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L'amour au pays bleu

Chapter 63: IV
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About This Book

A first-person narrator recollects life in a sun-drenched, distant land where ardent love collides with jealousy, violence, and tragic consequence. Vivid, ornate descriptions of landscape and local customs alternate with dramatic episodes of desire, betrayal, abduction, and retribution, while characters are sketched in bold, archetypal outlines. The prose balances lyrical reverie with stark depictions of human ferocity, creating moral ambiguity around passion and its costs. Structured in two long sections and an epilogue, the work juxtaposes poetic imagery and harsh realism to examine longing, loss, and the destructive effects of obsessive love.








DEUXIÈME PARTIE



LA VIERGE



I

l renvoya serviteurs et servantes et ne garda que la négresse qui jadis avait pansé sa blessure et veillé dans ses nuits de délire. Elle avait alors vingt-cinq ans et lui était dévouée comme le chien au maître; quand il jetait les yeux sur elle, elle était prête à lui baiser les pieds. Elle faisait tout: couscous et galette, confitures et parfums; elle lavait le linge et sellait le cheval. Docile à ses moindres caprices, elle introduisait sans murmure la maîtresse d'une nuit et quand, lassé de la blanche, il voulait goûter aux âcres saveurs de la noire, sur un signe il la trouvait dans sa couche, heureuse et disposée à tout.

Sous les yeux du maître, elle allaita la petite fille et fut sa première nourrice. Et pendant que les joues roses de l'enfant s'appuyaient sur ce sein de cuivre, les mignonnes mains pressant les noires mamelles, Mansour s'asseyait à côté, fumant sa longue pipe au fourneau de terre rouge. Autant que Mabrouka, il veilla sur son sommeil, anxieux et inquiet, debout au moindre cri, aussi attentif qu'une mère, et remplaçant une mère, si une mère pouvait se remplacer.

C'était son bonheur qu'il gardait comme on garde un trésor, son bonheur qui grandissait et s'épanouissait sous ses yeux, radieux bouton, fleur de l'avenir.

Et quand l'enfant put se tenir sur ses jambes et trottiner devant lui, les bras en avant, avec de petits éclats de joie, il renvoya chez son frère la négresse qui pleurait, en disant:

—La femme est la corruptrice de la femme.







II

'est alors qu'il fit bâtir la maison des champs, le haouch, comme nous l'appelons, que l'on voit non loin des marais d'Ain-Chabrou à une demi-journée de Djenarah, la Perle du Souf, dont son frère puîné, le fils de sa mère Kradidja, était le caïd.

Il voulait vivre seul, à l'écart des chemins et des hommes, «loin des sultans», le rêve de tout Arabe; loin des envieux, des moqueurs, des curieux et des jaloux, l'aspiration de tout sage. Il voulait surtout préserver la petite fille des contacts impurs des douars et des exemples plus impurs des villes.

Car même avec sa mère et au milieu de ceux qui le veillent, l'enfant surprend les choses qui pour son bien doivent lui être cachées. Un coup d'œil, un mot, un geste suffisent pour déflorer une âme. L'impression reçue s'y grave comme l'empreinte d'un sceau rouge et ne s'efface plus. L'âme s'enferme avec le souvenir, et là germe le mal.

Aussi, expérimenté et devenu prudent, il se traça un plan de conduite: «Cette fleur élevée par moi sera sans souillure, disait-il; pas de larve ne viendra baver sur ce bouton non éclos. Rose de ma vieillesse, elle enveloppera ma dernière heure de lumière et de parfums. Jusqu'à la nuit bénie où je la porterai dans ma couche, elle sera vierge comme celles du Paradis.»







III

t désormais ses aspirations, ses ambitions, ses désirs autrefois jamais satisfaits, ses passions et ses inquiétudes, s'absorbèrent en cette enfant. La belle petite tête brune semblait avoir chassé de son cœur les pensées sombres et mauvaises. Radieuse lumière, elle effaçait les noires esquisses des regrets du passé.

Rien autour de lui qui pût le distraire, et il l'enveloppait des chaudes effluves de son amour, se disant qu'il saurait bien mettre entre elle et le monde externe une si douce atmosphère de parfums, de caresses et de bien-être, que même grandissant, elle n'aurait pas le désir de regarder au-delà.

