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L'américaine

Chapter 17: XII
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About This Book

The narrative unfolds at a fashionable seaside resort, where a seasoned neurologist, a world‑weary marquis, and a young dandy converse about medicine, passions, and ennui; through their interactions and the figure of an American woman who suffers, the author sketches a portrait of feminine experience while examining divorce as a social phenomenon associated with American customs. Scenes alternate between intimate psychological observation and social commentary, probing the limits of love, habit, and modernity, and balancing ironic causerie with moments of sympathy for personal distress.

La première minute de l'entretien de Richard avec son fils lui eût cependant tout appris.

La marquise partie, Norton regarda Georges qui, devant la table de travail, lui désignait du geste un fauteuil et, s'asseyant, l'Américain prononça très froidement:

—Vous devinez pourquoi je viens chez vous?

—Non, dit le marquis.

—Vous vous battez ce soir—il tira sa montre—vous vous battez dans cinq heures, avec le colonel Dickson.

—Oui, dit M. de Solis.

—La rencontre devait avoir lieu ce matin. Elle avait été remise à ce soir sur la demande des témoins du colonel.

Solis répondit simplement:

—Vous êtes très bien informé!

—C'est vous dire, fit Norton, impassible, que je connais aussi la cause de ce duel!

Georges regarda l'Américain. Sous leurs sourcils hérissés, les yeux gris du Yankee voulaient demeurer froids, très calmes: une flamme les trahissait, un éclat de fièvre.

—Si vous savez la cause de cette rencontre, répondit le marquis, vous savez alors qu'elle n'a rien que d'honorable pour moi et pour... la personne que je défends.

—En ne la nommant pas, à moi, cette personne, vous montrez vous-même que vous n'avez pas le droit de la défendre!

Le marquis essaya de sourire.

—Un honnête homme a toujours le droit de prendre la défense d'une honnêteté calomniée.

—Non, dit Norton, quand, en voulant la protéger, il l'expose à une calomnie nouvelle!

Assis en face l'un de l'autre, ces deux hommes croisaient leurs regards comme ils eussent croisé une épée; et, s'efforçant de rester impassible devant le mari réclamant son droit, M. de Solis répliquait:

—Cette calomnie, j'ai marché droit à elle dès que je l'ai connue!

—Eh bien, fit Norton, en vous battant pour une honnête femme, vous la compromettez! Moi seul ai le droit de m'occuper de son honneur qui est le mien!

—C'est-à-dire?

—Que vous ne vous battrez pas avec le colonel Dickson, et que le colonel, ayant insulté mistress Norton, c'est à moi qu'il doit compte de l'outrage!


M. de Solis resta un moment sans répondre, puis, avec un léger rictus des lèvres qui semblait souligner l'impossibilité de cette substitution d'un adversaire à un autre:

—J'ai envoyé mes témoins au colonel. La rencontre est décidée. L'heure est fixée. Je ne puis, sous aucun prétexte, ne pas me trouver à un rendez-vous que j'ai demandé moi-même.

—Il faut pourtant, répondit vivement Richard, que, pour l'honneur de celle dont vous me parlez, l'adversaire du colonel Dickson soit le mari de mistress Norton!

—Pourquoi?

—Vous ne me comprenez pas? dit Norton assez brusquement. Nous sommes ici pourtant deux hommes qui pouvons et devons nous dire la vérité tout entière. Vous vous battriez pour Sylvia parce que vous l'aimez! J'entends me battre pour elle, moi, parce que je veux qu'on la respecte. La situation est nette, je pense.

Georges, très pâle, voulut répondre:

—C'est pour qu'on la respectât que j'ai défendu au colonel Dickson....

—Et de quel droit? dit Norton. Je suis encore le mari! Mon privilège est de m'occuper seul de celle qui porte mon nom, et tant qu'elle le portera, ce nom, je revendiquerai ce privilège. Et c'est encore le meilleur moyen, je pense, de faire taire le calomniateur!

—Tant qu'elle portera votre nom?...

—Oui.

—Que voulez-vous dire?

—Rien.... Rien qui ne soit pour vous un espoir et pour elle une délivrance.

—Norton! fit M. de Solis, avec un accent où passait l'écho de toute l'amitié d'autrefois.

L'Américain le regarda de ses yeux farouches, et la voix rauque:

—Ah! en vérité, vous, ne m'interrogez pas, ne dites pas un mot de plus!...

—Mon ami!

Le mot fit passer comme un nuage sur le visage de Norton.

—Taisez-vous, au nom même d'une amitié qui ne vous a point, paraît-il, enlevé le droit de voler l'affection de celle que j'aimais le plus au monde.

—Voler?... fit le marquis, se levant vivement.

Le Yankee, assis et le regardant bien en face, continuait:

—Arracher, emporter, qu'importe le mot? Ce qui est le fait, c'est la souffrance assise à mon foyer, c'est la désolation et la déception dans ce cœur gonflé et qui éclate—et de ses poings rudes il se frappait la poitrine—c'est la douleur, c'est la torture, c'est la séparation, c'est le divorce! Voilà!

Le divorce! ce mot tombait là comme un coup de foudre. Le divorce! Georges n'y avait pas pensé. Le divorce?... Lui qui rêvait la liberté, Norton lui-même la lui apportait—et là, presque sous la loyale main de cet homme, dans le buvard, cachée comme une arme de lâche, il y avait une lettre, la lettre destinée à la femme, la lettre qui disait: «Affranchissons-nous! fuyons! soyons libres!»

—Vous croyez peut-être, dit Norton avec une violente expression de souffrance—vous croyez aimer celle que vous avez rencontrée autrefois et qui vous plaisait? Allons donc! Je vais vous dire, moi, ce que c'est d'aimer? C'est de vivre uniquement pour une créature adorée; et pourtant, en voyant que l'existence qu'elle partage la torture et la tue, c'est de lui rendre cette liberté que notre loi nous permet, et ensuite d'emporter avec soi, pour toute consolation, le souvenir et la joie du sacrifice. Oui, voilà l'affection vraie, l'amour vrai, le dévouement vrai.... Tout le reste? Du désir... ou des phrases!

—Norton....

—Vous voulez vous battre avec le colonel Dickson, parce qu'il l'a insultée? Plus que lui, je l'ai calomniée, moi qui lui ai jeté au visage....

Il s'arrêta.

—Ah! j'étais fou! Mais la rage me secouait et le soupçon....

—Le soupçon? dit Solis.

—Oui, répondit franchement le Yankee, je vous soupçonnais! Je vous accusais!... Et pourquoi ne vous aurais-je pas accusé?... Parbleu! vous n'étiez pas assez vil, j'en suis certain, étant mon ami, pour prendre, avec la joie de mon foyer, l'honneur de mon nom.... Cela, j'en suis certain, vous ne l'auriez pas fait!

Un geste rapide, un geste éperdu de Solis répondait, pas un mot ne venant aux lèvres du jeune homme et la pensée de la lettre infâme lui tordant le cœur.

—Mais sachant qu'elle gardait au fond de sa pensée un souvenir d'autrefois, vous avez eu comme une satisfaction d'amour-propre à voir s'il n'était pas mort, ce souvenir, s'il pouvait revivre, si cette femme n'avait pas oublié votre nom, est-ce que je sais? Et vous avez remué les cendres éteintes! Et que le cœur de Sylvia qui venait vers moi lentement, touché du dévouement de tout une existence que je lui donnais, moi, à défaut d'une passion d'une heure; que ce cœur s'éloignât de moi et que j'en souffrisse et que je devinsse jaloux et fou jusqu'à soupçonner et menacer une femme; eh! parbleu, ça, que vous importait! Vous étiez dans votre rôle! Qu'est-ce qu'une amitié, même de frère, à côté d'un amour, même d'antan? Et souffre mari, pleure va, c'est ton lot; et brise-toi, foyer d'honnêteté! J'aime, moi, l'amoureux, le passant, le fantôme d'autrefois. J'aime, j'aime de toute mon âme! Et j'ai bien, je pense, le droit d'être aimé.

