WeRead Powered by ReaderPub
L'américaine cover

L'américaine

Chapter 15: X
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The narrative unfolds at a fashionable seaside resort, where a seasoned neurologist, a world‑weary marquis, and a young dandy converse about medicine, passions, and ennui; through their interactions and the figure of an American woman who suffers, the author sketches a portrait of feminine experience while examining divorce as a social phenomenon associated with American customs. Scenes alternate between intimate psychological observation and social commentary, probing the limits of love, habit, and modernity, and balancing ironic causerie with moments of sympathy for personal distress.

X

M. de Solis avait hâte de revoir Sylvia. Ne venait-elle pas de lui dire furtivement qu'elle avait à lui parler? Quand? Le plus tôt possible. Une visite nouvelle dans une même journée ne pouvait-elle sembler déplacée, éveiller les soupçons? Et pourquoi? Y avait-il donc imprudence à se montrer à la villa, aujourd'hui même, puisque Sylvia lui demandait de revenir «dans un moment»? Ne pouvait-il reparaître sous le prétexte de lui apporter quelque livre, une partition? Et puis il ne raisonnait pas. Il n'y avait point d'obstacle: il en eût souhaité, tout prêt à la lutte, las de son existence plate, de cet amour latent, en quelque sorte résigné, caché. Ses appétits d'aventures, sa soif de nouveau s'éveillaient, le poussaient à rêver quelque brusque exode, un départ avec cette femme partageant désormais ses explorations, ses dangers et sa vie. Quelle folie!

Et pourtant cette pensée lui venait, depuis quelques jours, le tenaillait comme un supplice. Il y songeait en allant vers la villa, après avoir chez lui reconduit sa mère, sa mère qu'il trompait en lui disant qu'il s'arrêtait un moment au Casino, lire les journaux, alors qu'il retournait vers l'adorée, vers le péril.

Sylvia était encore dans le grand salon quand M. de Solis se fit annoncer. Elle avait approché de la porte ouverte un rocking-chair, et, étendue là, elle regardait la mer, très verte, par-dessus des touffes poudreuses de tamaris.

Elle accueillit M. de Solis comme quelqu'un qu'on attend. Certaine qu'il reviendrait, elle était demeurée là; elle lui tendit la main et il resta, un moment, à la regarder, heureux de ce silence qui troublait un peu la jeune femme.

—Vous n'avez pas vu Éva? demanda-t-elle, pour parler.

—Non. Et pourquoi aurais-je vu miss Meredith?

—Une idée. Je ne sais pas.

—Ne trouvez-vous point qu'elle a depuis quelque temps, qu'elle avait, aujourd'hui surtout, l'air agressif... ou triste, je ne saurais dire au juste le mot?

—Je n'ai pas remarqué, dit Georges. Mais hier elle semblait si heureuse... elle riait d'un rire d'enfant.

—Hier? demanda Sylvia.

—Hier soir.

—Vous l'avez vue hier?

Et Sylvia étonnée, interrogeait Solis du regard plus encore que de la voix.

—Je l'ai rencontrée chez la mère Ruaud; elle venait furtivement apporter un secours à la pauvre femme. Moi, voulant voir si le petit Francis avait menti, vous savez, quand il nous parlait....

—Oui, oui! dit Sylvia qui pensait à Éva, à cette rencontre d'Éva et du marquis.

Et M. de Solis continuait, évoquant le souvenir de la veille, la triste demeure des pêcheurs où il avait retrouvé miss Meredith, la mère souffrante, le père à demi alcoolique....

—Elle! ah! c'était elle! interrompit Sylvia.

—Qui donc?

—Rien! Une absurdité que m'a rapportée mistress Montgomery.

—Quelle absurdité?

—Après tout, ce colonel, vous ayant reconnu, avait pu croire....

Elle s'interrompit pour dire:

—Je remarque qu'Éva s'habille maintenant comme moi, oui, comme moi, et, peut-être, qui sait? quand elle espère vous rencontrer....

—Je ne vous comprends pas, dit M. de Solis, miss Meredith ne pouvait croire qu'elle me verrait chez ces Ruaud. Elle a été étonnée de me trouver au chevet de la pauvre femme et je l'ai, là, prise comme en faute. Oui, elle rougissait, la pauvre fille! dit Georges vivement. Mais que venez-vous de me dire? Le colonel? Quel colonel? Le colonel Dickson? Une absurdité? Il m'a vu, reconnu? Ah! je comprends!... Et il a cru, le colonel, que, là-bas, c'était vous? Eh bien, quoi? Quand c'eût été vous? Il doit savoir que vous vous cachez pour accomplir vos œuvres de charité comme d'autres pour commettre leurs fautes! C'est tout simple.

—Mais, fit Sylvia, il a pu trouver étrange que je me cache pour aller chez cette pauvre femme à la même heure que vous.

—Et il l'a dit? Et il l'a raconté?

—Évidemment, puisque mistress Montgomery m'en a avertie! Ah! après les méchants, je ne sais rien de plus détestable que les sots! Et, sot et méchant, qui sait si cet homme n'est pas à la fois l'un et l'autre?

M. de Solis tordait nerveusement la pointe de sa barbe noire, comme prévoyant un malheur et songeant au moyen de l'éviter.

—Il y a un moyen bien simple de répondre à la niaiserie du colonel Dickson, fit froidement Sylvia. C'est de lui dire la vérité.

—La vérité! Et après? S'il a inventé et colporté sur vous quelque méchante histoire, il en inventera une autre, analogue, sur miss Éva, voilà tout.

—C'est vrai, dit Sylvia. Mais....

—Mais quoi?

—Mais Éva est libre, elle!

—Libre! Eh bien? demanda Solis, indifférent.

Mistress Norton rassembla toutes ses forces pour ne pas sembler tremblante et, lentement, glissant presque les mots au cœur de M. de Solis:

—Elle est charmante, dit-elle.

Georges répéta, très sincèrement:

—Charmante!

—Si j'avais un frère, je ne lui souhaiterais pas d'autre femme que miss Meredith!

Elle avait, cette fois, parlé avec une fermeté qui laissait deviner toute sa pensée, cette pensée du sacrifice où il y avait un conseil, et, dans une idée de renoncement, presque un ordre.

Georges, amèrement, lui demanda:

—Et alors, c'est vous, vous qui me conseillez....

Elle voulut, par un geste, effacer ce qu'elle venait de dire.

—Vous?... Dans une minute, vous allez me parler, à moi, d'épouser Éva, comme m'en a parlé Norton! Est-ce pour m'éprouver ou pour me torturer?

—Vous torturer? fit-elle, de sa voix triste.

—Est-ce une épreuve? Est-ce pour savoir si je vous aime toujours, et toujours aussi profondément, aussi follement?

—On peut aimer Éva. Est-ce que je sais? On oublie!...

—Qui oublie? s'écria Solis en regardant cette femme, qui? Les sages, les êtres raisonnables! Ceux qui ouvrent ou ferment leur cœur à volonté. Je ne suis pas de ceux-là! Et comment oublierais-je, quand je vous ai revue, quand j'ai, de nouveau, respiré la même atmosphère que vous, et quand, moi, malheureux, je vous ai retrouvée malheureuse, souffrant de la même souffrance qui me déchire et qui me tue?

Sylvia s'était levée, comme pour fuir un entretien qu'elle avait voulu, mais qu'elle trouvait douloureux, dangereux.

—Si je souffre, dit-elle fièrement, ne craignez rien, je suis assez forte pour supporter ma souffrance!

Le marquis haussa les épaules.

—Assez forte! Et je vous vois pâle, triste, et chaque jour mon inquiétude s'accroît et j'ai peur en vous regardant. Ah! j'aurais voulu vous fuir et j'aurais dû le faire, et je l'aurais fait, je vous le jure, si je vous avais vue souriante, heureuse, ne songeant plus à ce passé dont j'emportais partout le souvenir avec moi. Mais comment partir, oui, comment, quand, en partant, il m'eût semblé que je vous laissais frappée d'un mal que le docteur Fargeas cherche où il n'est pas, et qui est là, là, dans votre cœur, dans vos souvenirs, comme dans les miens?

—Monsieur de Solis!

