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L'amour au pays bleu

Chapter 22: X
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About This Book

A first-person narrator recollects life in a sun-drenched, distant land where ardent love collides with jealousy, violence, and tragic consequence. Vivid, ornate descriptions of landscape and local customs alternate with dramatic episodes of desire, betrayal, abduction, and retribution, while characters are sketched in bold, archetypal outlines. The prose balances lyrical reverie with stark depictions of human ferocity, creating moral ambiguity around passion and its costs. Structured in two long sections and an epilogue, the work juxtaposes poetic imagery and harsh realism to examine longing, loss, and the destructive effects of obsessive love.

Je ne pus rien tirer de lui, et pendant mon passage au Ksour les hommes de Djenarah évitèrent de me répondre; puis, devant les incidents si multiples de la vie d'un soldat d'Afrique, ce souvenir s'effaça.

Ce ne fut que plusieurs années après, de retour à Constantine, que j'appris par hasard, du Thaleb El-Hadj-Ali-bou-Nahr, la dramatique histoire de Monseigneur l'Heureux.

Ce Thaleb, Ali-bou-Nahr, décoré du titre d'El Hadj comme tous les musulmans ayant fait le pèlerinage de la Mecque, il est peu de spahis français qui ne l'aient connu. Je parle de ceux qui ont séjourné à Constantine vers 1860, alors que nous habitions la caserne Sidi-Nemdil, au centre du quartier arabe, en face d'une petite mosquée pittoresque depuis longtemps tombée sous la pioche des niveleurs de rues.

Le thaleb avait ouvert boutique à quelques pas de notre porte; là, il louait sa plume et son style aux amants illettrés, calligraphiait d'une main magistrale des versets du Koran, posait des ventouses et vendait des amulettes. C'est dire qu'il était à la fois écrivain public, barbier, chirurgien et quelque peu sorcier.

Homme juste et jouissant d'une grande réputation de sagesse, philosophe et lettré, il avait, de la Mecque, voyagé dans l'Europe. Citateur enthousiaste du Koran, qu'il interprétait à sa façon comme les Puritains interprètent la Bible, il observait ostensiblement le Ramadan et ne buvait du vin que la nuit.

—Les lois du Prophète, disait-il, sont faites pour le vulgaire imbécile. Pour nous, les sages, notre loi, c'est notre conscience. Mais il faut sauvegarder les apparences, à cause des ignorants. Si le Koran autorisait le vin, toute la canaille se soûlerait.

J'ai dit qu'il vendait des amulettes.

Cette branche d'affaires était la plus lucrative. C'est à lui qu'on s'adressait de préférence quand on avait, au lever de la lune, rencontré un gros crapaud embusqué au bord du chemin, ou un petit serpent à demi caché sous l'herbe, qui vous avait regardé avec des yeux jaunes.

Il n'est pas de bonne-femme de Philippe-ville à Tuggurt, ni de pâtre du Tell, ni de chamelier du Souf, ni d'ânier de Constantine, qui ne sache que les djenouns[1] prennent de préférence ces formes pour lancer plus aisément leur fluide sur le passant sans défiance. Alors, malheur à celui-ci, s'il ne se hâte de courir chez le marabout le plus proche ou, à son défaut, chez son voisin le tebib, acheter un talisman, unique remède contre l'esprit du mal.

Sur un petit carré de papier, de toile ou de parchemin de la grandeur et de la forme de nos vénérés scapulaires, est tracée la formule magique.

On se l'attache dévotement au cou, et pour peu qu'on ait la foi, la guérison est certaine.

Il y en a pour tous les maux et tous les maléfices. Ils préservent de la gale ou de la peste, de la mort subite ou des ophtalmies, des femmes malpropres ou du cocuage, des balles ou de la vermine. Tout dépend du prix qu'on y met.

—Quoi! disais-je, toi qu'on appelle le savant et le sage, n'as-tu pas honte de spéculer sur l'imbécillité publique?

—O mon fils! tu parles bien comme les infidèles, qui jettent de grands mots pour couvrir le vide des pensées. Est-ce moi qui ai créé l'imbécillité publique? Non; elle existe, et, comme toute infirmité humaine, elle doit profiter au savant et au sage. Est-ce le médecin qui crée les fièvres et les ophtalmies? Non, il en vit. Il vit des poudres qui tuent et des eaux qui rendent borgnes. Moi, je vis de mes amulettes, qui, si elles ne guérissent pas de l'imbécillité, guérissent du mal que cause l'imbécillité. Nous sommes tous plus ou moins charlatans, mon fils.

