic, c'est le luxe, c'est la pose, c'est le coup de cravache éternel dans le steeple-chase acharné, c'est de la moisissure de vertus. Eh! parbleu, c'est le mildew!

—Ah! bonté du ciel! s'écria mistress Montgomery, qui avait écouté le speech narquois de la marquise comme au théâtre on écoute un air de bravoure, et c'est nous qui sommes cause de tout cela?

—Mon Dieu, oui! fit Mme de Solis. A peu près! Mais il y a des exceptions!... dit-elle avec un fin sourire.

—Et en voici une! s'écria mistress Montgomery en montrant Éva qui entrait.

—Venez, venez, ma chère Éva à la rescousse! On dit du mal de notre Amérique.

Éva s'arrêta après avoir salué Mme de Solis.

—On dit du mal de l'Amérique?... Et qui donc? fit-elle, sa jolie tête très brune se redressant avec une sorte de charme belliqueux.

—La marquise, répondit Liliane, qui nous reproche d'avoir perverti Paris, endommagé ses vignes; je ne sais quoi!

Mme de Solis sourit encore:

—Oh! une boutade! Ce n'était pas pour vous que je parlais, ma chère enfant! Ni pour mistress Montgomery! Mais je suis une vieille Française un peu entêtée dans les mœurs d'autrefois et, partout où je vois des excentricités qui montrent le bout de leurs griffes....

—Vous criez que les coupables sont les Américaines! dit Liliane.

Le docteur Fargeas répliqua:

—Souverainement injuste. En fait de sottises, nous n'avons pas besoin d'articles d'importation. Nous fabriquons parfaitement ça nous-mêmes?

—Je rie me permettrais pas de répondre à Mme de Solis, fit Éva, mais je crois que nous avons, les uns et les autres, à nous pardonner un peu... beaucoup de défauts! Il est tout naturel qu'on juge les Américains à Paris comme nous jugeons les Français à New-York. C'est vrai, quand je suis venue, je croyais sérieusement que je faisais mon entrée dans Babylone!

—Les jardins suspendus! dit M. de Bernière.

—Oh! pis que cela: une succession de cavernes!

—Et maintenant?

—Ah! maintenant! Je m'aperçois que j'étais injuste... comme la marquise, sans doute!

—Nous n'avons pas encore inventé le mildew! fit Mme de Solis.

Elle s'était approchée d'Éva et regardant, au poignet de la jeune fille, un petit cercle d'or orné de perles:

—Tiens, un joli bracelet que vous avez là!

—Il n'est pas de Tiffany, il est français, dit Éva, qui, se tournant vers Georges, ajouta avec une petite moue un peu railleuse: «Vous voyez, monsieur de Solis, ce n'est pas un des lourds bracelets dont vous me parliez, vous rappelez-vous?»

—Ah! c'est vrai! dit le marquis.

—Il vous plaît, celui-là?

—Oui!

—C'est le même que celui de Sylvia.

—Il est charmant!... dit Georges.

—Charmant!... ajouta Liliane.

Et Éva pensait: «Charmant, parce que Sylvia l'a trouvé joli!»

Bernière, qui avait aussi regardé le bracelet en répétant, comme tout le monde, le mot officiel: charmant, demanda, tout à coup, à Liliane:

—Ah! mistress Montgomery, pardon! Une question?...

—Dites!

—Qu'est-ce que c'est que ce petit papier que j'ai reçu signé de vous, hier?

Et il tirait, de son porte-cartes, un bristol plié en deux.

—Eh bien, quoi! fit Liliane, vous n'avez donc pas lu?

—Si, j'ai lu! «Demain, à six heures précises, Surprise-party, villa normande, chez mistress Norton!»

—Surprise-party? Eh bien?

—Eh bien! cela signifie qu'aujourd'hui, à six heures, sans que Mme Norton en soit avertie, nous envahissons sa villa, nous nous installons à son piano, nous faisons danser, nous sommes maîtres du logis... nous donnons une fête chez Sylvia, qui l'ignore, voilà! Surprise-party? Vous ne connaissez pas? Coutume américaine!

—Le mildew! répéta Mme de Solis. Fargeas souriait:

—Alors, les chroniqueurs ne mentent pas, ça se fait, ces choses-là?

—Couramment. Comment! cela ne vous plairait pas, docteur, une surprise-party, chez vous, tout à coup, à une heure indue?...

—Avec bouleversement de tous mes livres?... Moi? Je serais capable d'envoyer chercher des gardiens de la paix!

—Peine inutile. Quand on en a besoin, on n'en trouve pas!