—Ah! vous ne le direz pas, parbleu! vous ne le direz pas, que vous n'avez rien oublié de nos pauvres rêves, mais je le vois, mais je le devine, mais je le sais!

Il se rapprochait d'elle, il lui parlait presque à l'oreille, il évoquait les visions passées:

—Vous vous les rappelez nos chères causeries, là-bas, dans la maison de votre père, et nos espoirs et nos chastes serments?...

Par la fenêtre maintenant, comme un accompagnement voulu, ordonné par le hasard, entrait, lointain, caressant, apporté par le vent et coupé comme par bouffées, un air de valse effacé, à peine perceptible, et cependant troublant, exquis, comme de la poussière d'harmonie.

Et, entraîné doucement sur la pente des souvenirs, Solis redisait les choses enfuies, abolies, perdues dans le brouillard mort—et les premières rencontres, et ce soir où, lors du mariage d'une amie de Sylvia—une amie disparue depuis—ils s'étaient trouvés, lui, le Français, et elle, la jolie Américaine, sous la cloche de fleurs destinée aux époux, une cloche faite de roses, une sorte de coupole embaumée pour couronner, comme un dôme d'église, le premier baiser de la mariée, du marié.

Et comme elle avait rougi, Sylvia. Et comme, lui, était devenu pâle lorsque les amies, battant des mains, avaient dit:

—Ils ont passé sous la cloche de fleurs! Ils sont fiancés!

Leurs mains alors s'étaient désunies et, sous ces roses, au lieu de se sentir rapproché de Sylvia, Georges de Solis, pauvre, s'en était senti si loin, si loin....

C'était pour le mariage de Norton et de miss Harley qu'elle devait embaumer la cloche de roses, the marriage bell!

—Je vous en prie... je vous en supplie... disait mistress Norton, que ces souvenirs torturaient.

Sa voix demandait le silence, l'implorait; mais, avec une sorte d'âpre joie douloureuse, Georges continuait, revivant ce passé:

—Ah! j'ai été fou alors de ne pas tout dire à votre père, de ne pas lui crier que je n'aimerais jamais que vous et de ne pas vous emporter comme mon bonheur vivant!

—Tout cela est le passé, dit Sylvia, debout et essayant de dominer son émotion. Souvenez-vous que vous parlez aujourd'hui à une honnête femme comme vous parliez alors à une honnête fille!

—C'est le passé, mais il est toujours là, puisqu'il me navre et qu'il vous tue!

Il y avait autant de douleur dans la voix de Solis que de résolution dans celle de Sylvia, et la jeune femme répondait:

—Non, on ne meurt pas de chagrin, je vous le jure, monsieur de Solis.

—Voulez-vous dire que si l'on en mourait vous seriez déjà morte?... Ah! Dieu! vous avoir revue, vous sentir frappée au cœur et vous savoir à un autre!...

—Ne parlez pas de Norton.... C'est le plus loyal des hommes!...

—Il ne vous comprend pas, il voit dans vos yeux des larmes et il ne fait rien pour les empêcher de couler. Ah! il me semble, moi, que, pour ramener à vos lèvres un sourire, je remuerais ciel et terre!

—Norton est votre ami! Ne parlez pas de Norton! répéta Sylvia fermement.

—Eh! dit le jeune homme avec colère, il est votre mari!... Et, quand j'y songe, toute cette amitié me pèse et je la déteste, et je voudrais le haïr!...

—Georges!

—Vous aime-t-il autant que moi? s'écria M. de Solis. Vous devine-t-il comme moi? A-t-il pour pensée unique, dans son existence, vous, toujours vous, rien que vous? Moi, je ne pense à rien, qu'à vous, Sylvia! J'ai harassé ma vie à chercher un autre but, une autre passion! Je vous ai partout emportée et partout retrouvée!... Là-bas, vous étiez avec moi! Et si je me désolais de vous avoir perdue, je me consolais du moins avec cette pensée que vous étiez heureuse! Eh bien! non, vous souffrez, vous pleurez... vous m'aimez.

—Ah! au nom du ciel, mon ami! dit-elle effrayée.

Et il répéta fermement:

—Vous m'aimez, Sylvia, et comme il n'y a de bonheur pour moi qu'avec vous, il n'y en a, pour vous, qu'avec moi....

Elle fit un mouvement pour s'éloigner. Il la retint.

—Laissez-moi.... Laissez-moi parler... laissez-moi tout vous dire.... J'ai fait des rêves encore, depuis que je vous ai vue, mais des rêves possibles, cette fois, des rêves qui sont à portée de notre main... des rêves qui se réaliseront... demain... si vous voulez!

—Que signifie?...

Il était tout pâle, avec une folie dans les yeux, un feu de fièvre.

—Il n'est pas seulement dans le passé, dit-il tout bas, ce bonheur que nous avons laissé fuir et que nous pouvons retrouver. Il est dans l'avenir, il est devant nous! Je vous adore, Sylvia! Je vous aimerai toujours! Voulez-vous de mon dévouement éternel, de mon existence vouée tout entière à votre bonheur?

—Votre dévouement... votre existence....

Elle balbutiait, comprenant bien, comprenant tout et ne voulant pas comprendre.

—Pour vous sauver la vie, je donnerais cent fois la mienne, dit-il avec une fermeté soudaine, comme un homme qui joue sa tête prend une résolution brusque. Eh bien! vous souffrez, vous mourez! Je ne vois que vous, je ne pense qu'à vous. J'oublie le reste du monde! Je veux que vous viviez! Je le veux.... Voulez-vous?

Ce n'était pas la folie d'une heure que rêvait Solis, c'était le sacrifice de toute une existence refaite, affranchie, le passé retrouvé tout à coup. Elle tremblait. Elle sentait s'abattre sur elle une tentation. Eperdue, chancelante, elle était tombée sur le rocking-chair, et les mains jointes, ayant peur de lui et d'elle-même, elle disait d'une voix d'enfant tremblante:

—Monsieur de Solis, monsieur de Solis... je vous en supplie, je vous en conjure. Vous ne savez pas quel mal vous me faites. Partez, partez!

Elle comprenait, oui, elle comprenait. Ce qu'il lui disait lui donnait au cœur une angoisse, au cerveau une griserie de liberté....

Mais, plus il la sentait troublée, plus il faisait, avec l'égoïsme des amoureux, saigner la blessure qu'il avait mise à nu.

—Est-ce que ce n'est pas vrai que tout ici vous pèse et vous tue? Est-ce que ce n'est pas vrai que votre cœur étouffe? Est-ce que ce n'est pas vrai que j'ai deviné, Sylvia?

Et elle, toujours effarée:

—Pas un mot.... Plus un mot... mon ami... au nom de cette affection même dont vous parlez....

—C'est que ce n'est plus, comme autrefois, l'affection qui se résigne; c'est, vous voyant ainsi, l'amour vrai qui se révolte!... Je ne parle pas de Norton.... C'est un homme d'honneur, oui, le plus loyal des hommes, mais, encore une fois, qui ne vous comprend pas, qui vous laisse souffrir, qui ne se doute même pas de ce qu'il y a de mortelle tristesse au fond de votre cœur!... Eh bien! pour toute créature humaine, Sylvia, il y a le droit de vivre, le droit d'exister, de sentir son cœur battre! Il faut regarder son droit en face, et la vie que j'ai menée m'a donné le culte de l'absolu. L'absolu, ici, c'est notre salut et c'est notre amour. Je vous aime et je n'ai jamais aimé que vous, et je vous aimerai toujours, et je veux vous donner toute ma vie, tout mon être, et je veux vous emporter je ne sais où, où l'on ne meurt pas et où l'on s'aime!

—Georges! Georges! dit-elle, entraînée, soulevée par ce souffle de passion, cette folie de vivre. Ah! si vous saviez à quelles tortures vous me condamnez sous prétexte de me consoler et de me plaindre!

—Si ces tortures sont les dernières, qu'importe? s'écria Solis.

—Les dernières?... Hélas!

—Vous voyez bien que tout en vous se débat, que vous souffrez à en mourir! Eh bien! pour le salut de la créature humaine qu'on aime le plus au monde, tout est permis!

—Tout?

—Demain, cette nuit, quand vous voudrez, nous partirons. Une fuite, un enlèvement, est-ce que je sais? Un coin d'Europe où nous nous cacherons. Une maison ignorée au bout de cette mer qui est là et qui nous appelle, et où nous serons libres....