—Je vous jure... dit Solis.

—Vous êtes la passion, n'est-ce pas?... interrompit Norton qui redressait sa haute taille. La passion? Cela dit tout, cela répond à tout. Soit. Aimez cette femme, puisqu'elle vous aime; mais, je vous le répète et j'ai le devoir et le droit de vous le répéter, tant que vous ne pourrez, aux yeux du monde, être pour elle que le scandale, laissez le soin de la défendre à celui qui est le protecteur de par la loi.

—Mistress Norton est la plus honnête des femmes! s'écria Solis.

—C'est pour cela que je veux que personne ne se mêle de protéger son honnêteté! Moi! moi seul!

—Et, encore une fois, vous voulez?...

—Je veux, dit Norton, je vous le redis nettement, que ce soit à moi, seulement à moi, que le colonel Dickson rende raison de ses insultes. Le monde alors ne se demandera pas comment il se fait que, lorsque mistress Norton a un mari pour la défendre, elle trouve, pour prendre en main sa cause, un étranger!

—Un étranger qui la vénère!

—Dites donc la vérité: un étranger qui l'aime. Et, cette vérité, que le monde, notre monde, ce fameux monde qui fait l'opinion en France, la soupçonne, cette vérité-là, et voilà Sylvia perdue!

—Je ne peux pas, dit fermement le marquis, faire d'excuses au colonel Dickson.

—Vous pouvez vous battre avec lui dans huit jours, pour une cause quelconque que vous imaginerez comme bon vous semblera, si le colonel est en état de tenir une arme après notre rencontre. Mais, ce soir, le colonel me trouvera, moi, sur le terrain. Montgomery s'est chargé de cela.

—C'est votre volonté? dit Georges de Solis.

—C'est mon ordre, répondit Norton.

—Et maintenant?

Le marquis avait envie de tendre la main à cet homme, de lui demander pardon, de lutter de générosité avec ce roi du fer, l'homme des dollars et des chiffres, des business et des labeurs de tâcherons, plus chevaleresque qu'un gentilhomme dans son mâle sacrifice, et dans l'étouffement de son amour.

Le divorce! Lui, Georges de Solis, lui, égoïste, avait songé à enlever Sylvia? Et Norton la donnait. Et Norton s'immolait à elle.

—Maintenant, répondit froidement l'Américain, je n'ai plus rien à vous dire.

Il sortit sans que M. de Solis eût le courage d'ajouter un mot. Le marquis le laissait partir, entendant s'éloigner les pas lourds et lents, comme lassés, du Yankee.

Mais lorsque la marquise, très émue, ayant, toute seule, pensé à ces histoires de cours d'assises où le mari armé d'un revolver—le revolver américain, autre forme du mildew—se dresse tout à coup entre la femme et l'amant, lorsque Mme de Solis, inquiète, rentra chez son fils pour lui demander: «Eh bien?»

—Eh bien, dit Solis, ce Richard est le plus loyal des hommes.

Et la marquise remarqua qu'à la flamme d'une bougie rouge allumée encore, Georges avait brûlé un papier dont les cendres flottaient autour du bougeoir, comme des ailes noires de papillons consumés....


XII

Après M. de Solis, Richard Norton voulait voir Sylvia. Son parti était pris depuis la veille. Il avait trop aimé cette femme pour en devenir le bourreau et, puisque les prescriptions du docteur Fargeas étaient formelles, il laisserait Sylvia en France. Seul il prendrait place sur la Normandie. Il voulait montrer à mistress Norton combien il l'aimait.

Sylvia achevait sa toilette au moment où il se fit annoncer chez elle. Elle mettait son chapeau, et la femme de chambre, qu'elle congédia en apercevant Richard, lui tendait ses gants.

—Vous sortiez? dit-il.

—Je voulais essayer de suivre les recommandations de M. Fargeas: prendre l'air.

—Je regrette, fit Norton, de retarder votre promenade; j'ai à vous parler, Sylvia. Oh! ce ne sera pas long! Mais j'ai à m'expliquer entièrement, froidement avec vous. Explication tout à fait nécessaire pour notre commune dignité, notre repos commun.

Sylvia ôta son chapeau et s'asseyant en face de Norton:

—Vous avez tout le loisir de vous expliquer, comme vous dites. J'allais chez ces pêcheurs, dans cette pauvre maison où l'on m'a vue, paraît-il, l'autre jour. Cette fois ce n'eût pas été Éva, mais moi qu'on eût pu suivre et épier en toute réalité. J'ai changé d'idées. Je ne sortirai plus!

—Voulez-vous, demanda Norton, que j'envoie à ces pauvres gens ce que vous comptiez leur porter?

—Non. Le petit Francis viendra lui-même comme je le lui ai permis, s'il ne me voit pas dans un moment. J'étais en retard. Il est peut-être en route.

Norton eut, sur ses lèvres rasées, un sourire triste, et la voix très calme, presque douce, faisant un visible effort pour maîtriser une émotion intérieure qui se trahissait malgré lui:

—Vous vous inquiétez beaucoup, dit-il, en la regardant avec une expression d'infinie tendresse, des gens qui souffrent de la misère; vous avez raison. Je ne sais rien de plus lugubre. Mais il est d'autres souffrances pourtant qui méritent un peu de pitié.

Sylvia répondit:

—Je sais assez ce que c'est que souffrir pour donner de la pitié à toutes les souffrances!

—Vous devez alors comprendre ce qu'est la douleur de la jalousie et jusqu'où elle peut pousser un être qui aime!

Il y avait dans ses paroles comme un remords, une excuse de sa violence passée. Mais la blessure morale de Sylvia était trop récente et avait été trop forte pour que la femme pardonnât.

—Je n'admets pas beaucoup, dit-elle amèrement, que la jalousie permette à un être qui juge, d'outrager et de menacer comme vous m'avez menacée et outragée!

Norton tortillait machinalement la pointe de sa barbe rousse.

—Eh bien! vous avez raison de me parler avec cette franchise! C'est de ces menaces et de ces outrages que je veux vous entretenir.

—Encore?

Il hocha la tête, fit un geste las et résigné.

—Oh! regardez-moi, Sylvia! Suis-je le même homme qu'hier? J'ai beaucoup pensé, songé.... J'ai revécu, en quelques heures, toute ma vie.... Fou de colère, j'étais capable de vous emporter, hier, comme une proie, vers cette Amérique où j'ai trop tardé à revenir... à cause de vous... et où décidément je vais revenir bientôt....

Sylvia laissa échapper un mouvement d'inquiétude.

Il précisa:

—Vous remarquerez que je ne vous parle plus de partir avec moi! Non, je ne vous demanderais pas de me suivre, alors même que le docteur Fargeas m'assurerait que vous n'avez plus besoin de ses soins.... Vous ne me remerciez pas?... Je vous en sais gré!... Vous voyez que j'ai beaucoup réfléchi, Sylvia, beaucoup.

—En effet, dit-elle, étonnée, je ne vous reconnais pas!

Elle le regardait, de ses beaux yeux profonds.

Il répliqua, non sans fierté:

—Vous pourriez dire que vous me reconnaissez, au contraire! Ce serait plus juste. Je croyais vous avoir appris à estimer mon dévouement avant de vous donner à redouter une colère dont je regrette l'explosion, je vous le répète encore.

—Vous avez raison, dit Sylvia. Je n'aurais jamais dû oublier vos bontés passées. Je vous demande pardon!...

—Vous ne vous douteriez jamais, j'en suis bien certain, du parti que j'ai pris après les longues, les amères réflexions de ces dernières heures.... Vous ne m'aimez pas, Sylvia.... Je crois que vous ne m'avez jamais aimé.

—Je ne vous....

Il l'interrompit vivement:

—Oh! Si je n'en suis plus à la colère, nous n'en sommes plus à la politesse. Vous avez obéi à votre père en m'épousant... mais, en m'épousant, votre cœur allait probablement à un autre!