—Mais, vous savez, dit en riant Éva, votre surprise-party... maintenant que je suis prévenue....

—Ne sera plus une surprise! Eh bien! dit mistress Montgomery, n'avertissez pas Sylvia, qui ignore tout. Et l'aventure la distraira peut-être.

—D'autant plus que nous serons nombreux! dit Bernière. La belle miss Arabella doit être des nôtres....

—Comment! Miss Dickson?

—Dame! Elle lisait, devant moi, sur la plage, une invitation pareille, signée de votre main!...

—Ah! c'est vrai!... J'oubliais!... Ah! j'ai fait là une belle affaire!... Les lettres étaient expédiées avant que j'eusse appris les bavardages du colonel! Et il est capable de venir, le colonel, et mistress Dickson, et le trio!... Ici, les Dickson! Ah! que c'est désagréable!

—Pourquoi? demanda Bernière.

—Rien! Tant pis! On le verra manœuvrer, le colonel, voilà tout!

La marquise de Solis s'était penchée à demi vers Fargeas et lui demandait:

—Un peu folles, n'est-ce pas, docteur, toutes ces Américaines?

—Non, pas toutes! Vous l'avez dit!

Et, montrant Éva qui causait avec Georges:

—Il y a des exceptions!

—Je sais bien, fit la marquise. Le mildew ne dévore pas toutes les grappes!

Et comme Sylvia entrait, le docteur avait bien envie d'ajouter que celle-là, non plus, n'était pas atteinte du mildew, comme le pensait peut-être la marquise; mais mistress Norton s'approchait déjà de Mme de Solis et, de sa voix douce, un peu lente, lui demandait pardon de s'être fait attendre:

—J'étais un peu souffrante!...

—Votre santé? J'espérais que vous alliez mieux!

—Demandez au docteur, dit Sylvia.

—Cela devrait aller mieux! La vérité est que je ne suis pas très content, répondit Fargeas.


Mme de Solis étudiait, avec une sorte d'inquiétude mortelle—égoïste en réalité—la jolie Américaine dont son fils évitait le regard, et lentement, avec une expression de bonté réelle:

—Je n'entends rien à la médecine, dit-elle, mais il me semble, chère mistress Norton, qu'il doit y avoir beaucoup d'imagination dans votre souffrance.

—De l'imagination?

Et Sylvia semblait chercher à se rendre compte elle-même de son état d'esprit.

—Oh! je sais bien! dit la marquise. Dès qu'on croit souffrir, on souffre! Comme on est malheureux au moral, dès qu'on croit l'être! Comme on est amoureux à en mourir, dès qu'on se figure qu'on est amoureux! Voyons, docteur, n'ai-je pas raison?

—Si! si!... Cela entre dans ma théorie, cela! Je ne m'apitoie que sur les maux inévitables!

—Qui sont? demanda Georges pour se mêler à la conversation.

—Oh! je crois vous avoir déjà donné et redonné ma formule. Ne me faites pas rabâcher. C'est du déjà dit. Elle tient dans trois m majuscules!

—Deux de plus que dans Montgomery de New-York! dit Liliane en riant.

—Et ces trois m, docteur?

—Oh! fort peu aimables, mes majuscules! La Misère, la Maladie et la Mort!... Le reste, peuh! Imagination, comme dit madame la marquise.

—Mais, insista le marquis, sans regarder Sylvia qui écoutait, très émue, la maladie qui naît d'une souffrance morale, cachée, d'un idéal meurtri, d'un amour qu'on étouffe?...

—Une question. Vous en avez vu beaucoup, beaucoup, de ces amours-là? interrompit Fargeas, l'air sceptique.

—Il suffit d'en rencontrer un pour le plaindre.

M. de Solis avait dit ces mots d'un ton profond, très grave et, comme Sylvia était près de lui, il ajouta rapidement très bas:

—Le plaindre et l'adorer.

Sylvia ne répondit rien, comme si elle n'eût pas entendu; mais cette adoration affirmée là furtivement, imprudemment aussi, avec l'espèce de défi que portent au danger ceux qui aiment, ce mot rapide lui entrait dans le cœur; et l'œil inquiet d'Éva épiait sur le visage de Sylvia la moindre trace d'émotion, et, en même temps, l'imperceptible mouvement de lèvres du marquis parlant à mistress Norton.