Parfois, lorsqu'elle jouait sur le seuil du haouch, il l'appelait, et l'enfant accourait, toute rieuse. Il la prenait sur ses genoux, passait la main sur son front, mesurait la longueur de ses cheveux, se mirait dans ses grands yeux noirs, souriait à ses lèvres, rouges comme des grenades ouvertes, regardait les blanches perles de sa bouche et se plaisait à enfermer dans ses doigts ses petits pieds nus. Il la berçait en chantant quelque vieux refrain du Tell, et l'enfant se sentant aimée, souriait à la vie et s'endormait dans ce tiède édredon de soins et d'amour. Elle jetait la gaîté autour d'elle, comme le soleil jette ses rayons, illuminant tout de sa présence. Quand elle s'éveillait, c'était un ruissellement de joie. La petite maison vibrait de sa gaîté, retentissait de ses rires, s'ensoleillait de ses yeux. Le chien gambadait autour d'elle, les poules caquetaient bruyamment dans ses jambes, le coq battait ses flancs de ses ailes diaprées, lançant dans l'air son chant d'allégresse, les moineaux pépiaient, le merle voisin lui criait: Salamelek! Salamelek! et jusqu'à la chèvre, sa seconde nourrice, qui accourait de loin en sautant, lorsqu'elle l'appelait de sa voix fraîche: Maaza! Maaza!

Aux rayonnements de ses grands yeux tout se chauffait et s'épanouissait, et Mansour, le cœur dilaté, sentait qu'alors seulement il méritait son nom d'Heureux.







IV

errière et sur les côtés du haouch croissait avec l'enfant un petit jardin entouré d'une haie de figuiers de Barbarie. Le ruisseau qui filtrait au bas de la montagne venait l'arroser en courant, avant de se perdre dans les roseaux du marais. Quelques coups de pioche, des plants et une poignée de semences transformèrent un tas de broussailles en Éden. Des pastèques et des grenades, des oranges et des ceps de vigne, des mûriers et des jujubiers poussaient pêle-mêle au gré des caprices du planteur et la nature luxuriante jeta sur le tout son magique manteau.

Dans ce sol vierge et chaud, en un désordre pittoresque et harmonieux, les fleurs abondaient vigoureuses et parfumées.

Des fleurs, des légumes et des fruits, ils ne demandaient rien de plus. Mais le caïd envoyait de temps à autre du couscous blanc comme du riz et des dattes de Biskara. Quand Mansour voulait un mouton, il faisait prévenir son frère. Alors on choisissait dans le grand troupeau qui paissait dans la vallée au nord de Djenarah.

Parfois, pour distraire l'enfant ou faire quelque achat, il allait à la ville. Il chargeait un des chameliers dont les mahara broutaient les touffes de chiehh dans la plaine, de surveiller le haouch. Il lui donnait deux sordis, une setla pleine de couscous, ou bien la tête d'un mouton, et partait tranquille.

De plus, il s'était procuré trois veilleurs de nuit, de cette bonne race qui mange les hommes, issue de l'accouplement des louves avec les chiens des oasis. Sans crainte du cavalier, ils se jettent au ventre des chevaux, mordent la trique qui les frappe et mettent les rôdeurs en pièces, puis dans les entrailles du larron, ils font large ripaille.

Avec de telles sentinelles, les voleurs de jour pas plus que ceux de nuit n'eussent osé approcher. Ils savaient, du reste, ne trouver là ni douros, ni étoffes précieuses, ni bijoux luxueux. Les douros de Mansour reposaient dans les fondouks du caïd, et ses biens, les gras troupeaux, paissaient de l'autre côté du Djebel. Le seul trésor était Afsia; mais sur nos marchés, ce genre de joyau n'a plus de cours.

Il emmenait donc la petite fille, assise devant lui sur la selle de sa jument ou le berda de sa mule. Les passants se les montraient en riant et disaient:

—Voilà Sidi-Messaoud et sa fiancée!

Mais il répondait en colère:

—Oui, c'est ma fiancée, et elle sera vierge au matin des noces. Fils de Fathma, pouvez-vous en dire autant des vôtres? Pouvez-vous, enfants du péché, jurer de même de vos filles et de vos sœurs?

Alors ils haussaient les épaules, riant plus fort:

Adda maboul! Il est fou! disaient-ils.

Mais d'autres ajoutaient:

—Le doigt de Dieu s'est posé sur son front. Enfants, ne raillez pas cet homme. Il méritera jusqu'à la mort son surnom d'El-Messaoud.







V

ependant la fiancée poussait comme un jeune palmier, frêle et délicate d'abord, mais laissant pressentir qu'elle serait savoureuse.

Encore une fois, l'Heureux était le bien-nommé; car il eût pu arriver que l'enfant fût laide, mais elle se montrait déjà beauté parfaite; exquise et suave comme les sultanes chantées par nos poètes; belle comme les houris que peignent vos artistes d'Occident.

Ivresse pour le cœur et pour l'œil; tout charmait en elle, depuis l'ongle rose de son petit orteil jusqu'à ses longs cheveux, plus fins que la soie et si noirs qu'ils jetaient des reflets bleus.