Le médecin est un charlatan de science, le magistrat un charlatan de morale, le soldat un charlatan de bravoure, le prêtre un charlatan de vertu. Chacun vit de son état: permets que je vive du mien. Le soleil luit pour tous; mais tant que la foule restera stupide et ignorante, elle sera la proie des habiles.

Comme tout vrai musulman, il enveloppait les chrétiens dans un profond mépris, non parce qu'ils étaient chrétiens, mais parce qu'il trouvait leur religion puérile, étriquée et ridicule... et s'il daigna m'honorer de son estime, c'est que je déclarai un jour être fataliste et priser le Koran fort au-dessus de l'Évangile, à cause des joies de son paradis.

—Oui, me disait-il, il y aura pour les justes des beautés éternellement vierges, des sources éternellement pures, des ombrages éternellement frais; cela ne vaut-il pas mieux que chanter éternellement des hymnes. Le fils d'Abdallah était plus pratique que le fils de Meryem. Mais hymnes ou houris, tout cela est bon pour la foule misérable.

Tu es fataliste, dis-tu? Mais le fort peut tracer sa voie à travers la fatalité.

Et il me cita ces paroles du Livre:

«A ceux qui feront le bien, le bien sera un surplus. Ni la noirceur ni la honte ne terniront l'éclat de leurs visages. A ceux qui feront le mal, la rétribution sera pareille au mal, l'ignominie les couvrira et leurs visages seront comme un lambeau de nuit.»

Quelquefois le vulgaire myope, qui ne voit que la surface des choses, dira: Regarde cet homme, il adore ses passions, il fait le mal pour le mal, son cœur est fermé comme sa main, la misère d'autrui est pour lui un bénéfice, et cependant il est gras, il est florissant, il a un beau vêtement et une belle demeure, il est heureux! Qu'il attende, le vulgaire myope, et ses yeux s'ouvriront, et à pas de géant il verra venir le châtiment vengeur, le malheur qui guette cette tête orgueilleuse et la courbera comme celle du coupable en prière. Car le Destin, Maître de l'heure, n'attend pas pour punir que la chair se détache des os, il frappe celui qui est debout.

Je connais un homme que les gens du Tell et ceux du Souf, et ceux du Sahara ont, pendant de longues années, appelé Monseigneur l'Heureux, et il fait pitié aux plus misérables.

—Oh! m'écriai-je, je me souviens. Une fois, non loin de Djenarah, sa voix frappa mon oreille: «Afsia! Afsia! Afsia!» Ce nom m'a longtemps poursuivi.

Et pendant que je racontais il m'écoutait d'un air sombre, m'interrompant par ses exclamations:

Allah Kebir! Allah Kebir!

Puis il ajouta:

—Apporte ce soir deux peaux de bouc pleines de ce vin d'Espagne qui met la gaieté au cœur, et loin des sots qui médisent, des curieux qui envient et des femmes qui troublent, dans ma boutique bien close, je te raconterai l'histoire du Thaleb El Messaoud.







PREMIÈRE PARTIE



MERYEM



I

l n'y a de Dieu que Dieu et Mohamed est le Prophète de Dieu.»

«A lui appartiennent le levant et le couchant; de quelque côté que vous vous tourniez, vous rencontrez sa face.»

Telles sont les paroles écrites dans le Livre, mais je puis te dire ce qui n'est pas écrit et que répètent ceux d'entre nous, nommés les sages.

Entre Dieu et le Prophète, est un Maître tout-puissant; il fait et défait; il éclaire et éteint.

Les uns l'appellent l'universelle Vie, mais son vrai nom, c'est l'universel Amour.

De l'homme au ciron, de la forêt de palmiers superbes à l'humble brin d'alpha, rien n'existe et ne vit que par lui. Il courbe tout ce qui est, comme l'ouragan courbe les roseaux de la source, il jette les races sur la surface du globe, comme le semeur jette les grains dans le champ.

Son temple est l'univers et la femme son autel, car, sous notre soleil, c'est ce qu'il y a de plus parfait.

Et nous disons à la place des paroles du Prophète:

«A lui appartiennent le levant et le couchant et de quelque côté que vous vous tourniez, vous rencontrez sa puissance.»

De lui tout découle, peines et joies, la mort et la vie. Il fait les sages et les fous, les heureux et les misérables, les héros et les criminels.