La mère aussi épiait peut-être, car interrompant presque l'élan de son fils, elle disait doucement:

—Eh! bien, moi, j'en ai rencontré quelques-uns de ces amours vrais, et je suis assez vieille femme pour avouer qu'il y en a même dont j'ai entendu battre les ailes... frt! frrt! On dit que ça a des ailes, ça! Mais je scandaliserais bien miss Éva en lui affirmant que si on lui jure qu'on mourra pour ses beaux yeux, c'est peut-être très joli, très agréable, très musical, mais c'est une phrase toute faite qui n'a aucune importance. Elle ne doit pas s'en préoccuper. Je connais des gens qui l'ont dite cent fois à cent femmes différentes et qui ne sont pas morts le moins du monde!

Et la marquise, souriant à Éva, ajouta:

—Je vous dépoétise la vie, hein, mon enfant?

La petite Américaine répondit nettement:

—Pas du tout, oh! pas du tout, madame! Je n'aimerais guère, moi, qu'un galant homme qui, au lieu de me promettre de mourir pour mes beaux yeux, comme vous dites, me jurerait de vivre pour moi.

—Et vous auriez raison! C'est plus difficile! fit la marquise. Ravissante, cette petite! dit-elle tout bas à mistress Montgomery, qui se mit à rire en répondant:

—Américaine, pourtant! Que faites-vous du mildew?

—Oh! je vous ai dit qu'on en guérissait, répliqua Mme de Solis.

Le docteur Fargeas s'intéressait visiblement à cette conversation qui, sous la banalité apparente des propos échangés, cachait un secret deviné plus qu'à demi, une souffrance latente, un peu de romanesque maladif qu'il entendait traiter par la méthode antiseptique, comme tout autre microbe.

—Eh bien! mais, dit-il, voilà miss Éva, la moins romanesque des jeunes filles, qui vient de débiter une phrase de roman!

—Moi?

—Vous!... «Un homme qui vous jurerait de vivre pour vous, avec vous!» Mais vivre ou mourir, ma chère enfant, dans ces cas-là, c'est la même chose! Ceci n'a pas plus d'importance que cela. Et, depuis le divorce....

—Ah! le divorce! s'écria Mme de Solis. Il me semble que c'est encore quelque chose d'américain, ça. Le divorce! Autre espèce de....

Mistress Montgomery l'interrompit vivement:

—Ne parlez pas trop mal du divorce, madame la marquise, je sais des gens qui en ont essayé et que vous pourriez blesser!

—Eh bien! quoi? Voyons, demanda Fargeas, qu'est-ce qu'ils en disent... après l'épreuve?

La belle Liliane sembla se recueillir un moment, puis, avec un petit geste indifférent:

—Peuh!... Le divorce c'est comme le mariage.... De loin, c'est très gentil, très gentil... et de près!...

—Ah! dame! fit le docteur. Ça a sa lune de miel aussi!... Mais elle s'use, comme toutes les lunes de miel! Ce que je reproche au divorce, moi, c'est d'avoir ôté je ne sais quelle poésie au mariage... poésie de la prison, si l'on veut! Mais un cachot est plus pittoresque qu'une chambre d'auberge! Grâce au divorce, voilà le mariage banalisé!

—Pourtant, dans notre effroyable Amérique, comme l'appellerait volontiers la marquise, le divorce a bien son agrément, dit mistress Montgomery. Je m'ennuie? Je m'échappe! La cage me tue? Je l'ouvre! Et je pars! Et je suis heureuse! Et si je rencontre mon....

—Mon idéal! dit Mme de Solis.

—Avec retouche! compléta Bernière.

—«Preste, voici ma main!» Oh! aucune publication! «Tu me plais? Je te plais? Marions-nous!» Et l'on va se marier! «Vite, une licence! Un magistrat.» Un ministre protestant ou un prêtre catholique, tout est excellent. «Bonjour, bonsoir!» Une ou deux questions, un petit sermon, un certificat sur papier... libre! Gratification à l'officiant! Poignée de main au magistrat! Et tout est dit. C'est net et froid comme une lame de couteau! J'avoue, ajouta Liliane, que j'ai un peu beaucoup regretté cette pompe et cette musique d'un mariage à la Madeleine.

Elle semblait penser à quelque rêve non réalisé dans son existence de jolie femme. Oui, la musique, les orgues, le défilé de tout Paris à la sacristie, le soleil, le tapage, les notes dans les journaux, une autre espèce de poésie: la poésie du reportage!...

—Il y a pourtant, dit miss Éva de son ton bref, sérieux et profond, dans le mariage de chez nous, quelque chose de touchant et d'émouvant qui doit, je pense, enlever à la cérémonie ce froid de couteau dont parle mistress Montgomery! C'est lorsque l'officiant, ouvrant devant ceux qui sont là, devant lui, le livre où nous avons, tout enfant, appris nos premières prières, leur lit ceci: «Vous prenez cet homme—ou cette femme—dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, dans la santé comme dans la maladie, dans la pauvreté comme dans la richesse»—et qu'on répond: «Oui! je le jure!»