Son visage enfantin aux tons chauds et dorés, ses lèvres rouges, la plus délicieuse des coupes d'amour, ses grands yeux rayonnant de clartés, faisaient présager une de ces beautés ruisselantes de sève comme il n'en éclot que sous l'ardent soleil.

Mansour ne pouvait assez en repaître ses regards. Il s'admirait dans son œuvre, fier comme s'il l'eût engendrée. Il aurait rempli un livre aussi gros que le Koran rien qu'à détailler, énumérer, vanter ses charmes, ceux qu'il voyait, ceux qu'il entrevoyait et ceux qu'il ne faisait que deviner.

Était-il père? Était-il amant? Il ne le savait lui-même. Il était tous les deux, et les deux amours se fondaient en un seul, chaste, austère et fort.

Devant cette enfant, il croyait redevenir jeune; il se trouvait tout léger et tout aise; il ne sentait plus ses membres raidis; il ne voyait plus l'écorce rude, l'enveloppe usée qui recouvrait son cœur resté vert.

Toutes ses maîtresses passées, il les retrouvait en elle, mais elle était plus belle que toutes; elle réunissait les beautés éparses chez les autres et qui, une à une, l'avaient séduit. De Fathma, elle avait les longs cheveux de soie qui, dénoués, descendaient en chatoyantes cascades, plus bas que les reins; de Meryem, la première, les yeux à l'éclat des sabres tirés au soleil; elle avait le pied mignon d'Embarka la Saharienne, les formes rondes et chastes de la seconde Meryem, le nez aquilin de Yamina; ses dents brillaient d'une bleuâtre blancheur comme les dents de Mabrouka, et les fines attaches de ses membres lui rappelaient Aicha, la danseuse que les jeunes hommes de Biskara ont appelé la Divine.

Toute cette nuée d'amour, nimbe de certaines femmes; ces parfums innommés exhalés d'elles, venus on ne sait d'où, de leurs cheveux, de leur sein, des plis de leur robe, enivrant mélange, rose et violette, lait et nard, encens et musc, lis et jasmin, terre et ciel, délicieuses et sauvages âcretés de la brune et voluptueuses suavités de la blonde, odeurs de la femme aimée qui vous suivent dans les rêves et qu'on aspire tout ému au réveil, elle les avait.

Et lui, l'Heureux, se repaissait de tout cela.

Il la flairait comme on flaire un fruit savoureux avant d'oser y mordre. Il s'en grisait le cœur et la cervelle, mais sans jamais rien laisser paraître, de crainte d'effaroucher sa native pudeur, ne soupçonnant pas dans sa science du vice, qu'elle était si ignorante que rien n'eût pu l'effaroucher.

Et devant elle, il oubliait les blasphèmes que jadis il avait répété tant de fois au temps où, blasé et repu, ses scandaleuses amours défrayaient les conversations intimes des filles des tribus:

«La femme est fille du mal.

»La femme a inventé le vice.

»La ruse est sortie du front de la femme, le mensonge de sa bouche, la gangrène de ses flancs.

»La plus pure d'entre elles laisse au cœur une plaie et au corps une souillure.

»Insensés, vous cherchez une épouse parfaite, et le Prophète lui-même en les comptant depuis la mère des hommes, n'en a trouvé que quatre[12]

Mais il disait à genoux, veillant sur son sommeil:

«La femme, c'est l'ange, la joie, le bien et la vie!»







VI

ans le frais bocage de son jardin vierge, jacassait une légion ailée de joyeux et bruyants hôtes. Leur ramage la réveillait aussitôt que le soleil glissait ses rayons par le grillage de bois doré de sa petite fenêtre. Et vite, elle se levait et descendait au jardin. Elle y faisait ses ablutions dans le petit ruisseau sous deux ou trois grands saules que Mansour avait plantés, quand elle était toute petite, et qui maintenant étendaient leurs bras chevelus jusque sur le toit du haouch.

Elle s'y mettait à l'ombre sans voile, et sous le feuillage vert, entre le haouch et l'épaisse haie de cactus, dans le fourmillement des lis, des jasmins et des roses, nul œil indiscret n'eût pu l'apercevoir.

D'ailleurs, depuis qu'elle avait grandi, Mansour respectait ses petits secrets de fille, et pendant sa toilette, l'Oudou-el-Kebir que le Prophète a prescrit comme acte religieux, sachant bien que la propreté du corps est l'avant-garde de celle de l'âme, et que ceux qui ne se lavent pas ont l'âme aussi sale que les flancs—pendant la grande ablution alors que, nue et rayonnante de sa naissante beauté, elle faisait couler sur ses épaules, ses seins, ses hanches et toutes ses chairs jeunes et fermes, les vivifiants ruissellements de l'onde fraîche, il n'eût pas voulu hasarder un regard. Il eût trop craint d'être surpris par elle, et qu'alors une pensée mauvaise ne vînt déflorer la virginité de ce cœur.