Sans lui l'homme est eunuque, et va châtré dans la vie comme les nègres dans le sérail.

S'il fait dévoyer le faible, il montre la route au fort et dit: «Pour moi, taille ta destinée.»

Car à moins d'être harcelé par une fatalité maudite, conséquence des crimes ou des imbécillités de ceux dont il a le sang dans les veines, le fort, ici-bas, doit faire son destin. Il tient son heur et son malheur. Et si aux portes de la vieillesse, les soucis, comme les ténèbres, s'amoncellent sur son front, qu'il n'en accuse que lui et cherche la cause en fouillant les vomissements de son passé.







II

i ceux de Djenarah ne t'ont pas raconté l'histoire du Thaleb El-hadj-Mansour El-Messaoud, c'est qu'il se trouve encore dans le Ksour des hommes et des femmes que ce nom fait rougir. L'infortune qui pèse sur lui n'a pas éteint toutes les colères. Les meilleurs pardonnent, mais ne peuvent oublier.

Moi, j'estime Sidi-Mansour et je respecte sa misère, et si le Maître de l'heure prolonge mes jours, alors que les siens seront effacés, j'irai déposer sur le coin de terre où sa chair se transformera les offrandes dues à un grand marabout.

Cependant, celui qui sera peut-être après sa mort honoré à l'égal de Sidi-lbrahim ou de Sidi-Abd-el-Kader, fut dans sa jeunesse un homme comme il n'en faut pas.

On le disait plein d'esprit, car il avait la sagesse du diable. Tout lui réussissait parce qu'il était habile, mais il entreprenait trop souvent le mal.

Il fit de l'amour un jeu où il mit toutes ses audaces. Ah! combien il a dupé de maris et de pères, combien il a trompé de femmes, combien il a pris de virginités de filles! Qui le sait? les gens même de Djenarah ne pourraient les compter tous, car nul n'est juge dans son propre malheur; mais on raconte que non seulement Djenarah la Perle, mais les douars de Nememchas et des Ouled-Abid, les oasis du Souf jusqu'à Ouargla et Rhadamés étaient remplis des scandales de ses amours.

Il disait: «Il n'y en a pas un qui me vaille!»

Et, en effet, personne ne le valait, car personne ne put l'arrêter dans ses débordements.

Et quand les vieillards lui adressaient des reproches:

«O Mansour, celui qui prend Satan pour compagnon choisit un mauvais voisin de route», ou bien: «Un jour viendra où l'opprobre s'étendra comme une tente au-dessus de ta tête.»

Enflé d'orgueil ainsi qu'Eblis le Maudit[2], il répondait: «Je lèverai la tête et je crèverai l'opprobre, car je ne suis pas de ceux qui courbent le front.»

Alors ils lui disaient: «Prends garde! Il sera trop tard quand tu crieras: Je me repens. Implorerais-tu le pardon soixante-dix fois, comme il est écrit dans le Livre; invoquerais-tu Dieu par ses quatre-vingt-dix-neuf noms, ce sera trop tard.»

Et ils ajoutaient: «Souviens-toi des paroles du Prophète: «Ame pour âme, œil pour œil, nez pour nez, oreille pour oreille, dent pour dent.» La justice du talion est la saine justice.»

Mais il répondait, en riant: «Dieu seul connaît demain!»

Sous les tentes du Beled-el-Djerid[3] comme sous les toits des Ksours, on raconte bien des aventures de sa jeunesse et je veux te dire la première, parce qu'elle influa sur toute sa vie.

O Dieu! ôte le regard du méchant de ses yeux, ôte lui la langue des lèvres; taille-le entre les jambes pour qu'il ne puisse engendrer des méchants comme lui. Mais pour celui qui a expié avant l'heure, sois plein de miséricorde!







III

l avait à peine seize ans, et déjà il savait habiller le mensonge de la robe de la vérité. C'est dire qu'il était homme. Et comme il avait de l'audace et que les filles des tribus le trouvaient beau, il profitait de ces avantages pour semer le désordre. Il se glissait entre les cœurs et les séparait.

Longtemps on ignora ses intrigues, car il fut assez habile pour les tenir secrètes: seulement de vagues soupçons planaient.

C'est sur ces entrefaites que son père, Ahmed-ben-Rahan, cheik aux Ouled-Ascars, fraction des Ouled-Sidi-Abid, prit sa quatrième épouse.