—Êtes-vous fou?

—Libres, oui, et, si vous le voulez, une vie nouvelle commence, et qu'importe le monde et qu'importent les autres! Nous sommes innocents et on nous calomnie? Eh bien, puisque les propos de Dickson vous atteignent, vous, il pourra médire à son aise, le monde! Et nous aurons, du moins, vécu de ce qui était notre vie:—notre amour!

—Monsieur de Solis! Ah! monsieur de Solis, au nom de votre mère....

—Je vous adore, dit-il éperdu, et je veux que vous viviez! Je veux que tu vives! Eh bien! c'est à vous, sachant combien je vous aime, de savoir si vous m'aimez assez pour sacrifier votre existence comme je vous donne la mienne et pour toujours! Ah! pour toujours, je vous le jure!


Elle était blême, torturée, et cependant heureuse, heureuse comme dans une hallucination, un rêve fou.

Et elle se demandait si ce n'était pas la sagesse, cette folie que lui proposait cet homme. Un homme d'honneur. Aujourd'hui comme autrefois, il lui parlait d'une éternité d'amour. Et il était à eux, cet autrefois, refleuri tout à coup comme un printemps retrouvé. M. de Solis lui aurait donné son nom en Amérique. Il lui offrait ici toute son existence, tout son être.

Et c'était maintenant une griserie délicieuse qui l'enveloppait toute, c'était une sorte d'étourdissement léger comme dans le vaporeux état des morphinées. Une voix, la voix de Norton, la rappela tout à coup à la réalité.

Il était là, Norton, à quelques pas. Il donnait un ordre ou demandait un renseignement à un domestique.

Norton! Le mari! La loi! Le devoir!

—C'est lui! fit-elle.

—Norton? Je ne veux pas le voir!

Et d'un mouvement instinctif, Georges de Solis se dirigea brusquement vers la porte opposée à celle par laquelle arrivait la voix de Richard.

Alors, comme avec une tristesse amère, Sylvia lui disait:

—Déjà, le remords!

—Non, la jalousie! répondit-il, presque farouche. A bientôt!

Et Sylvia restait seule, regardant la porte que venait de franchir M. de Solis, et entendant encore Norton parler, à côté, prêt à entrer sans doute.

Elle éprouvait une sensation d'affaissement, une sorte de délabrement moral. Il lui semblait que, matériellement, Georges lui avait fait une blessure. Et comme il parlait cependant! Quelles tentations, quels beaux rêves!

—Il m'a fait mal! songeait-elle.

Et pourtant elle n'eût point voulu qu'il eût gardé le silence.

Elle se raidit, d'ailleurs, contre elle-même, lorsque Norton entra.


Très pâle, l'air préoccupé, presque sombre, il regarda autour de lui, dans le salon, comme s'il cherchait quelqu'un, et demanda:

—Qui était là?

—Ici? dit-elle.

—J'ai entendu une autre voix que la vôtre!

—C'était M. de Solis, répondit-elle.

—Ah!

Et Norton resta silencieux.

Puis, brusquement:

—Et il s'en va quand j'arrive, M. de Solis?

—Il ignorait peut-être que c'était vous!

—Vraiment?... dit Norton.

Sa voix devint vibrante.

—Vous ne savez pas mentir, ma chère Sylvia! Vous êtes toute pâle!

—Mentir! Pourquoi mentirais-je?

—De quoi vous parlait M. de Solis? demanda Richard soupçonneux.

—Mais je ne sais pas.... De rien.... De choses insignifiantes....

Elle cherchait, balbutiait presque.

—Insignifiantes? répéta Norton, ironique. Insignifiantes? Nécessairement. Et tout ce que vous disait M. de Solis vous était parfaitement indifférent, n'est-ce pas? Indifférent, absolument?

—Pourquoi me demandez-vous cela?... Pourquoi me parlez-vous de M. de Solis?

—Pour rien!... fit-il en s'efforçant de garder un calme sous lequel grondait une colère. Parce que je viens d'en entendre parler au Casino, par hasard, et cela par des gens qui ne se doutaient guère que j'étais là et que je pouvais entendre.... Tout le monde ne me connaît pas à Trouville.

—Et que disaient-ils de M. de Solis, ces gens? fit Sylvia, s'apprêtant à recevoir—comme un coup de poignard—une calomnie en pleine poitrine.

—Peu vous importe. Mais j'ai à vous annoncer, ma chère Sylvia, une nouvelle qui vous sera, je le crains, moins indifférente que la conversation de M. de Solis.

Elle attendait, silencieuse.

—Une nouvelle désagréable! précisa le mari.

—Laquelle?

—Mes affaires nécessitent ma présence immédiate à New-York. Nous partons après-demain!

—Après-demain?

—Samedi, dit-il froidement.

Sylvia laissa simplement échapper un «ah!» qui pouvait paraître résigné.

—Et pour ne plus revenir en France! dit lentement Norton, en la regardant bien en face, de ses yeux gris.

Elle ne pouvait se tromper sur l'intention de ces derniers mots et elle dit, un peu ironique à son tour, puis vraiment triste:

—Vous avez une manière de m'annoncer que nous ne reviendrons jamais qui ressemble à quelque chose comme une menace. Vous ne m'avez pas habituée à ce ton-là.

—Je vous remercie d'y avoir pris garde, répondit Norton. Mais, chaque jour, on découvre du nouveau auquel il faut s'accoutumer, si l'on peut. Moi, je ne pourrais pas!

—Vous parlez par énigmes. Je ne vous comprends pas. Mais pas du tout.

—Il n'est pas utile que vous compreniez, pourvu que vous partiez!

Il se promenait maintenant à travers le salon, sa haute taille et ses épaules larges un peu tassées comme sous un fardeau inattendu, et faisant craquer ses doigts, machinalement.

—Mais, en vérité, dit Sylvia, vous semblez bien moins préoccupé de retourner en Amérique pour arranger vos affaires que de me faire quitter la France?

Il s'arrêta et, très froid, avec un sourire:

—Vous voyez donc bien, ma chère Sylvia, que vous comprenez parfaitement.

Sylvia redressait fièrement sa jolie tête fine et dont l'expression mélancolique devenait maintenant militante, comme indignée:

—Je comprends que je ne sais quel soupçon absurde... odieux... pis que cela, insultant, vous est entré dans l'esprit! Et j'avais assez de mes souffrances sans qu'il vous prît la fantaisie de les venir augmenter par un doute qui m'outrage.

—Je ne vous ai parlé de rien. J'ai fait simplement allusion à des propos absurdes et odieux, comme vous dites, et vous appelez cela un outrage!

—C'est que, par hasard aussi, je connais les propos que vous pouvez avoir entendus!

—Qui vous les a rapportés? M. de Solis? fit Norton, dont l'impatience croissait visiblement.

—Ah! laissez là M. de Solis! A chaque parole que vous me dites, il me semble que vous allez me jeter au visage le nom de M. de Solis!

—J'en parle, je crois, encore moins que vous n'y pensez, ma chère amie! dit Richard, la voix âpre.

—Moi?

—M. de Solis—j'aurais dû m'en souvenir—avait été l'hôte de votre père, il y a trois ou quatre ans?

—Oui! répondit-elle simplement.

—M. de Solis vous aimait.... M. de Solis pouvait vous épouser!

—Oui!

—Et s'il avait demandé votre main, vous la lui auriez accordée?

—Oui! dit-elle nettement.

—Alors, cette tristesse, ces larmes, ces soupirs, que je voyais en vous et qui me rendent si malheureux, c'est parce que, pensant à M. de Solis, vous l'aimiez toujours et vous ne m'aimiez pas, moi?

Sylvia répondit avec la même franchise loyale:

—J'ai juré d'être votre femme et je vous donnerai toute ma vie comme vous m'avez donné votre nom.

—Un serment! Parbleu! fit Norton dont les nerfs tendus semblaient se tordre. Mais on oublie les serments d'amour, pourquoi n'oublierait-on pas les autres? Imbécile! Imbécile que j'étais! Et je me croyais aimé! Et je n'avais des pensées de luxe que pour cette femme! Et moi qui vivrais de pain et de riz, je souhaitais des palais et une richesse insensée, pour qui? pour cette femme! Oui, pour vous! Machine à travail, le mari! Et elle... elle....