Il la laissait donc seule, plein de respect pour son enfantine chasteté, faisant bonne garde au dehors, certain de la retrouver le jour où il la voudrait, dans tout l'éblouissement de sa beauté immaculée.







VII

près l'ablution, lorsqu'elle reparaissait sous le haik de laine, il se plaisait à la voir se parer.

Tantôt il lui faisait revêtir le coquet costume des Mauresques d'El-Bahadja la guerrière[13]; tantôt il la voulait vêtue comme les filles du Souf. D'autres fois, il l'enveloppait comme celles de Constantine avec le foutah serré sur les hanches, ou la grande gandourah tombant aux talons. Mais ce qui lui plaisait le plus, c'était de la voir, avec la simple tunique des nomades du Tell, ouverte sur les côtés, les bras nus jusqu'aux épaules où s'attachaient les boucles d'argent, et, aussi peu habillée qu'une fille puisse l'être, vaquer aux travaux de l'intérieur et aller et venir dans la maison.

Car il savait que l'oisiveté souffle des pensées malsaines, et il voulut, dans ce cercle étroit, ne jamais laisser ses heures vides.

Lorsqu'elle était toute petite, il avait installé près d'elle, les unes après les autres, des filles des tentes et des filles des Hadars, et sous ses yeux, sans qu'il les quittât d'une minute, elles apprirent à l'enfant comment on façonne les gandourah, comment on tisse les haiks et comme on brode sur la laine blanche les frais dessins de soie. Elle savait encore, dans le grand plat de bois percé de trous, posé sur la chaudière où cuisent les quartiers de viande, préparer l'appétissant couscous, rehaussé de piment, d'œufs durs et de blancs de poulets; elle savait faire les galettes au miel, pétrir le pain d'orge et les gâteaux de dattes.

Et aussi sur la tarbouka sonore, elle savait chanter les chansons des douars. Mais il avait soigneusement éloigné les églogues amoureuses. Les hymnes de combat, le chant douloureux sur la perte d'Alger la brillante, composaient seuls le répertoire; et dans cette bouche enfantine, avec la douce mélodie de sa voix, cette poésie guerrière avait un charme indicible.

Mais pendant ces leçons, toujours là, comme une vieille qui guette les amours des jeunes, il ne souffrait pas qu'on lui parlât de choses étrangères. Et un jour une tofla des Beni-Mzab, qui lui enseignait à mélanger sur la laine les fils d'or et de soie, ayant fredonné devant elle ce refrain des douars:

J'attends mon bien-aimé;
D'amour, son œil fier brille;
Et quand j'entends sa voix
Ou le bruit de ses pas
Ou le hennissement de son cheval,
Que je reconnais entre mille,
Il me semble mourir!

—Mourir! avait demandé Afsia; pourquoi mourir, puisqu'elle attend son bien-aimé?

Devant cette innocence, la Mozabite se mit à rire, mais Mansour irrité ne laissa pas à l'imprudente le temps de répondre.

—Va-t'en, dit-il, destructeuse de vertu, va trouver celui qui t'attend; il doit être impatient, car je l'entends braire près du marais; va, va, il a de quoi te satisfaire!

Aussi, élevée loin des femmes, à l'abri du coudoiement trop souvent impur de petites amies viciées, elle était si chaste que, lorsque pour la première fois elle entendit Mansour vanter orgueilleusement sa virginité aux hommes de Djenarah, elle demanda ce qu'était une vierge.

—C'est une fille que n'a effleurée nulle pensée mauvaise, répondit-il.

—Les femmes de Djenarah ont-elles toutes des pensées mauvaises, que tu as dit aux gens de la ville que leurs filles et leurs sœurs n'étaient pas vierges. Qu'est-ce donc qu'une mauvaise pensée?

—Celle qu'on n'ose avouer sans rougir.

—Alors je n'en ai pas, dit-elle, et je suis vraiment vierge.







VIII

l souriait; c'était bien la fiancée rêvée: la suave jeune fille, chaste comme le calice du lis qui vient d'éclore au premier baiser du jour, pure comme le Selsebil, la source du Paradis.

Aussi, comme il couvait ce délicieux bouton poussant pour lui seul et qui pour lui seul allait s'épanouir! Comme il l'entourait de soins et de surveillance! comme il faisait appel à toute sa vieille expérience d'ancien débauché! comme il connaissait les effets et les causes! comme il pesait le si et le mais, le pourquoi et le donc! Vieux chacal, il avait tant de fois rôdé près des poules que, s'il savait comme on les prend, il savait aussi comme on les garde, et ce n'est pas à lui qu'on pouvait rien montrer. Filles de Fathma, vos ruses sont sans égales, mais sans égales aussi étaient sa vigilance, sa prudence et ses précautions.