La deuxième et la troisième étaient mortes depuis plus d'un an, et la première, la mère de Mansour, restée seule, avait dit au cheik:

—Seigneur, je suis fatiguée; je me fais vieille car j'ai bientôt trente-cinq ans et depuis vingt je te sers, fidèle, laborieuse et soumise; je t'ai toujours gardé précieusement ce que Dieu ordonne à la femme de garder à son époux et tu n'eus jamais contre moi un sujet de plainte.

Dieu a béni ma couche, car je t'ai donné pour fils le plus beau et le plus fier garçon des Ouled-Ascars. Maintenant, voici: j'ai besoin de repos. Je serai toujours ta servante et ton épouse. Mais je te prie, prends-en une autre qui m'aide à aplanir ta vie. Prends-la belle, pour qu'elle réjouisse ta vue; jeune et forte, pour qu'elle puisse longtemps te servir.

Et le cheik choisit une toute jeune fille du pays des Beni-Mzab aux plaines sablonneuses, qui n'avait pas encore vu quatorze fois fleurir les palmiers. Ses lèvres avaient la couleur des grenades rouges et ses yeux le reflet des lames des yatagans tirés au soleil.

Elle s'appelait Meryem.







IV

ès qu'il vit cette douce étoile briller sous la tente paternelle, Mansour sentit son cœur s'amollir; et quand pour la première fois elle laissa tomber devant lui le voile de sa face, il crut contempler une des houris que le Prophète promet aux élus.

Il sortit tout agité de la tente et s'en alla, marchant sans savoir où. Il voulait cacher à tous son trouble, car il craignait qu'on ne lût sur son front les pensées qui l'agitaient.

Le lendemain, il dit à Kradidja, sa mère:

—Mère, il faut que je parte d'ici.

—Pourquoi? tu ne peux quitter la tente au moment où vient d'entrer une hôtesse nouvelle. Les noces ne sont pas finies et tu parles de partir? Veux-tu donc irriter ton père, qui supposera que l'étrangère s'est attiré ta malveillance?

—Qui pourrait croire une telle chose! Oh! plut à Dieu, ma mère, que tu me trouves une pareille épouse.

—Je te trouverai mieux, dit-elle.

Mais il secoua la tète.

Alors elle le regarda attentivement. Ce fils, elle l'aimait et l'admirait; c'était sa joie et son orgueil et elle avait pour lui toutes les coupables faiblesses des mères.

Déjà plus d'une fois, elle avait entendu quelques propos des équipées de Mansour, lorsque les femmes vont à la fontaine et se racontent les choses que les maris doivent ignorer; elle écoutait les récits et les plaintes et souriait.

Elle pensait dans son maternel égoïsme:

—Qu'il n'arrive rien de fâcheux à l'enfant; les autres, c'est leur affaire. Dieu veille sur tous; chacun veille sur soi.

Et jamais à son fils elle n'adressa un reproche; jamais elle ne dit au père: «Ton aîné suit une mauvaise voie.»

Mais cette fois, elle eut peur et, prenant la tête du jeune homme dans ses mains, l'attira sous ses lèvres:

—Enfant, oui, je le vois, il faut que tu partes. Tu iras t'asseoir sous la tente de mon frère, le caïd Abdallah; il t'inscrira au nombre des cavaliers de son goum et s'il plaît à Dieu, tu reviendras avec une épouse. Ce jour même, j'en parlerai à Ahmet; en attendant, veille sur toi, veille sur tes actes et sur tes regards. Le Prophète a dit: «Ne prenez pas les femmes qui ont été les épouses de vos frères, c'est une turpitude.» Mais il n'a pas parlé de celui qui volerait l'épouse de son père, tant est grande l'abomination.

Mansour troublé et confus voulut se récrier; alors Kradidja mit un doigt sur ses lèvres et répéta:

—Une abomination!







V

ais quand Kradidja parla d'éloigner Mansour, le cheik répondit qu'il ne consentirait pas, à l'heure présente, de se séparer de l'aîné de ses fils. Il en avait besoin pour surveiller ses troupeaux et surtout pour la moisson prochaine. La femme n'osa pas insister et Mansour resta sous la tente.

En apprenant la décision du cheik, il ne put éteindre l'éclair qui alluma son regard.

—O pervers, lui dit sa mère, à quoi penses-tu?

—Je pense que dans toutes les tribus du Souf, il n'en est pas de plus folle que toi. Que vas-tu imaginer? Et en supposant que ce que tu imagines soit réel, est-ce que jamais Meryem consentirait?