—Je ne vous demandais rien, et je vous suis reconnaissante de tout votre dévouement, Richard! répondit lentement Sylvia.

Il avait repris, à travers le salon, sa marche saccadée, et, séparée de lui par la table, Sylvia voyait sa large carrure tantôt se détacher sur le fond de mer tantôt s'enfoncer dans la pénombre de la vaste pièce.

Et, lui, s'exaltant, allant, venant, s'arrêtant parfois pour lui parler, jetait des exclamations emportées:

—Reconnaissante!... Ah! oui, sans doute. Reconnaissante!... Reconnaissante comme au portefaix qui traîne le fardeau durant le voyage!... Ce n'était pas votre reconnaissance que je voulais, moi, c'était votre amour!

—Je vous ai gardé loyalement la parole que je vous ai donnée loyalement! dit-elle encore.

—Oui. Et cependant les indifférents et les sots connaissent assez, paraît-il, votre amour pour M. de Solis pour qu'une allusion ou une raillerie vienne me souffleter tout à coup et me crever le cœur dans un casino de bains de mer!

—Est-ce que vous allez me rendre responsable de la sottise de ceux que je ne connais pas, qui ne me connaissent pas?

—Au reste, fit-il, les désœuvrés, en France, pourront demain, s'ils veulent, parler à leur aise de l'Américain Norton et du départ de mistress Norton l'Américaine!... Je vous ai dit que nous partions.... Nous pouvons attendre le paquebot au Havre.... Inutile de rester plus longtemps à Trouville.... Ayez la bonté de donner vos ordres....

—Sur-le-champ? dit-elle étonnée.

—Sur-le-champ! Nos places sont retenues. Celles que vous avez occupées sur la «Normandie» pour venir en France.

—Il est impossible que je ne fasse pas mes adieux aux rares amies qui me restent ici....

—Des amies? Éva nous accompagne.

—Mistress Montgomery!

—Vous la retrouverez quelque jour, en Amérique.

—C'est de la folie, dit Sylvia. Et si ce départ n'est qu'une fugue soudaine, si votre caprice devient une tyrannie, il est inutile d'insister. Je ne partirai pas!

Elle avait mis toute sa résolution nerveuse dans ce refus, et Norton connaissait l'énergie de cet être résistant sous son apparence frêle.

—Je serai cependant en route dans trois jours, et je vous prie—je vous prie, mistress Norton—dit-il en insistant, de ne point me laisser partir seul.

—Je n'ai pas demandé à venir en France. Je ne quitterai pas la France parce que le propos d'un passant aura effleuré mon nom! Et, d'ailleurs, pour ceux-là mêmes qui sont ici—pour le colonel Dickson ou mistress Dickson, vous voyez que je les connais ceux qui peuvent parler de moi—un départ aurait l'air d'une fuite. Leur calomnie aurait semblé m'avoir atteinte en me contraignant à la retraite. Je ne partirai pas.

—Sylvia! dit Norton, dont le visage, pâle tout à l'heure, se congestionnait violemment.

—Eh bien?... fit-elle résolue, très calme.

—Vous ne me connaissez pas, dit le Yankee. Vous m'avez vu toujours soumis à vos caprices, humble devant vous comme un enfant! Vous vous figurez que je puis renoncer à ce que je veux quand ma volonté a décidé quelque chose? Vous oubliez que tout ce que j'ai voulu, dans ma vie, je l'ai fait. Je ne suis pas un esprit romanesque comme M. de Solis, je suis un homme qui sait où il va et ce qu'il veut. Eh bien, je vous jure, Sylvia, que je veux que vous ne restiez pas un jour de plus à Trouville et que vous m'accompagniez en Amérique, où je vais.

La jeune femme regarda, un moment, ce colosse qu'elle sentait furieux, et, lentement, avec une douceur implacable, elle refusa, répondant:

—Votre volonté, lorsqu'elle devient une injure, ne peut rien contre la mienne.... Rien!... Vous voulez que je parte parce qu'il vous plaît de me soupçonner?... Accusez-moi, insultez-moi, je ne partirai pas!...

Il répéta, menaçant comme tout à l'heure, ce nom aimé pourtant:

—Sylvia!

Puis s'arrêtant devant le regard clair, calme, attristé aussi, de cette femme:

—Ah! non... non... non.... Vous voulez m'affoler, me pousser à bout! Vous voulez que je croie tout?...

—Quoi, tout? Tout ce que la calomnie ramasse je ne sais où? Des folies ou des infamies?

—Voyons, oui, c'est de la folie; oui, c'est absurde, je le sais, dit-il... mais je ne veux pas que vous restiez ici.... Je suis injuste, je suis brutal... soit.... Mais, après tout, n'ai-je pas fait preuve d'un sang-froid qui m'étonne lorsque, tout à l'heure, de ces mains-là—et il montrait les poings nerveux du fendeur de bois—je n'ai pas écrasé les imbéciles qui contaient, en ricanant, les aventures de l'Américaine de la villa normande.... Oui, j'avais bondi, le sang aux yeux... et j'allais faire quelque esclandre—un malheur—lorsque cette idée m'est venue que le scandale était plus redoutable pour vous que les vilenies... les calomnies de ces niais féroces.... En relevant leur propos, je lui redonnais une force.... Je le relançais, au lieu de le laisser traîner à terre et crever comme un ballon chargé de gaz empoisonné.... Mais le sang-froid, ce n'est pas ma vertu, à moi, Sylvia! Vous devez le savoir et le voir!... J'étouffe.... J'ai devant moi des visions qui m'affolent.... Il faut me comprendre, Sylvia.... Il faut m'excuser....

Il répéta, cette fois, d'un ton net, absolu:

—Il faut me suivre!

—Alors, c'est un ordre?

—Ordre ou prière, peu importe!

—Il importe si fort que j'aurais cédé à une prière et que je n'obéirai jamais à un ordre!

—Jamais?

—Jamais!

—Ah! malheureuse, fit Norton, le visage rouge. Et qui me prouve que ces misérables n'ont pas dit vrai et que vous ne voulez demeurer ici pour y rester avec votre amant?

—Mon amant?... C'est une infamie, s'écria Sylvia, et vous venez de dire un mensonge!

—Il était ici. Il s'est enfui devant moi. Où est le mensonge? Sur mes lèvres ou sur les vôtres? M'avez-vous avoué, oui ou non, tout à l'heure, que vous l'aviez aimé?

—Ce n'était pas un aveu, c'était la vérité! dit-elle, ayant retrouvé sa fierté calme.

—Et la vérité... la vérité d'autrefois et la vérité d'aujourd'hui... c'est que vous l'aimez toujours?

—Toujours! Oui, je l'aime toujours! répondit-elle, la tête haute. Après?

—Vous osez!... Tu oses!

—Je l'aime et vous n'en avez pas moins menti! Je l'aime et les lâches dont vous me parliez m'ont calomniée! Je l'aime et je suis une honnête femme!

Il écoutait, fou de colère, ayant peur de lui-même, sentant une rage lui monter aux yeux.

—Une honnête femme dont le nom est Norton! dit-il. Allons, appelez Éva! Donnez vos ordres, vous dis-je, nous partons!

Et comme elle ne bougeait pas, il alla au timbre électrique, près de la glace et pressa sur le bouton d'ivoire.

—Vous partez, soit, dit Sylvia. Moi, je reste.

Elle s'était appuyée contre la table pour ne pas tomber. Elle était blême, les lèvres tremblantes. Dans son visage, les yeux seuls vivaient.

—Je pars, dit Norton, et je vous emmène.

—De vive force? C'est possible. Vous pouvez aussi me cadenasser en route!

Un domestique parut et, derrière lui, le docteur Fargeas qui revenait, très guilleret.

Norton, en l'apercevant, fit au valet signe de s'éloigner.

Fargeas arrivait, en belle humeur; mais, d'un coup d'œil, il devina qu'entre ces deux êtres une sorte de choc électrique venait de se produire—les orages moraux ont aussi leur odeur de soufre—et, allant à Sylvia, presque défaillante:

—Qu'y a-t-il?... Madame.... Eh bien! mais, quoi donc?

—Rien!... Rien, docteur! disait-elle.