Elle leva les yeux sur le clair regard de Norton et répondit avec l'accent sincère et franc d'une honnête femme:

—En vous épousant, je ne songeais plus à personne, espérant bien que ma vie nouvelle ne me ferait jamais rien regretter et certaine de tenir toujours, loyalement, le serment que je prêtais!

—Oui, dit Norton.

Et comme si du fond du passé une voix lointaine, une voix ironiquement cruelle eût répétée pour lui le serment d'autrefois, il le redit aussi, lentement, avec quelque chose de brisé dans la parole, ce serment prêté sous la cloche fleurie, la cloche de roses: «Je jure de rester fidèle à celui que je prends dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, dans la santé comme dans la maladie, dans la pauvreté comme dans la richesse.»

Puis, résumant:—Ce serment, vous l'avez tenu, Sylvia. J'ai été indigne de moi, indigne de vous, en vous accusant. Et moi, qui jurais de vous donner le bonheur absolu, mon serment, moi, je ne l'ai pas tenu, je n'ai pas su le tenir!...

Sylvia ne comprenait plus, mais toute sa bonne foi se révoltait d'instinct contre l'accusation que cet homme loyal portait contre lui-même. Elle eut encore, comme pour protester, un élan qu'il réprima bien vite, continuant son espèce de confession d'un ton froid, ferme, attristé:

—Dieu m'est témoin que j'ai tout essayé pour que vous fussiez heureuse, vraiment, absolument heureuse! Je n'avais d'autre ambition que celle-là. Je savais très bien que je n'étais pas un héros de roman, et que l'existence que je vous offrais était, pour une nature comme la vôtre, un peu trop monotone, un peu trop sévère. Que voulez-vous? J'ai tant de choses en tête. Des grappes d'hommes que je tire après moi et qu'il faut vivre. Et puis je me sentais pour vous un tel dévouement que j'espérais que vous ne regretteriez rien du passé. Je m'étais trompé. Je suis trop violent, je suis trop brusque. Je n'ai pas su prendre possession de ce cœur que j'aurais voulu tout à moi. Je vous voyais—avec quel désespoir!—devenir pâle, vous attrister chaque jour davantage, et quand j'ai appris ici, dans ce pays où j'espérais que vous retrouveriez la santé et où vous avez retrouvé... quoi? tout ce que vous regrettiez... quand j'ai appris que ce qui vous navrait et vous accablait ainsi c'était le souvenir d'un amour mort... mort, non pas, mais endormi... alors je n'ai pas été maître de moi. Tout mon amour, à moi, s'est révolté, les paroles de rage sont montées à mes lèvres comme des sanglots, et j'ai laissé échapper des mots irréparables peut-être, mais que je regrette jusqu'au fond de l'âme et dont je vous demande pardon.

—Pardon?... s'écria Sylvia. Vous! A moi?

Elle se rappelait les paroles de Georges, elle se disait qu'elle les avait entendues, écoutées avec une volupté secrète. Elle avait presque envie de crier qu'elle était coupable. Et c'était Norton qui demandait qu'on lui pardonnât!

—J'espère, Sylvia, que vous oublierez cette heure de colère en faveur des années d'affection et de respect que je vous avais voués. Je ne me consolerais jamais de vous laisser un autre souvenir que celui d'un homme que vous respectiez si vous ne l'avez pas aimé!

—Un souvenir? Comment? Que voulez-vous dire?

Elle devinait que le mot suprême d'un tel entretien n'avait pas encore été prononcé et elle l'attendait, anxieuse, presque effrayée.

—C'est tout simple, dit Norton, résolu.

Et répétant avec une sorte d'insistance, comme s'il eût pris plaisir à se faire souffrir lui-même:

—Vous ne m'aimez pas, vous ne m'aimerez jamais. L'existence que je vous ai faite, en dépit de ma bonne volonté et de mon affection, vous tue. L'union qu'avait souhaitée votre père et que vous aviez acceptée est devenue une prison. La loi vous donne un moyen d'en sortir.

—La loi? balbutia Sylvia.

Norton laissa tomber enfin le mot:

—Oui. Le divorce.

Elle tressaillit.

Mais lui, froidement:

—Oh! rien n'est plus simple. Malheureuse avec moi, vous pouvez être heureuse une fois libre. Si je n'acceptais pas ce moyen, je serais un égoïste. Et je puis être un farouche, un violent... je ne suis pas un égoïste, Sylvia.

—Et c'est vous qui voulez....

—C'est moi. Je vous aime assez pour faire ce sacrifice. Voilà où m'a conduit la réflexion de cette nuit. Je ne vous dis point que je n'en souffre pas, mais peu importe! L'homme est fait pour souffrir!

—Mais si je n'acceptais pas, moi? dit-elle vivement.

Il leva les yeux sur elle, et très doucement:

—Pourquoi?... Par honneur, par reconnaissance ou par charité? Je pourrais me laisser prendre à votre dévouement, je ne tarderais pas à m'en repentir en voyant que vous le regrettez! Non! Je vous ai dit que ce que j'ai résolu de faire, je le fais! J'ai dans ma vie âpre et rude, mais dont je ne me plains pas, accompli tout ce que j'ai voulu... tout... excepté d'être aimé.... Il dépend de moi, du moins, de vous prouver que j'étais digne de vous!... Et vous jugerez lequel est le plus grand de l'amour qui désire ou de celui qui se sacrifie!

—Votre volonté est-elle un ordre? demanda Sylvia après un moment de réflexion.

—Un ordre, répondit-il. Oui, un ordre. Le dernier. Le sort a voulu que la joie d'avoir un enfant nous fût refusée. J'avais souvent compté, pour vous ramener à moi, sur la douce voix d'un cher petit être.... Non! Tout est bien! Le divorce n'est douloureux que lorsqu'il frappe des innocents en séparant deux malheureux. Les enfants ont tout à y perdre.... Nous sommes libres.... Je n'aurais ni le droit ni le courage de briser notre union si, entre nous deux, un pauvre enfant fût là pour souffrir!

Il ajouta résolument:

—J'ai déjà consulté un solicitor:

—Un solicitor? dit Sylvia.

—Il faut un avocat pour toute la question légale. Le seul fait pour vous de demeurer éloignée de moi, en France, pendant un certain laps de temps, un an, je crois, entraînera la séparation, je veux dire le divorce. Mais je tiens à ce que la demande soit formulée de manière à ce que tous les torts, tous... soient de mon côté. La formule une fois rédigée, M. Cadogan vous l'apportera ici, avec moi, et cela dans quelques heures. Vous n'aurez plus qu'à signer, et....

—M. Cadogan?

—Vous le connaissez, M. Cadogan?


Il s'arrêta tout à coup, entendant du bruit et se demandant qui venait là.

Quelqu'un frappait à la porte. Norton laissa échapper un mouvement d'ennui.

—J'ai tout dit, fit-il, mais on ne peut donc pas être seuls!

—C'est Éva, dit Sylvia.

Et la voix de la jeune fille, entendue à travers la porte, calma le dépit de Richard qui alla lui-même ouvrir et se trouva en face d'Éva poussant devant elle le petit Francis Ruaud, timide, hésitant, sa casquette à la main, avec des cheveux embroussaillés toujours, mais des vêtements plus propres qu'autrefois.

La jeune fille le tenait par les épaules et lui disait, pendant qu'il semblait avoir envie de fuir:

—Entre donc! Voici mistress Norton... et M. Norton! Il ne te mangera pas!

Et l'enfant, un peu farouche, l'air honteux, baissant le front:

—Je sais bien, mademoiselle.... Mais... c'est que mes souliers... la vase....

Il montrait le cuir humide de ses grosses chaussures.

—Voici un garçon qui tient absolument à voir Sylvia, dit Éva en le menant jusqu'à Norton.

Le petit Francis restait là, muet, attendant qu'on l'interrogeât.

—Pourquoi es-tu venu? dit Sylvia.