—La femme est comme le jonc qui croît au bord des sources, répondit Kradidja; elle se plie aux caprices de celui qui la tient.

—Je ne la tiens pas, puisqu'elle est à mon père.

—La femme n'a qu'un cœur, et son cœur n'est qu'à celui qui sait le prendre.... Paix! enfant, et veille sur toi.

Mais ces paroles, loin de l'effrayer, semblaient un encouragement. Il en est ainsi qui, par leur criminelle complaisance, poussent leurs fils à toutes les folies.

Quoi qu'il en fut, lorsqu'un matin le cheik s'éloignait de la tente, il s'y glissait sans bruit et, caché derrière les hamals de grains qui contiennent la provision de l'année pour les gens et les bêtes, immobile et silencieux, il feignait de dormir. Mais il regardait Meryem à travers les interstices et les ouvertures, et parfois même, s'enhardissant, il soulevait du doigt le bas du tag bariolé qui divise en deux les maisons de poil et assistait, invisible, à la toilette de la nouvelle épousée.

Elle avait la peau brune aux reflets dorés et de grands cheveux noirs ondoyant jusqu'au bas des reins. Il y plongeait ses regards et noyait ses pensées en une mer de désirs, tandis que les capiteuses odeurs, particulières aux brunes, mélangées aux parfums de la rose et du musc troublaient son cerveau. Il comprenait alors qu'il n'aurait plus la force de rien respecter et se levait sans bruit, courant rejoindre ses troupeaux dans la plaine, croyant respirer encore, bien qu'il fut loin, les senteurs enivrantes et laissant son âme attachée où s'étaient attachés ses yeux.







VI

l n'allait plus attendre les femmes, quand elles vont chercher les branches sèches des genêts et du chichh ou la provision d'eau dans les peaux de bouc noires; on ne le voyait plus, comme autrefois, diriger son troupeau du côté de la rivière à l'heure où, demi-nues, elles font la grande ablution.

Alors les jeunes filles rougissaient et chuchotaient entre elles, lorsqu'elles apercevaient tout à coup près d'une touffe de lauriers roses les yeux ardents du fils du cheik.

Quelques-unes, feignant de ne pas le voir, continuaient l'aspersion des flancs, tandis que les plus modestes se relevaient vivement en baissant leur gandourah, effrayées et honteuses. Mais les vieilles, entraient dans de grandes colères et criaient:

—Que regardes-tu, enfant du mal?

—Pas vous, ripostait-il. Vous pouvez vous laver sans crainte.

—Va, va; tu te laverais pendant l'éternité que tu ne parviendrais pas à effacer tes abominations.

—Ni vous, vos laideurs. Cachez-les, elles salissent ma vue.

—Tu deviendras vieux à ton tour; les jeunes ne voudront plus de toi et cracheront sur ta barbe.

—Est-ce parce qu'ils ne veulent plus de vous que vous crachez sur les jeunes?

Elles bavaient de rage et lançaient leur salive dans sa direction en signe de mépris, et lui s'en allait en les narguant, poursuivi par leurs furieuses menaces:

—Oh! le fils de chien! oh! le juif maudit! tes femmes te feront cocu cent fois et mettront des montagnes d'ignominie sur ta tête. Tu fais honte aux croyants! Tu ne passeras jamais le Sirak! Tu rouleras d'abîmes en abîmes! Juif! cocu! proxénète! chien!

D'autres fois, caché dans les buissons de genévriers, il guettait les jeunes filles au passage et lorsqu'elles étaient près de lui, qu'il voyait leur légère tunique onduler sous le souffle du soir, il les appelait tout bas par leur nom:

—Fathma, je t'aime!

—Embarka, je meurs d'amour!

—Yamina, tout pour toi.

—Mabrouka, ma vie pour ton regard.

Et ainsi à toutes, car il les aimait toutes, selon l'habitude des adolescents qui se sentent pousser le duvet au menton.







VII

aintenant les filles des Ouled-Ascars ne le rencontraient plus. Elles, ne sentaient plus ses regards s'attacher à elles, les déshabiller et les suivre; elles n'entendaient plus les propos dont elles aimaient à rire, ni la grande colère des vieilles qui les mettaient en joie.

Et on dit à Kradidja:

—Ou le génie des bons conseils a soufflé à l'oreille de ton fils, ou bien l'amour l'a pris.