Elle essayait de sourire. Elle chancelait.

—Comment, rien! Mais c'est une crise, dit le docteur.

Et, interrogeant Norton brusquement:

—Enfin, quoi?...

—Je pars ce soir pour le Havre; dans trois jours pour New-York, répondit Richard froidement, et mistress Norton refuse de partir avec moi!

—Elle refuse! elle refuse!... Elle a bien raison! Vous voulez donc la tuer?

—La tuer? dit-il, et dans sa voix une angoisse soudaine passa, l'étranglant presque.

Fargeas faisait respirer à Sylvia, qui s'était assise, une ampoule de nitrite d'amyle qu'il avait cassée du bout des doigts, sur son mouchoir, et elle remerciait du regard, pendant que le docteur, à demi tourné vers Norton:

—Ah! ça dépend de vous, ça! Ses nerfs sont dans un tel état!... Si vous l'aimez....

—Si je l'aime? fit Richard.

—Vous avez remis entre mes mains sa santé. Eh bien! Un départ, avec la dépression barométrique et la saute de vent qu'on nous annonce, jamais! Je m'y oppose.

—La tuer? songeait Norton.

Et il lui semblait qu'un grand trou noir s'ouvrait devant lui; et il avait envie de s'y jeter, de s'y enfouir, de disparaître avec cette adorée qui, dans le cœur, gardait le nom d'un autre.


Tout à coup, dans le grand silence de la villa, un bruit éclata comme au signal d'un régisseur dans un théâtre, une fanfare retentit, une trombe de gaieté entra; et, pareille à une farandole se déroulant à travers les escaliers et les couloirs, une traînée de gens, guidés par mistress Montgomery, se précipita, et Liliane, élégante, armée d'un mirliton, Montgomery essoufflé, Bernière donnant la main à la belle Arabella que suivaient le colonel et la colonelle, la petite juive Offenburger et son père le gros banquier apoplectique, tout une poussée de fous s'invitant eux-mêmes, arrivant à l'américaine, dans cette partie de surprise qui rappelait les fantaisies du pays, tous, riant, criant, jetaient à l'air les échos de leurs fanfares:

—Hip! hip! hurrah!... Surprise-party! disait Liliane.

—Nous sommes chez nous!

Go ahead! s'écriait Bernière.

Et Liliane, commandant comme à l'assaut:

—Au piano, Arabella! au piano!

—Volontiers!

Miss Dickson ôtait ses gants; elle s'installait, pendant que le colonel disait à Norton:

—Quel dommage! Elle a oublié son violoncelle!

Cette brusque invasion, assourdissante, Fargeas ne la détestait pas. Elle amenait chez Sylvia une réaction soudaine dont les nerfs de la jeune femme avaient besoin. Et, pendant que mistress Norton se redressait, essayant de sourire à cette invasion, à ces affolés qui, par droit de conquête fantaisiste, prenaient possession de son domicile, Norton composait son visage, sentant aussi que les Dickson ne venaient pas seulement là en désœuvrés qui s'amusent, mais en curieux qui épient.

Et, à cette bande éperdue, Éva venait se joindre, à son tour, attirée par le bruit.

—La voilà, la surprise-party! lui disait en riant mistress Montgomery.

—Plaisir américain, ajoutait la petite Offenburger. Cela doit vous plaire, miss Éva? Cela ne vaut pas l'anthropologie, mais c'est drôle! Très drôle. Original.

Sylvia faisait toujours des efforts pour sourire, restant un peu pâle.

Alors, le colonel, avec une affectation d'intérêt:

—Mais, docteur, voyez donc... mistress Norton.

—Eh bien! quoi, mistress Norton? dit froidement Richard. Un peu de fatigue, voilà tout.

—Ce n'est-rien, répondait Sylvia.

Et Liliane, la belle Liliane, avide du bruit éternel, leva hardiment, comme un bâton de commandement, son mirliton enrubanné, et de sa voix claire, joyeusement:

—Allons, allons, Sylvia, un peu de gaieté! Arabella, attaquez la Marche des Milligans! Nous accompagnerons, nous!... Fête de Saint-Cloud à Trouville! Hip! hip!

—Hurrah! cria Bernière.

Et, pendant que la grande belle fille du colonel Dickson jouait crescendo, sur le piano, l'air anglais, sautillant, entraînant, plein de titillations et de saccades, Bernière et mistress Montgomery accompagnaient en s'interrompant pour rire, et Éva examinait tour à tour le colonel qui, avec une gravité de clergymann, battait la mesure, tandis que la colonelle épongeait son front, la petite Offenburger qui causait avec son père, le banquier imitant la grosse caisse, et Montgomery parlant à l'oreille de Norton. Puis le regard de la jeune fille s'arrêtait sur le mélancolique visage de Sylvia, assise à côté de Fargeas qui hochait la tête. Et la jolie Éva, sérieuse et comme navrée par tout ce bruit qui, lui semblait-il, sonnait faux dans cette villa où, pour la première fois, elle avait pleuré, où elle sentait instinctivement comme un amer parfum de larmes, la petite Américaine se disait, toute triste:

—Si la marquise de Solis était là, elle dirait, cette fois, que les Américaines sont décidément folles! Oui, elle le dirait!

Furieusement, Arabella Dickson enlevait la Marche des Milligans, et Liliane, entre deux accords de mirliton, disait à Bernière:

—Tout à l'heure, nous pillerons les buffets pour le lunch! Aujourd'hui, Sylvia n'est plus chez elle. Expropriation pour cause de distraction publique. Surprise-party!

—Le mildew! songeait Éva Meredith.


XI

Georges de Solis, en quittant la Villa, était sorti un peu au hasard, par les rues vides. Machinalement il allait vers la plage, indifférent au bariolage gai des toilettes claires et des parasols rayés faisant sur le sable des taches joyeuses. Il suivait les planches en songeant encore à ce qu'il venait de dire, à ce qu'il avait osé dire à Sylvia.

Moralement il étouffait. Son existence s'était bornée jusqu'ici à des devoirs et à un amour. Il n'avait pas usé sa passion, en la banalisant, en l'émiettant en caprices. Cet amour intact, il le voulait absolu et il se faisait l'effet d'un sauveur venant arracher cette femme à une prison lourde, à une mort certaine.

Fuir avec elle? Oui, puisque sa destinée était d'errer et que l'univers lui ouvrait ses infinis. Mais Mme de Solis? La mère? Mais Richard Norton? Le mari? Il écartait violemment leur image; il ne voulait voir que Sylvia. Il ne voulait penser qu'à elle. C'était une fièvre qui lui montait au cerveau, l'aveuglant sur tout ce qui n'était pas Sylvia, sur tout ce qui n'était pas son amour.

Il erra ainsi pendant un certain temps, s'arrêtant machinalement devant le tir, hypnotisé, en apparence, par ces cartons troués, en réalité, n'apercevant rien que sa propre pensée. Il rentra alors, dîna avec la marquise qui le trouva préoccupé, nerveux; puis, contre son habitude, il sortit, la nuit venue.

—Es-tu souffrant? lui demanda Mme de Solis, comme il allait s'éloigner.

—Non. Pourquoi?

—Tu es pâle. Tu as l'air triste.

—Je ne suis pas triste. Je suis un peu nerveux. Cette chaleur lourde me fatigue. Le bord de la mer me fera du bien.

Il était agité visiblement, il n'avait qu'une pensée, réaliser cette folie dont il avait parlé à Sylvia comme d'un rêve. Une fuite en 1891, un enlèvement comme en plein romantisme, cela lui semblait assez étrange, presque ironique et «peu fin de siècle». Mais les explorateurs et les chercheurs d'inconnu sont peut-être les derniers romantiques. Ce danger bravé, ce départ brusque et fou lui plaisait. Mais comment partir? Et quand?

Puis le voulait-elle bien? Il l'avait sentie trembler sous ses paroles, frémir d'une tentation de liberté et d'amour. Elle l'aimait encore, et c'est parce qu'il avait eu la sensation de cet amour demeuré fidèle et partagé qu'il trouvait en lui l'audace de cet acte insensé: la rupture avec le monde et la fuite vers le hasard. Mais aurait-elle la même témérité que lui? Une réflexion ne l'arrêterait-elle pas, brusquement, en chemin?