—Dame, madame, fit-il en tournant sa casquette, vous m'aviez dit comme ça que si vous ne veniez pas, je pouvais....

Éva regardait tour à tour Norton et Sylvia avec le vague instinct qu'elle avait troublé un entretien grave.

Qu'y avait-il donc? Est-ce que Francis Ruaud les gênait?...

—Tu as quelque chose? dit-elle à Norton.

—Moi? fit Richard. Rien. Demande à Sylvia. Que veux-tu que j'aie?

Et se tournant vers Francis Ruaud:

—Alors, mon enfant, tu venais parler à mistress Norton....

—Oh! pas de choses importantes!... C'est maman qui m'a dit comme ça: «Puisque la dame ne vient pas, vas-y à la villa, et n'oublie pas, Francis! N'oublie pas!...» Comme si je pouvais oublier!

—C'est votre mère qui vous envoie? dit Sylvia.

—C'est maman....

—Elle est mieux portante, la pauvre femme?

—Oui! Oh! oui, madame.

L'enfant s'arrêta, se gratta le front et ajouta:

—Oui, je dis oui, et c'est oui et non. Oui, à cause d'elle; non, à cause de papa!

—Comment, demanda Éva, le père Ruaud?

Francis hocha la tête, tout triste:

—Oh! ne m'en parlez pas! Ils n'ont vraiment pas de chance, mes vieux! Quand ce n'est pas l'un, c'est l'autre. Maman se levait, allait, venait... vous savez bien, mademoiselle... son tour de reins, guéri... et voilà que papa, crac! en débarquant mercredi matin, le pied lui a manqué, et alors quoi! il a buté sur une mauvaise pierre, le genou a porté, et ça a gonflé, gonflé!... Le médecin dit comme ça que ça pourrait bien être mauvais. Il a parlé d'opération, le médecin. C'est ce que maman m'a dit de vous dire, madame. Ah! ça ne serait pas heureux... heureux... d'avoir plus qu'une jambe!

—Pauvre homme! dit Sylvia.

Norton s'était approché du petit, et regardant l'enfant:

—Alors, ton père?... Il se désole?... Naturellement.

Une lueur claire, bizarre, passa dans les yeux vert de mer de Francis et, avec une finesse de petit Normand:

—C'est encore bien drôle tout ça, allez, monsieur! moi, ça me fait gros cœur, n'est-ce pas? de voir le père étendu comme ça et la jambe dans une machine... un appareil... qu'on a dit... et pourtant, cet accident-là, c'est étonnant, ça fera peut-être que....

—Que quoi?... dit Éva.

L'enfant hésitait, comme s'il n'osait parler.

—Voyons, dit Norton.

—Je ne sais pas si c'est bien à moi de jaser....

Puis prenant son parti:

—Après ça, au fait, vous savez bien comment ils étaient entre eux, papa et maman?... Vous avez vu ça?... leurs chamailleries! Ils ne se convenaient pas, quoi! Ils se cherchaient des raisons.... C'est vrai que le père avait le tort de trop...—et il fit le geste de boire—et peut-être bien que quand il a buté, c'est à cause d'un peu de Calvados!... Mais pas méchant au fond, mon père Ruaud.... Et pourtant, ah! maman n'en voulait plus de papa! Oh!... fini! c'était fini, ils allaient se séparer!

Le regard de Norton et celui de Sylvia se croisèrent d'instinct, électriquement.

—Se séparer? fit Norton.

—Comment? dit Sylvia.

—Dame! répondit l'enfant.... Maman en avait assez de toujours trimer pour rien, parce que si le père a du courage au travail, il est faible, cet homme, il se laisse pousser par un tas de fainéants vers les bolées de cidre.... Et il en faut pas mal des poissons et des tourteaux, pour payer les tournées d'eaux-de-vie et de boisson.... Alors maman disait: «C'est trop à la fin, c'est trop!... Tu n'y vois donc pas clair? Tu as donc une taie sur l'œil comme les merlans de l'an dernier? On s'échine à tenir la maison propre, à ne pas faire de dettes et, au bout de l'an, le tout a passé en chopines!... Eh bien! non!... Chacun de son côté.... Toi à la bouteille, moi à ma couture. Et va comme je te pousse!» Et ils y pensaient, monsieur et madame, à s'en aller, toi ici, moi là, et ils l'auraient fait un de ces quatre matins.... Et quand le père disait: «Tu sais que ça coûte pour se séparer!—Ça coûte la peine de prendre ses cliques et ses claques et d'aller droit devant soi, que répondait la bourgeoise. Oh! pas de juges! pas de tribunal! Va à droite, je vais à gauche! J'en ai assez!»

—Et toi, Francis? demanda Éva.

Norton était pâle et maintenant Sylvia ne le regardait plus.

—Moi, dans tout ça, bédame, dit l'enfant, je payais les pots cassés, qu'est-ce que vous voulez? Moi, entre eux, je ne pouvais pas choisir, pas vrai? Je les aime tous deux, quoi! Je me disais: «Si c'est ça, je travaillerai avec le père et, quand j'aurai mis de côté des sous ou une pièce blanche—est-ce qu'on sait?—eh bien! je porterai ça à la maman!» Seulement, Dieu merci, je crois bien que j'aurai pas besoin de ça. Ils s'étaient chamaillés, les vieux, le matin du jour où, en descendant du bateau, le père—et Francis Ruaud fit un mouvement pour simuler un homme qui tombe—et cette fois-là, je croyais bien que c'était une affaire réglée. Oh! une scène celle-là! une scène!... Pommée! Maman avait déjà fait son paquet, et elle pleurait, allez, tout en disant: «Non, c'est plus possible, c'est plus Dieu possible!»

—Elle pleurait? dit lentement Norton, en cherchant, cette fois, les yeux de Sylvia.

—Dame! répéta l'enfant, se quitter! Ça fait, comme dit papa, grouiller quelque chose dans l'estomac.

—Alors? dit Sylvia.

—Mais quand on l'a rapporté comme ça, à bras, sur deux rames, et si pâle, le père, blanc comme une serviette, alors, oh! elle n'a plus rien dit, maman! Elle s'est mise à le soigner. Si! Je me trompe. Elle a dit: «Te voilà bien, ah! bien, te voilà bien! Et c'est encore moi qui vais avoir la peine maintenant!...» Et dame, elle en a, la pauvre, et elle s'en donne de la peine! Et elle dit comme ça, vingt fois, peut-être, au jour la journée: «C'est pourtant vrai que j'allais te planter là, vieux, et que je n'en pouvais plus, vrai de vrai, et que j'en avais par-dessus le dos, vois-tu, Ruaud, avec ta bouteille et tes.... Rien!... enfin, des mauvaises créatures.... Mais c'est pas le moment de te laisser là, n'est-ce pas? c'est pas le moment puisque t'as pas de chance. D'ailleurs, quoi! on a pris l'habitude de tirer le licol ensemble.... Eh bien, où la chèvre est attachée, il faut qu'elle broute! Restons ensemble!» Et d'entendre ça, je ne dis rien, moi, vous comprenez, fit le petit Ruaud, mais, tout de même, ça me fait plaisir!

—Et elle reste? dit Sylvia.

—Et votre père? demanda Norton.

—Lui!... Ah! lui de dire qu'il dit: «Faut peut-être, qui sait? être malheureux pour s'aimer! Embrasse-moi, ma pauvre vieille, va!» Et quand je les vois qui ont comme ça les yeux mouillés, en se donnant la main, je me dis à mon tour: «Tout de même, si ça les réunissait, l'accident, tu ne serais pas mécontent, mon petit Francis!...» C'est si dur, allez, monsieur, mesdames, si dur, de voir que ceux qu'on aime ne s'entendent pas!

—Il faut peut-être être malheureux pour s'aimer! dit alors lentement Norton en répétant les paroles du marin.

Il pensait qu'il ne se croyait pas heureux, pourtant; non, pas heureux.... Mais, comme s'il eût peur, après l'odieux de la brutalité, d'avoir le ridicule de la sensibilité, il secoua la tête et demanda brusquement à l'enfant:

—Où est ta maison, mon garçon?

