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L'amour prodigue cover

L'amour prodigue

Chapter 13: XI
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About This Book

Un jeune ménage entreprend un voyage de noces vers une station balnéaire, où la femme vive et théâtrale et son époux plus réservé attirent curiosité et commérages. La narration suit leurs échanges, scènes de toilette et promenades, et montre la rencontre entre leurs manières citadines et la vie provinciale : l'accueil intéressé des commerçants, les amusements forains et les regards suspicieux des habitants. L'auteur mêle comédie de mœurs et satire sociale pour exposer les vanités, les calculs et les faux‑semblants qui agitent les mondes mondain et populaire.

XI

Eudoxe Leguidecoq s'était abrité sous un if auquel les ciseaux des jardiniers avaient donné la forme d'une niche et où la tête camuse d'un faune jaillissait d'une gaine de marbre toute piquetée de rouille et de mousse.

Il claquait des dents, la face contractée, les vêtements transpercés et alourdis. Il oscillait sur ses jambes, transi jusqu'aux moelles. Il hargnait, inquiètement :

« Que fricote-t-elle au château, la mauvaise garce! Que manigancent-ils contre moi? »

La pluie striait de longues hachures grises l'échappée de ciel qui apparaissait au fond de l'allée, s'égouttait de branches en branches, avec une rumeur monotone. Elle s'insinuait entre les aiguilles d'un vert sombre, glissait en rigoles des cornes et des oreilles pointues du dieu rustique, ravinait la terre spongieuse.

« Ce juponneux de marquis l'aura aidée à se sauver, continuait l'épicier. C'est sûr, je suis roulé! »

Il piétinait parmi les flaques. Il éructait des kyrielles de jurons et d'insultes, s'exaspérait de même qu'un charretier dont les roues sont embourbées. Il aurait été capable dans sa fureur de commettre un crime, de devenir incendiaire ou assassin. Il pressait par moments son front de ses deux mains comme si quelque coup de gourdin l'eût fendu. Il sanglotait, lamentable, effondré :

« Qu'il me paie alors, qu'il me paie, lui! Il est assez riche! Ça ne le gênera pas! Moi, je suis un pauvre bougre qui gagne son pain! Ah! les canailles! J'en crèverai! »

Le jour baissait. Les averses redoublaient. L'entêté ne se décidait pas à s'avouer vaincu, à battre en retraite.

Soudain des aboiements de chiens qui tiraient sur leurs sangles et que quelqu'un devait retenir de toutes ses forces se répercutèrent de bosquet en bosquet. Un garde les excitait, leur criait à pleine voix :

« Pille! pille! Ravageot! Bellotte! Pille! Il y a des voleurs à dépister par ici! Tout doux! Tout doux! Patientez, les mignons! Je vais vous lâcher bien vite! »

Leguidecoq s'enfuit aussitôt à fond de train. Une épouvante folle l'éperonnait et l'aveuglait. Il se cognait aux troncs gluants des arbres. Il butait contre les racines sournoises. Il patinait dans les ornières. Il tombait et se relevait. Les épines des églantiers et des ronces le griffaient et le déchiquetaient au passage. Enfin, épuisé, fourbu, il roula comme une pierre au fond du saut de loup qui bordait le parc.

Des heures s'écoulèrent.

L'ombre s'épaissit, hallucinante.

Aucune étoile ne trouait le ciel. Aucune lueur ne palpitait sur la route et par les champs.

Tel un ivrogne qui cuve son vin, le boiteux gisait dans l'eau vaseuse, geignait à fendre l'âme, délirait. Il avait l'impression horrible qu'il était enterré vivant, qu'il se débattait entre les parois humides d'un caveau funéraire. Ses jambes engourdies, tuméfiées, semblaient deux piquets, ne pouvaient plus se mouvoir. Son corps était comme un cratère glacé, où eût couvé un brasier de lave.

Une voiture passa, illumina une seconde le bord du fossé d'un jet d'éclatante lumière.

Flossie y était presque assise sur les genoux de M. de Saigneville.