Elle connaissait bien la passion qui l'étreignait, mais n'eût osé le dire. Pour le plaisir de ce fils, elle aurait tout sacrifié: les filles de la tribu, l'honneur des familles, Meryem, sa co-épouse, et son époux Ahmet.

Elle fit cependant une nouvelle tentative.

—O cheik, lui dit-elle, une nuit qu'il vint la trouver dans sa couche,—car la bienséance exige que l'homme donne également à chacune de ses femmes la part qui lui est due, et il est écrit: «Celui qui a deux femmes et qui se penche vers l'une plutôt que vers l'autre, paraîtra au Jugement avec des fesses inégales.»—O mon cher époux, je ne demande rien de mes droits, tu es mon seigneur et mon maître, conserve ta vigueur pour Meryem, car je sais ce que le Prophète a dit:

«Tu peux donner de l'espoir à celle que tu voudras, et recevoir dans ta couche celle que tu voudras, et celle que tu désires de nouveau après l'avoir négligée. Qu'elles ne soient jamais affligées, que toutes soient satisfaites de ce que tu leur accordes.»

Je suis satisfaite de ta bonne volonté; car que peuvent être pour toi mes charmes flétris, après l'enivrement des charmes de la belle Meryem. Je ne suis pas jalouse; j'ai eu ma part et ce fut la plus belle, puisque j'ai eu ta jeunesse et ta pleine virilité. Mais écoute un conseil de ta vieille et première épouse: Éloigne ton fils d'ici. Dans les plaines paisibles des Ouled-Ascars, les jeunes gens s'endorment dans l'oisiveté. Envoie-le aux Ksours chez le caïd des Nememchas; qu'il apprenne la science des tolbas ou qu'il entre dans ses mokalis, car ici il se perd avec les filles de la tribu et nous attirera quelque fâcheuse affaire.

Le cheik réfléchit un instant, puis répondit:

—Kradidja, bien-aimée, toi qui fus la fraîcheur de ma vue et qui es maintenant le repos de ma tête, ne sais-tu pas que tous les jeunes gens sont ainsi? C'est aux mères à garder leurs filles et non aux pères à garder leurs fils. Mais puisque tu tiens à ce que ton fils s'éloigne, ce ne peut être que pour son bien. Donc, plus tard, nous en reparlerons, quand la moisson sera faite. Viens donc, la nouvelle amie ne peut faire oublier l'ancienne.

—Hélas! pensa Kradidja, c'est pour éviter qu'il ne moissonne dans ton champ que je voudrais voir l'enfant partir. Maintenant, fais ce que tu veux.

Mais elle n'osait donner des paroles à ses pensées, de peur d'attirer sur la tête chérie du fils la malédiction du père.







VIII

es vieux maris sont soupçonneux et la jalousie cruelle les talonne sans relâche. C'est un dijn malfaisant et moqueur qui se plaît à harceler le coupable; car il est coupable celui qui glace de ses froids hivers les doux bourgeons du printemps.

Déjà le cheik marchait à grands pas vers la quarantaine, que celle qu'il devait prendre pour femme sortait à peine du ventre de sa mère; aussi il la surveillait et la gardait comme l'avare qui ayant empilé ses douros dans un fondouk, se couche dessus nuit et jour, et crève en disant: «Nul ne me volera.»

Alors quelqu'héritier jette en bas la carcasse, force le coffre et dissipe le magot.

Il ne pouvait la garder dans un sac, ni la tenir cousue à son burnous, mais il avait l'œil constamment ouvert. Elle n'allait pas à la fontaine avec les autres femmes, ni dans la plaine arracher les tiges desséchées des herbes dures, ni casser les branches mortes des genêts qui servent à alimenter les feux; mais, au lever de l'aurore, elle tournait le moulin de pierre qui broie le blé du jour. Elle avait soin de relever un pan de la tente pour que son époux pût la voir, et celui-ci, étendu sur les toisons épaisses du lit conjugal, suivait dans un demi-sommeil les mouvements gracieux et lents de la jeune femme, dont la blanche silhouette se dessinait toute radieuse dans les molles clartés du matin. Rassuré par cette douce vue, endormi par le monotone grincement de la meule, il se berçait dans sa quiétude de trop heureux époux.

Puis le douar s'éveillait, le jour était venu, et la belle Meryem vaquait aux soins de la tente; c'était sa besogne allouée, celle que les femmes laissent d'ordinaire, d'un commun accord, à la nouvelle venue, afin que l'époux puisse pleinement en jouir. Peut-être pensent-elles aussi que par l'incessant contact il en sera plus vite lassé.