—Tout là-bas! sur le chemin de Tourgeville, dit-il en souriant à Éva. Mademoiselle en connaît bien le chemin!

—Et je vais t'y conduire, proposa miss Meredith.

—Non, je vais avec toi! dit Richard à Francis. J'ai à sortir.

Pendant que Sylvia, très troublée par ce que, dans son inconscience, l'enfant venait de remuer en elle de pensées, Éva disait à Norton:

—Comme tu es ému!

—Crois-tu? fit-il. L'histoire de ce marin, peut-être! Et, vois... comme j'ai à accomplir quelque chose de grave—une affaire—je veux d'abord faire acte de charité.—Un fétiche! Comme au jeu!

—Alors, tu vas chez les Ruaud?

—Charitable par égoïsme. Oui. Toi, reste avec Sylvia.

—Pourquoi?

—Elle te le dira peut-être, fit Norton.

Et, avec un signe à Francis:

—Viens, petit!

Sylvia s'était retournée.

—Où allez-vous? demanda-t-elle à Norton.

—Je vous l'ai dit il y a un moment, et je reviendrai tout à l'heure!

—Tout à l'heure?...

—Vous l'avez voulu! répondit-il en souriant.

Il ajouta:

—Et je le veux!

Comme il allait sortir, le petit Ruaud s'arrêta sur le pas de la porte, et saluant Éva et Sylvia en frottant ses pieds sur le parquet:

—Ah! madame!... Maman ne m'a pas seulement dit de vous annoncer le malheur qui est arrivé au père; elle a recommandé aussi de vous souhaiter mille prospérités!... Mille prospérités, elle a répété. Au revoir, madame... mademoiselle.

Et l'enfant rejoignant Norton, n'était plus là, que Sylvia, hochant la tête, répétait machinalement:

—Mille prospérités!

Ces souhaits de bonheur, ils tombaient là avec quelle cruauté ironique!... Pour mistress Norton, le bonheur, où était-il?


XIII

En voyant sortir Norton, Éva eut la sensation d'un drame caché, le pressentiment d'un malheur. Il devait, entre Richard et Sylvia, s'être échangé des paroles graves, probablement douloureuses: la jeune fille le devinait. Et pourquoi Norton s'éloignait-il avec une sorte de hâte nerveuse qui ne lui était pas habituelle?

—Si M. de Solis l'avait trompée? Si Norton....

Et ces mots, elle les disait tout haut, en éveillant aussitôt chez Sylvia une même inquiétude.

—Norton?

Sylvia répétait le nom, demandant à Éva de compléter sa pensée.

—Je suis sûre, s'écria la jeune fille, que Richard va servir de témoin à M. de Solis.

—Richard?

—M. de Solis se bat! Il doit se battre! dit Éva. Et c'est évidemment Richard qu'il a choisi pour second....

—Lui?

—Voilà pourquoi tout à l'heure cette émotion!... Ah! j'aurais dû deviner!

—Il est impossible que Norton serve de témoin à M. de Solis, répondit Sylvia.

—Pourquoi? Deux amis, deux frères!

—C'est impossible... impossible....

—Mais s'il y a une rencontre, c'est peut-être entre....

—Entre le marquis et le colonel Dickson.

—Es-tu sûre? Et si c'était, dit Sylvia à qui une pensée nouvelle venait, entre Norton et....

Brusquement elle s'interrompit, reculant devant sa propre idée.

—Ah! je deviens folle, par exemple! Voyons.... Il est parti avec Francis Ruaud. Si nous allions....

—Où? dit Éva.... D'ailleurs si Richard ne t'a rien confié, c'est qu'il n'y a rien. Richard n'aime que toi au monde! Il n'aurait pas de secret pour toi!


«Il n'aime que toi au monde!» Éva ne remarqua pas l'expression de Sylvia et la rougeur rapide qui lui traversèrent le visage; il y avait comme de la honte dans ce furtif changement de physionomie, et mistress Norton, mal à l'aise, restait maintenant silencieuse, songeant, avec l'impression étrange de se trouver à moitié égarée, troublée jusqu'à l'âme, à un moment de sa vie où tout le reste de son existence se jouait dans une partie confuse, comme sur le tragique caprice du hasard.

Un domestique qui entrait annonçant M. Montgomery la tira de cette sorte de torpeur.

Et Éva fut toute joyeuse. Montgomery allait leur dire peut-être ce qui se passait au dehors.

Le gros homme entra, affairé, inquiet, s'épongeant le front.

—Mistress Norton! Miss Éva, bonjour! Je vous salue! Où est Norton?

—Il est sorti tout à l'heure, répondit Éva.... Je croyais que vous deviez le voir!...

—Sans doute! sans doute!

—Pour ce duel? demanda Éva.

Montgomery parut étonné.

—Le duel? Vous savez donc?

—Nous savons, oui. Mais qu'y a-t-il encore?

L'Américain haussa les épaules, s'éventant maintenant avec son mouchoir.

—Ah! le duel! Ce n'est pas ça qui m'inquiète. C'est ce que Norton ignore... c'est... mais, le duel, affaire finie, le duel!

—Finie!

Et Éva, joyeuse, regardait Sylvia.

—Oui! dit rapidement Montgomery. Inutile d'en parler. Mais....

Il s'arrêta très ennuyé, faisant claquer sa langue contre ses dents.

—Mais quoi?...

—Rien.... Rien, je vous assure, mistress Norton!... Affaires de commerce qui ne concernent que Norton et moi....

—Vous avez l'air tout bouleversé, monsieur Montgomery, dit Éva, sérieuse et devinant un danger nouveau.

Lui, maintenant, s'efforçait de sourire.

—Moi? Bouleversé! Mais non! J'ai un peu chaud, voilà tout.... Il fait une température sur la plage!... Et puis cette dépêche!...

—Quelle dépêche?

—De New-York....


Il en avait trop dit. Il essaya de se rattraper.

—Oh! insignifiante, insignifiante....

Éva le regarda bravement.

—Vous pouvez tout nous dire, monsieur Montgomery. C'est grave ce que vous avez à apprendre à mon oncle?

—Grave! Mon Dieu, non, pas grave... pas très grave... intéressant, voilà le mot... intéressant.

—Vous venez de dire, fit Sylvia, que la dépêche est insignifiante?

Montgomery répliqua, très vite:

—Absolument insignifiante et... et... intéressante; voilà... intéressante et insignifiante... comme toutes les dépêches....

Il balbutia, très mal à l'aise, malheureux d'en avoir trop dit et redoutant de parler davantage.

—Ah! tiens, voici Liliane! dit-il avec l'expression de quelqu'un qui se noierait et à qui l'on jetterait une bouée de sauvetage.

C'était mistress Montgomery qui entrait comme un tourbillon, en toilette mastic de la tête aux pieds et un grand chapeau Gainsborough sur sa jolie tête.

—Ah! chères amies, c'est moi!... Avez-vous un verre d'eau, un verre de Porto, n'importe quoi! pour me remettre?... Je suis d'une fureur!

—Quoi donc? demanda Montgomery.

—Liliane nous dira, elle, fit Éva, ce que contient cette dépêche....

Mais Montgomery doucement:

—Elle ne peut pas! Elle ne sait rien!

Sylvia avait tendu la main à Liliane:

—D'où venez-vous, chère amie?

—D'où je viens?

Et mistress Montgomery cria presque:

—D'un antre, d'une caverne... est-ce que je sais?... Je viens de chez Harrisson!

Montgomery fit la grimace.

—Harrisson!

—Le grand peintre? demanda Sylvia.

Mais la belle Liliane jeta les hauts cris:

—Harrisson, un grand peintre? Ne m'en parlez pas! Qu'on ne m'en parle plus, d'Harrisson! Ah! un grand peintre, lui! Un rapin de quatrième ordre!

—Ah! bah! fit Montgomery enchanté.