Il n'y avait, chez la jeune fille, rappelant le texte, rien de sec ni d'hostile, rien de l'allure prédicante des salutistes; au contraire, une foi réelle, une étonnante profondeur d'âme. Georges et Sylvia l'écoutaient, frappés l'un et l'autre.

—Et l'on jure, parbleu! fit Fargeas. Il ne manquerait plus que ça, qu'on ne jurât pas! La mariée est charmante, le marié est amoureux.... Ils jureraient tout ce qu'on voudrait! Et le divorce n'en vient pas moins casser le serment comme une branchette morte de la fleur d'oranger fanée! Ah! les lendemains de ces moments-là! Je ne le vois pas aussi souriant que Mme Montgomery, moi, le divorce. Je le vois affreusement utilitaire, naturaliste et cruel. Cas de divorce telle maladie mortelle, cas de divorce telle souffrance qui rend fou, cas de divorce tel malheur qui rend paralytique! Car les gens pratiques ont inventé, parmi les cas de rupture, les infirmités ou le malheur! «Tu me plaisais? Je te plaisais! C'était bien!...—Tu es malade, perdu de santé, pauvre homme, ou tu es vieillie, pauvre femme! C'est une autre affaire! Cas de divorce!...» J'ai connu—c'était le bon temps, c'était le vieux jeu—de pauvres diables que la souffrance, loin de désunir, rapprochait! Et des femmes qui mettaient leur vanité à pouvoir dire qu'elles n'avaient appartenu qu'à un seul homme vivant!

—J'en sais même qui ont voulu n'aimer qu'un seul être au monde, même mort! répondit doucement la marquise de Solis.

Mistress Montgomery se mit à rire.

—C'est très joli, tout cela! Mais vos Françaises avaient trouvé le moyen facile de ne pas divorcer... même avant la loi.... Elles divorçaient par contrebande! Ma foi, j'aime encore mieux l'Américaine! Le mildew! Tout ce que vous voudrez! C'est plus loyal, c'est plus honnête, c'est plus franc!

—Mistress Montgomery est divorcée! dit la marquise au docteur, un peu ennuyé de sa minute d'oubli et qui s'excusait alors auprès de Liliane:

—Madame, croyez bien... je ne voulais pas....

—Oh! dit-elle, c'est sans importance! Au fond, je suis complètement de votre avis! Le divorce, c'est comme vos bromures... on change l'ordonnance et ça ne guérit rien! Voyons, Bernière, il faut pourtant l'organiser notre fameuse party? Il est déjà quatre heures, mon cher.

—A vos ordres, madame! dit le vicomte.

Et Liliane, tendant la main à Sylvia:

—Nous vous quittons, chère amie! A bientôt! Et un peu de gaieté, voyons! La marquise a raison! C'est imaginaire! Ah! j'inventerai des folies pour vous distraire! Et très sages, mes folies! A bientôt!... Et pas d'imprudence! ajouta-t-elle encore tout bas.

—Vous vous trompez, dit Sylvia. Je n'ai commis aucune imprudence... aucune!

—Tant mieux!—Et à bas le colonel!

Sylvia s'était comme détachée de mistress Montgomery, et, rapidement, passant près de Georges, lui jetait ces mots, très vite:

—J'ai à vous parler, monsieur de Solis.

—A moi?

—Oui. Revenez dans un moment!

Liliane, alors, qui avait surpris ce mouvement furtif, songeait à ce que Sylvia venait de lui dire: «Aucune imprudence!» et trouvait que son amie était plus insensée encore qu'elle ne le supposait.

—Vous nous accompagnez, docteur? dit Mme de Solis.

—Oui.... J'ai une visite à faire tout près.... Je repasserai peut-être par la villa pour savoir des nouvelles de mistress Norton... ou plutôt pour avoir le plaisir de la revoir....

—Et sans rancune, docteur! dit Liliane, tendant la main à Fargeas en passant devant lui.

—Sans rancune, madame!


Georges de Solis avait salué profondément Sylvia. Il sortait avec sa mère pendant qu'Éva, un peu pâle, le suivait des yeux. La jeune fille, restée seule avec Sylvia, dit alors, après un silence:

—Charmante, Mme de Solis!

—N'est-ce pas? dit Sylvia. Et...—elle sembla hésiter—et son fils?