Il restait assis près de là, immobile et silencieux, le regard dans le vide, laissant couler les heures, jouissant de la vie.







IX

l était rare que Mansour trouvât un instant où il pût être seul avec elle; cependant il en trouvait. Pour lui, le père n'avait aucune méfiance; et un jour même, forcé de s'absenter quand les autres femmes étaient dehors, il l'appela et dit:

—Reste près de Meryem.

Mansour s'assit en silence, ému et troublé; il n'osa parler ni lever les yeux, de crainte que la jeune femme ne reconnût son trouble et ne lût ses convoitises; aussi, au retour du cheik, Meryem s'écria:

—Ton fils est timide comme une fiancée.

Mais Kradidja lui ayant rapporté en plaisantant ces paroles, il s'enhardit, et un soir, comme il ramenait les troupeaux et que Meryem fit quelques pas à sa rencontre pour s'emparer d'une chèvre rétive, il lui jeta une fleur dans le sein.

Elle la retira en riant et l'attacha dans ses cheveux.

Le lendemain, il lui dit:

—Je voudrais une femme comme toi, Meryem, où la trouverai-je?

—Va, répondit-elle, va chez les Beni-Mzab, où ton père est allé, et tu en trouveras.

—Ont-elles tes grands cheveux soyeux et tes yeux qui étincellent? Ont-elles ta jolie bouche et ta voix qui fait sauter le cœur?

—Elles ont tout cela et encore autre chose.

—O Meryem, il sort de tous tes gestes des parfums qui brûlent.

—Tais-toi, petit garçon, ton père va venir.

Elle l'appelait petit garçon, bien qu'il eût deux ans de plus qu'elle; mais elle voulait arrêter ses paroles indiscrètes, et nos sœurs cadettes sont déjà femmes que nous sommes encore des enfants.

Il rougit et se tut, mais le soir il dit au cheik:

—Père, c'est après-demain le grand marché des Beni-Mzab; je serais désireux d'y aller.

—Va, mais que ton absence soit courte.

Il resta absent plus d'une semaine et dit à son retour avoir été retenu par le père de Meryem.

Celle-ci sourit, et lorsqu'ils furent seuls, elle lui demanda:

—A quand la noce, fils d'Ahmet?

—Pour moi, répondit-il, il n'y aura jamais de noce.

—Quoi! n'as-tu pas trouvé là-bas de jolies filles? Es-tu donc si difficile, que celles de ma tribu ne te plaisent pas? J'en connais cependant de plus vives et de plus gracieuses que la gazelle, avec des yeux aussi grands et aussi doux que ceux de la vache blanche qui nous donne tant de lait.

—Peut-être, dit-il; je ne les ai pas regardées. Oui, j'en ai vu qui devant moi se plaisaient à entr'ouvrir leur voile, mais ma pensée n'accompagnait pas mes yeux. Je me suis assis sous la tente de ton père; j'ai parcouru la plaine où tu es née; je me suis couché sous les lauriers de la rivière où tu allais jouer quand tu étais petite; j'ai suivi les ondulations des collines de l'horizon où tes yeux s'arrêtaient le matin à ton réveil: j'ai regardé longtemps tout cela et je suis revenu.

Elle feignit de ne pas comprendre et haussa les épaules:

—Mansour-ben-Ahmed est fou, dit-elle.

Elle comprenait trop bien quelle était cette folie et se tenait sur ses gardes. Cependant les propos d'Ahmet lui plaisaient. De quelque part qu'elle vienne, la flatterie est douce à l'oreille des femmes.

Peut-être aussi se disait-elle que dans les bras de cet adolescent elle se fût trouvée plus doucement bercée que dans ceux de son vieil époux?

«Pourquoi ne nous est-il pas permis de choisir selon notre cœur et sommes-nous obligées de prendre des mains d'un père celui qui veut nous acheter?»

La plainte était juste, et c'est là ce qu'on nous reproche. Chez vous autres, Roumis, n'en est-il pas de même? Nous payons la femme pour sa valeur réelle, mais vous, vous l'appréciez d'après sa dot.

Et c'est pourquoi parmi les enfants des hommes, chez les croyants comme chez les infidèles, il y a tant d'unions mal assorties. Les jeunes aux jeunes, c'est la loi.

Car le vieillard qui achète une jeune épouse commet une abomination.

Le père et la mère qui vendent la virginité de leur fille à un mari chargé d'années commettent une abomination.