—Un être qui exigeait trente-cinq séances de deux heures... trente-cinq... soixante-dix heures d'immobilité!

—D'immobilité? dit encore Montgomery.

—Complète! Comme celle que je viens de subir!...

—C'est vrai, fit le mari, j'avais oublié.... C'était aujourd'hui la première séance....

—Un être qui m'aurait donné un torticolis et qui m'aurait rendue muette à me faire tenir là, devant lui, comme un mannequin.... Jamais un mot!... «Mistress Montgomery... un peu plus de côté... please! Bien.... Reprenez la pose, je vous prie, mistress Montgomery.... Merci!...» Ça aurait duré comme ça pendant trente-cinq jours!... Ah! non, par exemple!... Non.... D'autant plus que l'esquisse.... Très mauvaise, son esquisse! Et puis—concevez-vous cela?—il ne voulait pas mettre mon portrait au Salon!... Il a déjà deux tableaux pour le Salon, cet Harrisson.... Une Naïade... d'après miss Arabella! et un portrait d'Arabella elle-même en amazone!... Arabella à cheval! sur la plage! Arabella! Toujours Arabella. Trop d'Arabella!... Et c'est d'autant plus insolent qu'il est superbe, ce portrait d'Arabella! Bien mieux que n'eût été le mien, qui venait mal, très mal, horriblement mal!

Elle allait, venait, remplissait la chambre de sa pétulance, et Montgomery de répondre froidement:

—Dame! il est assez naturel que le portrait d'Arabella fût mieux traité! Son portrait, miss Dickson ne le payait pas.

Alors Liliane regarda son mari d'un air narquois et, levant les épaules à son tour:

—Vous croyez ça, vous?

—Bref, votre portrait? insista le mari.

—Qu'il aille au diable, le portrait! Et Harrisson avec! Ce qu'il est devenu affreux, cet Harrisson! ce qu'il a vieilli, c'est inconcevable!

—Ah! ah! fit Montgomery ironique. Les angoisses de l'art!

Il jouissait de son triomphe. Et mistress Montgomery, implacable pour le peintre, continuait:

—Lui? Des angoisses? Allons donc! Les angoisses d'Harrisson! Un confectionneur d'imageries pour dames? Pas plus de fièvre quand il peint qu'un tailleur quand il coupe un jersey ou un veston!... Et si vous voyiez son esquisse d'après moi!... Des yeux petits comme ça.... Un nez déplorable! Je ne veux pas revoir cette horreur! Jamais! jamais! jamais! Voulez-vous que je vous dise, votre Harrisson?

—Mon Harrisson? dit l'Américain, stupéfait.

—Oui, il me faisait un portrait de mari! Voilà!

—Merci, répliqua Montgomery.

Puis il ajouta:

—Que voulez-vous? Il se vengeait! Tout le monde n'est pas magnanime.

—Comme les Montgomery!

—Si vous voulez, dit Montgomery. Seulement nous reparlerons d'Harrisson plus tard ou nous n'en reparlerons plus si vous voulez, mais il faut absolument que je retrouve Norton!

Et demandant à Sylvia:

—Il est allé, vous dites?

—Chez ces pêcheurs, répondit Éva, vous savez....

—Les Ruaud? dit Liliane, je connais le chemin.

—Puis au télégraphe, ajouta Éva.

Montgomery répondit:

—J'y vais.

—Et je vous accompagne, fit Liliane. Un tour sur la plage avec vous, Lionel, c'est si rare!

Le gros homme devint rouge comme une fraise mûre et soupira, enchanté:

—Ah! Liliane, si je n'étais pas aussi inquiet, comme je serais heureux!

—Inquiet? fit-elle. Vous allez me raconter.... Ah! un mari doit tout conter à sa femme, ajouta Liliane, gentiment, très bas.

Et comme il répondait par des signes, en montrant Sylvia et Éva.

—Tout... mon bon Lionel!

Elle cherchait son bras, se pendait à lui et, tout heureux:

—Mais vous êtes charmante, dit-il. Ah! que je suis donc enchanté que cet Harrisson ait manqué votre portrait!

Il se tourna vers Sylvia.

—A tout à l'heure, mistress Norton. Si Norton rentrait, je reviens!

—Nous revenons! insista Liliane.

Et il s'éloignait avec sa femme qui, dans l'escalier, lui murmurait presque à l'oreille—la bouche rose près de l'oreille rouge:

—Vous allez tout me dire, n'est-ce pas—tout, Lionel? Tout?

Éva sentait de plus en plus la menace de quelque danger et, malgré les affirmations de Montgomery, elle était certaine que cette dépêche de New-York dont il avait parlé ne devait pas être aussi insignifiante qu'il voulait le faire croire. Montgomery avait tant d'intérêts communs avec Richard! Son air fiévreux ne prouvait-il pas qu'il y avait péril en Amérique comme en France?

La jeune fille n'osait même plus interroger ou rassurer Sylvia. Un grand silence tombait entre ces deux femmes, absorbées par leurs pensées, enveloppées comme d'une atmosphère d'angoisses.

Et Sylvia avait comme un âpre besoin d'être seule—seule pour se retrouver avec le souvenir de Georges—seule pour se dire que maintenant cette liberté qu'elle souhaitait, que Solis rêvait, elle était là, à portée de sa main, le divorce la lui donnait—et, avec cette liberté, la possibilité d'unir sa vie à cet homme, ce disparu de cinq années qui était redevenu pour elle le rêve vivant, le bonheur possible. Oui, elle voulait être loin d'Éva pour penser à lui, se demander:—Que faire?

—Fuir! disait Georges.

Mais elle n'avait plus besoin de fuir! Elle était libre, encore une fois, légalement libre. Le divorce l'affranchissait.

Elle pouvait être la femme de Georges. Comme il serait heureux, quand il saurait!

Et ce mot arrêtait sa pensée.

—Heureux?

Pourquoi une vague inquiétude lui venait-elle? Pourquoi un doute? Oui, il serait heureux de rencontrer l'amour dans cette fuite qui, sans le divorce, eût été une faute, une tache....

Elle se leva, étouffant, presque tremblante à cette idée que la jeune fille pouvait lire en elle, dans ses yeux....

—Où vas-tu? lui demanda Éva.

—Chez moi.

Et Éva n'osait même pas questionner, devinant elle ne savait quoi de trouble et de tragique en ce cœur où le nom de Georges de Solis était écrit.

Seule maintenant, jamais miss Meredith ne s'était trouvée aussi profondément triste. Elle avait envie de pleurer.

Elle essayait de se rassurer, mais l'angoisse persistait et, par ce beau temps d'été, l'alourdissement de ce ciel bleu, elle sentait planer sur elle quelque chose d'inconnu et de désespéré. Son inaction lui pesait. Elle avait envie de sortir, d'aller aux nouvelles, comme si courir au devant du danger—puisqu'il y en avait un—pouvait le conjurer.

Et indécise, hésitante, elle restait là, regardant la mer par la fenêtre ouverte, tandis que le temps passait, dans une sorte de torpeur.


Éva, elle, était demeurée au salon, assise, s'abandonnant au sort, lorsque tout à coup elle tressaillit. Quelqu'un venait du dehors. Qui cela? Allait-on lui parler de Richard ou de Georges?

Elle se leva toute droite, comme électrisée.

C'était Mme de Solis. La marquise avait, malgré le sourire dont elle salua Éva, un air préoccupé qui frappa la jeune fille.

Certainement, hors de la villa, quelque drame se déroulait, là-bas.

Mais, puisque la mère était là, maintenant Éva allait savoir.

Elle s'était avancée, disant, joyeuse:

—Vous! madame la marquise!...

Après lui avoir pris les mains:

—Oui, ma chère miss Meredith, moi, répondit Mme de Solis, et qui suis enchantée de vous trouver ici... tout à fait enchantée. Je viens parler à mistress Norton. J'ai les choses les plus sérieuses à lui dire.

—Les plus sérieuses? interrogea Éva.