Son haouch, je l'ai dit, il l'avait bâti loin des chemins, afin d'éviter autant que possible les visites inattendues et importunes, l'arrivée de ces voyageurs fâcheux s'imaginant que tout leur est dû, parce qu'ils viennent hurler devant votre demeure: «Salut, maître de la maison, je suis un hôte de Dieu.» Il avait mis le marais entre lui et la grande route, et il fallait, par de petits sentiers perdus dans les roseaux, faire de longs détours pour atteindre sa porte.

Cependant, s'il arrivait qu'un attardé ou un passant pauvre vînt porter chez lui sa faim, sa soif et sa fatigue, il disait:

—Sois le bienvenu.

Et il faisait bon visage. Il le recevait comme nous autres, musulmans, nous devons recevoir nos hôtes, car le Prophète a donné ces paroles:

«Pieux et béni est celui qui partage sa table et sa couche avec l'orphelin, le pauvre, le voyageur et tous ceux qui ont besoin. Celui-là, Dieu le préservera du mal qui peut tomber du ciel ou sortir de la terre.» Ou encore: «Soyez généreux envers votre hôte, car, en entrant, il vous apporte une bénédiction; en sortant, il emporte vos péchés.» Et encore: «Dieu ne fera jamais de mal à la main qui aura donné» ainsi, qu'il est écrit au chapitre de la Vache.

Il faisait taire les chiens et tenait l'étrier, pour aider le voyageur à descendre; s'il était à pied et las, il le prenait par le bras et l'aidait à s'asseoir.

Ce jour-là, il allumait un grand feu, rôtissait un quartier de mouton et tuait deux poules, afin que son hôte fût rassasié et pût dire en partant: «Mon ventre est plein.»

Afsia ne se montrait pas, mais elle préparait un gâteau au miel et l'envoyait à l'étranger.

Quand l'hôte, repu, se couchait près des derniers tisons du foyer, sur les toisons blanches au poil épais des moutons du Haut-Tell, Mansour s'étendait sur une natte d'alpha, au travers de la porte de l'escalier de pierre, qui conduisait à la chambre de la jeune fille, et, un œil constamment ouvert, attendait venir le jour.

Et alors, sans avoir demandé ni son nom, ni sa qualité, ni où il allait, ni d'où il venait, il lui présentait son cheval tout sellé, et repu comme le maître, ou, s'il n'avait ni cheval, ni jument, ni mule, son bâton de voyage et sa besace garnie par Afsia, et lui disait:

—Va, avec ma bénédiction.

Mais ces visites étaient rares. Le voisinage de la ville ôtait au voyageur l'envie de se détourner de son chemin et d'aller frapper à ce haouch solitaire; et le nom du caïd son frère, la noblesse de sa famille, l'éclat non encore effacé de son antique bravoure, et, plus que cela, l'auréole de folie qui entourait ce front farouche, attiraient une crainte trop respectueuse, pour qu'on songeât à s'en jouer.







IX

ependant Afsia grandissait et montait toute brillante dans la vie, tandis que lui se courbait, descendant le chemin. Les enfants nous poussent à la chute finale. Quand nous les voyons fleurir, nous défleurissons, notre sève s'en va, quand la leur monte, et lorsqu'ils sont en fleur, c'est que bientôt nous ne serons plus que le fruit desséché.

Jeunesse d'un côté et vieillesse de l'autre, un vide s'ouvrait entre eux; mais ni l'un ni l'autre ne le mesurait. Lui, sentant son cœur jeune, ne voyait pas le corps usé; elle, inexpérimentée et naïve, ne sentait encore ni son cœur, ni les exigences que la nature nous a logées aux flancs.

Aimante et aimée, elle poussait doucement dans cette paix, ne soupçonnant pas d'autre vie.

Haouch, jardin, saules au bord de la source, le marais et ses roseaux, avec les vapeurs flottantes le matin, et le soir la brume légère, la grande plaine grise, et, au-delà, la légère ondulation des montagnes bleues, c'était sa patrie, ses horizons, son univers.

Elle y vivait indifférente au reste.

Parfois elle se tournait, en rêvant, du côté de la ville, essayant de voir ses vieux murs lézardés, qui s'allongeaient au milieu de la végétation échevelée de l'oasis; elle ne distinguait que la riante nappe verte d'où s'élançait gracieusement le frêle minaret de la mosquée.

Elle avait un secret effroi de ces tas de maisons, de ce fourmillement de gens et de bêtes, de ces hommes et de ces femmes qui, lorsqu'elle passait sur sa mule, enveloppée dans les bras de Mansour, semblaient vouloir la dévisager sous son voile.