—Le marquis? fit Éva, un peu étonnée.

—Oui!

—Un gentleman accompli, répondit la jeune fille froidement.

—Mieux que cela, corrigea mistress Norton, un gentilhomme!

Éva sourit légèrement et répliqua, la voix un peu sèche:

—Disons un honnête homme, et tout sera dit!

Sylvia avait regardé la petite Américaine.

—Vous ne l'aimez pas beaucoup, M. de Solis, ma chère Éva!

—Moi? Qui vous fait croire?

—La manière dont vous en parlez!

—Je ne parle jamais de M. de Solis! dit-elle encore de soin ton bref.

—Norton m'en a parlé pour vous!

—Mon oncle?

—Il a des idées très personnelles, votre oncle, et quoi qu'il veuille vous laisser, naturellement, toute liberté....

Éva sentait vaguement qu'en lui parlant Sylvia voulait savoir ce qu'elle pensait de M. de Solis.

—Norton, continuait la jeune femme, serait certainement très heureux de savoir votre avenir assuré par une union....

—Quelle union? interrompit Éva. M. de Solis vous a-t-il chargée de me parler pour lui?

—Non, je vous ai dit que votre oncle....

—Mon oncle n'ignore pas que mes idées sur le mariage sont très nettes. Le serment que je prêterai, comme je le disais tout à l'heure, sera pour toute mon existence, et je n'accepterai ce même serment que d'un homme qui m'aimera comme je l'aimerai, de toute son âme. Je ne parle pas de M. de Solis. Je parle de moi qui ne l'aime pas.

Ces mots avaient été dits avec une décision qui sentait la vérité, et Sylvia, dans son regard triste, laissa passer l'éclair d'une joie involontaire.

—Vous ne l'aimez pas, Éva? Vous n'aimez pas M. de Solis?

—Non.

Mais Sylvia insistait:

—Regardez-moi bien! Vous êtes ma sœur! Une sœur chérie! Il m'a semblé surprendre en vous, lorsque l'on parlait de M. de Solis....

—Je n'aime pas M. de Solis, interrompit la jeune fille. Et, je vous le répète, je ne serai la femme que d'un homme que j'aimerai!

La réponse, cette fois, avait dans sa résolution quelque chose d'hostile qui inquiéta mistress Norton.

—Qu'est-ce que vous avez, ma chère Éva? Ce que je vous ai dit ne vous a pas blessée?

—Blessée? Non! fit Éva. Vous voulez savoir ce qu'il y a au fond de mon cœur, je vous le dis... franchement... comme à une sœur... puisque vous me donnez ce nom.... Et pourquoi aimerais-je M. de Solis?... Est-ce qu'il peut m'aimer, lui?

—Qui vous dit—et Sylvia hésitait un peu—que M. de Solis?...

Cette fois, une amertume perçait vraiment dans les paroles de cette enfant, et Sylvia répondait, en regardant les beaux grands yeux clairs, la chevelure noire, le fin profil de la jeune fille:

—S'il peut vous aimer?... Avec votre grâce, votre beauté, votre bonté!

—Eh! d'autres sont belles, d'autres sont bonnes! dit Éva. D'autres l'aiment peut-être! Et lui, lui, est-ce que vous croyez qu'il se préoccupe de moi?...

Elle laissait tomber son regard sur le bracelet que, tout à l'heure, M. de Solis avait regardé—regardé parce qu'il ressemblait au bracelet de Sylvia—et, lentement:

—Même en me parlant, il pense à une autre!

—A une autre? Éva, mon enfant, que voulez-vous dire? Je veux savoir!...

—Quoi? Le secret de M. de Solis? dit-elle. Demandez-le-lui, quand vous le verrez!... A vous, il le dira certainement.

Elle avait jeté ces derniers mots d'un ton brusque, voulant évidemment terminer là un entretien qui lui déplaisait, lui pesait, et, malgré un appel de Sylvia, elle s'éloigna, poussant la porte, remontant jusqu'à sa chambre avec des sanglots dans la poitrine.

—Éva!

Elle était loin déjà, Éva, cherchant le coin solitaire où, sans honte, elle pourrait pleurer, nerveusement, savait-elle pourquoi?


Sylvia restait seule, effrayée.

Une pensée lui venait maintenant, inquiétante, et elle avait encore dans les oreilles l'accent avec lequel Éva lui avait comme cinglé ces mots au visage: «Le secret de M. de Solis? Demandez-le-lui quand vous le verrez!»

—Est-ce qu'elle l'aimerait? se disait-elle.