—Et les plus douloureuses.

—Ah! je devinais bien! fit miss Meredith. Mon Dieu, qu'y a-t-il?

—Ne vous effrayez pas, ma chère enfant. Je viens ici pour tout réparer, s'il est possible.

—Tout réparer!... Il y a donc un grand malheur? demanda Éva toute pâle.

—Non, pas encore. Mais un grand danger. Et ne me questionnez point, je vous en supplie! Ne vous étonnez même pas de ce que je dirai tout à l'heure à mistress Norton.... Mes paroles pourront vous surprendre.... Oui, elle seront surprenantes, en apparence... très surprenantes... extraordinaires.... Croyez cependant qu'elles n'ont qu'un but, le bonheur de votre oncle, celui de Sylvia... et... qui sait?

Elle s'arrêta:

—Qui sait? Quoi? demanda Éva inquiète.

—Le vôtre peut-être, répondit Mme de Solis.

—Je ne comprends pas, madame!

—Vous n'avez pas besoin de comprendre. Vous n'avez qu'à écouter et à vous taire. Et, encore une fois, pas d'étonnement. Je joue une partie sérieuse, et je la joue comme il me plaît. J'ai déjà gagné un gros enjeu d'un côté, je veux à présent en gagner un autre, ici! Ça, je voudrais voir mistress Norton!

—On va la prévenir de votre visite, dit Éva.

—Merci.

Miss Meredith sonna, faisant dire à Sylvia que la marquise de Solis demandait à parler à mistress Norton.


Et, pendant un moment, la marquise et Éva demeurèrent seules, n'osant prononcer un mot nouveau. Mme de Solis repassait dans sa tête tout un plan de campagne qu'elle avait combiné en chemin, et la jeune fille n'osait questionner, sentant son cœur battre, toute torturée.

Sylvia entra, fort émue à cette idée qu'elle se trouvait en face de la mère de Georges, et Mme de Solis fut frappée de la pâleur de la jeune femme.

—Je vous demande pardon de forcer votre porte, madame... mais j'ai les choses les plus importantes... les plus... palpitantes à vous communiquer!

—Donnez-vous la peine de prendre ce fauteuil! dit Sylvia en avançant un siège, pendant qu'Éva répétait mentalement les paroles de la marquise: «Mes paroles n'auront qu'un but, le bonheur de votre oncle, celui de Sylvia...»

Mistress Norton, elle aussi, songeait. Elle songeait à ces paroles fiévreuses et folles que Georges lui avait dites, lorsqu'il la suppliait de fuir—de fuir avec lui!

«Toute ma vie pour vous aimer, toute ma vie!» murmurait cet homme—cet homme, dont la mère était là, essayant de sourire et disant avec une froideur apparente:

—Voilà, madame, ce dont il s'agit. Vous avez vu M. Montgomery?

—Il était ici il y a une heure, répondit Sylvia.

—Et sans doute, insinua la marquise, il vous a appris la nouvelle qui fait le fond d'un article très commenté ce matin du New-Brooklyn Herald?

—Non. Qu'est-ce que cet article? demanda Sylvia.

—Je regrette bien, répondit froidement Mme de Solis, que M. Montgomery ne soit pas là; il vous eût expliqué mieux que moi ce dont il s'agit. D'autant plus que M. Montgomery se trouve un peu... comment dirai-je?... impliqué dans cet article.

—Impliqué?

Le mot parut étrange à Sylvia, et Éva demanda bien vite:

—Que reproche donc ce journal à M. Montgomery?

La marquise affectait un air détaché, un ton léger de conversation mondaine, comme si ce qu'elle disait n'eût pas recouvert un monde de désastres et de douleurs.

—Ce qu'il reproche à M. Montgomery, le New-Brooklyn Herald? Oh! mon Dieu, exactement ce qu'il reproche à M. Richard Norton.

—Mais encore? dit Sylvia fermement. M. Montgomery est l'associé de mon... de M. Norton, et je veux savoir....

La marquise sourit.

—A quoi bon? Ce sont des calomnies!

—Raison de plus pour se rendre compte d'où, ou de qui elles viennent, dit Sylvia.

Mme de Solis jouait avec un des rubans de son chapeau.

—De qui? fit-elle négligemment. Mais c'est bien simple! De quelque actionnaire lésé dans ses intérêts.... Oh! cela n'a ni retenue ni pitié, un homme qu'on ruine!

—Un homme qu'on ruine? s'écria Sylvia.

Et, tout à l'heure assise, elle se leva, droite, presque hautaine.

—Madame!... fit Éva frémissante.

Mais la marquise l'interrompit:

—Ah! miss Éva, miss Éva, vous n'êtes guère obéissante! Vous m'aviez promis de me laisser tout dire!

—Et moi, répliqua fiévreusement Sylvia, je vous prie de tout dire, en effet!

—Tout? demanda Mme de Solis mettant dans sa question une sorte de cruauté insultante.

—Oui, madame, fit mistress Norton, il y a des réticences qui sont aussi des outrages!

—Eh bien, soit! répliqua Mme de Solis. Je dirai tout. Mais....

Elle s'interrompit, prêtant l'oreille à un bruit de voix, du côté de l'antichambre.

—Mais, c'est Paul... c'est M. de Bernière... mon neveu.... Je ne sais si je dois, devant lui....

—Vous pouvez parler devant tous de ce qui concerne M. Norton, dit Sylvia avec dignité.

Bernière était entré, saluant mistress Norton, puis Éva et Mme de Solis, sans que la marquise et la jeune fille lui répondissent autrement que par un signe de tête.

—Est-ce que vous savez, monsieur de Bernière, demanda Sylvia, ce que Mme de Solis vient me répéter?...

—Quoi donc, madame? dit Paul qui semblait ne pas comprendre.

La marquise précisa bien vite.

—Mais ce qu'on raconte des mines de M. Norton!

Bernière parut suffoqué:

—Comment, ma tante, ici? Vous voulez parler?... Ici?...

—Surtout ici, dit Sylvia. Je veux savoir!

—Eh bien! soit, chère madame! reprit Mme de Solis. D'autant plus que M. de Bernière a entendu comme moi. Aussi bien c'est le bruit de Trouville, du Havre, de toute la côte. Vous savez qu'il y a autant de petites potinières au bord de la mer qu'il y a de fourmilières dans les bois. Chacun son tas, son coin, ses histoires et son venin....


Le mot fit encore à Sylvia comme une blessure et, à mesure que la marquise parlait, la douleur devenait plus cuisante.

Elle répéta, la lèvre hautaine:

—Son venin?...

—Oh! madame! Dont on ne devrait même pas s'occuper, dit Bernière.

Éva écoutait, croyant à quelque cauchemar pénible et se demandant quelle partie cruelle jouait la marquise. Avertie de n'avoir à s'étonner de rien, la jeune fille sentait cependant en elle toute sa fierté, son respect pour Norton se révolter, et il lui fallait faire, sur sa nature violente, un effort pour laisser Mme de Solis enfoncer plus avant une aiguille l'une après l'autre, en pleine chair.

—Je reconnais, du reste, disait la marquise, que mes compatriotes sont tout disposés à verser un peu de vitriol sur la plaie! Les reporters parisiens vont s'en mêler! Je prévois des interviews! Mais, dans le cas présent, ce sont les Américains—vos Américains, ma chère Éva—qui me semblent déployer le plus d'activité... d'activité acide, empoisonnée, contre M. Norton.

—Contre lui? Il ne leur a fait que du bien! dit miss Meredith.

M. de Bernière répliqua:

—C'est pour ça!

—Oui, continua Mme de Solis, c'est peut-être pour ça qu'on prétend, par exemple—et c'est le bruit que je viens vous signaler, vous dénoncer, en amie—on prétend... il faut absolument faire cesser cette calomnie... on prétend... mais, en vérité, je n'ose, malgré votre permission....

—Je vous en priais, madame; maintenant je l'exige, dit nettement Sylvia. On prétend....