Ah! comment pouvait-on respirer et vivre dans cet amoncellement de pierres, ce mélange d'haleines, cet étouffement de poitrines! Comme elle était bien mieux dans sa solitude, libre dans sa maison libre!

Elle y chantait en son âme des poèmes qu'elle n'avait appris dans aucun livre d'homme, par aucune langue de femme, mais que lui soufflait à l'oreille la voix grave des ouragans d'automne, lorsque, rués dans la grande plaine, ils couchaient les roseaux sur le marais et secouaient les burnous des cavaliers galopant au loin, courbés sur l'encolure des buveurs d'air.

Ou bien, quand le ciel est rouge et jaune, elle écoutait venir le simoun et, l'œil noyé de plaisir, les narines dilatées, elle courait au-devant de ses baisers de feu.

Ces symptômes alarmaient Mansour, qui lui criait:

—Pourquoi fais-tu ainsi? les morsures du simoun sont fatales aux jeunes filles.

—Il ne mord pas, il caresse, répondait-elle; c'est bon.

D'autres fois, recueillie et attentive, on eût dit qu'elle attendait. Elle souriait, rêvant peut-être à l'inconnu, qui tout à coup se lève dans les destinées.

—A qui songes-tu? lui demandait le vieillard.

Et elle répondait:

—J'entends là-bas la chanson des oiseaux et j'écoute la caille parler dans le champ d'orge. Toi qui sais tout, apprends-moi ce qu'elle dit.







X

ans ses grands yeux noirs on lisait le reflet d'une âme où flotte un vague étonnement; ses idées, non encore formulées, nageaient dans les limbes de l'ignorance des choses; ses sentiments ou plutôt ses sensations n'osaient et ne pouvaient éclore et se féconder à côté de cet homme, dont les formidables passions avaient trop tôt mûri le corps.

L'amour des vieux est un foyer sans rayons; il s'émane d'eux une sorte de rigidité et de froideur qui glace et paralyse. Les enfants élevés par les vieillards s'étiolent comme des plantes poussées à l'ombre. Car ils sont l'hiver, et l'épanouissement des jeunes a besoin de chaleur, de force et de virilité.

Comme ces fleurs qui, aux froidures, ferment leurs pétales, Afsia s'enfermait dans ses rêves bleus d'enfant, bâtissant, sans en rien dire, dans sa petite cervelle, quelque brillant autel d'amour, avec la vague intuition des filles les plus ignorantes de ce nom.

Parfois on apercevait, cheminant au fond de la plaine, la longue file d'une caravane. Elle la suivait longtemps du regard, cherchant les hauts palanquins où étaient cachées les filles des nomades, envoyant sa pensée, avec un soupir, à celles qui allaient ainsi à travers les étendues.

Le sang saharien, qui circulait dans ses veines, lui rappelait qu'au-delà de la montagne il y avait les horizons sans limite, et elle eût voulu y courir avec la pensée.

Mais le Thaleb, qui l'observait, ne manquait pas de lui dire:

—O folle entre les folles, tu trouves lourdes ta paix et ta quiétude. Peux-tu envier celles qui, sous le soleil brillant ou les tempêtes des horizons rouges, la gorge sèche et les yeux mangés par les sables, suivent la destinée fatale de leur père et de leur époux. La vie, pour elles, est une incessante lutte; et, toujours loin de leur pain et près de leur soif, elles vont, elles vont enviant le pâtre assis sur le bord du chemin et qui les regarde passer. Pendant des jours sans nombre, elles aspirent au bonheur qui se jette à chaque heure devant toi et que tu oublies de saisir.

—Quel bonheur? demandait Afsia.

—L'ombre, le repos et un ruisseau d'eau fraîche.

Et Afsia ne trouvait rien à répondre. Elle n'avait jamais eu ni faim, ni soif. Elle avait un abri contre les journées trop chaudes et les nuits trop humides, elle ne connaissait pas la douloureuse fatigue, ni les saisissantes angoisses aux approches des périls. Mais elle se disait en elle-même que toute la vie ne devait pas être là, dans le lourd bien-être et dans la quiétude, et que si, hors de là, il y avait des misères et des dangers, il devait y avoir de plus larges joies.







XI

lle aimait aussi à accompagner du regard les cavaliers des goums aux grands chapeaux de paille couverts de plumes d'autruches noires, chevauchant dans la plaine en un désordre majestueux. Elle distinguait à leurs burnous écarlates le caïd et les cheiks qui s'avançaient en tête, les mokalis au burnous bleu; les autres tout en blanc, le long fusil haut sur la cuisse, suivant en groupe serré. Quelques-uns galopaient sur les flancs de la troupe, soulevant des flots de poussière jaune. Elle admirait les longues housses de soie flotter au vent, l'ardent reflet des armes, les fanions verts au croissant argenté; elle écoutait les joyeux accents du tam-tam et de la flûte, les bruyants éclats de la poudre, et il lui semblait voir passer une féerie enveloppée dans un nuage d'or.