Qu'importe que le cadi ou le prêtre ait consacré cette prostitution; les paroles qu'il lit dans le livre sur la tête des époux n'effacent ni la souillure ni la honte du trafic.

Il commet une abomination, celui qui se prête à ce scandale, et plus le vieillard est riche, plus de témoins festoient au repas de noce, plus la prostitution est publique et le scandale abominable.

Et si la jeune épouse, livrée ainsi, de par la loi, à l'assouvissement des appétits d'un vieux, se lasse des caresses immondes et prend en dégoût le mari et le mariage, il y aura pour elle un lac de miséricorde; car elle a racheté d'avance, dans les répugnances des attouchements qui souillent, les turpitudes que forcément elle commettra plus tard.

Ainsi il est écrit, ou à peu près, dans le livre de Monseigneur Ali le Sublime, fils d'Abou-Taleb, 4e calife, l'époux de Fathma, la Porte de la Science et le Lion de Dieu, au chapitre de la Kouffa: «O croyants, répétez souvent le nom d'Allah, célébrez-le matin et soir.»







X

ais depuis qu'il avait osé parler, les désirs et l'audace débordant de son cœur arrivaient constamment sur ses lèvres.

—Meryem, lui dit-il, s'il te fallait choisir entre mon père et moi, qui préférerais-tu?

Elle répondit en rougissant, mais sans colère:

—Tais-toi, fils d'Ahmet, il n'est pas bienséant de parler ainsi.

Il se tut par obéissance ou par crainte, et la jeune femme, qui s'étonnait en elle-même de ne pas s'irriter de telles paroles, se promit d'éviter d'être seule avec son dangereux beau-fils. Mais en même temps, les yeux fixés sur les immenses étendues de la plaine, elle resta toute pensive, n'entendant rien, ne voyant rien, perdue dans une pensée unique qui l'obsédait depuis quelques jours:

—Pourquoi le jeune n'est-il pas venu me demander à mon père à la place du vieux?

Pourquoi? C'est ce que seul aurait pu dire le Maître de l'heure. La marche de bien des vies eût été changée. Le faible dans l'inconnu erre à l'aventure, et chaque minute qui passe peut faire dévier l'aiguille de son destin.

Si le fils d'Ahmet avait devancé son père au pays des Beni-Mzab et pris dans son lit la belle Meryem, les grandes solitudes de Djenarah ne retentiraient pas, après trente années, de cet appel désespéré que tu as entendu dans la nuit:

—Afsia! Afsia! Afsia!







XI

ependant les petits de l'alouette se montraient en couvées joyeuses dans les blés déjà grands, l'air se chargeait de chauds parfums, et de toutes parts, autour des garçons et des filles, s'émanaient des bouffées langoureuses.

Kradidja appréhendait ce moment; c'est la saison bénie des amours illicites partout où la plaine devient blonde. Quand l'herbe de vie prend force et commence à cacher la terre brune, les amants se regardent, et soupirant se disent: «Bientôt!» Car bientôt les champs mûrs leur ouvriront de faciles cachettes. Partant chacun de son côté, ils pourront se glisser le long des sillons, s'allonger dans les épis, pour se rencontrer au bon endroit, entre les molles ondulations des vagues dorées.

Que de baisers volés, repris, donnés, rendus!

Et le ciel bleu rit au-dessus de leurs têtes: la vie luxuriante et en liesse bourdonne, chante, siffle, gazouille autour d'eux; des frissons courent sur les hautes tiges; les bleuets et les coquelicots s'épanouissent, tandis que les nichées babillardes, un instant effarouchées par la fougue première de la rencontre, se rassurent et chantent gaiement leurs amours:

Va, bon drille
Au larcin!
Doux butin!
Pille, pille!

Loin du larron
L'époux surveille,
Mais il ne veille
Que sa moisson;

Et du pillage
De tout son bien
Il ne voit rien,
Plaisant mirage!

Que du blé mûr
La tige haute,
La blonde côte,
Le ciel d'azur;

Du babillage
Tout haletant,
Rien il n'entend,
Plaisant ramage!

Que les gais chants
Que l'alouette
Dans les blés jette
Aux deux amants.

Va, bon drille,
Au larcin!
Doux butin!
Pille, pille!

Et quand demain viendra le moissonneur, il relèvera du bout de sa faucille les gerbes foulées, maugréant ou riant, suivant l'âge, sans songer que c'est là peut-être qu'est, pour toujours, couché son honneur.