Il était entré, presque inconsciemment, au Casino, ayant, pour s'étourdir, comme un besoin de bruit. La foule était grande. On dansait. Dans la salle des «petits chevaux», des joueurs se donnaient l'illusion de la roulette. En allant de la salle de bal à la salle de jeu, M. de Solis se heurta presque contre la belle Arabella Dickson qui passait au bras de son père. La foule, instinctivement, s'écartait devant l'admirable fille et le gigantesque Américain aux poils roux. Gontran de Bernière venait derrière, causant avec un monsieur très pur, très correct, très épinglé, cravaté de blanc, un gardénia à la boutonnière, et qui était le peintre Harrisson, Edward Harrisson, le premier mari de mistress Montgomery. Un artiste à tenue de diplomate. Chauve, du reste, avec des favoris interminables.

Arabella, en apercevant M. de Solis, laissa échapper un ah! de satisfaction. Elle s'arrêta, lui tendant la main. Elle était délicieuse avec ses cheveux colorés relevés sur la nuque, un petit chapeau marin, en paille blanche, posé dessus, jupe et veston blancs, un déshabillé très habillé, le veston moulant comme avec des caresses la taille et les hanches.

—Monsieur de Solis, dit-elle, on vous a regretté à la villa Norton, ce soir.

—Très regretté, dit le colonel.

—Charmante, la surprise-party organisée par mistress Montgomery. Oh! elle s'entend aux petites fêtes, mistress Montgomery. N'est-ce pas, monsieur Harrisson?

—Elle s'y entend, répondit flegmatiquement le premier mari.

—J'avais, ajouta Arabella en souriant, espéré vous voir, monsieur de Solis!

—Je sors très peu, mademoiselle. C'est par hasard que je suis ici!

Le colonel hocha la tête, sa tête si haut perchée, et caressant sa longue barbe:

—Oh! oh! vous sortez très peu? Vous ne venez pas souvent au Casino, mais....

Il s'arrêta, le regard de M. de Solis lui ordonnant de se taire.

Toute la révolte de Georges contre la calomnie montait dans ce regard violemment impératif, et le marquis saisit même, avec une sorte de brusquerie ardente, l'occasion que lui offrait cette rencontre:

—J'ai précisément un mot à vous dire, colonel.

—Volontiers, mon cher marquis.

—Oh! seul à seul, fit Solis. Vous permettez, mademoiselle?

Arabella sourit.

—M. de Bernière me servira de cavalier, dit-elle.

Le colonel avec flegme caressait toujours sa longue barbe. Georges l'attira dans un coin de la salle où de bons bourgeois prenaient le chaud, sur des fauteuils.

—Monsieur, dit le jeune homme en allant droit au but, vous avez tenu sur moi, et sur une personne que ni vous ni moi n'avons le droit de nommer, des propos qui ne me conviennent pas.

—Vous dites? fit le colonel en redressant encore sa taille de géant maigre.

—Je dis que vous avez calomnié la plus respectable des femmes et que vous avez associé mon nom à vos calomnies. Savez-vous comment nous appelons cela en français?

—Je connais la langue française, dit le colonel froidement, et je vous dispense de feuilleter votre dictionnaire! Je n'ai rien dit qui ne fût du domaine d'une conversation de plages. J'ai peut-être parlé—et dans l'intérêt de la santé d'une personne qui vous paraît chère—de promenades trop fréquentes... au bord de la mer... le soir.... Quand on est souffrante....

—Eh bien, monsieur, interrompit Solis, je vous défends, à l'avenir, de vous occuper et de moi et de celle dont vous voulez parler.

—Vous me dé-fen-dez? dit l'Américain en scandant les mots.

—Parfaitement.

—De quel droit, monsieur?

Le colonel avait une attitude fière dont l'héroïsme, assez fortement alcoolisé, devait être arrosé de nombreux cocktails.

—De quel droit? fit M. de Solis. Du droit que je prends.

—Oh! dit le colonel lentement, ma compatriote vous tient terriblement au cœur. C'est compréhensible: elle est très jolie!

Il relevait sa main pour se caresser la barbe, de son geste machinal. Georges lui saisit le poignet, et, se rapprochant de lui, les yeux dans les yeux:

—Taisez-vous, monsieur, vous êtes un lâche!

—J'espère que vous ne l'êtes pas, monsieur! dit le colonel en se dégageant.

—Tout à vos ordres!

—Exactement, fit Dickson en rejoignant sa fille qui causait avec de Bernière, celui-ci d'ailleurs ne perdant pas un mouvement de Solis et du colonel et se doutant bien que cet aparté cachait une discussion grave.

«Oh! oh! pensait le colonel en arrivant vers miss Dickson—Arabella épousera difficilement le marquis, maintenant. Mais qui sait?»

—On s'est chamaillé? demanda Bernière, une fois seul avec Georges.

—Oh! presque rien!

—Une provocation?

—Une explication, dit Solis. Je compte sur toi. Elle peut avoir des suites.... Ah!... tu préviendras le docteur Fargeas.... Et pas un mot à ma mère! Je vais l'embrasser. Pauvre femme!

—Diable, dit Bernière en essayant de plaisanter, tu es expéditif! Perds pas ton temps! Toute vapeur! Train express!


A la villa Norton, cette soirée avait été silencieuse, triste, et la journée du lendemain devait être plus inquiète encore. Soit que le colonel Dickson eût laissé échapper, au Casino même, le secret de son altercation avec M. de Solis, soit qu'en s'abouchant avec ses amis, le peintre Harrisson avant tous les autres, il n'eût pas demandé à ses témoins de garder le silence, soit encore qu'il eût intérêt à mêler à son nom le nom du marquis, l'incident de la veille était, dès le lendemain matin, le bruit de la plage. Et, de ce bruit même, les échos devaient entrer jusque dans la villa Norton. Mme Montgomery y était venue de très bonne heure, affairée, nerveuse, et, en arrivant pour prendre des nouvelles de Sylvia, le docteur Fargeas éprouvait une sensation très singulière; il lui semblait que les objets même, les meubles, avaient un aspect inaccoutumé, dramatique. Les choses, qui ont leur malice, ont aussi leur divination.

Le docteur se garda bien, du reste, d'interroger Mme Norton, qu'il trouva toujours très nerveuse, mais plus résolue et comme ayant fait un effort sur elle-même. Norton était absent. Fargeas se borna à une sorte d'ordonnance morale et, comme il descendait de l'appartement de Sylvia, il se heurta presque, au bas de l'escalier, à miss Meredith, qui attendait, visiblement anxieuse.

—Eh bien, docteur.... Sylvia? Comment va-t-elle? demanda Éva.

—Toujours dans son état d'innervation, mademoiselle, mais visiblement plus énergique aujourd'hui. On dirait que quelque émotion nouvelle l'a relevée....

—Une émotion? dit la jeune fille.

—Je ne sais laquelle. Rien de nouveau ici? fit le docteur.

—Rien.

Il regardait Éva toute pâle et hocha la tête de son air à la fois narquois et indulgent.

—Je ne vous conseillerai jamais de chercher à jouer la comédie, ma chère enfant.... Vous ne sauriez pas!

—Mais, docteur....

—Si mistress Norton est, comment dirai-je? remontée, vous êtes, vous, au contraire, très inquiète.

—Et pourquoi serais-je inquiète? demanda Éva, relevant sa tête brune et essayant de sourire.

—Ah! ça, par exemple, je n'en sais rien, dit Fargeas.

Il ajouta doucement:

—Peut-être tout simplement le bruit de ce duel.... Oui, du colonel Dickson avec M. de Solis.

Et comme Éva faisait un mouvement involontaire:

—Là! tout juste.... Eh bien, quoi? M. de Solis! Il en a vu bien d'autres? Il sait manier l'épée, tenir le pistolet. Rien à craindre pour lui!

Éva répondit, la voix lente:

—Qui vous dit que je craigne quoi que ce soit pour M. de Solis?

—Hein?... Comment?... fit le docteur.

Il attendit un moment et ajouta:

—Soit, mettons que je me suis trompé. C'est peut-être bien, alors, le colonel Dickson qui vous intéresse?

Un mouvement d'épaules d'Éva, accompagné d'un geste où le souhait devenait une menace, lui répondit:

—Le colonel! Le colonel! Ah! si le sort était juste, le colonel!...