Mais ce qu'elle préférait, c'étaient les files de cavaliers rouges qui rayaient, deux ou trois fois par an, la large plaine grise. Ceux-là marchaient deux par deux et en ordre. Ils n'avaient ni housse de soie, ni plumes d'autruches; ils étaient uniformément habillés de blanc, de rouge et de bleu. Un sabre au fourreau d'acier, passé sous la cuisse gauche, s'allongeait sur le feutre noir de leur selle, et sur leur dos, le cuivre et l'acier du fusil scintillaient au soleil.

C'était le peloton des spahis de Constantine, qui allait relever le poste avancé de Zery-bet-el-Oued.

Elle les suivait longtemps, émue et pensive, prêtant l'oreille comme si elle eût essayé d'entendre le cliquetis des lames dansant dans le fourreau, ou le bruit des éperons et des étriers.

Car c'est ainsi: la femme aime le sabre, dont elle a peur. Créature faible et douce, elle se sent attirée par la force des contrastes vers le sanglant éclat des armes; elle se passionne pour l'homme qui tue.

Et Afsia eût bien voulu que le chemin fût plus près du haouch, afin de contempler les faces mâles des soldats.

Elle se rappelait qu'étant plus petite et revenant de Djenarah, assise sur la mule de Mansour, elle s'était croisée avec les cavaliers rouges et l'un d'eux avait dit:

—Oh! l'heureuse rencontre! Enfants! voici la fiancée d'El-Messaoud. On ne voit que ses grands yeux, mais ils brillent comme deux étoiles et sont doux comme une source au milieu des sables. Homme, avec une telle bénédiction sur ta selle, nul ne doit s'étonner qu'on t'aie surnommé l'Heureux.

Les spahis attachaient leurs yeux ravis sur elle, et, à mesure qu'ils passaient, disaient à Mansour:

—Homme, salut! Que le Prophète enveloppe la tofla d'un manteau de bénédictions.

—Qu'elle soit sur vous et les vôtres, répondait Mansour glorieux.

Ils continuaient leur route en silence. Mais dans tout groupe d'hommes, il en est qui jettent la discorde et la haine, car, comme ils étaient à quelques pas, un de ces maudits se tourna et cria:

—O l'Heureux! garde le bouton de rose jusqu'à ce qu'il soit éclos; alors nous viendrons le cueillir.

Tous s'étaient mis à rire, et Mansour, frémissant de colère, avait répondu:

—Il ne sera pas pour toi, fils de chien, qui sers les chiens.

Et les autres, que cette insulte irritait, répondirent:

—Nous le volerons: nous le volerons à la jolie fille. Il n'est pas fait pour les vieux boucs.

Afsia n'avait rien compris, elle aurait bien voulu savoir ce qu'on menaçait de lui voler; mais Mansour était si furieux qu'elle n'osa le questionner, et quand elle lui en parla un peu plus tard, il lui ordonna brusquement de se taire.

C'était la seule fois qu'il l'avait rudoyée; aussi, quand elle voyait passer au loin les cavaliers rouges, elle se rappelait l'admiration de leurs regards, les propos flatteurs à son adresse, la colère de Mansour et leur moqueuse menace.







XII

lors, sans savoir pourquoi, elle se sentait triste, et Mansour, pour la distraire, lui contait quelque merveilleuse histoire d'Orient, dont il écartait avec soin la seule chose qui pouvait lui plaire, les belles aventures d'amour.

Aussi, d'une oreille elle écoutait la voix du Thaleb, mais l'autre restait tendue vers le murmure confus et doux qui, depuis quelque temps, parlait à son cœur. Il semblait venir d'une région inconnue, dont ni sa noire nourrice du Soudan, ni Mansour, qui savait tant de choses, ne l'avaient jamais entretenue dans leurs récits de génies, de palais et de mages.

Elle fermait les yeux, abritant ses pensées sous le voile de ses paupières et continuait à écouter, sans les entendre, les paroles du vieillard.

Un spasme nerveux courait dans ses membres, elle étirait les bras au-dessus de sa tête, comme si elle sentait venir le sommeil, et, accablée de lassitude, elle restait de longs moments affaissée, immobile, rêvant éveillée, laissant couler le temps. Et, vers le soir, lorsque la brise du nord frémissait sur ses épaules et ses bras, courant amoureusement le long de ses jambes nues, la fouettant à petits coups, elle recevait ses caresses et secouait l'engourdissement qui l'avait oppressée sous le soleil; elle sentait une étrange ardeur se glisser dans ses veines et soupirait.