Et elle attendait la calomnie, comme un brave attendrait une balle, tête haute, avec un regard de défi, tandis que Bernière essayait, tout bas, en suppliant, de réduire la marquise au silence.

Mme de Solis n'écoutait pas son neveu.

—Eh bien, dit-elle, on prétend, on assure, répète... c'est tout un roman....

—Et un vilain roman!... interrompit Bernière.

—On raconte que M. Richard Norton a acheté des terres dans l'Ouest, je ne sais pas où, qu'on a creusé un puits sans y rencontrer une seule goutte d'huile minérale. Et voilà qu'un jour... miracle! La source jaillit! De l'huile! un lac! une fortune! Appel aux actionnaires! Voyons Paul, expliquez ce que vous avez entendu dire. Nous sommes là pour faire entendre la vérité!

—La vérité! la vérité! fit Bernière. Mais ce sont d'infâmes calomnies, ma tante!

—Évidemment, dit Mme de Solis.

—Voyons, ces calomnies, ordonna Sylvia.

Le vicomte fit un effort:

—Eh bien, donc, voilà.... Après l'appel aux intéressés, nomination d'une commission qui s'en va vérifier.... Elle interroge les puits...—Je vous répète ce que dit cet affreux New-Brooklyn Herald—Elle interroge: oui, c'est bien de l'huile minérale! Elle regarde, la commission, elle examine, elle en goûterait, de cette huile, au besoin!... Elle rapporte des échantillons. Distribution aux actionnaires....

—Un dividende! fit Mme de Solis froidement.

—.... Liquide! ajouta Bernière.

Et la marquise, la lèvre pincée:

--- Le seul qu'ils toucheront jamais! Car le puits, le fameux puits est maintenant sec comme nos sablonnières. Plus une goutte d'huile, de cette huile achetée, dit brutalement le journal, en Pensylvanie, amenée dans l'Ouest et versée dans le puits par... des compères.

—Bref, un vol! interrompit froidement Sylvia.

—Oh! un vol!... un vol!... Comme vous y allez!... Une émission!

La marquise sourit.

—C'est une ignominie! dit Éva dont le visage était devenu blême.

Elle n'entendit même pas Mme de Solis qui lui jeta bien vite:

—Mais, taisez-vous donc!

—Et, reprenait Bernière, si nous n'étions pas persuadés qu'il s'agit d'une calomnie abominable, je n'aurais même pas osé faire allusion à des propos indignes qui ne méritent même point l'attention dédaigneuse et le mépris qu'on a pour eux!

Éva s'était laissée tomber sur un divan, les mains croisées entre ses genoux, hochant la tête.

—Mais qu'avons-nous fait, dit-elle, à tous ces gens qui nous insultent ainsi sans nous connaître?

—Rien, dit Bernière, vous ne leur avez rien fait! Mais comme ils n'ont rien à faire....

—Alors, voilà ce qu'on a inventé? s'écria Sylvia. Voilà ce qu'on a colporté, par désœuvrement, par inaction, pour passer le temps... comme on regarderait, sur la plage, un débris de barque s'enfoncer? Norton a trompé ses actionnaires! Norton a inventé cette ignoble combinaison! Norton a commis ce vol! Parbleu! Et comment donc! c'est très possible! Ces Américains! Avec leurs business! D'où cela vient-il? D'où cela sort-il? Pourquoi ça n'est-il pas resté chez soi? Ça apporte ici son argent, son luxe, son tapage, sa charité parfois! Mais de quelle source provient-il, cet argent qui va aux pauvres? Norton! Richard Norton! Qu'est cela, Richard Norton? Pourquoi est-il riche, d'abord? Quelque aventurier, quelque flibustier! Oh! pis que cela! ils le disent tout net, à ce qu'il paraît, parbleu:—un voleur!...—Eh bien! ils ont menti, ils ont menti!... Nous pouvons leur crier en face, dit-elle en regardant à la fois Bernière et Mme de Solis, ils ont lâchement et bêtement menti!...

Et dans ce frêle corps de souffrante, une énergie grondait, généreuse, ardente, l'énergie de l'honnêteté n'admettant pas, relevant comme un défi, l'insulte à un être respecté.


Mme de Solis regardait la jeune femme vraiment adorable dans cette colère, la flamme aux yeux, les cheveux à demi dénoués et tombant sur le front.

Elle eût voulu l'embrasser; et, se contenant cependant, elle poussait jusqu'au bout l'expérience, en femme de cœur connaissant le cœur des femmes:

—Ils ont d'autant plus menti, dit-elle avec un flegme glacial, que la situation actuelle de Norton est là pour répondre à ces calomnies.

—Quelle situation? demanda Sylvia.

—Elle est grave et il s'en fait gloire! Et si je suis venue, c'est pour vous apporter mes paroles de consolation vraie, profonde, sincère, dans cette ruine!

—La ruine? dit Éva.

Mme de Solis prit l'air navré de quelqu'un qui vient de commettre une lourde imprudence.

—Comment! vous ne le saviez pas? Mais M. Norton m'a tout dit, à moi... et l'état de sa fortune et sa résolution nouvelle? M. Cadogan, son avocat, est précisément mon ami.

—Son avocat? répéta Éva, pendant que Sylvia restait là, devant Mme de Solis, le regard perdu dans un rêve.

—Ah! mais, en vérité, fit la marquise, je suis d'une étourderie! J'apporte ici des mauvaises nouvelles, moi! Voyons, voyons, il est impossible que vous ignoriez.

—Quoi? interrogea miss Meredith.

Mais Sylvia répondit:

—Éva, chère Éva!

Paul de Bernière fit alors quelques pas vers la porte.

—Je me retire. Je vous demande pardon....

Mais ce fut Éva qui le retint fièrement:

—Non, non! dit-elle. Il n'y a pas un seul secret dans la maison de Richard Norton que tout le monde ne puisse entendre!

—Eh bien! répliqua Mme de Solis, cette séparation.... M. Cadogan va venir.... Oui, je tiens de lui la nouvelle... il apportera l'acte de divorce.

—Un divorce?

Éva regarda Sylvia, cherchant, de ses yeux enfiévrés, les prunelles de la jeune femme.

Et Sylvia restait muette.

—Tu ne réponds pas? dit Éva. C'est vrai cela? C'est possible? Ah! mon pauvre oncle!... Sylvia! Sylvia!

—Oh! il faut être juste, c'est M. Norton qui la veut, cette séparation, fit Mme de Solis, c'est lui. Mais mistress Norton a bien raison d'accepter, bien raison. D'abord et avant tout dans la vie notre bonheur à nous, notre destinée à nous! Il souffrira peut-être, lui, mais est-ce que vous ne souffrez pas, et depuis des années, ma chère Sylvia? Il est attristé, il est malheureux, mais, le malheur, nous savons tous le supporter, je pense? Surtout quand il atteint les autres! Soyez raisonnable, miss Meredith: mistress Norton est jeune! Elle peut être libre; elle serait bien sotte de ne pas vivre de la vie qu'elle a souhaitée, sans s'inquiéter de celui dont elle a porté le nom. «Qu'est-ce qu'un nom? A peine un souvenir.»

—Madame! dit Sylvia.

—On oublie bien les morts, ajouta la marquise. Le divorce est un veuvage qui permet d'oublier les vivants! Et justement, puisqu'on accuse M. Norton....

—Puisqu'on le calomnie, rectifia la jeune femme.

—C'est le moment de prouver que la femme... oui, la femme... est parfaitement irresponsable des fautes et de l'existence de son mari....

—Même quand ce mari donnerait sa vie pour elle? dit Éva indignée.

La marquise lui prit la main:

—Chut! Vous allez tout gâter, vous!

—Mais c'est un scorpion, ma bonne chère tante! pensait Paul de Bernière, étonné.

Et il regardait la marquise de Solis avec une stupéfaction profonde—comme un homme qui verrait, tout à coup, un bâton de voyage s'animer, se tordre, siffler et devenir vipère.