—Très bien, fit le docteur. C'est ce que je vous disais.

Il était certain maintenant qu'elle pensait anxieusement au marquis. Pauvre petite!

Il remarqua alors qu'elle avait un chapeau sur ses cheveux bruns et qu'elle était habillée pour sortir. Il lui demanda si elle voulait l'accompagner.

—Oui, certes. Avec plaisir, docteur.

Elle avait besoin d'air, de mouvement. Elle voulait marcher, se fatiguer, user ses nerfs. Et, l'accompagnant vers la ville, le docteur la regardait du coin de l'œil, toute pâle, délicieuse.... Et tout à coup, il la vit devenir très rouge et elle s'écria, en apercevant, de loin, quelqu'un qui venait vers eux:

—M. de Solis!

Lorsqu'il fut près de Georges, il lui tendit la main, disant:

—Eh bien, mon cher marquis, je vous félicite.

—Et de quoi? fit M. de Solis, qui avait salué Éva.

—Mais... on ne parle que de cela... votre rencontre avec le colonel Dickson.

—Je ne me suis pas rencontré avec le colonel Dickson.

Éva, hésitante, demanda:

—Alors... ce duel... c'est fini?

—A peu près! répondit Georges.

—Vous ne vous battez pas?

Un signe rapide du docteur fit connaître à Georges qu'il devait nier toute rencontre.

—Le duel n'aura pas lieu, mademoiselle! dit-il en souriant. Tout est terminé!

—Ah! tant mieux! J'étais d'une inquiétude!

—Et, tout à l'heure, vous m'assuriez que vous n'aviez pas l'ombre de....

—Ah! tout à l'heure! tout à l'heure! fit-elle en riant.

Fargeas lui prit les mains, paternellement:

—Je vous l'ai dit, ma chère enfant, la comédie, vous ne saurez jamais... jamais... jamais.... Allons, au revoir, mademoiselle! Mes visites à mes malades sont peut-être inutiles, mais elles sont pressées.

Et saluant M. de Solis, il s'éloigna assez vite du côté des rues, laissant en tête à tête, à quelques pas de la plage, dans l'atmosphère matinale, Éva et M. de Solis.


La jeune fille regardait le marquis d'un air joyeux. Brusquement rassérénée, heureuse.

—Savez-vous que je suis très contente? disait-elle. Un duel! Je trouve cela si absurde, le duel.... Et quand on pense que le colonel Dickson, qui est très redoutable, paraît-il, pouvait.... C'est pourtant lui, n'est-ce pas, monsieur de Solis, qui a refusé le duel?

—Soyez certaine, mademoiselle, répondit Georges, que ce n'est pas moi!

—Après ça, il a bien fait! On me racontait qu'il avait accompli de véritables exploits pendant la guerre de sécession. Et depuis contre les Indiens aussi.... Oui, avec Buffalo Bill.... Un héros, à ce qu'il paraît, le colonel Dickson! Moi, je doutais un peu, je vous assure! Je ne sais pas pourquoi, dit-elle en riant, mais je doutais. Maintenant, non, je ne doute plus!...

—Pourquoi?

—Un homme qui a la terrible réputation du colonel et qui n'hésite pas à reconnaître ses torts, est vraiment un excellent homme. Pour moi, le colonel Dickson a fait ses preuves de loyauté aujourd'hui. Car il a reconnu ses torts, n'est-ce pas, monsieur de Solis?

—Assurément!

—C'était, d'ailleurs, assez vilain d'accuser Sylvia, la bonté et l'honneur mêmes. Oh! vous voyez que je sais tout. Et comme je savais que le colonel, lui, au tir,—en vous quittant—avait cassé devant tout le monde un nombre plus que respectable de poupées, vous concevez dans quelles transes j'ai passé la nuit. Est-ce que je vous ennuie de causer là, dans le plein air, comme disent les peintres? Je ne vous fais pas perdre votre temps, au moins?

—Oh! mademoiselle!

—Tant mieux. Vous êtes d'ailleurs condamné à me subir un peu. Vous m'avez donné assez d'inquiétudes. Oui, oui, vous allez me trouver absurde! Une Américaine, cela ne doit pas avoir les sensibilités subtiles de vos Françaises! Eh bien, je vous voyais là, debout, devant le pistolet du colonel Dickson....

—Et passé à l'état de poupée! dit le marquis. Mais je sais mieux me défendre que les bonshommes de plâtre, mademoiselle. D'ailleurs je suis d'avis que dans une rencontre de ce genre le bon droit est toujours vainqueur.

—Oh! oh! une superstition.

—Mieux que cela, une conviction.

—Excellente, cette conviction, quand elle est appuyée sur beaucoup d'adresse! Toujours est-il que vous m'avez joliment, oh! joliment inquiétée.

Elle était charmante, avec son babil joyeux, cette juvénile franchise, ce clair regard qu'elle fixait sur lui, cette cordialité de camarade qui troublait un peu, ou plutôt attirait Solis, et il la regardait doucement, un peu étonné, comme on étudierait tout à coup un paysage à peine aperçu jusque-là.

—Je voudrais, disait-il, avoir eu plus de droits à mériter cette inquiétude-là.

Éva souriait toujours.

—Comment, plus de droits? C'est-à-dire avoir couru plus de dangers? A quoi bon, puisque le résultat est le même? Je suis pratique, vous savez.

Elle marchait maintenant à ses côtés, délicieuse, tout son fin visage de brune animé d'une fièvre heureuse, et le vent sur son front agitait doucement de petites mèches frisées que Georges n'avait jamais remarquées et qui étaient d'une coquetterie charmante.

Il avait plaisir à entendre cette enfant lui parler de lui et, l'interrogeant, il lui disait:

—Alors, vraiment, si le colonel Dickson m'avait traité en petite poupée, cela vous eût été désagréable?

—Je vous l'ai dit comme je le pense! Mais vous n'allez pas demander que je vous le redise? fit-elle. Vous n'êtes plus intéressant, à présent... plus du tout....

—Il faut donc, pour mériter votre attention, miss Éva, être toujours exposé à un péril?

Elle secoua la tête gentiment:

—Ah! par exemple!... Je n'ai pas besoin pour aimer les gens de les savoir dans une situation extraordinaire. Je suis d'ailleurs la personne la moins romanesque qu'on puisse trouver... et il ne me serait jamais venu l'idée, en allant avec vous porter un secours à ces pauvres Ruaud, qu'on s'aviserait de découvrir je ne sais quel roman dans ce qui était une promenade de charité!...

—Le monde est méchant, dit tristement M. de Solis. Il lui faut sa ration de calomnie quotidienne.

Éva fit une petite moue et dit résolument:

—Oh! le monde!... le monde!... Ce n'est pas tout le monde, le monde! Vous avez le grand tort de faire beaucoup trop d'attention à lui.... Moi, le monde pourrait bien dire de moi tout ce qu'il voudrait! Peu m'importerait qu'il fût mécontent de moi, le monde, pourvu que, dans mon âme et conscience, je fus satisfaite de ma petite personne!

—Si le colonel Dickson avait dit de vous....

—Ce qu'il a dit de Sylvia? Eh bien, je vous aurais supplié de le laisser dire.... D'autant plus que nous....

Elle s'arrêta, et Georges, complétant la pensée:

—D'autant plus que je n'aurais pas eu le droit de vous défendre, n'est-ce pas?

—C'est encore une question, répondit l'Américaine. Un honnête homme a toujours le droit de défendre une honnête femme qu'on calomnie.

—Même quand il s'agit d'une jeune fille?

—Surtout quand il s'agit d'une jeune fille. Mais s'il se fût agi de moi, c'eût été toute autre chose. Comme ce qu'on dit de moi m'est beaucoup plus indifférent que l'existence de quelqu'un pour qui j'ai de l'amitié, je vous aurais conjuré de laisser là Dickson et miss Dickson et tous les Dickson de la terre. Ce qui m'aurait fait de la peine, ce n'est pas du tout une parole plus ou moins absurde, c'est un coup de feu du colonel! Oh! je sais que je blesse vos préjugés belliqueux! Notez que j'aime, j'honore, j'admire, j'adore le courage, mais... voilà... je le veux bien employé....