—A quoi penses-tu? disait Mansour.

Et, rougissante, comme si elle eût été prise en faute:

—A rien, répondait-elle. C'est ce qui est dans ma tête qui voyage et va je ne sais où.

Elle se sauvait alors dans son petit jardin, et, la tête penchée sur les fleurs, plongeait son regard jusqu'au fond des calices, essayant d'en surprendre les mystérieuses merveilles; éblouie des brillantes couleurs, enivrée des suaves parfums, elle souhaitait d'être petite mouche bleue, pour pénétrer à l'aise dans ces fragiles palais, plus magnifiques que ceux dont le Thaleb lui racontait les magies:

—Tais-toi, lui disait-elle; ce que je vois au fond de mes fleurs est plus beau que tout ce que tu me dis.







XIII

l avait fixé à quatorze ans l'âge où il devait la prendre pour femme; il voulait attendre cette époque, afin que la jeune fille fût bien formée et prête à lui donner des enfants vigoureux. Quelques-uns d'entre nous prennent à douze ans leurs épouses. C'est un tort. La fille forcée trop jeune est bientôt flétrie et n'enfante que des rejetons malingres et chétifs. Ils conservent dans la vie les pâleurs de la faiblesse de leur mère, et leur âme mal trempée s'émousse au premier choc.

Le Prophète a dit: «Ne décidez des liens du mariage, que quand le temps sera accompli.»

Il ne prescrit pas le temps, mais il le laisse à la sagesse de l'homme. D'ailleurs, nos mères et nos matrones, qui vont chercher la fiancée, voient bien si le bouton est ouvert. Elles savent mieux que nous distinguer l'instant où la rosé n'est pas encore éclose, mais où cependant elle n'est plus le bouton. C'est le moment délicieux où il nous faut prendre nos épouses, et Mansour attendait ce moment.

Il s'en manquait de quelques semaines qu'elle n'ait atteint l'âge, et, devant cet épanouissement de vierge, il se recueillait plein d'admiration, enveloppé de sa double affection de père et d'amant. Peut-être cette dernière était-elle encore vague et s'effaçait-elle devant l'austérité de l'autre.

Certes, si elle lui eût été étrangère, s'il n'avait pas, jour par jour, assisté ravi, à quelque nouvelle et soudaine éclosion de beauté dans cette vierge luxuriante de merveilles, ses sens, usés par tant de frottements, se fussent réveillés avec leur ancienne et furieuse ardeur; mais, l'ayant abritée sous son bras comme un oiseau réfugié sous l'aile maternelle, couvée et élevée dans son nid; et s'étant entendu salué chaque matin à son réveil du doux nom de père qui, de cette bouche rieuse sortait comme une caresse, le vieux débauché, suborneur de tant de filles, eût regardé comme un sacrilège de toucher à celle-là.

L'idée de la posséder avant le mariage ne passait devant lui que comme une monstruosité, et même il se demandait parfois si, le mariage célébré, il ne serait pas honteux de la prendre dans sa couche, et ne rougirait pas, lui, grison lamentable, de souiller de baisers lascifs les lèvres de cette radieuse enfant?

Parfois, lorsqu'elle sommeillait, il s'approchait sans bruit, et, voyant ses seins naissants se soulever sous son léger souffle, il jouissait en silence de sa chaste beauté. Mais c'était l'orgueil de l'artiste qui a créé une œuvre d'art et s'admire dans son œuvre, plutôt que la convoitise de l'amant.

—Elle est à moi, disait-il. Je l'ai élevée, nourrie, vu grandir. J'ai été son père et sa mère, son frère et sa sœur, son maître et son ami. J'ai partagé ses premiers jeux et essuyé ses premières larmes. Ce qu'elle sait, je le lui ai appris; les pensées immaculées qui roulent dans son cerveau, c'est moi qui les y ai mises. J'ai fermé la porte au mal. A moi elle doit sa beauté, sa santé et sa force; car je l'ai laissée se développer à l'aise comme une fleur des champs; je lui ai donné pour seuls compagnons le ciel, les nuages, les étoiles, la plaine, les montagnes, la liberté. Elle est à moi, rien qu'à moi, et elle le sait. Elle sait qu'elle est mon bien, depuis ses noirs cheveux jusqu'à ses ongles roses.

Et il prenait ses petits pieds dans ses longues et dures mains de bronze et, courbé comme s'il eût fait une prière, les baisait.

Parfois la jeune fille s'éveillait sous le souffle chaud de sa bouche, et, le voyant agenouillé près d'elle, elle entr'ouvrait les lèvres pour sourire, puis, refermant les paupières, retournait à ses rêves bleus.