Georges écoutait un peu surpris, très intéressé, presque charmé par cette franchise, ce mépris exquis des préjugés, ces idées nettes d'un petit cerveau vierge; et regardant la jeune fille:

—Vous êtes tout à fait... tout à fait originale, miss Éva.

Elle répliqua, hochant la tête:

—Dites excentrique, allez, ne vous gênez pas!

—Et qu'est-ce que vous appelez le courage bien employé?

A son tour, elle le regardait, surprise de cette curiosité qu'elle sentait éveillée en lui, tout à coup.

Et alors, elle parlait à cœur ouvert, elle se livrait toute et il lisait, comme en un livre inconnu, dans cette âme claire comme de l'eau de roche:

—Le courage bien employé!... Mais je ne sais pas, moi! Cela ne se définit pas, cela! L'homme qui en sauve un autre... ou qui défend son pays... ou qui voue toute son existence à une idée généreuse et utile—est-ce que je sais?—Celui-là fait un acte de courage.... Le courage, c'est quand vous allez... où cela? Dans quelque rizière d'Asie, chercher quoi?... Je l'ignore! Mais une vérité évidemment, une découverte, un progrès....

Elle s'arrêta, sérieuse.

—Quand je dis chercher, fit-elle, c'est peut-être oublier qu'il faut dire.

Solis se sentit remué par le son de cette voix qui, subitement, devint triste.

—Oublier?... oublier qui?

—Allons, adieu, monsieur de Solis. Enchantée de savoir que cette affaire est terminée....

Elle lui tendait la main comme pour s'éloigner de lui; mais Georges insistant:

—Vous m'avez dit qu'en voyageant, je cherchais à oublier peut-être.... Oublier quoi?... Que voulez-vous dire?

Elle le regarda bien en face.

—Oh! je n'ai jamais de réticences lorsqu'il s'agit d'un secret qui m'appartient. Mais il s'agit du secret d'une autre personne.

—Un secret? Quel secret, miss Éva?

Et instinctivement sa main cherchait à retenir la jeune fille. Mais elle, essayant de rire:

—Voyons, monsieur de Solis, vous voyez bien que je plaisante! Laissez-moi. Il n'y a pas de secret. Il n'y a rien. Dieu merci! il n'y a pas même de duel.

—Et s'il y en avait un? dit le marquis.

Toute la joie de la pauvre enfant tomba. Elle redevint aussi pâle que lorsque Fargeas l'avait interrogée, tout à l'heure.

—Alors, fit-elle, la voix brève, ce que vous m'affirmiez, il n'y a qu'un instant, devant le docteur.... Regardez-moi.... Ce n'était pas vrai?... Vous vous battez avec ce Dickson?

—Miss Éva!... Je vous en supplie! Pour moi, pour elle!

—Ah! oui, Sylvia! Toujours Sylvia! Et vous me laissiez croire que tout était fini, que je pouvais me rassurer... vous me disiez.... Ah! ce n'est pas bien! ce n'est pas bien! Si vous saviez le mal que vous m'avez fait!

Elle avait, dans les yeux, de grosses larmes qu'elle eût voulu dissimuler, et elle s'était un moment appuyée sur son ombrelle pour ne pas tomber. Il était stupéfait; il avait essayé de la prendre dans ses bras, craignant de la voir défaillir, mais elle avait déjà essuyé ses yeux, fébrilement, et elle disait:

—Allons, ce n'est rien! Rien!... Je vous demande pardon de ce petit accès... ridicule... absolument ridicule... surtout en pleine rue.... Vous voyez, c'est passé!... Qu'est-ce que vous avez à votre tour?

—Rien. Je vous regarde, je ne vous connaissais pas!...

—Oh! parbleu! j'ai mes nerfs aussi... comme Sylvia! Adieu!

Il l'arrêta, comprenant qu'il l'avait peinée.

—Je vous demande pardon, mademoiselle!

—Oh! je vous pardonne! Vous ne saviez pas....


Elle ne lui tendit même plus la main, comme tout à l'heure et elle s'éloigna rapidement, marchant vite, se sentant étouffer, suffoquant. En arrivant à la villa, elle essaya de composer son visage: elle se trouvait en face de Richard Norton qui sortait.

Très froid, très pâle, Norton avait dans le regard une expression de mélancolie qui ne lui était pas habituelle, et Éva fut frappée de l'air de bonté triste avec lequel il l'interrogea. D'où venait-elle? Pourquoi ce visage inquiet? Norton avait la sensation que le duel de M. de Solis avec le colonel Dickson effrayait la jeune fille: mais il ne voulait ni la questionner ni donner d'explications. Il se contenta de quelques phrases vagues dites d'un ton paternel, et recommanda, comme Fargeas eût pu le faire à Sylvia, un peu de calme et de repos.

Éva monta à son appartement en essayant de paraître rassurée.

Norton, lui, sortait pour aller tout droit chez Georges de Solis. Il voulait parler en homme à celui qui avait été son ami. Rencontrerait-il le marquis? Georges avait regagné son logis en se répétant ce qu'Éva venait de lui dire. Il éprouvait, à se rappeler les paroles de la petite Américane, une sorte de volupté particulière, bizarre. Cette franchise de jeune fille avait un charme. Il se sentait non pas hésiter, certes—l'image de Sylvia étant là, devant sa pensée toujours présente—mais troublé. Il eût voulu, par curiosité pure, sans doute, comme Bernière eût pu le faire par dilettantisme, connaître le fond même de ce cœur d'enfant. Une enfant, oui, mais si déterminée, exquise avec de petites résolutions héroïques!

Puis il se reprenait à penser à Sylvia, à cette folle, mais irrésistible idée de fuite qu'il avait glissée à l'oreille de l'adorée. Une folie, soit; ce qui est insensé parfois, n'est-ce pas la sagesse suprême? Et il lui semblait qu'une voix intérieure—sa propre voix—lui disait encore de partir.

«Partons, fuyons, allons loin du monde, bravons ses lois, faisons-nous à nous-mêmes une loi nouvelle!». Éternelles raisons que se donne la folie d'amour. Mots exquis ressassés depuis que le monde est monde et que le cœur est faible. Banalités charmeuses, auxquelles se laisse prendre le cœur des femmes, comme si certaine poésie de l'affranchissement était la préface courante de la chute. Tant que le monde sera monde et créera des obstacles aux passions humaines, les mêmes aspirations, les mêmes refrains mèneront aux mêmes duperies. C'est un air que chacun transpose pour sa voix.

Georges, assis dans son cabinet de travail, encombré de cartes et de livres, avait commencé, déchiré, puis recommencé pour Sylvia une lettre qu'il voulait lui envoyer, précisant plus nettement ce qu'il lui avait murmuré, glissé dans l'âme. Sa mère, entrant pour le voir, l'avait surpris, écrivant, l'œil fiévreux, et cachant brusquement un billet inachevé dans un buvard.

Un moment, la marquise avait eu la tentation d'interroger son fils. A qui écrivait-il? Pourquoi se cachait-il?

Mais la question indiscrète n'eût pas obtenu de réponse sans doute. Trop femme pour ne point deviner en partie, la marquise était certaine que cette lettre furtive était destinée à mistress Norton.

—Quelle sottise peut-il bien méditer? pensait-elle.

Elle l'aurait demandé peut-être si le domestique ne fût venu annoncer M. Richard Norton, qui désirait parler à M. le marquis.

La mère, subitement inquiétée, regarda son fils qui répondait très calme, souriant, pour rassurer Mme de Solis:

—Je suis charmé.... Faites entrer.

—Je vais vous laisser, dit la marquise avant même que Norton fût entré. Mais pourquoi vient-il ici?

—Une visite. Il a bien le droit de me rendre visite.

—Promets-moi que tu me répéteras tout à l'heure ce qu'il aura dit.

—Que voulez-vous qu'il me dise?

—Promets-le-moi, dit fermement la marquise.

—Oh! volontiers. Je vous le promets!

Richard parut un peu ennuyé en apercevant Mme de Solis; mais elle prit bien vite congé de lui, ne voulant pas être indiscrète, et, confiante en la promesse de son fils, elle eut le courage de retourner dans sa chambre sans chercher à savoir, même par les premiers mots de Norton, si l'Américain venait en ami ou en ennemi.